Relire la Montagne Magique (2)

 C’est dans ce chapitre V que Settembrini joue à plein son rôle de pédagogue avec  sa faconde  méridionale. Il est  professeur du Progrès rationaliste, franc-maçon défenseur  des Lumières. Il  met  en garde  Hans  contre les séductions  de la luxure  et de la paresse qui règnent  parmi   les  malades fortunés du sanatorium.   Settembrini, précisons-le,  est un des rares  malades pauvres  et loue une petite pièce dans le village de Davos.  Il est en lutte ouverte  contre Naphta  pour s’emparer de  l‘esprit  de Castorp, et Mann précise comme  le Diable et le Bon Dieu  au Moyen Age   luttaient pour gagner une âme .C’est un combat  assez faustien.

Settembrini possède un avantage c’est que Castorp a une formation d’ingénieur  , donc  un  esprit scientifique . Naphta penche pour des fanatismes et des extrémismes , ce qui nous renvoie  aux luttes politiques qui finiront par détruire la République de Weimar. L’idéologie de Naphta cultive des radicalités qui peuvent aussi bien mener  à un état fasciste qu’à un communiste. Ce Jésuite  à la logique froide, aux calculs inquiétants, plaide pour  la mystique politique  la plus totale ,.Il  incarne un mode de pensée anti-humain(Nietzschéen ?)  opposé aux Lumières. Ce jésuite  est de la race de ceux qui permettent les inquisitions. Il  défend également l’idée de  la transfiguration naïve de la maladie : dans la maladie reposent la dignité de l’homme et sa noblesse ; plus il est malade, plus il accède, en à un degré supérieur de l’humanité. Tout progrès ne peut être dû qu’à la maladie. C’est une idée répandue dans le sanatorium . un sentiment aristocratique(dû aussi à l’argent)   règne sur l‘ensemble des tuberculeux qui méprisent « ceux d’en bas » .
Castorp  ne s’en laisse pas compter. avec ce mélange de bon sens et d’ironie  débonnaire il fuit  souvent  les  interminables  discussions et  les labyrinthiques raisonnements et  les « pinaillages » de ces deux intellectuels enfermés dans leurs  certitudes. Ça se terminera par un grotesque duel au pistolet.

C’est aussi dans ce chapitre V qu’a lieu l’aveu d’amour fou de Hans à Clavdia Chauchat après sept mois  de rencontres muettes faites de regards croisés ou évités, entre les salons les  repas ,le sous-sol aux inspections médicales. Long temps  d’effleurements  dans un couloir, tout un manège muet avec une prolifération de détails bouffons.

“Je t’aime, je t’ai aimé de tout temps…”C’est l’une des déclarations d’amour les plus surprenantes dans l‘œuvre: imprévue, fracassante, formulée dans l’urgence. Castorp, depuis plus de trois cents pages, observait donc Clawdia Chauchat, cette femme slave délurée  qui claque les portes quand elle entre dans la salle à manger. Lui : jeune  puceau  qui ne connaît rien des femmes. Elle : femme qui, comme on dit, a « vécu ». Femme énigmatique venue du Caucase, elle a un « visage kirghize ». Castorp avoue à son cousin avoir abjuré sa « rigueur morale » et, dans ce chapitre intitulé « Nuit de Walpurgis », il bascule, et ose le tutoiement.Clavdia Chauchat, femme fatale et allumeuse de première, se moque de lui dans un marivaudage cruel.  Cependant elle  éprouve assez de trouble ( compassion ?  pure curiosité ? amusement sadique ? )  pour se laisser toucher. Mann laisse les hypothèses ouvertes.  Maladresse  adolescente et honnêteté contre maitrise et jeu. Jeunesse fougueuse d’un puceau petit-bourgeois  contre maturité matoise d’une femme émancipée..  Ce décalage rend  la scène   grandiose. De plus elle  est rédigée par Mann en français. Le lecteur de langue allemande est donc  obligé de s’en remettre à la traduction  enfin de volume.. Mann   sous- entend  sans doute que le français reste  la langue naturelle de la   séducation galante, ou de  passion amoureuse, langue romane, la seule  naturelle pour exprimer  l’Amour Courtois,  la  galanterie et le chevaleresque. Pour comprendre la nature de  leur rapport, ce  bref dialogue, plus tard. Castorp demande à Chauchat « Dis donc qu’est-ce que tu penses de moi ? Elle :tu es un petit bonhomme convenable, de bonne famille, d’une tenue appétissante, disciple docile de ses précepteurs. » Castorp  réplique : « je t’aime, balbutia-t-il,  je t’ai aimée de tout temps, car tu es le Toi de ma vie, mon rêve, mon sort, mon envie, mon éternel désir.. » 

  Thomas Mann et  la sorcellerie du Temps..…

Au début du chapitre VII le narrateur de Thomas Mann revient une fois de plus  sur l’expérience du Temps. Celui des horloges qui ,ne coïncide  jamais à celui de la conscience.  De plus le temps de  la narration –que Mann   compare  au temps musical-  peut s’étirer,  ou se raccourcir à volonté. Mann rappelle que ,dans un moment de conscience exceptionnel,  cinq minutes du temps objectif des montres   peut s’étendre , enjamber des mois en deux lignes..  Cette élasticité  du temps du récit, Mann en use ; qu’on en juge. 

Chapitre 1)Temps du voyage et première soirée au sanatorium.Rcnté par le menu. Chapitre 2) Retour sur l’enfance de Castorp avec le trouble homosexuel devant l’élève Hippe. A la fin du  chapitre 3) à la 88eme  page, nous n’en sommes qu’au premier jour de Castorp au Sanatorium ! Le chapitre 4 nous fait avancer de 16 jours tandis que le chapitre 5  nous propulse de sept mois, avec le sommet de la grande déclaration d’amour de Castorp à Madame Chauchat .  Nous sommes presque à la moitié du roman qui couvre 7 années…Mais le tempo s’accélère car le chapitre 6 de 157 pages couvre une année et sept mois. Enfin l’ultime chapitre 7  englobe 4 années et huit mois…Cette question du Temps « intérieur », si différent du temps des calendriers, obsède tellement Thomas Mann  qu’il consacre plusieurs pages de méditation hors intrigue. Mann  évoque le temps des rêves, le temps  des fumeurs d’opium, le temps de gens enfermés dans le noir, etc. Quand il s’agit de Castorp, il souligne la confusion dans l‘esprit de Castorp, souvent due au fait que chaque journée est fractionnée par un emploi du temps  rigoureux : visites médicales, siestes obligatoires,  repas à heures fixes, soins réguliers, prises de température,  tourniquet  habituel des ntrées et sorties  des malades ils meurent, enterrés à la va vite , des nouveaux arrivent.

Castorp et madame Chauchat(mari- france pisier) version cinéma

Pendant des années, c’est la même journée qui recommence, le vertige.  La même foutue  journée   reflétée à l’infini ..Mais le temps  intérieur change tout. Temps des somnolences et  des rêveries infinies,  temps des promenades selon le  « beau » ou le « mauvais » temps,  temps si dissemblables  des attentes multiples (quand Castorp attend Madame Chauchat ),  temps des ragots à table,  temps ralenti  pédagogique sinueux  de Settembrini avec la scansion des surprises .ça  se forme et se déforme  selon des   durées d’une souplesse infinie comme des tempi dans une symphonie . « Combien de fois Hans Castorp s’était-il entretenu avec feu Joachim de cette grande confusion qui mélangeait les saisons, qui les confondait, qui  privait l’année de ses divisions et la faisait paraitre brève avec lenteur, ou longue dans sa rapidité, de sorte  que selon  une parole de Joachim avait prononcé voici fort longtemps avec dégout, il ne pouvait plus du tout être question de temps. Ce qui en réalité était mélangé et confondu dans cette grande confusion, c’étaient les impressions ou les consciences successives d’un « encore » ou d’un « déjà nouveau » , et cette expérience compliquée était une véritable sorcellerie par laquelle Castorp ait été séduit … »   Sans cesse des distorsions.   « La sorcellerie du temps »  Mann l’analyse avec son ironie  dialectique  quand il présente  son héros en train de se couper les ongles. Il  découvre que ceux-ci, comme ses cheveux, continuerons  à pousser après sa   mort. Il est pris d’un sentiment mêlé d’effroi, de plaisir, et de vertige, puisque, se dit-il, «  le mort, lui, passe à l’éternité. Il a beaucoup de temps, c’est-à-dire qu’il n’en a pas du tout.. »

Extrait, à propos d’un échange de regards entre Madame Chauchat et Hans Castorp

« A chaque heure de la journée fractionnée, il avait pensé à la bouche de Clavdia , à ses pommettes, à ses yeux d’une couleur, d’une forme et d’une position saisissante, à son dos relâché, à son port de tête, à ses bras sublimés par une gaze ultra fine. Voilà pourquoi les heures s’étaient écoulées si facilement pour lui, et si nous l’avons tu, c’est parce que nous partageons, par sympathie, les émois de sa conscience morale qui se mêlaient à l‘effrayant bonheur de ces image et de ces visions. Et, de fait,  ceci allait de pair avec un effroi,un ébranlement, un espoir fait de joie et d’angoisse qui, indicible, s’égarait vers l’incertain, l’illimité et le comble de l’aventure, mais qui contracta si brusquement le cœur du jeune homme-son cœur au sens propre  et physiologique du terme-  qu’il porta la main aux alentours de cet organe,l ’autre au front, posée comme un écran sur ses yeux et murmura :

« Mon Dieu ! »

C  ‘est qu’il y avait, derrière ce front, ces pensées ou des demi-pensées qui, à vrai dire, étaient les seules à conférer une suavité excessive à ces images et à ces visions ; elles avaient trait à la nonchalance et au sans-gêne de Mme Chauchat, au fait qu’elle était souffrante, à son corps exacerbé, mis en évidence  par la maladie qui rendait tout son être plus physique(..) Derrière ce front, il comprenait l’aventureuse liberté de Mme Chauchat  qui, en se retournant pour lui sourire, avait fait fi de l’absence de toute relation sociale entre eux deux, à croire qu’ils n’étaient nullement des êtres sociaux et n’avaient même pas besoin de se parler.. »

Traduction de Claire Oliveira.

   (à suivre..)

Relire la "Montagne Magique" (1)

Je suis en train de relire, pour la seconde fois, à 30 ans de distance, « la Montagne Magique ». Je découvre la nouvelle traduction de Claire de Oliveira de 2016, chez Fayard. C’est un enchantement de précision, de fidélité au rythme de la phrase mannienne, avec cette qualité  qui consiste à  nous faire sentir  la saveur et la brutalité des  grivoiseries des personnages, et leur vraie façon de parler, ce qui avait été si amorti  dans la précédente traduction…

Thomas Mann et sa femme Katia

Commencée en 1913, la rédaction de » la Montagne magique » s’achève en 1924.Ce qui est troublant dans cette œuvre (avec ce narrateur omniscient qui intervient à la première personne du pluriel) et si puissant,  tout au long de cette lecture c’est  qu’elle déploie un chant de l’ Ironie macabre sur paysage étincelant. Mort et pureté de neige. Des vivants en train de tous mourir dans le luxe.  Ce Sanatorium de Davos   est face à un ciel pur. Panorama sublime,  Nature splendide. Une lumière de cristal baigne des corps pourrissants. En haut, une aristocratie des malades, qui méprise  ceux d’en bas, avec ce   paradoxe si mannien dans son ironie que les gens de la plaine   sont vus par les tuberculeux  comme  des    malades qui s’ignorent…En haut, on médite en  s’empiffrant de rôtis  en sauce,  d’oies truffées  et de pâtisseries meringuées ; en bas, l’humanité ordinaire  se bat dans le brouillard d’évènements politiques troubles .En haut la philosophie  abstraite, la méditation, la vie horizontale scandée par des prises de température qui marquent autant les effets de l’amour que ceux  de la maladie. Dans ce faux roman nonchalant, presque mathématique dans son découpage du  Temps,  l’auteur note avec une précision clinique les conséquences de  l’oisiveté, du luxe, des jeux de société, les sinueuses sismographies du désir et   des  échanges érotiques,  les ragots, les promenades, l’inaction ; en bas on touille  la marmelade des vrais problèmes.

Dans ce sanatorium élégant, refuge quatre étoiles, phalanstère d’intellos,  domaine de la Mort  retardée  mais programmée pour de riches  grands bourgeois, un personnage central fait son éducation :  le jeune ingénieur Hans Castorp, à peine sorti de l’adolescence. Un malade qui ne va pas s’ignorer longtemps, lui qui  devait rester 7 jours pour une simple  visite à son cousin Joachim, et qui   y  séjournera  7 ans.

On  connait l’origine du roman. Après la naissance de Monika vers 1910, Katia Mann, l’épouse de Thomas Mann, tombe malade – tuberculose selon le diagnostic de l’époque, mais que plusieurs études ultérieures des radiographies de l’époque permettent d’infirmer. Katia souffrait  plutôt d’une maladie psychosomatique, dirions-nous aujourd’hui. Elle passe plusieurs mois  en sanatorium : l’atmosphère de cet établissement inspire à Thomas Mann  cette Montagne magique.et, pendant les années de rédaction, Mann n’a cessé d’interroger des médecins, de visiter des cliniques, et d’enquêter auprès de radiologues de l’époque.

le sanatorium du temps de Thomas Mann

Le sanatorium est  à la fois une clinique, un couvent , hôtel de luxe , club intellectuel,  infusoire  de maladies psycho somatiques, et surtout une serre chaude où se développent les maladies pas seulement physiques . S’affrontent également les idéologies   de l’époque de la rédaction (la république de Weimar)n  les querelles théologiques. Mann  tricote aussi , avec son ironie à  facettes,  les plaisirs  et fantasmes des uns et des autres. Ainsi  prospèrent  dépravations de toutes sortes, plongée dans le bain irisé des mondes intérieurs blottis dans leurs préjugés,  satire des snobs dans leurs banalités et parfois leur évidente inculture.Il y a comme un trésor archéologique sur la haute bourgeoisie européenne, et un pessimismes impitoyable de toutes les observations sociologiques , et là Proust n’est pas loin, lui aussi, allongé dans ses fumigations.. Une  exception : Hans Castorp. Il échappe aux cancans, complexes de supériorité, gourmandises (on s’empiffre pendant  et entre les repas)   mépris  de classe dans cette forteresse en altitude pour « ceux de la plaine », ceux « d’en bas ». Il voit tout  avec intelligence.

Le  paradoxe, c’est que  les malades perchés sur leur montagne,   méprisent les bien-portants  .C’est la  Comédie des vanités examinée avec cette ironie que Settembrini  condamne  dans une page  anthologique et qui subsiste  sans doute des conversations entre Thomas Mann et son frère Heinrich..  La prolifération de détails physiques ou moraux offre une étonnante galerie bouffonne .Dialogues  faussement amicaux,  congratulations mutuelles hypocrites, piété dégoulinante  d’insincérité .Il y a quelque chose de psychiquement  pourrissant  dans cette micro- société.  Chaque semaine, une luge emporte  un ou deux cadavres vers le cimetière, dans un curieux climat de soulagement collectif  car, enfin, ceux qui restent veulent déguster les nouveaux arrivants, en insectes.

 Donc sentiment de décadence d’une haute bourgeoisie  douillette, narcissique, désœuvrée, ravie  d’être auscultée et infantilisée par le corps médical. Ce dernier,  lui,  prospère financièrement sur le dos de  cette  haute bourgeoisie européenne  en multipliant les diagnostics  médicaux alarmistes afin  de rallonger le séjour et   alourdir  la  note mensuelle. Ce qui frappe au premier abord c’est la continuité de Mann  sur ses  thématiques.

 En 1912 il publiait « Mort à Venise », réflexion  sur un écrivain célèbre, Aschenbach,  pris dans la bourrasque de l’érotisme face à un adolescent, dans le cadre d’une Venise atteinte  par le choléra. Dans cette Venise funèbre Mann  déconstruisait la Raison et l’image sociale  convenue   d’un écrivain grand bourgeois, face  la torture  du Désir devant un  adolescent blond  croisé dans un palace.

la salle pour les repas, si importants

En 1924  -donc 12 ans plus tard, après une première  guerre mondiale-  Mann reprend le thème en l’inversant. Le vieux  bourgeois célèbre Aschenbach, à Venise,   est remplacé par  un jeune bourgeois Hans Castorp, ingénieur, venu rendre visite  son cousin, le malade Joachim dans un sanatorium. Mais  c’est le même cadre d’un hôtel de luxe mais avec cette nuance capitale, c’est que -tous les clients  ici, simplement menacé de choléra à Venise, ici, à Davos, sont voués à la mort. Le choléra vénitien devient ici tuberculose suisse exterminatrice. Aschenbach se  défaisait sous nos yeux  à Venise ; ici  Hans Castorp,  se construit sous nos yeux,  à Davos. Donc, roman de formation.

 Il s’édifie notamment grâce à deux professeurs, Settembrini et Naphta .Tous deux  veulent convertir Hans à leur idéologie. Settembrini   est le lumineux démocrate, l’humaniste voltairien, amoureux du progrès, de l’émancipation des peuples, des droits de l’homme, qui rêve d’une république universelle .Il est inspiré en partie par le frère de Thomas Mann, l’écrivain Heinrich (l’auteur  de « l’ange bleu » et d’une biographie magnifique d’Henry IV), démocrate, homme de Gauche ,défenseur d’une Europe de progrès social.

 Leo  Naphta, lui,  est le philosophe  sombre, le pessimiste schopenhauerien, le religieux, l’homme des tentations extrêmes en politique,    corps francs prussiens d’extrême droite, ou Spartakistes d’extrême gauche. Naphta représente les forces de décomposition,  les enragés des deux camps, de Gauche et de Droite,  qui  diviseront  et anéantiront   la  République de Weimar. Ces deux camps se livrant à des batailles  dans les rues de Berlin ou de  Munich, pas loin de la villa où Mann  écrit. Naphta, dans sa radicalité, aspire  à un régime totalitaire. Son idéologie combine des morceaux hétérogènes venus de toutes sortes de radicalités, avec une vision collectiviste. Naphta incarne un mode de pensée anti-humain et opposé aux Lumières. Ce qui pourrait apparaitre comme un roman à thèse dépassé, se révèle au contraire, aujourd’hui un roman profond, urgent à redécouvrir , examinant   la crise de notre Europe  contemporaine , tiraillée entre des Settembrini et des Naphta. Les populismes politiques  qui montent  dans les sondages  de nos journaux  sont déjà traités par Mann  comme des périls (voir aussi « Mario et le magicien » ciblant Mussolini) , avec  ce mélange d’ironie, de pessimisme lucide, et surtout une  souveraine liberté d’esprit.

                                               Le Chant de L’Eros

Dans ce roman où l’action est rare, ce qui importe, c’est l’expérience intérieure. La plus surprenante, la plus exaltante  et la plus profondement  analysée  est celle de Hans Castorp et sa fascination   érotique pour Madame Chauchat. L’évènement qui le bouleverse n’est pas son début de tuberculose, mais la présence foudroyante, explosante-fixe,  de cette femme slave. Qui est  Clawdia Chauchat ?  Une belle russe aux  yeux en amande -de kirghize- à la nuque  troublante, aux gestes relâchés et surtout elle  ne porte pas de corset comme les autres ce qui lui permet des poses alanguies. Le corps vit et tressaille chez elle comme chez aucune autre.    Elle porte  nom français étrange (un Chaud chat ?)  et symbolise  la séduction érotique dans tout son vertige  et sa pente fatale (sommes-nous si loin de « l  ‘ange bleu » du frère Heinrich ?). La Chauchat  distille un parfum, une séduction féline, c’est la parfaite Fleur du mal baudelairienne. Exotique, câline, ensorceleuse, griffue, libre, souveraine.  Et c’est bien ce qui attire Castorp. Il est bouleversé, transformé, irradié, exalté, essoré  et illuminé par cette présence Cauchat. Mais il en est aussi malade puisque sa vue fait monter sa fièvre.  Castorp  ne vit que pour croiser le regard de Clavdia. Au milieu des jacasseries de l’insupportable madame Stohr, jacasseuse stupide, et son « exaltation d’une pitoyable inculture », et la pondération un peu fade du cousin  Joachim, Castor vit dans une  fièvre érotique de plus en plus intense. Castorp guette, surveille, rêve, rumine, s’exalte d’elle  pendant ses songeries et   ses siestes. La sensualité  devient un tourment, une obsession maladive .L’envoutement a quelque chose de wagnérien, Tristan et Isolde ne sont jamais loin.  

Tout ce qui avait été dans l’enfance, pulsions sexuelle refoulées (voir l’épisode Hippe si important) ,  grandit et s’étale ici grâce à cette femme mi-Circé, mi sirène. Là Mann se montre un maître. Il y a un équilibre assez bluffant entre ce que la Chauchat inhibe et désinhibe chez Castorp. Elle l’émancipe et l’emprisonne, C’est celle belle malade  qui introduit la féerie, le Venusberg , ouvre un infini  de vitalité dans  ce lieu clos, disons-le :ce mouroir. « C’était oppressant d’avoir cette main si près des yeux :bon gré malgré, on était bien obligé de la contempler, d’étudier comme à travers une loupe toutes les imperfections  et les caractéristiques humaines qu’elle comportait. Non elle n’était nullement aristocratique, cette courtaude main d’écolière aux ongles taillés à la va-vite –on était même en droit de se demander si le bout des phalanges était vraiment propre ; les cuticules étaient rongées, à  n’en point douter. Hans fit la grimace mais sans détacher ses yeux de cette main et il repensa vaguement à ce que le docteur venait de dire sur les résistances bourgeoises qui s’opposaient à l’amour…Le bras était plus beau, ce bras mollement plié sous la nuque et à peine vêtu, car le tissu  des manches, cette gaze aérienne, était plus fin  que la blouse et sublimait d’un simple nuage vaporeux le bras qui, sans aucun voile, eût sans doute été moins gracieux. Il était à la fois délicat, plein, et on le supposait bien frais.Il excluait toute espèce de résistance bourgeoise. »

On voit dans cet extrait que Castorp se défait du statut moral qui le corsetait et de sa nature  haute bourgeoise qui l étouffait. L’armure des convenances  s’évanouit. Et ce n’est pas un hasard si le mythe du Docteur Faust revient sans cesse, leitmotiv  comme si  il y avait un pacte diabolique entre l’Eros  et le jeune personnage bourgeois. Hans est  soumis, hypnotisé, transformé  par    l’ébouriffante initiation à l’ivresse sensuelle de la Chauchat.  C’est la partie superbe de cette Montagne que le vernis d’une prose d’une miraculeuse précision rend dans sa diversité et sa bousculade d’émotions.

Enfin et surtout,  on remarquons ce « on » !… du narrateur qui associe Thomas Man a son héros et forme , tout au long du roman, un fond de tendresse détachée. Les jeux de couleurs, les tournures délicates qui ne cessent de qualifier la Chauchat se retrouveront sans doute, filtrées par un autre sensuel, le Nabokov de « Lolita ».

les malades

Thomas Mann, avec son ironie diaprée, ciselée, omniprésente là où on ne l’attend pas, nous chuchote cette vérité : l’art est à la fois vision d’une comédie humaine , et  commentaire érotique posé sur tout : êtres humains comme  paysages.

A suivre….

Le pilori

Le pilori médiatique fonctionne à plein dans la presse et la télévision : ça fait  à  la fois de l‘audimat et de la vente de papier. Malaise. On se demande pourquoi la justice n’a pas fonctionné  dans l’affaire Matzneff. Les parents  ne voyaient rien ? Les proches non plus ? les copains et copines des agressés non plus ? Les  profs ?  Ce n’est quand même pas aux éditeurs ni aux critiques littéraires  de  devenir des auxiliaires de justice. Imaginez-vous Gaston Gallimard  en train de    déposer une plainte  au moment de  la publication de » l’Immoraliste « de Gide  ? Ou refuser de publier « d’un château l’autre » de   Céline parce qu’il a publié des textes antisémites ? Ou Grasset déposer une plainte   pour apologie de la drogue en publiant Cocteau ? Ou la NRF  aller au commissariat parce que Genet a été un voleur ?    Curieuse cette fièvre morale si soudaine..

 Ce qui me choque, c’est que,  si on se met aujourd’hui  à la place des jeunes auteurs ou d’autres auteurs plus confirmés, qui publient leurs romans  dans cette rentrée (ils y ont souvent travaillé des années) ,et ils sont frustrés d’articles et de vrais grands papiers d’analyse littéraire  car la ruée des journaux sur l’affaire Matzneff  a un effet bulldozer. Elle couvre tout et cache le reste de la Rentrée. L’attention d’éventuels lecteurs  et acheteurs est  détournée vers un seul objectif :  un scandale pédophilique dénoncé et la transformation en best-seller  d’un  livre-confession.

  Nous sommes  ainsi en train de passer de la critique littéraire à un mode de fonctionnement automatique, régulier,  par scandale.  Chaque lecteur doit devenir un juge. C’est une véritable évacuation de la critique littéraire  par le bulldozer moralisant. Ce n’est pas la première fois que le  les  grands médias  évacuent la critique littéraire.

En septembre dernier l’affaire Yann Moix,  avec son livre  règlements de compte avec sa famille, avait déjà  ainsi occulté une partie des romans  parus  la rentrée de septembre. Quand un Houellebecq, avec son génie des phrases provocatrices et des interviews choc , publie dans une Rentrée Littéraire , même phénomène de condensation sur un  cas unique.

La vérité, c’est qu’il est plus facile  de commenter à l’infini sur un  livre-scandale  que de lire  2OO romans et de faire des fiches et de dire ce qu’on en pense. Même des jurés Goncourt en ont marre de lire et le disent clairement, voir Pivot et Despente..… Depuis vingt ans, déjà,  la critique littéraire se  réduisait  à recenser entre 20 et 30 romans à la rentrée septembre  sur les (environ)  4OO proposés.. Aujourd’hui,  on  franchit une nouvelle étape. Les pages culturelles  accueillent une meute de moralisateurs qui noircissent de pages  avant même que le livre incriminé ait paru.

La dénonciation moraleuse actuelle   du milieu  littéraire parisien  est assez cocasse : elle est   menée   par   ceux-là même qui emplissaient leurs colonnes des journaux avec des entretiens prestigieux  et des œuvres louées  (avec raison)    de ceux qui ont  fait leur renommée : de Sartre à Sollers et de Deleuze à Foucault. Aujourd’hui ils font semblant d’être navrés de cette ambiance épouvantable si désolante  de liberté sexuelle  post mai 68.

Aujourd’hui  ces organes de presse se sont métamorphosés en  justiciers de la bonne morale, cette morale   qu’ils avaient oublié  pendant tant de décennies… Par chance, il reste des blogs littéraires, les avis des internautes, de nombreux sites .

 Et, surtout,  il y a ce réseau de  libraires qui continuent de lire et  de conseiller leurs clients. C’est par eux que  la littérature poursuivra  dans sa vitalité sans confondre une œuvre et la  conduite de son auteur dans sa vie privée.. Les tribunaux sont là pour ça.

Flaubert offre ses vœux…

 Pour finir l’année 2019, je vous offre de lire  une lettre de Gustave Flaubert à sa nièce  Caroline Commanville, qu’il chérissait ,et avec laquelle il correspondait régulièrement. Cette lettre date  du 31 décembre 1876,Gustave a 55 ans , il mourra en 1880. En cette fin décembre il est en train d’achever de rédiger son conte  « Hérodias ». On notera son intérêt pour  Balzac, qui l’influença à ses débuts.

                                                                          ***

« Croisset, dimanche, 3 heures, 31 décembre 1876.
      Allons ! Ma pauvre fille, que 1877 vous soit léger. Vous savez ce que je souhaite, c’est-à-dire ce que je me souhaite, car votre bonheur est le mien !
      Autrefois, ce jour-là (le jour de l’an), Julie nous ayant pris par la main, moi et ta mère, nous allions d’abord chez Mme Lenôtre, qui nous engouffrait dans son bonnet, en nous embrassant ; puis chez le père Langlois, chez M. et Mme Bapeaume, chez Mme Lormier, chez Mme Énault, et chez la mère Legras, pour finir par Mme Le Poittevin. Autant d’intérieurs différents et de figures que je revois nettement ! La longueur des boulevards m’ennuie encore ! Nous avions nos quatre petites fesses coupées par le froid et nos dents tenaient dans les morceaux de sucre de pomme à ne pouvoir les en retirer ! Quel tapage chez ton grand-père ! La porte ouverte à deux battants dès 7 heures du matin ! Des cartes plein un saladier, des embrassades tout le long de la journée, etc. Et demain zéro, solitude absolue ! C’est comme ça !
      Je passerai mon temps à préparer la fin de ma seconde partie, qui sera ratée ou sublime. Je ne suis pas sans grandes inquiétudes sur Hérodias. Il y manque je ne sais quoi. Il est vrai que je n’y vois plus goutte ! Mais pourquoi n’en suis-je pas sûr, comme je l’étais de mes deux autres contes ? Quel mal je me donne !
      Hier, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout, pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle « ce pauvre M. Bouilhet », et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien qu’à 10 heures je me suis re-promené dans le jardin « à la lueur de l’astre des nuits ». Tu n’imagines pas comme je deviens « amant de la nature ». Je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.
      J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.
      J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !
      Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude-Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu’il t’accueillera très bien.


      C’est une joie profonde pour moi, mon pauvre loulou, que de t’avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d’ennui et de sottises il vous épargne ! Chez toi d’ailleurs le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat ! Comme je t’aime et que j’ai envie de t’embrasser ! Quelles bavettes nous taillerons quand nous nous reverrons !
      Je viens de recevoir le divin gingembre. Ça c’est une attention ! Et de plus, un bon paquet de tabac, autre douceur. Donc double remerciement. À 6 heures et demie je vais voir arriver ce bon Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.
      Tu devrais bien prendre du papier plus grand.
      Adieu. Je vous embrasse tous les deux et toi cent fois, ma pauvre chère fille.
      Ta vieille nounou.

                                                             ***

Caroline Commanville nièce de Flaubert

Dans son délicat et émouvant  livre de « souvenirs sur Flaubert »,  sa nièce Caroline écrit :

« C’était un fanatique que Gustave Flaubert ; il avait pris l’art pour son Dieu, et comme un dévot, il a connu toutes les tortures et tous les enivrements de l’amour qui se sacrifie. Après les heures passées en communion avec la forme abstraite, le mystique redevenait homme, était bon vivant, riait d’un franc rire, débordant de verve et mettant un entrain charmant à raconter une anecdote plaisante, un souvenir personnel. Un de ses plus grands plaisirs était d’amuser ceux qui l’entouraient. Pour m’égayer quand j’étais triste ou malade, que n’eût-il pas fait ? »

Bonne année 2020 aux amoureux de la littérature.


 

Un Claude Simon pour Noël

 Pour Noël, je propose  comme cadeau la  lecture (ou relecture )d’un roman de Claude Simon, « Histoire », de 1967. Ce n’est pas une œuvre facile, mais qui vaut la peine de rouvrir ce roman qui obtint le prix Médicis en 1967.

 Roman mosaïque, roman puzzle, roman de la mémoire arborescente et trompeuse. Roman –tapisserie, ou roman fresque  qui se détériore  et se reconstitue,  car  la mémoire est   sans cesse en effervescence, en train de se construire et s’anéantir, se renouveler et se métamorphoser. 

 Ce qui frappe en premier lieu  ,c’est la sensualité de cette prose. La phrase d’Histoire rend sensible cette irruption continue. Longue, sinueuse, proliférante, elle charrie une multitude de sensations et de détails ; truffée d’incises, de parenthèses, d’ajouts, de digressions, rarement balisée par les marques habituelles (liaisons absentes, ponctuation lacunaire, participe présent qui efface les repères temporels), elle est animée par le désir, qui lui confère sa force poignante et lyrique, de transcrire avec exactitude les mouvements de la conscience.

Ce long ruban de  déferlement d’images et de scènes  viennent parfois  de l’enfance notamment dans un pensionnat religieux du narrateur, ou d’épisodes guerriers, ainsi que de scènes avec des membres de la famille disparue. Il y a également des séries descriptives  de  cartes postales qui évoquent des voyages exotiques d’oncles, de tantes, de grands-parents, allant ou revenant  de lointaines  colonies, ou de simples vacances dans les Pyrennées.

Il faut un temps d’accommodation au lecter  devant  ces recits emboités, cassés,  qui font la part belle au visuel.   Ce qui reste évident c’est  l’impossibilité de l’élucidation d’une «  histoire » claire et logique, dans l’esprit du narrateur.

 Que reste-t-il ,en mémoire,  une fois le  roman refermé ?

 Pour moi (mais cela varie avec chaque lecteur ) images d’une vieille demeure méridionale avec ses persiennes fermées, la chaleur dehors, la fraicheur dedans.. ses plinthes plâtreuses,  ses couloirs sombres, son coté musée et grenier  pour âmes mortes,  sa végétation, son salpêtre, ses meubles dans l’ombre, ou bien  les réactions d’un homme dans un restaurant bondé, attiré  par les allées et venues et le  décolleté d’une serveuse à tablier blanc, ou bien  des écoliers impertinents qui  tournent en ridicule prières et formules latines dites pendant la messe , ou  des descriptions(parfois fastidieuses avouons-le… )  de timbres et de cartes postales.

 Une des premières difficultés de lecture c’est que les faits surviennent sans crier gare : morceaux, fragments, ponctuation démantelée, mélange de dialogues interrompus  et de descriptions subitement cassées., quelque chose de concassé dans ce ruban de prose….Comme des actualités au cinéma, mais séquences  dont on aurait perdu  la logique, les dates, la chronologie, la provenance. Parfois, collages,  on est dans un tableau de Poussin(pendant longtemps Claude Simon a voulu être peintre) ,dans un bout d’article de journal, dans un texte de Jules César, dans une vieille publicité pour un savon, dans la révolution russe de 1917, dans un combat  dans Barcelone pendant la guere civile .

Collages, publicité anciennes, photographies examinées à la loupe, citations d’un autre roman de Simon (« la route des Flandres ») mais aussi  Histoire épique :  faisant référence à une charge de cavalerie  tragique en juin 40..  Il faut énormément d’attention pour reconstituer-grâce aux personnages-  ce qui se passe dans cette  profusion verbale si végétale

A l’époque ,1967 ,en pleine bataille du Nouveau Roman , quelques critiques refusèrent de se laisser submerger par un  roman qui refuse l’ordre des horloges, la ponctuation traditionnelle , la psychologie . Ce serait dommage de ne pas suivre ce texte dans  sa puissance érotique, sa grandeur,   son originalité. L’accumulation et l écoulement sans fin des mots  ( du participe présent)  font partie de cet art romanesque loin des schémas traditionnels .La puissance visuelle est là, évidente, voire écrasante .

Comment est né le roman ?

Simon  déclare : « j’avais trouvé un stock de cartes postales, où je reconnaissais une correspondance de mon père fiancé avec mère. Je savais depuis longtemps l’existence de ces cartes et tout à coup j’ai eu envie de les décrire, de les raconter. j’ai publié une quinzaine de pages là-dessus dans la revue «  Tel Quel « au cours de l’hiver 1964. J’ai repris ce petit texte avec  l’intention de le développer un peu et il est devenu ce roman de 4OO pages » à  amples cadences.1967« Histoire » de Claude Simon…l’enchantement de la première phrase.

«  l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais  la voir ou du moins ses derniers rameaux  éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d’un vert cru irréel par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes comme animées soudain d’un mouvement propre(et derrière on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche  une mystérieuse et délicate rumeur invisible se propageant dans l’obscur fouillis des branches… .. »

Oui, l’écriture de Claude Simon , avec ses digressions qui s’emboitent, prolifèrent,  possèdent  un emmêlement particulier en volutes et art de fresques baroques en trompe l’œil .Il faut relire le roman vraiment très attentivement  pour apercevoir l’intrigue de base.  Comme dans » l’Ulysse » de James Joyce, Simon    raconte une journée du narrateur. Selon Alastair B. Duncan, qui a  accumulé les  notes en Pléiade, voilà ce qui se passe :

Le narrateur s’éveille, toilette, sort ; devant un kiosque à journaux  il rencontre u vieillard qui fut amoureux de sa mère. Après être passé  à  la banque il déjeune dans un restaurant, puis revient chez lui , a rendez-vous avec un antiquaire  pour lui vendre une commode dans laquelle  y  des collections de vieilles cartes postales  Téléphone à un cousin Paul et le rejoint au bord de la mer, lui fit signer un document pour partager une bergerie. Le soir, retour en ville…,à dix heures et demie du soir ,promenade le long d’un canal,  il aperçoit son ancien camarade de lycée Lambert qui sort d’un meeting politique. Sur cette structure (que je n’ai pas personnellement clairement perçu, soyons juste)  s’agglutinent souvenirs, notamment  de l’oncle Charles, de Barcelone.

Le plus intéressant, à mon avis,  c’est le rôle des femmes.

 Corinne, la jeune cousine,  Hélène , femme du narrateur(avec un scène  digne d’un film d’Antonioni  dans un musée d’archéologie ) et bien sûr   la mère (abusive ?) du narrateur, et ses jacasseries, caquetages,  bavardage avec troupe de  vieilles dames  trop fardées(un poulailler ?)  qui ajoutent ne note  comique  à pas mal de pages..

 Pour Jacqueline Piatier, du journal « le monde »  voici, ,elle, comment elle résumait « l’intrigue »  si dispersée : 

« Un homme, le narrateur, qu’on suppose au tournant de la cinquantaine, se retrouve dans la maison de famille où il a passé son enfance. Il y est revenu seul, en proie à des embarras d’argent qui le forcent à vendre quelque meuble et à hypothéquer quelque terre. C’est l’emploi d’une de ses journées, que seules privilégient ces opérations financières, qui va nous être conté. Trame banale s’il en fut, puisqu’on saisit le héros d’abord dans le demi-sommeil plein de pensées et de rêves qui précède son lever, et qu’on le suit au fil des douze chapitres. Les douze heures de la vie d’un homme sans qu’aucun événement particulièrement romanesque, voire poétique, les marque.
Le romanesque, la poésie, sont ailleurs, dans le crâne du narrateur, qui observe, contemple, se souvient, imagine, et qui, par la seule activité de son esprit, parvient à donner épaisseur, intérêt et sens à l’extrême banalité des instants vécus.. «

Ce qui étonne dans ce roman c’est que les thèmes de la mort, celle de la femme aimée, précisément,  de la dessiccation cadavérique, de la momification, du chemin vers le cimetière reviennent avec une régularité métronomique.   Il y a le mystère de la mort de la femme de Charles  l’élucidation  d’un drame, ses causes ,(là une jeune femme qui se jette par la fenêtre..)     et s’y mêle l’élucidation impossible dans le drames familiaux.

Mais rien ne se passe comme dans  un roman réaliste. L’irruption d’une conscience prise dans son flux et son tout-venant  chavire  le didactisme , les logiques de structure  de la tradition romanesque,. Les belles allées  du jardin à la française  deviennent jungle mémorielle, odeurs fauves,  cassures expressionnistes, érotisme  glissant sans crier gare d de figures bibliques à photos » cochonnes «  de paris-hollywood.. Ici, l’arbitraire  règne. Le principe d’incertitude et le hasard cheminant  de l’écriture-que Simon revendique dans ce texte .

Petite hypothèse personnelle : les éléments biographiques de Simon liée à la guerre, à la défaite de 40, cette « débâcle »  au sens historique  ont des conséquences sur  l’élaboration d’un nouveau «  romanesque « .Ces évènements de la vie de Simon    jouent le rôle de perturbateurs. L’humanisme des romans traditionnels et leur morale dont ils relèvent, en faisant du roman le lieu d’un enseignement global, social et psychologique, tout ceci est mort.

L’Histoire, de l’individuel au collectif

Ce n’est évidemment pas un hasard si Claude Simon a appelé son roman « Histoire ». Ici, » l’histoire » individuelle du narrateur croise sans cesse et bute, et s’immerge et s’englue même  dans l’Histoire collective  d’un oays et d’une Europe,, aussi bien celle des guerres(guerre d’Espagne, guerre de 4O, guerres coloniales)mais aussi l’histoire ancienne, de la bataille de Pharsale à la débâcle de 4O, de la guerre des Gaules  aux mort de la guerre d’Espagne. Sans cesse, Simon par des surimpressions , revoit (certains diront ressasse)  les mythes :celui de l’héroïsme combattu par  l’imbécillité de la boucherie réelle, celui du temps linéaire par le temps trouble de la conscience e en accélération et panique, le Mythe  de l’amour heureux, ou de l’amour Courtois,  revisité dans la brutalité du  rut, de la saillie ; le sexe abyssal et sauvage  face  aux  apparences trompeuses  du monde civilisé. Question : jusqu’où son expérience de la guerre, de la captivité en Allemagne a joué ?Dans quelle profondeur psychique  le coup-t-il frappé le soldat cavalier  Simon puis le prisonnier de stalag  Simon ?   sans doute  loin pour ainsi  donner tant d’échos à la Mort, aux cadavres,  aux conversations  désarticulées, à un immense  désordre historique, aux ténèbres, aux désastres, à la matière inerte, aux malheurs des hommes. L’écriture  porte  témoignage d’un monde descellé, et d’un Temps « hors des gonds » .  « Histoire » bouscule  les barrières rassurantes et humanistes  face à  un monde en ruines   né de deux guerres mondiales.

Simon est sans doute le romancier français  sonde l’Histoire à travers ses effondrements.

A la continuité d’une action, il oppose  des successions éclatées, ou  des simultanéismes qu’on trouve par exemple dans le » Guernica » de Picasso. A un  déroulement  continu  de l’intrigue, il substitue  des éclats  paniques, des fissures  d’anxiétés, des  dérives de la mémoire inconsciente ,  des  images douloureuses, obsédantes qui remontent à la conscience, infatigables et mystérieuses, indociles, hors de toute respectabilité, comme certains rêves.

Si  l’éclatement   si spectaculaire »  du roman traditionnel est poussé si  loin chez lui, c ‘est parce  que son histoire biographique est née d’ un traumatisme .C’est le  point zéro de  juin1940, quelque part, à cheval ,sur une route des Flandres, matrice évidente de toute l’œuvre.. . Circulation affolée,  art panique, syntaxe bouleversée.

EXTRAIT :

« Et alors passer le restant de sa vie dans un bureau dont on n‘ouvre même plus les volets sous le prétexte de la poussière et de la chaleur même en plein hiver, occupé à des choses passionnantes que sont la distillation du contenu des bouteille poisseuses et les additions de sacs de sulfate ou des journées d’ouvriers en conservant au fond d’un tiroir sans avoir le courage de la déchirer une vieille photo qu’on se garde ben d’en sortir comme si on redoutait que non pas la lumière du soleil puisqu’elle n’y pénètre jamais mais simplement celle d’une simple ampoule électrique  recouverte aux trois quarts de chiures de mouches soit capable en l’éclairant d’en faire surgir, exhumer non pas ce qui ne fut qu’un instant(une simple lamelle d’une infime épaisseur dans la masse du temps et sur laquelle on figure simplement assis dans un fauteuil d’osier) mais une confuse, une inextricable superposition d’images, mordant les unes sur les autres comme ces illustrations dans le dictionnaire ou certaines méthodes de culture physique homme courant ou homme sautant photos prises sur une plaque fixe à l’aide d’un appareil dont l’obturateur s’ouvre et se ferme   à des  intervalles très rapprochés… »

Julien Sorel sous un tilleul

S’il est une scène qui est devenue célèbre dans l’histoire du roman français au XIX° siècle, et qu’on fait étudier aux lycéens , c’est bien  celle du chapitre IX  de « Le rouge et le Noir », quand Julien Sorel- au cours d’un soirée orageuse dans le jardin de la maison de Monsieur de Rênal-   décide de franchir un tabou et de prendre, lui, roturier,  la main de Madame de Rênal, (épouse d’un notable  de Verrières) dont il est  le précepteur de ses enfants.

Retour en arrière.

C’est dans la nuit du 25  au 26 octobre  1829, à Marseille, que Stendhal a eu l’idée de ce roman « le Rouge et le Noir »  qu’il intitula d’abord « Julien ».Il reprend un fait divers publié dans les journaux en février 1828, quand un séminariste de Grenoble( ville natale de Stendhal !…) , Antoine Berthet  mont sur l’échafaud  pour avoir tiré  sur Madame Michoud, dont il avait été l’amant  et  précepteur de ses enfants.  Stendhal médite aussi  sur un autre fait divers, dont il a déja  parlé dans « promenades dans Rome »  celui de l’ouvrier Adrien Lafargue, condamné à 5 ans de prison, pour avoir  assassiné  la jeune Thérèse Castadère(mars 1829) . Et Stendhal commente ce crime par cette phrase  qui en dit long: »Probablement tous les grands homme sortiront désormais de la classe (inférieure) à laquelle appartient M.Lafarge.  Napoléon réunît autrefois les mêmes circonstances :bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extrême ». Là, on a exactement la description de la situation sociale et psychologique  de Julien Sorel.

C’est sous un grand tilleul que Julien Sorel  se fait le serment de prendre la main de Madame de Rênal. Remarquons que le narrateur prépare  déjà  bien le cadre  l’ambiance de  l’action à la fin du chapitre précédent, en  habile  feuilletoniste. Il écrit    : « les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l’habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L’obscurité y était profonde. » Décor planté.  Et Stendhal dilate génialement le temps. il note que « la conversation languissait » , que la voix de Julien s’altère et que cele de Madame de Rênal aussi, .L’imagination s’affole ,Julien pense qu’il doit » se bruler la cervelle » dans sa chambre  s’il  n’a pas le courage de prendre cette main au cours de cette  soirée.

 lL soleil  baisse, la nuit qui vient,  Sorel s’enchante que l’obscurité  favorise  son manège de vrai conspirateur . le narrateur précise  que la voix de madame de rênal

Et notons  ceci de capital : il est bien  précise au  chapitre VIII que  c’est par un pur  hasard, « en gesticulant » que la  main  de Julien Sorel  a touché celle de madame de Rênal  pour la première fois. Donc il n‘est pas amoureux de madame de Rênal. La meilleure preuve ,c’est qu’il aura, pendant un moment,  l’idée de conquérir   l’amie de Madame de Rênal, Madame Derville, présente ce soir là.

 Ce qui fascine, c’est le combat de la timidité d’un fils de charpentier –mais éduquéil sait le latin..-    sa volonté et sn courage de Julien pour  refaire par  une décision consciente une transgressions sociale . Notons aussi que  la tiidigt, ce soir là, timidi tourne à la terreur.. Le ciel, ce soir-là  est « chargé de gros nuages »,  un vent  chaud(qui renverse un pot de fleurs)   et un orage approchent , ça métaphorise    l’excès d’émotions de Julien .Combien de temps dure l’action ? , Stendhal,cmme à son habitude, manifeste une  belle   exactitude  puisqu’on sait que Julien Sorel a tenu la main volontairement de madame de Rênal  au dernier son de cloche   dix heures du soir jusqu’à  « minuit sonné depuis longtemps.

édition originale

 Nous savons aujourd’hui   que  cette scène sous  « épais feuillage de tilleul »  -avec  serment de  prendre la main de la femme aimée-  est la répétition d’une scène qui  eut lieu exactement  en début  mai 1824 entre Beyle (il a 41 ans et n’est pas  donc  un jeune homme) et Clémentine Curial. Ils se promenaient alors promenant dans les bois d’Andilly. Beyle se sentait sans courage auprès d’elle pour se déclarer  et s’était enjoint à lui-même de lui prendre la main, ou de se bruler la cervelle le soir même s’il n’avait pas ce courage . Il l’a consigné  dans ses écrits intimes.  Il rapporte : « je ne suis qu’un lâche si je ne me déclare pas quand nous serons arrivés à tel arbre ». Ecrit entre 1828 et 1829, il a donc fallu entre   4 et 5 ans à Stendhal  pour que le mécanisme de mémoire  s’enclenche  sur cette promenade  en forêt  et que  Clémentine Curial. devienne  dans « le rouge et le noir »  cette Madame de Rênal sous son tilleul.

Ce tilleul, d’où vient-il ?  Ce tilleul dont curieusement Stendhal nous précise que » la tradition du pays le dit planté par Charles le téméraire ».. Curieuse remarque sur une origine légendaire… elle est importante  car c’est un rappel t exact de ses meilleurs jours d’enfance (et de ses lectures) passés près de Grenoble, au lieu des « les Echelles » Là, le jeune Beyle, souvent malheureux depuis la mort de sa mère  et la mauvaise entente avec son père, se réfugie  « sous des immenses hêtres ».L’arbre est consolateur mais il renvoie aussi vers ces « forets de Berland » qui ,selon les mots de Stendhal  » devinrent pour moi un site cher et sacré. »Retenez le mot « sacré ».. Et il ajoute ceci de capital »c’est là que j’ai placé les enchantements d’Ismen de » la Jérusalem Délivrée » (Brulard chapitre 13 p. 151).cette précision est importante car il y a toujours eu chez le jeune Beyle, lecteur passionné du Tasse,   une totale fascination  pour l’ héroïsme ,la  chevalerie, les tempéraments passionnés ,mais surtout -et là on  revient vers le tilleul  notre tilleul- une forêt enchantée qui a la vertu de faire  s’épanouir les songes secrets, comme les terreurs enfouies. Et n’oublions pas non pas, dans Le Tasse  ce   « jardin d’Armide » qu’une « amoureuse magicienne » a créé pour favoriser les amours. Donc l’âme exaltée et si solitaire du jeune Stendhal  a été marquée profondément par cette lecture, et explique que Stendhal veuille donner  une origine légendaire au tilleul du Jardin .. D’autant que la tante Elisabeth fascinait l’enfant Beyle par ses « sentiments espagnols », sentiments qu’on retrouve sans cesse comme une scie dans ses écrits et  dans sa thématique romanesque.(voir Ferrante Palla dans « La Chartreuse »)  Donc  il n’y a pas que le souvenir de   cette forêt d’Andilly avec Clémentine Curial, mais toute une source poétique des arbres et des forets enchantées venus des lectures d’enfance.

Enfin, et Crouzet, très grand Stendhalien- a raison de mettre en évidence  cet acte de Julien Sorel  de prendre la main pour  vaincre sa peur, car   cela est lié  à l’Idéal du  « sublime » selon  Stendhal . Là encore Crouzet a tout dit , analysé  génialement dans  sa vaste étude  »La poétique de Stendhal », ouvrage capital , bible des stendhaliens d’aujourd’hui.. (c e qui n’efface nullement les travaux  de Del Litto, de Berthier, de Beatrice Didier, etc .C’est une décision orgueilleuse, une capacité d’agir et  de surmonter ses peurs afin  de gagner   une » élévation particulière » pour atteindre, selon les mots de Stendhal à « des bonheurs au-dessus de l’humain «.

Extrait du chapitre IX

« Mathilde de la Mole avait placé sur une petite table de marbre,devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front »

Une soirée à la Campagne.

« Ses regards le lendemain, quand il revit madame de Rênal, étaient singuliers ; il l’observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards, si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à madame de Rênal ; elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.

La présence de madame Derville permettait à Julien de moins parler et de s’occuper davantage de ce qu’il avait dans la tête. Son unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait son âme.

Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de madame de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa gloire, il décida qu’il fallait absolument qu’elle permît ce soir-là que sa main restât dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d’une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu’elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer.

On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien ; car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à madame de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.

Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de madame de Rênal, au contraire, trahissait tant d’émotion, que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : Si madame de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse où j’ai passé la journée. J’ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m’est acquis.

Au moment où madame Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon, Julien serra fortement la main qu’on lui abandonnait.

Madame de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d’une voix mourante :

— Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien.

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, il parut l’homme le plus aimable aux deux amies qui l’écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que madame Derville, fatiguée du vent qui commençait à s’élever, et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête à tête avec madame de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais il sentait qu’il était hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à madame de Rênal. Quelques légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et l’avantage qu’il venait d’obtenir anéanti.

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme un enfant, un peu amusant. Pour madame de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas une circonstance qui l’eût bien rassuré ; madame de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu’elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu’elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà c’eût été entre eux une chose convenue.

Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin quitter le jardin ; on se sépara. Madame de Rênal, transportée du bonheur d’aimer, était tellement ignorante, qu’elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s’empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s’étaient livrés dans son cœur. »

Dernier dessin qu’il nous reste de Stendhal, après une attaque cérébrale dont il a dit « je me suis colleté avec le néant »..

Audiberti? Dimanche l’attend…

Il y a une œuvre qui, année après année, relecture après  relecture, m’éblouit, m’enchante , celle d’Audiberti. C’est  une  œuvre à tiroirs,  passages  secrets, jardinets érotiques (« le maitre de Milan »), placards poétiques, déviations fantasques, crépitements des situations, lentes dérives de l’imaginaire à partir d’un rien ;une rue en pente,  un couloir d’hôtel , une chambre  de bonne,  un chemisier rayé rose et vert. Sa méditative pente fait d’un balcon à pétunias un opéra.  Enfin la maladie grave lui donne un curieux mordant épuré avec ses    carnets d’un  flâneur parisien au bord de sa tombe (« Dimanche m’attend ») . François Truffaut  vénérait cet écrivain  avec raison. Je comprends  Truffaut et j’entre dans cet arbre chantant, Audiberti !

 « Tumultueux comme un débat de meeting, dans un pandémonium d’images traversé de trouvailles éclair, Audiberti, ce précieux naïf, est en même temps la viole et la cymbale, le hennissement et le fracassement, la stridulation et le ramage. Même son humeur noire a de la bonne humeur. »  écrit Paul Morand.

Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme,  sa facilité pour aborder tous les sujets  quotidiens : chiens écrasés,  critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes,  etc. Il entre  au » Petit parisien » grand journal de l’époque, ce qui prouve qu’il ne faut jamais se fier aux titres. Il  jubile pour parler  de »la brute avinée »  qui  manie la  hache dans un hôtel de passe,  le parlementaire  en goguette qui rate son virage et  met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo ..  Il traine  dans  ces bistrots popu avec l’image de Bartali  collée sur le percolateur. Il est sn s’enthousiasme devant    les manchette des journaux du soir. Il  bavarde avec  les  ouvriers banlieusards  pécheurs des bords de Marne, il   suit les trottoirs de banlieue  avec des bouts de mégots, les bidasses 1O au jus, les bignolles des Batignolles , rode  dans les gares l’hiver avec  ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur  les bancs du palais royal, se faufile dans  les passages parisiens,  dessine les pavillons de banlieue et leurs réserves de bois, écoute  les bavardages sur les marchés, s’amuse  des reporters en imper  qui courent dans les escaliers de palais de justice , les vieilles en manteaux peau de lapin   bouffeuses  de gâteaux, et surtout il fréquente les théâtres de quartier  un peu crades au fond d’une impasse à lierre.

manuscrit d’Audiberti

Au fond, en glissant du statut de  journaliste chiens écrasés à  romancier NRF , il n’a jamais quitté la forme spontanée  du papier « journal » même si le côté « intime » du journal  reste chez lui   oblique,  confidence   glissée, sournoise,  puis au moment le plus inattendu ,  brutalement dévoilée. Il le dit lui-même ;

« Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le « journal » traîne l’adjectif « intime ». Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L’extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n’a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu’un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l’on me demande : « Mais que vous est-il arrivé ? » je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d’arriver jusqu’à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l’ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux. Je tiens mon journal. Il me tient.». Jacques Audiberti

 Il donc reluque les mignonnes parisiennes des beaux quartiers, les pensions avec volets verts et potage légume le soir à six heures .Il collectionne  les outrances langagières de ceux qui ont cinq calva dans le nez du côté des Halles. Notre Audiberti est lent, méticuleux,  complexé comme les gros,  sous apparence de  l’œil un peu vague, somnambulique, il croque net. Il se faufile parmi les visages en  morceaux des putes sous réverbères. C’est soudain  en majesté qu’ Audiberti , son gros  pardessus et son  pas trainant, rumine  des  appétits sexuels mal  assouvis. » De toute part la chair humaine pédale vers le fantôme fugace et narquois de son immortalité. »

Il  séduit  Léon- Paul Fargue, Benjamin Péret. Il publie à compte d’auteur un recueil de poèmes  en 1930, « l’Empire et la trappe » qui suscite l’enthousiasme de  Valery Larbaud, de Gide et de jean Paulhan… excusez du peu…

»Pendant quinze ans j’appris en quoi consistent les crimes, les incendies, les tabassages, toue la poésie de la banlieue ».

En 1938, il  publie son premier roman  « Abraxas » . Un livre étonnant. Une  bourrasque« Abraxas », qui, comme tous ces romans, comporte un torrent d’images à la Fellini, des confidences jetées en travers, des dérapages, des incises, des feux d’artifice verbaux, des charmantes digressions sur d’autres digressions, passant de son Antibes natal et si prolétaire  à une arrière salle de Pigalle avec entraineuses et michetons….. .Parfois ce sont des variations magnifiques sur  la vie, la mort, les gens pas si humains qu’on croit (voir son essai sur » l’abhumanisme »si actuel.. avec  des parents plus perdus que leurs enfants, des valeurs sans repères qui errent comme de débris de comètes  dans le noir de la nuit)   avec souvent  derrière  les lignes et arabesques si flatteuses   une mélancolie déchirante. ça fait  très  cirque façon » Huit et demi » Fellini sans fond catho… Il écrit -comme il le fera souvent- en spirales digressions, confessions  subites, descriptions souriantes et détachées,   avec des considérations  pleines de vitalité, de cocasseries, sur des tas de gens oubliés chez les autres romanciers :hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers,  petites vieilles  qui « fleurent le vétiver »  princes en toc,  tantines en  jaquette pure  laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettée de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmants, un tantinet désuet, décalés,  cabriolant  parachutés dans une  sorte de conte oriental .  D’emblée, ce roman  accéléré, avalancheux, baroque, est  traversé de silhouettes  qui rebondissent comme des balles de tennis dans le terrain de jeux de ce roman.

Cette œuvre donc fleurit dans une fantasmagorie si personnelle et  cache de    troubles substances d’aveux par strates si enturbannées que certains la refusent. Audiberti  bifurque, ralentit, accélère, perd son intrigue, la retrouve , et tout ça foisonne   sur ce qu’il pense du courant de la vie, des remous de solitude, si larges chez lui .Dans son Paris bien-aimé  il croise  des belles femmes inaccessibles, dont il se régale  en imagination -dans sa chambre- pendant ses insomnies inondées d’images.

Oui, ne nous cachons pas, frères en littérature,  que certains lecteurs  austères à la  logique pincée    ne s’en sont jamais remis !!Gaston Gallimard l’adorait.

.. Par sa profusion épique, l’imbroglio des personnages et des aventures, mais aussi avec   de curieuses poussées de réflexions divagantes  métaphysiques, il encombre le paysage littéraire des années 1935 jusqu’à 1965,  joyeux diplodocus  s’ébrouant dans la prairie des gros   gris sartriens.

Audiberti  voyant bien   que ses romans désorientaient,   se laissa convaincre par deux  jeunes  comédiens que ses répliques étaient si bonnes qu’elles devaient se transformer en actes et en théâtre. Ce fut « Quoat-Quoat » (1945)  Ce fut un  début de succès. . Audiberti   attrapait enfin un  public avec ses pièces. En 1947, ce fut « le mal court ».  la critique l’éreinte , le public aime.  Là encore ce fut compliqué. »Le cavalier seul », (1955) intéressa. mais le succès  relatif vint avec  l ‘effet Glapion » et la reprise du « Mal court » (1959).

Ses intrigues en volutes  ses répliques en vitalité joyeuse  et dialogues tantôt ,ornés et classiques, tantôt   débraillés et argotiques piquèrent la curiosité.

 Dans ses romans : « les tombeaux ferment mal »,  Monorail », « les jardins et les Fleuves », « la Poupée » ,  « la grande écorchure et la tragique impuissance de l’univers à passer par d’autres chemins que ceux de l’échec et de la douleur » se montre clairement derrière le décor fastueux et le bavardage ciselé.. Aujourd’hui, le tombeau Audiberti se referme .Les  libraires, ces gardiens de cimetière,  n’ont plus, par chance, qu’un vieux poche de lui  au fond de la boutique.  Et encore, les meilleurs… .cette cargaison de romans et pièces de théatre   sombre  doucement  dans l’oubli si j’en juge par les réactions -rares-  depuis sa mort dans la presse, et les ventes  faibles  chez Gibert.. Alors  décrétons qu’elle doit renaitre pour les nouvelles générations.

Oui, c’est  une prodigieuse boussole. J’avais sur mon ancien blog, hébergé « Le monde », déjà  écrit sur lui, et j’insiste,  je redis : Audiberti a quelque chose d’une masse hugolienne et  scintille de légèretés  avec des brillance de cellophane dans sa prose.. C’est comme une marée de mots : voguons dessus, sensations,   étonnements  enthousiasmes ,envol ,encre bleue,marée du soir. 

Ce fils de maçon  à la caboche d’empereur romain, tout en nuque, et moue  de timide désemparé ,   attend  sa place  et doit la retrouver   dans la galerie des glaces des grands écrivains.

 Audiberti, souvenir !J’aime   ses grands pardessus pour truands de Pigalle filmés par le premier Melville, sa démarche un peu flasque de flâneur étonné, hésitant,  que ni la poussière, ni le vacarme des voitures ni les crottes de chiens ne découragent .il revient au carrefour de l’odéon ou boulevard Sébastopol comme sur des lieux d’amour.   ses marmonnements  d’adjectifs rares, si peu utilisés qu’on se dit que ce bonhomme cache le grand Littré dans sa gabardine , agace les uns et enchante les autres.  

Ses poches remplies de stylos, de gommes , de crayons,  de saucisson, de chocolat, de cachou,  de bouts de papiers, passe et glisse dans les rues de paname ; il  renifle des cargaisons de drames derrière les façades , d’histoires touchantes que le jeune journaliste qu’il fut n’a jamais oublié. Il s’éprend d’une jolie jeune femme assassinée, à la nuque si blanche…(« Marie Dubois »)  ,il recueille  de petits désespoirs des fins de mois,  des besognes amoureuses sous un porche  avec une éternelle grande naïveté. Rare, rare, rare . Ses pensées forment guirlandes  pour fêtes  nervaliennes disparues ou… couronnes mortuaires. Rues,  artisans, jambes nues,  photos du fils,  anatomies humaines dans les autobus, rampes de fer des escaliers de Montmartre, postières aux jolis mollets, tout l’étalage incohérent des villes  trouve son chroniqueur allumé.  Depuis les coulisses des  théâtres jusqu’aux caves des grand hôtels. Loges des concierges,  zigomars des cafés ,étrangères maquillées  assises dans les  métros …Oui, Audiberti court dessine les anges   ou les gargouilles des clochers parisiens .Il se laisse porter par le courant  des   fleuves humains des passants. ses jambes cisaillent la capitale. b dans certains romans, c’est Milan qui appaat, , la côte d’azur, ou les neiges d d’une station de sports de la Haute-Savoie, comme dans « La Na ».

Antibes ,son pays natal

»Paris, écrit-il,  à condition de se tenir à l’écart des coups de gueule, des maux de dents et des besoins mal contentés ,Paris dans l‘ensemble était un paradis quand j’y arrivais. Je savais que ,par une telle journée, Notre Dame, non loin, flottait ,montagne de fine poussière de saphir au-dessus de la prunelle des Dieux. De la rue Quincampoix à la rue des Juges-consuls,  le vieux quartier, riche de la peinture des bistrots et de la ciselure juteuse de ses façades proposait, dans toutes ses turnes, des rats humains avec chacun son roman. Des maisons noires, toutes vitres cassées, bordaient le boulevard de Sébastopol (..) Novembre tant soit peu, fraichit. La rue est grise. Je pars dans Paris au hasard. Rue Saint-Jacques, un vieil homme(j’avais pourtant juré de ne jamais écrire vieux, de ne jamais écrire le mot Vieux) un vieil homme en pardessus noir ,ongles et  mains grises appelle dans ma mémoire les premières froidures de Paris. Leur couleur était, brume grise, celle de la pulpe des huitres, mêlées à la fumée des gares, à l ‘encre des crimes diffusés hors des greffes et des commissariats… »

J’ai mes livres préférés:« le maitre de milan », les deux  les plus tendres.. « marie Dubois » et « La Na » , le plus déjanté : « les tombeaux ferment mal »et enfin ce « dimanche m’attend.. » final .Là est son chef -d’œuvre, .C’est  plutôt journal intime,   le récit de ses journées u eu vides avant le Grand Saut.. Banlieusard quittant son pavillon meulière pour le centre de paris, du e à Saint Sulpice.   promenade avec sa mort  depuis  que son médecin lui a annoncé, l’ inéluctable pour dans quelques mois..

Enfin  il y a une sensibilité d’Audiberti   aux femmes,n hantise ds femes,  qu’un François Truffaut avait si bien noté. Il en a nourri ses meilleurs films,jusqu’au pastiche,  depuis « la peau douce » et « ne tirez pas sur le pianiste »  jusqu’à  «L’ homme qui aimait les femmes ». Dans « la  mariée était en noir »le personnage  interprété par  Michel Bouquet est  inspiré  d’Audiberti.    

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Extrait :

Qu’est-ce que La Nâ ?

 Dans le roman intitulé « La Nâ »,  Audiberti séjourne  dans une petite station de sports d’hiver de  Haute Savoie. Une jeune fille de l’hôtel –plaisante à regarder et qui intrigue  l’auteur- – apporte son linge propre  à Audiberti ,ses « liquettes » et ses « calcifs »repassés, après avoir été lavés dans un Fleuve Jaune. A cette jeune fille (« cette petite rien qu’une silhouette à peine plus précise, à peine moins légère qu’un atome ») Audiberti demande  un jour :

« Comment s’appelle la neige en savoyard ?

A l’instant de connaître le nom savoyard de la neige, j’évoque» ces belles paroles blanches, argentée, ressemblantes, la française Neige, l’allemande Schnee, la russe Sniègue , l’italienne Névé, si voisine, celle-ci, de la Néva. Je ne  me souviens pas de la forme espagnole (Niévé je crois). J’évoque un instant, la neige de langue d’oc, Néou, qui ressemble au mot languedocien qui signifie neuf, nouveau, comme si la neige, en effet, c’était du nouveau, de l’insolite, de l’intempestif  un message de Noël. Et j’ai grand peur que le savoyard, pour cette neige  si nouée à la Savoie elle-même, pour cette neige  comme une Savoie dans les airs partout, robe de la terre et  eau pure des montagnes ,providence de ma pensée et certitude pour les grandes trouvailles, ne propose qu’un vocable paysan, un peu bourguignon, quelque chose, peut-être, comme neidz ou niadze…

-Comment dit-on  la neige,Mademoiselle ?

-Nâ

-Pardon ?

-Nâ.

C’est le nom de la neige .La nâ. La neige c’est comme ça que nous disons, tout le monde.
La nâ. La nâ. La lna et la nâ. La lune et la neige. Entre la lune et la neige, ces deux syllabes, ces belles rimes, imposent une similitude que des langues plus illustres ne m‘avaient jamais révélée. «