Scott Fitzgeral:la grâce et la destruction

Il y a des écrivains qui nous bouleversent par la beauté de leur  prose , l’intelligence aigüe de leurs analyses,  par la mélancolie courant sous les scènes les plus radieuses, mais avec Fitzgerald  s’y ajoute   la capacité d’exprimer une époque entière, depuis ses années folles jusqu’au krach de 1929,depuis  la frenesie, jusquaux années amères de solitude, d’alcool, et de débine financière. L’habileté chez Fitzgerald   de transformer ses désastres personnels en grâce d’écrire ,en invention perpétuelle, reste unique dans l’histoire du roman américain.

« Gatsby le magnifique » est son roman le plus célèbre. Mais je préfère  Tendre est la nuit livre plus personnel, plus travaillé, plus médité,  brulant de lucidité, et aussi  le plus autobiographique. Il dévoile  l’envers du paradis. Celui qui fut jeune, beau, riche, célèbre, d’une prose légère et facile  héros des magazines A ce moment, il n’y a plus de frontière entre le personnage de Dick et de l’auteur. Confession pure. L’écrivain y livre ses peurs, ses doutes et ses choix de vie: le renoncement à ses rêves, vieillir, la nostalgie d’une certaine époque. Tout comme l’auteur, Dick arrive à une période charnière de sa vie .Lui qui rêvait de réussite, être un modèle conjugal, voit sa vie à jamais bouleversée à cause d’une rencontre de Nicole avec un autre homme. Et tout s’écroule : ses aspirations, sa dignité, son intégrité et son bonheur. Attachement amoureux et  professionnel  sont mis en question. C’est la chute.

 Hemingway, le rival, lui écrivit alors une lettre cruelle parfaitement  injuste : » Plus que tous les hommes de la terre, vous aviez besoin de discipline dans votre travail, et tout au contraire vous épousez une femme jalouse de votre œuvre, qui veut rivaliser avec vous et vous ruine (..)  J’ai pensé que Zelda était folle la première fois que je l’ai rencontrée, et vous avez encore compliqué les choses en l‘aimant, et naturellement vous êtes un toqué. »

 II y avait de quoi être blessé quand on connait la discipline d’écriture de Scott, son souci de donner à Zelda une vie fastueuse,  l’accompagnement si fidèle et si bouleversant de Scott pour aider Zelda dans ses sautes d’ humeur, puis  sa présence réconfortante  tout au long de  l’évolution de sa maladie  avec les fréquentes visites en clinique. Sans oublier sa fille Scottie. Voir les lettres. 

 Mais revenons au  débarquement du couple  à Paris en 1921.Le Ritz  rive droite, le Dôme rive gauche. Les Fitzgerald –richissimes, ironiques, légers, fantasques,   multiplient les facéties et les sales blagues. Alcoolisés  ils dansent  le charleston sur les tables, se déshabillent  volontiers en public. » Quand je suis à jeun, je ne peux pas supporter le monde, et quand j’ai bu, c’est le monde qui ne peut plus me supporter. »  Scott ramasse un soir  les montres des invités pour les faire  bouillir  dans une boite de conserve,elle veut découper des serveurs pour voir ce qu’il y a dedans..  Ils lisent  chaque matin la presse américaine pour voir si on parle encore  de lui,  l’enfant gâté. Mais le Dick de « Tendre est la nuit »  révèle un  autre décor. L’alcool transforme la fête  en fiesta désolante,  l‘amour du couple devient  dérive…Scott, comme Musset,  est hanté par la perte de la jeunesse. La dolce Vita s’achève en 1929.Débâcle financière et parallèlement,  débâcle du couple.  Le 23 avril 1930 Zelda est internée dans une clinique psychiatrique. Diagnostic : schizophrénie. Peu de chances de guérison.

                                  ***

avec Hemingway

 C’est le moment de noter un paradoxe: on parle sans cesse de la vie  de Fitzgerald :bien sûr    elle irrigue toute son œuvre,  et aussi ses 600 et quelques  nouvelles pour les journaux mais en même temps, c’est  un fastueux  conteur. Il invente mille intrigues, plus habiles les unes que les autres., de la plus réaliste à la plus loufoque.  Coté mélancolie, on peut donner la palme à « Babylone revisitée », quand le narrateur revient trainer dans Paris alors que ses amis sont partis, ou morts, et que la grande fête parisienne a disparu. Des rues vides, des bars déserts, des inconnus qui vous examinent comme un fantôme.Nous sommes dans « le feu follet » de Drieu la Rochelle.  Le  nouvelliste   sait  comme personne renouveler des intrigues, multiplier  les personnages vrais,  saisir les  fossés qui séparent hommes romantiques et femmes réalistes, ou vice versa.  Le bavardage a chez lui un charme fou, mais dessous prolifèrent  des fleurs vénéneuses. Il est aussi le  seul à  avoir suivi  dans l’accélération ce qu’une jeunesse américaine a vécu entre 1919 et 1929. Oui, on  a  toujours un peu sous- estimé l’inventeur d’intrigues minutieusement  élaborées. tout se passe comme si les malheurs de sa vie privée avaient occulté le raffinement, la précision, l’élégance et surtout l’ imagination si fertile du nouvelliste.

l’époque ultime à Hollywood

 La planche de salut, après tant de déboires et de solitude, il la trouve en 1937 quand son agent lui procure un emploi de scénariste à Hollywood. Pendant les dix-huit mois que dure le contrat, il rembourse ses dettes monumentales et envoie sa fille à l’université. Puis il se tourne à nouveau vers la littérature, créant superbement ses deux derniers personnages, Patt Hobby, un scénariste veule alcoolique, mais d’une lucidité qui se tourne vite en merveilleuse ironie. Et Monroe Stahr, l’image de la réussite et de l’intelligence créatrice, avec  « Le dernier nabab ». .  Tous les  êtres, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, qui traversent ce roman  restent frais, sensibles, vrais, et forment le meilleur tableau social  qu’n ait jamais eu du Hollywood- grande- époque, celui de Wells ou d’Howard Hawks et des majors au sommet de leur pouvoir créatif.  Là il décrit l’homme d’action qu’il aurait aimé être. Sa mort, le 20 décembre 1940, interrompt son dernier roman, mais les notes qu’il laisse dans le tiroir de son bureau  permettent de savoir comment il aurait achevé ce roman.  Enfin pour connaitre l’homme des dernières années  il suffit d’ouvrir  le Folio intitulé « la fêlure » .  Sa gravité, sa maturité, sa justesse, tout y est .je recommande vraiment tout ce qui a trait au cinema. »le dernier nabab » reste un joyau ultime. et le film de Kazan, avec de Niro, tout à fait passionnant

                                                ***

 « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau.Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Elles sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle. Mais elles demeurent toujours des blessures »

(Citation de Dick dans Tendre est la nuit de Francis Scott Fitzgerald).

28 commentaires sur “Scott Fitzgeral:la grâce et la destruction

  1. Étrange, cette impossibilité de lire jusqu’au bout quoique ce soit de ce charmant garçon. Je n’ai jamais accroché.
    Mystère …
    Tout le contraire pour Drieu et son feu follet …le lecteur est un être imprévisible, plus encore que l’auteur.

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  2. Cher Paul Edel,
    Je me sens visé par cette pique contre les « charmants visiteurs » qui postent leurs commentaires sur vos critiques sur la RdL! Je l’ai fait par routine et par facilité, plusieurs tentatives de commenter sur votre blog s’étant soldées par des échecs. On va voir si celle-ci réussit. En revanche, je ne me sens pas du tout concerné par votre remarque sur les nouvelles, n’en ayant lu aucune et n’en parlant pas du tout dans mon modeste petit texte. Je n’ai lu de Fitzgerald que Gatsby et Tendre est la Nuit. J’ai abandonné en cours de route « The side of Paradise ». Je reprends ici mon commentaire de la RdL à quelques détails près:

    A « Tender is the Night », j’ai largement préféré Gatsby dont toute la magie tourne autour d’un personnage fascinant et énigmatique, le rôle titre en quelque sorte…
    Dick Diver, Rosemary, Nicole m’ont moyennement intéressé. Aucun n’a suffisamment de profondeur pour emporter le lecteur. Fitzgerald s’est dispersé. Il a éclaté le noyau du roman en trois personnages. Dick est le plus central mais il ne lui a pas donné assez d’épaisseur et de complexité.
    Et puis l’ histoire nage dans un tel océan de fric qu’on a un peu la nausée. Ce milieu des américains riches (et accessoirement de quelques anglais) vivant en Europe et spécialement entre Paris et la Côte d’Azur dans les années vingt est une curiosité anthropologique. Il faut le lire pour le croire.
    Un aspect que je n’ai vu relevé nulle part m’a frappé: Tender is the Night est le roman du changement de rapport de forces entre les hommes et les femmes, au moins dans certains milieux, après la guerre de 14/18. Rosemary et sa mère, qui vit seule, sont des prototypes de femmes libres qui veulent être indépendantes financièrement et aimer à leur guise. Il est étonnant, quand on pense aux mentalités d’il y a un siècle, que la mère de Rosemary encourage sa fille dans son amour d’un homme marié et père de famille…
    Une autre figure féminine indépendante et virile mérite d’être citée, celle de la sœur de Nicole
    Dick, médecin psychiatre épouse sa patiente Nicole. Au début du roman il est évidemment le dominant du couple… A la fin, Nicole le plaque pour un autre et il va terminer sa vie en looser alcoolique, errant de ville en ville aux Etats Unis.
    Tender is the Night est le roman de l’affirmation de la femme. Pour cela et pour la peinture d’une société disparue avec la crise de 29, il mérite d’être lu. Et aussi pour le style de Fitzgerald of course. Je ne sais pas ce que vaut la traduction française…

    J’aimerais beaucoup avoir votre avis sur la place des femmes dans Tendre est la Nuit. Elle m’a personnellement beaucoup frappée bien que je ne me sente pas particulièrement obsédé par ces questions, contrairement à d’autres. Votre avis sur les traductions françaises m’ intéresserait aussi…
    Merci

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    1. Ce qui m’a frappé dans la place des femmes, c’est dans « tendre est la nuit » avec Rosemary et Nicole, il y a un côté femme-enfant, caprices de celes qui evoluent dan un monde de palaces et savent que le désir des hommes leur permet, dans leur jeunesse, de bcp obtenir.elles ont des ambitions « enfantines ».Oui, « enfantines » serait la définition.il est évident qu’on est dans les années 20 et qu’une phrase de scott page 239 de « tendre est la nuit » ne serait plus écrite aujourd’hui:  » il décida de laisser parler baby à sa place,comme on permet souvent aux femmes de discuter des problèmes dont la solution ne leur appartient pas. » en même temps, il montre certaines femmes comme « rompues aux affaires » et froidement calculatrices,mais dans la sphère privée…

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      1. Au début du roman, Rosemary et Nicole sont des enfants aux critères de l’époque, mais elles mûrissent vite et s’affirment radicalement face aux hommes. Rosemary’s mother et surtout la sœur de Nicole sont totalement indépendantes. Bien des phrases de Fitzgerald et d’autres de la même époque (et que dire de Balzac!) ne pourraient plus être écrites aujourd’hui, mais certains voyaient plus loin que d’autres.

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  3. Étrange ces charmants visiteurs qui viennent lire sur mon blog et répondent ce qu’ils en pensent sur la RDL……….> porta documenti

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  4. Il est étrange d’ouvrir un agora et d’installer des portiques de contrôle ;
    Quel danger y a t il de laisser s’exprimer l’opinion des bac + 15 ?

    Les magistrats dorment sur leur hermine sale ….

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  5. On ne rode pas ! ….
    On promène dans cette vie magnifique où la liberté se formate trop vite au gré des religieux de toute espèce !

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  6. Ce qui me choque profondément, à propos de Fitzgerald, Proust, et alliés, c’est l’acceptation tacite de tous les littéraires contemporains amoureux de leur romanesque passion, de déconnecter l’auteur de sa propre vie facile.

    Ces écrivains sont des feignasses ne travaillant guère pour gagner leur vie, parasites d’une société morte. Ils pèsent pour moi beaucoup moi qu’un médecin, un sapeur pompier, un flic de Seine Saint Denis.

    Tout est politique ! Blabla littéraires compris ….

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  7. Que pèse l’oeuvre entière d’un auteur occidental, humain pontifiant, personne bien nourrie, narcissique à souhait, mondialement honoré, face à l’évidence de son impuissance à sauver des humains en masse, hommes femmes enfants énarques, crevant de faim de génération en génération ?

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  8. AHHH!!!LES ECRITURES THERAPEUTIQUES…quelle scie! avec Moix et Duroy cette année..
    qu’on nous débarrasse de ces écritures thérapeutiques . qui pullulent depuis 201O- ah attendrir.. pleurnicher en public..se saouler de mots avec de sois disant sévices.. souvent imaginés, amplifiés ahh .le thème du môme persécuté.. ça marche à tous les coups..
    Les rentrées littéraire de septembre sont encombrées désormais de récits d’enfance où la douleur s’étale se se met en spectacle. confidences ravageuses, parfois si outrancières ou truquées que les parents ou frères qui survivent se révoltent.. . une enfance transformée en prison,pavillon de banlieue devenu camp de travail. cercle familial devenu salle de torture parents- bourreaux.. tout le monde auteur- et- lecteur se roulent dans la douleur.. c’est presque mystique. Bien sûr, on pense à la réponse d’Hemingway à un journaliste qui lui avait demandé : « Que faut-il pour être un grand écrivain ? – Avoir eu une enfance malheureuse. » mais de là à transformer la littérature en cri de douleur, en hôpital pour grand traumatisés évidement dans « telerama » radio catho..4 pages serrées d entretien avec Lionel Duroy et ses traumas d’enfance » avec des perles du genre:  » j’ai souvent éprouvé de la honte d’être un homme..je me suis mis à trembler à l ‘idée de faire l’amour,tant l’agressivité physique de l’acte sexuel m’est devenue difficilement supportable. » et bla bl bla avec refrain féministe.. littérature devenu la clinique de gémissants qui veulent qu’on les plaigne et surtout qu’on les achète.

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  9. Relire le vieux, c’est la quasi certitude d’échapper à l’ennui de feuilleter en vain du papier nouveau, bon pour les toilettes.

    Hélas !…..

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  10. Oui, il existe une espèce de mimésis fondée sur la pleurnicherie qui fait fâcheusement penser au Dix-Huitième siècle, époque de basses-eaux littéraires dont on exceptera Rousseau et Marivaux. Et l’on se demande pourquoi certains s’étonnent que tel ou tel auteur contemporain me tombe des mains…Duroy, Joncour, etc , « tics tics tics! »
    Bien à vous.
    MC

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    1. Dear Mr Court, suis allé voir le Talleyrand de Guitry.
      le diable d’homme est joué avec allure, film malheureusement tout en décors, Valençay en carton-pâte. Peu de moyens après guerre et une « Libération » de Guitry agitée..

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  11. Salut Paul Edel, dans la même veine, d’Arthur Miller, The misfits, dont le slogan que je résumerais « Make it happen! »: ni l’âne de la convention, ni l’éléphant du barnum mais le parti animalier!

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  12. « Aux dernières nouvelles et études sociétales il apparaît que les psychopathes servent encore assez souvent dans les sociétés et entreprises , rencontrant du succès, resultant d’une absence totale de scrupules et de ce don à la manipulation, un perversion ou une pathologie au service du Capital qui vaut bien celle des nazis. »
    (la Tite Bérénice, en RdL »

    Oui, on peut faire plus bête …. comme si ces défauts étaient liés à autre chose que l’humaine condition.

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  13. Oui Phil,vous avez remarqué? Il tient bon, Guitry, ne serait-ce que par son théâtre. Pour autre chose que du carton pate, voir Si Versailles m’était conté, tourné souvent sur les lieux. un oeil attentif peut remarquer le piteux état des menuiseries dans quelques plans . Merci, Gérald Van der Kemp!

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  14. HELAS …..
    La principale qualité du blog prestigieux de Pierre Assouline, remarquable critique de livres sans grand intérêt : l’entrainement des vieux et des vieilles à la vie confinée en EHPAD, bien clos.

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  15. DRAMATURGIE ÉDITORIALE
    Il est des niveaux fort différent dans l’horreur programmée des saisons littéraires !

    Un exemple ?
    -140 millions de livres retournés car invendus partent au pilon parait-il …. Atroce, niveau N !
    -66,6 milliers de lecteurs lisent, déçus, ceux qu’ils ont acheté à des libraires peu scrupuleux … Atroce, niveau N+1 !

    Horrifique, n’est il pas ?

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  16. Sur Scott Fitzgerald, à lire dans « Exercices d’admiration », de Cioran, le texte « Physionomie d’un effondrement. L’expérience pascalienne d’un romancier américain ».

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  17. Dans « la bétonnière à mafiosi » titre invraisemblable d’une nouvelle de Ray Bradbury, un voyageur temporel file aider un coup de main à Fitzgerald pour qu’il puisse terminer « Le dernier nabab ». Ce qui est intéressant, dans ce récit c’est la description d’un Hollywood enterreur de talents dans lesquel Fitzgerald produisit des scenarii de films minables pour gagner sa vie. Ca m’a fait penser à des cinéastes comme Buster Keaton ou Fritz Lang qui y ont aussi perdu leur génie.

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