Anouilh toujours insolent

Je sais ! Pas convenable!! pas du tout « politiquement correct »   d’aimer le théâtre d’Anouilh.
Trop boulevardier, trop pessimiste,trop anarchiste, puis classé à Droite par toute la gauche des années 50 et 6O, surtout depuis « Pauvre bitos » 1956 pièce dans lequel triompha un jeune comédien, Michel Bouquet.. Anouilh  avait écrit un  brillant réquisitoire contre les procès  faits aux « Collabos » après la Libération-  et ce qui   lui valut le mépris de la Gauche de ces années-là malgré le bon accueil  du public lors  des premières représentations .

La presse(moins conformiste et enchainée que la nôtre, actuelle..) se déchaina : «  « un des plus graves échecs d’Anouilh » écrit Morvan Lebesque dans « paris- presse.. « Pièce irritante et quasi insupportable », selon « Combat » », et  « la pire déception, désordre, bouffissure, caricature » écrit Robert Kemp dans « le Monde », et   « œuvre sordide »  dit Lemarchand dans « Le figaro littéraire »  et dans « les lettres françaises, Jacques Lanzmann écrit «  ce n’est plus de la satire, c’est de la boucherie ». On voit la presse de l’époque ne fit pas dans la demi-mesure ni la  nuance !

Il n‘empêche, trois ans plus tard, Anouilh propose une pièce historique, « Becket ou l’honneur de Dieu »  sur un canevas dramatique qui épouse  assez  fidèlement  la chronologie du drame réel trouvé par Anouilh dans le texte de l’historien Augustin Thierry : » Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. »
 
La pièce présentée le 2 octobre 1959 à paris  au théâtre Montparnasse. avec Daniel Ivernel dans le rôle d’Henri II  et Bruno Cremer dans le rôle de Thomas Becket.

. Première réplique : « Alors Thomas Becket, tu es content ? Je suis nu sur ta tombe et tes moines vont venir me battre. Quelle fin, pour notre histoire !Toi pourrissant dans ce tombeau, lardé de coups de dague de mes barons et moi, nu, comme un imbécile, dans les courants d’air, attendant que ces  brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu’on  aurait mieux fait de s’entendre ? »

 C’est une réussite sur un  beau thème. Henri II Plantagenêt, roi normand d’Angleterre, confie à Becket le grand sceau royal qui lui donne tous les pouvoirs.
Mis à la tête de l’église, pour la ramener sous la coupe du roi, il se révèle soudain comme inflexible à la défense des intérêts religieux et se dresse contre son monarque et ami.
Par delà l’honneur du roi ou de Dieu, c’est l’honneur de l’homme que Jean Anouilh met en question dans cette pièce costumée où se cristallisent presque tous ses thèmes de prédilection
A mon sens cette pièce intelligente ,si  élégante, traite d’une longue et vraie amitié entre un roi d’Angleterre, Henri II et son ami  de virées juvéniles Becket. Le lien intime se déchire alors  tourne en affrontement entre pouvoir politique (le roi) et le pouvoir religieux (Becket).. Tout s’achèvera par la mort du favori  devenu archevêque de Canterbury.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/05/260px-Anouilh_1940_2.jpg

Ce qui est intéressant, sur le plan dramaturgique, c’est que Anouilh présente Henri II, le roi d’Angleterre, comme  homme simple,  droit, un peu frustre, qui n’éprouve que des sentiments élémentaires, à l’image  des vigoureux  barons normands autour de lui ;il vit pour la chasse , les femmes, la bonne chère, la grasse blague. Il a des colères violentes et brèves, mais surtout  le labyrinthe des intérêts et intrigues politiques  l’ennuie car il n’y comprend rien.. Au fond, il admire son   compagnon de débauche, Thomas Becket, pour son intelligence politique et son habileté   manœuvrière. Il lui fait tellement confiance  qu’il  le nomme chancelier, et le laisse devenir   le principal responsable de la vie politique du royaume. Erreur.

Becket ,être complexe, susceptible, écorché vif,   exerce bien le pouvoir qui lui est confié ,mais étant saxon, il demeure un allié ambigu envers ce roi normand. Le désir patriotique  d’aider son peuple d’origine subsiste comme un sentiment profond chez lui, d’autant que les saxons ont perdu le pouvoir politique depuis Guillaume -le- Conquérant. Becket n’hésite pas à dire au roi :« L’Angleterre sera faite, mon prince, le jour où les Saxons seront aussi vos fils… »
Le drame éclate quand le Roi décide faire nommer Becket archevêque de Canterbury croyant par cette décision que son pouvoir en sortira renforcé. Il aura ,du mins l’imagine- t-il, le pouvoir temporel ET le pouvoir spirituel. Car son objectif est de dicter ses volontés à l’Eglise d’Angleterre. C’est un très  mauvais calcul.

Becket refuse de devenir le simple homme de paille du roi pour soumettre l’Église. Thomas Becket se métamorphose en « homme de Dieu » .Il représente  « l ‘honneur de Dieu » et non plus celui  du roi. À ce dernier, qui ne le comprend plus, il renvoie son sceau. La métamorphose de Becket est complète. Comme il veut assumer sa nouvelle fonction avec toute l’abnégation possible, il se dépouille de ses biens, de ses domaines, jusqu’à ses riches vêtements. Henri II ne comprend rien   à ce changement  d’attitude .Il a  devant lui un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec  l’authenticité et  sincérité. Il ne reste rien du jeune godelureau paillard, cynique, compagnon de beuverie . Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh.

1959: Daniel Ivernel et Bruno Cremer .

 Même si on reste indifférent au drame religieux, la déchirure humaine et le contexte historique sont si bien dessinés,  qu’n a plaisir à relire ce texte, qui n’est pas épuisé en une seule  lecture.
Scènes admirablement découpées, chaleur d’une amitié masculine, dialogues d’une familiarité percutante, vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable et si délicatement soulignée du saxon Becket trouvant sa vérité dans la source de ses humiliations secrètes, tout ça  est du très grand art. La pièce a fait un triomphe en Angleterre et aux Etats-Unis.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier léger, considéré souvent à la fois  comme un cynique, virtuose, misanthrope, plus habile que profond, jugé parfois comme racoleur- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ?

 Pas grand monde.

  On devrait  pourtant se souvenir que Jean  Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone » (belle pièce) à cette jeanne d’Arc , son « alouette ».. A chaque fois que je la relis, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse et la vraie amitié  entre le roi et son favori,  le ton griffu, narquois, ironique, des insolences, une apreté,  et  toute la palette  de l’ambiguïté d’une amitié. Sous nos yeux  un être qu’on croyait simplement habile, rusé, supergfciel  avec l’âge et les  responsabilités religieuses  se révèle profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre. Celui qui s’était cantonné à rédiger (« sur un coin de table » avait dit le critique et écrivain François-Régis Bastide)  des pièces grinçantes , amères, vindicatives,  , ou des pièces   brillantes ,très « comédies-bavardes-entre-deux guerres-pour-casino-et-stations thermales »  avait soudain pris une autre voie.

Extraits des pièces

« Ah ! Qu’on est bien dans les coulisses, entouré de comédiens ! (…) Quand on met le pied dehors, c’est le désert — et le désordre. La vie est tellement irréelle. D’abord, elle n’a pas de forme : personne n’est sûr de son texte et tout le monde rate toujours son entrée. Il ne faudrait jamais sortir des théâtres ! Ce sont les seuls lieux au monde où l’aventure humaine est au point. »

« Cher Antoine ou l’amour raté »    

      « Oui. Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages, moi y compris.
Vous êtes peut-être ma famille, mes amours, ma véridique histoire.
Oui, mais seulement voilà…
Vous ne me plaisez pas.
Je vous refuse. »   « le voyageur sans bagage » 

« Comprendre… Vous n’avez que ce mot là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.  » « Antigone » 
« Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir ! «  « Antigone »

Billard à 9h et demie avec Böll

Ecrit  en 1957-1958, « Billard um halbzehn »( traduction littérale : « Billard à 9h et demie. »  transformé  en  « les deux sacrements », au Seuil)   est un récit de Heinrich Böll qui se place fin des années cinquante. Il  revient au travers les pensées des différents membres de la même famille, sur cinquante ans d’histoire d’allemande. Depuis l’entre deux guerres   jusqu’aux     années de reconstruction de la ville de Cologne. Ce roman de ce fils d’une famille rhénane catholique,  retrace   le destin emblématique de trois générations d’ architectes  qui ont subi  la naissance du nazisme,  l’exaltation patriotique ,l’enrôlement massif,  puis   l’effondrement  de  l’aventure hitlérienne et la naissance de l‘ère Adenauer.

 Les bombardements massifs anglo-américains ont détruit la majeure partie, des grandes villes allemandes,  notamment Cologne.   Le titre original de ce roman  allemand  paru en 1959 « Billard um Halb Zehn » veut dire   « rendez-vous tous les matins, à neuf heures et demie », quand Robert Fähmel  se rend à » l’Hôtel du Prince Henri »(dans la ville de Cologne ) pour sa partie de billard.

Böll à la fin de sa vie

 Là, pendant deux heures, Robert raconte au jeune Hugo, le liftier de l’hôtel, ses souvenirs, mêlés à ceux des autres membres de sa famille.
On découvre, par une série de flash- back, ces trois générations. Le   vieux Fähmel, Le vieux le grand-père construisit  la magnifique abbaye Saint-Antoine; son fils Robert qui, pendant la guerre, est amené à  la faire sauter, sur l’ordre d’un général fou .Son  petit-fils Joseph, est  désireux,  lui  de reconstruire l’abbaye.  On saisit ainsi l’ironie de l’Histoire.

Prix Nobel 1972,Heinrich Böll, fervent catholique( à la manière rhénane anti nazie)   fut très marqué par d ses lectures de Bernanos. Il se fit d’abord connaitre   en qualité de représentant  de la  « littérature des ruines », qui raconte la misère de l’après- guerre.

C’est  sans doute ce romancier  qui a le mieux décrit cette détresse  dans les villes allemandes rasées : enfants qui volent du charbon, femmes emmitouflées qui  dégagent les tas de pierre écroulées, anciens combattants de la Wehrmacht déboussolés, populations affamées, jeunes démobilisés qui  errent traumatisés par ce qu’ils ont vu sur le front de l‘Est, veuves de guerre sans argent.Ces  victimes sont décrits avec un réalisme compassionnel  dans ses premières œuvres . Je signale un recueil de nouvelles particulièrement réussi et autobiographique : « la mort de Lohengrin » 1957, qui reste stupéfiant de vérité dans l’ ambiance  de survie anarchique   des  soldats ,et pour l’ambiance  dans les hôpitaux. Le dégout moral,  le gâchis, les souvenirs  poignants des années de lycée avant l’enrôlement  dans les casernes, sont exprimés avec un attachement pour les situations concrètes   de chaque personnage. On notera, comme toujours chez Böll  ses portraits de femmes.

la ville de Cologne détruite en 1945

 Entre 1954 et 1961, et il est donc  romancier chroniqueur  du « retour au pays » et ses désillusions. Rescapés  traumatisés,  des veuves , des orphelins, des ménages désunis, et de quelques personnages qui n’ont que leur humble foi catholique pour boussole dans le désarroi général..

 C’est à partir de 1961, et ces « Deux sacrements »  qu’il développe un  art fait d’ironie coupante, et d’un humour  acide, qui cache une indignation de moraliste face aux anciens nazis reconvertis en bourgeoisie affairiste.

Cette indignation  va s’affirmer au fil des ans  avec  une virulence grandissante pour brocarder   l’Allemagne de l’Ouest, la république fédérale de Bonn obsédée de réarmement, opulente, inhumaine, oublieuse, philistine. Pour apprécier  ce mélange  d’ironie rageuse et de révolte contre la bourgeoise nouvelle il faut lire « la grimace »  de 1964. C’est  le portrait d’un clown qui ne fait plus  rire personne. Dans ce roman  aux dialogues amers, il attaque l’Eglise qui  défend et bénit les affairistes et oublie les classes populaires. Il s’en prend au conformisme  catholique, à l’étouffoir moral qui vient de Bonn ou de la CDU bavaroise .Son   clown finit  dans l’alcool.

 Mais cet art de satiriste contestataire culmine avec un récit virulent  d’abord publié dans « der spiegel » (1974), « L’honneur perdu de Katharina Blum » sous-titre : »Comment peut naitre la violence  et où elle peut conduire ». Böll s’attaque à la presse Springer et au journal « Bild », et   à  un journalisme sensationnaliste. En racontant avec une redoutable précision documentaire comment  une jeune femme, victime d’une campagne de presse diffamatoire, est poussée au meurtre. Böll s’inspire d’un fait divers bien réel. Il s’en prend directement à la presse Springer, si influente, à ses méthodes  brutales, ce qui témoigne d’un courage certain. Il    se rapproche alors   de la Gauche anti -libérale, et prend la défense du Groupe Baader-Meinhof. Il  fustige   les déchaînements médiatiques dans ces années 70 qui prennent une allure de meute contre l’aile gauche  .Il  manifeste contre la guerre du Viet Nam, accueille chez lui le réfugié  Soljenitsyne .Il devient la  figure intellectuelle  éminente  de l’Opposition en RFA ..Celui à qui on reprochait  une  veine « misérabiliste » (« ou une odeur de buanderie ») dans ses textes des années 50  devient  un ardent polémiste  dans les journaux allemands. Il s’en  prend   à la fois à la société de consommation,  aux évêques soutiens d’un ordre bourgeois bien oublieux du passé proche.

Böll avec Günter Grass

Le romancier prend alors un ton distancé (influence de Brecht ? du Nouveau Roman français ? ..)   le très fouillé «  Portrait avec dame » (1971) .  Immense  succès en librairie.

 Cette fresque au caractère quasi-épique, le  met au centre une femme allemande, Léni Gruyten, dont la moindre des actions semble influer de manière drastique sur la vie des gens qui l’entourent, notamment quand elle prend la tête d’une coalition des sous-locataires contre les propriétaires qui cherchent  à rentabiliser leurs biens.  « j’ai tenté, a déclaré Böll, de décrire le destin d’une femme qui a vécu et assumé le fardeau de cette histoire allemande entre 1922 et 1970 »  Voici, avec deux extraits, le ton persifleur de Böll :

»Je vous le dis, moi qui ai pu observer la chose comme jeune fille pendant la première guerre mondiale puis comme femme mûre pendant la seconde, toute permission est une épreuve aussi terrible pour l’homme que pour la femme. Personne n’ignore ce que le permissionnaire et son épouse vont faire – c’est chaque fois une sorte de nuit de noces publique – et chez nous au village les gens que le tact n’étouffe guère – tout comme ceux de la ville d’ailleurs – ne se privent jamais d’allusions plus ou moins délicates… »
    « Nous n’avons pas lieu ici de rendre hommage à l’Etat en tant que dispensateur de funérailles, mais ce que nous pouvons dire, car le fait est historiquement incontesté et scientifiquement démontrable, c’est que les enterrements étaient fort nombreux, donc les couronnes très recherchées tant par les autorités que les particuliers et qu’enfin Pelzer avait réussi à faire attribuer à son atelier de couronnes le statut d’entreprise indispensable à l’effort de guerre. Or plus cette guerre progressait, autrement dit, plus elle durait (l’attention étant tout particulièrement attirée sur la relation entre progrès et durée) et plus se procurer des couronnes devenait difficile. »

Ce portrait de femme est également le point de départ d’une foule d’intrigues secondaires qui au final occupent une importante partie du roman et l’enrichissent .

Sur le plan stylistique  Böll adopte une certaine objectivité documentaire  en multipliant les témoignages sur la vie et la personne de Léni. Ce tableau de société de l’Allemagne de la fin de la première à la fin de la seconde Grande Guerre se compose comme une mosaïque d’individus emblématiques : Lotte Hoyser, Pelzer, le père Gruyten, Margret , tous magnifiquement  présentés.

Grace à cette composition savante s’installe aussi la question :qui est, au fond, cette femme  montrée par tant de points de vue différents ?
L‘habileté du romancier est de ne pas conclure. Ni sur les amours, ni sur les actions quotidiennes de cette « Dame » . Les fragments en apparence disparates finissent par  former  une histoire dont le sens  apparaît. Ce qu’on note, outre la complexité, c’est  la richesse psychologique de cette photo de groupe. Bien sûr, il y a quelques longueurs et des enlisements dans trop de détails,  mais l’ensemble tient la distance .

 Le cinéma, en prenant le relais,   adaptant ce « portrait de groupe avec dame » et «l’ honneur perdu de Katharina  Blum » n’a pas toujours  traduit fidèlement l’ironie sèche de Böll ni sa révolte  viscérale des années   consommation   70-80, ni sa compassion bernanosienne. Le cinéma a aplani et arasé la vigueur böllienne.

Ce   catholique, fils d’ébéniste,  restera jusqu’à sa mort  le 16 juillet 1985 un révolté, se moquant  du grand Parti de Droite, les  chrétiens-démocrates (la CDU d’Adenauer)avec une obstination qui en fera   la bête noire  de cette Droite allemande arrogante  avec ses  nouveaux  notables.      

  Mais revenons à « Billard à 9 heures et demie », ces « deux sacrements » traduits  publiés au Seuil, -en  1959.  Ce réjouissant roman si   satirique ,mon préferé, est le plus corrosif.

 Que sont- ces deux sacrements ?  Les Fähmel ont toujours été  partisans du »  sacrement de l’agneau. », c’est-à-dire de l’amour du prochain ,de la charité au sens catholique, contre les adorateurs de la violence et de la barbarie, ce   « sacrement du buffle » dans le livre qui fait référence aux nazis..  Sacrement  du buffle,  versant noir, brutal cynique .Cette division entre « buffles » et agneaux » permet  à l’écrivain moraliste  de marquer   la frontière entre  bourreaux et  victimes,  division qui, rappelons-le  , a  marqué la  propre famille de l’auteur. Son frère   fut clairement nazi. C’est donc  avec une logique implacable, un sens de la dérision, et un humour plein de nuances  – si savoureux-  que  Böll raconte comment  ,dans une famille d’architectes , un fils est obligé de  pulvériser  sur ordre militaire, l’abbaye de son grand-père…La traduction  est excellente.

 Ce roman surprit. Il fit de Böll l’écrivain phare de la renaissance d’une littérature démocratique d’après-guerre, avec, bien sûr,  Günter Grass et Siegfried Lenz. Pour qui veut comprendre l’Allemagne des années 5O, ce livre est un incontournable.

Les désarrois politiques de Pavese

« La maison sur les collines »  est un des récits les plus dérangeants de Pavese. Ecrit en 1948,il est accolé  à un autre récit »La prison », écrit en 1938, publié   en 1949 sous les titre général « Avant que le coq chante ».

 Ce titre général  fait allusion au reniement Saint-Pierre face à Jésus.  Quand on découvre en première lecture « la Maison sur les collines »  on voit effectivement que le thème de la trahison est au cœur du récit-confession .Celui qui parle, raconte et se  confesse, c’est Corrado, petit professeur d’un  lycée de Turin, célibataire, qui fuit les bombardements de Turin dans les années 43-45.

Cesare Pavese

Nous suivons, saison après saison, ses réactions face  à la guerre civile , à l’ effondrement de Mussolini et la  répression allemande  contre les   partisans dans les collines du Piémont.   les bombardements Alliés sur Turin  s’intensifient en Mai 44..

Corrado, par étapes successives esquive tout danger,  s’isole dans ses souvenirs   d’ enfance dans les collines pour oublier et même  nier cette guerre. Il  se  planque   donc dans  l’un de ces villages,  hébergé par deux  bourgeoises,  une fille et sa mère. Le texte  livre propose  une auto -analyse,  de l’impuissance, de la solitude d’un petit bourgeois qui veut, au contraire du héros  sartrien, se « dégager » de l‘Histoire quand elle devient périlleuse et sanglante.C’est aussi un chant à la Nature maternante et protectrice.

, Pavese met à jour  le  fonctionnement psychique d’un individu  qui rejette l’idée d’une conscience pleine,  ouverte  à un choix morale digne. Corrado  régresse et s’encoconne dans une enfance paysanne, mythifiée, idéalisée qui devient un écran  pour refuser la réalité  . Corrado introduit  une totale distorsion  entre le vécu et sa compréhension. La Maison sur les collines (La Casa in collina, ) pose   de manière cruelle la question de l’engagement et de la responsabilité en analysant  un anti- héros  qui s’aveugle par lâcheté. Lucide, à la toute fin du livre ,il   ne cache jamais sa peur: » Il y a des jours, dans ces campagnes nues, où, en marchant, il m’arrive de tressaillir :un tronc desséché, un nœud d’herbes, un flanc de roche ressemblent subitement à des corps étendus. »

 Pendant les trois quarts du roman Corrado   s’accommode  de la guerre du feu. Turin flambe le soir dans la nuit et vu de son hébergement dans une campagne tranquille   Chez lui, c’est un spectacle. La bataille plus acharnée en 44    entre allemands, chemises noires, et partisans,  ne le sort pas d’une torpeur morale  confortable . Il fuit  la réalité en zig zags  comme le lièvre fuit les chasseurs dans les champs.

Chez Corrado dominent refoulement, indécision, repli asocial, angoisses et   fuite, troubles et complexes devant la Femme… Car  cette figure de l’intellectuel – replié sur   lui- même-   est attirée par son exact contraire : une fille-mère vaillante , Cate,  lucide,  vive, spontanée, courageuse,  se débattant dans la misère. Elle   subit l’oppression à un double titre, en tant que fille-mère   et en tant qu’ issue  d’une classe   pauvre dont elle ne s’échappera pas. Corrado ,qui a eu une  brève liaison avec elle, est hanté par la paternité. Qui est le père de cet enfant ?  se demande-t-il  avec obstination, avec  l’espoir  que Cate lui accorde paternité et sans doute mariage .Mais elle répondra jamais à cette question. Corrado décide alors  d’assumer le rôle  en éduquant le jeune garçon. Une fois de plus est   posé  en filigrane le problème sexuel  de l’impuissance , du mariage impossible,   de la paternité  refusée  qui traverse son œuvre  et sa correspondance.

Ce qui frappe dans ces éternels aller-retours entre Turin et la colline , c’est que  la campagne, si merveilleusement décrite,  demeure le point fixe, la stabilité, le refuge édenique  d’une conscience déchirée. La solitude du personnage  est d’autant plus grande  que   sa culture livresque  ses diplômes  universitaires, ses soucis de professeur le coupent   de la part vive  de ces paysans ou petits bourgeois. La métamorphose  des saisons, et les errances  champêtres,  sont  le meilleur du livre. Ce refuge mythique vers un passé pastoral, on le  retrouve chez Pasolini, qui ne cesse dans ses premiers recueils de poésie de  regretter son Frioul natal face à la  naissante société de consommation et  d’industrialisation.  La lente évolution  du narrateur  est racontée subtilement. A mesure que la guerre civile et les bombardements sur Turin  s’intensifient, la bulle de confort et d’idéalisation de Corrado se  fragilise. Jusqu’à éclater. Dans le  chapitre  XXII (qui choqua la presse italienne de l’époque) Corrado s’identifie aux morts fascistes  avec une violence  qui est à la mesure de sa culpabilité. Mais le scandale est aussi  dans le refus de Pavese  de donner à son roman une conclusion  claire, édifiante, sur des lendemains qui chantent. :« Je m’aperçois que j’ai vécu dans un simple et long isolement, en de futile vacances ,à la manière  d’un gosse.. »

Partisans dans les collines

Et plus loin,  tandis que réfugié chez  ses parents qui  préparent des  conserves, Corrado précise : «  Il m‘arrive d’imaginer que des représailles, un caprice, un destin ,foudroient cette maison pour ne laisser que quatre murs éventrés et noircis. C’est déjà arrivé à beaucoup de gens .Que ferait on père, que diraient les femmes ? Leur point de vue, c’est : « ils pourraient quand même s’arrêter », et pour eux les guérillas, la guerre tout entière, c’est des disputes de gosse, comme celles  qui autrefois suivaient les fêtes du saint du pays autrefois.»

***  

 Le plus étonnant c’est que –presque en même temps-  Pavese  rédigera « le camarade », entre octobre et décembre 1946, Pavese  propose un petit roman de formation sur un tout autre versant ,beaucoup plus positif, c’est  l’autre volet de l’engagement politique  communiste. Son personnage principal, Pablo est l’anti Corrado .

Pablo ,avec  sa guitare,   quitte la ville de Turin pour Rome. Turin est clairement  nommée  –la « ville de toutes les trahisons ». Arrivé à Rome,  Pablo  déclare : cette ville « où tout, les gens, les maisons, le vin clair tout entre en moi pour me refaire ». La construction du héros positif   est affirmé .Engagement à Gauche, passion et amour. Ces deux brefs romans, en parallèle, prouvent bien que  toujours Pavese joue sur  les deux registres du subjectif et du social. Balance instable.  Cela montre aussi  une  hésitation politique  jamais résolue chez l’auteur  .La révélation du « carnet secret « en 1990, 30 feulles publis dans « La Stampa »  le confirmera.. ô combien.. quand Pavese manifeste  son désir  de se préserver de la politique.  Donc   les  lignes interprétatives  restent ouvertes chez Pavese.


Pas mal de journalistes et intellectuels de l’époque ont interprété « La maison dans les collines »   comme un  aveu de flottement idéologique et psychologique. D’autant  que la comptabilité de faiblesses  s’étale aussi, avec une dose de masochisme, dans  son journal intime « Métier de vivre, ». Le suicide dans une chambre d’hôtel  et la publication posthume du journal sont apparus, pour ses  lecteurs critiques, comme  une confirmation  de ces failles.

Les collines aujourd’hui

Extrait :

«Autrefois on disait déjà la colline comme on aurait dit la mer ou la forêt. J’y allais le soir, quittant la ville qui s’obscurcissait, et, pour moi, ce n’était pas un endroit comme un autre, mais un aspect des choses, une façon de vivre. Par exemple, je ne voyais aucune différence entre ces collines et les anciennes, où je jouais enfant, où je vis à présent : toujours sur un terrain accident et tortueux, cultivé et sauvage, toujours des routes, des fermes, des ravines. J’y montais le soir pour éviter le sursaut des alertes : les chemins fourmillaient de gens, de pauvres gens que l’on évacuait pour qu’ils dorment au besoin dans les prés, en emportant un matelas sur leur vélo ou sur leur dos, criaillant et discutant, indociles, crédules, amusés.»

Ce sont les premières lignes  qui ouvrent le texte de Pavese  « La maison dans les collines »

traduction de Nino Frank ,révisée par Mario Fusco.

Le Sursis,le meilleur roman de Sartre?

Beaucoup de critiques littéraires ont décidé  que Sartre était  un médiocre romancier.

A voir. Relisons donc  « Le sursis ».

C’est le deuxième volume des « Chemins de la liberté ».Il vient après « L’âge de raison » dans lequel l’action se déroulait le 13 juin 1938. Et c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre avait travaillé dessus, donc, son écriture était quasi contemporaine des événements qu’il rapporte. Le pacte germano-soviétique intervenant le 23 aout 39, Sartre -avec  la majorité des français- pressent que la guerre ne sera pas évitée.

A cette époque Sartre a déjà écrit, à chaud,  dix chapitres de « l’âge de raison ».Le 3O décembre 1939, les éditions Gallimard annoncent la publication de ce premier volume pour 1940.
L’action se passe du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur la sortie de l’avion de Daladier, et stupéfait de voir accourir enthousiastes des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et il murmure « les cons ! ».

Depuis son baraquement au service météo, le soldat Sartre confie à Simone de Beauvoir qu’il a décidé de ne publier les deux premiers romans de sa trilogie qu’ensemble pour monter la cohérence du projet. On sait par exemple » qu’il a décidé de modifier la trajectoire du personnage communiste Brunet , le rapprochant de Mathieu,  professeur comme Sartre.
Comme Honoré de Balzac, dans sa trilogie, Sartre reprend d’un volume à l’autre, les mêmes personnages. Mais la  grande originalité, dans « le sursis » c’est la multiplication des visions. Le simultanéisme.

 La narration simultanéiste consiste à  multiplier  les récits du roman dans un mouvement central, pour souligner le caractère collectif du sujet. Une  scène  commencée, par exemple, gare de l‘Est à paris   fait écho  avec une autre qui se déroule ,au même moment,  à Marseille, une troisième à Angoulême . l’action progresse ,fragmentée,  découpée en mosaïque , pour donner le sentiment qu’une nation entière, saisie  dans la nasse de la mobilisation, soumet  chaque personnage   à une réaction individuelle qui souvent, exprime sa classe sociale,ais pas touours. Le procédé simultanéiste, (emprunté au Dos Passos de « Manhattan Transfer »)   fait  exploser le schéma classique d’un narrateur central.

Sartre mobilisé

 Désormais ,pour Sartre, le roman  balaie l’ histoire de tout en peuple en prenant ds personnages  emblématiques dans divers lieux dans des couches sociales différentes. Emblématiques, mais pas  schématiques. Sartre laisse une liberté inattendue à chacun d’eux, avec son caractère et  se débattant dans ses contradictions. Mathieu, l’intellectel, sent tout au long du livre qu’il est séparé de la classe populaire et en souffre..Le voici dans un train ,sldt au miliu d’autres soldats : » »le serrurier et le typo sortrent des buteilles de leurs usettes ;le serrurier but au gouot et tendis sn litrevilonise :

-Un coup d picrate ?-Pas tout de suite.

-Tu sais pas ce qui est bon. »

Ils se turent, accablés de chaleur. Le serrurier gonfla ses joues et soupira doucement, le représentant alluma une High Life. Mathieu pensait »ils ne m’aiment pas, ils me trouvent fier. » Pourtant il se sentait attiré par eux, même par les dormeurs ,même par le représentant :ils bâillaient, ils dormaient, ils jouaient aux cartes, le roulis ballottait leurs têtes vides mais ils avaient un destin ,comme les rois, comme les morts. »

 Cette solitude et cette coupure de l’intellectuel devant les couches populaires hantera Sartre jusqu’à sa mort et marquera son tardif  et énorme Flaubert, «L’ idiot de la famille ».

 Stylistiquement, Sartre  emprunte  beaucoup à la technique du montage  cinématographique parallèle. On plonge  dans les foules soumises aux  décisions d’hommes politiques montrés  souvent comme  d’inconsistantes marionnettes. Il « zoome » sur quelques hommes et quelques femmes, les abandonne, les reprend, les sonde, tripatouille en bon existentialiste  leurs muscles et leur cerveau   non pas paisiblement et avec distance humaniste  mais avc un acharnement  amer.

 Le deus ex machina qui fait avancer l’action , c’est la TSF .  Ce qui permet de mettre en évidence  les effets de la  psychologie  de masse    sur une nation entière. Ici, mobilisation, explications,  propagande patriotique,  rôle et propagation des rumeurs incontrôlables dans les ateliers, en famille, dans les cafés, et la coupure bourgeoisie-classe ouvrière,homme-femmes omniprésente.

« Le sursis » est une réussite  dans ses   ruptures, ses sauts,  passages d’un lieu à un autre sans jamais que la narration s’enlise ou s’effilcohe.il y a là une grande maitrise.  Le roman  montre le collectif d’une nation en multipliant les facettes et les perspectives.. Bourgeois, intellectuels, ouvriers, antimilitaristes ou va-t’en guerre,  journalistes ou  marginaux, père de famille ou aventuriers, tout y est.  Sartre ne cache pas que  le rôle des femmes  est marqué  par  un manque de  culture politique et un manque d’influence – on les écoute peu, trait de l’époque. Le machisme règne.

Il reste  évident que  l’intellectuel Mathieu est  visiblement  le porte- parole des positions politiques et philosophiques sartriennes, surtout  quand on compare les lettres de Sartre à Simone de Beauvoir, à l’époque.

Daladier et Hitler pendant les accords de Munich





Avec plus de 20 personnages qui se heurtent, se répondent. Visible jubilation du montage rapide, enchainé, alterné, avec des parallélismes entre les actions, pensées intimes , situations, monologues intérieurs, visions kaléidoscopiques, temps individuels percutant le temps collectif,  personnages historiques vus dans les actualités, réactions des  anonymes aux « nouvelles » à la TSF. On passe d’un train de mobilisés pris de frousse face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement d’une conscience politique » malheureuse ». On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel, à une scène courtelinesque de commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert. On passe  d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains. Les  juifs Weiss et Shalom, par exemple, se déclarent pour la guerre contre les Allemands. D’autres se soumettent  par la discipline du Parti Selon un communiste, il y a l’assurance que, quoi qu’il arrive, l’URSS est avec eux. Pour l’un, la guerre  ou  la paix, ça ne changera rien : toujours exploité ! Pour un autre, la guerre mènera soit au fascisme, en cas de victoire allemande, soit au bolchevisme, en cas de victoire française. Il y a une foule de  personnages qui ne saisissent point les événements .

 D’autres tentent  d’expliquer les causes de la crise : « Notre grande erreur  nous l’avions faite en 1936, lors de la remilitarisation de la zone rhénane. Il fallait envoyer dix divisions là-bas. Si nous avions montré les dents, les officiers allemands avaient leur ordre de repli dans leur poche. Mais Sarraut attendait le bon plaisir du Front populaire et le Front populaire préférait donner nos armes aux communistes espagnols ».

 Sartre met en évidence  l’importance de la  radio .Ce sont les bulletins d’information qui   font avancer  le roman.
 La réussite narrative de Sartre, c’est que, dans cet éventail sociologique si large ,  tout  reste étonnamment clair.
On a les informations brutes manifs du coin de la rue et pensées disséminées, œil-camera, citations, collages surréalistes s’insèrent d’une manière cohérente et virtuose pour donner une photo ahurissante de cet avant-guerre.. il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques (la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand) .on reconnait aussi les  thématiques obsessionnelles  de Sartre.  Il  multiplie les scènes où la chair est visqueuse, molle, blanchâtre, en trop. Nous retrouvons l’analyse phénoménologique de Roquentin devant une racine d’arbre dans « la Nausée », et cette notion de » contingence » (répondre à la question « qu’est-ce que je suis venu foutre sur terre !.. » tel qu’il ‘exprime dans ses lettres et dans le tardif et bref opus de  « Les mots » ce qu’il ressent depuis l’enfance… La matière inerte enrobe tout, la Nature chantée par les romantiques est un piège, mais aussi la chair des hommes et des femmes  ressemblent à un énorme machin en trop. Une absurdité molle, asphyxiante de la Matière partout affole Mathieu…

 »Quelqu’un avait couché là. les couvertures se tordaient en corde, la taie d’oreiller était sale et froissée, de miettes de croissant jonchaient le drap. Quelqu’un :moi. Il pensait : c’est moi qui ai couché là. Moi le 15 juillet, pour la dernière fois Mais il regardait le lit avec dégout :son ancien sommeil s’était refroidi dans les draps, à présent c’était le sommeil d’un autre. Je ne dormirai pas ici. Il se détourna et pénétra dans le bureau :son dégoût persista.  Un verre sale sur la cheminée Sur la table, près du crabe de bronze, une cigarette brisée : un foisonnement de crins secs  s’en échappait. Quand est-ce que  j’ai    cassé cette cigarette ? Il lui pressa sur le  ventre et sentit sous ses doigts un crissement de feuilles mortes. »

   Ce sentiment  philosophique si sartrien  de patauger et de s’engluer    dans un chaos de matière  se redouble ici   d’un sentiment historique absurde puisque cette mobilisation aurait pu être évitée avec un autre personnel politique et d’autres décisions des nations européennes.   On découvre   un peuple estourbi par la nouvelle, et  obsédé par la répétition historique, se souvenant de la proche boucherie de 14-18.Ici la nausée est à la fois physique, politique, métaphysique,  vertigineuse.  Les hommes avachis, en sueur s’engueulent. 

»Charles se sentait  sale à l’intérieur, un paquet de boyaux collants et mouillés : quelle honte. »

Les  hommes dans un train  sont comparées à des insectes ; au milieu de cette foule indifférenciée, apparait, parfois, une femme, « belle comme une star de cinéma »  au milieu des vareuses militaires poisseuses. On note l‘opaque, passive et épuisée présentation   des accouplements : sexe, étreintes moites et   corps  graisseux  dans l’orgasme  sur des matelas affaissés comme s’ils venaient tous d’un bordel miteux..  Sartre met en évidence  les regards sournois, les visages durs, les méfiances, la guerre  silencieuse des regards, entre fanfarons et paniqués, entre rusés et futurs planqués. Même le catholique Daniel pense : »je suis las d’être cette évaporation sans répit vers le ciel vide ».

 L a lourdeur  des consciences et leur cargaison de vices  encombre   ces   hommes serrés dans des wagons ou des chambrées .La sombre expérience décrite ici mènera sombre constat  de sa pièce  « Huis clos »  …Oui   « l’enfer c’est les autres »  sur un quai de gare,  dans  une chambre d’hôtel avec un couple qui  se défait, comme si ses personnages étaient tous  voués  à « un destin de sang » et tous  devenus « morts en sursis ».

C’est un énorme fleuve  d’angoisse qui coule à ras bord  dans   ce roman. Le livre bruisse  d’une sauvage étrangeté et une brutalité  sociale .chacun  prisonnier dans la cloison hermétique de sa classe. Le  fantôme  de l’improbable solidarité entre intellectuels et ouvriers plane sur toute la trilogie des » chemins de la liberté ». Livre qui  pue la fatigue, l’angoisse de ces journées de septembre 39 avec une étonnante vérité et une cruauté jamais cachée. on y sent la pagaille et   l’impréparation et le découragement  d’un pays. On se demande d’ailleurs ce qu’un  nouveau  Sartre  ferait  actuellement, avec cette technique simultanéiste , pour montrer la diversité et les contradictions  des « gilets jaunes » sur leurs ronds -points.

 Les personnages essaient de se « dépatouiller », je ne trouve pas d’autre mot, avec quelque chose qui est fondamental et unifiant : l’anxiété et l’impuissance. Au fond le narrateur Sartre retrouve la révolte du jeune Antoine Roquentin et sa nausée de prof du Havre, il l’a retrouvé  agrandi et rendue épique et tragique  par  la mobilisation dans le moindre village français. On comprend  la rage et le dépit  de l’intellectuel devant un tel évènement et  son regret que la classe ouvrière européenne et ses leaders n’aient pas renversé pas le cours de l’Histoire.                       Ce qu’a écrit la critique littéraire de l’époque.

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) ont d’abord remarqué les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvre. On retrouve la » nausée » sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre se place dans cette lignée naturaliste. Il y a du roman- reportage, comme dans zola (qu’il pastiche ouvertement dans un passage qui rappelle « la curée »..) il y a des dialogues argotiques et une fascination des convulsions morbides du petit homme anonyme de la rue, façon Céline. Mais s’y ajoute ici des débats entre militants, les communistes et l’autre Gauche. la virulence critique  systématique, du bourgeois français, entre le trône et l’autel, le volontarisme moral de Sartre lui-même



On se demande si le Sartre de cette époque ne traine pas encore on ne sait quel péché originel, quel relent de catholicisme mal compris, en décrivant les couples en sueur sur un lit ahanant dans n ne st trop quelle atmosphère de péché.… il y a entre hommes et femmes une curieuse danse sournoise, pénible. Les « collages » plus ou moins amoureux donnent l’impression que les couples se cramponnent, et s’affrontent dans des draps douteux, nageurs en noyade entre pulsions de désir et hésitations sentimentales..
Pour résumer Sartre, sarcastique, mais aussi rageur amer,  exhibe le carnaval funèbre d’une nation. La grotesque bouffonnerie historique a eu son chroniqueur.
On comprend que  la  publication  de ce  roman en 1945 ait fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et de » les lendemains qui chantent » de  ces années de reconstruction.
                                        ***

Soldat mobilisé en 39

Extraits du « Sursis »

«Un corps énorme, une planète dans un espace à cent millions de dimensions ; les êtres à trois dimensions ne pouvaient même pas l’imaginer. Et, pourtant, chaque dimension était une conscience autonome. Si on essayait de regarder la planète en face, elle s’effondrait en miettes, il ne restait plus que des consciences. Cent millions de consciences libres dont chacune voyait des murs, un bout de cigare rougeoyant, des visages familiers, et construisait sa destinée sous sa propre responsabilité. Et pourtant, si l’on était une de ces consciences, on s’apercevait, à d’imperceptibles changements, qu’on était solidaire d’un gigantesque et invisible polypier.
***

Deuxième extrait.

 Il  est exemplaire de ces  strates  de réalité exprimées dans une même coulée d’écriture. Nous sommes dans un restaurant.
« La guerre ah ! oui, la guerre. Non, non, dit Zézette, pas la radio, je ne veux plus, je ne veux plus y penser. Mais si, un peu de musique, dit Maurice. Chersau, goddb, ch chrrr, mon étoile, informations, les sombreros et mantilles, j’attendrai demandé par Huguette Arnal, par Pierre Ducroc, sa femme et ses deux filles à La Rochelle, par Melle Eliane à Calvi et Jean-Francois Roquette pour sa petite Marie-Madeleine et par un groupe de dactylos de Tulle pour leurs soldats, j’attendrai, le jour et la nuit, reprenez un peu de bouillabaisse, non merci dit Mathieu, la radio crépitait, filait au-dessus des places blanches et mortes, crevait les vitres, entrait en ville dans les étuves sombres(..) Servin avait repoussé son assiette, il lisait la page sportive de Paris-soir, il n’avait pas eu connaissance du décret de mobilisation partielle, il avait été à son travail, il en était revenu pour déjeuner, il y retournerait vers les deux heures ; Lucien Régnier cassait des noix, entre ses paumes , il avait lu les affiches blanches, il pensait :c’est du bluff ; François Destut garçon de laboratoire à l’institut Derien torchait son assiette avec du pain et ne pensait rien, sa femme ne pensait rien, René Malleville, Pierre Charnier ne pensaient rien. Le matin la guerre était un glaçon aigu et coupant dans leur tête et puis elle avait fondu , c’était une petite mare tiède. Ma poupée chérie, le gout épais et sombre du bœuf bourguignon, l’odeur de poisson, le chicot de viande entre deux molaires, les fumées du vin rouge et la chaleur, chaleur ! Chers auditeurs, la France, inébranlable mais pacifique, fait résolument face à son destin. »


..