Un jeune homme de 23 ans,dadaïste…. Aragon…

Un jeune homme de 23 ans, récemment démobilisé en 1919, médecin- auxiliaire  dans les garnisons dans les villes de l’est, Oberhoffen Ludwigsfeste,  Sarrebruck (il a même   dirigé l’ hôpital de Boppard-am-Rhein) noircit les pages d’un texte qui s’appellera « Anicet ou le panorama. » Il confiera le tout  à Gide qui le publiera, enthousiaste, en 1921.  Qu’est-ce qu’il raconte donc  ce « roman » qui a épaté le patron de la NRF  ?

Un jeune homme, Anicet  rompt avec sa famille .Il erre dans le monde. Il rencontre dans une auberge  un certain Arthur ,poète, qui partit pour le Harrar. Curieux non ? Il est attiré par la belle  Mirabelle, autour de laquelle gravitent sept membres d’une société secrète prête à accomplir mille  exploits, mille fantaisies pour  satisfaire aux caprices de cette  belle Mirabelle. Anicet évidemment, amoureux fou,  se met de la partie et   vole des tableaux célèbres pour les faires bruler  un soir à l‘arc de triomphe. Dada est là. Un siècle plus tard, les gilets jaunes se montreront dadaïstes avec des marteaux contre les sculptures du même arc de triomphe..

 Mais Mirabelle   chasse  ce club de  soupirants et épouse un sale type riche, le banquier  Pedro Gonzales. Colère des sept et dAnicet. Un de leurs membres projette  l’assassinat du banquier mais Anicet le tue presque par hasard.  à partir de ce moment les péripéties tres feuilletonesques se multiplient, et s’accélèrent. d’autres membres de cette société ,en particulier le Marquis della Robbia, chef de bande, décident de s’en débarrasser, etc. etc.  Ainsi ce qui commençait comme un banal récit de formation d’un jeune homme dévie en feuilleton loufoque  populaire et entre Mack Sennett, Fantômas,pearl White  :on y rencontre Nick Carter , allusions aux exploits de la bande à Bonnot, à  Lautréamont,  récit  à tirois et rebondissements surréalistes, interaction et irruption de  reves où, volntaireent  mutiplie les invraisemblances, les coupures, les court-circuits d’images, avec un personnage de Bapiste Ajamais,ami d’Anicet  qui ressemble fort au jeune  André Breton.

 »Au rebut, les vieilles psychologies, les remords, les consciences, les absences de préjugés d’un seul bloc .Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté ,personne n’a jamais entendu parler de tout cela. Au Japon le prêtres honorent les morales et les sentiment. Ce sont sans doute des bêtes à laine. »

 Les gags, les épisodes  rocambolesques, une enfilade de fauts divers pris dans les journaux,  se chevauchent sur  un rythme saccadé  de burlesque muet : « le traitre a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d’un revolver. Elle monte en a.la voiture était truquées. On jette Pearl dans un souterrain. pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle ; surpris par le journaliste, il se sauve par les toits ; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. »

Aragon- première période dada, tourne  donc en dérision le romans sérieux. Il turne en dérision les conventions des romans de l’époque. Tout cela ne relèverait de la simple pochade si on n’y retrouvait pas déjà en germe, les thèmes, obsessions et hantises  que Aragon déploiera tout dans tout le reste de son œuvre. Thème de l’amour  fou, de  la Femme Unique, gout  de l’errance dans les villes boite à merveilles, thème grandiose  des miroirs et de l’identité en fuite,  abondance de longues phrases surchargées de subordonnées  qui sèment surprises et harmoniques jamais entendues, dignes de chateaubriand.. carambolages d’images, thème des  sociétés  secrètes et des scandales financiers (affaire staviski, scandale de panama ) du dessous des cartes, des complots politiques , gout pour les descriptions ironiques des milieux mondains, retour au thème  de la perversité masochiste  masculine   inhérente  au lien amoureux dans toute l’œuvre d’Aragon , ce  qui donne l’impression que les amants chez Aragon  sont tenus en laisse par la femme aimée. Le roman jette les bases d’une conception de l’amour à laquelle Aragon restera fidèle toute sa vie: l’amour, marqué d’une jalousie permanente,totale, destructce  implique (ou se définit par) l’abandon total du « moi » masculin , dilué dans la volonté de la femme aimée. Tout ce qu’on retrouvera dans les deux sommets  d’Aragon :« Aurelien » et « Blanche ou l’oubli »..Ce qui se vérifiera dans sa vie réelle, avec  son lien avec Elsa Triolet ; il ira  jusqu’à ligoter son œuvre à celle de cette  romancière, chantée sur tous les tons avec une lassante  et douteuse conviction.

  Ajoutez  les incrustations d’épisodes arrachés à des souvenirs  autobiographiques,   des phrases  préciesues  comme jaillies dans un demi- sommeil et développement de harmonies, des couleurs, des bifurcagtions,   qui font jongleries et prestidigitation.. art des digressions sur l’art, la beauté.   Bien sûr il invente s » le mentir- vrai. »

« Ce qui est menti dans le roman est l’ombre sans quoi vous ne verriez pas la lumière. » écrit-il ,façon Hugo..

 Mais dans cet « Anicet » de débutant, on voit aussi l’ébauche d’une critique de l’art  sinueux d’aragon. Son ami  Ajamais   reproche déjà à Anicet   d’être  sans charpente morale solide, sans colonne vertébrale idéologique , simple rossignol qui s’enchante de ses chants, quelque qu’en soit les retombées politiques..  poésie courtoise,   collage cubiste , tract stalinien,  tout est bon pour chanter.

(Original Caption) Film still from an unidentified silent movie. Depicts a man and woman on a railroad track. He is gripping her arm from behind; she is looking ahead with a fearful expression. Typical « Pearl White » scene, named for the early movie star who worked on many melodramatic serials. Undated photograph.

 Ce  déprimant caméléonisme d’Aragon est déjà, à l’intérieur d d’Anicet, dénoncé. Ca fait songer que l’Aragon ami de Thorez et chantre du stalinisme, a soigneusement caché à ses amis communistes ce « Con d’Irène «(1928)  formidable   texte érotique soigneusement caché pendant des décennies . On y lit ceci :« La province française. La laideur des Françaises. La stupidité de leurs corps, leurs cheveux. Petites rinçures. Bon ».

Enfin Anicet  présente déjà cette vitesse d’écriture parlée, rapide, cascadante, si caractéristique  de cette impatience d’Aragon à se délivrer en phrases  ébouriffantes et haletantes.

 « Nous étions trois ou quatre au bout du jour assis

A marier les sons pour rebâtir les choses

Sans cesse procédant à des métamorphoses

Et nous faisions surgir d’étranges animaux

Car l’un de nous avait inventé  pour les mot

Le piège à loup de la vitesse »

Plus tard  d’andré Breton à Francois Nourissier, ses proches, amis ou simles témoins  avoueront tous   leur stupeur  devant la rapidité d’écriture d’aragon , son aisance, sur n’importe quel coin de table de bistrot , pour rédiger un article des » lettres françaises », un poème,  ou un  article de « l’humanité «  d’un trait rapide et sans rature.

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Les clés du roman ?

Pour ceux que ça intéresse ,quelques-uns des personnages principaux d’anicet  ont pour modèle des personnalités réelles de la scène littéraire et artistique de Paris. Ainsi Ange Miracle est le poète Jean Cocteau, Jean Chipre (« l’Homme Pauvre ») le poète Max Jacob, le professor Omme est le poète Paul Valéry, Harry James (« l’homme moderne »), qui jadis avait fait un enfant à Mirabelle et qui met un terme à ses jours en se suicidant, est Jacques Vaché, Baptiste Ajamais, l’ami d’Anicet (et son traitre !!),c’est   André Breton. Des traits d’Aragon lui-même marquent le personnage d’Anicet. Pablo Picasso se retrouve sous la figure du peintre Bleu, allusion évidente à la période bleue de Picasso (« l’Homme Arrivé »), et Charlie Chaplin apparaît sous celle du garçon de café Pol. Quant à Pedro Gonzalès, il ressemble physiquement au peintre mexicain Diego Rivera. Arthur est bien sûr  Arthur Rimbaud.




Scott Fitzgeral:la grâce et la destruction

Il y a des écrivains qui nous bouleversent par la beauté de leur  prose , l’intelligence aigüe de leurs analyses,  par la mélancolie courant sous les scènes les plus radieuses, mais avec Fitzgerald  s’y ajoute   la capacité d’exprimer une époque entière, depuis ses années folles jusqu’au krach de 1929,depuis  la frenesie, jusquaux années amères de solitude, d’alcool, et de débine financière. L’habileté chez Fitzgerald   de transformer ses désastres personnels en grâce d’écrire ,en invention perpétuelle, reste unique dans l’histoire du roman américain.

« Gatsby le magnifique » est son roman le plus célèbre. Mais je préfère  Tendre est la nuit livre plus personnel, plus travaillé, plus médité,  brulant de lucidité, et aussi  le plus autobiographique. Il dévoile  l’envers du paradis. Celui qui fut jeune, beau, riche, célèbre, d’une prose légère et facile  héros des magazines A ce moment, il n’y a plus de frontière entre le personnage de Dick et de l’auteur. Confession pure. L’écrivain y livre ses peurs, ses doutes et ses choix de vie: le renoncement à ses rêves, vieillir, la nostalgie d’une certaine époque. Tout comme l’auteur, Dick arrive à une période charnière de sa vie .Lui qui rêvait de réussite, être un modèle conjugal, voit sa vie à jamais bouleversée à cause d’une rencontre de Nicole avec un autre homme. Et tout s’écroule : ses aspirations, sa dignité, son intégrité et son bonheur. Attachement amoureux et  professionnel  sont mis en question. C’est la chute.

 Hemingway, le rival, lui écrivit alors une lettre cruelle parfaitement  injuste : » Plus que tous les hommes de la terre, vous aviez besoin de discipline dans votre travail, et tout au contraire vous épousez une femme jalouse de votre œuvre, qui veut rivaliser avec vous et vous ruine (..)  J’ai pensé que Zelda était folle la première fois que je l’ai rencontrée, et vous avez encore compliqué les choses en l‘aimant, et naturellement vous êtes un toqué. »

 II y avait de quoi être blessé quand on connait la discipline d’écriture de Scott, son souci de donner à Zelda une vie fastueuse,  l’accompagnement si fidèle et si bouleversant de Scott pour aider Zelda dans ses sautes d’ humeur, puis  sa présence réconfortante  tout au long de  l’évolution de sa maladie  avec les fréquentes visites en clinique. Sans oublier sa fille Scottie. Voir les lettres. 

 Mais revenons au  débarquement du couple  à Paris en 1921.Le Ritz  rive droite, le Dôme rive gauche. Les Fitzgerald –richissimes, ironiques, légers, fantasques,   multiplient les facéties et les sales blagues. Alcoolisés  ils dansent  le charleston sur les tables, se déshabillent  volontiers en public. » Quand je suis à jeun, je ne peux pas supporter le monde, et quand j’ai bu, c’est le monde qui ne peut plus me supporter. »  Scott ramasse un soir  les montres des invités pour les faire  bouillir  dans une boite de conserve,elle veut découper des serveurs pour voir ce qu’il y a dedans..  Ils lisent  chaque matin la presse américaine pour voir si on parle encore  de lui,  l’enfant gâté. Mais le Dick de « Tendre est la nuit »  révèle un  autre décor. L’alcool transforme la fête  en fiesta désolante,  l‘amour du couple devient  dérive…Scott, comme Musset,  est hanté par la perte de la jeunesse. La dolce Vita s’achève en 1929.Débâcle financière et parallèlement,  débâcle du couple.  Le 23 avril 1930 Zelda est internée dans une clinique psychiatrique. Diagnostic : schizophrénie. Peu de chances de guérison.

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avec Hemingway

 C’est le moment de noter un paradoxe: on parle sans cesse de la vie  de Fitzgerald :bien sûr    elle irrigue toute son œuvre,  et aussi ses 600 et quelques  nouvelles pour les journaux mais en même temps, c’est  un fastueux  conteur. Il invente mille intrigues, plus habiles les unes que les autres., de la plus réaliste à la plus loufoque.  Coté mélancolie, on peut donner la palme à « Babylone revisitée », quand le narrateur revient trainer dans Paris alors que ses amis sont partis, ou morts, et que la grande fête parisienne a disparu. Des rues vides, des bars déserts, des inconnus qui vous examinent comme un fantôme.Nous sommes dans « le feu follet » de Drieu la Rochelle.  Le  nouvelliste   sait  comme personne renouveler des intrigues, multiplier  les personnages vrais,  saisir les  fossés qui séparent hommes romantiques et femmes réalistes, ou vice versa.  Le bavardage a chez lui un charme fou, mais dessous prolifèrent  des fleurs vénéneuses. Il est aussi le  seul à  avoir suivi  dans l’accélération ce qu’une jeunesse américaine a vécu entre 1919 et 1929. Oui, on  a  toujours un peu sous- estimé l’inventeur d’intrigues minutieusement  élaborées. tout se passe comme si les malheurs de sa vie privée avaient occulté le raffinement, la précision, l’élégance et surtout l’ imagination si fertile du nouvelliste.

l’époque ultime à Hollywood

 La planche de salut, après tant de déboires et de solitude, il la trouve en 1937 quand son agent lui procure un emploi de scénariste à Hollywood. Pendant les dix-huit mois que dure le contrat, il rembourse ses dettes monumentales et envoie sa fille à l’université. Puis il se tourne à nouveau vers la littérature, créant superbement ses deux derniers personnages, Patt Hobby, un scénariste veule alcoolique, mais d’une lucidité qui se tourne vite en merveilleuse ironie. Et Monroe Stahr, l’image de la réussite et de l’intelligence créatrice, avec  « Le dernier nabab ». .  Tous les  êtres, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, qui traversent ce roman  restent frais, sensibles, vrais, et forment le meilleur tableau social  qu’n ait jamais eu du Hollywood- grande- époque, celui de Wells ou d’Howard Hawks et des majors au sommet de leur pouvoir créatif.  Là il décrit l’homme d’action qu’il aurait aimé être. Sa mort, le 20 décembre 1940, interrompt son dernier roman, mais les notes qu’il laisse dans le tiroir de son bureau  permettent de savoir comment il aurait achevé ce roman.  Enfin pour connaitre l’homme des dernières années  il suffit d’ouvrir  le Folio intitulé « la fêlure » .  Sa gravité, sa maturité, sa justesse, tout y est .je recommande vraiment tout ce qui a trait au cinema. »le dernier nabab » reste un joyau ultime. et le film de Kazan, avec de Niro, tout à fait passionnant

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 « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau.Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Elles sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle. Mais elles demeurent toujours des blessures »

(Citation de Dick dans Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald).

La mort à Venise,Mann ou l’enchanteur pourrissant…

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thomas mann

J’ai  passé quelques jours à Venise,il y a deux ans.  Journées d’hiver et de brume : quais à la lumière rasante , matinées ouateuses et brouillées, tombées de nuit brutales qui transforment les étroits canaux en coupe gorge, aux lumières incertaines ; on avance dans un labyrinthe inquiétant, envahi d’eau presque immobile aux remous gras et funèbres comme si une inondation insidieuse était en train de s ‘étendre entre palais, courettes, hospices, cloitres, casa ceci casa cela, ou demeures vides aux ornements gothiques en train de se délabrer. Toutes ces lentes ondulations noires en train de clapoter le long de portails de bois en train de moisir font penser à une agonie architecturale au ralenti.
J’étais surpris de l’extraordinaire acuité de thomas Mann pour capter ce caractère funèbre de la ville, comme si la thématique de sa nouvelle « la mort à Venise » émanait du décor, car dés qu’on quitte le grand canal et sa circulation incessante, ce sont remous gras, maisons aux volets clos avec un air d’abandon,, palais déserts, fenêtres vides, ambiance couvée. On suit des ondulations douceâtres qui viennent léchouiller des escaliers de pierre érodés, portails vermoulus protégés par de lourdes grilles de prison, et cette mouillure perpétuelle charriant des pourrissements, ces franges d’écume le long d’embarcations bâchées avec des toiles aux auréoles jaunes pisse, tout ça laisse une impression de fermentation malsaine , domaine de lourds secrets, avec l’odeur rance que soulève soudain une barque à moteur.


La nouvelle de Mann s’inscrit admirablement cet enchantement pourrissant, car nous sommes pris dans une ambiance de lente putréfaction. Cela est d’autant plus évident que le texte explore avec une intelligence insinuante, un sentiment de vieillissement, de naufrage, de décrépitude physique, de l’écrivain célèbre -et las- Gustav  Aschenbach. Il est seul, devenu « le grand écrivain officiel « qu’on étudie en classe » en Allemagne, manière d’être coincé dans le sarcophage de la culture officielle. Et si on parcourt toute la correspondance de thomas Mann suinte ce sentiment d’etre asphyxié dans la feutrine de la célébrité , les hommages et les récompenses.

La rencontre avec le bel adolescent polonais Tadzio, sorte d’archange blond entouré et gardé par sa famille polonaise pépiante, va secouer, happer, bouleverser notre écrivain .on a tout dit de ce chavirement d’un écrivain si bourgeois qui découvre, le trouble, l’obsession de la Beauté et de la jeunesse, ce qui ébranle tout son psychisme. Aschenbach prend conscience que son œuvre, si bourgeoise, n’a pas pris en compte l’Eros, la panique,découverte de la part inquiétante et dionysiaque de toute vie,comme un abime qui s’ouvre. . La lagune, lieu de fermentation, de touffeur, de moiteur, d’imminence de catastrophe est la magnifique métaphore de la part morbide qui se révèle à Aschenbach en quelques jours .
Je n’avais pas bien compris dans mes précédentes lectures de cette nouvelle , combien il y a un parallélisme étonnant entre la décomposition morale d’une ville (les notables, les commerçants, et la municipalité cachent le cholera pour ne pas faire fuir les touristes et faire marcher le tiroir- caisse..), la moisissure de ses murs avec la décomposition accélérée des certitudes d’un écrivain bourgeois devenu l’esclave de ses sens face au jeune Tadzio .Aschenbach découvre que sa dignité sociale devient un leurre avec une libido en ébullition. La fièvre malsaine qui s’ empare de Venise ,ce choléra, répond exactement à la fièvre d’Aschenbach . au marécage d’une ville, cette serre chaude pleine de germes mortels répond le marécage libidinal dans lequel s’enfonce Aschenbach . au secret d’une ville répond le secret de l’écrivain et la découverte de son homosexualité.
Ces deux secrets morbides sont extraordinairement entrelacés par thomas Mann. Et l’ironie des phrases n allège pas l’atmosphère mais ajoute un glacis chirurgical au récit de la connaissance de soi.. La tragédie d’Aschenbach se joue dans une prose à reflets aquatiques sombres comme si Mann voulait it nous plonger dans ce qu’il a appelé «  « l’aristocratique morbidité de la littérature » dans sa nouvelle « Tonio Kröger » rédigée en 1903, donc neuf ans avant « La mort à Venise »  puisant  dans les mêmes sources de la morbidité et   d’un érotisme  à tendance pédophile qui ressemble,pour le bourgeois  Mann, à une  brulure et à une culpabilité.
De plus son itinéraire est subtilement ponctué de personnages (ca fait penser à un jeu d’échecs) qui annoncent la Mort :le promeneur du cimetière de Munich, le gondolier muet, sorte de Charon qui mène l’écrivain au pays des morts, les musiciens grimaçants, ricanant, railleurs, qui jouent d’ d’une inquiétante obséquiosité et de contorsions douteuses devant ce parterre de grands bourgeois mondains, parfumés, proustiens, à la terrasse du grand hôtel.

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La vraie nature érotique  du « bourgeois » Aschenbach-si bien cachée  dans le mensonge de sa prose académique-  est   brutalement révélée dans le formidable rêve d’une nuit, cette orgie qui semble sortie du « Salammbô, » de Flaubert. ( ce que Thomas Mann appelle joliment « les privilèges du chaos »).. A la découverte de sa vraie nature trouble et de sa décrépitude de vieillard libidineux,  « vieux beau » tourmenté par une jeunesse, s’ ajoute la perversité du jeune Tadzio qui, dans ses promenades dans le dédale de  ruelles empestées,  jouit et savoure  son ascendant sur le  vieil homme.
 Aschenbach, lorsqu’il est mis au courant de l’épidémie cachée ( ô ironie par un employé anglais d’une agence et non pas par un italien), éprouve  un  premier geste charitable admirable que le Aschenbach grand bourgeois vénéré  aurait pu revendiquer face à ses lecteurs, mais dans un retournement faustien,  si  brutal, Aschenbach  prend  la résolution  plus excitante et cruelle de se taire.   Il ne va pas  avertir la famille de Tadzio de la maladie qui s’étend sur la lagune et les menace. comme si  l’homme profond,  voulait  exercer sa nature criminelle et devenir une figure du Mal ou  son zélé collaborateur. Le docteur Faustus est déjà là.  . Le vieillard désirant ne veut pas lâcher sa jeune proie. Ambiance de morbidité absolue.
la part cachée, tyrannique,érotique, dionysiaque, avide, féroce, de l’écrivain atteint là  un sommer de perversité. : j’entraine tout le monde dans la Mort ce qui e donne l’ullsion den être le maitre.. Point ultime.
les visites chez le barbier de l’hotel pour se faire teindre les cheveux et mettre du rouge aux joues pour mimer une jeunesse perdue, et masquer sa déchéance physique ont sans doute eu pour conséquence de multiplier rancœur, amertume et désir de vengeance métamorphosée en jubilation d’imaginer la destruction des autres .
Enfin, thomas Mann  cultive la métaphore d’une ville qui s’enfonce dans la vase,pour nous  révéler  le fond pessimiste  de  sa vraie nature d’écrivain.  Il pose clairement une équivalence entre pulsion érotique et source d’énergie pour écrire. Dans  pas mal de lettres et  confidences à ses proches,  il ne cache pas  le fonds trouble et libidinal, le « fumier » ou le « compost », sur lequel fleurit une œuvre.

***


Il écrit tranquillement : « laisser le style suivre les lignes du corps ».c’est déjà tout le programme que va développer « la montagne magique », qu’il commencera à écrire un an plus tard.. car il y a non seulement la fascination pour corps parfait, en pleine éclat(Tadzio) mais fascination aussi forte pour le corps malade et en constant déséquilibre qui fascine tout autant Mann .A cet égard il faut savoir que toute sa vie Thomas Mann a souffert de migraines, de nausées, de fièvres, de coups de fatigue ,d’insomnies, de vertiges, de mauvaise digestion, de malaises soudains..Ses lettres, ses journaux forment la grande litanie d’un homme qui ne cesse de somatiser. Et de consulter des médecins. ***

Chez lui le culte de la Forme prend sa source dans les couches explorées par Freud… Le récit parabole de « La mort à Venise » annonce la « maladie » et les pathologies d’un Occident tout entier (nous sommes en 1912, n’oublions pas…) Mann, déjà marqué par le Nietzsche dionysiaque, et le pessimisme de Schopenhauer devait lire deux ans plus tard le livre de Spengler « déclin de l’Occident » dont il a dit : »c’est un essai qui rejoint tout ce que je pensais déjà, une des lectures capitales de ma vie ! » .
L’Europe, chez lui, devient un sanatorium. En sommes nous sortis

La lumière d’été de Virginia Woolf

« Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Comme France culture consacre une série à Virginia Woolf chaque matin(hélas en omettant de parler du travail magnifique de l’équipe pléiade-Gallimard, sous la direction de Jacques Aubert..) je republie ce que j’avais écrit il y a quelques mois sur mon blog disparu.

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Pointz Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Un été, de John Lavery

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.

Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Sir John Lavery [Irish painter, 1856-1941]
Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose , s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. » Ici, ce vaisseau nous entraine sous la ligne de flottaison.
***
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade ainsi que les notes tres précieuses.. celle de Charles Cestre proposée dans le Livre de Poche me semble moins précise.

L’étrangeté de Peter Handke

 Quelle curieuse situation celle de Peter Handke.  Depuis les années 70,( c’est « l’angoisse du gardien de but au moment du pénalty »qui  le rend célèbre ) il devient  l’écrivain autrichien  célébré, couronné de prix, homme de théâtre, scénariste de Wim Wenders ..Il est interviewé, commenté dans la grande presse européenne,  traduit dans  beaucoup  de langues ; il  fait déjà office de classique, comme Le Clézio, en France,-même génération-  avec lequel il a pas mal de points communs(nomadisme transfrontière,  gout du silence, du paysage urbain des périphéries, alternance de moments de panique et    de moments d’harmonie ou d’extase,langu très dominée, complicité avec les animaux et les végétaux,l’herbe,les nuages,  ou les objets –crayon,juke box, ampoules électriques , etc.-  culte  de l’attente initiatique, gout  du recueillement,de la vision prophétique,    retour possible d’un cycle édénique etc..).  En même temps, pour Handke  en 2006,  deux  violentes polémiques liées à la Serbie  marquent sa carrière.

Comme il en avait assez de lire dans les journaux et d’entendre à la télévision que les Serbes n’étaient qu’un peuple d’assassins, Peter Handke(une partie de sa famille est parat-il  d’ascendance serbe) est parti en Serbie en octobre 95 pour essayer de voir ce qu’il en était. Il en a rapporté des impressions de voyage qui, publiées d’abord dans le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, forment désormais un livre .impressions et rencontres. Titre : » Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, ou Justice pour la Serbie. »(1996)

Dès que ces pages ont été connues, plusieurs  grands journaux européens et quelques personnalités, ont réagi avec véhémence.  Pourquoi ? Parce que Handke  refuse la  manière dont les médias ont rendu compte de la guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Selon lui, les correspondants de presse  ont présenté systématiquement les Serbes comme les méchants et les Musulmans comme les bons. Ils ont troqué le métier de reporter pour celui de « juge, quand ce n’est pas pour un rôle de démagogue ».

En se rendant  en Serbie , du côté des « agresseurs », son ambition  fut de dépasser le matraquage médiatique anti – serbe, réfléchir contre ce qu’il pense être du manicheisme journalistique Au cours de son « voyage d’hiver » les  Serbes ne lui sont pas apparus tous ensemble enfermés dans  la cruauté barbare. Et il plaida finalement  pour ce qu’il nomme une « poétique «  entendu comme une « possibilité de réconciliation » à travers ce qui relie les hommes entre eux.

Ce « plaidoyer » pour une appréciation moins partisane du peuple serbe lui a valu beaucoup de témoignages de sympathie  du côté de ses lecteurs en Allemagne et en Autriche et des haines solides dans les grands medias.

En 2006, deuxième polémique.Marcel Bozonnet, l’administrateur ­général de la Comédie-Française, a déprogramme une de ses pièces, « Voyage au pays sonore ou l’art de la question, » après avoir appris que Peter Handke avait assisté à l’enterrement de Slobodan Milosevic, le dirigeant serbe jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et ­génocide.

La décision de Marcel Bozonnet suscita des réactions là encore très violentes. Certains, comme le dramaturge et metteur en scène de théâtre  Olivier Py,  approuvent Bozonnet. D’autres viennent au secours de Peter Handke : 3 prix Nobel, Patrick Modiano, Harold Pinter et Elfriede Jelinek. Depuis, on parle moins de Handke en France.

 Il y a sans doute, au-delà de ces polémiques,  une inflexion de sa carrière qui déconcerte .

Ce que je préfère en lui, ce sont les années 70-90.Avec  « le malheur indifférent »,sur la mort de sa père, et »la femme gauchère ». Il devient un classique dans ces années-là..On parle mêm d’un nouveau Goethe. J’aime tout particulièrement  la forme du journal intime d’un séjour en clinique : » Le Poids du monde (1977, trad. Georges-Arthur Goldschmidt)   ou sa prose  épurée  de « La Leçon de la Sainte-Victoire » (1980, trad. Georges-Arthur Goldschmidt).les années 80 sont particulièrement fastes. »Histoire d’enfant » (1981, trad. Georges-Arthur Goldschmidt) » L’Après-midi d’un écrivain », « Essai sur le juke-box (1990) ou les très personnels carnets  de « Hier en chemin » chez Verdier,  tenus de novembre 1987 à juillet 90 avec un voyage au japon et vers le Nord. Ce journal- chantier d’un voyageur , fourmille des descriptions réussies, mais aussi recueil de rêves,  projets littéraires,  lectures enrichissantes,,  souvenirs d’Espagne, du Portugal, en bref  une mosaïque de fragments, notules, méditations, observations, choses vues, interrogations, qui sont, chez lui comme des tessons très coupants, pour ébrécher les apparences et en aire jaillir du neuf. Ou  leur faire dire des vérités masquées, de nature mythologiques ou épique ,comme s’il voulait retrouver, derrière des zones pavillonnaires, des chemins de village, des ruisseaux, l’envers du décor.. C’est évident dans les meilleurs moments  du«  Chinois de la douleur »(1983),livre par ailleurs difficile.

Il y a un Handke bucolique qui fuit une Autriche avec son passé nazi. Avec une louable délicatesse et sincérité de sentiments,  il  entrevoit et propose,  au-delà des calamités de son siècle et de sa « germanité »,une possible  époque de  félicité poétique et pastorale Il se voit volontiers comme un moderne Homère ou Virgile parmi nous ; il cherche le creuset de nos civilisations entre la Grèce et la Rome antique. Homme en divorce avec son siècle ? C’est ainsi que je l’ai vu, au cours d’une rencontre  dans son pavillon de Chaville, revenant d’une cueillette de champignons. C’était le parfait  promeneur   solitaire dans des pièces baignées de pénombre et comme voguant dans un  autre temps.

 Le problème, avec lui,  c’est que les dispositions de son « âme »  se réduisent parfois à des humeurs,  et prennent souvent un tour déconcertant, entre  bouffées de colère, ou alors  de minutieuses interrogations ou dissertations qui cisaillent le flux et la continuité  de la prose.. On note un certain  décousu de la composition, l’irruption de personnages ou d’évènements peu vraisemblables, incongrus, peu exploités, ( voir « le chinois de la douleur »), un onirisme appliqué, une affectivité artificiellement  affolée, déboussolée,  et perdue dans des  considérations  obscures qui jouent toujours sur le paradoxe. On voit ben où il veut en venir, 1) destruction des clichés littéraires, 2)  exprimer sur le fossé entre l’expérience sensorielle mediates,  et les lois de l’écriture,car ça diverge sec..

 Discontinuité fantaisiste  de notre film mentale et  continuité de la prose selon les logiques de la rhétorique. L’indicible  est toujours là :comme la maladie, l’humiliation, la solitude et la détresse  .Sa mère dans « Le malheur indifférent »  le fait buter contre la simplifications des mots. Il se montre tres aigu et convaincant qund il  nous entraine dans le genre « récit de formation ». : expérience  d’une sensibilité à la rupture amoureuse  dans « la courte lettre pour un long adieu »,éducation d’un enfant mais, en même temps   il y a aussi chez lui du prédicateur ennuyeux,  du révolté systématique, du contemplatif enlisé dans une minutieuse  et forcenée et parfois artificielle observation.

                                                      **

Handke, désormais, divise. Il y a le camp de ceux que son « nombrilisme » ou narcissisme,  exaspère .Son écriture de dévoilement ne repose que sur des indices obscurs avec des raisonnements  et des ellipses  mal explicitées pour un cartésien. La tension née d’une situation de crise,(par exemple  dans un couple, comme dans « la femme gauchère »)  aboutit à quelque chose de tiraillé dans l’expression ,une exploration   infra psychologique  faite de symptômes sans diagnostic clair.

En même temps, ceux qui l‘aiment font l’éloge  de son désir de pénétrer et  de sonder  les cercles de la solitude ,cette solitude ontologique  qui fut amorcée, en France,  par le Sartre de » la Nausée «  puis  le Camus de » l’étranger » qui devaient pas ml de chose au Bardamu de Céline… Côté lumineux, Handke  va loin  dans le désir d’amener  l’ écriture  vers  de nouvelles voies introspective , quitte à  susciter  un « outrage » au public  pour reprendre le titre  d’une de ses premières pièces.

Mène-t-il trop loin  sa recherche presque mystique d’une écriture qui veut échapper aux  clichés ?  pousse-t-il jusqu’à l’absurde   ses sursauts et caprices d’une hypersensibilité qui s’empêtre dans une navette entre un « moi » fragile, oscillant, désemparé  et  les sollicitations  d’un paysage qui se révèle dans son immuable  indifférence  géologique ? Cette fascination revient sans cesse.

A son crédit :dès les années 70 il se révèle un prophète écologique .

 

Ce sont, pour ma part, ses petites descriptions simples que je préfère. cette sorte d’herbier visuel qu’il recueille ,  avec précaution et hônneteté : « Dans le silence tisser de la patience, en réserve. Et l’éclat tremblant des aiguilles de pin, et les hautes herbes qui s’inclinent et ondulent, et les papillons autour de toi .Dans le silence :proche de l’adoration(et dans le vent les papillons se cramponnent aux fleurs d’arnica, les oscillantes, tels des matelots) »avec la traduction très belle d’olivier  Le Lay. Ou bien  «  dans l’enfance déjà cela m’étonnait, qu’une personne qui était assise devant moi dans autocar descende et que je ne la revoie plus jamais.. » «  « A Omori,le port de pêche, la ville des tas de varech et des bottes de caoutchouc, partout des plaques de glace empilées en briques, pour conserver le poisson ; d’un autre côté ici aussi, comme partout ailleurs, le gant d’enfant ,abandonné dans  la fourche d’un petit arbre »

J’aime moins  l’interminable  « Mon année dans la baie de personne » (1997)quand il se perd dans de filandreuse descriptions si minutieuses qu’elles deviennent fouillis, ou  les dialogues bizarrement biscornus et entremêlés, de « La  nuit morave » (2011) comme si quelque chose se déglinguait dans sa clairvoyance,  dans son style, et sa recherche obstinée des « sensations vraies ».

Enfin,il mérite d’être sans cesse, relu, médité, annoté , crayonnné !

Enfin, par souci de justice, n’oublions pas qu’il a écrit un absolu chef-d’œuvre « Le malheur indifférent ».C’est un peu l’équivalent de ce que fut « Un cœur simple » dans l’œuvre de Gustave Flaubert.

Le sujet ? La mère de l’auteur s’est tuée le 21 novembre 1971, à l’âge de 51 ans. Quelques semaines plus tard, Peter Handke décide d’écrire un livre sur cette vie et ce suicide. Simple histoire, mais qui contient quelque chose d’indicible. Histoire d’une vie déserte, où il n’a jamais été question de devenir quoi que ce soit. Vie sans exigence, sans désirs, où les besoins eux-mêmes n’osent s’avouer, sont considérés comme du luxe. A trente ans, cette vie est pratiquement finie. Et pourtant, lorsqu’elle était petite fille, cette femme avait supplié  » qu’on lui permette d’apprendre quelque chose « .

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Citation de ses livres:
« Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau. »




Des souvenirs, et de la nostalgie sa mère… Ce que Peter Handke arrive à convoquer de plus humain et de plus lucide :

   Citation:  
  « Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DESIRE ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux. »      
   
Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. » » Lorsque j’étais chez elle l’été dernier, je la trouvai un jour couchée sur son lit avec une expression si désolée que je n’osai aller plus près d’elle. […] C’était un supplice de voir avec quelle impudeur elle s’était retournée à l’air ; tout en elle était déboîté, fracturé, ouvert, enflammé, une occlusion intestinale. […]
C’est depuis ce moment seulement que j’eus pour ma mère une véritable attention. Je l’avais sans cesse oubliée jusqu’alors, je pouvais peut-être sentir une douleur brève parfois en pensant à la stupidité de sa vie. Maintenant, elle s’imposait réellement à moi, elle devenait charnelle et vivante, et son état était d’une matérialité si immédiate que bien souvent j’y prenais entièrement part. »
 

Citations  extraites du « Malheur indifférent »:
« Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. »

La ferme de John Updike

Voici  un récit aux odeurs de fruits tombés dans le verger et de routes campagnardes.

Devenu célèbre en 1968 avec son roman « Couples »(il obtint la » Une « de Time ce qui est rare pour un écrivain. ) Updike, avec « La ferme (1965) , écrit à 36 ans,  nous conte une histoire limpide en apparence. Mais ce  récit  étalé sur 3jours    possède un magnétisme  particulier. Intrigue : Joey-le narrateur-  vient présenter sa nouvelle épouse, Peggy, et le fils de celle-ci, Richard, à sa mère restée dans sa ferme de Pennsylvanie. » Nous quittâmes l’autoroute pour la macadam de la route nationale, puis le macadam pour un chemin de terre à reflets roses. Nous grimpâmes une pente courte mais abrupte jusqu’au sommet plat de la crête où, à demi enfouie dans le chèvrefeuille et le sumac vénéneux, se dressait la boite aux lettres délavée de Schoelkopf, dont le couvercle rabattu faisait penser à un chapeau posé de guingois. Ce fut-là, que pour la première fois, ma femme vit la ferme. Elle se pencha avec un mouvement d’appréhension, et derrière moi je sentis le coude de son fils toucher mon épaule. Les bâtiments familiers nous attendaient sur l’autre versant, au-delà de la courbe verte de la prairie. »
 » C’est notre grange, expliquai-je. Ma mère a enfin réussi à faire démolir le grand appentis où l’on mettait le foin sous prétexte qu’il était laid. Le pré nous appartient. La maison est derrière. Les terres des Schoelkopf s’arrêtent aux sumacs. »   

Entre les personnages vont se croiser plusieurs thèmes .Joey retrouve son enfance avec les tendres  murs de la ferme, il découvre aussi  le vieillissement de sa mère. Son  père absent, mort depuis longtemps reste étonnement vivant en lui. Thème qui est  développé dans le roman peut-être les plus émouvant  d’Updike « le Centaure » (1964) ode et poétique déclaration d’amour   à un père trop tendre pour le monde dur du matriarcat  américain version années 4O-5O.

 

Joey  donc redécouvre   les odeurs  de la grange   son enfance. Le passé revient par petites touches mélancoliques, subtiles, corrosives, car  Joey  constate que tout a changé en vingt ans : les routes, la ville proche et ses nouveaux magasins ou Drive in.  Scrutant les vieilles photos de famille, humant  la touffeur des champs, il retrouve  ces interminables journées d’été ou d’automne qui enferment le meilleur de son enfance..    les   bouffées de désir  pour  les hanches larges et les si belles jambes  de sa  nouvelle femme, sont soudain perturbées  par les  relations acerbes qui se tissent entre sa mère (qui semble venue de Mauriac)  et son épouse.

Ce séjour-retour  au sein de  la perfection calme de la Nature s’accompagne d’une remise en question d’Updike sur lui-même car ce texte est très autobiographique. En vieillissant Joey constate  un amenuisement dans la confiance envers ses propres  certitudes sur les autres. Les  remarques amères   de sa mère et les réponses de Peggy forment soudainement un huis- clos irrespirable. . Les incidents entre femmes et la mère n’épargneront  pas non plus son fils : « je n’aurais pas cru que tu éprouverais le besoin d’épouser une gourde pour t’affirmer ».

Ces querelles à table, prolongées de silences épais  donnent assez vite idée d’ un point culminant d’une hypertrophie

L’épouse et la  mère, la veuve et la femme resplendissante, si hostiles,   se  montrent   en ait, comme de redoutables  complices face  au   mâle.

Pas étonnant que, dans toute l’œuvre  d’Updike, et notamment « Le Centaure » et » Cœur de lièvre »   l’image du père  devient  tendre et consolatrice.

La puissance du livre vient  du fait que le  paysage champêtre somptueux (c’est l’arche de Noé)    met sous nos yeux   la flamboyante espérance édénique des champs   alors que les personnages féminins  se livrent à un  jeu de dominations d’une parfaite cruauté. C’est le péché  originel  serti au milieu du Paradis.

Updike est un écrivain religieux. Il cite souvent Pascal, Karl Barth, Saint-Augustin, des passages de la Bible… A propos de son roman «Couples »,il  avait écrit : »le livre n’a pas réellement le sexe pour thème, mais le sexe  en tant que nouvelle religion émergente, en tant que seule chose qui demeure à un certain moment de l’histoire. ».religion et sexualité scintillent chez lui  sur fond de  malaise, mais dans la magnificence  sous les draps.

Portrait of American novelist and short story author John Updike, Massachusetts, mid 1960s. Updike is internationally known for works such as his Rabbit series, for which he won the Pulitzer Prize. (Photo by Susan Wood/Getty Images)

Notons enfin que  la densité, la plénitude  des notations (« corbeilles de pommes de terre dégageant une vague odeur d’humus ») fait contraste avec la découverte des faiblesses chez les trois personnages. Il n’y a  que la proximité de la mort prochaine de la mère qui laisse, à fin du livre, un répit. « Je fus choqué par la lenteur avec laquelle ma mère se déplaçait le long du sentier. Autrefois, lorsqu’il survenait une averse, elle battait mon père à la course, de la grange jusqu’à la maison.

Aujourd’hui, elle souffrait d’angine et, bien qu’elle n’eût jamais fumé, d’emphysème.

Le grand effort de sa vie avait été d’acheter cette ferme, et de nous y rassembler tous. Mais ses poumons, à en croire le médecin, étaient ceux d’une citadine endurcie. »

 Mais le narrateur  reste angoissé, car l’unité  de l’âme et du corps, l’émoi érotique ne peut cache longtemps l’abime entre les sexes et les générations. 

Et le lecteur sait  que rien n’est dénoué des rapports œdipiens entre Joey et sa mère . Le narrateur ne trouvera jubilation et consolation  -provisoire-  qu’en  remettant  en route le vieux tracteur pour faucher un pré, heureux d’entendre « le bruit des scies mordant  l‘herbe ».Et » des hirondelles , récoltant les insectes qui fuyaient de toutes parts, tournoyaient autour de moi comme les mouettes escortent un  navire. »

La  virtuosité d’Updike, son extraordinaire talent  descriptif vibrent dans toute le texte..

» Je sortis dans la nuit. La pierre du porche était tiède et rugueuse sous mes pieds nus. Le troène  offrait une silhouette mutilée au clair de lune. Sur ma gauche, au loin, une chouette, avec son cri de matrone, clamait son indignation ou son deuil. Plus loin encore, sur l’autoroute, un gros camion remorque, avec un grincement exaspéré, changeait de vitesse. Tout cela venait de la même direction, de la frange  presque transparente des bois, qui séparaient  notre cour des champs bordant la route. Des logements étaient en pleine construction, là où se trouvait autrefois la laiterie des Mennonites. Au pied de ces arbres, ma mère, pendant tout l’hiver, jetait sur les rochers creux et la surface des souches des graines de tournesol pour les oiseaux. Et elle pensait aussi que c’était sur cette lisière du bois que l’invasion du monde extérieur se faisait plus menaçante. »

***

 Une  critique :« Le drame est là entre les branches du vieux troène. Mais il n’éclate pas avec cette violence résolument bestiale qui marque un grand nombre de romans américains. Sa fraîcheur et ses ombres sont d’une grande originalité. « 

 Kléber Haedens, France-Soir.

Le Feu follet de Drieu la Rochelle

 « Le feu follet » est  un grand livre coupant, net comme une lame. Un homme, Alain Leroy, décide de se tuer.  On suit  ses dernières heures d’errance dans Paris comme on suit  le chemin de croix d’un homme qui ne croit plus à lui, mais, croit encore moins  aux raisons qui font vivre les autres, ses  amis ou  femmes aimées.

 Publié en 1931 par Pierre Drieu La Rochelle, dont le nom resté lié à celui de la Collaboration. On a souvent   expliqué dans  les journaux et dans la critique littéraire  qu’en se tuant le 15 mars 1945, Drieu   a tiré les conséquences de son choix pro- nazi. C’est réduire le suicide du directeur de la NRF collabo  à une seule  dimension  politique. Est-on sûr que ce suicide annoncé dans un récit 14 ans avant le passage à l’acte  soit uniquement lié  à  une erreur de parcours politique ? Pas sûr.

En 1931, Drieu, ancien combattant des tranchées et des Dardanelles,   décide d’analyser  le  vertigineux  sentiment de futilité qui le ronge, face à la société dans laquelle il vit. J’ai l’impression que l’expérience dadaïste, que la désillusion du soldat de 1918  et que le dandysme de son ami ,le dandy Jacques Rigaut, qui se tue  en novembre 1929, ont joué un rôle. Le redoutable  sentiment de décadence de son pays, exprimé dans l’essai Mesure de la France, publié en décembre 1922,  dénonçant  les faux semblants d’une victoire militaire  est  aussi à prendre en compte.

Pour Drieu,  affaiblie par plus d’un siècle de malthusianisme et saignée par la Grande Guerre, la France n’est plus, selon lui,  qu’une puissance déclinante, au milieu  d’un continent fatigué .Ce qui expliquerait les rêves d’Alain  de  s’exiler    aux Etats-Unis. On se demande d’ailleurs  si, en parlant de la France, Drieu  n’était pas, au fond, en train  de s’abandonner à un exercice auto- psychanalytique.

Le cinéaste Louis Malle , en 1963,a donné un visage à Alain Leroy, le héros de Drieu,  c’est celui de l’acteur   Maurice Ronet . Difficile de voir Alain sous des traits différents et c’est avec splendeur que le film reprend les scènes du récit.

Notons que le film de Louis Malle  a tiré le livre du purgatoire car le seul roman qui continuait à être lu de cet auteur « sulfureux »  était « Gilles ».

Alain  achève donc  une cure de désintoxication (la drogue a été remplacée par l’alcool dans le film de Malle)  dans une maison santé de la région parisienne. Les pensionnaires sont des grotesques marionnettes neurasthénique »Mademoiselle Farnoux souriait à Alain ave une maigre convoitise (..) C’était une petite fille entre quarante et soixante ans, chauve et portant sur son crane exsangue une perruque noire. »

Je connais  peu de  récits  qui commencent par la description si lucide d’un coït   entre un homme et une femme.  Les mots d’une tendresse féminine de Lydia  qui accompagnent cette scène  sont bouleversants dans leur simplicité  »Pauvre Alain, comme vous êtes mal, dit-elle. » Puis «   Il vous faut une femme qui ne vous quitte pas d’une semelle ; sans cela vous êtes trop triste et vous êtes prêt à faire n’importe quoi. » Drieu les saisit dans  ce moment de nudité lasse  entre deux êtres, quand la chair faiblit, chacun au  bord du lit.. Mais nul cynisme entre Lydia et Alain, ils ont du respect l’un pour l’autre. En quittant la maison de passe,  Alain raccompagne  Lydia en taxi à son hôtel, puis erre dans paris. Rue Blanche, Trinité, Tuileries, Saint Germain- des -près, Montmartre, Place des Vosges, les rues vides autour  de l‘Opera,  Champs- Elysées « Il acheva son verre. Il paya .Il sortit. dehors c’étaient les Champs-Elysées, les flaques de lumière, les glaces infinies. Des autos, des femmes, des fortunes. Il n’avait rien, il avait tout. » .Ce style annonce celui de Camus dans « l’Étranger. »Paris avec ses bars « remplis de brillantes épaves ».

«Fuir, fuir», voilà l’obsession. «L’ivresse, c’est le mouvement» même si, nul n’est dupe et certainement pas la lucidité faite homme qu’était Drieu la Rochelle, «on reste sur place» .C’est ce mouvement d’errance sans issue que nous fit partager Drieu sur un ton impeccable, glacé, dans la lumière blanche de la lucidité.
Alain reste sur place, Alain  attend «comme en ce moment, pendant des heures, des années, toute sa jeunesse». Attente  mystérieuse sans consolation dans ce monde ni dans l’autre. Au fil des heures, dans le passage du Paris diurne au Paris nocturne,  se mesure  l’écart  avec la vie, déjà dans  le dégoût de ses voisins de  maison de santé. Alain se moque  des raisons banales et des consolations  données par le docteur la Barbinais.

Alain  revoit  donc d’anciens amis, écumeurs de bars. Il y a Dubourg. Son ami, ancien compagnon de beuveries ;il est rangé, marié, deux  enfants, a  une passion pour l’Egypte. Il s’indigne qu’Alain « n’eût aucune idées des puissances de la vie intérieure ».

. Dubourg : »  Tu es fait pour être tendrement servi par une jolie femme. » Alain répond : » Pourquoi tu fais semblant de ne pas savoir ? Je n’ai aucune sensualité.

-Tu t’es mis ça dans la tête. » 

 Plus tard dans la nuit, sur un banc, un autre ami lui reparlera de ses liens avec les femmes. Alain : « Tu as raison Milou, je n’ai pas aimé les gens, je n’ai jamais pu les aimer que de loin ; c’est pourquoi, pour rendre le recul nécessaire, je les ai toujours quittés, ou je les ai amenés à me quitter.

-Mai non, je t’ai vu avec les femmes, et avec tes plus grand amis :tu es aux petits soins, tu les serres de très près.

-J’essaie de donner le change, mais ça ne prend pas … oui, tu vois il ne faut pas se bourrer le crâne, je regrette affreusement d’être seul, de n’avoir personne. Mais je n’ai que ce que je mérite. Je  ne peux pas toucher, je ne peux pas prendre, et au fond, ça vient du cœur ».

Alain  revoit  les compagnons du temps où il se droguait. il y a un vide, entre eux. Les uns sont  réfugiés dans la bourgeoisie, les autres  vivotent mal sur des illusions  politiques qu’Alain  ne partage plus. Le héros se promène  parmi des marionnettes d’une  comédie snob parisienne qui n’a plus aucun intérêt pour lui. Société qui n’a pas plus d’âme que les petits objets fétiches qui meublent la chambre d’Alain, comme cette « statuette de plâtre coloriée  d’une vulgarité atroce ». C’est bien le sentiment qu’on a :Alain se promène dans Paris  dans un monde de statues de  plâtre , monde vulgaire ,époque sans consistance. Alain arpente  le « stérile promontoire » dont Shakespeare parle dans « Hamlet ». Alain p ressemble  à un  mystique au désert.(le mot est prononcé à propos des drogués)  .

« Il acheva son verre. Il paya. Il sortit. »

 « Le whisky et la drogue se poursuivaient et se chevauchaient en vagues brûlantes et froides, mais régulières. L’habitude. Au fond, un rythme tranquille. »

L’impuissance d’Alain, charnelle mais pas que ,  cette défaillance mise en évidence dans les toutes premières pages du livre   nous introduit  égalelent, pus tard, à  une impuissance plus  ontologique et à  une détresse affective bien réelle. Drieu le suggère dans les rencontres avec les femmes, qui , on le remarquera sont toutes sous son charme , fidèles à leur manière. Comme Lydia en ouverture du livre et  comme Solange, à la fin,elles    tentent de le retenir avec délicatesse , et font l’objet d’admirables brefs portraits . Mais cela ne  suffit pas à l’arrêter dans sa chute. Il y a  aussi la tentation décrire qui est là, tapie chez Alain, avec son beau stylo et son papier épais mais cela s’achève par une boule froissée dans la corbeille:« Il y avait dans cet homme perdu un ancien désir d’exceller dans une certaine région de la vie, que l’applaudissement aurait pu redresser… ».Cela laisse rêveur , Drieu connut la célébrité littéraire  de son vivant.

Alain achèvera sa ronde de nuit parisienne, après l’amie Praline, après l’ami Milou, au cours d’un diner avec l’intellectuel Brancion , sûr de lui et donneur de leçon.  Il songe que les femmes autour de la table le quitteront sans beaucoup de ménagement pour d’autres hommes, qui ne le valent pas, ou au contraire le dépassent comme ce  Brancion . Là encore, les invités qu’il connait bien  sont devenus des figures de plâtre, des bavards creux, pesamment, bêtement présents  tandis qu’Alain est mélancoliquement absent. Ses souvenirs personnels sont devenus « de faibles évocations volatiles. »Les invités aussi.

J’ai trouvé à cette relecture que le  suicide d’Alain n’a rien du  moment mélo vertigineux de désespoir, mais l’aboutissement d’une prise de conscience  logique, presque sereine : un être né pour l’action, mais empêché de pouvoir la mener, de pouvoir en vivre, se retrouve contraint d’exprimer de tout son être l’ultime frustration de ne pas se sentir à sa place. Plus de  nécessaire accord entre un être et une société. C’est le  récit non pas d’une descente en enfer, mais d’une  le théorème  de l’inéquation entre  un homme et son époque. Le curé de Bernanos, danse journal d’un curé de campagne » avait aussi ce sentiment  d’être chrétien dans un monde sans Christ. Mais la différence c’est que Bernanos  « fait face », et retrouve les valeurs fondamentales du christianisme ( alors même que son Europe se déchristianise et se  robotise) et  Drieu ? Rien. Il ne fait pas face. Il constate. S’en va. .Il traverse la ville en taxi, le monde n’a plus de réalité physique.

« Je ne connais que moi. La vie, c’est moi. Après ça, c’est la mort. Moi, ce n’est rien ; et la mort, c’est deux fois rien. « 


 « Étapes abstraites : ayant repris un taxi, il ne regardait rien, ni à droite ni à gauche. De la ville qui se levait et s’abaissait à droite et à gauche il ne sortait pour lui que de faibles évocations volatiles, quelques souvenirs personnels Alain n’avait jamais regardé le ciel ni la façade des maisons, ni les pavés de bois, les choses palpitantes ; il n’avait jamais regardé une rivière ni une forêt ;il vivait dans les chambres vides de la morale : »Le monde est imparfait, le monde est mauvais. Je réprouve ; je condamne, j’anéantis le monde. »