Les désarrois politiques de Pavese

« La maison sur les collines »  est un des récits les plus dérangeants de Pavese. Ecrit en 1948,il est accolé  à un autre récit »La prison », écrit en 1938, publié   en 1949 sous les titre général « Avant que le coq chante ».

 Ce titre général  fait allusion au reniement Saint-Pierre face à Jésus.  Quand on découvre en première lecture « la Maison sur les collines »  on voit effectivement que le thème de la trahison est au cœur du récit-confession .Celui qui parle, raconte et se  confesse, c’est Corrado, petit professeur d’un  lycée de Turin, célibataire, qui fuit les bombardements de Turin dans les années 43-45.

Cesare Pavese

Nous suivons, saison après saison, ses réactions face  à la guerre civile , à l’ effondrement de Mussolini et la  répression allemande  contre les   partisans dans les collines du Piémont.   les bombardements Alliés sur Turin  s’intensifient en Mai 44..

Corrado, par étapes successives esquive tout danger,  s’isole dans ses souvenirs   d’ enfance dans les collines pour oublier et même  nier cette guerre. Il  se  planque   donc dans  l’un de ces villages,  hébergé par deux  bourgeoises,  une fille et sa mère. Le texte  livre propose  une auto -analyse,  de l’impuissance, de la solitude d’un petit bourgeois qui veut, au contraire du héros  sartrien, se « dégager » de l‘Histoire quand elle devient périlleuse et sanglante.C’est aussi un chant à la Nature maternante et protectrice.

, Pavese met à jour  le  fonctionnement psychique d’un individu  qui rejette l’idée d’une conscience pleine,  ouverte  à un choix morale digne. Corrado  régresse et s’encoconne dans une enfance paysanne, mythifiée, idéalisée qui devient un écran  pour refuser la réalité  . Corrado introduit  une totale distorsion  entre le vécu et sa compréhension. La Maison sur les collines (La Casa in collina, ) pose   de manière cruelle la question de l’engagement et de la responsabilité en analysant  un anti- héros  qui s’aveugle par lâcheté. Lucide, à la toute fin du livre ,il   ne cache jamais sa peur: » Il y a des jours, dans ces campagnes nues, où, en marchant, il m’arrive de tressaillir :un tronc desséché, un nœud d’herbes, un flanc de roche ressemblent subitement à des corps étendus. »

 Pendant les trois quarts du roman Corrado   s’accommode  de la guerre du feu. Turin flambe le soir dans la nuit et vu de son hébergement dans une campagne tranquille   Chez lui, c’est un spectacle. La bataille plus acharnée en 44    entre allemands, chemises noires, et partisans,  ne le sort pas d’une torpeur morale  confortable . Il fuit  la réalité en zig zags  comme le lièvre fuit les chasseurs dans les champs.

Chez Corrado dominent refoulement, indécision, repli asocial, angoisses et   fuite, troubles et complexes devant la Femme… Car  cette figure de l’intellectuel – replié sur   lui- même-   est attirée par son exact contraire : une fille-mère vaillante , Cate,  lucide,  vive, spontanée, courageuse,  se débattant dans la misère. Elle   subit l’oppression à un double titre, en tant que fille-mère   et en tant qu’ issue  d’une classe   pauvre dont elle ne s’échappera pas. Corrado ,qui a eu une  brève liaison avec elle, est hanté par la paternité. Qui est le père de cet enfant ?  se demande-t-il  avec obstination, avec  l’espoir  que Cate lui accorde paternité et sans doute mariage .Mais elle répondra jamais à cette question. Corrado décide alors  d’assumer le rôle  en éduquant le jeune garçon. Une fois de plus est   posé  en filigrane le problème sexuel  de l’impuissance , du mariage impossible,   de la paternité  refusée  qui traverse son œuvre  et sa correspondance.

Ce qui frappe dans ces éternels aller-retours entre Turin et la colline , c’est que  la campagne, si merveilleusement décrite,  demeure le point fixe, la stabilité, le refuge édenique  d’une conscience déchirée. La solitude du personnage  est d’autant plus grande  que   sa culture livresque  ses diplômes  universitaires, ses soucis de professeur le coupent   de la part vive  de ces paysans ou petits bourgeois. La métamorphose  des saisons, et les errances  champêtres,  sont  le meilleur du livre. Ce refuge mythique vers un passé pastoral, on le  retrouve chez Pasolini, qui ne cesse dans ses premiers recueils de poésie de  regretter son Frioul natal face à la  naissante société de consommation et  d’industrialisation.  La lente évolution  du narrateur  est racontée subtilement. A mesure que la guerre civile et les bombardements sur Turin  s’intensifient, la bulle de confort et d’idéalisation de Corrado se  fragilise. Jusqu’à éclater. Dans le  chapitre  XXII (qui choqua la presse italienne de l’époque) Corrado s’identifie aux morts fascistes  avec une violence  qui est à la mesure de sa culpabilité. Mais le scandale est aussi  dans le refus de Pavese  de donner à son roman une conclusion  claire, édifiante, sur des lendemains qui chantent. :« Je m’aperçois que j’ai vécu dans un simple et long isolement, en de futile vacances ,à la manière  d’un gosse.. »

Partisans dans les collines

Et plus loin,  tandis que réfugié chez  ses parents qui  préparent des  conserves, Corrado précise : «  Il m‘arrive d’imaginer que des représailles, un caprice, un destin ,foudroient cette maison pour ne laisser que quatre murs éventrés et noircis. C’est déjà arrivé à beaucoup de gens .Que ferait on père, que diraient les femmes ? Leur point de vue, c’est : « ils pourraient quand même s’arrêter », et pour eux les guérillas, la guerre tout entière, c’est des disputes de gosse, comme celles  qui autrefois suivaient les fêtes du saint du pays autrefois.»

***  

 Le plus étonnant c’est que –presque en même temps-  Pavese  rédigera « le camarade », entre octobre et décembre 1946, Pavese  propose un petit roman de formation sur un tout autre versant ,beaucoup plus positif, c’est  l’autre volet de l’engagement politique  communiste. Son personnage principal, Pablo est l’anti Corrado .

Pablo ,avec  sa guitare,   quitte la ville de Turin pour Rome. Turin est clairement  nommée  –la « ville de toutes les trahisons ». Arrivé à Rome,  Pablo  déclare : cette ville « où tout, les gens, les maisons, le vin clair tout entre en moi pour me refaire ». La construction du héros positif   est affirmé .Engagement à Gauche, passion et amour. Ces deux brefs romans, en parallèle, prouvent bien que  toujours Pavese joue sur  les deux registres du subjectif et du social. Balance instable.  Cela montre aussi  une  hésitation politique  jamais résolue chez l’auteur  .La révélation du « carnet secret « en 1990, 30 feulles publis dans « La Stampa »  le confirmera.. ô combien.. quand Pavese manifeste  son désir  de se préserver de la politique.  Donc   les  lignes interprétatives  restent ouvertes chez Pavese.


Pas mal de journalistes et intellectuels de l’époque ont interprété « La maison dans les collines »   comme un  aveu de flottement idéologique et psychologique. D’autant  que la comptabilité de faiblesses  s’étale aussi, avec une dose de masochisme, dans  son journal intime « Métier de vivre, ». Le suicide dans une chambre d’hôtel  et la publication posthume du journal sont apparus, pour ses  lecteurs critiques, comme  une confirmation  de ces failles.

Les collines aujourd’hui

Extrait :

«Autrefois on disait déjà la colline comme on aurait dit la mer ou la forêt. J’y allais le soir, quittant la ville qui s’obscurcissait, et, pour moi, ce n’était pas un endroit comme un autre, mais un aspect des choses, une façon de vivre. Par exemple, je ne voyais aucune différence entre ces collines et les anciennes, où je jouais enfant, où je vis à présent : toujours sur un terrain accident et tortueux, cultivé et sauvage, toujours des routes, des fermes, des ravines. J’y montais le soir pour éviter le sursaut des alertes : les chemins fourmillaient de gens, de pauvres gens que l’on évacuait pour qu’ils dorment au besoin dans les prés, en emportant un matelas sur leur vélo ou sur leur dos, criaillant et discutant, indociles, crédules, amusés.»

Ce sont les premières lignes  qui ouvrent le texte de Pavese  « La maison dans les collines »

traduction de Nino Frank ,révisée par Mario Fusco.

Le Sursis,le meilleur roman de Sartre?

Beaucoup de critiques littéraires ont décidé  que Sartre était  un médiocre romancier.

A voir. Relisons donc  « Le sursis ».

C’est le deuxième volume des « Chemins de la liberté ».Il vient après « L’âge de raison » dans lequel l’action se déroulait le 13 juin 1938. Et c’est dans les six premiers mois de 1939 que Sartre avait travaillé dessus, donc, son écriture était quasi contemporaine des événements qu’il rapporte. Le pacte germano-soviétique intervenant le 23 aout 39, Sartre -avec  la majorité des français- pressent que la guerre ne sera pas évitée.

A cette époque Sartre a déjà écrit, à chaud,  dix chapitres de « l’âge de raison ».Le 3O décembre 1939, les éditions Gallimard annoncent la publication de ce premier volume pour 1940.
L’action se passe du 23 septembre 1938 au vendredi 30 septembre, date de l’accord imposant à la Tchécoslovaquie la cession du territoire des Sudètes.
Le roman de Sartre se clôt au Bourget, sur la sortie de l’avion de Daladier, et stupéfait de voir accourir enthousiastes des français vers lui, alors qu’il sait qu’il a perdu l’honneur et la partie face à Hitler, et il murmure « les cons ! ».

Depuis son baraquement au service météo, le soldat Sartre confie à Simone de Beauvoir qu’il a décidé de ne publier les deux premiers romans de sa trilogie qu’ensemble pour monter la cohérence du projet. On sait par exemple » qu’il a décidé de modifier la trajectoire du personnage communiste Brunet , le rapprochant de Mathieu,  professeur comme Sartre.
Comme Honoré de Balzac, dans sa trilogie, Sartre reprend d’un volume à l’autre, les mêmes personnages. Mais la  grande originalité, dans « le sursis » c’est la multiplication des visions. Le simultanéisme.

 La narration simultanéiste consiste à  multiplier  les récits du roman dans un mouvement central, pour souligner le caractère collectif du sujet. Une  scène  commencée, par exemple, gare de l‘Est à paris   fait écho  avec une autre qui se déroule ,au même moment,  à Marseille, une troisième à Angoulême . l’action progresse ,fragmentée,  découpée en mosaïque , pour donner le sentiment qu’une nation entière, saisie  dans la nasse de la mobilisation, soumet  chaque personnage   à une réaction individuelle qui souvent, exprime sa classe sociale,ais pas touours. Le procédé simultanéiste, (emprunté au Dos Passos de « Manhattan Transfer »)   fait  exploser le schéma classique d’un narrateur central.

Sartre mobilisé

 Désormais ,pour Sartre, le roman  balaie l’ histoire de tout en peuple en prenant ds personnages  emblématiques dans divers lieux dans des couches sociales différentes. Emblématiques, mais pas  schématiques. Sartre laisse une liberté inattendue à chacun d’eux, avec son caractère et  se débattant dans ses contradictions. Mathieu, l’intellectel, sent tout au long du livre qu’il est séparé de la classe populaire et en souffre..Le voici dans un train ,sldt au miliu d’autres soldats : » »le serrurier et le typo sortrent des buteilles de leurs usettes ;le serrurier but au gouot et tendis sn litrevilonise :

-Un coup d picrate ?-Pas tout de suite.

-Tu sais pas ce qui est bon. »

Ils se turent, accablés de chaleur. Le serrurier gonfla ses joues et soupira doucement, le représentant alluma une High Life. Mathieu pensait »ils ne m’aiment pas, ils me trouvent fier. » Pourtant il se sentait attiré par eux, même par les dormeurs ,même par le représentant :ils bâillaient, ils dormaient, ils jouaient aux cartes, le roulis ballottait leurs têtes vides mais ils avaient un destin ,comme les rois, comme les morts. »

 Cette solitude et cette coupure de l’intellectuel devant les couches populaires hantera Sartre jusqu’à sa mort et marquera son tardif  et énorme Flaubert, «L’ idiot de la famille ».

 Stylistiquement, Sartre  emprunte  beaucoup à la technique du montage  cinématographique parallèle. On plonge  dans les foules soumises aux  décisions d’hommes politiques montrés  souvent comme  d’inconsistantes marionnettes. Il « zoome » sur quelques hommes et quelques femmes, les abandonne, les reprend, les sonde, tripatouille en bon existentialiste  leurs muscles et leur cerveau   non pas paisiblement et avec distance humaniste  mais avc un acharnement  amer.

 Le deus ex machina qui fait avancer l’action , c’est la TSF .  Ce qui permet de mettre en évidence  les effets de la  psychologie  de masse    sur une nation entière. Ici, mobilisation, explications,  propagande patriotique,  rôle et propagation des rumeurs incontrôlables dans les ateliers, en famille, dans les cafés, et la coupure bourgeoisie-classe ouvrière,homme-femmes omniprésente.

« Le sursis » est une réussite  dans ses   ruptures, ses sauts,  passages d’un lieu à un autre sans jamais que la narration s’enlise ou s’effilcohe.il y a là une grande maitrise.  Le roman  montre le collectif d’une nation en multipliant les facettes et les perspectives.. Bourgeois, intellectuels, ouvriers, antimilitaristes ou va-t’en guerre,  journalistes ou  marginaux, père de famille ou aventuriers, tout y est.  Sartre ne cache pas que  le rôle des femmes  est marqué  par  un manque de  culture politique et un manque d’influence – on les écoute peu, trait de l’époque. Le machisme règne.

Il reste  évident que  l’intellectuel Mathieu est  visiblement  le porte- parole des positions politiques et philosophiques sartriennes, surtout  quand on compare les lettres de Sartre à Simone de Beauvoir, à l’époque.

Daladier et Hitler pendant les accords de Munich





Avec plus de 20 personnages qui se heurtent, se répondent. Visible jubilation du montage rapide, enchainé, alterné, avec des parallélismes entre les actions, pensées intimes , situations, monologues intérieurs, visions kaléidoscopiques, temps individuels percutant le temps collectif,  personnages historiques vus dans les actualités, réactions des  anonymes aux « nouvelles » à la TSF. On passe d’un train de mobilisés pris de frousse face à une nuée d’avions peu identifiables à un raisonnement d’une conscience politique » malheureuse ». On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel, à une scène courtelinesque de commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert. On passe  d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains. Les  juifs Weiss et Shalom, par exemple, se déclarent pour la guerre contre les Allemands. D’autres se soumettent  par la discipline du Parti Selon un communiste, il y a l’assurance que, quoi qu’il arrive, l’URSS est avec eux. Pour l’un, la guerre  ou  la paix, ça ne changera rien : toujours exploité ! Pour un autre, la guerre mènera soit au fascisme, en cas de victoire allemande, soit au bolchevisme, en cas de victoire française. Il y a une foule de  personnages qui ne saisissent point les événements .

 D’autres tentent  d’expliquer les causes de la crise : « Notre grande erreur  nous l’avions faite en 1936, lors de la remilitarisation de la zone rhénane. Il fallait envoyer dix divisions là-bas. Si nous avions montré les dents, les officiers allemands avaient leur ordre de repli dans leur poche. Mais Sarraut attendait le bon plaisir du Front populaire et le Front populaire préférait donner nos armes aux communistes espagnols ».

 Sartre met en évidence  l’importance de la  radio .Ce sont les bulletins d’information qui   font avancer  le roman.
 La réussite narrative de Sartre, c’est que, dans cet éventail sociologique si large ,  tout  reste étonnamment clair.
On a les informations brutes manifs du coin de la rue et pensées disséminées, œil-camera, citations, collages surréalistes s’insèrent d’une manière cohérente et virtuose pour donner une photo ahurissante de cet avant-guerre.. il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques (la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand) .on reconnait aussi les  thématiques obsessionnelles  de Sartre.  Il  multiplie les scènes où la chair est visqueuse, molle, blanchâtre, en trop. Nous retrouvons l’analyse phénoménologique de Roquentin devant une racine d’arbre dans « la Nausée », et cette notion de » contingence » (répondre à la question « qu’est-ce que je suis venu foutre sur terre !.. » tel qu’il ‘exprime dans ses lettres et dans le tardif et bref opus de  « Les mots » ce qu’il ressent depuis l’enfance… La matière inerte enrobe tout, la Nature chantée par les romantiques est un piège, mais aussi la chair des hommes et des femmes  ressemblent à un énorme machin en trop. Une absurdité molle, asphyxiante de la Matière partout affole Mathieu…

 »Quelqu’un avait couché là. les couvertures se tordaient en corde, la taie d’oreiller était sale et froissée, de miettes de croissant jonchaient le drap. Quelqu’un :moi. Il pensait : c’est moi qui ai couché là. Moi le 15 juillet, pour la dernière fois Mais il regardait le lit avec dégout :son ancien sommeil s’était refroidi dans les draps, à présent c’était le sommeil d’un autre. Je ne dormirai pas ici. Il se détourna et pénétra dans le bureau :son dégoût persista.  Un verre sale sur la cheminée Sur la table, près du crabe de bronze, une cigarette brisée : un foisonnement de crins secs  s’en échappait. Quand est-ce que  j’ai    cassé cette cigarette ? Il lui pressa sur le  ventre et sentit sous ses doigts un crissement de feuilles mortes. »

   Ce sentiment  philosophique si sartrien  de patauger et de s’engluer    dans un chaos de matière  se redouble ici   d’un sentiment historique absurde puisque cette mobilisation aurait pu être évitée avec un autre personnel politique et d’autres décisions des nations européennes.   On découvre   un peuple estourbi par la nouvelle, et  obsédé par la répétition historique, se souvenant de la proche boucherie de 14-18.Ici la nausée est à la fois physique, politique, métaphysique,  vertigineuse.  Les hommes avachis, en sueur s’engueulent. 

»Charles se sentait  sale à l’intérieur, un paquet de boyaux collants et mouillés : quelle honte. »

Les  hommes dans un train  sont comparées à des insectes ; au milieu de cette foule indifférenciée, apparait, parfois, une femme, « belle comme une star de cinéma »  au milieu des vareuses militaires poisseuses. On note l‘opaque, passive et épuisée présentation   des accouplements : sexe, étreintes moites et   corps  graisseux  dans l’orgasme  sur des matelas affaissés comme s’ils venaient tous d’un bordel miteux..  Sartre met en évidence  les regards sournois, les visages durs, les méfiances, la guerre  silencieuse des regards, entre fanfarons et paniqués, entre rusés et futurs planqués. Même le catholique Daniel pense : »je suis las d’être cette évaporation sans répit vers le ciel vide ».

 L a lourdeur  des consciences et leur cargaison de vices  encombre   ces   hommes serrés dans des wagons ou des chambrées .La sombre expérience décrite ici mènera sombre constat  de sa pièce  « Huis clos »  …Oui   « l’enfer c’est les autres »  sur un quai de gare,  dans  une chambre d’hôtel avec un couple qui  se défait, comme si ses personnages étaient tous  voués  à « un destin de sang » et tous  devenus « morts en sursis ».

C’est un énorme fleuve  d’angoisse qui coule à ras bord  dans   ce roman. Le livre bruisse  d’une sauvage étrangeté et une brutalité  sociale .chacun  prisonnier dans la cloison hermétique de sa classe. Le  fantôme  de l’improbable solidarité entre intellectuels et ouvriers plane sur toute la trilogie des » chemins de la liberté ». Livre qui  pue la fatigue, l’angoisse de ces journées de septembre 39 avec une étonnante vérité et une cruauté jamais cachée. on y sent la pagaille et   l’impréparation et le découragement  d’un pays. On se demande d’ailleurs ce qu’un  nouveau  Sartre  ferait  actuellement, avec cette technique simultanéiste , pour montrer la diversité et les contradictions  des « gilets jaunes » sur leurs ronds -points.

 Les personnages essaient de se « dépatouiller », je ne trouve pas d’autre mot, avec quelque chose qui est fondamental et unifiant : l’anxiété et l’impuissance. Au fond le narrateur Sartre retrouve la révolte du jeune Antoine Roquentin et sa nausée de prof du Havre, il l’a retrouvé  agrandi et rendue épique et tragique  par  la mobilisation dans le moindre village français. On comprend  la rage et le dépit  de l’intellectuel devant un tel évènement et  son regret que la classe ouvrière européenne et ses leaders n’aient pas renversé pas le cours de l’Histoire.                       Ce qu’a écrit la critique littéraire de l’époque.

Les critiques de l’époque, (en octobre et novembre 1945) ont d’abord remarqué les effets physiques de la peur, vomissements et suées, tremblements et fièvre. On retrouve la » nausée » sartrienne puissance dix..« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ». On avait déjà dit la même chose quand Zola survint dans le roman français, puis quand Céline publia « Voyage au bout de la nuit ». D’ailleurs, Sartre se place dans cette lignée naturaliste. Il y a du roman- reportage, comme dans zola (qu’il pastiche ouvertement dans un passage qui rappelle « la curée »..) il y a des dialogues argotiques et une fascination des convulsions morbides du petit homme anonyme de la rue, façon Céline. Mais s’y ajoute ici des débats entre militants, les communistes et l’autre Gauche. la virulence critique  systématique, du bourgeois français, entre le trône et l’autel, le volontarisme moral de Sartre lui-même



On se demande si le Sartre de cette époque ne traine pas encore on ne sait quel péché originel, quel relent de catholicisme mal compris, en décrivant les couples en sueur sur un lit ahanant dans n ne st trop quelle atmosphère de péché.… il y a entre hommes et femmes une curieuse danse sournoise, pénible. Les « collages » plus ou moins amoureux donnent l’impression que les couples se cramponnent, et s’affrontent dans des draps douteux, nageurs en noyade entre pulsions de désir et hésitations sentimentales..
Pour résumer Sartre, sarcastique, mais aussi rageur amer,  exhibe le carnaval funèbre d’une nation. La grotesque bouffonnerie historique a eu son chroniqueur.
On comprend que  la  publication  de ce  roman en 1945 ait fait l’effet d’une douche froide dans un moment d’union nationale et de » les lendemains qui chantent » de  ces années de reconstruction.
                                        ***

Soldat mobilisé en 39

Extraits du « Sursis »

«Un corps énorme, une planète dans un espace à cent millions de dimensions ; les êtres à trois dimensions ne pouvaient même pas l’imaginer. Et, pourtant, chaque dimension était une conscience autonome. Si on essayait de regarder la planète en face, elle s’effondrait en miettes, il ne restait plus que des consciences. Cent millions de consciences libres dont chacune voyait des murs, un bout de cigare rougeoyant, des visages familiers, et construisait sa destinée sous sa propre responsabilité. Et pourtant, si l’on était une de ces consciences, on s’apercevait, à d’imperceptibles changements, qu’on était solidaire d’un gigantesque et invisible polypier.
***

Deuxième extrait.

 Il  est exemplaire de ces  strates  de réalité exprimées dans une même coulée d’écriture. Nous sommes dans un restaurant.
« La guerre ah ! oui, la guerre. Non, non, dit Zézette, pas la radio, je ne veux plus, je ne veux plus y penser. Mais si, un peu de musique, dit Maurice. Chersau, goddb, ch chrrr, mon étoile, informations, les sombreros et mantilles, j’attendrai demandé par Huguette Arnal, par Pierre Ducroc, sa femme et ses deux filles à La Rochelle, par Melle Eliane à Calvi et Jean-Francois Roquette pour sa petite Marie-Madeleine et par un groupe de dactylos de Tulle pour leurs soldats, j’attendrai, le jour et la nuit, reprenez un peu de bouillabaisse, non merci dit Mathieu, la radio crépitait, filait au-dessus des places blanches et mortes, crevait les vitres, entrait en ville dans les étuves sombres(..) Servin avait repoussé son assiette, il lisait la page sportive de Paris-soir, il n’avait pas eu connaissance du décret de mobilisation partielle, il avait été à son travail, il en était revenu pour déjeuner, il y retournerait vers les deux heures ; Lucien Régnier cassait des noix, entre ses paumes , il avait lu les affiches blanches, il pensait :c’est du bluff ; François Destut garçon de laboratoire à l’institut Derien torchait son assiette avec du pain et ne pensait rien, sa femme ne pensait rien, René Malleville, Pierre Charnier ne pensaient rien. Le matin la guerre était un glaçon aigu et coupant dans leur tête et puis elle avait fondu , c’était une petite mare tiède. Ma poupée chérie, le gout épais et sombre du bœuf bourguignon, l’odeur de poisson, le chicot de viande entre deux molaires, les fumées du vin rouge et la chaleur, chaleur ! Chers auditeurs, la France, inébranlable mais pacifique, fait résolument face à son destin. »


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