L’étrangeté de Peter Handke

 Quelle curieuse situation celle de Peter Handke.  Depuis les années 70,( c’est « l’angoisse du gardien de but au moment du pénalty »qui  le rend célèbre ) il devient  l’écrivain autrichien  célébré, couronné de prix, homme de théâtre, scénariste de Wim Wenders ..Il est interviewé, commenté dans la grande presse européenne,  traduit dans  beaucoup  de langues ; il  fait déjà office de classique, comme Le Clézio, en France,-même génération-  avec lequel il a pas mal de points communs(nomadisme transfrontière,  gout du silence, du paysage urbain des périphéries, alternance de moments de panique et    de moments d’harmonie ou d’extase,langu très dominée, complicité avec les animaux et les végétaux,l’herbe,les nuages,  ou les objets –crayon,juke box, ampoules électriques , etc.-  culte  de l’attente initiatique, gout  du recueillement,de la vision prophétique,    retour possible d’un cycle édénique etc..).  En même temps, pour Handke  en 2006,  deux  violentes polémiques liées à la Serbie  marquent sa carrière.

Comme il en avait assez de lire dans les journaux et d’entendre à la télévision que les Serbes n’étaient qu’un peuple d’assassins, Peter Handke(une partie de sa famille est parat-il  d’ascendance serbe) est parti en Serbie en octobre 95 pour essayer de voir ce qu’il en était. Il en a rapporté des impressions de voyage qui, publiées d’abord dans le quotidien de Munich Süddeutsche Zeitung, forment désormais un livre .impressions et rencontres. Titre : » Voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, ou Justice pour la Serbie. »(1996)

Dès que ces pages ont été connues, plusieurs  grands journaux européens et quelques personnalités, ont réagi avec véhémence.  Pourquoi ? Parce que Handke  refuse la  manière dont les médias ont rendu compte de la guerre en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. Selon lui, les correspondants de presse  ont présenté systématiquement les Serbes comme les méchants et les Musulmans comme les bons. Ils ont troqué le métier de reporter pour celui de « juge, quand ce n’est pas pour un rôle de démagogue ».

En se rendant  en Serbie , du côté des « agresseurs », son ambition  fut de dépasser le matraquage médiatique anti – serbe, réfléchir contre ce qu’il pense être du manicheisme journalistique Au cours de son « voyage d’hiver » les  Serbes ne lui sont pas apparus tous ensemble enfermés dans  la cruauté barbare. Et il plaida finalement  pour ce qu’il nomme une « poétique «  entendu comme une « possibilité de réconciliation » à travers ce qui relie les hommes entre eux.

Ce « plaidoyer » pour une appréciation moins partisane du peuple serbe lui a valu beaucoup de témoignages de sympathie  du côté de ses lecteurs en Allemagne et en Autriche et des haines solides dans les grands medias.

En 2006, deuxième polémique.Marcel Bozonnet, l’administrateur ­général de la Comédie-Française, a déprogramme une de ses pièces, « Voyage au pays sonore ou l’art de la question, » après avoir appris que Peter Handke avait assisté à l’enterrement de Slobodan Milosevic, le dirigeant serbe jugé par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et ­génocide.

La décision de Marcel Bozonnet suscita des réactions là encore très violentes. Certains, comme le dramaturge et metteur en scène de théâtre  Olivier Py,  approuvent Bozonnet. D’autres viennent au secours de Peter Handke : 3 prix Nobel, Patrick Modiano, Harold Pinter et Elfriede Jelinek. Depuis, on parle moins de Handke en France.

 Il y a sans doute, au-delà de ces polémiques,  une inflexion de sa carrière qui déconcerte .

Ce que je préfère en lui, ce sont les années 70-90.Avec  « le malheur indifférent »,sur la mort de sa père, et »la femme gauchère ». Il devient un classique dans ces années-là..On parle mêm d’un nouveau Goethe. J’aime tout particulièrement  la forme du journal intime d’un séjour en clinique : » Le Poids du monde (1977, trad. Georges-Arthur Goldschmidt)   ou sa prose  épurée  de « La Leçon de la Sainte-Victoire » (1980, trad. Georges-Arthur Goldschmidt).les années 80 sont particulièrement fastes. »Histoire d’enfant » (1981, trad. Georges-Arthur Goldschmidt) » L’Après-midi d’un écrivain », « Essai sur le juke-box (1990) ou les très personnels carnets  de « Hier en chemin » chez Verdier,  tenus de novembre 1987 à juillet 90 avec un voyage au japon et vers le Nord. Ce journal- chantier d’un voyageur , fourmille des descriptions réussies, mais aussi recueil de rêves,  projets littéraires,  lectures enrichissantes,,  souvenirs d’Espagne, du Portugal, en bref  une mosaïque de fragments, notules, méditations, observations, choses vues, interrogations, qui sont, chez lui comme des tessons très coupants, pour ébrécher les apparences et en aire jaillir du neuf. Ou  leur faire dire des vérités masquées, de nature mythologiques ou épique ,comme s’il voulait retrouver, derrière des zones pavillonnaires, des chemins de village, des ruisseaux, l’envers du décor.. C’est évident dans les meilleurs moments  du«  Chinois de la douleur »(1983),livre par ailleurs difficile.

Il y a un Handke bucolique qui fuit une Autriche avec son passé nazi. Avec une louable délicatesse et sincérité de sentiments,  il  entrevoit et propose,  au-delà des calamités de son siècle et de sa « germanité »,une possible  époque de  félicité poétique et pastorale Il se voit volontiers comme un moderne Homère ou Virgile parmi nous ; il cherche le creuset de nos civilisations entre la Grèce et la Rome antique. Homme en divorce avec son siècle ? C’est ainsi que je l’ai vu, au cours d’une rencontre  dans son pavillon de Chaville, revenant d’une cueillette de champignons. C’était le parfait  promeneur   solitaire dans des pièces baignées de pénombre et comme voguant dans un  autre temps.

 Le problème, avec lui,  c’est que les dispositions de son « âme »  se réduisent parfois à des humeurs,  et prennent souvent un tour déconcertant, entre  bouffées de colère, ou alors  de minutieuses interrogations ou dissertations qui cisaillent le flux et la continuité  de la prose.. On note un certain  décousu de la composition, l’irruption de personnages ou d’évènements peu vraisemblables, incongrus, peu exploités, ( voir « le chinois de la douleur »), un onirisme appliqué, une affectivité artificiellement  affolée, déboussolée,  et perdue dans des  considérations  obscures qui jouent toujours sur le paradoxe. On voit ben où il veut en venir, 1) destruction des clichés littéraires, 2)  exprimer sur le fossé entre l’expérience sensorielle mediates,  et les lois de l’écriture,car ça diverge sec..

 Discontinuité fantaisiste  de notre film mentale et  continuité de la prose selon les logiques de la rhétorique. L’indicible  est toujours là :comme la maladie, l’humiliation, la solitude et la détresse  .Sa mère dans « Le malheur indifférent »  le fait buter contre la simplifications des mots. Il se montre tres aigu et convaincant qund il  nous entraine dans le genre « récit de formation ». : expérience  d’une sensibilité à la rupture amoureuse  dans « la courte lettre pour un long adieu »,éducation d’un enfant mais, en même temps   il y a aussi chez lui du prédicateur ennuyeux,  du révolté systématique, du contemplatif enlisé dans une minutieuse  et forcenée et parfois artificielle observation.

                                                      **

Handke, désormais, divise. Il y a le camp de ceux que son « nombrilisme » ou narcissisme,  exaspère .Son écriture de dévoilement ne repose que sur des indices obscurs avec des raisonnements  et des ellipses  mal explicitées pour un cartésien. La tension née d’une situation de crise,(par exemple  dans un couple, comme dans « la femme gauchère »)  aboutit à quelque chose de tiraillé dans l’expression ,une exploration   infra psychologique  faite de symptômes sans diagnostic clair.

En même temps, ceux qui l‘aiment font l’éloge  de son désir de pénétrer et  de sonder  les cercles de la solitude ,cette solitude ontologique  qui fut amorcée, en France,  par le Sartre de » la Nausée «  puis  le Camus de » l’étranger » qui devaient pas ml de chose au Bardamu de Céline… Côté lumineux, Handke  va loin  dans le désir d’amener  l’ écriture  vers  de nouvelles voies introspective , quitte à  susciter  un « outrage » au public  pour reprendre le titre  d’une de ses premières pièces.

Mène-t-il trop loin  sa recherche presque mystique d’une écriture qui veut échapper aux  clichés ?  pousse-t-il jusqu’à l’absurde   ses sursauts et caprices d’une hypersensibilité qui s’empêtre dans une navette entre un « moi » fragile, oscillant, désemparé  et  les sollicitations  d’un paysage qui se révèle dans son immuable  indifférence  géologique ? Cette fascination revient sans cesse.

A son crédit :dès les années 70 il se révèle un prophète écologique .

 

Ce sont, pour ma part, ses petites descriptions simples que je préfère. cette sorte d’herbier visuel qu’il recueille ,  avec précaution et hônneteté : « Dans le silence tisser de la patience, en réserve. Et l’éclat tremblant des aiguilles de pin, et les hautes herbes qui s’inclinent et ondulent, et les papillons autour de toi .Dans le silence :proche de l’adoration(et dans le vent les papillons se cramponnent aux fleurs d’arnica, les oscillantes, tels des matelots) »avec la traduction très belle d’olivier  Le Lay. Ou bien  «  dans l’enfance déjà cela m’étonnait, qu’une personne qui était assise devant moi dans autocar descende et que je ne la revoie plus jamais.. » «  « A Omori,le port de pêche, la ville des tas de varech et des bottes de caoutchouc, partout des plaques de glace empilées en briques, pour conserver le poisson ; d’un autre côté ici aussi, comme partout ailleurs, le gant d’enfant ,abandonné dans  la fourche d’un petit arbre »

J’aime moins  l’interminable  « Mon année dans la baie de personne » (1997)quand il se perd dans de filandreuse descriptions si minutieuses qu’elles deviennent fouillis, ou  les dialogues bizarrement biscornus et entremêlés, de « La  nuit morave » (2011) comme si quelque chose se déglinguait dans sa clairvoyance,  dans son style, et sa recherche obstinée des « sensations vraies ».

Enfin,il mérite d’être sans cesse, relu, médité, annoté , crayonnné !

Enfin, par souci de justice, n’oublions pas qu’il a écrit un absolu chef-d’œuvre « Le malheur indifférent ».C’est un peu l’équivalent de ce que fut « Un cœur simple » dans l’œuvre de Gustave Flaubert.

Le sujet ? La mère de l’auteur s’est tuée le 21 novembre 1971, à l’âge de 51 ans. Quelques semaines plus tard, Peter Handke décide d’écrire un livre sur cette vie et ce suicide. Simple histoire, mais qui contient quelque chose d’indicible. Histoire d’une vie déserte, où il n’a jamais été question de devenir quoi que ce soit. Vie sans exigence, sans désirs, où les besoins eux-mêmes n’osent s’avouer, sont considérés comme du luxe. A trente ans, cette vie est pratiquement finie. Et pourtant, lorsqu’elle était petite fille, cette femme avait supplié  » qu’on lui permette d’apprendre quelque chose « .

                                  ****

Citation de ses livres:
« Autre particularité de cette histoire : de phrase en phrase je ne m’éloigne pas de la vie intérieure des sujets décrits pour, comme c’est le cas habituellement, les considérer de l’extérieur en insectes enfin emprisonnés, me sentant finalement libéré et dans une belle humeur de fête, au contraire, je cherche avec un sérieux constant et obstiné à me rapprocher par l’écriture de quelqu’un qu’aucune phrase ne me permet cependant de saisir en entier, si bien que je dois sans cesse repartir de zéro et que je n’obtiens jamais l’habituelle symétrie de la perspective à vol d’oiseau. »




Des souvenirs, et de la nostalgie sa mère… Ce que Peter Handke arrive à convoquer de plus humain et de plus lucide :

   Citation:  
  « Noël : on emballait comme cadeau ce qui était de toute façon indispensable. On se faisait des surprises avec le nécessaire, sous-vêtements, chaussettes, mouchoirs, et on disait que c’était exactement ce qu’on avait DESIRE ! On jouait ainsi à recevoir presque tout en cadeau, sauf la nourriture ; j’étais par exemple rempli de gratitude pour les affaires d’écolier les plus indispensables, je les posais près de mon lit comme des cadeaux. »      
   
Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. » » Lorsque j’étais chez elle l’été dernier, je la trouvai un jour couchée sur son lit avec une expression si désolée que je n’osai aller plus près d’elle. […] C’était un supplice de voir avec quelle impudeur elle s’était retournée à l’air ; tout en elle était déboîté, fracturé, ouvert, enflammé, une occlusion intestinale. […]
C’est depuis ce moment seulement que j’eus pour ma mère une véritable attention. Je l’avais sans cesse oubliée jusqu’alors, je pouvais peut-être sentir une douleur brève parfois en pensant à la stupidité de sa vie. Maintenant, elle s’imposait réellement à moi, elle devenait charnelle et vivante, et son état était d’une matérialité si immédiate que bien souvent j’y prenais entièrement part. »
 

Citations  extraites du « Malheur indifférent »:
« Il y a plus d’objets que de personnes dans ces souvenirs, une toupie qui danse dans une rue en ruine et déserte, des flocons d’avoine dans une cuiller à sucre, l’écume grise d’une ration dans une gamelle en fer blanc portant des poinçons russes, et pour les personnes uniquement des fragments : des cheveux, des joues, des cicatrices apparentes aux doigts –de son enfance la mère avait à l’index une cicatrice de coupure qui formait un bourrelet, on se tenait à cette bosse dure quand on marchait à ses côtés. »

9 commentaires sur “L’étrangeté de Peter Handke

    1. oui, Jazzi, ce sont deux textes très réussis que tu cites .Handke n’est pas toujours content de ses plus récents textes et il l’avoue à demi- mot quand on parle avec lui.. grande honnêteté chez lui ça m’a frappé.., et modestie pas feinte,, ce qui n’est pas le cas sur la RDL !! avec des olibrius qui insultent, crachent trollisent, et,finalelent disent des banalités littéraires ou musicales pompées sur wikipedia.triste monde que je vais quitter de plus en plus… heureusement que tu es là, avec ton amour de écrivains et des cinéastes.et de paris. urieux comme je ne me suis jamais habitué à Paris alors qu’à Berlin ou à Rome, je suis chez moi.Ici, au bord de la mer, je reviens dans mon espace avec une joie limpide.

      Aimé par 1 personne

  1. Au bord de la mer tu as l’horizon devant les yeux. ça apaise ! C’est ce qui me manque à Paris mais je peux y rêver à loisir à une Méditerranée idéale et qui n’existe plus…

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  2. Bon choix, Passou !
    Je m’étonne cependant que vous ne l’ayez pas déjà lu ?
    « La Femme gauchère » avait fait l’objet, peu après la publication du livre, d’une adaptation (réussie) au cinéma avec Edith Clever et Gérard Depardieu de Peter Handke, qui s’en était chargé lui-même, ne confiant pas ce bébé à son complice Wim Wenders.
    Mais pas « Le Malheur indifférent », autrement plus difficile à porter à l’écran.
    A la sortie du livre, j’avais été interpelé, voire choqué, par cette « indifférence » à la mort de sa mère. Comment cela est-il possible, pensais-je ! Mais à la lecture, j’ai bien compris qu’il n’en était rien. Trouvant le bon ton et se tenant à la bonne distance, le fils fait l’autopsie du pauvre corps de sa mère défunte : sous la froideur apparente on devine la peine et on pense en effet à Un Coeur simple. Bel hommage plein de tristesse et de pudeur.
    Fassbinder aussi, mais avec une sarcastique ironie, a donné à voir l’hitlérisme « bon enfant » de sa mère. Mais c’était tout autre chose…

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  3. Une large majorité de littéraires partagent avec la totalité des politiques un défaut essentiel : ils ne doutent pas assez du monde, ni surtout d’eux- même, pouvant défendre l’invraisemblable faute de preuves du contraire.
    Rien n’y fera, hélas ! Douter est si dangereux pour un ego assoiffé de soi-même.

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  4. « J’écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire.» Son état de veille est permanent. Ce qui nous vaut de nombreuses lignes lumineuses, comme: «Une forme d’amour: avec l’aide de l’être aimé réapprendre le mensonge, jeu pour élargir l’existence», ou encore, dans des nuances mélancoliques: «La nuit je ne voudrais plus entendre que des voix de femmes», et plus bucoliquement: «Marche, empilement de quiétude.» voilà des déclarations de Handke à la presse, relativement récentes.

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