Les désarrois politiques de Pavese

« La maison sur les collines »  est un des récits les plus dérangeants de Pavese. Ecrit en 1948,il est accolé  à un autre récit »La prison », écrit en 1938, publié   en 1949 sous les titre général « Avant que le coq chante ».

 Ce titre général  fait allusion au reniement Saint-Pierre face à Jésus.  Quand on découvre en première lecture « la Maison sur les collines »  on voit effectivement que le thème de la trahison est au cœur du récit-confession .Celui qui parle, raconte et se  confesse, c’est Corrado, petit professeur d’un  lycée de Turin, célibataire, qui fuit les bombardements de Turin dans les années 43-45.

Cesare Pavese

Nous suivons, saison après saison, ses réactions face  à la guerre civile , à l’ effondrement de Mussolini et la  répression allemande  contre les   partisans dans les collines du Piémont.   les bombardements Alliés sur Turin  s’intensifient en Mai 44..

Corrado, par étapes successives esquive tout danger,  s’isole dans ses souvenirs   d’ enfance dans les collines pour oublier et même  nier cette guerre. Il  se  planque   donc dans  l’un de ces villages,  hébergé par deux  bourgeoises,  une fille et sa mère. Le texte  livre propose  une auto -analyse,  de l’impuissance, de la solitude d’un petit bourgeois qui veut, au contraire du héros  sartrien, se « dégager » de l‘Histoire quand elle devient périlleuse et sanglante.C’est aussi un chant à la Nature maternante et protectrice.

, Pavese met à jour  le  fonctionnement psychique d’un individu  qui rejette l’idée d’une conscience pleine,  ouverte  à un choix morale digne. Corrado  régresse et s’encoconne dans une enfance paysanne, mythifiée, idéalisée qui devient un écran  pour refuser la réalité  . Corrado introduit  une totale distorsion  entre le vécu et sa compréhension. La Maison sur les collines (La Casa in collina, ) pose   de manière cruelle la question de l’engagement et de la responsabilité en analysant  un anti- héros  qui s’aveugle par lâcheté. Lucide, à la toute fin du livre ,il   ne cache jamais sa peur: » Il y a des jours, dans ces campagnes nues, où, en marchant, il m’arrive de tressaillir :un tronc desséché, un nœud d’herbes, un flanc de roche ressemblent subitement à des corps étendus. »

 Pendant les trois quarts du roman Corrado   s’accommode  de la guerre du feu. Turin flambe le soir dans la nuit et vu de son hébergement dans une campagne tranquille   Chez lui, c’est un spectacle. La bataille plus acharnée en 44    entre allemands, chemises noires, et partisans,  ne le sort pas d’une torpeur morale  confortable . Il fuit  la réalité en zig zags  comme le lièvre fuit les chasseurs dans les champs.

Chez Corrado dominent refoulement, indécision, repli asocial, angoisses et   fuite, troubles et complexes devant la Femme… Car  cette figure de l’intellectuel – replié sur   lui- même-   est attirée par son exact contraire : une fille-mère vaillante , Cate,  lucide,  vive, spontanée, courageuse,  se débattant dans la misère. Elle   subit l’oppression à un double titre, en tant que fille-mère   et en tant qu’ issue  d’une classe   pauvre dont elle ne s’échappera pas. Corrado ,qui a eu une  brève liaison avec elle, est hanté par la paternité. Qui est le père de cet enfant ?  se demande-t-il  avec obstination, avec  l’espoir  que Cate lui accorde paternité et sans doute mariage .Mais elle répondra jamais à cette question. Corrado décide alors  d’assumer le rôle  en éduquant le jeune garçon. Une fois de plus est   posé  en filigrane le problème sexuel  de l’impuissance , du mariage impossible,   de la paternité  refusée  qui traverse son œuvre  et sa correspondance.

Ce qui frappe dans ces éternels aller-retours entre Turin et la colline , c’est que  la campagne, si merveilleusement décrite,  demeure le point fixe, la stabilité, le refuge édenique  d’une conscience déchirée. La solitude du personnage  est d’autant plus grande  que   sa culture livresque  ses diplômes  universitaires, ses soucis de professeur le coupent   de la part vive  de ces paysans ou petits bourgeois. La métamorphose  des saisons, et les errances  champêtres,  sont  le meilleur du livre. Ce refuge mythique vers un passé pastoral, on le  retrouve chez Pasolini, qui ne cesse dans ses premiers recueils de poésie de  regretter son Frioul natal face à la  naissante société de consommation et  d’industrialisation.  La lente évolution  du narrateur  est racontée subtilement. A mesure que la guerre civile et les bombardements sur Turin  s’intensifient, la bulle de confort et d’idéalisation de Corrado se  fragilise. Jusqu’à éclater. Dans le  chapitre  XXII (qui choqua la presse italienne de l’époque) Corrado s’identifie aux morts fascistes  avec une violence  qui est à la mesure de sa culpabilité. Mais le scandale est aussi  dans le refus de Pavese  de donner à son roman une conclusion  claire, édifiante, sur des lendemains qui chantent. :« Je m’aperçois que j’ai vécu dans un simple et long isolement, en de futile vacances ,à la manière  d’un gosse.. »

Partisans dans les collines

Et plus loin,  tandis que réfugié chez  ses parents qui  préparent des  conserves, Corrado précise : «  Il m‘arrive d’imaginer que des représailles, un caprice, un destin ,foudroient cette maison pour ne laisser que quatre murs éventrés et noircis. C’est déjà arrivé à beaucoup de gens .Que ferait on père, que diraient les femmes ? Leur point de vue, c’est : « ils pourraient quand même s’arrêter », et pour eux les guérillas, la guerre tout entière, c’est des disputes de gosse, comme celles  qui autrefois suivaient les fêtes du saint du pays autrefois.»

***  

 Le plus étonnant c’est que –presque en même temps-  Pavese  rédigera « le camarade », entre octobre et décembre 1946, Pavese  propose un petit roman de formation sur un tout autre versant ,beaucoup plus positif, c’est  l’autre volet de l’engagement politique  communiste. Son personnage principal, Pablo est l’anti Corrado .

Pablo ,avec  sa guitare,   quitte la ville de Turin pour Rome. Turin est clairement  nommée  –la « ville de toutes les trahisons ». Arrivé à Rome,  Pablo  déclare : cette ville « où tout, les gens, les maisons, le vin clair tout entre en moi pour me refaire ». La construction du héros positif   est affirmé .Engagement à Gauche, passion et amour. Ces deux brefs romans, en parallèle, prouvent bien que  toujours Pavese joue sur  les deux registres du subjectif et du social. Balance instable.  Cela montre aussi  une  hésitation politique  jamais résolue chez l’auteur  .La révélation du « carnet secret « en 1990, 30 feulles publis dans « La Stampa »  le confirmera.. ô combien.. quand Pavese manifeste  son désir  de se préserver de la politique.  Donc   les  lignes interprétatives  restent ouvertes chez Pavese.


Pas mal de journalistes et intellectuels de l’époque ont interprété « La maison dans les collines »   comme un  aveu de flottement idéologique et psychologique. D’autant  que la comptabilité de faiblesses  s’étale aussi, avec une dose de masochisme, dans  son journal intime « Métier de vivre, ». Le suicide dans une chambre d’hôtel  et la publication posthume du journal sont apparus, pour ses  lecteurs critiques, comme  une confirmation  de ces failles.

Les collines aujourd’hui

Extrait :

«Autrefois on disait déjà la colline comme on aurait dit la mer ou la forêt. J’y allais le soir, quittant la ville qui s’obscurcissait, et, pour moi, ce n’était pas un endroit comme un autre, mais un aspect des choses, une façon de vivre. Par exemple, je ne voyais aucune différence entre ces collines et les anciennes, où je jouais enfant, où je vis à présent : toujours sur un terrain accident et tortueux, cultivé et sauvage, toujours des routes, des fermes, des ravines. J’y montais le soir pour éviter le sursaut des alertes : les chemins fourmillaient de gens, de pauvres gens que l’on évacuait pour qu’ils dorment au besoin dans les prés, en emportant un matelas sur leur vélo ou sur leur dos, criaillant et discutant, indociles, crédules, amusés.»

Ce sont les premières lignes  qui ouvrent le texte de Pavese  « La maison dans les collines »

traduction de Nino Frank ,révisée par Mario Fusco.

Le Sursis,le meilleur roman de Sartre?

Beaucoup de critiques littéraires ont décidé  que Sartre était  un médiocre romancier.

A voir. Relisons donc  « Le sursis ».

C’est le deuxième volume des « Chemins de la liberté ».Il vient après « L’âge de raison » dans lequel l’action se déroulait le 13 juin 1938. Et c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre avait travaillé dessus, donc, son écriture était quasi contemporaine des événements qu’il rapporte. Le pacte germano-soviétique intervenant le 23 aout 39, Sartre -avec  la majorité des français- pressent que la guerre ne sera pas évitée.

A cette époque Sartre a déjà écrit, à chaud,  dix chapitres de « l’âge de raison ».Le 3O décembre 1939, les éditions Gallimard annoncent la publication de ce premier volume pour 1940.
L’action se passe du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur la sortie de l’avion de Daladier, et stupéfait de voir accourir enthousiastes des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et il murmure « les cons ! ».

Depuis son baraquement au service météo, le soldat Sartre confie à Simone de Beauvoir qu’il a décidé de ne publier les deux premiers romans de sa trilogie qu’ensemble pour monter la cohérence du projet. On sait par exemple » qu’il a décidé de modifier la trajectoire du personnage communiste Brunet , le rapprochant de Mathieu,  professeur comme Sartre.
Comme Honoré de Balzac, dans sa trilogie, Sartre reprend d’un volume à l’autre, les mêmes personnages. Mais la  grande originalité, dans « le sursis » c’est la multiplication des visions. Le simultanéisme.

 La narration simultanéiste consiste à  multiplier  les récits du roman dans un mouvement central, pour souligner le caractère collectif du sujet. Une  scène  commencée, par exemple, gare de l‘Est à paris   fait écho  avec une autre qui se déroule ,au même moment,  à Marseille, une troisième à Angoulême . l’action progresse ,fragmentée,  découpée en mosaïque , pour donner le sentiment qu’une nation entière, saisie  dans la nasse de la mobilisation, soumet  chaque personnage   à une réaction individuelle qui souvent, exprime sa classe sociale,ais pas touours. Le procédé simultanéiste, (emprunté au Dos Passos de « Manhattan Transfer »)   fait  exploser le schéma classique d’un narrateur central.

Sartre mobilisé

 Désormais ,pour Sartre, le roman  balaie l’ histoire de tout en peuple en prenant ds personnages  emblématiques dans divers lieux dans des couches sociales différentes. Emblématiques, mais pas  schématiques. Sartre laisse une liberté inattendue à chacun d’eux, avec son caractère et  se débattant dans ses contradictions. Mathieu, l’intellectel, sent tout au long du livre qu’il est séparé de la classe populaire et en souffre..Le voici dans un train ,sldt au miliu d’autres soldats : » »le serrurier et le typo sortrent des buteilles de leurs usettes ;le serrurier but au gouot et tendis sn litrevilonise :

-Un coup d picrate ?-Pas tout de suite.

-Tu sais pas ce qui est bon. »

Ils se turent, accablés de chaleur. Le serrurier gonfla ses joues et soupira doucement, le représentant alluma une High Life. Mathieu pensait »ils ne m’aiment pas, ils me trouvent fier. » Pourtant il se sentait attiré par eux, même par les dormeurs ,même par le représentant :ils bâillaient, ils dormaient, ils jouaient aux cartes, le roulis ballottait leurs têtes vides mais ils avaient un destin ,comme les rois, comme les morts. »

 Cette solitude et cette coupure de l’intellectuel devant les couches populaires hantera Sartre jusqu’à sa mort et marquera son tardif  et énorme Flaubert, «L’ idiot de la famille ».

 Stylistiquement, Sartre  emprunte  beaucoup à la technique du montage  cinématographique parallèle. On plonge  dans les foules soumises aux  décisions d’hommes politiques montrés  souvent comme  d’inconsistantes marionnettes. Il « zoome » sur quelques hommes et quelques femmes, les abandonne, les reprend, les sonde, tripatouille en bon existentialiste  leurs muscles et leur cerveau   non pas paisiblement et avec distance humaniste  mais avc un acharnement  amer.

 Le deus ex machina qui fait avancer l’action , c’est la TSF .  Ce qui permet de mettre en évidence  les effets de la  psychologie  de masse    sur une nation entière. Ici, mobilisation, explications,  propagande patriotique,  rôle et propagation des rumeurs incontrôlables dans les ateliers, en famille, dans les cafés, et la coupure bourgeoisie-classe ouvrière,homme-femmes omniprésente.

« Le sursis » est une réussite  dans ses   ruptures, ses sauts,  passages d’un lieu à un autre sans jamais que la narration s’enlise ou s’effilcohe.il y a là une grande maitrise.  Le roman  montre le collectif d’une nation en multipliant les facettes et les perspectives.. Bourgeois, intellectuels, ouvriers, antimilitaristes ou va-t’en guerre,  journalistes ou  marginaux, père de famille ou aventuriers, tout y est.  Sartre ne cache pas que  le rôle des femmes  est marqué  par  un manque de  culture politique et un manque d’influence – on les écoute peu, trait de l’époque. Le machisme règne.

Il reste  évident que  l’intellectuel Mathieu est  visiblement  le porte- parole des positions politiques et philosophiques sartriennes, surtout  quand on compare les lettres de Sartre à Simone de Beauvoir, à l’époque.

Daladier et Hitler pendant les accords de Munich





Avec plus de 20 personnages qui se heurtent, se répondent. Visible jubilation du montage rapide, enchainé, alterné, avec des parallélismes entre les actions, pensées intimes , situations, monologues intérieurs, visions kaléidoscopiques, temps individuels percutant le temps collectif,  personnages historiques vus dans les actualités, réactions des  anonymes aux « nouvelles » à la TSF. On passe d’un train de mobilisés pris de frousse face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement d’une conscience politique » malheureuse ». On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel, à une scène courtelinesque de commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert. On passe  d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains. Les  juifs Weiss et Shalom, par exemple, se déclarent pour la guerre contre les Allemands. D’autres se soumettent  par la discipline du Parti Selon un communiste, il y a l’assurance que, quoi qu’il arrive, l’URSS est avec eux. Pour l’un, la guerre  ou  la paix, ça ne changera rien : toujours exploité ! Pour un autre, la guerre mènera soit au fascisme, en cas de victoire allemande, soit au bolchevisme, en cas de victoire française. Il y a une foule de  personnages qui ne saisissent point les événements .

 D’autres tentent  d’expliquer les causes de la crise : « Notre grande erreur  nous l’avions faite en 1936, lors de la remilitarisation de la zone rhénane. Il fallait envoyer dix divisions là-bas. Si nous avions montré les dents, les officiers allemands avaient leur ordre de repli dans leur poche. Mais Sarraut attendait le bon plaisir du Front populaire et le Front populaire préférait donner nos armes aux communistes espagnols ».

 Sartre met en évidence  l’importance de la  radio .Ce sont les bulletins d’information qui   font avancer  le roman.
 La réussite narrative de Sartre, c’est que, dans cet éventail sociologique si large ,  tout  reste étonnamment clair.
On a les informations brutes manifs du coin de la rue et pensées disséminées, œil-camera, citations, collages surréalistes s’insèrent d’une manière cohérente et virtuose pour donner une photo ahurissante de cet avant-guerre.. il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques (la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand) .on reconnait aussi les  thématiques obsessionnelles  de Sartre.  Il  multiplie les scènes où la chair est visqueuse, molle, blanchâtre, en trop. Nous retrouvons l’analyse phénoménologique de Roquentin devant une racine d’arbre dans « la Nausée », et cette notion de » contingence » (répondre à la question « qu’est-ce que je suis venu foutre sur terre !.. » tel qu’il ‘exprime dans ses lettres et dans le tardif et bref opus de  « Les mots » ce qu’il ressent depuis l’enfance… La matière inerte enrobe tout, la Nature chantée par les romantiques est un piège, mais aussi la chair des hommes et des femmes  ressemblent à un énorme machin en trop. Une absurdité molle, asphyxiante de la Matière partout affole Mathieu…

 »Quelqu’un avait couché là. les couvertures se tordaient en corde, la taie d’oreiller était sale et froissée, de miettes de croissant jonchaient le drap. Quelqu’un :moi. Il pensait : c’est moi qui ai couché là. Moi le 15 juillet, pour la dernière fois Mais il regardait le lit avec dégout :son ancien sommeil s’était refroidi dans les draps, à présent c’était le sommeil d’un autre. Je ne dormirai pas ici. Il se détourna et pénétra dans le bureau :son dégoût persista.  Un verre sale sur la cheminée Sur la table, près du crabe de bronze, une cigarette brisée : un foisonnement de crins secs  s’en échappait. Quand est-ce que  j’ai    cassé cette cigarette ? Il lui pressa sur le  ventre et sentit sous ses doigts un crissement de feuilles mortes. »

   Ce sentiment  philosophique si sartrien  de patauger et de s’engluer    dans un chaos de matière  se redouble ici   d’un sentiment historique absurde puisque cette mobilisation aurait pu être évitée avec un autre personnel politique et d’autres décisions des nations européennes.   On découvre   un peuple estourbi par la nouvelle, et  obsédé par la répétition historique, se souvenant de la proche boucherie de 14-18.Ici la nausée est à la fois physique, politique, métaphysique,  vertigineuse.  Les hommes avachis, en sueur s’engueulent. 

»Charles se sentait  sale à l’intérieur, un paquet de boyaux collants et mouillés : quelle honte. »

Les  hommes dans un train  sont comparées à des insectes ; au milieu de cette foule indifférenciée, apparait, parfois, une femme, « belle comme une star de cinéma »  au milieu des vareuses militaires poisseuses. On note l‘opaque, passive et épuisée présentation   des accouplements : sexe, étreintes moites et   corps  graisseux  dans l’orgasme  sur des matelas affaissés comme s’ils venaient tous d’un bordel miteux..  Sartre met en évidence  les regards sournois, les visages durs, les méfiances, la guerre  silencieuse des regards, entre fanfarons et paniqués, entre rusés et futurs planqués. Même le catholique Daniel pense : »je suis las d’être cette évaporation sans répit vers le ciel vide ».

 L a lourdeur  des consciences et leur cargaison de vices  encombre   ces   hommes serrés dans des wagons ou des chambrées .La sombre expérience décrite ici mènera sombre constat  de sa pièce  « Huis clos »  …Oui   « l’enfer c’est les autres »  sur un quai de gare,  dans  une chambre d’hôtel avec un couple qui  se défait, comme si ses personnages étaient tous  voués  à « un destin de sang » et tous  devenus « morts en sursis ».

C’est un énorme fleuve  d’angoisse qui coule à ras bord  dans   ce roman. Le livre bruisse  d’une sauvage étrangeté et une brutalité  sociale .chacun  prisonnier dans la cloison hermétique de sa classe. Le  fantôme  de l’improbable solidarité entre intellectuels et ouvriers plane sur toute la trilogie des » chemins de la liberté ». Livre qui  pue la fatigue, l’angoisse de ces journées de septembre 39 avec une étonnante vérité et une cruauté jamais cachée. on y sent la pagaille et   l’impréparation et le découragement  d’un pays. On se demande d’ailleurs ce qu’un  nouveau  Sartre  ferait  actuellement, avec cette technique simultanéiste , pour montrer la diversité et les contradictions  des « gilets jaunes » sur leurs ronds -points.

 Les personnages essaient de se « dépatouiller », je ne trouve pas d’autre mot, avec quelque chose qui est fondamental et unifiant : l’anxiété et l’impuissance. Au fond le narrateur Sartre retrouve la révolte du jeune Antoine Roquentin et sa nausée de prof du Havre, il l’a retrouvé  agrandi et rendue épique et tragique  par  la mobilisation dans le moindre village français. On comprend  la rage et le dépit  de l’intellectuel devant un tel évènement et  son regret que la classe ouvrière européenne et ses leaders n’aient pas renversé pas le cours de l’Histoire.                       Ce qu’a écrit la critique littéraire de l’époque.

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) ont d’abord remarqué les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvre. On retrouve la » nausée » sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre se place dans cette lignée naturaliste. Il y a du roman- reportage, comme dans zola (qu’il pastiche ouvertement dans un passage qui rappelle « la curée »..) il y a des dialogues argotiques et une fascination des convulsions morbides du petit homme anonyme de la rue, façon Céline. Mais s’y ajoute ici des débats entre militants, les communistes et l’autre Gauche. la virulence critique  systématique, du bourgeois français, entre le trône et l’autel, le volontarisme moral de Sartre lui-même



On se demande si le Sartre de cette époque ne traine pas encore on ne sait quel péché originel, quel relent de catholicisme mal compris, en décrivant les couples en sueur sur un lit ahanant dans n ne st trop quelle atmosphère de péché.… il y a entre hommes et femmes une curieuse danse sournoise, pénible. Les « collages » plus ou moins amoureux donnent l’impression que les couples se cramponnent, et s’affrontent dans des draps douteux, nageurs en noyade entre pulsions de désir et hésitations sentimentales..
Pour résumer Sartre, sarcastique, mais aussi rageur amer,  exhibe le carnaval funèbre d’une nation. La grotesque bouffonnerie historique a eu son chroniqueur.
On comprend que  la  publication  de ce  roman en 1945 ait fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et de » les lendemains qui chantent » de  ces années de reconstruction.
                                        ***

Soldat mobilisé en 39

Extraits du « Sursis »

«Un corps énorme, une planète dans un espace à cent millions de dimensions ; les êtres à trois dimensions ne pouvaient même pas l’imaginer. Et, pourtant, chaque dimension était une conscience autonome. Si on essayait de regarder la planète en face, elle s’effondrait en miettes, il ne restait plus que des consciences. Cent millions de consciences libres dont chacune voyait des murs, un bout de cigare rougeoyant, des visages familiers, et construisait sa destinée sous sa propre responsabilité. Et pourtant, si l’on était une de ces consciences, on s’apercevait, à d’imperceptibles changements, qu’on était solidaire d’un gigantesque et invisible polypier.
***

Deuxième extrait.

 Il  est exemplaire de ces  strates  de réalité exprimées dans une même coulée d’écriture. Nous sommes dans un restaurant.
« La guerre ah ! oui, la guerre. Non, non, dit Zézette, pas la radio, je ne veux plus, je ne veux plus y penser. Mais si, un peu de musique, dit Maurice. Chersau, goddb, ch chrrr, mon étoile, informations, les sombreros et mantilles, j’attendrai demandé par Huguette Arnal, par Pierre Ducroc, sa femme et ses deux filles à La Rochelle, par Melle Eliane à Calvi et Jean-Francois Roquette pour sa petite Marie-Madeleine et par un groupe de dactylos de Tulle pour leurs soldats, j’attendrai, le jour et la nuit, reprenez un peu de bouillabaisse, non merci dit Mathieu, la radio crépitait, filait au-dessus des places blanches et mortes, crevait les vitres, entrait en ville dans les étuves sombres(..) Servin avait repoussé son assiette, il lisait la page sportive de Paris-soir, il n’avait pas eu connaissance du décret de mobilisation partielle, il avait été à son travail, il en était revenu pour déjeuner, il y retournerait vers les deux heures ; Lucien Régnier cassait des noix, entre ses paumes , il avait lu les affiches blanches, il pensait :c’est du bluff ; François Destut garçon de laboratoire à l’institut Derien torchait son assiette avec du pain et ne pensait rien, sa femme ne pensait rien, René Malleville, Pierre Charnier ne pensaient rien. Le matin la guerre était un glaçon aigu et coupant dans leur tête et puis elle avait fondu , c’était une petite mare tiède. Ma poupée chérie, le gout épais et sombre du bœuf bourguignon, l’odeur de poisson, le chicot de viande entre deux molaires, les fumées du vin rouge et la chaleur, chaleur ! Chers auditeurs, la France, inébranlable mais pacifique, fait résolument face à son destin. »


..

Arno Schmidt l’insurgé

Un des auteurs allemands  les plus singuliers et des plus originaux  de l’après- guerre   est incontestablement Arno Schmidt (1914-1979) . Un anarchiste en rage. Du noir presque  désespéré. Il  provoque un scandale   en 1953, à 39 ans  avec la publication en janvier de « Scènes de la vie d’un faune » que la critique littéraire catholique rejette comme pur charabia. Nous sommes sous l’ère Adenauer. Ce texte se remarque d’abord par son  style haché, disjoncté, avec ses  images  expressionnistes qui casse tout continuum narratif. Cette chronique d’un village  se construit par brefs paragraphes  et  avance par petites unités de sensations, d’images,  fragments de monologue mental, à- parte rageurs,    sarcasmes, traits mordants, portraits à l’acide des villageois, puis soudain,  digressions érudites sur  Swift, ou Walter Scott, ses auteurs favoris, ou sur l’art officiel nazi au cours d’une mémorable visite au grand Musée de Hambourg..L’ arpenteur lyrique  de la lande (avec couleurs crues  systématiquement  saturées) collectionne des  choses vues et  entendues, un peu comme un reporter photographe  attraperait  des instantanés  de scènes quotidiennes, enregistrerait  des  enfants  apprenant des chants nazis dans une cour d’école, ou le   bla- bla  de Goebbels à la radio,  dans un village du nord de l’Allemagne entre février1939 et aout/septembre 1944 .

 Le personnage principal est Düring  , agent administratif du Reich, fonctionnaire municipal, la cinquantaine, travaillant  à la sous- préfecture de Fallingsbostel, dans la lande de Lunebourg. Sous une apparence d’employé serviable, ce Düring dissimule un révolté qui déteste ses collègues, son chef, son épouse, ses enfants,  vomit  l’embrigadement national socialiste .L’érotisme est sa délivrance.  Düring  se libère de la prison idéologique du village par  ses ébats avec  une lycéenne, Käthe Evers, qu’il nomme « la grande louve blanche » ,sauvageonne qui aime se promener nue devant lui..

 Quand le sous- préfet, nazi exemplaire,  le charge de rassembler les archives du district, il saute sur cette occasion pour  échapper à l’asphyxie idéologique et  parcourir la lande dans une foisonnante jubilation face aux ciels, aux pluies, aux sureaux, aux rafales de vent, toute une Nature consolante,  ses odeurs de pin et ses feuillages verts crissant.  La beauté tourmentée  du paysage  reste son ultime son refuge,  sa respiration, et son vrai dialogue . Sa mission administrative lui permet également  livrer à sa passion  pour les cartes, les editions anciennes, rares de Wieland ou de La motte Fouqué, les cadastres, les plans, les archives oubliées et les documents couverts de moisissures. Il se passionne entre autres pour les documents à propos d’un déserteur de l  ‘armée de Napoléon qui terrorisait la région  au début du XIX° siècle . Il s’identifie à lui. Düring ,  fasciné par ce soldat réfractaire  qu’on appelait « le loup  garou », finit par découvrir  sa cachette de l’époque,   une cabane dans les marais. Düring , réfractaire lui aussi. Au fil des mois de  la guerre et la propagande s’intensifient,, les tickets de rationnement apparaissent, l’ambiance  devient de plus de plus  toxique .Düring  aménage cette cabane  pour survivre.  Le roman s’achève sur    un bombardement des Alliés en 1944 sur  une fabrique de munitions, raconté sur le mode d’une bouffonnerie hallucinée , dans  une transe de peintre expressionniste . Brasier  cadavres en flammes.C’est spectral. Langue ardente.Le Verbe devient feu. Düring échappe par miracle, avec sa compagne lycéenne et rejoint la cabane dans les marais.

Le livre provoque un énorme scandale, notamment avec ce récit  convulsif de bombardement rédigé  dans une sorte de transe  convulsive, d’extase ricanante, rédigé-selon sa femme- en une nuit.  Loin de se cantonner à une critique du nazisme, l’auteur attaque la cellule familiale,le mariage les institutions, la renaissance catholique à Bonn  voulue par  le chancelier Adenauer.  Ce roan est  vu comme un pamphlet anti- humaniste et antichrétien.

Les  galipettes érotiques radieuses de son héros (plus de 50 ans)   avec une lycéenne choque aussi. Ce qui scandalise aussi  c’est la    une conduite hypocrite de Düring  face au sous- préfet. Dans une scène emblématique, ce fonctionnaire au sourire onctueux  écoute avec docilité les consignes de son chef de bureau, sous-préfet, et  prend des notes avec zele  mais il inscrit sur son calepin entre les lignes,  « tête de veau » ou souligne le mot « crétin ». Courbettes face aux nazis et révolte intérieure. Soumission apparente  mais dégoût de la société. La leçon de non- héroïsme frontal est rude. la grande  consolation de Düring -outre les  ébats et escapades  avec la lycéenne- ce sont les  randonnées à vélo  sur les chemins détrempés  des landes du Lunebourg, souvent la nuit. respiration spirituelle  du faune dans ses feuillages contre l’asphyxie de la société. Enfin exaltation et  défense acharnée  d’une solitude qui se nourrit de lectures , notamments romans historiques et textes grecs.. Tres original aussi la volonté de   combattre l’engrenage de l’Histoire, la morale courante,  d’insulter  le  bon gout bourgeois, la science officielle ,le mariage,  bref de  renaitre en étudiant  les autres civilisations .Parfois un bon coup de patte  contre  l’académisme  de Goethe et ses « maximes de vieux barbon revenu de tout » !

    Ce qui agace dans les années 50  c’est que Schmidt  affirme clairement que le peuple allemand reste gangrené, au-delà de la chute du nazisme. «  (« mais il y a une chose que je sais : tous les politiques, tous les généraux, tous ceux qui, d’un façon ou d’une autre ,commandent, donnent des ordres, sont des pourris !Sans exception ! tous !.. ») La reconstruction morale  d’après- guerre ne trouve pas grâce à ses yeux. Il décrira  d’ailleurs la  guerre froide dans une œuvre de science- fiction « Miroirs noirs », magnifique texte halluciné   qui décrit un monde dévasté par une guerre nucléaire.

Evidemment  le message anarchique  rageur, survolté, farouche, la bouffonnerie si sarcastique  swiftienne  passe très mal dans une partie  de la  presse de l’époque. C’est un brûlot qui effraie, déstabilise critiques , libraires, lecteurs, éditorialistes bien- pensants. Façon Louis- Ferdinand Céline avec qui les points de ressemblances sont évidents ( truculence de la langue,  déconstruction  de la narration classique, jubilation du  langage populaire,  expressions  argotiques,  néologismes à foion, concassage de la syntaxe) Schmidt  déploie  une danse crépitante  de mots lancés comme des projectiles, passage  typographique du  romain à l’italique,  parenthèses, crépitement de mots inattendus, danse sauvage mêlant monologue et dialogue,  tout ça  pour une dénonciation de la vacherie humaine universelle. Dénonciation d’un immonde  panurgisme  idéologique qui aboutit fatalement à des pogroms. Enfin  son ironie dégoupillée reste   assez  irrécupérable par un parti politique, quel qu’il soit.

 Mais  le livre est aussi incompris dans sa forme novatrice.   Le lecteur est déconcerté  par  le style déjanté, mosaïqué, fragmenté. Dans son genre il est aussi novateur que   Joyce dans  « Ulysse ». Ca    s’explique en partie  par un  travail par fiches, notes accumulées depuis des années,  clichés photographiques, documents divers soigneusement  conservés dans des boites, fragments de journaux intimes, montagnes de notes  prises sur le vif. Schmidt conserve aussi bien  des dépêches d’agence que des  prévisions météo,   accumule  des portraits vifs («  De bonnes grosses joues avec un grand nez, doux aquilin :la fille du pasteur(et, en arrière-plan  un joli petit jardin :les bouleaux pleureurs portaient leur feuillage peigné en arrière par le vent, et il soufflait pas mal.. »),  il rapporte aussi des comptines dans les écoles des comptabilités personnelles ou  administratives. Il fait de la digression et des poèmes romantiques ,ode à la lune, tout ça pris dans son grand jeu  narratif. Ajoutez les  mentions  des rites païens oubliés, simples notations sonores d’un village à l’aube (chuchotement de femmes dans un bureau, grincement et couinement d’un vélo à chaque coup de pédale..). Notations de voyeur pour choquer la pudibonderie. Crudités de langage   ,court-circuit entre une langue triviale et  des digressions universitaires  . Il colle soudain pleine page   un mode d’emploi  sur  les manières de nettoyer et graisser un vélo, puis  échappées lyriques   pour décrire une nage dans  un petit lac (« dans le Grundloser See :faire la planche, le moins possible de mouvements, quasiment la béatitude. Un ciel berçant de taches blanches fatiguées (je me passerait bien de cet abruti en canoë !) »

On surprend comme en photo-minute une servante en tablier violet qui vide  des seaux d’eau grasse. Prose étonnamment ciselée pour déformer  la réalité objective et la transformer une puissance  onirique.

Comme Céline dans « Guignols Band » ou « Nord » ,Schmidt   transforme  un bombardement au phosphore d’une usine   en une curieuse féerie . Voici ce qu’écrit Arno Schmidt dans les dernières pages: « deux rails s’étaient détachés et volaient dans l’air, croisés e pinces de homard ;leur tenaille décrivit un cercle en vrombissant affectueusement au -dessus de nos têtes(..) Et : voilà que la grosse femme de tout  ‘heure passa juste au-dessus de nos têtes, incandescente, à califourchon sur une poutre déchiquetée ? Ses mamelles d’amadou éclatées projetaient des flammèches.(..) une voix sifflante sortait d’un homme qui, le feu au derrière, semblait brûler de dire :On en grille une ? »

Ricanement misanthropique, énorme grimace littéraire dans le miroir allemand, la presse  se déchaine devant ces pages .Dans le très réputé, à l’époque,  journal Rheinischer Merkur,  on  lit  :  »ce livre est un attentat haineux contre l’esprit, la langue et l‘homme -et pour finir, contre Dieu et le christianisme » . Ca résumait assez bien l’opinion générale. Ce n’est que par la publication dans les années 60 des nouvelles de « Vaches en demi deuil » dans la revue Konkret, et le travail de l’éditeur Rowohlt qu’une génération de jeunes gauchistes et radicalisés  découvre cet écrivain prophète.

On a beaucoup de chance en France car après la première  traduction de Jean-Claude Hemery dans la collection de Maurice  Nadeau, en 1962, on peut aujourd’hui lire la plus grande partie des œuvres de Schmidt… « Scènes de la vie d’un faune »bénéficie   d’  une nouvelle  traduction remarquable  de Nicole Taubes, avec notes et postface de Stéphane Zékian,   aux éditions Tristram.  L’ éditeur courageux  propose  un travail systématique et remarquable de traduction de Claude Riehl. Aprés le texte  « Tina ou de l’immortalité », Riehl  offre un  essai–portrait  de l’œuvre et de l’homme : « Arno à tombeau ouvert »,  passionnant , et dans lequel j’ai puisé pas mal de précisions. A noter d’ailleurs que ces éditions Tristram ont  entrepris   d’ouvrir le chantier des traductions qui manquent. Je conseille en priorité les lectures de  « Brand ‘s Haide « (1950) et de « Miroirs noirs » qui forment trilogie avec « Le faune » sous le titre de « Nobodaddy’s Kinder » (les enfants de Nobodaddy).

Otto Mueller, son peintre préféré

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Notice biographique

Arno Schmidt est né à Hambourg1 en 1914. En 1928, après le décès de son père, sa famille s’installe à Lauban, en Silésie. Il écrit ses premiers poèmes en 1933 et entame des études de commerce à Görlitz qui le mènent à travailler dans les bureaux d’une grande fabrique de vêtements, où il fait la rencontre d’Alice Murawski, avec qui il se mariera en 1937.

En 1935, il fait parvenir des poèmes à Hermann Hesse et débute deux chantiers qui l’occuperont avec passion pendant de longues années : l’établissement d’une table de logarithmes de sept à dix chiffres d’une part, et l’écriture d’une biographie monumentale de Friedrich de La Motte-Fouqué d’autre part.

Durant la Seconde Guerre mondiale, on l’intègre d’abord à l’artillerie légère en Alsace, puis il est muté en Norvège, comme commis aux écritures. En 1945, obtenant à sa demande une mutation dans une unité combattante, il profite, début février, d’une permission pour aider Alice à fuir Greiffenberg. Il se rend en avril aux troupes britanniques et devient interprète au camp de prisonniers de Munster. Il est libéré fin décembre et s’installe avec son épouse au Mühlenhof à Cordingen, une région de landes qui lui rappelle son enfance.

Il écrit pendant cette période plusieurs nouvelles et romans, et publie ses premières nouvelles en 1949 (Léviathan), non sans avoir tenté auparavant de faire paraître sa table de logarithmes.

En 1950, les Schmidt déménagent pour Gau-Bickelheim près de Mayence, et commencent à sillonner à bicyclette l’Allemagne du nord et l’est de la France, à la recherche de documents sur Fouqué.

C’est à partir de cette époque que son travail commence à rencontrer son public et lui apporter des moyens de subsistance. Il écrit pour la radio, publie de nombreux romans et nouvelles, et obtient des prix de plus en plus prestigieux. En 1955, la parution de Paysage lacustre avec Pocahontas lui vaut un procès pour blasphème et pornographie. L’année suivante il découvre les textes de James Joyce, qui seront une révélation pour lui. Il traduit une partie de Finnegans Wake.

En 1958 il publie enfin sa biographie de Fouqué, et achète une maison à Bargfeld, dans la Lande de Lunebourg, une région dans laquelle il puisera son inspiration pour le roman On a marché sur la lande. Il n’a de cesse de perfectionner son écriture et développe une pratique tout à fait unique, érudite, impertinente, et toujours plus novatrice. Son ardeur au travail, sa rigueur obsessionnelle et son caractère bourru donnent de lui l’image d’un personnage tout à fait pittoresque, râleur, caractériel, mais salutaire dans sa bouffonnerie grinçante.

Un jeune homme de 23 ans,dadaïste…. Aragon…

Un jeune homme de 23 ans, récemment démobilisé en 1919, médecin- auxiliaire  dans les garnisons dans les villes de l’est, Oberhoffen Ludwigsfeste,  Sarrebruck (il a même   dirigé l’ hôpital de Boppard-am-Rhein) noircit les pages d’un texte qui s’appellera « Anicet ou le panorama. » Il confiera le tout  à Gide qui le publiera, enthousiaste, en 1921.  Qu’est-ce qu’il raconte donc  ce « roman » qui a épaté le patron de la NRF  ?

Un jeune homme, Anicet  rompt avec sa famille .Il erre dans le monde. Il rencontre dans une auberge  un certain Arthur ,poète, qui partit pour le Harrar. Curieux non ? Il est attiré par la belle  Mirabelle, autour de laquelle gravitent sept membres d’une société secrète prête à accomplir mille  exploits, mille fantaisies pour  satisfaire aux caprices de cette  belle Mirabelle. Anicet évidemment, amoureux fou,  se met de la partie et   vole des tableaux célèbres pour les faires bruler  un soir à l‘arc de triomphe. Dada est là. Un siècle plus tard, les gilets jaunes se montreront dadaïstes avec des marteaux contre les sculptures du même arc de triomphe..

 Mais Mirabelle   chasse  ce club de  soupirants et épouse un sale type riche, le banquier  Pedro Gonzales. Colère des sept et dAnicet. Un de leurs membres projette  l’assassinat du banquier mais Anicet le tue presque par hasard.  à partir de ce moment les péripéties tres feuilletonesques se multiplient, et s’accélèrent. d’autres membres de cette société ,en particulier le Marquis della Robbia, chef de bande, décident de s’en débarrasser, etc. etc.  Ainsi ce qui commençait comme un banal récit de formation d’un jeune homme dévie en feuilleton loufoque  populaire et entre Mack Sennett, Fantômas,pearl White  :on y rencontre Nick Carter , allusions aux exploits de la bande à Bonnot, à  Lautréamont,  récit  à tirois et rebondissements surréalistes, interaction et irruption de  reves où, volntaireent  mutiplie les invraisemblances, les coupures, les court-circuits d’images, avec un personnage de Bapiste Ajamais,ami d’Anicet  qui ressemble fort au jeune  André Breton.

 »Au rebut, les vieilles psychologies, les remords, les consciences, les absences de préjugés d’un seul bloc .Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté ,personne n’a jamais entendu parler de tout cela. Au Japon le prêtres honorent les morales et les sentiment. Ce sont sans doute des bêtes à laine. »

 Les gags, les épisodes  rocambolesques, une enfilade de fauts divers pris dans les journaux,  se chevauchent sur  un rythme saccadé  de burlesque muet : « le traitre a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d’un revolver. Elle monte en a.la voiture était truquées. On jette Pearl dans un souterrain. pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle ; surpris par le journaliste, il se sauve par les toits ; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. »

Aragon- première période dada, tourne  donc en dérision le romans sérieux. Il turne en dérision les conventions des romans de l’époque. Tout cela ne relèverait de la simple pochade si on n’y retrouvait pas déjà en germe, les thèmes, obsessions et hantises  que Aragon déploiera tout dans tout le reste de son œuvre. Thème de l’amour  fou, de  la Femme Unique, gout  de l’errance dans les villes boite à merveilles, thème grandiose  des miroirs et de l’identité en fuite,  abondance de longues phrases surchargées de subordonnées  qui sèment surprises et harmoniques jamais entendues, dignes de chateaubriand.. carambolages d’images, thème des  sociétés  secrètes et des scandales financiers (affaire staviski, scandale de panama ) du dessous des cartes, des complots politiques , gout pour les descriptions ironiques des milieux mondains, retour au thème  de la perversité masochiste  masculine   inhérente  au lien amoureux dans toute l’œuvre d’Aragon , ce  qui donne l’impression que les amants chez Aragon  sont tenus en laisse par la femme aimée. Le roman jette les bases d’une conception de l’amour à laquelle Aragon restera fidèle toute sa vie: l’amour, marqué d’une jalousie permanente,totale, destructce  implique (ou se définit par) l’abandon total du « moi » masculin , dilué dans la volonté de la femme aimée. Tout ce qu’on retrouvera dans les deux sommets  d’Aragon :« Aurelien » et « Blanche ou l’oubli »..Ce qui se vérifiera dans sa vie réelle, avec  son lien avec Elsa Triolet ; il ira  jusqu’à ligoter son œuvre à celle de cette  romancière, chantée sur tous les tons avec une lassante  et douteuse conviction.

  Ajoutez  les incrustations d’épisodes arrachés à des souvenirs  autobiographiques,   des phrases  préciesues  comme jaillies dans un demi- sommeil et développement de harmonies, des couleurs, des bifurcagtions,   qui font jongleries et prestidigitation.. art des digressions sur l’art, la beauté.   Bien sûr il invente s » le mentir- vrai. »

« Ce qui est menti dans le roman est l’ombre sans quoi vous ne verriez pas la lumière. » écrit-il ,façon Hugo..

 Mais dans cet « Anicet » de débutant, on voit aussi l’ébauche d’une critique de l’art  sinueux d’aragon. Son ami  Ajamais   reproche déjà à Anicet   d’être  sans charpente morale solide, sans colonne vertébrale idéologique , simple rossignol qui s’enchante de ses chants, quelque qu’en soit les retombées politiques..  poésie courtoise,   collage cubiste , tract stalinien,  tout est bon pour chanter.

(Original Caption) Film still from an unidentified silent movie. Depicts a man and woman on a railroad track. He is gripping her arm from behind; she is looking ahead with a fearful expression. Typical « Pearl White » scene, named for the early movie star who worked on many melodramatic serials. Undated photograph.

 Ce  déprimant caméléonisme d’Aragon est déjà, à l’intérieur d d’Anicet, dénoncé. Ca fait songer que l’Aragon ami de Thorez et chantre du stalinisme, a soigneusement caché à ses amis communistes ce « Con d’Irène «(1928)  formidable   texte érotique soigneusement caché pendant des décennies . On y lit ceci :« La province française. La laideur des Françaises. La stupidité de leurs corps, leurs cheveux. Petites rinçures. Bon ».

Enfin Anicet  présente déjà cette vitesse d’écriture parlée, rapide, cascadante, si caractéristique  de cette impatience d’Aragon à se délivrer en phrases  ébouriffantes et haletantes.

 « Nous étions trois ou quatre au bout du jour assis

A marier les sons pour rebâtir les choses

Sans cesse procédant à des métamorphoses

Et nous faisions surgir d’étranges animaux

Car l’un de nous avait inventé  pour les mot

Le piège à loup de la vitesse »

Plus tard  d’andré Breton à Francois Nourissier, ses proches, amis ou simles témoins  avoueront tous   leur stupeur  devant la rapidité d’écriture d’aragon , son aisance, sur n’importe quel coin de table de bistrot , pour rédiger un article des » lettres françaises », un poème,  ou un  article de « l’humanité «  d’un trait rapide et sans rature.

                               **

Les clés du roman ?

Pour ceux que ça intéresse ,quelques-uns des personnages principaux d’anicet  ont pour modèle des personnalités réelles de la scène littéraire et artistique de Paris. Ainsi Ange Miracle est le poète Jean Cocteau, Jean Chipre (« l’Homme Pauvre ») le poète Max Jacob, le professor Omme est le poète Paul Valéry, Harry James (« l’homme moderne »), qui jadis avait fait un enfant à Mirabelle et qui met un terme à ses jours en se suicidant, est Jacques Vaché, Baptiste Ajamais, l’ami d’Anicet (et son traitre !!),c’est   André Breton. Des traits d’Aragon lui-même marquent le personnage d’Anicet. Pablo Picasso se retrouve sous la figure du peintre Bleu, allusion évidente à la période bleue de Picasso (« l’Homme Arrivé »), et Charlie Chaplin apparaît sous celle du garçon de café Pol. Quant à Pedro Gonzalès, il ressemble physiquement au peintre mexicain Diego Rivera. Arthur est bien sûr  Arthur Rimbaud.




Scott Fitzgeral:la grâce et la destruction

Il y a des écrivains qui nous bouleversent par la beauté de leur  prose , l’intelligence aigüe de leurs analyses,  par la mélancolie courant sous les scènes les plus radieuses, mais avec Fitzgerald  s’y ajoute   la capacité d’exprimer une époque entière, depuis ses années folles jusqu’au krach de 1929,depuis  la frenesie, jusquaux années amères de solitude, d’alcool, et de débine financière. L’habileté chez Fitzgerald   de transformer ses désastres personnels en grâce d’écrire ,en invention perpétuelle, reste unique dans l’histoire du roman américain.

« Gatsby le magnifique » est son roman le plus célèbre. Mais je préfère  Tendre est la nuit livre plus personnel, plus travaillé, plus médité,  brulant de lucidité, et aussi  le plus autobiographique. Il dévoile  l’envers du paradis. Celui qui fut jeune, beau, riche, célèbre, d’une prose légère et facile  héros des magazines A ce moment, il n’y a plus de frontière entre le personnage de Dick et de l’auteur. Confession pure. L’écrivain y livre ses peurs, ses doutes et ses choix de vie: le renoncement à ses rêves, vieillir, la nostalgie d’une certaine époque. Tout comme l’auteur, Dick arrive à une période charnière de sa vie .Lui qui rêvait de réussite, être un modèle conjugal, voit sa vie à jamais bouleversée à cause d’une rencontre de Nicole avec un autre homme. Et tout s’écroule : ses aspirations, sa dignité, son intégrité et son bonheur. Attachement amoureux et  professionnel  sont mis en question. C’est la chute.

 Hemingway, le rival, lui écrivit alors une lettre cruelle parfaitement  injuste : » Plus que tous les hommes de la terre, vous aviez besoin de discipline dans votre travail, et tout au contraire vous épousez une femme jalouse de votre œuvre, qui veut rivaliser avec vous et vous ruine (..)  J’ai pensé que Zelda était folle la première fois que je l’ai rencontrée, et vous avez encore compliqué les choses en l‘aimant, et naturellement vous êtes un toqué. »

 II y avait de quoi être blessé quand on connait la discipline d’écriture de Scott, son souci de donner à Zelda une vie fastueuse,  l’accompagnement si fidèle et si bouleversant de Scott pour aider Zelda dans ses sautes d’ humeur, puis  sa présence réconfortante  tout au long de  l’évolution de sa maladie  avec les fréquentes visites en clinique. Sans oublier sa fille Scottie. Voir les lettres. 

 Mais revenons au  débarquement du couple  à Paris en 1921.Le Ritz  rive droite, le Dôme rive gauche. Les Fitzgerald –richissimes, ironiques, légers, fantasques,   multiplient les facéties et les sales blagues. Alcoolisés  ils dansent  le charleston sur les tables, se déshabillent  volontiers en public. » Quand je suis à jeun, je ne peux pas supporter le monde, et quand j’ai bu, c’est le monde qui ne peut plus me supporter. »  Scott ramasse un soir  les montres des invités pour les faire  bouillir  dans une boite de conserve,elle veut découper des serveurs pour voir ce qu’il y a dedans..  Ils lisent  chaque matin la presse américaine pour voir si on parle encore  de lui,  l’enfant gâté. Mais le Dick de « Tendre est la nuit »  révèle un  autre décor. L’alcool transforme la fête  en fiesta désolante,  l‘amour du couple devient  dérive…Scott, comme Musset,  est hanté par la perte de la jeunesse. La dolce Vita s’achève en 1929.Débâcle financière et parallèlement,  débâcle du couple.  Le 23 avril 1930 Zelda est internée dans une clinique psychiatrique. Diagnostic : schizophrénie. Peu de chances de guérison.

                                  ***

avec Hemingway

 C’est le moment de noter un paradoxe: on parle sans cesse de la vie  de Fitzgerald :bien sûr    elle irrigue toute son œuvre,  et aussi ses 600 et quelques  nouvelles pour les journaux mais en même temps, c’est  un fastueux  conteur. Il invente mille intrigues, plus habiles les unes que les autres., de la plus réaliste à la plus loufoque.  Coté mélancolie, on peut donner la palme à « Babylone revisitée », quand le narrateur revient trainer dans Paris alors que ses amis sont partis, ou morts, et que la grande fête parisienne a disparu. Des rues vides, des bars déserts, des inconnus qui vous examinent comme un fantôme.Nous sommes dans « le feu follet » de Drieu la Rochelle.  Le  nouvelliste   sait  comme personne renouveler des intrigues, multiplier  les personnages vrais,  saisir les  fossés qui séparent hommes romantiques et femmes réalistes, ou vice versa.  Le bavardage a chez lui un charme fou, mais dessous prolifèrent  des fleurs vénéneuses. Il est aussi le  seul à  avoir suivi  dans l’accélération ce qu’une jeunesse américaine a vécu entre 1919 et 1929. Oui, on  a  toujours un peu sous- estimé l’inventeur d’intrigues minutieusement  élaborées. tout se passe comme si les malheurs de sa vie privée avaient occulté le raffinement, la précision, l’élégance et surtout l’ imagination si fertile du nouvelliste.

l’époque ultime à Hollywood

 La planche de salut, après tant de déboires et de solitude, il la trouve en 1937 quand son agent lui procure un emploi de scénariste à Hollywood. Pendant les dix-huit mois que dure le contrat, il rembourse ses dettes monumentales et envoie sa fille à l’université. Puis il se tourne à nouveau vers la littérature, créant superbement ses deux derniers personnages, Patt Hobby, un scénariste veule alcoolique, mais d’une lucidité qui se tourne vite en merveilleuse ironie. Et Monroe Stahr, l’image de la réussite et de l’intelligence créatrice, avec  « Le dernier nabab ». .  Tous les  êtres, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, qui traversent ce roman  restent frais, sensibles, vrais, et forment le meilleur tableau social  qu’n ait jamais eu du Hollywood- grande- époque, celui de Wells ou d’Howard Hawks et des majors au sommet de leur pouvoir créatif.  Là il décrit l’homme d’action qu’il aurait aimé être. Sa mort, le 20 décembre 1940, interrompt son dernier roman, mais les notes qu’il laisse dans le tiroir de son bureau  permettent de savoir comment il aurait achevé ce roman.  Enfin pour connaitre l’homme des dernières années  il suffit d’ouvrir  le Folio intitulé « la fêlure » .  Sa gravité, sa maturité, sa justesse, tout y est .je recommande vraiment tout ce qui a trait au cinema. »le dernier nabab » reste un joyau ultime. et le film de Kazan, avec de Niro, tout à fait passionnant

                                                ***

 « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau.Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Elles sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle. Mais elles demeurent toujours des blessures »

(Citation de Dick dans Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald).

La mort à Venise,Mann ou l’enchanteur pourrissant…

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Description : AVT_Thomas-Mann_4739
thomas mann

J’ai  passé quelques jours à Venise,il y a deux ans.  Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.
J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.


La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Cela est d’autant plus évident que le texte explore avec une intelligence insinuante, un sentiment de vieillissement, de naufrage, de décrépitude physique, de l’écrivain célèbre -et las- Gustav  Aschenbach. Il est seul, devenu « le grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe » en Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann suinte ce sentiment d’etre asphyxié dans la feutrine de la célébrité , les hommages et les récompenses.

La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré et gardé par sa famille polonaise pépiante, va secouer, happer, bouleverser notre écrivain .on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, la panique,découverte de la part inquiétante et dionysiaque de toute vie,comme un abime qui s’ouvre. . La lagune, lieu de fermentation, de touffeur, de moiteur, d’imminence de catastrophe est la magnifique métaphore de la part morbide qui se révèle à Aschenbach en quelques jours .
Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures de cette nouvelle , combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition morale d’une ville (les notables, les commerçants, et la municipalité cachent le cholera pour ne pas faire fuir les touristes et faire marcher le tiroir- caisse..), la moisissure de ses murs avec la décomposition accélérée des certitudes d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune Tadzio .Aschenbach découvre que sa dignité sociale devient un leurre avec une libido en ébullition. La fièvre malsaine qui s’ empare de Venise ,ce choléra, répond exactement à la fièvre d’Aschenbach . au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . au secret d’une ville répond le secret de l’écrivain et la découverte de son homosexualité.
Ces deux secrets morbides sont extraordinairement entrelacés par thomas Mann. Et l’ironie des phrases n allège pas l’atmosphère mais ajoute un glacis chirurgical au récit de la connaissance de soi.. La tragédie d’Aschenbach se joue dans une prose à reflets aquatiques sombres comme si Mann voulait it nous plonger dans ce qu’il a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans sa nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise »  puisant  dans les mêmes sources de la morbidité et   d’un érotisme  à tendance pédophile qui ressemble,pour le bourgeois  Mann, à une  brulure et à une culpabilité.
De plus son itinéraire est subtilement ponctué de personnages (ca fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la Mort :le promeneur du cimetière de Munich, le gondolier muet, sorte de Charon qui mène l’écrivain au pays des morts, les musiciens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent d’ d’une inquiétante obséquiosité et de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du grand hôtel.

Description : 038


La vraie nature érotique  du « bourgeois » Aschenbach-si bien cachée  dans le mensonge de sa prose académique-  est   brutalement révélée dans le formidable rêve d’une nuit, cette orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert. ( ce que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos »).. A la découverte de sa vraie nature trouble et de sa décrépitude de vieillard libidineux,  « vieux beau » tourmenté par une jeunesse, s’ ajoute la perversité du jeune Tadzio qui, dans ses promenades dans le dédale de  ruelles empestées,  jouit et savoure  son ascendant sur le  vieil homme.
 Aschenbach, lorsqu’il est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien), éprouve  un  premier geste charitable admirable que le Aschenbach grand bourgeois vénéré  aurait pu revendiquer face à ses lecteurs, mais dans un retournement faustien,  si  brutal, Aschenbach  prend  la résolution  plus excitante et cruelle de se taire.   Il ne va pas  avertir la famille de Tadzio de la maladie qui s’étend sur la lagune et les menace. comme si  l’homme profond,  voulait  exercer sa nature criminelle et devenir une figure du Mal ou  son zélé collaborateur. Le docteur Faustus est déjà là.  . Le vieillard désirant ne veut pas lâcher sa jeune proie. Ambiance de morbidité absolue.
la part cachée, tyrannique,érotique, dionysiaque, avide, féroce, de l’écrivain atteint là  un sommer de perversité. : j’entraine tout le monde dans la Mort ce qui e donne l’ullsion den être le maitre.. Point ultime.
les visites chez le barbier de l’hotel pour se faire teindre les cheveux et mettre du rouge aux joues pour mimer une jeunesse perdue, et masquer sa déchéance physique ont sans doute eu pour conséquence de multiplier rancœur, amertume et désir de vengeance métamorphosée en jubilation d’imaginer la destruction des autres .
Enfin, thomas Mann  cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase,pour nous  révéler  le fond pessimiste  de  sa vraie nature d’écrivain.  Il pose clairement une équivalence entre pulsion érotique et source d’énergie pour écrire. Dans  pas mal de lettres et  confidences à ses proches,  il ne cache pas  le fonds trouble et libidinal, le « fumier » ou le « compost », sur lequel fleurit une œuvre.

***


Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ».c’est déjà tout le programme que va développer « la montagne magique », qu’il commencera à écrire un an plus tard.. car il y a non seulement la fascination pour corps parfait, en pleine éclat(Tadzio) mais fascination aussi forte pour le corps malade et en constant déséquilibre qui fascine tout autant Mann .A cet égard il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue ,d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains..Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins. ***

Chez lui le culte de la Forme prend sa source dans les couches explorées par Freud… Le récit parabole de « La mort à Venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier (nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
L’Europe, chez lui, devient un sanatorium. En sommes nous sortis

La lumière d’été de Virginia Woolf

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Comme France culture consacre une série à Virginia Woolf chaque matin(hélas en omettant de parler du travail magnifique de l’équipe pléiade-Gallimard, sous la direction de Jacques Aubert..) je republie ce que j’avais écrit il y a quelques mois sur mon blog disparu.

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Pointz Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Un été, de John Lavery

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.

Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Sir John Lavery [Irish painter, 1856-1941]
Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose , s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. » Ici, ce vaisseau nous entraine sous la ligne de flottaison.
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Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade ainsi que les notes tres précieuses.. celle de Charles Cestre proposée dans le Livre de Poche me semble moins précise.