Billard à 9h et demie avec Böll

Ecrit  en 1957-1958, « Billard um halbzehn »( traduction littérale : « Billard à 9h et demie. »  transformé  en  « les deux sacrements », au Seuil)   est un récit de Heinrich Böll qui se place fin des années cinquante. Il  revient au travers les pensées des différents membres de la même famille, sur cinquante ans d’histoire d’allemande. Depuis l’entre deux guerres   jusqu’aux     années de reconstruction de la ville de Cologne. Ce roman de ce fils d’une famille rhénane catholique,  retrace   le destin emblématique de trois générations d’ architectes  qui ont subi  la naissance du nazisme,  l’exaltation patriotique ,l’enrôlement massif,  puis   l’effondrement  de  l’aventure hitlérienne et la naissance de l‘ère Adenauer.

 Les bombardements massifs anglo-américains ont détruit la majeure partie, des grandes villes allemandes,  notamment Cologne.   Le titre original de ce roman  allemand  paru en 1959 « Billard um Halb Zehn » veut dire   « rendez-vous tous les matins, à neuf heures et demie », quand Robert Fähmel  se rend à » l’Hôtel du Prince Henri »(dans la ville de Cologne ) pour sa partie de billard.

Böll à la fin de sa vie

 Là, pendant deux heures, Robert raconte au jeune Hugo, le liftier de l’hôtel, ses souvenirs, mêlés à ceux des autres membres de sa famille.
On découvre, par une série de flash- back, ces trois générations. Le   vieux Fähmel, Le vieux le grand-père construisit  la magnifique abbaye Saint-Antoine; son fils Robert qui, pendant la guerre, est amené à  la faire sauter, sur l’ordre d’un général fou .Son  petit-fils Joseph, est  désireux,  lui  de reconstruire l’abbaye.  On saisit ainsi l’ironie de l’Histoire.

Prix Nobel 1972,Heinrich Böll, fervent catholique( à la manière rhénane anti nazie)   fut très marqué par d ses lectures de Bernanos. Il se fit d’abord connaitre   en qualité de représentant  de la  « littérature des ruines », qui raconte la misère de l’après- guerre.

C’est  sans doute ce romancier  qui a le mieux décrit cette détresse  dans les villes allemandes rasées : enfants qui volent du charbon, femmes emmitouflées qui  dégagent les tas de pierre écroulées, anciens combattants de la Wehrmacht déboussolés, populations affamées, jeunes démobilisés qui  errent traumatisés par ce qu’ils ont vu sur le front de l‘Est, veuves de guerre sans argent.Ces  victimes sont décrits avec un réalisme compassionnel  dans ses premières œuvres . Je signale un recueil de nouvelles particulièrement réussi et autobiographique : « la mort de Lohengrin » 1957, qui reste stupéfiant de vérité dans l’ ambiance  de survie anarchique   des  soldats ,et pour l’ambiance  dans les hôpitaux. Le dégout moral,  le gâchis, les souvenirs  poignants des années de lycée avant l’enrôlement  dans les casernes, sont exprimés avec un attachement pour les situations concrètes   de chaque personnage. On notera, comme toujours chez Böll  ses portraits de femmes.

la ville de Cologne détruite en 1945

 Entre 1954 et 1961, et il est donc  romancier chroniqueur  du « retour au pays » et ses désillusions. Rescapés  traumatisés,  des veuves , des orphelins, des ménages désunis, et de quelques personnages qui n’ont que leur humble foi catholique pour boussole dans le désarroi général..

 C’est à partir de 1961, et ces « Deux sacrements »  qu’il développe un  art fait d’ironie coupante, et d’un humour  acide, qui cache une indignation de moraliste face aux anciens nazis reconvertis en bourgeoisie affairiste.

Cette indignation  va s’affirmer au fil des ans  avec  une virulence grandissante pour brocarder   l’Allemagne de l’Ouest, la république fédérale de Bonn obsédée de réarmement, opulente, inhumaine, oublieuse, philistine. Pour apprécier  ce mélange  d’ironie rageuse et de révolte contre la bourgeoise nouvelle il faut lire « la grimace »  de 1964. C’est  le portrait d’un clown qui ne fait plus  rire personne. Dans ce roman  aux dialogues amers, il attaque l’Eglise qui  défend et bénit les affairistes et oublie les classes populaires. Il s’en prend au conformisme  catholique, à l’étouffoir moral qui vient de Bonn ou de la CDU bavaroise .Son   clown finit  dans l’alcool.

 Mais cet art de satiriste contestataire culmine avec un récit virulent  d’abord publié dans « der spiegel » (1974), « L’honneur perdu de Katharina Blum » sous-titre : »Comment peut naitre la violence  et où elle peut conduire ». Böll s’attaque à la presse Springer et au journal « Bild », et   à  un journalisme sensationnaliste. En racontant avec une redoutable précision documentaire comment  une jeune femme, victime d’une campagne de presse diffamatoire, est poussée au meurtre. Böll s’inspire d’un fait divers bien réel. Il s’en prend directement à la presse Springer, si influente, à ses méthodes  brutales, ce qui témoigne d’un courage certain. Il    se rapproche alors   de la Gauche anti -libérale, et prend la défense du Groupe Baader-Meinhof. Il  fustige   les déchaînements médiatiques dans ces années 70 qui prennent une allure de meute contre l’aile gauche  .Il  manifeste contre la guerre du Viet Nam, accueille chez lui le réfugié  Soljenitsyne .Il devient la  figure intellectuelle  éminente  de l’Opposition en RFA ..Celui à qui on reprochait  une  veine « misérabiliste » (« ou une odeur de buanderie ») dans ses textes des années 50  devient  un ardent polémiste  dans les journaux allemands. Il s’en  prend   à la fois à la société de consommation,  aux évêques soutiens d’un ordre bourgeois bien oublieux du passé proche.

Böll avec Günter Grass

Le romancier prend alors un ton distancé (influence de Brecht ? du Nouveau Roman français ? ..)   le très fouillé «  Portrait avec dame » (1971) .  Immense  succès en librairie.

 Cette fresque au caractère quasi-épique, le  met au centre une femme allemande, Léni Gruyten, dont la moindre des actions semble influer de manière drastique sur la vie des gens qui l’entourent, notamment quand elle prend la tête d’une coalition des sous-locataires contre les propriétaires qui cherchent  à rentabiliser leurs biens.  « j’ai tenté, a déclaré Böll, de décrire le destin d’une femme qui a vécu et assumé le fardeau de cette histoire allemande entre 1922 et 1970 »  Voici, avec deux extraits, le ton persifleur de Böll :

»Je vous le dis, moi qui ai pu observer la chose comme jeune fille pendant la première guerre mondiale puis comme femme mûre pendant la seconde, toute permission est une épreuve aussi terrible pour l’homme que pour la femme. Personne n’ignore ce que le permissionnaire et son épouse vont faire – c’est chaque fois une sorte de nuit de noces publique – et chez nous au village les gens que le tact n’étouffe guère – tout comme ceux de la ville d’ailleurs – ne se privent jamais d’allusions plus ou moins délicates… »
    « Nous n’avons pas lieu ici de rendre hommage à l’Etat en tant que dispensateur de funérailles, mais ce que nous pouvons dire, car le fait est historiquement incontesté et scientifiquement démontrable, c’est que les enterrements étaient fort nombreux, donc les couronnes très recherchées tant par les autorités que les particuliers et qu’enfin Pelzer avait réussi à faire attribuer à son atelier de couronnes le statut d’entreprise indispensable à l’effort de guerre. Or plus cette guerre progressait, autrement dit, plus elle durait (l’attention étant tout particulièrement attirée sur la relation entre progrès et durée) et plus se procurer des couronnes devenait difficile. »

Ce portrait de femme est également le point de départ d’une foule d’intrigues secondaires qui au final occupent une importante partie du roman et l’enrichissent .

Sur le plan stylistique  Böll adopte une certaine objectivité documentaire  en multipliant les témoignages sur la vie et la personne de Léni. Ce tableau de société de l’Allemagne de la fin de la première à la fin de la seconde Grande Guerre se compose comme une mosaïque d’individus emblématiques : Lotte Hoyser, Pelzer, le père Gruyten, Margret , tous magnifiquement  présentés.

Grace à cette composition savante s’installe aussi la question :qui est, au fond, cette femme  montrée par tant de points de vue différents ?
L‘habileté du romancier est de ne pas conclure. Ni sur les amours, ni sur les actions quotidiennes de cette « Dame » . Les fragments en apparence disparates finissent par  former  une histoire dont le sens  apparaît. Ce qu’on note, outre la complexité, c’est  la richesse psychologique de cette photo de groupe. Bien sûr, il y a quelques longueurs et des enlisements dans trop de détails,  mais l’ensemble tient la distance .

 Le cinéma, en prenant le relais,   adaptant ce « portrait de groupe avec dame » et «l’ honneur perdu de Katharina  Blum » n’a pas toujours  traduit fidèlement l’ironie sèche de Böll ni sa révolte  viscérale des années   consommation   70-80, ni sa compassion bernanosienne. Le cinéma a aplani et arasé la vigueur böllienne.

Ce   catholique, fils d’ébéniste,  restera jusqu’à sa mort  le 16 juillet 1985 un révolté, se moquant  du grand Parti de Droite, les  chrétiens-démocrates (la CDU d’Adenauer)avec une obstination qui en fera   la bête noire  de cette Droite allemande arrogante  avec ses  nouveaux  notables.      

  Mais revenons à « Billard à 9 heures et demie », ces « deux sacrements » traduits  publiés au Seuil, -en  1959.  Ce réjouissant roman si   satirique ,mon préferé, est le plus corrosif.

 Que sont- ces deux sacrements ?  Les Fähmel ont toujours été  partisans du »  sacrement de l’agneau. », c’est-à-dire de l’amour du prochain ,de la charité au sens catholique, contre les adorateurs de la violence et de la barbarie, ce   « sacrement du buffle » dans le livre qui fait référence aux nazis..  Sacrement  du buffle,  versant noir, brutal cynique .Cette division entre « buffles » et agneaux » permet  à l’écrivain moraliste  de marquer   la frontière entre  bourreaux et  victimes,  division qui, rappelons-le  , a  marqué la  propre famille de l’auteur. Son frère   fut clairement nazi. C’est donc  avec une logique implacable, un sens de la dérision, et un humour plein de nuances  – si savoureux-  que  Böll raconte comment  ,dans une famille d’architectes , un fils est obligé de  pulvériser  sur ordre militaire, l’abbaye de son grand-père…La traduction  est excellente.

 Ce roman surprit. Il fit de Böll l’écrivain phare de la renaissance d’une littérature démocratique d’après-guerre, avec, bien sûr,  Günter Grass et Siegfried Lenz. Pour qui veut comprendre l’Allemagne des années 5O, ce livre est un incontournable.

2 commentaires sur “Billard à 9h et demie avec Böll

  1. « L’argent, c’était comme le « désir charnel », personne n’en parlait de façon précise, n’y pensait même de façon précise. Ou bien on le « sublimait » – comme un prêtre l’avait dit à Marie du désir charnel – ou bien on le tenait pour vulgaire en soi, mais sans y songer jamais en fonction de ce qu’il représentait dans l’immédiat : nourriture ou taxi, paquet de cigarettes ou chambre avec salle de bains.  » extrait de « La grimace » de BÖll

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  2. Cette littérature née du bombardement me rappelle « Fine » , roman émouvant de Charlotte Merle, dont le destin est raconté à travers trois journées qui voient la mort et la reconstruction de sa ville, ou désormais elle se sent étrangère… Bon, je crois que les mêmes raisons qui m’ont fait aimer ce portrait vont me faire lire ce Boll. Attendons toutefois la fin d’un Philipp Kerr, Chambres Froides…

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