Un été avec les femmes de Bergman

Persona (1966) | Ingmar Bergman | Cinéma, Photos, Film

Chaque été je révise  mon Bergman.  Je  reprends  mes DVD  d’Ingmar Bergman, c’est une récréation, je  retrouve  la troupe de comédiens  suédois qu’il a suivi de sa jeunesse à sa vieillesse,  de Gunnar Björstrand à Max von Sydow, et de Ingrid Thulin à Bibi Anderson, et de  1946, « Crise »  à  « Sarabande », 2003

 Ce qui étonne  chez  Bergman c’est qu’il raconte le plus souvent l’histoire  banale d’un homme et d’une femme.  Le plus souvent  les femmes dominent à l’écran, elles  envahissent l’image et approchent le spectateur avec une force et une puissance    qui est une forme de  subversion acharnée. Ce fils de pasteur privilégie  donc  les femmes, leur liberté, leur franchise, leur érotisme, leurs comportements dans l’enfantement, dans leur mariage, dans leur désespoir, leurs poussées suicidaires, mais il n’oublie jamais –souvent dans les années 50- de privilégier    le  burlesque dans les relations de couples  ,avec la comédienne Eva Dahlbeck notamment . Une ironie  particulière. Le réalisateur n’a jamais caché qu’il avait étudié ces comédiennes non seulement professionnellement mais dans leur vie privée en épousant l’une d’elles, Liv Ullmann, et en ayant des liaisons plus ou moins brèves avec certaines d’entre elles.

 Son œuvre  cinématographique a pour centre de gravité  le théâtre des visages. L’exploration des corps. Corps dans leur érotisme, dans leurs maladies, dans leur liberté dans  les musiques de leurs expressions, dans la danse autant que dans  la douleur, dans le murmure de tendresse ou dans la jubilation charnelle. Il y a chez lui un véritable vertige de la chair, une folie de voir sous l’écorce humaine, sous la peau. Donc  hymne et célébration du corps féminin .corps miroir des tourments et jubilations, vierges folles et vierges sages, femmes mûres confrontées à la grossièreté masculine, , femmes dans la douleur de l’accouchement, dans le désarroi de la vieillesse,  dans les jeux de nuit, dans les jeux de haute  lumière et de pénombre sur l’ile rocailleuse de Farö où Bergman avait choisi de vivre.

Il peut aussi traquer les corps féminins  dans l’agonie, comme dans le plaisir solitaire, voir « cris et chuchotements », ou dans l’hystérie (« à travers le miroir ») .  Visage, peau,  cheveux, dos, coudes, hanches,  les lèvres comme les sourcils deviennent des présences, des signes,  et l’inexprimable prend expression et sens. Il accompagne et habite le corps féminin , sa géographie ,il suit ce paysage entier du corps ; ses plans forment ainsi  une musique qui dépasse les rapports habituels.  Le film  atteint  une forme  de seuil  et d’ouverture sur l’âme ou la conscience. Bergman écrit  dans son journal intime qu’il a tenu en tournant « les communiants » en1963. : « Etre tout contre les gens, les regarder droit dans les yeux, tenter d’arriver à ce que leurs mouvements d’âme se reflètent sur leur visage » .

C’est curieux que ce fils de protestant sonde les âmes, lmeur silence ou leur cri, comme son père, mais avec les moyens d’une caméra et des  éclairages de studio ?On a parfois l’impression de feuilleter indiscrètement  un carnet conjugal ou  des pages autobiographique lorsqu’il filme  l’actrice Liv Ullmann dans la trilogie « L’heure du loup », »La honte », « Une passion » .Il filme aussi les hommes, mais souvent dans une position de dominés ou de marionnettes.  On le voit bien , dans  le  clown de  « La nuit des forains » .

Parfois le jeu de domination se joue entre femmes, comme dans « Le silence ».  Anna, la  belle plante Gunnel Lindblom,   domine sa sœur malade (Ingrid Thulin) . Anna, affamée sexuellement, et agacée par la maladie de sa sœur se désintéresse même de son fils un garçonnet, laissé à lui-même s dans les couloirs d’un hôtel  à  l’étranger. trouble. A chaque fois que je revois  « le silence », ce film hypnotique   à  chaque fois, le sentiment d’entrer dans les visions de  femmes  en proie à des  fièvres.et d’entrer directement dans non pas le cerveau, mais dans les émotions viscerales  et participer à  une dramaturgie charnelle. On découvre les fièvres différentes des deux sœurs..  , fièvre érotique d’Anna qui se jette dans l’obscurité sur le premier homme  venu, fièvre du corps  malade de la sœur avec sa fièvre masturbatoire. Mais   aussi fièvre politique d’un pays qui prépare une guerre .

A chaque fois on constate que la femme bergmanienne  se montre  plus forte que l’homme. Manda, androgyne,  dans l’étonnant « Le visage » manipule tout le monde avec son visage mystérieux .Souvent les  femmes mariées se moquent de l’embourgeoisement de leur maris. Eva Dahlbeck  se moque de son mari Gunnar Björnstrand dans une scène d’ascenseur irrésistible de drôlerie dans le dernier sketch de « L’attente des femmes.»(1952),ce film trop souvent négligé ,contient des trésors de psychologie féminine. Plusieurs épouses  secouent d’une manière bouffonne   leurs maris engoncés dans leurs complexes, auto satisfaits  dans  leur statut social ,cramponnés  à  une dignité qui est souvent une banale misogynie. Pas mal de comportements  sur-joués et en toc. Au fil du récit, on voit qu’elles ont moins d’inhibitions que leurs partenaires ou s’amusent avec une franche gaieté  des obsessions   masculines.

Dans « sourires d’une nuit d’été, Eva Dalhbeck tourne en ridicule  Gunnar Bjönrstrand et son bonnet de coton et sa chemise de nuit.. C’est la femme, brillante,  avisée, amusée, habile, raffinée qui se  fiche    de son époux buté, maladroit, pataud, égoïste. Il y a un burlesque bergmanien ,un marivaudage assez singulier pour  se moquer des hommes.

Prod DB © Svensk Filmindustri / DR LE SILENCE (TYSTNADEN) de Ingmar Bergman 1963 SUEDE avec Gunnel Lindblom

Bergman magnifie les corps  des femmes. Avec son chef opérateur  Sven Nykvist ,Bergman  à partir de 1963, et cette œuvre charnière « les communiants », resserre les plans, leur glissé oblique, des cadrages géométriques sur des morceaux de visage, il multiplie  des compostions en diagonales, il creuse l’énigme des regards et des visages avec une folle attention. Il suit davantage  plutôt les tricheries, les faux semblants  et les roueries chez les hommes marionnettes, mais  écoute les visages féminins dans leur âpre nudité, leur âpre vérité, et leur rayonnement splendide.  Il le fait  aussi bien à travers des miroirs, des vitres, que frontalement comme si l’exaltation d’un plan qui dure longtemps  permettait de découvrir un secret. Toutes les saisons des femmes sous l’objectif. L’ensemble de son œuvre   forme  un retable. Alors qu’il montre les hommes fardés,  angoissés,  à la limite de la caricature. (Voir « le visage » ou « La nuit des forains) il y a tout un processus de révélation du visage de la femme avec l’exaltation d’un explorateur de la chair. Le paradoxe  c’est qu’il  y a beaucoup de masques et de maquillages  du côté des hommes. Mais Bergman déshabille,  convoite, explore, suit  au ras de la peau, le moindre tressaillement,  fixe les prunelles dans leurs angoisses ou leur plénitude  sensuelle, ayant souvent soin de filmer le visage à l’envers, renversé de plaisir, approchant dans le plein du visage, le long d’un front bombé,   comme si la camera avait le don de s’égarer. le mouvement habite sans cesse  et raconte, magnifie .Blason du corps. le visage devient  théâtre de toutes les émotions humaines.. le visage féminin ,Bergman l’aime dans l’absolue  nudité, alors que chez l’homme il aime  à l’inverse,montrer le masque, le jeu, l’impuissance, la faiblesse, le désarroi, la facticité.

Il aime  filmer chez les femmes  toute la météorologue hypersensible des émotions :femme sûre d’elle  soudain saisie d’angoisse,  jeune fille sage devenant  une aventurier du sexe, petite infirmière banale révélant dans « persona »  une  audace sexuelle..  Femme mûre se jouant  de l’infantilisme des hommes, diaboliquement habile pour   transformer  l’homme en marionnette.

Bergman  filme et ausculte donc  les femmes en médecin, en psy, en amoureux, mais aussi en cinéaste nourri des grands films muets allemands qui magnifiaient le visage féminin, par exemple, d’une Louise Brooks.

 Il  traque   la part onirique la femme, et   cherche ce point focal obsédant pour qui obsédait aussi bien les surréalistes comme si la femme était une île mystérieuse. C’est dans « le silence « 1963) qu’il va loin dans le lien entre deux eux femmes. Ici deux sœurs sont obligées de faire   une halte dans le grand hôtel d’une ville inconnue, sans doute en proie à une guerre. Les habitants parlent un langage incompréhensible. Ester, traductrice, est gravement malade et sexuellement frustrée. et  pour mieux les  filmer  Bergman fait silence  sur les paroles pour mieux entendre  les corps. Là  se joue à plein  l’épaisseur solitaire de  la salle obscure et du caractère lumineux hypnotique de la projection..   Bergman nous oblige à écouter et surprendre  la vie physique du  corps qui dirige le psychisme. Cérémonie physique.

Si on est attentif  on que les meilleurs films de  Bergman  multiplient les scènes où les femmes s’expriment en l’absence des hommes. Car les femmes aiment se passer des hommes. C’est le cas dans « l’attente des femmes ».il y a les mariées sages, les  fiances romantiques, les femmes mures désenchantées, les  érotiques et les  fleurs bleues.  Les unes  aiment  leurs enfants mais d’autres disent clairement qu’elles les  supportent mal (voir « le silence » »). Ce qui est à noter c’est que dans les années 50 , les femmes attendent assez sagement le retour des maris pour le week-end, mais   vingt ans plus tard  , les femmes, dans  ses films , se passent très bien des hommes .La relation de femme à femme, entre sœurs, culmine  dans « le silence » Le  point de fusion totale est atteint  dans« Persona »(1966) quand  les deux visages féminins n’en forment plus  qu’un dans un plan devenu célèbre.  Chez Bergman l’univers clos féminin  se suffit à lui-même  et comme pour souligner le caractère autobiographique et intime il place même les deux  comédiennes, l’infirmière et la malade, dans son ile préférée, Farö ,  et  va jusqu’à tourner dans sa propre maison.

Enfin, si je devais garder un seul film, je crois que je choisirais « les communiants »(1963), comme si l’affrontement entre le pasteur Tomas Ericsson( Gunnar Björstrand) et Marta, l’institutrice ( Ingrid Thulin)  qui l’aime, atteignait  une limpidité pour sonder deux âmes mises à nu et une crise religieuse filmée  dans un dépouillement total. Bergman  dirige  ses deux meilleurs acteurs. C’est dans cette chapelle hivernale, pleine du souvenirs de son père pasteur, que Bergman délivre sa plus grande confidence. Simplicité, classicisme, épure.

Mon, ton, son, notre blog…

Le Net propose  des blogs : l’intelligence éphémère de l’humain (ou la colère trollesque ?). En tout cas ce brouhaha à mille accords joue de l’oubli, de l’anonymat dans son expansion folle. On savoure même son propre effacement en tapant sur le clavier, comme les paroles d’une chanson sifflée sur un chantier.
Mais tout le monde comprend que jamais la solitude de l’écriture, la vraie, n’a été aussi grande qu’aujourd’hui dans la bruyante cacophonie des voix mêlées du grand périphérique médiatique. Entre prêches communautaristes, connaisseurs enthousiastes, ou fumistes querelleurs, règlements de compte, lettres anonymes, lieu thérapeutique, séances de rattrapage scolaire, université d’été, parking des solitaires. Le blog- déversoir assume  tout, accueille tout,  souvenirs ou comptabilise, frustrations, courtisaneries,  angoisses ,souhaits, inquiétudes, flinguages crades , fantasmes , colères ,regrets, rêves érotiques, calomnies, douceurs,  cas de conscience, informations, rumeurs idiotes, déclarations d’amour, bouffées  paranoïaques, recettes de cuisine ,  batailles cinéphiliques, guide musical, gesticulations , tout se mêle, se tisse, s’enchevêtre, se  chevauche pour produire  quelque chose  de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction-destruction..

 J’imagine  un nouveau Musil  devant un ordinateur  essayant de réfléchir tranquillement, ,ou un Blaise  Pascal,  avec ses paperolles de conversion  religieuse , seraient-il lus, compris, saisis,   écoutés, repérés, estimés dans le raffut  de  ces autoroutes   de bavardages? Pas sûr… Avec les déplorables habitudes de lecture uniformisées et best sellerisées, avec la cacophonie hurleuse du temps les chances de ces artistes d’être reconnus de leur vivant s’amoindrit malgré la multiplication des têtes de gondoles et  évènements « culturels »./ Le prêt- à -penser média s’étend avec ses  vulgarisateurs de plateaux télé  ,ses gourous   vendeurs de pensées- gélules , psycho bobologues employés des service d’entretien et d’approvisionnement en réconfort social qui vantent au chômeur passé, présent ou futur, le produit « vie”, le produit « espoir » ! Ils vendent du bouquin  sympa et de la compréhension sociologique à plein caddie mais ils savent aussi qu’ils sont eux aussi pris , comme le dit l’écrivain allemand  Botho Strauss, dans un marché de dupes, car ils sont eux aussi moulinés, poussés, concassés, empilés, pilonnés,  finalement oubliés.

Dans tout ce cirque fellinien, quelques  voix blogueuses n’ont aucun souci de bénéfice, mais la liberté de l’anonymat et la volupté de suivre son humeur du moment. Nous sommes logés dans la petite cabane du blabla instantané, quelques secondes, en toute liberté. Nous bavardons comme des amis ou disciples de Platon marchant entre des pins sous un éternel beau temps pixellisé  de l’écran. Brille parfois, une splendide querelle ( sur le rôle du pape ou de  Heidegger) au milieu du groupe de péripatéticiens. On remarque au fil des heures une soudaine pépite, une réflexion, une insolence une drôlerie, un cri bref, une grosse colère, une insulte, une ambition délicieusement puérile et avouée , un truc solitaire intrépide, une parole féminine jamais entendue, un raisonnement diabolique, une confidence de minuit, une pudeur , un récit de long rêve, une bouffonnerie qui délivre. Une bulle de savon et son chatoiement arc en ciel est passée entre les arbres, entre des  identités  mystérieuses, elle s’esquive puis éclate. Il arrive même qu’on ressaisisse ce qu’a de  précieux le nu d’un poème de Parménide  ou le tact(dans sa grandeur),  d’une scène de Sophocle , à Epidaure  sous un ciel épuré. On a adressé la parole à l’étranger qui approche sur le chemin, on a ôté ses sandales pour aller se tremper les pieds dans les vaguelettes en écoutant les autres bavarder. Tiens, en cette matinée de Juin, le Temps a donc les ailes  légères.

Anouilh le démodé ?

C’est après avoir lu l’historien Augustin Thierry, (1795- 1856 )    et après avoir annoté  les   extraits des chapitres IX et X de ,son  «Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands » publié en 1825, qu’  Anouilh  décida  d’écrire  une pièce. Elle reposait  sur les liens d’amitié et de jeunesse  entre Henri II et son compagnon et ami  Thomas Becket. Puis la déchirure entre les deux hommes. On voit bien ce qui a fasciné Anouilh : à savoir  la transformation radicale du caractère de Becket, ancien compagnon de débauche du roi  Henri II, se métamorphosant  en prélat ascétique, en robe de moine,   prêt à tout  pour  défendre la hiérarchie ecclésiastique  et s’affranchir  du pouvoir royal.

Comme l’affirme Wikipedia,   c’est dans la Légende dorée, Jacques de Voragine,  qu’on raconte que Thomas Becket se mortifiait et lavait chaque jour  les pieds de treize pauvres, les nourrissait et les renvoyait avec quatre pièces d’argent.

Rappelons les faits : Henri II est un homme direct, bon, un peu fruste et courageux, mais  incertain en  politique, alors Thomas Becket brille d’intelligence, prouve  son habileté   manœuvrière et diplomatique.  C’est d’ailleurs pour ces qualités que le roi lui fait  confiance , et  le nomme chancelier, et qu’il  le laisse devenir le maitre  de la vie politique du royaume. Erreur.

Becket, nommé archevêque,  s’oppose  frontalement au roi. Il va, dans son ingratitude, jusqu’à l’excommunier. Bref, ilrefuse de devenir le simple homme de paille du roi pour soumettre l’Église. Thomas Becket se métamorphose désormais en « l’homme de Dieu » .Il représente  « l ‘honneur de Dieu » sur  la terre anglaise  non plus celui  du roi. Henri II ne comprend évidemment pas   ce changement  d’attitude .Il a  devant lui un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec  l’authenticité et  sincérité. Il ne reste rien du jeune godelureau paillard, cynique, compagnon de beuverie . Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh.

Je sais, Anouilh est peu joué, peu lu (sauf son « antigone ») ,peu admiré .Anouilh démodé. Il n’est pas « politiquement correct »   d’aimer son théâtre .Trop boulevardier, trop pessimiste,  classé à Droite par toute la Gauche des années  6O, surtout depuis « Pauvre bitos » (1956) pièce dans lequel triompha un jeune comédien, Michel Bouquet.. Anouilh  avait écrit un  brillant réquisitoire contre les procès  faits aux « Collabos » après la Libération ce qui fâcha la critique dramatique de gauche.
 
La pièce « Becket ou l’honneur de Dieu » fut  présentée pour ma première fois,  le 2 octobre 1959 à paris  au théâtre Montparnasse. Daniel Ivernel dans le rôle d’Henri II  et Bruno Cremer dans  celui  de Thomas Becket.

. Première réplique : « Alors Thomas Becket, tu es content ? Je suis nu sur ta tombe et tes moines vont venir me battre. Quelle fin, pour notre histoire !Toi pourrissant dans ce tombeau, lardé de coups de dague de mes barons et moi, nu, comme un imbécile, dans les courants d’air, attendant que ces  brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu’on  aurait mieux fait de s’entendre ? »

Même si on reste indifférent au drame religieux,ou au drame politique  la déchirure humaine entre un roi et son ami le plus proche, reste magnifiquement analysée par Anouilh.

 Scènes admirablement découpées, dialogues d’une familiarité percutante, vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable, si bien amenée,  si délicatement soulignée du saxon Becket trouvant sa vérité dans les humiliations  des barons normands. tout ça  est du très grand art. La pièce  de becket a fait un triomphe en Angleterre et aux Etats-Unis.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier léger, considéré souvent à la fois  comme un cynique, virtuose, misanthrope, plus habile que profond, jugé parfois comme racoleur- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ?

 Pas grand monde.

  On devrait  pourtant se souvenir que Jean  Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone » (belle pièce) à  Jeanne d’Arc , dans la pièce  «l’ alouette ».. A chaque fois que je  relis ce Becket d’Anouilh, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse entre le roi et son favori,  le ton griffu, narquois, ironique, des insolences, une âpreté,  et  toute la palette  de l’ambiguïté d’une amitié. Sous nos yeux  un être qu’on croyait simplement habile, rusé, superficiel  devient  avec l’âge et les  responsabilités religieuses   un personnage  profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre. Celui qui s’était cantonné à rédiger (« sur un coin de table » avait dit le critique et écrivain François-Régis Bastide)  des pièces grinçantes , amères, vindicatives,  , ou des pièces   brillantes ,très « comédies-bavardes-entre-deux guerres-pour-casino-et-stations thermales »  avait soudain pris une autre voie. Sa pièce brille encore étrangement.

Le catholique Claudel admire le communiste Aragon

 C’est un épisode   de la critique littéraire un peu oublié, mais passionnant. Deux écrivains que tout oppose idéologiquement, le catholique et le communistes  se  reconnaissent sur un thème : l’amour comme  absolu et tragédie.  

Quand Aragon fit paraitre en 1944 une première version de son roman « Aurélien », il y eut un  flottement, beaucoup de gêne, dans la presse communiste.  Notamment dans « l’Humanité »  .Le roman « Aurélien »  ne correspondait pas au   poète officiel  engagé  dans la Résistance. On attendait de celui qui avait écrit  dans  son massif  romanesque  du « monde réel » (« les cloches de Bâle »1934, et « Les beaux quartiers »1936) une  continuité  dans son  écriture réaliste socialiste.   Le PCF   attendait  des héros positifs  pour cette époque de reconstruction du pays ou, tout au moins,  attendait d’Aragon  une virulente critique de la bourgeoisie française des années 20, cadre du roman.

 On attendait de  ce camarade du Parti autre chose qu’une histoire d’amour avec  pour personnage central  un Aurélien, soldat démobilisé dans les années 20 , dépressif,  dépersonnalisé par l’expérience des tranchées de 14 . Aurélien, s’égare dans un labyrinthe amoureux, oublieux  des problèmes de la classe ouvrière, Aurélien    « errant dans Césarée »,c’est- à-dire un Paris,  court  d’un  vernissages à minuit,  à de bars américains, fréquente  des dancings ,les premières boites de jazz , s’attarde  dans  soirées alcoolisées qui se terminent au commissariat de Pigalle.

Le roman  se tisse de  personnages velléitaires, d’anciens combattants de rencontres fugitives et ratées, de dragues désaccordées,   de vagabondages   entre bords de Seine, tout un monde parfumé entre Picasso et Diaghilev. Un monde  bourgeois,  et couples en parfait désordre intérieur.  Tous, provinciaux ou parisiens, n’ont aucune conscience collective.  Aurélien  dérive dans un Paris plus baudelairien que nature. Et, pire,  le livre  semblait  être  marqué  par la  nostalgie du mouvement surréaliste  avec sa vie de cafés, ses intrigues, ses scandales. Il était évident   que l’Aragon caché avec Elsa Triolet  dans une ferme  des environs du village de Dieulefit, dans la Drome, en 1942, dans ces hivers de désespoir, revivait sa jeunesse en s’attachant  à retrouver , les voix, les échos, les libertinages disparus et les peintures de Zamora.                                                                                                                                                                                                                                                                                                 Dans ce roman, la touche  tragique l’emporte.  Incandescence amoureuse sans issue ,illusions sentimentales perdues .  Ajoutez  le désastre  final  d’une nation avec l’évocation les terribles journées de Juin 4O,   un pays effondré.  L’épilogue est d’une tristesse insondable qui rappelle la fin de « l’éducation sentimentale » :

 « Bérénice… »

Que pouvait-il bien dire au-delà de ce nom qui résumait tant de choses informulables ? Elle le comprit et elle eut un sourire pâle : »Eh bien, oui…Aurélien…cela devait être ainsi.. »

 Dans la France  de 45 cette  représentation du couple  représenté comme une guerre  interminable déconcerte. La gêne et le silence accueillent ce livre déconnecté des espoirs de la Libération. Un seul critique communiste  dans « la voix ouvrière », de février 1945,  voit dans ce roman un roman d’amour  en même temps qu’une satire de la société. Max -pol Fouchet trouve que la peinture de cette société  tombe bien mal dans le climat d’optimisme .Si on lit  la presse non communiste de l’époque, la gêne est également  sensible. Claude Roy ne s’attache pas au roman d’amour mais souligne le coté impitoyable d’une société « dégénérée ».Curieux constat. Henriot dans « Le monde »(3 janvier 1945)  note que l’ironie pour peindre  la bourgeoisie décadente, était déjà présente dans « les beaux quartiers » comme si chaque critique s’efforçait de  gommer les nouveautés stylistiques,   les dérives flottantes ,les digressions  aragoniennes  .symphonie  sombre des  subjectivités  désamarrées.  Ce roman-là  ouvre une brèche dans l’optimisme révolutionnaire d de 1945    et dévoile le camarade Aragon comme un malade qu’on hésite à réveiller.

.»Il n’y  a rien de drôle dans tout ça », affirme Bérénice. C’est vrai  Il n’y a rien de drôle dans ce texte.

Le critique Gaétan Picon voit bien que  cet « Aurélien »  reste   dans le prolongement des grands réalistes, Balzac et Flaubert, mais remarque  aussi, finement,  que la pente  lyrique , les  dérives oniriques et surréalistes   de certaines pages perturbe la structure du roman et fait éclater les structures classiques, ça annonce, « la mise à mort » et  « Blanche ou l’oubli » des années 60.

 Le paradoxe, c’est que celui qui comprend le mieux la déflagration du roman, sa  haute combustion  dans la passion, c’est le catholique Claudel. L’auteur du « partage de Midi » reconnait dans le roman le même cataclysme de la passion de Midi que celui qu’il a  vécu à Fou tcheou avec Rose Vetch. « Aurélien » ranimait ce qu’il avait  vécu.

Paul Claudel (1868-1955) ecrivain et diplomate francais, ici lors de son voyage en Orient (Syrie, Palestine, Bethleem) en novembre-decembre 1899 —

Tout pourtant  les opposait .Claudel avait qualifié le mouvement surréaliste de « pédérastique » .Claudel avait écrit une ode au Maréchal Pétain !-il faut dire qu’il en écrira une à De Gaulle, plus tard-  mais de son côté, Aragon, surréaliste  avait ridiculisé le catholicisme.Il n’en avait pas moins  apprécié  le théâtre de Claudel, et ses bourrasques verbales et ses images rimbaldiennes.

En septembre 1943, à l’initiative de la revue « Confluences » il y eut un déjeuner entre Aragon et Claudel. Et une estime réciproque naquit. Enfin, voici ce qu’écrivait Claudel dans une revue.

«  Le thème d’«Aurélien», c’est un peu celui d’«Hamlet». En pleine jeunesse, à l’époque où l’âme pétrit et façonne tous les éléments de son destin, voici un homme brûlé, comme une lampe par un courant trop fort, et qui ne sait plus que faire de lui-même. Pour Hamlet, le flambage, ç’a été l’apparition du spectre et la révélation du crime maternel. Pour Aurélien, ç’a été ces huit ans de service et de guerre. Les paroxysmes du combat, la présence continuelle de la mort, le long ennui de la caserne et de la tranchée, la résignation au destin, la suppression de l’initiative, l’éradication de l’avenir et le rétrécissement de la vision à l’immédiat, la mainmise du groupe, l’ascendant suppléant à tout de la camaraderie, tout cela, quand la paix survient, livre à la société un homme inadapté, opéré, si je peux dire, de sa raison d’être. Il ne lui reste plus qu’à faire la noce, à s’évader de la réalité par le chemin de l’agitation et de l’alcool, parmi les soins de créatures dont l’artifice ne sert qu’à explorer le néant .

Cet homme, Aragon a l’idée géniale de le planter comme un témoin transpercé à la proue d’une île au fil de ce fleuve inépuisable qui traverse Paris. Epave consolidée au milieu de la dérive incessante! Tout s’écoule autour de lui, à droite comme à gauche, ses mains et ses yeux sont incapables de s’approprier rien de subsistant. Du fleuve fatidique émerge simplement un visage anonyme, une morte, «L’inconnue de la Seine», un masque aux yeux fermés qu’il a suspendu au mur de sa chambre.

Mais un jour les yeux sont ouverts, et il les reconnaît peu à peu chez une femme vivante, elle aussi émergée, comme on dit, de la vie courante, qui le distinguent et qui le regardent, hélas! et qui l’interrogent! Qui l’interrogent d’une question essentielle à laquelle il se découvre incapable de répondre. La scène centrale est ce déjeuner chez un bistrot de l’île Saint-Louis. Il y a conduit sa fée, mais bon gré, mal gré deux anciens compagnons d’armes l’y rencontrent et s’emparent de lui. Ah, l’amour d’une femme est peu de chose auprès de cette résurrection du drame suprême, auprès de cette poignante étreinte avec la mort qui pour toujours, il comprend! l’a désapproprié de la vie, auprès de ces heures où l’on donne tout! Un tout que l’on ne peut reprendre. Bérénice n’a devant elle qu’un fantôme.

Elle-même est à la dérive. Elle est «L’inconnue de la Seine». C’est en vain qu’elle cherche un point d’appui, quelque chose de persistant à quoi elle puisse s’amarrer. Le visage de la vivante avec ses gros yeux avides, sans cesse, le masque de l’élusif et de l’insaisissable, le masque fondant de la morte vient s’y substituer. Le peintre Zamora a essayé en vain de réaliser sur une toile ce complexe confus. C’est en vain qu’elle a demandé à l’amour le secret de l’unité.

J’attendais pour dénouement une espèce de noyade générale. Aragon a choisi un autre flux, la débâcle commençant de cette affreuse guerre. Les deux amants se retrouvent sous les ténèbres surplombantes de la déroute énorme qui va les engloutir. Ne se retrouvent que pour se constater, définitivement l’un à l’autre inaccessibles. Bérénice, j’allais dire Ophélie, se dissout dans la nuit. «Nymphe, ne m’oublie pas dans tes prières».

Poème, «Aurélien» l’est non seulement par la composition, mais par le style. Je n’ai qu’une chose à en dire: c’est qu’Aragon parle vraiment le français comme sa langue naturelle et l’oreille se prête avec délice à cet idiome enchanteur. J’ai été hanté toute une après-midi par cette petite phrase, que je gardais comme un bonbon dans le coin de la joue: «L’écho trompeur l’affaiblit à plaisir.» Et comme notre ami a eu raison de profiter de l’indisponibilité de ce pauvre M. Lancelot désormais immunisé derrière des barreaux plus rigoureux que ceux de la grammaire, pour se payer gaiement des «pas plutôt», «des de façon à ce que», etc.

Mon cher Aragon, quel dommage qu’à deux reprises l’Académie française se soit montrée insensible à mes modestes ambitions! Avec quel plaisir j’aurais saisi la première occasion de vous donner ma voix! »

PAUL CLAUDEL

  • janvier 1945

 Extrait d’ »Aurelien » .Comment Aurélien voit Bérénice :

« La seule chose qu’il aima d’elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d’institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu’accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d’onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s’être trahie, les coins de la bouche s’abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s’achevait par un sourire, et la phrase commencée s’interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s’excusait maintenant. C’est alors qu’on voyait se baisser les paupières mauves, et si fines qu’on craignait vraiment qu’elles ne se déchirassent. »

Carnet breton:le parc des Corbières

Jeudi 28 mai 15h30,heure d’été. Je marche  vers le Parc des Corbières. Un long sentier goudronné avec nids de poule, monte vers un vaste  sous-bois ; on longe des murailles avec des grappes de campanules, des  taches de cymbalaires,   buissons  de fougères, chèvrefeuilles entortillés de lierre. Des goélands planent très haut. Après 4OO mètres de grimpette    si on se retourne, on  surplombe   le  damier  plombé des toits  des villas qui bordent le quai Solidor.  A midi l’estuaire devient une plaque brillante qui, parfois ternit. Après une longue muraille rocheuse plantée des graminées, de buissons  on pénètre  dans  un labyrinthe d’allées sinueuses étouffantes, cachées,  humides,  sentiers d’un vert chenal, tapissés d’aiguilles de pin. Lumière filtrée d’aquarium, odeurs végétales de feuilles pourries,   caches et tunnels  feuillus avec bancs criblés de fientes de mouettes. Des bourdons s’affairent dans des rosiers sauvages, un immense pin, renversé par une nuit de grand vent, a écrasé des massifs de  broussailles, ses branchages  ont aplati   des vagues de fougères qui tapissent ce versant abrupt  du vallon. Un sillon de terre noire genre marc de café  tranche dans le ravin. Nuées de moucherons qui dansent dans les taches de soleil, insectes au milieu des valérianes ,  pénombres de  sous-bois figé dans sa chaleur moite , contre-jour , éblouissements,  toiles d’araignées ,réseau des fils  d’argent, coins obscurs aux odeur pourrissantes de champignon , effluves de troncs moisis, L’endroit fatigue la vue par ses lames de lumière . Froissements d’ailes  sous des branchages,  cris de baigneurs,  trouée trop claire   d’une plage en contre-bas,  rumeurs d’ados qui prennent un bain, ils éclaboussent les filles allongées contre  de l’avancée d’un blockhaus incliné, enfoncé entre eau et sable  .Bruits d’eau vive, drôle d’endroit. Broussailles mouchetées d’or,   ravines avec éboulis d’un terreau marc de café  qui ensevelit des couches de feuilles mortes en décomposition. Une  trouée  parmi les pins  révèle  vingt mètres  plus bas  une crique  turquoises comme un coin  paradisiaque d’eau oubliée et qui brille, scintille, étincelle et attend Nausicaa. C’est si improbable, si ensoleillé,   que l’endroit   penser à un mirage de la  Grèce méditerranéenne.

 Venues  du désert du soleil, trois religieuses, de gris vêtues, suivent la plage. En sandalettes. Elles  marchent de front  d’un pas guilleret,  évitent    les minces   liserés  transparents des vaguelettes, évitent des traces d’écume  d’un jaune poreux sale sur le sable brun. Les trois femmes   remontent vers un étroit escalier de ciment et  disparaissent dans les clartés du  sous-bois.  Plage déserte soudain : le seul  mouvement monotone et régulier  du flux et reflux, forme une vide   qui berce, hypnotise , endort et  provoque  une torpeur mélancolique et ressuscite des morts flous sur une photo décolorée. Quelques rochers,  en    lamelles inclinées, affleurent  à marée basse. Soudain vers le  barrage,  un énorme nuage orageux ternit la cote ,une bourrasque     tord les feuillages  , puis l’estuaire, d’un   gris  plomb  de jour triste  redevient un   miroir calme , avec  un curieux  courant plus   vert  ,chenal qui zig-zague entre les balises .  Des  nuages  se croisent très haut.

Ces nuages  qui  trainent dans le vide.

J’observe la paix des vagues figées : elles apportent  et emportent. Elles ? Nous ? Qui ? Les autres? Moi?  Le silence et leur cadence monotone  parle des   générations anciennes et des futures, la mienne s s’efface avec douceur.

Murmure  d’eau, remous. Eau évasion,  eau dispersion, eau concentration, eau  remous,   eau murmure ; si le regard  s’y attarde, tout devient vertige. Quand le jour décroit, au milieu de l’été, quelques nuages rôdent  sur la Rance, ils portent on ne sait quelle  appréhension du futur.

L’Amérique de Nixon et ses émeutes raciales par Updike

Couvre-feu, garde national mobilisée, émeutes dans plusieurs villes du pays… après la mort de George Floyd – un Afro-Américain de 46 ans tué par un policier à Minneapolis on découvre que ,hélas, depuis la présidence  Nixon, et malgré Martin Luther King ,le problème racial est toujours aussi aigu aux états unis..

Émeutes raciales à Minneapolis Mai 2020

et le roman  d’ Updike reste  d’une grande actualité.Mort  le 27 janvier  2009 , John Updike  est sans doute, un des plus grands écrivains américains   pour décrire l’Amérique  blanche des années 50 aux années 2000.Il a composé des centaines de nouvelles, presque toutes remarquables, souvent  publiées pour le New-yorker. Sa prose  sensuelle, prismatique, charmeuse , est  aussi à l’aise pour décrire la chaleur moite d’une salle de bain, qu’un quartier en démolition .Updike  est capable de raconter  les liens entre un père et son fils dans d’impeccables dialogues qui suggèrent ce qui se passe , le courant profond des émotions,  avec une souveraine maitrise. Champion pour décrire les  couples (titre d’un de ses romans les plus célèbres qui fit polémique  pour son catalogue de scènes sexuelles lyriques  en 1968 ,mais marqua les esprits) ce  romancier reste   unique  pour décrire les malaises d’une société blanche qui a peur de minorités  de couleurs. L’Amérique  Wasp, blanche,  à dominante hollandaise et allemande , de la côte Est —  avec banlieues chic à maisons de bardeaux blancs, et country-clubs, résidences d’été dans le Vermont et le New-Hampshire fascine  Harry Angstrom « the rabbit » qui lui, appartient  à la toute petite bourgeoisie mais la fuit sans cesse.

John Updike, Beverly Farms, Massachusetts, 1985

 Updike  peut être sarcastique, grivois, pornographique et en même temps  éblouissant de subtilités,  avec ses quadragénaires aisées, femmes « qui ont le feu au cul »   ou grands Noirs sportifs qui perturbent Angstrom.   Quel romancier    redoutable  pour  diagnostiquer   les tristesses, les morosités, les coups de mou, l’avidité  et la rapacité érotique des hommes, le démon de midi dès onze heures du matin, les déprimes, le machisme de ces  « grands types blancs  à costume élimé » vendeurs de voiture, dentistes,  imprimeurs, assureurs,  enfermés dans une vie sans perspective, entre parties de tennis, de golf .C’est un  univers-piégé, étriqué, asphyxiant dans son confort,  entre tondeuses à gazon, dimanches  dans la  belle famille, enfants insupportables, ex maitresses croisées dans les rues de Brewer.. Harry Angstrom  garde quelque chose d’un grand mélancolique adolescent-lui qui fut champion de baske universitaire t-  au fond c’est  un  voyeur charmeur  obsédé du sexe,  prêt à se coller  contre n’importe quel jeune corps  pour se perdre dans  la moiteur  féminine , exactement comme des explorateurs ou des naufragés s’enfoncent dans la jungle.

Le critique Jacques Cabau avait bien résumé le problème de ce   personnage double de l’auteur   : »l’ascétisme sportif de Rabbit s’allie au puritanisme pour dénoncer la Femme avec une violence jamais égalée depuis Saint-Augustin (..) La femme est cette boue, cette bouillie organique qui l’enlise dans la vie pour le perdre. »

La femme  est à la fois un miracle, une tentation perpétuelle et  un miroir aux alouettes, La misogynie de Updike, si naturelle qu’elle en parait innocente,   prend  l’aspect d’une science naturelle  et d’un outil de connaissance psychologique parfaitement fiable, si ajoute   curieusement un sentiment triomphant de justice  dans la sincérité. Chair  féminine = Terre Promise. Ses quadragénaires  escaladent  surexcités le Mont de Venus    et se roulent  dans les pentes neigeuses des draps, mais dans cette ascension presque religieuse  vers l’extase   se rétrécit  dans le Purgatoire  post -coitum dans la salle de bain  en désordre.

Il peut tout, Updike.

Photo de Saul Leiter…

Il décrit collines, couvertures de magazines, planchers de ferme, hanches soyeuses  d’une ado, vaisselle humide sur l’évier, programmes de télé,  absolument  tout avec la même  constance , et dans un flot de sensations arc-en-ciel comme pour saluer la Création et son Créateur, athlète en pleine forme. Prodigieux, ces    coulées de phrases  élégantes .Updike  fait vibrer la lumière d’ un verre de jus d’orange  sur une table de cuisine,  et  baptise  de son talent  aussi bien   un milk shake à la vanille que la boule bleue terrestre cachée par une trainée de  nuages. Il y ajoute   sans fatigue, des  dialogues qui sonnent juste. Depuis Faulkner, on avait pas constaté  une œuvre aussi abondante, ramifiée, multiple, avec une prose aussi fraîche, sensible,  discrètement narquoise. Quand on le lit, il  donne le sentiment d’ avoir découvert le secret du ton juste  pour dire  le temps qu’il fait ,la peinture moisie d’une porte ,des lycéennes qui font claquer leur talons, ou l’alunissage d’Eagle sur la poussière lunaire le 20 juillet 1969. Tout ça    comme si on y était ! Updike  capte la grande »  lumière américaine, mais il ajoute  , dans ce « Rabbit rattrapé »  le don d’analyser  le malaise américain de cette année là  ; ça se voit mieux aujourd’hui avec les 49 ans de distance qui nous séparent de la date de publication.

 L’envers et l’endroit de l’Amérique  de 69 entre guerre froide,  révoltes noires,  minorités  harcelées, bourbier vietnamien,  racisme , suprématisme blanc, répression des gays et lesbiennes, conquête spatiale ,fossé des générations, pilule, joints, bariolage hippie, néant pascalien. Mais, à mon sens  , le meilleur de son art à facettes, s’étale  dans la tétralogie et la saga  des « Rabbit ». C’est son sommet.

Dans « cœur de lièvre »(1960) on fait la connaissance d’un grand type dégingandé  ancien champion de basket de Brewer, empêtré dans une vie conjugale qui l’étouffe.

Rabbit, 26 ans, représentant en accessoires ménagers,  fuit son épouse  Janice, qui boit trop,  et son fils   Nelson et bientôt d’une petite fille dont Janice est enceinte .Après une énième et banale dispute Harry prend sa voiture mais, au lieu d’aller acheter les cigarettes comme le lui a demandé Janice,  il quitte la ville, se met en tête de voir le jour se lever sur le golfe du Mexique.   Si son escapade ne le mène pas très loin – jusqu’en Virginie, le retour au domicile conjugal ne se fait pas. Après  quelques  rencontres, le roman se clôt sur le drame du bébé  noyé, ce qui brise le lien conjugal.

Mais là où Updike devient original c’est qu’il  suit ce personnage d’Harry  jeune homme, jusque dans sa vieillesse en Californie dans les années 2OOO.  Il mène sur plus de 30 ans son personnage dans une tétralogie.  L’ancien champion de basket de la ville de Brewer,  présenté sous Eisenhower,  devient sur des décennies   un  double de l’auteur avec « Rabbit rattrapé »(publié en 1971) pendant les  secouantes années Nixon, puis dans « Rabbit est riche »(1981) subit  les débuts de Jimmy carter. .Le cycle  s’achève en 1991 par « Rabbit  en paix » sous la présidence de G.W. Bush .

 Ce qui frappe dans cette fresque étalée, c’est que la vie privée d’Angstrom recoupe  habilement  les bouleversements qui mettent en jeu l’unité  nationale. C’est dans  « Rabbit rattrapé » que la fusion entre  la vie privée  d’Harry Angstrom et le destin d’une Amérique  en crise  se reflètent le mieux. C’est dans ce roman que les ombres d’une Amérique crispée, fracturée, portent loin et pénètrent  dans la vie intérieure des personnages. Nous sommes en 1969. Année clé : le président Nixon  s’enlise au Viet nam et bombarde le Cambodge,la fusée Apollo,  entraine Armstrong   vers  la lune , le festival de Woodstock    consacre  le  mouvement hippie , et surtout   les émeutes raciales depuis  l’année précédente, après l’assassinat de Martin Luther King  déchirent le pays durablement.

 Et c’est là que Updike ,  avec son talent  ductile ,multiforme, d’une souplesse impressionnante   trouve le moyen  des  situations qui vont former prisme.  Il introduit  trois personnages emblématiques mais jamais schématiques. Il y a Jill, une adolescente hippie  de 18 ans en rupture avec sa famille. Malgré sa  robe blanche fripée et sale Jill » a de la classe «  avec ses bras  grèles,  ses taches de rousseur, sa politesse tipmide maladroites. Sans toit, ni ressources, elle  n’a que son corps à offrir à Rabbit ou à un autre. Il y a  l’excité lyrique  afro-américain Skeeter , ancien dealer de Jill, il   s’impose  dans le foyer de Rabbit. Skeeter  est musclé, beau, insolent, recherché par la police pour des trafics de drogue .Cet ancien du Vietnam, politiquement engagé,  prêche un discours mystique pour   libérer les Noirs. Il crible Harry –le- masochiste  de sarcasmes, il   déploie  une éloquence puissante, méthodique, ravageuse pour défendre la cause Noire. Il alterne dérision et compassion, lucidité, et  prophétisme. Au fond c’est lui  qui domine ce roman. Il  fascine d’autant Rabbit  qu’il  exerce une emprise érotique sur lui.

Enfin il y a le personnage picaresque de  Stavros. D’origine grecque, cet immigré bien intégré, libéral,  est épanoui en couchant avec Janice, la femme d’Harry, sa collègue de travail chez le concessionnaire Toyota. Tout  ceci baigne  dans une fausse  ambiance détendue. Mais au cours d’un diner d’anthologie dans une taverne, Stavros l’immigré  s’oppose au patriotisme dur d’Harry et refuse ce paradis  US  sous l’ombre des bombardiers. Les  positions sociales  et les origines  de chaque personnage ,oeurs fristrations vont  réfracter les tensions de la nation américaine  de ces années-là. Le pays devient une mosaïque en train de craquer.   Les revendications des minorités de l’époque  s’exprime dans des dialogues éblouissants pour refléter la violence  sous Nixon . La télé montre  des policiers blancs ou la garde nationale pourchassant et tuant  les étudiants de Berkeley et  les Noirs des ghettos.

Updike montre bien  le désarroi du patriote Harry, séparé de sa femme, déambulant  en dérive  dans sa grande maison, avec son fils Nelson, dont il ne sait pas trop quoi faire..  Il couchotte  ave la jeune hippie,  essaie de fumer des joints, observe, compassionnel  mais impuissant  au désastre de ses parents  qui entrent dans la grande vieillesse. Il sait que son travail de linotypiste  est condamné par  la technique de l’offset et  connaitra donc le chômage .

« Rabbit rattrapé » est le roman  le plus ambitieux, le plus  travaillé, le plus réussi   d’Updike sur la comptabilité des malaises..  Il repose  sur le constat  de la disparition d’une Amérique blanche sûre d’elle-même et ses valeurs « ancestrales « qui ne le sont plus. La chute de Nixon, avec le Watergate en sera le symbole.

 Comme il y avait une « fêlure » chez Scott Fitzgerald, il y a une « fêlure »  chez Upidke. Mais c’est  une  fêlure  morale et religieuse :  le romancier joue de ruse avec la  Foi ,  et on se demande s’il ne  recherche pas les preuves de  la présence   divine  sur les corps pâles et  abondants   de ses conquêtes. Fêlure ou fissure   de l’âme et du corps ? Rabbit, toujours en fuite,  finit par  s’enfouir dans la chair féminine pour calmer ses angoisses, retrouver une enfance, guérir de son incurable nostalgie d’un Eden perdu.

Bizarre Updike. Il   croit en un christianisme personnel qui rejette les structures traditionnelles de l’église .  Il  pratique  une sorte de religion  de confort : la présence divine sans  la contrainte  des Dix Commandements, le  cantique de la Foi sans les paroles  de la Loi, la Grâce de croire  sans  trop de dose de culpabilité, l’amour de Dieu sans le concept de péché. On le verrait volontiers jouer  sur un green  avec Dieu et les apôtres.  Celui qui a obtenu deux prix Pulitzer ,cite régulièrement Karl Barth,  Pascal, et Saint Augustin, même s’il trouve ce dernier un peu trop ardent dans ses prêches  Chez lui l’indice des valeurs chrétiennes fait le yo-yo comme à la Bourse de Wall Street. Il a souvent été moqué dans la presse  comme étant l’écrivain entremêlant   cavalièrement deux thèmes : la théologie et l’adultère.

 La vaste  lumière américaine, si large, si intense, symbole d’un pays qui a voulu vivre  grand,  lui fait  soudain peur. Le chaos  humain olui  apparait  grotesque  sous  le ciel vide:le ciel est vide. Et c’est là qu’est le paradoxe de cette œuvre : d’un côté Updike sait comme personne  faire un hymne aux  villes,  aux maisons, aux paysages, chanter enfance champêtre,  moments, saisons, et d’un autre coté  ces phrases parfaites et si filées , ces images  diaphanes   sont minées par   un sournois  malaise métaphysique  .Rabbit  demeure  insatisfait , instable, avec un air d’excuse pour sa capacité à subir les humiliations. Oui,   inachevé, seul, déchu, mauvais époux, fils embarrassé, père dépassé, amant à éclipses, calviniste douteux.  Et que faire si son Amérique rêvée- elle aussi-  subit l’humiliation du Viet-Nam  et   se recroqueville, selon ses mots,  « comme une  vieille pomme rabougrie », d’Eisenhower à Bush. Dans ce pays autrefois solide, biblique,  sûr de lui, il y a  encore des relations entre ses citoyens  mais désormais  plus de communauté d’âmes  et déclin d’une nation. « Jours perdus, enfouis au fond du cerveau, cellules grises qui meurent par millions chaque jour, emportant sa vie dans le néant.» 

L’Amerique nostalgique

Extrait :

« La campagne est superbe. L’automne a relevé le vert morne de la Pennsylvanie, le ciel est nettoyé de la brume laiteuse de l’été, les collines se détachent, nuancées d’ambre et d’orange flamboyant qui, dans un mois, prendront la teinte monotone des gousses de caroubiers qui craquent sous les pieds à la saison de la chasse. La fumée d’un feu de broussailles flotte dans la vallée comme du brouillard sur une rivière. Jill arrête la voiture près d’une palissade blanchie à la chaux et d’un pommier. Ils sortent de l’auto dans un nuage de parfum de pommes tombées, trop mûres. A leurs pieds, des pommes pourrissent dans la haute herbe humide qui borde un fossé où coule un mince filet d’eau, une herbe d’un vert encore très vivace ; de l’autre côté de la palissade, la prairie a été tondue ras pour les bêtes, sauf à quelques endroits où des  pieds de bardane, engraissés de bouse de vache, ont poussé à  hauteur d’homme (..) Jill retrousse sa robe et saute pardessus le fossé pour toucher l’une des lattes banches, rugueuses et chaude, de la palissade et regarde à travers celle-ci, au loin, là où, à l’ombre  des arbres, une ferme de grès scintille comme un morceau de sucre trempé dans du thé et  où la grande roue squelettique d’un vieux tombereau, ses rayons immobilisés à jamais, attend, près de montants rouillés qui doivent être ceux de la pompe. Tant de vert l’aveugle. »

Kafka, dernier amour

Dora Dymant(ou Diamant)   juive  née en Pologne me 4 mars 1898 fit connaissance de Franz Kafka  pendant l’été 1923 au bord de la mer Baltique. Elle a vingt-cinq ans et lui 40.Elle a fui  la rigueur hassidique  sa famille polonaise  pour  travailler   à Berlin  en qualité de bénévole   dans les cuisines  du Foyer juif .Cet été-là elle  s’occupe , à Graal Müritz, d’une colonie  de vacances du Jüdiches Volksheim. Coup de foudre entre Kafka et elle.

 »Je ne suis pas heureux, mais sur le seuil du bonheur »écrit alors Kafka  à son ami Hugo Bergmann. Pendant trois semaines Dora et Franz  ne se quittent pas, font le projet de vivre ensemble à Berlin.  En septembre, Kafka revient brièvement à Prague puis retourne à Berlin pour la rejoindre. Ils ont donc vécu ensemble quelques mois   dans des conditions  financières difficiles,(inflation terrible)  changeant souvent d’appartements jusqu’au moment où la tuberculose de l’écrivain l’oblige à retourner dans le  sanatorium de Kierling  près de Vienne, où il meurt le 3 juin 1924 en présence de Dora et de Robert Klopstock.

C’est elle qui écrira sous la dictée de Kafka  les lettres que  sa faiblesse  physique l’empêche d’écrire. C’est elle qui transmettra à la famille des nouvelles du malade. C’est aussi sous son influence qu’il perfectionne sa connaissance du judaïsme et même envisage un retour vers la Palestine. C’est aussi à cette époque qu’il écrit deux textes  très importants : »Le terrier » et « Joséphine la cantatrice et le peuple des souris ».Il  communique alors, le plus souvent, par des petits papiers. 

Enfin il y a un mystère littéraire  autour de cette liaison.

 On a accusé Dora Diamant   d’avoir détruit, sur la demande  de Kafka , des notes de l’écrivain. Cependant on ajoute qu’elle a tenu à  garder , malgré les demandes insistantes  de Max Brod, les  36 lettres que  Kafka lui avait adressées. Dora Diamant avait gardé –parait-il-   en secret un certain nombre de textes et surtout des notes de Kafka dans son appartement de Berlin, documents qui furent volés en 1933, quand la Gestapo  fit une perquisition à son domicile. Qu’en est-il de ces hypothèses ?  Tout ceci me semble assez flou.

 Ce qui est évident c’est  l’intérêt de ce  bref extrait  du témoignage de Dora Diamant   trouvé dans le livre : » J’ai connu Kafka.,  « Témoignages réunis par Hans-Gerd Koch, traduit de l’allemand par François-Guillaume Lorrain, Actes Sud, 1998.

Dora Dymant

« Un moment à Berlin, il crut avoir trouvé une solution pour mettre fin au chaos du monde en général et au sien en particulier, une solution personnelle grâce à laquelle il espérait sauver sa vie. Il voulut se considérer comme un simple homme de la rue, tout à fait ordinaire, sans besoin ni désirs particuliers. Nous échafaudâmes beaucoup de projets ; un jour ainsi, nous songeâmes à ouvrir un petit café, où il aurait voulu servir lui-même les consommations. De la sorte, nous aurions pu tout observer, sans être vus, et nous nous serions retrouvés au beau milieu de la vie de tous les jours. Au fond, c’était déjà ce qu’il faisait, même si c’était à sa manière un peu particulière.
Il attachait beaucoup d’importance au fait d’être bien habillé. À ses yeux, c’était être impoli que d’aller quelque part avec une cravate mal nouée. Il faisait faire ses costumes par un tailleur extrêmement chic. Il prenait toujours beaucoup de temps pour s’habiller, et ce n’était pas par vanité. Il se considérait dans le miroir d’un œil critique, sans aucune complaisance, mais seulement avec le souci de ne choquer personne.
Il aimait faire les courses, car il aimait le contact avec les gens simples. On le voyait souvent, dans le quartier, avec son panier à provisions ou une bouteille de lait à la main. Le matin, il allait souvent se promener seul. Sa journée était planifiée, heure par heure, et toujours en fonction de son travail d’écrivain. Dans ses promenades, il emportait toujours un petit calepin et s’il l’oubliait, il en achetait un autre en chemin. Il aimait la nature, même si je ne l’ai jamais entendu le dire expressément.
Un des objets auxquels il était le plus attaché était sa montre-gousset. Lorsque nous nous sommes disputés avec notre propriétaire à propos de l’électricité – car il écrivait souvent durant toute la nuit –, je lui ai acheté une lampe à pétrole. Il aimait beaucoup sa lumière tamisée, et il tenait toujours à la remplir lui-même. Puis il prit l’habitude de jouer avec la mèche, et il ne cessa de trouver de nouvelles qualités à sa lampe. Par contre, il avait une aversion pour le téléphone, et souffrait beaucoup de l’entendre sonner ; je devais répondre à tous les appels. Je crois que toutes les machines et les appareils mécaniques l’inquiétaient. Mais il aimait beaucoup mon calendrier, où chaque jour avait son proverbe. Plus tard, chacun d’entre nous eut le sien, et Kafka, en certaines occasions, prit l’habitude de « consulter le calendrier ». Le jour où j’ai cassé le saladier en verre dans lequel je lavais le raisin (il aimait beaucoup le raisin et les ananas), il surgit aussitôt dans la cuisine, le calendrier à la main, et déclara, les yeux écarquillés : « Il suffit d’un instant pour tout détruire ». La vérité semblait soudain si triviale. Puis il me donna la page correspondante. Il souriait. »


Le souci d’élégance chez Franz..

Dora fuira les nazis en URSS  après avoir épousé un communiste, qui lui-même fut condamné au Goulag pour déviation Troskiste. Mais  elle  aura la chance d’échapper à la prison et au Goulag et se réfugiera à Londres où elle a vécu jusqu’en 1952.

Virginia Woolf ,ultime roman,dernière lumière d’été

 « Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard .Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux.

 Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/John_Lavery_-_A_Summer_Afternoon.jpg
The tennis party *oil on canvas *76.2 x 183 cm *signed b.l.: J Lavery 1885

Un été, de John Lavery

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.


Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.


Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/Sir-John-Lavery-TuttArt@-23-845x1024.jpg

Peinture de Sir John Lavery [Irish painter, 1856-1941]


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.

Extrait:

« Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu’elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique.  » Amoureuse « , disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d’argent et les brosses à dents, était l’autre amour ; l’amour pour son mari, l’agent de change –  » le père de mes enfants « , ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L’amour intérieur était dans les yeux, l’amour extérieur était sur la table de toilette. »

Relire le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos

J’avais lu il y a plus de trente ans ce « Journal d’un curé » de campagne », très ému par ce   jeune curé malade,  qui se sent mal à l’aise dans sa paroisse et dépassé par sa mission pastorale. Bernanos lui-même avait souvent déclaré que c’était son texte préféré et qu’il avait voulu « frapper un grand coup sur les âmes ».

 Aujourd’hui,  texte relu, je reste  perplexe. N’étant pas un catholique pur jus  je me dis que je ne suis pas le bon lecteur notamment pour   apprécier les emprunts aux évangiles de saint-Matthieu  ou, ceux, nombreux, aux textes de la petite Thérèse de Lisieux ni aux affrontements théologiques de l’entre deux guerres… Ce qui m’a le plus intéressé c’est que, depuis les bistrots de Majorque, en 1935,  où il écrit ce texte , Bernanos restitue magnifiquement le boulonnais, les plaines d’Artois , et la condition des paysans .

Photo extraite du film admirable de Bresson

Paysages sombres, mouillés, venteux,  vallons encaissés, chemins détrempés, villages fouettés par les averses, paroisse forteresse fermée, paroissiens hostiles, cupides,  chaque habitant  planqué derrière ses rideaux :  Les routes  traversent des labours nus avec montées de nuages. Les  fonds de vallée cachent  des cabanes pour braconnier,  qui font aussi penser que ce jeune curé, lui aussi, est en chasse, et braconne les âmes pour les amener à Dieu, à mains nues .Bernanos ,à partir de cette terre  lourde, grasse, qui semble engluer les villageois dans l’indifférence,  joue admirablement de cette lumière basse d’hiver qui porte   à l’angoisse le soir, mais  qui  s’éclaire à chaque aube et  délivre le prêtre de ses tourments .Oui, une aube d’hiver rayonne sur  le livre ; l’odeur de terre du vieux pays  passe entre les fentes du texte, avec  une tendresse  merveilleuse, il n’en reste pas moins que le roman laboure  une terre d’angoisse retournée  jusqu’à épuisement comme si tout le mouvement de ce journal ressemblait aux étapes d’une agonie christique.

Ces  angoisses    furent –la correspondance en témoigne- celles de Bernanos lui-même. Cela rend le personnage d’autant plus humain et proche du lecteur   que dans bien des pages apparait  une charité vraie mêlé à un courage recommencé, chaque jour  pour lutter contre cette double solitude : celle d’un village hostile  qui se déchristianise, et celle d’une foi personnelle du curé d’Ambricourt  qui connait de sérieuses éclipses.

Il est aussi frappant de voir à quel point ce curé d’Ambricourt –guidé par le curé de Torcy-  fait de la pauvreté  une  véritable mystique : »Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses et incommunicables joies,-les écrivains russe, par exemple, vous font pleurer. »

Plus loin , le  brave et solide curé  Torcy déclare « Notre seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal(..) on l’aime encore mieux révolté  que résigné, il semble déjà appartenir au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers (..)

On eût aimé lire  ce Bernanos catholique de Gauche écrivant aujourd’hui  sur le phénomène des gilets jaunes

Ceux qui ont connu ou correspondu avec Bernanos disent que  le curé de Torcy , impénétrable sous sa rondeur bourrue, mais avec des éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux, exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches, ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou..  La devise  de Torcy est « faire face », et précise : » « ça pleurniche au lieu de commander »   car il veut inciter le jeune curé d’Ambricourt  à monter à l’assaut de sa paroisse avec plus d’audace. Toutes les métaphores de boue du texte  laissent à penser aussi que les quatre ans de tranchées de Bernanos lui font tenir un langage militaire pour rechristianiser le pays.   

De tous les personnages de ce « journal d’un curé de campagne » mis à part l’athée, l’intéressant  docteur Delbende qui se suicidera, ce sont les jeunes femmes les plus intéressantes..Il  y a Mademoiselle  Chantal, la révoltée, fille du comte et de la comtesse, les châtelains d’Ambricourt. Elle avoue  la haine qu’elle porte à sa mère et le dégout qu’elle a pour les amours de son père pour l’institutrice, Louise. Il y a également la féminité hardie de la toute jeune  Séraphita  Dumouchel( pas loin de Mouchette..) qui défie  le jeune prêtre  du haut de ses treize ans  et de sa coquetterie  ; et c’est elle, qui se révèle  dans la plus belle scène –à mon sens- du livre, en   essuyant le visage du prêtre, égaré et tombé en plein champ , terrassé  par la douleur de son cancer .Séraphita, figure trouble qui soudain retrouve le geste biblique  de   Véronique essuyant le visage du Christ.

A propos de Séraphita, le jeune prêtre  expédie un peu vite ce qu’il appelle le « problème de la luxure »,  ne cachant  pourtant pas que c’est au cours du catéchisme, devant les visages des futures jeunes communiantes qu’il se sent troublé et démuni.  Les scandales récents de pédophilie dans l’église catholique  semblent lui donner raison.

Georges Bernanos

A ceux qui ont déjà fréquenté  Bernanos, on retrouvera  son éloge des routes,  la griserie de la vitesse, la  haute lumière  de la plaine qui devient chant,  ou le gout des gestes humbles, des soirées de vent aux volets qui claquent, dans le presbytère, le maléfice des nuits de tourments,  l’enlisement des vies mornes auprès d’un foyer de braises rougeoyantes ;on retrouve également l’œil sévère  aigu de Bernanos pour  dénoncer la morgue du châtelain, la vie spirituelle maigre ou desséchée  de ces  familles nanties qui mijotent   dans l’insensibilité. Le poleste se pointe souvent  pour dénoncer   les faux prêtres, plutôt ceux de la haute hiérarchie,,confits dans une prudence qui ressemble à ne désertion. Enfin,  on retrouve de sel, son gout de l‘enfance, qui ressemble à un sacrement : » la jeunesse écrit-il, est un don de Dieu, et comme tous les dons de Dieu, il est sans repentance .Ne sont jeunes, vraiment jeunes que ceux qu’ Il a désignés pour ne pas survivre à leur jeunesse. «  Pensait-il à Thérèse de Lisieux ? A Rimbaud qui l’ont marqué…

En revanche,  je suis  resté perplexe devant   ce journal  qui  résonne  de tant  d’ aveux, de défaillances, de plaintes devant son miroir, de dialogues d’une solitude désolée avec elle-même, de » nuits affreuses », de prières vides où le curé touche l’absence à lui-même dans une si extrême humilité que ça  ressemble à de l’orgueil. Son église,  refuge la nuit, allongé  sur les  dalles, comme si le prêtre cherchait des traces, des empreintes de Dieu  dans son propre désespoir. Dans ces moments il envie le statut des moines.   On frôle  l’auto-apitoiement  . Que dire, aussi de ces rêveries autour d’un Moyen-âge  qui ressemble à un livre d’images pieuses, avec  cette « chevalerie chrétienne »  qui brille comme un âge d’or , une terre perdue  entre Saint-Louis sous son chêne et Jeanne au sacre de Reims ? Et que dire  de cette  nostalgie idéalisée d’ une monarchie ?

Enfin il y a  des   développements-tunnels   de Torcy,  sur l’histoire de l’esclavage,  ou des scènes dramatisées, des affrontements au ton  lyrique -convulsif,  dans le choc des âmes (Mademoiselle Chantal et sa haine, par exemple) qui semblent surjouées, avec des paroles qui sifflent comme des serpents. Le combat du Bien et du Mal  qui culmine-selon la critique de l’époque – dans la scène entre le jeune prêtre et cette Comtesse repliée sur le souvenir de son enfant mort-  ressemble davantage à un viol d’âme de la part du prêtre  qu’à une conversion murement réfléchie  et  l’irruption de la grâce

Et c’est bien là ce qui  gêne dans ce « journal d’un curé de campagne », les heurts, les étouffements d’un prêtre, ce sacerdoce vécu comme un mauvais rêve, avec quelques traits de lumière,  cette traque oppressante du Mal comme un gibier qu’il faut attraper dans son terrier.  La volonté de vouloir secouer une paroisse qui meurt, s ‘exprime avec des débats de conscience bien tortueux qui éloigne le prêtre des réalités paysannes  et l’empêche de pousser les portes des demeures avec une chance d’être écouté..  Faut-il   briser l’indifférence  des paroissiens  comme on casse une vitre ? Convertir une comtesse doit-il se manifester par une si soudaine véhémence  que la pauvre femme meurt le lendemain ? Cette   volonté de vouloir brandir  l’  épée de feu de la Vérité, contre le Mal (M majuscule) doit-elle  en passer par   des moiteurs suffocantes, des exaltations nerveuses, des excitations anxieuses,  suivies d’abattements  ambigus ? Je m’interroge sur cette  dramaturgie fiévreuse surjouée vers la fin  dans le pathétique.

C’est l’excellent critique Gaétan Picon qui avait écrit à propos de Bernanos : »le surnaturel »est pour cette œuvre ce que le destin, ou l’histoire, ou la liberté sont pour d’autre :son lieu. C’est la lumière du surnaturel que nous pressentons derrière les ombres fuligineuses du drame terrestre, et qui leur donne une surprenante grandeur. »  C’est fort bien dit, mais je n’ai pas ressenti cela aussi clairement.

Déconfinement ?

Le Sillon à Saint-Malo

Arno  Schmidt aurait apprécié cette période  de  confinement, lui qui n’aimait  que les landes désertes,  les horizons larges, fluides, débarrassés de présence humaine.. .Ici à Saint-Malo, avec  cette plage du Sillon qui forme autoroute de sable, vide,  avec le ciel qui claque d’un bleu qui parait irréel, on a   l’impression que le temps ordinaire  a été évacué, que nous sommes bercés  aux confins du temps, arrêté dans un espace sidéral , débarrassés de l’agitation  humaine. Ce 1er  mai, avec   beau ciel gigantesque  qui laisse deviner la courbure de la terre    je  flâne dans  un bel   espace amniotique ; on pourrait presque entendre grincer la rotation de la terre sous l’effet du vent..  La nature se modifie :des canards se dandinent sur un  parking désert, la vie végétale désordonnée renait le long des  clôtures d’un camping  , des chats de vautrent  entre les camions d’un entrepôt , des papillons sautillent, nombreux,  sur les bancs écaillés  du stade ; et la nature, avec ses touffes  herbes rutilantes, de jeunes têtes de  pissenlits,  prend un curieux élan irraisonné et radieux avec des merles, des moineaux, des pies ,des goélands qui saturent les toits et les cheminées.. Éclosion spontanée d’avril, avec des herbes acides qui courent contre les murs de granit de ma vieille rue  préférée.  Naissance du printemps, des mouches entrent dans la cuisine. L’ absence  d’humains dans certains quartiers résidentiels   permet de remarquer la perspective  si nette et géométrique d’une  avenue   bordée de platanes réguliers, ou les cases de marelle dessinées à la craie dans une impasse. Les plages immenses reprennent leur sauvage étendue vierge de premier matin du monde  avec la seul ombre des nuages, si lents à dériver.   Et devant  le rond-point d’un carrefour, (c’est là que il n’y a pas si longtemps, en ces jours brumeux, des gilets jaunes  se réchauffaient  avec leurs  feux de bivouac   de  quelques cageots)   deux peupliers à la présence fragile, presque scintillante dans l’air radieux ,  retiennent les particules d ‘ un moment d’une délicatesse  parfaite ;et qui va disparaitre.. Dans quelques jours,  le déconfinement?.. Ici, à ce carrefour , chaque matin, à nouveau, la   ruée tapageuse de bagnoles et camions du matin, venant de Rennes,  embouteillages,  sons stridents, moteurs surchauffés, accélérations, freinages, l’ordinaire.