La ferme de John Updike

Voici  un récit aux odeurs de fruits tombés dans le verger et de routes campagnardes.

Devenu célèbre en 1968 avec son roman « Couples »(il obtint la » Une « de Time ce qui est rare pour un écrivain. ) Updike, avec « La ferme (1965) , écrit à 36 ans,  nous conte une histoire limpide en apparence. Mais ce  récit  étalé sur 3jours    possède un magnétisme  particulier. Intrigue : Joey-le narrateur-  vient présenter sa nouvelle épouse, Peggy, et le fils de celle-ci, Richard, à sa mère restée dans sa ferme de Pennsylvanie. » Nous quittâmes l’autoroute pour la macadam de la route nationale, puis le macadam pour un chemin de terre à reflets roses. Nous grimpâmes une pente courte mais abrupte jusqu’au sommet plat de la crête où, à demi enfouie dans le chèvrefeuille et le sumac vénéneux, se dressait la boite aux lettres délavée de Schoelkopf, dont le couvercle rabattu faisait penser à un chapeau posé de guingois. Ce fut-là, que pour la première fois, ma femme vit la ferme. Elle se pencha avec un mouvement d’appréhension, et derrière moi je sentis le coude de son fils toucher mon épaule. Les bâtiments familiers nous attendaient sur l’autre versant, au-delà de la courbe verte de la prairie. »
 » C’est notre grange, expliquai-je. Ma mère a enfin réussi à faire démolir le grand appentis où l’on mettait le foin sous prétexte qu’il était laid. Le pré nous appartient. La maison est derrière. Les terres des Schoelkopf s’arrêtent aux sumacs. »   

Entre les personnages vont se croiser plusieurs thèmes .Joey retrouve son enfance avec les tendres  murs de la ferme, il découvre aussi  le vieillissement de sa mère. Son  père absent, mort depuis longtemps reste étonnement vivant en lui. Thème qui est  développé dans le roman peut-être les plus émouvant  d’Updike « le Centaure » (1964) ode et poétique déclaration d’amour   à un père trop tendre pour le monde dur du matriarcat  américain version années 4O-5O.

 

Joey  donc redécouvre   les odeurs  de la grange   son enfance. Le passé revient par petites touches mélancoliques, subtiles, corrosives, car  Joey  constate que tout a changé en vingt ans : les routes, la ville proche et ses nouveaux magasins ou Drive in.  Scrutant les vieilles photos de famille, humant  la touffeur des champs, il retrouve  ces interminables journées d’été ou d’automne qui enferment le meilleur de son enfance..    les   bouffées de désir  pour  les hanches larges et les si belles jambes  de sa  nouvelle femme, sont soudain perturbées  par les  relations acerbes qui se tissent entre sa mère (qui semble venue de Mauriac)  et son épouse.

Ce séjour-retour  au sein de  la perfection calme de la Nature s’accompagne d’une remise en question d’Updike sur lui-même car ce texte est très autobiographique. En vieillissant Joey constate  un amenuisement dans la confiance envers ses propres  certitudes sur les autres. Les  remarques amères   de sa mère et les réponses de Peggy forment soudainement un huis- clos irrespirable. . Les incidents entre femmes et la mère n’épargneront  pas non plus son fils : « je n’aurais pas cru que tu éprouverais le besoin d’épouser une gourde pour t’affirmer ».

Ces querelles à table, prolongées de silences épais  donnent assez vite idée d’ un point culminant d’une hypertrophie

L’épouse et la  mère, la veuve et la femme resplendissante, si hostiles,   se  montrent   en ait, comme de redoutables  complices face  au   mâle.

Pas étonnant que, dans toute l’œuvre  d’Updike, et notamment « Le Centaure » et » Cœur de lièvre »   l’image du père  devient  tendre et consolatrice.

La puissance du livre vient  du fait que le  paysage champêtre somptueux (c’est l’arche de Noé)    met sous nos yeux   la flamboyante espérance édénique des champs   alors que les personnages féminins  se livrent à un  jeu de dominations d’une parfaite cruauté. C’est le péché  originel  serti au milieu du Paradis.

Updike est un écrivain religieux. Il cite souvent Pascal, Karl Barth, Saint-Augustin, des passages de la Bible… A propos de son roman «Couples »,il  avait écrit : »le livre n’a pas réellement le sexe pour thème, mais le sexe  en tant que nouvelle religion émergente, en tant que seule chose qui demeure à un certain moment de l’histoire. ».religion et sexualité scintillent chez lui  sur fond de  malaise, mais dans la magnificence  sous les draps.

Portrait of American novelist and short story author John Updike, Massachusetts, mid 1960s. Updike is internationally known for works such as his Rabbit series, for which he won the Pulitzer Prize. (Photo by Susan Wood/Getty Images)

Notons enfin que  la densité, la plénitude  des notations (« corbeilles de pommes de terre dégageant une vague odeur d’humus ») fait contraste avec la découverte des faiblesses chez les trois personnages. Il n’y a  que la proximité de la mort prochaine de la mère qui laisse, à fin du livre, un répit. « Je fus choqué par la lenteur avec laquelle ma mère se déplaçait le long du sentier. Autrefois, lorsqu’il survenait une averse, elle battait mon père à la course, de la grange jusqu’à la maison.

Aujourd’hui, elle souffrait d’angine et, bien qu’elle n’eût jamais fumé, d’emphysème.

Le grand effort de sa vie avait été d’acheter cette ferme, et de nous y rassembler tous. Mais ses poumons, à en croire le médecin, étaient ceux d’une citadine endurcie. »

 Mais le narrateur  reste angoissé, car l’unité  de l’âme et du corps, l’émoi érotique ne peut cache longtemps l’abime entre les sexes et les générations. 

Et le lecteur sait  que rien n’est dénoué des rapports œdipiens entre Joey et sa mère . Le narrateur ne trouvera jubilation et consolation  -provisoire-  qu’en  remettant  en route le vieux tracteur pour faucher un pré, heureux d’entendre « le bruit des scies mordant  l‘herbe ».Et » des hirondelles , récoltant les insectes qui fuyaient de toutes parts, tournoyaient autour de moi comme les mouettes escortent un  navire. »

La  virtuosité d’Updike, son extraordinaire talent  descriptif vibrent dans toute le texte..

» Je sortis dans la nuit. La pierre du porche était tiède et rugueuse sous mes pieds nus. Le troène  offrait une silhouette mutilée au clair de lune. Sur ma gauche, au loin, une chouette, avec son cri de matrone, clamait son indignation ou son deuil. Plus loin encore, sur l’autoroute, un gros camion remorque, avec un grincement exaspéré, changeait de vitesse. Tout cela venait de la même direction, de la frange  presque transparente des bois, qui séparaient  notre cour des champs bordant la route. Des logements étaient en pleine construction, là où se trouvait autrefois la laiterie des Mennonites. Au pied de ces arbres, ma mère, pendant tout l’hiver, jetait sur les rochers creux et la surface des souches des graines de tournesol pour les oiseaux. Et elle pensait aussi que c’était sur cette lisière du bois que l’invasion du monde extérieur se faisait plus menaçante. »

***

 Une  critique :« Le drame est là entre les branches du vieux troène. Mais il n’éclate pas avec cette violence résolument bestiale qui marque un grand nombre de romans américains. Sa fraîcheur et ses ombres sont d’une grande originalité. « 

 Kléber Haedens, France-Soir.

17 commentaires sur “La ferme de John Updike

  1. Une simple question à propos d’un mot de la traduction : la mère du narrateur ne souffre-t-elle pas d’ « angine de poitrine » (angor), de suffocation, — « angina » en anglais — plutôt que d’ « angine »-mal de gorge (« sore-throat ») ?

    (J’ai bcp lu Updike — trop vite, trop tôt ? — & tt oublié. Art du récit, certainement, mais son écriture ne m’avait pas marquée ; il faudra que j’y retourne voir, un de ces jours.)

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  2. Je sais pour quelle raison je ne retrouvais pas « Cœur de lièvre ». J’ai retrouvé un petit signet à la page 280 et donc cette scène cauchemardesque de cette femme dans la salle de bain, perdue dans sa misère, sa fatigue, sa fille qui pleure, le linge sale, la couche souillée. tout dans la baignoire puis le bain du bébé… Inoubliable, terrible. Vite, de l’air ! et j’ouvre « Des misées et des femmes » là où se trouve un autre signet et c’est p.111 cette merveilleuse scène « Quand toutes les femmes étaient enceintes », celle qui m’a fait penser à « L’été » de Pavese.
    « Vous les auriez vues flotter sur le sable comme des voiles gonflées de vent. Ma femme et les femmes de mes amis […] Traînant derrière elles les bambins déjà nés.[…]
    Elles s’installaient près de nous, formant un rond. Leurs têtes rapprochées pour pouvoir bavarder, leurs jambes nues comme les rayons d’une roue. Sur la jante, les enfants avec leurs seaux, creusant chacun près des pieds de sa mère…. »

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    1. Cette image me vient de cette lecture :  » à demi enfouie dans le chèvrefeuille et le sumac vénéneux, se dressait la boite aux lettres délavée « .

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  3. oui, Court, la Bible est présente dans un nombre tres grand de romans americains, de Hawthorne à Faulkner.
    Updike a bcp écrit sur la bible, notamment dans « un mois de dimanche » et « la concubine de saint-augustin. ik avait une passion pour Kar Barth.et citait Pascal.

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  4. à propos Kléber Haedens..existe-t-il un recueil de ses critiques ? n’ai parcouru que ses « tilleuls » en fin de vie, un peu tristounets

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    1. il existe dans la collection cahiers rouges grasset une » histoire de la littérature française » par Kleber Haedens assez caustique,inattendu, polémique.j ‘ai lu ça il y longtemps ; ça avait beaucoup de punch, débarrassait les classiques de leur poussière vénérable.. tres drôle !..en revanche, un recueil de ses articles critiques? je ne sais pas j’avais découpé un jour dans un journal genre JDD un article d Haedens sur Faulkner car il était excellent.très personnel

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  5. merci Paul Edel. l’ai peut-être déjà dit, il est bien agréable de lire les critiques littéraires en voyage, deux ou trois pages qui défient et défilent le paysage.
    Dans ce registre, seul Bernard Franck m’a un peu déçu, foisonnements littéraires trop prolixes, mais il faut sans doute l’aborder en restant dans son salon.

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