Anouilh toujours insolent

Je sais ! Pas convenable!! pas du tout « politiquement correct »   d’aimer le théâtre d’Anouilh.
Trop boulevardier, trop pessimiste,trop anarchiste, puis classé à Droite par toute la gauche des années 50 et 6O, surtout depuis « Pauvre bitos » 1956 pièce dans lequel triompha un jeune comédien, Michel Bouquet.. Anouilh  avait écrit un  brillant réquisitoire contre les procès  faits aux « Collabos » après la Libération-  et ce qui   lui valut le mépris de la Gauche de ces années-là malgré le bon accueil  du public lors  des premières représentations .

La presse(moins conformiste et enchainée que la nôtre, actuelle..) se déchaina : «  « un des plus graves échecs d’Anouilh » écrit Morvan Lebesque dans « paris- presse.. « Pièce irritante et quasi insupportable », selon « Combat » », et  « la pire déception, désordre, bouffissure, caricature » écrit Robert Kemp dans « le Monde », et   « œuvre sordide »  dit Lemarchand dans « Le figaro littéraire »  et dans « les lettres françaises, Jacques Lanzmann écrit «  ce n’est plus de la satire, c’est de la boucherie ». On voit la presse de l’époque ne fit pas dans la demi-mesure ni la  nuance !

Il n‘empêche, trois ans plus tard, Anouilh propose une pièce historique, « Becket ou l’honneur de Dieu »  sur un canevas dramatique qui épouse  assez  fidèlement  la chronologie du drame réel trouvé par Anouilh dans le texte de l’historien Augustin Thierry : » Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. »
 
La pièce présentée le 2 octobre 1959 à paris  au théâtre Montparnasse. avec Daniel Ivernel dans le rôle d’Henri II  et Bruno Cremer dans le rôle de Thomas Becket.

. Première réplique : « Alors Thomas Becket, tu es content ? Je suis nu sur ta tombe et tes moines vont venir me battre. Quelle fin, pour notre histoire !Toi pourrissant dans ce tombeau, lardé de coups de dague de mes barons et moi, nu, comme un imbécile, dans les courants d’air, attendant que ces  brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu’on  aurait mieux fait de s’entendre ? »

 C’est une réussite sur un  beau thème. Henri II Plantagenêt, roi normand d’Angleterre, confie à Becket le grand sceau royal qui lui donne tous les pouvoirs.
Mis à la tête de l’église, pour la ramener sous la coupe du roi, il se révèle soudain comme inflexible à la défense des intérêts religieux et se dresse contre son monarque et ami.
Par delà l’honneur du roi ou de Dieu, c’est l’honneur de l’homme que Jean Anouilh met en question dans cette pièce costumée où se cristallisent presque tous ses thèmes de prédilection
A mon sens cette pièce intelligente ,si  élégante, traite d’une longue et vraie amitié entre un roi d’Angleterre, Henri II et son ami  de virées juvéniles Becket. Le lien intime se déchire alors  tourne en affrontement entre pouvoir politique (le roi) et le pouvoir religieux (Becket).. Tout s’achèvera par la mort du favori  devenu archevêque de Canterbury.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/05/260px-Anouilh_1940_2.jpg

Ce qui est intéressant, sur le plan dramaturgique, c’est que Anouilh présente Henri II, le roi d’Angleterre, comme  homme simple,  droit, un peu frustre, qui n’éprouve que des sentiments élémentaires, à l’image  des vigoureux  barons normands autour de lui ;il vit pour la chasse , les femmes, la bonne chère, la grasse blague. Il a des colères violentes et brèves, mais surtout  le labyrinthe des intérêts et intrigues politiques  l’ennuie car il n’y comprend rien.. Au fond, il admire son   compagnon de débauche, Thomas Becket, pour son intelligence politique et son habileté   manœuvrière. Il lui fait tellement confiance  qu’il  le nomme chancelier, et le laisse devenir   le principal responsable de la vie politique du royaume. Erreur.

Becket ,être complexe, susceptible, écorché vif,   exerce bien le pouvoir qui lui est confié ,mais étant saxon, il demeure un allié ambigu envers ce roi normand. Le désir patriotique  d’aider son peuple d’origine subsiste comme un sentiment profond chez lui, d’autant que les saxons ont perdu le pouvoir politique depuis Guillaume -le- Conquérant. Becket n’hésite pas à dire au roi :« L’Angleterre sera faite, mon prince, le jour où les Saxons seront aussi vos fils… »
Le drame éclate quand le Roi décide faire nommer Becket archevêque de Canterbury croyant par cette décision que son pouvoir en sortira renforcé. Il aura ,du mins l’imagine- t-il, le pouvoir temporel ET le pouvoir spirituel. Car son objectif est de dicter ses volontés à l’Eglise d’Angleterre. C’est un très  mauvais calcul.

Becket refuse de devenir le simple homme de paille du roi pour soumettre l’Église. Thomas Becket se métamorphose en « homme de Dieu » .Il représente  « l ‘honneur de Dieu » et non plus celui  du roi. À ce dernier, qui ne le comprend plus, il renvoie son sceau. La métamorphose de Becket est complète. Comme il veut assumer sa nouvelle fonction avec toute l’abnégation possible, il se dépouille de ses biens, de ses domaines, jusqu’à ses riches vêtements. Henri II ne comprend rien   à ce changement  d’attitude .Il a  devant lui un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec  l’authenticité et  sincérité. Il ne reste rien du jeune godelureau paillard, cynique, compagnon de beuverie . Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh.

1959: Daniel Ivernel et Bruno Cremer .

 Même si on reste indifférent au drame religieux, la déchirure humaine et le contexte historique sont si bien dessinés,  qu’n a plaisir à relire ce texte, qui n’est pas épuisé en une seule  lecture.
Scènes admirablement découpées, chaleur d’une amitié masculine, dialogues d’une familiarité percutante, vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable et si délicatement soulignée du saxon Becket trouvant sa vérité dans la source de ses humiliations secrètes, tout ça  est du très grand art. La pièce a fait un triomphe en Angleterre et aux Etats-Unis.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier léger, considéré souvent à la fois  comme un cynique, virtuose, misanthrope, plus habile que profond, jugé parfois comme racoleur- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ?

 Pas grand monde.

  On devrait  pourtant se souvenir que Jean  Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone » (belle pièce) à cette jeanne d’Arc , son « alouette ».. A chaque fois que je la relis, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse et la vraie amitié  entre le roi et son favori,  le ton griffu, narquois, ironique, des insolences, une apreté,  et  toute la palette  de l’ambiguïté d’une amitié. Sous nos yeux  un être qu’on croyait simplement habile, rusé, supergfciel  avec l’âge et les  responsabilités religieuses  se révèle profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre. Celui qui s’était cantonné à rédiger (« sur un coin de table » avait dit le critique et écrivain François-Régis Bastide)  des pièces grinçantes , amères, vindicatives,  , ou des pièces   brillantes ,très « comédies-bavardes-entre-deux guerres-pour-casino-et-stations thermales »  avait soudain pris une autre voie.

Extraits des pièces

« Ah ! Qu’on est bien dans les coulisses, entouré de comédiens ! (…) Quand on met le pied dehors, c’est le désert — et le désordre. La vie est tellement irréelle. D’abord, elle n’a pas de forme : personne n’est sûr de son texte et tout le monde rate toujours son entrée. Il ne faudrait jamais sortir des théâtres ! Ce sont les seuls lieux au monde où l’aventure humaine est au point. »

« Cher Antoine ou l’amour raté »    

      « Oui. Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages, moi y compris.
Vous êtes peut-être ma famille, mes amours, ma véridique histoire.
Oui, mais seulement voilà…
Vous ne me plaisez pas.
Je vous refuse. »   « le voyageur sans bagage » 

« Comprendre… Vous n’avez que ce mot là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.  » « Antigone » 
« Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir ! «  « Antigone »

67 commentaires sur “Anouilh toujours insolent

  1. Jazzi est un être exquis et curieux de cinema et de littérature, sans aucun a priori. Tout à fait unique dans la rizière minée de la RDL en train de se transformer en Dien Bien phu .

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  2. « Drame religieux » à propos de Becket? oui mais pas au sens étroit; plus l’honneur de Dieu que Dieu lui-même, au sens théologique là encore. Plus une idée pascalienne de Dieu qu’un dieu incarné. et là on rejoint l’Alouette et « le silence de Dieu » transmis par Saint Michel quand Jeanne décide de son destin devant Warwick. je soupçonne Anouilh d’avoir beaucoup médité Pascal et quelques autres du Grand Siècle. Ici il faudrait dire un petit mot des Fables et de sa version du Chêne et du Roseau, entre autres;

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  3. Il doit exister dans l’Avant-Scene de ces années-là un Christophe Colomb de Morvan Lebesque qui n’a guère convaincu le public, et explique peut-etre sa critique d’Anouilh…
    MC

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