Les désarrois politiques de Pavese

« La maison sur les collines »  est un des récits les plus dérangeants de Pavese. Ecrit en 1948,il est accolé  à un autre récit »La prison », écrit en 1938, publié   en 1949 sous les titre général « Avant que le coq chante ».

 Ce titre général  fait allusion au reniement Saint-Pierre face à Jésus.  Quand on découvre en première lecture « la Maison sur les collines »  on voit effectivement que le thème de la trahison est au cœur du récit-confession .Celui qui parle, raconte et se  confesse, c’est Corrado, petit professeur d’un  lycée de Turin, célibataire, qui fuit les bombardements de Turin dans les années 43-45.

Cesare Pavese

Nous suivons, saison après saison, ses réactions face  à la guerre civile , à l’ effondrement de Mussolini et la  répression allemande  contre les   partisans dans les collines du Piémont.   les bombardements Alliés sur Turin  s’intensifient en Mai 44..

Corrado, par étapes successives esquive tout danger,  s’isole dans ses souvenirs   d’ enfance dans les collines pour oublier et même  nier cette guerre. Il  se  planque   donc dans  l’un de ces villages,  hébergé par deux  bourgeoises,  une fille et sa mère. Le texte  livre propose  une auto -analyse,  de l’impuissance, de la solitude d’un petit bourgeois qui veut, au contraire du héros  sartrien, se « dégager » de l‘Histoire quand elle devient périlleuse et sanglante.C’est aussi un chant à la Nature maternante et protectrice.

, Pavese met à jour  le  fonctionnement psychique d’un individu  qui rejette l’idée d’une conscience pleine,  ouverte  à un choix morale digne. Corrado  régresse et s’encoconne dans une enfance paysanne, mythifiée, idéalisée qui devient un écran  pour refuser la réalité  . Corrado introduit  une totale distorsion  entre le vécu et sa compréhension. La Maison sur les collines (La Casa in collina, ) pose   de manière cruelle la question de l’engagement et de la responsabilité en analysant  un anti- héros  qui s’aveugle par lâcheté. Lucide, à la toute fin du livre ,il   ne cache jamais sa peur: » Il y a des jours, dans ces campagnes nues, où, en marchant, il m’arrive de tressaillir :un tronc desséché, un nœud d’herbes, un flanc de roche ressemblent subitement à des corps étendus. »

 Pendant les trois quarts du roman Corrado   s’accommode  de la guerre du feu. Turin flambe le soir dans la nuit et vu de son hébergement dans une campagne tranquille   Chez lui, c’est un spectacle. La bataille plus acharnée en 44    entre allemands, chemises noires, et partisans,  ne le sort pas d’une torpeur morale  confortable . Il fuit  la réalité en zig zags  comme le lièvre fuit les chasseurs dans les champs.

Chez Corrado dominent refoulement, indécision, repli asocial, angoisses et   fuite, troubles et complexes devant la Femme… Car  cette figure de l’intellectuel – replié sur   lui- même-   est attirée par son exact contraire : une fille-mère vaillante , Cate,  lucide,  vive, spontanée, courageuse,  se débattant dans la misère. Elle   subit l’oppression à un double titre, en tant que fille-mère   et en tant qu’ issue  d’une classe   pauvre dont elle ne s’échappera pas. Corrado ,qui a eu une  brève liaison avec elle, est hanté par la paternité. Qui est le père de cet enfant ?  se demande-t-il  avec obstination, avec  l’espoir  que Cate lui accorde paternité et sans doute mariage .Mais elle répondra jamais à cette question. Corrado décide alors  d’assumer le rôle  en éduquant le jeune garçon. Une fois de plus est   posé  en filigrane le problème sexuel  de l’impuissance , du mariage impossible,   de la paternité  refusée  qui traverse son œuvre  et sa correspondance.

Ce qui frappe dans ces éternels aller-retours entre Turin et la colline , c’est que  la campagne, si merveilleusement décrite,  demeure le point fixe, la stabilité, le refuge édenique  d’une conscience déchirée. La solitude du personnage  est d’autant plus grande  que   sa culture livresque  ses diplômes  universitaires, ses soucis de professeur le coupent   de la part vive  de ces paysans ou petits bourgeois. La métamorphose  des saisons, et les errances  champêtres,  sont  le meilleur du livre. Ce refuge mythique vers un passé pastoral, on le  retrouve chez Pasolini, qui ne cesse dans ses premiers recueils de poésie de  regretter son Frioul natal face à la  naissante société de consommation et  d’industrialisation.  La lente évolution  du narrateur  est racontée subtilement. A mesure que la guerre civile et les bombardements sur Turin  s’intensifient, la bulle de confort et d’idéalisation de Corrado se  fragilise. Jusqu’à éclater. Dans le  chapitre  XXII (qui choqua la presse italienne de l’époque) Corrado s’identifie aux morts fascistes  avec une violence  qui est à la mesure de sa culpabilité. Mais le scandale est aussi  dans le refus de Pavese  de donner à son roman une conclusion  claire, édifiante, sur des lendemains qui chantent. :« Je m’aperçois que j’ai vécu dans un simple et long isolement, en de futile vacances ,à la manière  d’un gosse.. »

Partisans dans les collines

Et plus loin,  tandis que réfugié chez  ses parents qui  préparent des  conserves, Corrado précise : «  Il m‘arrive d’imaginer que des représailles, un caprice, un destin ,foudroient cette maison pour ne laisser que quatre murs éventrés et noircis. C’est déjà arrivé à beaucoup de gens .Que ferait on père, que diraient les femmes ? Leur point de vue, c’est : « ils pourraient quand même s’arrêter », et pour eux les guérillas, la guerre tout entière, c’est des disputes de gosse, comme celles  qui autrefois suivaient les fêtes du saint du pays autrefois.»

***  

 Le plus étonnant c’est que –presque en même temps-  Pavese  rédigera « le camarade », entre octobre et décembre 1946, Pavese  propose un petit roman de formation sur un tout autre versant ,beaucoup plus positif, c’est  l’autre volet de l’engagement politique  communiste. Son personnage principal, Pablo est l’anti Corrado .

Pablo ,avec  sa guitare,   quitte la ville de Turin pour Rome. Turin est clairement  nommée  –la « ville de toutes les trahisons ». Arrivé à Rome,  Pablo  déclare : cette ville « où tout, les gens, les maisons, le vin clair tout entre en moi pour me refaire ». La construction du héros positif   est affirmé .Engagement à Gauche, passion et amour. Ces deux brefs romans, en parallèle, prouvent bien que  toujours Pavese joue sur  les deux registres du subjectif et du social. Balance instable.  Cela montre aussi  une  hésitation politique  jamais résolue chez l’auteur  .La révélation du « carnet secret « en 1990, 30 feulles publis dans « La Stampa »  le confirmera.. ô combien.. quand Pavese manifeste  son désir  de se préserver de la politique.  Donc   les  lignes interprétatives  restent ouvertes chez Pavese.


Pas mal de journalistes et intellectuels de l’époque ont interprété « La maison dans les collines »   comme un  aveu de flottement idéologique et psychologique. D’autant  que la comptabilité de faiblesses  s’étale aussi, avec une dose de masochisme, dans  son journal intime « Métier de vivre, ». Le suicide dans une chambre d’hôtel  et la publication posthume du journal sont apparus, pour ses  lecteurs critiques, comme  une confirmation  de ces failles.

Les collines aujourd’hui

Extrait :

«Autrefois on disait déjà la colline comme on aurait dit la mer ou la forêt. J’y allais le soir, quittant la ville qui s’obscurcissait, et, pour moi, ce n’était pas un endroit comme un autre, mais un aspect des choses, une façon de vivre. Par exemple, je ne voyais aucune différence entre ces collines et les anciennes, où je jouais enfant, où je vis à présent : toujours sur un terrain accident et tortueux, cultivé et sauvage, toujours des routes, des fermes, des ravines. J’y montais le soir pour éviter le sursaut des alertes : les chemins fourmillaient de gens, de pauvres gens que l’on évacuait pour qu’ils dorment au besoin dans les prés, en emportant un matelas sur leur vélo ou sur leur dos, criaillant et discutant, indociles, crédules, amusés.»

Ce sont les premières lignes  qui ouvrent le texte de Pavese  « La maison dans les collines »

traduction de Nino Frank ,révisée par Mario Fusco.

3 commentaires sur “Les désarrois politiques de Pavese

  1. Comment ne pas tirer de la lecture du Métier de vivre, peut être des aventures de Corrado/Pablo aussi, la sensation que Pavese a balancé toute sa vie entre certitude et incertitude, pour finalement en mourir dans un choix tragique ?
    Question de sensibilité. Tout à fait estimable, malgré le sentiment d’échec permanent qui suinte de cette vie en mosaïque.

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  2.  » La métamorphose des saisons, et les errances champêtres, sont le meilleur du livre.  »
    Votre texte donne vraiment envie d’y aller lire et voir Paul Edel! Bien évidemment que les collines ne changent pas, façonnées depuis au moins cinq siècles. Rien de moins naturel que la nature! Elle est cultivée!

    Aimé par 1 personne

  3. Changeons, provisoirement, d’auteur italien et de sujet afin de diversifier nos plaisirs, ce qui est un objectif louable en ces jours contraignants !

    L’ORDRE DU TEMPS / Carlo Rovelli/ Flammarion
    Ce n’est pas tous les jours qu’un frère humain de ce niveau vient s’entretenir avec vous de ce sujet complexe : le temps.
    Un frère, oui ! Le mot n’est pas trop fort ! Un frère qui sachant votre intérêt pour la chose temporelle, raconte, rappelle le travail de ses prédécesseurs, vous fait part des travaux contemporains, de ses doutes, de sa façon d’avancer, et cela dans un état d’esprit d’une clarté, d’une sincérité, d’une délicatesse fabuleuse.
    Bien sûr, le sujet est difficile, mais c’est magnifique de ne pas sentir de pédagogie lourde, de savoir étalé, de volonté d’impressionner. Carlo est un remarquable pédagogue, qui écrit pour que vous compreniez…Et vous comprenez !
    Point n’est besoin d’être un spécialiste pour prendre une grande joie en lisant son livre car ce livre n’est pas un livre technique. C’est le livre d’un honnête homme, un savant, un grand bonhomme qui vous prend par la main, qui vous parle en ami et qui marche à vos côtés.
    Ouvrage livré avant-hier par Amazon, terminé aujourd’hui….
    Un plaisir rare ! A ne rater sous aucun prétexte tant le pédagogue réussit son coup : vous entraîner avec lui dans cette recherche de la réalité du monde en vous rendant plus intelligent que vous ne l’êtes ! Une aventure fantastique ! …

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