Anouilh toujours insolent

Je sais ! Pas convenable!! pas du tout « politiquement correct »   d’aimer le théâtre d’Anouilh.
Trop boulevardier, trop pessimiste,trop anarchiste, puis classé à Droite par toute la gauche des années 50 et 6O, surtout depuis « Pauvre bitos » 1956 pièce dans lequel triompha un jeune comédien, Michel Bouquet.. Anouilh  avait écrit un  brillant réquisitoire contre les procès  faits aux « Collabos » après la Libération-  et ce qui   lui valut le mépris de la Gauche de ces années-là malgré le bon accueil  du public lors  des premières représentations .

La presse(moins conformiste et enchainée que la nôtre, actuelle..) se déchaina : «  « un des plus graves échecs d’Anouilh » écrit Morvan Lebesque dans « paris- presse.. « Pièce irritante et quasi insupportable », selon « Combat » », et  « la pire déception, désordre, bouffissure, caricature » écrit Robert Kemp dans « le Monde », et   « œuvre sordide »  dit Lemarchand dans « Le figaro littéraire »  et dans « les lettres françaises, Jacques Lanzmann écrit «  ce n’est plus de la satire, c’est de la boucherie ». On voit la presse de l’époque ne fit pas dans la demi-mesure ni la  nuance !

Il n‘empêche, trois ans plus tard, Anouilh propose une pièce historique, « Becket ou l’honneur de Dieu »  sur un canevas dramatique qui épouse  assez  fidèlement  la chronologie du drame réel trouvé par Anouilh dans le texte de l’historien Augustin Thierry : » Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands. »
 
La pièce présentée le 2 octobre 1959 à paris  au théâtre Montparnasse. avec Daniel Ivernel dans le rôle d’Henri II  et Bruno Cremer dans le rôle de Thomas Becket.

. Première réplique : « Alors Thomas Becket, tu es content ? Je suis nu sur ta tombe et tes moines vont venir me battre. Quelle fin, pour notre histoire !Toi pourrissant dans ce tombeau, lardé de coups de dague de mes barons et moi, nu, comme un imbécile, dans les courants d’air, attendant que ces  brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu’on  aurait mieux fait de s’entendre ? »

 C’est une réussite sur un  beau thème. Henri II Plantagenêt, roi normand d’Angleterre, confie à Becket le grand sceau royal qui lui donne tous les pouvoirs.
Mis à la tête de l’église, pour la ramener sous la coupe du roi, il se révèle soudain comme inflexible à la défense des intérêts religieux et se dresse contre son monarque et ami.
Par delà l’honneur du roi ou de Dieu, c’est l’honneur de l’homme que Jean Anouilh met en question dans cette pièce costumée où se cristallisent presque tous ses thèmes de prédilection
A mon sens cette pièce intelligente ,si  élégante, traite d’une longue et vraie amitié entre un roi d’Angleterre, Henri II et son ami  de virées juvéniles Becket. Le lien intime se déchire alors  tourne en affrontement entre pouvoir politique (le roi) et le pouvoir religieux (Becket).. Tout s’achèvera par la mort du favori  devenu archevêque de Canterbury.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/05/260px-Anouilh_1940_2.jpg

Ce qui est intéressant, sur le plan dramaturgique, c’est que Anouilh présente Henri II, le roi d’Angleterre, comme  homme simple,  droit, un peu frustre, qui n’éprouve que des sentiments élémentaires, à l’image  des vigoureux  barons normands autour de lui ;il vit pour la chasse , les femmes, la bonne chère, la grasse blague. Il a des colères violentes et brèves, mais surtout  le labyrinthe des intérêts et intrigues politiques  l’ennuie car il n’y comprend rien.. Au fond, il admire son   compagnon de débauche, Thomas Becket, pour son intelligence politique et son habileté   manœuvrière. Il lui fait tellement confiance  qu’il  le nomme chancelier, et le laisse devenir   le principal responsable de la vie politique du royaume. Erreur.

Becket ,être complexe, susceptible, écorché vif,   exerce bien le pouvoir qui lui est confié ,mais étant saxon, il demeure un allié ambigu envers ce roi normand. Le désir patriotique  d’aider son peuple d’origine subsiste comme un sentiment profond chez lui, d’autant que les saxons ont perdu le pouvoir politique depuis Guillaume -le- Conquérant. Becket n’hésite pas à dire au roi :« L’Angleterre sera faite, mon prince, le jour où les Saxons seront aussi vos fils… »
Le drame éclate quand le Roi décide faire nommer Becket archevêque de Canterbury croyant par cette décision que son pouvoir en sortira renforcé. Il aura ,du mins l’imagine- t-il, le pouvoir temporel ET le pouvoir spirituel. Car son objectif est de dicter ses volontés à l’Eglise d’Angleterre. C’est un très  mauvais calcul.

Becket refuse de devenir le simple homme de paille du roi pour soumettre l’Église. Thomas Becket se métamorphose en « homme de Dieu » .Il représente  « l ‘honneur de Dieu » et non plus celui  du roi. À ce dernier, qui ne le comprend plus, il renvoie son sceau. La métamorphose de Becket est complète. Comme il veut assumer sa nouvelle fonction avec toute l’abnégation possible, il se dépouille de ses biens, de ses domaines, jusqu’à ses riches vêtements. Henri II ne comprend rien   à ce changement  d’attitude .Il a  devant lui un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec  l’authenticité et  sincérité. Il ne reste rien du jeune godelureau paillard, cynique, compagnon de beuverie . Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh.

1959: Daniel Ivernel et Bruno Cremer .

 Même si on reste indifférent au drame religieux, la déchirure humaine et le contexte historique sont si bien dessinés,  qu’n a plaisir à relire ce texte, qui n’est pas épuisé en une seule  lecture.
Scènes admirablement découpées, chaleur d’une amitié masculine, dialogues d’une familiarité percutante, vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable et si délicatement soulignée du saxon Becket trouvant sa vérité dans la source de ses humiliations secrètes, tout ça  est du très grand art. La pièce a fait un triomphe en Angleterre et aux Etats-Unis.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier léger, considéré souvent à la fois  comme un cynique, virtuose, misanthrope, plus habile que profond, jugé parfois comme racoleur- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ?

 Pas grand monde.

  On devrait  pourtant se souvenir que Jean  Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone » (belle pièce) à cette jeanne d’Arc , son « alouette ».. A chaque fois que je la relis, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse et la vraie amitié  entre le roi et son favori,  le ton griffu, narquois, ironique, des insolences, une apreté,  et  toute la palette  de l’ambiguïté d’une amitié. Sous nos yeux  un être qu’on croyait simplement habile, rusé, supergfciel  avec l’âge et les  responsabilités religieuses  se révèle profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre. Celui qui s’était cantonné à rédiger (« sur un coin de table » avait dit le critique et écrivain François-Régis Bastide)  des pièces grinçantes , amères, vindicatives,  , ou des pièces   brillantes ,très « comédies-bavardes-entre-deux guerres-pour-casino-et-stations thermales »  avait soudain pris une autre voie.

Extraits des pièces

« Ah ! Qu’on est bien dans les coulisses, entouré de comédiens ! (…) Quand on met le pied dehors, c’est le désert — et le désordre. La vie est tellement irréelle. D’abord, elle n’a pas de forme : personne n’est sûr de son texte et tout le monde rate toujours son entrée. Il ne faudrait jamais sortir des théâtres ! Ce sont les seuls lieux au monde où l’aventure humaine est au point. »

« Cher Antoine ou l’amour raté »    

      « Oui. Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages, moi y compris.
Vous êtes peut-être ma famille, mes amours, ma véridique histoire.
Oui, mais seulement voilà…
Vous ne me plaisez pas.
Je vous refuse. »   « le voyageur sans bagage » 

« Comprendre… Vous n’avez que ce mot là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.  » « Antigone » 
« Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir ! «  « Antigone »

63 commentaires sur “Anouilh toujours insolent

  1. Loin? Dépassé? le théâtre d’Anouilh JC?
    Vous tranchez vite, comme mon boucher qui trimballe un demi mouton sur la sciure de son carrelage quand je lui demande une minuscule côte d’agneau.Anouilh n’est pas plus dépassé que les manoirs normands,la baie d’Haïphong,ou les lacets de chssure .Il est léger Anouilh,furtif ,mystérieux comme une espadrille… et puis J C.la Grandeur! la Grandeur .. Quel calvaire..ça vous immole toute envie de lecture!! la Grandeur faut laisser ça aux généraux romains, aux Alpes bavaroises ..Non mais..

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  2. Tt le monde a le droit de se priver volontairement des plaisirs de l’existence après tt !

    Mais c’est peut-être mal interpréter l’intervention de JC : le lointain, le dépassé, le « petit » (mesquin) pourraient fort bien s’appliquer aux réactions étroitement partisanes évoquées en début d’article. Rien de tel que le passage du temps (& l’extinction des protagonistes ? un bon dramaturge, surtout à succès, serait un dramaturge mort ? sa personne n’étant plus ds l’actualité (sa biographie, sa tête, ses manières qui ne ns reviennent pas tjs) ferait moins écran à l’œuvre ; une fois passée la démangeaison on se concentrerait mieux pour lire).
    Parce qu’il me semble assez difficile d’attribuer une date de péremption à l’amitié, aux divergences de tempérament, aux luttes de pouvoir. (On imagine même tr aisément des actualisations — le dirigeant d’une multinationale, la rupture avec son « dauphin » choisi qui, lui, basculerait vers une autre cause (en contradiction avec ses fonctions précédentes, mais pas obligatoirement présentée comme plus noble, ds la pratique du moins), déterminé à la servir avec la même efficacité & à cette occasion changerait de mode de vie)

    En effet, un texte que n’épuise pas une seule lecture & qui peut donner lieu à des lectures variables chez des personnes différentes (comme Le Dîner de têtes, surtout lu « de loin », longtemps après, qd on a pas connu cette époque). Il y a en tt cas ds Becket ou L’honneur de Dieu qq petites réflexions sur la « collaboration » saxonne qui ne vont pas ds le sens attendu, me semble-t-il. Si ces pièces étaient manichéennes ou ne se prêtaient qu’à une lecture manichéenne, elles ne fonctionneraient pas si bien, & on peut supposer que l’auteur a, comme son personnage, lui aussi surtout à cœur de bien faire ce qu’il a à faire.
    Ce qui n’est pas pour autant, tt uniment, sympathique ou vertueux, comme on le voit ds cette pièce lorsque les causes changent & le tempérament ou la volonté demeurent. Pas par hasard s’il est systématiquement associé au froid.
    Ce qui est troublant aussi, c’est que la froide intelligence de Becket en a d’abord fait le mentor du roi (sa nounou & son meilleur pote aussi, ce qui complique les choses), & qu’il a lui-même façonné (ds un matériau peu prometteur) les capacités qui se retourneront contre lui.
    Becket plus « esthéticien » que soucieux d’éthique, d’une part, & le roi pas si gros bébé ni si bêta de l’autre. Touchant parce qu’il est celui qui aime le plus, le plus dépendant, celui qui a cru ne plus être seul & doit apprendre à l’être.
    J’aime bcp le personnage du petit moine (son rôle ds le portrait de Becket, puisqu’il représente & fonctionne un peu comme son double jeune, rageur) & la scène vraiment tr drôle entre le pape & son cardinal, la duplicité sans fond comme mode de vie — les bons mots, les changements de registre, c’est bien aussi

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  3. Elena, c’est un plaisir de vous lire, oui, il y a dans le texte au moins une allusion touchant Beckett à travers son « papa saxon » qui aurait collaboré, Anachronisme qui réveille, et en effet parfaitement Anouilhesque s’agissant des origines présumées de l’Archevêque.
    Non, vous avez encore raison, les rois ne sont pas caricaturaux. Le prouvent et la manière dont Henri II Plantagenet se débarrasse d’un conseiller trop encombrant, pas d’ordres, on laisse entendre que et on laisse faire, je crois,, et le bref rôle du Roi Louis de France, pays ou Beckett trouve un temps asile. il y naitra d’ailleurs un roman de Saint Thomas (Beckett) qui nous est parvenu, et la flamme sera rallumée sous la Monarchie Absolue avec force vies de TB , dont une contemporaine de Louis XIV. Anouolh au fon ‘inscrit dans une longue tradition française antérieure à Thierry.
    Le gout des êtres purs ou purifiés avait déjà mené Anouilh au Voyageur Sans Bagage, sorte d’ascèse laïque débouchant sur un rejet du passé. L’Alouette, contemporaine de cette pièce, et à l’autre bout du spectre, Médée, seraient aussi à évoquer. On s’en tiendra à la réplique de Regnault de Chartres et La Trémoille, très politiques ministres et pour le second, favori, du Dauphin Charles VIII: « Connétable, quand Dieu se mêle des affaires du royaume, tout devient possible ». (Je cite de mémoire) Et on se souviendra que le vieil Archevêque (pas Beckett) du Conseil Royal d’Henri II ne dit au fond pas autre chose en mettant en garde le Roi et un Beckett encore politique sur le droit de Dieu. Je n’en tire aucune conclusion métaphysique, mais l’univers d’ Anouilh va tout de même plus loin que celui du boulevardier de service et le fait qu’on le joue encore après soixante ans devrait amener à plus de modération.
    Bien à vous.
    MC

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  4. une chose aussi, c’est que la catharsis parait très simple, s’opérant à travers une figure pure et parfois enfantine, gâtée ou non. (Le Voyageur, l’Alouette, un peu le Roi, et contrexemple, le petit moine)); ajoutez-y la clarté de la prose, et le piège est grand de prendre la simplicité des moyens déployés pour du simplisme…
    Il faudrait creuser cette présence de l ‘enfant, et ne pas oublier que sa version d’Oreste s’appelle « Tu étais si gentil quand tu étais petit »…Même si la pièce n’a pas marché, il y a là quelque chose.
    A bientôt. Face à la Mer et ma Citadelle préférée.
    MC

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  5. MC .Une des pièces qui marque le plus l’importance de la blessure venue de l’enfance dans ce théâtre , est sans doute « Pauvre Bitos », là où il est parfaitement dit l’importance d’une enfance humiliée avec des blessures du côté du semi abandon de la mère(on retrouve ça dans « la mouette » de Tchekhov) et une conscience de la pauvreté assez taraudante . Anouilh a clairement dit dans un entretien, que la soif de pureté venue de l’enfance, se pervertit avec l’âge et devient souvent désir de vengeance, abus de pouvoir sur les autres.. . En 1978, en Suisse, Anouilh a tout résumé d’une formule dont il avait le secret : « Bitos, c’est Antigone devenue Créon ».

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  6. Le Goncourt 2019 vient d’être attribué à Jean-Paul Dubois. Vraie tristesse qu’Olivier Rolin n’ait pas trouvé plusieurs avocats fervents à la table des jurés pour son très beau « Exterieur monde ». Saleté d’après midi.

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  7. c’est à lui qu’on prete le mot : « les pensées de Pascal mises en scene par les Fratellini, » je crois, à propos de Godot.
    Anti Becket , je ne sais pas. Je crois plutôt que sa position est proche de celle de Ravel confronté à Schoenberg. « je considère Schoenberg comme un très grand bonhomme …. » mais  » il y aura encore de belles choses à écrire en do majeur ». Anouilh écrit du théatre en do majeur ou mineur. Et ça marche.
    Je relirai Bitos, Paul Edel.
    Pas non plus grisé par ce Goncourt . Je n’ai pas pu entrer dans ce livre.
    J’aurais bien vu Coatalem au Renaudot ou à L’Interallié, mais bon….

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  8. Oui, Coatalem a écrit un beau livre, grave, sérieux,mais les jurés Goncourt ont sans doute eu peur d’ être accusés de ne pas couronner un roman, une fiction,mais une enquête ..

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  9. Toujours se souvenir de la brochure de Léon Deffoux sur la Fondation de l’Académie Goncourt et le testamnt du fondateur: « l’académie Goncourt ayant été fondée… un peu par tout le monde » ; Déjà. Je cite de mémoire.

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  10. « « Vous me dégoutez tous avec votre bonheur ! Avec votre vie qu’il faut aimer coûte que coûte. On dirait des chiens qui lèchent tout ce qu’ils trouvent. Et cette petite chance pour tous les jours, si on n’est pas trop exigeant. Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier ou alors je refuse ! Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d’un petit morceau si j’ai été bien sage. Je veux être sûre de tout aujourd’hui et que cela soit aussi beau que quand j’étais petite ou mourir ! « « Antigone » « 

    Quel beau souvenir de lecture lycéenne !

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  11. Soleil vert, et souvenez vous du prologue!
    « Voilà. Ces personnages vont vous jouer l’histoire d’Antigone. Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude er renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… Et, depuis que ce rideau s’est levé, elle s’éloigne à une vitesse vertigineuse de sa sœur Ismène, qui bavarde et rit avec un jeune homme, de nous tous, qui sommes là bien tranquilles à la regarder, de nous qui n’avons pas à mourir ce soir. »

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  12. CREON — J’ai promis à Jason que tu partirais sans mal.
    MEDEE — Sans mal ! Je ne partirai pas sans mal, comme tu dis. Cela serait trop beau que je n’aie pas mal par-dessus le marché ! Que je m’efface, que je m’anéantisse. Une ombre, un souvenir, une erreur regrettable […] C’est un rêve de Jason tout cela ! il peut m’escamoter […] Chasse-moi, tue-moi, c’est pareil.

    C — Tu mens. J’ai tout examiné. Jason est innocent sans toi, séparée de la tienne, sa cause est défendable, toi seule t’es salie… Jason est de chez nous […] Toi seule […] es étrangère ici […] Laisse-nous sous ce ciel de raison, au bord de cette mer égale, qui n’a que faire de ta passion désordonnée et de tes cris.

    Je suis Médée ! […] Médée qui ne t’a rien donné, jamais, que de la honte. […] Je suis ton malheur, […] ton mal honteux. Je suis tous les sales gestes et toutes les sales pensées.

    M — Race d’Abel, race des justes […], comme vous parlez tranquillement. C’est bon, n’est-ce pas, d’avoir le ciel pour soi et aussi les gendarmes. C’est bon de penser un jour […] comme tous ceux qui ont eu raison depuis toujours. C’est bon d’être bon, d’être, noble, d’être honnête.

    JASON — Moi je m’arrête. […] J’accepte ces apparences […] aussi résolument que je les ai refusées autrefois avec toi […] adossé à ce mur dérisoire, construit de mes mains entre le néant absurde et moi.

    MEDEE —Jason ! Ne pars pas ainsi. Retourne-toi ! Crie quelque chose. Hésite, aie mal !

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  13. E — Oh ! mais celui-là, je le refuse ! Je le renvoie. […] Je ne veux pas d’un imbécile pareil dans mes souvenirs d’avec toi.
    O — C’est trop tard […] nous n’avons plus le droit de renvoyer personne.
    — Alors, toute notre vie, ce gros homme sale et content de lui fera partie de notre premier jour ?
    — Toute notre vie. […]
    — Et l’affreuse vieille dame en noir […] elle sera toujours là aussi ?
    […] Tu crois qu’on ne pourrait pas se rappeler un premier jour avec seulement le gros chien, la petite fille […] Tu es sûr qu’on ne peut pas trier les mauvais personnages et garder seulement les bons ?
    — Ce serait trop beau.
    — On ne peut même pas essayer […] de les imaginer un peu moins laids […] Faire le contrôleur un peu moins content de lui […]
    — Impossible. Ils sont passés maintenant, les bons comme les mauvais. Ils ont fait leur petite pirouette, dit leurs trois mots dans ta vie… Ils sont comme cela dans toi, pour toujours.
    — Alors, une supposition, si on a vu beaucoup de choses laides dans sa vie, elles restent toutes dans vous. […] Tous les tristes mots entendus, tu crois qu’on les garde au fond de soi ? Et tous les gestes qu’on a faits […] Même les mots qu’on a dits sans le vouloir

    Eurydice

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  14. Th. B. — J’imagine [que mon père] s’est arrangé pour la faire [sa grosse fortune, en collaborant] en accord avec sa conscience. Il y a là un petit tour de passe-passe que les hommes de rigueur réussissent assez bien, en période troublée.

    [En forêt, pdt une partie de chasse, ils ont fait halte ds une masure saxonne. Après avoir découvert la dureté des lois qui pèsent sur certains de ses sujets, le roi fait une autre découverte : la fille de la maison que l’on avait cachée à leur arrivée]
    R — Ah bon ! Remarque que cela doit simplifier la vie de savoir qu’on est pendu à la moindre initiative. On doit se poser beaucoup [moins] de questions. […] Tu ne m’as pas toujours dit pourquoi tu appelais ce gaillard ton fils ?
    Th. B — Mon prince, il est si dénudé et si pauvre et je suis si fort par comparaison, qu’il est véritablement mon fils.
    R — On irait loin avec ta théorie.
    […] Ce qui est curieux, c’est que ce soit si vilain et que cela fasse de si jolies filles ! Comment expliques-tu ça, toi qui expliques tout ?
    Th. B. — À vingt ans, avant d’avoir perdu ses dents et pris cet âge indéfinissable du peuple, celui-là a peut-être été beau. Il a peut-être eu une nuit d’amour, une minute où il a été roi lui aussi, oubliant sa peur. Après, sa vie de pauvre a repris, pareille.

    R — Tu me renvoies les trois lions du royaume, comme un petit garçon qui ne veut plus jouer avec moi… […] Moi, j’aurais fait une guerre […] pour te défendre, petit Saxon. Moi, j’aurais donné l’honneur du royaume en riant pour toi. Seulement, moi, je t’aimais et toi tu ne m’aimais pas ; voilà toute la différence.

    L’amitié est une belle chose.
    C’est une bête familière, vivante et tendre. Elle ne semble avoir que deux yeux toujours posés sur vous et qui vous réchauffent. On ne voit pas ses dents. Mais c’est une bête qui a une particularité curieuse, c’est quand elle est morte qu’elle mord.

    LE PAPE — Je n’ai pas envie de le [Becket] recevoir. Il paraît que c’est un homme sincère. Je suis toujours démonté par ces gens-là.
    — La sincérité est un calcul comme un autre […] il suffit d’être bien pénétré de ce principe et la sincérité ne gêne plus. […] Il m’arrive même de m’en servir à l’occasion. Mon adversaire donne généralement dans le panneau ; il m’imagine un plan extraordinairement subtil, fait fausse route et se trouve pris. L’écueil, évidemment, c’est si votre adversaire se met à être sincère en même temps que vous. Le jeu se trouve alors terriblement embrouillé.


    Th. B. [voyant arriver les barons venus l’assassiner]
    Ah ! Voilà enfin la bêtise. C’est son heure.

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  15. En écho à la citation de Cher Antoine :

    N’allez pas croire qu’il suffit de retrouver le ton de la vie. D’abord dans la vie le texte est toujours si mauvais ! Nous vivons dans un monde qui a complètement perdu l’usage du point-virgule, nous parlons tous par phrases inachevées, avec trois petits points sous-entendus, parce que nous ne trouvons jamais le mot juste. Et puis le naturel de la conversation […] ces balbutiements, ces hoquets, ces hésitations, ces bavures, ce n’est vraiment pas la peine de réunir cinq ou six cents personnes dans une salle et de leur demander de l’argent, pour leur en donner le spectacle. Ils adorent cela, je le sais, ils s’y reconnaissent. Il n’empêche qu’il faut écrire et jouer la comédie mieux qu’eux. C’est très joli la vie, mais cela n’a pas de forme. L’art a pour objet de lui en donner une précisément.

    (La Répétition ou l’amour puni)

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  16. [Thèmes qui font retour d’une pièce à l’autre — ici, ds La Répétition :]

    — Cette petite bécasse doit être bourrée de complexes et de dignité blessée. […] C’est fou, ma chère, ce que les pauvres peuvent être susceptibles ! …

    — Dans la vie non plus, il ne faut pas trop chercher les coupables. C’est le jeu le plus vain du monde. Tout le monde est coupable ou personne ne l’est.
    — Votre goût du paradoxe risque de vous mener loin, Tigre.

    Comme c’est laid, n’est-ce pas, de vivre ? […] tout seul tout d’un coup avec la vie devant soi, comme un gouffre.

    ******************
    [Ds La Sauvage]

    Je t’ai échappé, Florent. Je viens d’entrer dans un royaume où tu n’es jamais venu, où tu ne saurais pas me suivre pour me reprendre. Parce que tu ne sais pas ce que c’est que d’avoir mal et de s’enfoncer. Tu ne sais pas ce que c’est que de se noyer, se salir, se vautrer… […] Tu n’as jamais eu une vraie douleur, une douleur honteuse comme un mal qui suppure… Tu n’as jamais haï personne […] Comme tu es sûr de toi !

    Tu n’as jamais été laid, ni honteux, ni pauvre…

    Tu te battras ! Tu te battras ! Tu te bats gaiement contre la souffrance des autres parce que tu ne sais pas qu’elle vous tombe dessus comme un manteau ; un manteau qui vous collerait à la peau par endroits. Si tu avais été méchant déjà, ou faible, ou lâche, tu prendrais des précautions infinies pour toucher ce manteau saignant. Il faut faire très attention pour ne pas vexer les pauvres…

    Tu ne t’attendais pas à cela, hein ? Cette haine qui me creuse le visage, cette voix qui crie, ces détails crapuleux. Je dois être laide comme la misère en ce moment. […] Les vaincus sont effrayants, n’est-ce pas ?

    Tu es riche. […] Un vainqueur qui n’a pas combattu. […]
    Tu n’es pas seulement riche d’argent, comprends-le, tu es riche aussi de ta maison de petit garçon, de ta longue tranquillité et de celle de tes grands-pères… Tu es riche de ta joie de vivre qui n’a jamais eu à attaquer ni à se défendre, et puis de ton talent aussi. […]
    Tu ne sais rien ! […] Vous ne savez rien vous autres, vous avez ce privilège de ne rien savoir.

    Hartman — Mais il faut travailler à la comprendre. Il faut courir après elle, la rattraper, la reprendre. […] Vous êtes comme les gens très riches, Florent, qui n’ont jamais assez de monnaie pour les mendiants… Vous avez déjà tant donné de vous à votre art et au bonheur de vivre, et tous deux vous ont tant donné aussi… […] On vous a tout donné à profusion et pour rien, de ce que nous devons acheter très cher, nous autres.

    Quand je vous ai rencontré, j’étais déjà un vieil homme qui fouillait sans espoir une matière sourde de ses doigts malhabiles — un vieil homme perdu dans l’épuisante recherche de ces voix célestes que vous aviez déjà trouvées out seul en naissant.
    Je n’ai pas pleuré, je n’ai pas crié. Je n’étais pas votre amoureuse, moi… Mais cela m’a fait un peu la même chose. Je vous ai haï.

    Fl. — Mais qu’est-ce que vous avez tous ? Ce n’est pas ma faute.

    Ce qu’il faut, c’est ne jamais penser qu’il y en a d’autres qui vivent, qui se battent, qui meurent… […] Je ne poserai jamais les yeux qu’aux endroits où ils posent les leurs, sur les fleurs, sur les belles pierres, sur les bons visages… Et je deviendrai facile et claire comme eux, sans plus rien savoir.
    C’est un truc pour les malins le bonheur, pour les habiles…

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  17. Essayons de ne pas nous fâcher !
    (…nous déplaire est sans importance …)

    Tout ce charabia vieillot me laisse froid.
    Et l’Anouilh froid, c’est indigeste !.

    Pas grave, il y a tant à lire ou relire.

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  18. Ces citations montrent combien l’aspect Alceste d’Anouilh peut jouer dans sa dramaturgie et en assurer la cohérence. Il ne serait pas exagéré de parler de dramaturgie du mépris. Quand il manque, il arrive que la pièce ne suive pas. Il est comme ça Anouilh, un écorché vif. Tout le contraire de Guitry, par exemple. Sa famille dont une de ses filles le savait bien. Dans ma bibliothèque, Je regarde souvent, et toujours en pensant à lui la statuette du don Quichotte émacié et souffrant qu’elle m’a donné. Tout un symbole.
    Elena, il y a aussi la scene des espions du Pape avec le bien nommé Culogratti, et merci de citer cette Médée qui est fort belle, mais partage avec celle de Corneille et de Max Rouquette, le privilège peu enviable de ne pas etre souvent jouée.
    Bien à vous.
    MC

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  19. Oui, M. Court, d’ailleurs la citation sur la perplexité face à la sincérité (échantillon du 7 novembre à 1:47 à l’horloge locale) en fait partie, mais je reconnais que la suite est bcp plus drôle

    LE PAPE — Vous savez ce qu’on lui prête l’intention de me demander depuis un mois qu’il piétine dans mon antichambre ?
    LE CARDINAL, lumineux.
    — Non, Très Saint-Père.
    LE PAPE a un mouvement d’impatience.
    — Zambelli ! pas de manœuvres avec moi ! C’est vous qui me l’avez rapporté !
    LE CARDINAL, pris en faute.
    — Pardon, Très Saint-Père, je l’avais oublié. Ou plutôt comme Votre Sainteté me posait la question, je pensais qu’elle l’avait oublié elle-même et à tout hasard…
    LE PAPE, agacé.
    — Si nous finassons entre nous sans aucune utilité, nous n’en sortirons jamais, Zambelli !
    LE CARDINAL, confus.
    — Un simple réflexe, Très Saint-Père. Excusez-moi.

    LE PAPE sourit.
    — Le conseil me paraît bon, Zambelli. Le pain sec, l’eau et les prières nocturnes sont un remède excellent contre la sincérité.
    Il rêve un peu et ajoute :
    La seule chose que je me demande, Zambelli, c’est l’intérêt que vous pouvez avoir à me donner un bon conseil…

    (entre temps, on aura appris que Culograti n’est pas le véritable espion du cardinal chez Rappalo —  il ne l’est qu’aux yeux de son maître, les renseignements viennent de l’espion de Culograti…)
    Je me suis même demandé, au milieu de tant de noms « parlants », si celui du cardinal, être de duplicité, faisait écho à la Zambinella balzacienne.
    Comic relief, mais pas seulement, puisqu’à l’acte précédent (en France) on a vu un Becket fin politique (« La seule chose qui soit immorale, mon prince, c’est de ne pas faire ce qu’il faut, quand il le faut. ») donnant des « leçons d’occupation » à son royal ami.

    « Écorché vif » : oui encore — c’est exactement comme cela que je le lis.

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  20. Je vais m’y mettre aussi, mais dans un autre registre. Rouen, 1431. Apres l’abjuration. Jeanne est condamnée à la prison perpétuelle, le bucher disparait, et avec lui sa raison d’etre. Confluent ici le regard de l’enfant qui cherche une issue, et le pathétique. Je ne donne que la première partie de cette très belle scène sur un sujet qui en fait trébucher plus d’un.
    Jeanne (seule).
    « Monseigneur st Michel, Mesdames Catherine et Marguerite, vous ne me parlerez donc plus? Pourquoi m’avez-vous laissée seule depuis que les Anglais m’ont prise? Vous étiez là pour me conduire à la victoire, mais c’est surtout dans la peine que j’avais besoin de vous. Je sais bien que cela serait trop facile que Dieu vous tienne toujours la main- Ou serait le mérite? Il m’a pris la main au début parce que j’étais encore petite et après, il a pensé que j’étais assez grande. Je ne suis pas encore très grande, mon Dieu, et dans tout ce que disait l’Eveque, c’était difficile d’y voir clair… Avec le vilain chanoine, c’était facile. J’avais envie de lui répondre mal, rien que pour le faire enrager; mais l’Évêque parlait si doucement et il m’a semblé plusieurs fois que c’était lui qui avait raison. Sans doute vous avez voulu cela mon Dieu, et puis aussi que j’aie eu si peur de souffrir quand cet homme a dit qu’il ne voulait pas m’étrangler. Sans doute avez-vous voulu que je vive?
    (Un silence, Elle semble attendre une réponse, les yeux au ciel.)

    C’est bien, il faudra que je réponde toute seule à cette question-là moi aussi.

    Apres tout, je n’étais peut-être qu’orgueilleuse?… Après tout, c’est moi qui ai peut être tout inventé? Cela doit etre bon, aussi , d’être en paix, que tout devoir vous soit remis, et qu’on ait plus que la petite carcasse à trainer modestement au jour le jour; »

    Entre , je résume, le politique Warwick qui vient féliciter son adversaire d’avoir choisi la sagesse , « le petit Charles étant tout à fait knock-out » et s’apprêtant à retourner en Angleterre honorer sa fiancée;

    (Il va sortir, Jeanne le rappelle)
    Monseigneur?
    Warwick
    Oui

    Jeanne
    Cela aurait mieux été, n’est-ce pas, si j’avais été brulée? »

    Je vous laisse découvrir le reste, non moins admirable .

    Bien à vous.
    Marc Court

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  21. Merci. Cela ne saurait tarder, le livre est sur le dessus de la pile (la plus proche).
    Le spectateur ou lecteur de son Antigone reconnaît cette musique particulière (« Cela doit être bon, aussi,… »)

    Pour l’instant je suis auprès tantôt du brillantissime mais redoutable frère Joachim, tantôt du peintre voyageur Caracasio : je me laisse mener par le bout du nez de Ravenne en Galice par le torrentiel, l’inventif, le toujours surprenant Audiberti (Abraxas).

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  22. En fait d’insolence, cette indication scénique là vaut le détour. On est au moment du bucher, Cauchon (petite licence historique d’ Anouilh) envoie Frère Ladvenu chercher la croix que Jeanne réclame, le Promoteur glapit, Cauchon maintient son ordre, et Anouilh écrit:
    « Tout cela est rapide, bousculé, improvisé, honteux comme une opération de Police! »
    il faudrait voir dans Bruno Fuligni si ça ne lui a pas valu une fiche des RG…. ( Fuligni, La Police des Ecrivains)

    je suppose que frére Joachim est Joachim de Fiore dont le Père Le Guillou étudia la Postérité sprituelle?
    Bien à vous.
    MC

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  23. Jeanne
    Cela aurait été mieux, n’est-ce pas, si j’avais été brulée?

    Warwick
    Je vous ai dit que pour le gouvernement de sa Majesté, l’abjuration est exactement la meme chose.

    Jeanne.
    Non, pour moi ?

    Warwick
    Une souffrance inutile. Quelque chose de laid. Non, vraiment, cela n’aurait pas été mieux. Cela aurait meme été, je vous l’ai dit, un peu peuple, un peu bête, de vouloir mourir coute que coute, pour braver tout le monde et crier des insultes sur le bucher.

    Jeanne doucement, comme pour elle.
    Mais je suis du peuple, moi, je suis bête… Et puisque ma vie n’est pas ornée comme la votre, Monseigneur, toute lisse, toute droite, entre les plaisirs de la chasse et votre fiancée… Qu’est ce qui va me rester à moi quand je ne serai plus Jeanne?

    Warwick
    Ils ne vont pas vous faire une vie très gaie, certainement, tout au moins au début. Mais vous savez, les choses s’arrangent toujours avec le temps.
    Jeanne murmure
    Mais je ne veux pas que les choses s’arrangent… Je ne veux pas vivre votre temps.
    (Elle se relève comme une somnambule regardant on ne sait quoi au loin)
    Vous voyez Jeanne ayant vécu, les choses s’étant arrangées… Jeanne délivrée , peut-être végétant à la Cour de France d’une petite pension?
    Warwick, agacé.
    Mais je vous dis que dans six mois il n’y a plus de Cour de France

    Jeanne qui rit presque, douloureusement.
    Jeanne acceptant tout, Jeanne avec un ventre, Jeanne devenue gourmande…Vous voyez Jeanne fardée, en hennin, empêtrée dans ses robes, s’occupant de son petit chien ou avec un homme à ses trousses? vous voyez Jeanne mariée?
    Warwick
    Pourquoi pas? Il faut toujours faire une fin. Je vais moi-même me marier.

    Jeanne, crie soudain d’une autre voix.
    Mais je ne veux pas faire une fin! Et en tous cas pas celle-là. Pas une fin heureuse, pas une fin qui n’en finit plus…
    Elle se dresse et appelle.
    Messire St Michel ! sainte Marguerite! sainte Catherine! Vous avez beau être muets maintenant, je ne suis née que le jour ou vous m’avez parlé .Je n’ai vécu que du jour ou j’ai fait ce que vous m’avez dit de faire, à cheval, une épée dans la main! C’est celle-là, ce n’est que celle-là, Jeanne! Pas l’autre, qui va bouffir, blêmir et radoter dans son couvent -ou bien trouver son petit confort- délivrée…Pas l’autre, qui va s’habituer à vivre… Vous vous taisiez, mon Dieu, et tous ces prêtres qui parlaient en meme temps embrouillaient tout avec leurs mots. Mais quand vous vous taisez, vous me l’avez fait dire au début par Monseigneur Saint Michel, C’est quand vous nous faites le plus confiance que vous nous laissez assumer tout seuls.
    elle se redresse soudain grandie.
    Hé bien j’assume, mon Dieu. Je prends sur moi! Je vous rends Jeanne! Pareille à elle et pour toujours! Appelle tes soldats, Warwick appelle tes soldats, je te dis, vite! Je renonce à l’abjuration, je renonce à l’habit de femme, ils vont pouvoir l’utiliser leur bucher, ils vont enfin l’avoir, leur fete!

    Warwick ennuyé
    pas de folies, je vous prie. Je suis très satisfait comme cela, je vous l’ai dit. et puis d’abord j’ai horreur des supplices. Je ne pourrais pas vous voir mourir

    Jeanne
    il faudra bien avoir du courage, petit gars, j’en aurais bien pour deux, moi.

    ‘Elle le regarde qui est tout pale, elle le prend par les deux épaules

    Tu es bien gentil avec ta ^petite gueule de gentleman mais tu voisd, il n’y a rien à faire, on est pas de la meme race tous les deux… »

    Si le mot d’esprit n’est pas ici au service du tragique, et non l’inverse, c’est à désespérer du lecteur.Quant au retournement, il est d’un maitre…

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  24. Les didascalies d’Anouilh (nombreuses ds Becket) contribuent assurément au plaisir de lire ce théâtre. « Becket, sur le visage duquel se lit déjà comme une angoisse de ce qui va suivre » ou « Elles [les reines] sont sorties en désordre, dans un grand froissement de soie. Il se retourne vers ses barons qui se sont dressés, épouvantés. »

    Dans le texte, à transposer à chaque époque, par chaque public, d’autres jolis coups de pied en vache :
    Le Roi, ravi, saluant.
    — Ils nous adorent ces Français !
    B. — Cela m’a couté assez cher. J’ai fait distribuer de l’argent à la populace ce matin. Les bourgeois, en revanche, boudent chez eux.
    — Patriotes ?
    — Non. Mais ils m’auraient coûté trop cher. Il y a aussi, dans la foule, un certain nombre de soldats de Votre Altesse, déguisés, pour entraîner les hésitants.
    — Pourquoi joues-tu toujours à tuer toutes mes illusions ? Je me croyais aimé pour moi-même ! […]

    Frère Joachim s’en inspire-t-il ?
    Je ne saurais encore le dire (même s’il fait preuve d’une exaltation réformatrice)..
    Et pourtant on sait bcp des particularités du personnage — au physique, au moral & ds l’action : qu’il est bien né, la rapidité de sa démarche & de ses gestes en général, sa prestesse & sa prestance & la virtuosité de son intelligence.
    « Ses membres jouaient avec une efficacité chorégraphique. […] Dès qu’il paraissait, vous dansiez sourdement […] Vous dansiez de sa danse. […] Son corps agile et naturellement chantant épousait les plis de son vêtement avec une grâce liquide. […]
    L’odeur du boulevard l’incommodait atrocement, et celle de son troupeau mal lavé. Il s’oignait d’alcoolat de jasmin, d’essences arabes. Il sait que, ce faisant, il allait droit contre ce qu’il devait, mais aussi contre ce qu’il se devait, contre son céleste intérêt. Et dans son sentiment de compromettre son salut plus encore que la fortune des justes règles il goûtait, sans en être dupe, l’amère satisfaction de se donner la discipline et de se la donner sur un mode qui fut à la hauteur de sa délicatesse et de sa naissance. Il s’abstenait de porter le lourd scapulaire, ce tablier virginal. Il détenait d’ailleurs, du général et du pape, toutes les dispenses possibles, tous les privilèges imaginables. Quand la pluie tombait ou qu’il montait à cheval, frère Joachim mettait un vaste manteau blanc, celui d’un chevalier, hélas! beaucoup plus que d’un carme, même diplômé, comme docteur, par une bulle particulière.
    […] Cependant, en lui-même, il disait: « Rappelle-toi, Dieu juste, rappelle-toi. N’oublie rien. Compte bien. Compte tous mes crimes. » […] Et rien, bientôt, ne lui restait plus qu’une grande fatigue devant la complexité de son âme […] Entre Dieu et lui, c’était à la vie et à la mort. (Parfois, cependant, lui qui, d’ordinaire, marchait si vite, il s’arrêtait brusquement, un pied suspendu… Dieu le trahirait-il ? Non… Non… Il reprenait sa course volante, dans un bruissement de pétales d’uniforme, plus promptement que devant, comme pour fuir l’affreux soupçon.) La seule affaire était de traverser le plus dignement possible cette ville puante et la vie terrestre.
    […] Il progressait à une vitesse extrême. On songeait, en le voyant, à ces navires dont les marins disent qu’ils passent debout. Il ouvrait le vent. Distançait le temps. À peine l’avait-on aperçu au coin du Trébol [une place de la ville], il était sur vous. À peine était-il sur vous, vous saluant de paupières brusquement abaissées par le mépris plutôt que par la déférence, et d’un frémissement de la tendre nuque, qu’il pédalait, là-bas, à dix longueurs de lance, à deux pas de l’église. Déjà, figurine jointe et tendue, sombre flamme de fleurs, il était descendu dans l’ombre glaciale [de l’église]. Et vous, vous restiez couillon. Une étoile enroulée ainsi qu’une feuille, et, néanmoins, agile sur ses jambes rayonnantes, avait défilé devant vous, sans vous laisser d’autre loisir que d’improviser un vœu, le plus bref, celui, sans doute, d’être, par cette étoile, choisi, aimé, travaillé comme de la pâte. »

    En parfait contraste avec la mère Teodora, peu suspecte d’ascétisme, régnant sur une communauté gourmande, assez peu distincte du monde : « Les vœux et l’habit, mon Dieu ! ils exprimaient pour elles la sécurité d’un usage plutôt que des lois à la fécondité indéfinie et que le le signe d’une conquête sans cesse remise sur le froid tapis. »
    « On prie. On fait ce qu’on doit. Pourquoi le bon Dieu ne serait-il pas content… […] Il ne faut pas tarabuster la nature. » « Les méchants, s’ils vous persécutent, c’est tout bénéfice. Mais méfie-toi de la rugosité des justes. Les ^plaies qu’ils t’infligent ne te seront pas comptées, mais à eux. »

    Et l’on en est encore qu’au 2ème chapitre… Le feu d’artifice est continu — j’aurais peut-être dû citer des passages plus « baroques », riches d’inventions lexicales & d’acrobaties verbales, je ne voulais pas trop m’éloigner de Becket ou Jeanne ; le moment sera plus opportun qd Paul Edel écrira un billet à propos d’Audiberti !
    (Remarquablement, & même si Audiberti est nettement plus prolixe qu’Anouilh, le tressage est serré, les métaphores & les motifs se répondent d’un fil de l’intrigue à l’autre, comme ici celle du navire ou celui des mains considérées séparément du corps, autonomisées, chez frère Joachim comme chez le peintre — si A-L. Roux passe par ici ?)

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  25. « S’en inspire-t-il » se rapportait à Joachim de FIore.

    Ah si, une autre citation qd même, pour Paul Edel :

    [Le peintre Caracasio se joint à une rixe au port de Gênes.]

    « Il comprit que le moment était venu de goûter à la mêlée. Il constata, aussi, qu’on ne se bat pas pour défendre son honneur ou conquérir une proie indispensable, mais parce qu’on porte en soi une provision de violence guerrière et qu’elle doit s’épancher, si tout va bien, après que, dans le corps, elle s’est épaissie. Les circonstances externes fournissent à cette propension intime, à point nommé, les prétextes exubérants. »

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  26. Merci Court et Elena!
    Grâce à vous j’apprécie l’humour de la situation qui consiste inverser les rôles, et c’est délicieux car désormais ce sont vos commentaires, vos citations, vos remarques personnelles , qui me donnent envie d’aller plus loin dans l’examen des textes et des auteurs que je vous propose!.. .. ah certaines phrases comme « Et rien, bientôt, ne lui restait plus qu’une grande fatigue devant la complexité de son âme.. » font ma journée. Que la votre soit bonne .
    Ici le long de la côte.. la pluie forme des cloques et des bulles sur les étendues de l ‘estuaire de la Rance, A certains endroits,la grande mer, grise,avec ses lourdes et lentes vagues qui blanchissent les roches au large , est balayée par les ondées qui se succèdent.On se demande,au long des ruelles du port de Saint Servan, si les troncs d’arbre et les murailles des jardins clos ne vont pas moisir subitement.

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  27. Relisant, avec soin, ces baragouins, ces parlottes, ces tours de phraséologie vides entre Jeanne et l’autre « petit gars », c’est encore plus clair : ça ne passe pas ! C’est vieux et c’est nul !
    Désolé ! On est pas obligé de partager les mêmes admirations, n’est il pas vrai ?…

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  28. C’est pourtant plus qu’ intelligent, jamais bondieusard, toujours théâtral, avec ce mélange de comique qui touche juste et de pathétique redoutablement efficace, on a dit pourquoi. Maintenant, si être simple c’est pour vous être « vieux et nul », vous donnez raison bien malgré vous à ma réponse du 5 Novembre à 10h 13.
    Quelques lignes de Pierre Emmanuel, sur Hölderlin, certes, mais qui me semblent consonner avec ce qui est cité plus haut:

    « Celui à qui le destin parle haut a le droit aussi de parler fort au destin. Quand le destin élève la voix, il ne fait pas qu’enseigner la condition commune, il provoque à la refuser. Car il se targue d’être absurde, de bafouer l’intelligence par son inexorable dureté. Ou bien n’est-ce pas la conscience qui se fonde en récusant comme absurde le destin? »
    C’est très exactement ce qui se joue théâtralement dans cette scène, et à quelle hauteur, entre une Jeanne qui pourrait ne faire que se survivre, démonétisée, oubliée, dépossédée par un destin cruel, et une autre qui choisit en pleine conscience, après une sorte de maïeutique personnelle, d’être pleinement Jeanne d’Arc. Le spectateur voit ainsi se mettre en place un tout autre destin, glorieux, au dessus des politiques à la Regnault de Chartres , La Trémouille et Warwick, pour ne pa oublier le Roi qui assiste ici au bucher. ( » Ce n’est qu’un mauvais moment à passer ».
    La grandeur d’Anouilh est de saisir ici mieux que tout autre la deuxième et définitive naissance de Jeanne, lorsque le personnage choisit irrévocablement de transcender sa défaite. Et là, l’auteur rejoint le choix qui s’est bien opéré après l’abjuration de St Ouen dans la prison de Rouen. Dans les deux cas, le personnage choisit d’être plus que l’individu. Par l’ immolation plutôt que la survie. La conscience d’être Jeanne l’emporte sur un destin programmé. D’où le dernier tableau ou apparait de justesse le sacre grace à la double protestation, o malignité d’Anouilh, de Baudricourt et de Cauchon, comme l’ambivalence, à y regarder de près, de la dernière réplique du Roi  » Jeanne d’Arc, c’ est une histoire qui finit bien ». Qui finit bien, oui, mais grace à l’oblation totale de l’intéressée, que les politiques de tous bords oublieraient bien. Baudricourt/:on ne peut pas finir comme ça, Monseigneur, on avait dit qu’on jouerait tout! ce n’est pas juste! Jeanne a le droit de jouer le Sacre, c’est dans SON HISTOIRE! (je souligne.) l’indication :  » le rideau tombe lentement sur cette belle image de livre de prix… »ajoute à ce non-dit. Le prestige final ne masque pas la solitude du héros , lequel trouve sa route en dehors des grandeurs de ce monde.
    On notera enfin l’autonomie totale d’ Anouilh vis à vis des mots de Jeanne transmis par les deux procès et ce refus de citations directes ajoute beaucoup, je pense, à la crédibilité de sa Jeanne.
    Cordialement. Mes remerciements pour votre carte postale.
    MC

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    1. Mille mercis, MC, pour essayer d’apporter de la lumière là où je ne vois que bougies falotes et vieillottes. Je m’en vais relire La Pucelle d’Arouet …..!

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  29. cher Arouet qui hurlait quand il se faisait siffler au théatre « Arrière, Barbares, c’est du Sophocle » et qui n’est plus rédimé que par les Contes , Le Dictionnaire, les Philosophiques, et le Siècle de Louis XIV! Quand on est doué pour la prose , il arrive que les vers se vengent…

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  30. « La complexité de l’âme … »
    Me souvient de « Ô mon Dieu! Dans ce répit qui me reste, avant que le sabre repasse et m’écrase, faites qu’il tranche ce nœud épouvantable de contradictions qui sont en moi, de sorte que, un instant au moins avant de cesser d’être, je sache enfin ce que je suis. Montherlant, La Reine morte, »

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    1. Ici, c’est l’inquisiteur, qui après s’être emporté contre le trop généreux frère Ladvenu (coupable de s’opposer à son anti-humanisme absolu en faisant remarquer à l’inquisiteur que « [Dieu] a voulu se faire homme, pourtant… »), le menace de déposer des conclusions contre lui :

      — Contre lui ou contre quiconque ! Il n’y a pas de têtes trop hautes pour nous, vous le savez. Je déposerais contre moi-même, si Dieu me laissait m’égarer.
      Il se signe gravement et conclut :
      Qu’il m’en garde !

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  31. Qq impressions
    À la lecture de l’Alouette, j’ai trouvé particulièrement efficace le dispositif adopté pour montrer de façon neuve une vieille histoire bien connue, en la théâtralisant — en l’occurrence en exhibant les mécanismes théâtraux, au cours d’une sorte de pièce ds la pièce qui tiendrait un peu de la reconstitution juridico-policière. Il permet la stylisation (& les gdes ellipses), le commentaire de Warwick, la juxtaposition sur le même plan du pt de vue (du personnage) de Jeanne, ou de la légende, (« Bon La Hire ») & sa démythification (« un chef de bande qui s’est vendu avec sa compagnie ») sans que l’un soit effacé par l’autre (de même qu’en sens inverse la fin historique n’est pas recouverte, occultée, par « la vraie fin de l’histoire de Jeanne »).
    Il m’a semblé qu’Anouilh ns donnait à la fois une sorte d’épure de l’histoire de Jeanne & un morceau de son univers à lui, que l’on retrouve d’une pièce à l’autre (les personnages, en eux-mêmes & ds leurs rapports ont un air de famille, les motifs, les situations, les gdes options de l’existence reviennent) — d’où, je suppose, des réactions opposées selon que l’on aime ou non cet univers.
    En lisant, je n’ai jamais eu l’impression d’un langage ou d’un théâtre vieillot, périmé, daté (mais d’un style caractéristique, si, bien sûr). Par curiosité, & parce que je ne l’ai jamais vue jouée, j’ai cherché des captations, & je n’ai trouvé que cette scène (légèrement arrangée au début, pour fournir un équivalent ponctuel à la « représentation au carré »)

    Malgré sa valeur documentaire, historique (histoire du théâtre & de l’interprétation), je dois reconnaître que cet enregistrement m’a déçue, & m’a semblé, lui, daté. J’ai aimé certaines mimiques, certains gestes ou le ton de certaines répliques de Baudricourt interprété par D. Ivernel, mais, mais, mais… Bref, je suis bien obligée de constater que si le texte n’a pas vieilli, l’incarnation, si.
    Contresens absolu de ma part, puisqu’il s’agit de théâtre ? (& non de l’adaptation cinématographique d’un roman).
    Il y a bien sûr qqch d’inévitable, une déperdition (la représentation implique des choix entre les multiples possibilités suggérées par le texte, & par ailleurs le spectateur est prisonnier du mouvement vers l’avant, & du tempo).

    Les décors & costumes ont aussi contribué à ma déception, on est assez loin des indications de l’auteur : « Un décor neutre » & pour le costume de Jeanne habillée en homme « une sorte de survêtement d’athlète » (malgré la scène où les reines & Agnès échangent des considérations très pointues sur les hennins, la mode & la diplomatie).
    L’effet « téléfilm historique » m’a paru désastreux ds la mesure où il restreint la portée du texte. Tt l’intérêt de la « neutralité » demandée n’était-il pas de pouvoir jouer sur plusieurs registres ? (y compris l’anachronisme évidemment).  De ne pas se limiter à une illustration de l’histoire racontée ? (Bien que la pièce joue, comme ds Becket ou l’honneur de Dieu, avec les belles images reproduites sur nos livres d’histoire d’enfants — & qd j’écris « joue » il ne s’agit pas de se moquer — cet aspect-là est maintenu & mieux, honoré).

    Au risque de tt embrouiller davantage, je dirais que la lecture des pièces d’Anouilh (pas seulement « historiques ») m’apporte plusieurs types de satisfactions, ds des dimensions différentes : celle de l’histoire racontée, de la progression narrative, la succession des épisodes menant au dénouement, mais aussi leur articulation, la composition de la pièce, les contrastes ou les parallèles (personnages, situations, etc.) — déroulement sur le plan horizontal (qu’il y ait ou non des retours en arrière & des sauts en avant), Il y a aussi le plaisir (souvent l’amusement), l’appréciation de l’écart, des variations par rapport au thème connu.
    Et une autre, plus difficile à évoquer, « en épaisseur » en qq sorte, où le texte s’adresse à ns d’une autre façon. Ce plan « vertical » comporte sans doute la superposition ds notre mémoire des autres pièces (pas de manière délibérée (laborieuse, studieuse), mais à la façon d’échos, d’un « ça me rappelle qqch », « j’ai déjà entendu ça qq part »), mais il ne se réduit pas à cela puisque j’ai l’impression tr nette qu’il existait déjà pour moi au collège, avec Antigone.

    Et puis tt d’un coup, en regardant cette vidéo, une autre dimension est intervenue, celle qui lie les acteurs & les mises en scène à leur tps. Je suppose, je suis même convaincue, que pour bcp de gens cette dimension supplémentaire ne gâte rien (sur le même plan intellectualisé, cérébral, que l’appréciation des variations). Pas de gdes conclusions à en tirer, d’autant qu’il ne s’agit que d’une tte petite scène de rien (tellement plus drôle qd je l’ai lue, qd même), on doit s’habituer, entrer ds la pièce.
    Mais voilà qui me plonge ds des interrogations — à quoi ça tient, notre « ouverture » ou « fermeture » à une œuvre…

    P.S. Youtube gardant la trace de mes habitudes m’a proposé …une adaptation en italien datant de 1973, par Vittorio Cottafavi ; je vais aller regarder ce que ça donne.

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  32. une tradition, Elena, veut qu’on joue l’Alouette comme mise en abyme: une troupe au lever du rideau s’installe et va jouer l’Histoire de Jeanne. La prise des accessoires dans l’indication scénique de I, 1 et le » Nous sommes tous là  » inaugural de Warwick permettent cette interprétation qui ne nuit pas au texte , si je me souviens bien de la dernière reprise de l’ALOUETTE au théâtre de la Librairie de Wallonie Bruxelles. Par ailleurs, le role a été très marqué par Suzanne Flon.
    Bien à vous.
    MC

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    1. J’ai dû mal m’exprimer, c’est exactement (la mise en abyme) ce que j’entendais pas mon « dispositif » — que je considère comme essentiel(le) au bon fonctionnement de la pièce.
      (Pour Suzanne Flon, je savais cela, hélas d’un savoir purement théorique).
      Bien à vous.

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  33. C’est bien vu Elena. il y a, vous le résumez très bien, un coté thème et variations chez Anouilh, un peu comme un Euripide s’amuse des scènes obligées de ses devanciers sur un sujet comme Electre. En ce sens, le Théâtre commente le théâtre antérieur, Euripide critique de Sophocle et d’Eschyle, comme il commente l’Histoire et ses scènes à faire ou ne pas faire. J’ai relevé le silence absolu sur les vrais mots de Jeanne. Il faudrait s’attacher à cette vision décapante de l’Histoire . Je me demande si derrière Charles VII , il n’y aurait pas la fameuse formule de Péguy; « Elle était venue trouver St Louis, eklle a trouvé un homme d’affaires » C’est le propos sinon la lettre. On pourrait dire la meme chose des angevins, la pièce étant pourtant contemporaine du mythe de Yolande D’Aragon lancé par Erlanger et d’un travail plus sérieux, chartiste mais succès à l’époque, dont Anouilh ne retient presque rien.
    Cordialement. MC

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  34. Il y a tt de même au moins (à propos de l’état de Grâce) : « Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir »

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  35. Pour en revenir au début de l’article de Paul Edel (le politiquement incorrect), en ce qui concerne cette fois L’Alouette.

    Ds quelle mesure (& jusqu’à quel point) faut-il lire, en plus, par transparence, sous le sujet ostensible ? Mais est-ce alors en faveur ou aux dépens de ceux qui sont ainsi superposés ?
    [Dialogue entre Warwick et le « Seigneur Évêque » Cauchon]

    C — Quoique nous ayons été des collaborateurs sincères du régime anglais qui nous paraissait alors la seule solution raisonnable, dans le chaos. Notre honneur, notre pauvre honneur, aura été de faire pourtant l’impossible contre vous, en vivant de votre argent, et avec vos huit cents soldats à la porte du prétoire… Ils avaient beau jeu à Bourges, protégés par l’armée française, de nous traiter de vendus ! Nous, nous étions dans Rouen occupé.
    W, agacé
    — Je n’aime pas le mot « occupé ». Vous oubliez le traité de Troyes. Vous étiez sur les terres de Sa Majesté tout simplement.
    C — Entouré des soldats de Sa Majesté, des exécutions d’otages de Sa Majesté. Soumis au couvre-feu et au bon plaisir du ravitaillement de Sa Majesté. Nous étions des hommes, nous avions la faiblesse de vouloir vivre et de tenter de sauver Jeanne en même temps. C’était de toute façon un piètre rôle.
    W, sourit.
    — Il ne tenait qu’à vous de le rendre plus brillant et d’être des martyrs, mon cher. Mes huit cents soldats étaient prêts.
    ……………
    C — [Jeanne] qui avait douté, j’en suis sûr, abandonnée des hommes et de Dieu, a continué elle aussi, se reprenant tout de suite après son unique faiblesse ; […] Nous n’avons pas pu le comprendre alors, […] nous bouchant les yeux, comme de vieux petits garçons. Mais c’est dans cette solitude, dans ce silence d’un Dieu disparu, dans ce dénuement et cette misère de bête, que l’homme qui continue à redresser la tête est bien grand. Grand tout seul.
    W — Oui, sans doute. Mais, nous autres, hommes politiques, nous sommes obligés de nous efforcer de ne pas trop penser à cette grandeur de l’homme seul. Comme par un fait exprès, nos la rencontrons généralement chez les gens que nous faisons fusiller.

    Et bien entendu, le dialogue entre la reine Yolande et Charles :

    Ch. — En somme, belle-maman, à ce que je crois comprendre, vous êtes pour confier le gouvernement aux peuples ? À ces bons peuples qui ont toutes les vertus ? Vous savez ce qu’il fait, ce bon peuple, quand les circonstances le lui offrent, le pouvoir ? […]
    On essaiera ce que vous préconisez. On essaiera tout. Des hommes du peuple deviendront les maîtres des royaumes, pour quelques siècles — la durée du passage d’un météore dans le ciel — et ce sera le temps des massacres et des plus monstrueuses erreurs. Et au jour du jugement, quand on fera les additions, on s’apercevra que le plus débauché, le plus capricieux de ses princes aura coûté moins cher au monde, en fin de compte, que l’un de ces hommes vertueux. […] Moi, du moins, je n’ai pas d’idées générales sur l’organisation du bonheur. Ils ne se doutent pas encore combien c’est un détail appréciable.
    Y — Vous devriez cesser de jouer avec ce bilboquet, Charles […]
    Ch. — Laissez-moi donc. Quand je rate mon coup, au moins c’est sur mon doigt ou sur mon nez que la boule retombe. Cela ne fait de mal à personne, qu’à moi. […]

    Arguments promis à un bel avenir (les additions des futurs livres noirs, la réhabilitation des corrompus, présentés comme un moindre mal — mais pas la dernière phrase citée, qui convient à ttes les expérimentations politiques & économiques).

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    1. Créée le 15 octobre 1953, dans une mise en scène d’Anouilh et Roland Pietri, » L’alouette » connut un grand succès (608 représentations au théâtre Montparnasse.) ce qui est intéressant c’est que la critique, si elle reconnait la qualité du texte, son habileté, son vrai charme, va se diviser .Anouilh le « clivant »
      Le point de vue catholique ,celui des jésuites, à travers la chronique de Jean Mauduit, dans la revue « Etudes », est intéressant .Extraits :
      « J’ai applaudi sans rechigner une pièce oh ! très habilement faite, dont toutes les répliques fusent en pluie d’étincelles. Une pièce alerte et court vêtue qui fleure la poésie et l’humour, qui abonde en inventions charmantes, qui va d’une démarche sinueuse à travers les plates-bandes de l’Histoire (..), pique ici une anecdote pour s’en faire un collier de perles, repêche là un document authentique en ayant l’air de l‘inventer, bref entrelace joliment la légende et le vrai. Mais je n’ai point du tout rencontré le chef d’œuvre annoncé.(..) En vérité cette pièce est semée de ficelles si grosses, si voyantes (..) Facilité, les traits qu’Anouilh délivre généreusement à la gent miliaire : le moindre chansonnier de Montmartre sait en faire autant .Facilité, les trivialités du langage de Jeanne(..) Où est Dieu dans tout cela ? «
      Pourtant le chroniqueur reconnait : » La scène qui oppose Jeanne au Dauphin est un miracle de fraicheur (..) cela est piquant, jeune, irrésistible. Mais Anouilh ne parvient qu’imparfaitement à nous faire sentir les raisons profondes de la grande force et de la grande fragilité de Jeanne.(..) Le seul moment où ses accents chrétiens trouvent une authenticité et une originalité véritable c’est quand cette héroïne d’Anouilh se met à ressembler à toutes les héroïnes d’Anouilh ».
      En revanche, Jean-Jacques Gautier, dans » le Figaro » est enthousiaste . Morvan Lebesque dans « carrefour » trouve la pièce merveilleusement réussie, cependant s’étonne quand même des références à la modernité et trouve que Jeanne (« la fille du bistro du coin ») est trop proche de l’héroïne de « La Sauvage ». On reproche à Anouilh de faire du Anouilh…

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      1. Merci pour les extraits des articles de l’époque dont je ne dispose pas ds mon édition de poche, réduite au strict minimum (on goûtera l’ironie de l’aveu de ce manque, de la part de qqn qui passe son tps à pourfendre la dérive biographique ou la trop gde place de l’histoire litt., au nom du « Tt le texte, mais rien que le texte »…)

        Interférence avec la Rdl où « L. Bergeret » a honoré son pseudonyme en déposant, à propos du film de R. Polanski, un bel extrait de M. Bergeret à Paris, « Le bureau » ; on y lit ceci : « il s’en dégage une bouffonnerie tragique qu’on goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des genres. »

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  36. Et dans cet ordre d’idées, Paul Edel, il y a le curieux silence observé par Régine Pernoud à l’égard de l’Alouette. dans ses souvenirs, , mais jamais Anouilh. La grande prêtresse du Centre de Documentation Jeanne d’Arc a une conception trop résistante de Jeanne et trop négative de Cauchon pour intégrer une pièce nuancée sur le catholicisme de la première et l’attitude du second. Il faudrait voir si le Dictionnaire Jeanne d’Arc répare cette ommission que je crois délibérée.
    Oui Elena, derrière Bourges, il y a Vichy et le souvenir des blessures de l’ affaire Antigone. L’emploi du mot fusiller est tout sauf neutre,les Anglais pendaient mais ne fusillaient pas, et pour cause, et le « nous étions à Bourges » ,d’ailleurs fautif puisque Cauchon n’y a jamais été, renvoie au procès, assez commun alors, d’un Gaullisme jugé seulement radiophonique . Qu’on pense à Jacques Laurent.

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  37. Sans le faire avec autant de précision bien sûr, j’avais cependant remarqué la fonction d’indicateur ou mieux d' »aiguillage » de certains anachronismes (ni si « gratuits », ni si « faciles »).
    (L’opération se déroule de façon quasi inconsciente : à la première lecture du passage « Comme par un fait exprès, nous la rencontrons généralement chez les gens que nous faisons fusiller. », c’est Valentin Feldman qui m’était venu à l’esprit.)

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  38. Souvent, chez Anouilh,Elena, se pose dans un coin de la scène, un peu isolé, un homme désenchanté, froid, distant, silencieux qui reste glacé, facilement pince-sans- rire, assez aristocratiques, personnage à distance des duperies courantes et qui élève doucement la voix puis grince soudain, au grand effroi des autres, sur scène, car il s’insurge devant certaines comédies que les humains se donnent.. (l‘Occupation fut un théâtre d’observation privilégié pour constater de désillusions et découvrir comment de construisent les légendes après-coup) donc un des personnages de ses pièces grince et couine cette part que j’appellerai le côté désillusionné Drieu la Rochelle. On remarque que dans le théâtre d’Anouilh se glisse donc ce personnage en coin, pas dupe, tranchant, discret,au départ puis , prenant avec douceur la parole , implacable dans un minutieux compte des fausses valeurs. Ce personnage a conscience que la vie est un passage rapide ,un songe que balaie le vent, qu’une existence ne tient qu’à un fil qui s’entortille: vie passage à vide.. donc .notre .personnage assez hamletien par son intelligence corrosive , met à nu les faux décors et les coulisses de l’Histoire Officielle dont les populations s’accommodent par panurgisme ou indifférence .Anouilh,oui Marc Court, démolit les légendes , son « alouette » reste à l’écart de ceux qui « récupèrent » Jeanne d’arc pour leur propre optimisme historique ou la brandissent à tout bout de champ ,femme-sandwich à saisir pour cause politique et périodes électorales tendues.

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    1. Je n’avais pas vu cela, je veux dire sous la forme d’un personnage particulier — alors qu’il serait difficile de ne pas percevoir le désenchantement, le refus douloureux d’être dupe des fausses valeurs, etc. J’avais l’impression que c’était la « tonalité » générale ds laquelle il écrivait, mais je pensais qu’elle était distribuée entre plusieurs personnages.
      Il est vrai que je ne connais pas encore tout le théâtre d’Anouilh.
      (Celui auquel votre description me ferait penser, ce serait Hero ds La Répétition, mais non ça ne va pas, il est avili (on aura la cause probable) & loin d’être à l’écart il joue un rôle décisif ds la « punition ». Je vais essayer d’y réfléchir.)

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  39. Plutôt Cauchon, d’une compréhension surprenante dans l’affaire de l’Arbre aux Fées, en très gros: il faut bien que les petites filles croient aux fées , alors que c’est un des arguments dans l’Histoire du procès de condamnation, sans illusion devant la foule qui vient voir bruler la sorcière « ce sont les memes qui te célèbreraient si tu avais vaincu », et là, on peut voir un écho des foules versatiles de la Guerre, et presque rédimé par l’ordre d’aller chercher la Croix en s’opposant au Promoteur. mais c’est l’Inquisiteur, en effet, qui endosse le fiasco spirituel. Pas lui, dans le mauvais camp, au mauvais moment. Warwick a un coté Foreign Office renforcé par le léger accent qu’on se croit obligé de lui preter.
    MC

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  40. Warwick me semblait multiple, pluriel, une sorte de Maître Jacques (mais upstairs, du côté des heureux du monde), un personnage à tt faire en qq sorte.
    Parfois tr anglais (« en Angleterre aussi nous sommes fermement partisans des châtiments corporels pour les enfants, cela forme le caractère », « Voilà, je tenais à vous faire cette petite visite de courtoisie, comme on se serre la main après un match »), parfois occupant très korrekt mais qu’il ne faudrait pas chatouiller sur les sujets qui fâchent, parfois politicien au cynisme assumé (& à ce titre auteur & acteur, propagandiste), parfois « ficelle » dramatique, mais en tt cas spectateur sur scène (& spectateur difficile). (En faire l’athée de service contribue peut-être à faire de lui un représentant du public en même tps qu’un acteur de l’histoire ? simple hypothèse.)
    Et si Jeanne a qqch de La Sauvage, il paraît à la fin proche de Florent (le passage cité par M. Court « Cela aurait même été […] un peu vulgaire, un peu peuple, un peu bête », « Mais je suis du peuple, moi, je suis bête… »
    (Il parle à un moment comme le Roi (de Becket) ds la masure des Saxons « C’est d’un coup exorbitant pour ce que c’est, mais je l’ai [Jeanne, sa « petite sorcière crasseuse »])
    Ce n’est pas contradictoire avec ce que disait Paul Edel d’ailleurs.

    Une question à vs (deux) qui avez vu la pièce — y avait-il un jeu de scène (& pas seulement de voix) qd Jeanne « rejoue » l’intervention de l’archange (curiosité à cause de ou grâce à cette adaptation italienne).

    Paul Edel, j’ai vu que vs aviez réussi à amener de nouveaux lecteurs (Jazzi en tt cas) à Audiberti & ça c’est formidable !

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  41. Pas que je me souvienne, tout repose sur l’interprète, une Jeanne très « terrienne » pour l’actrice concernée. Je regrette de ne pas en retrouver le nom.

    Cordialement.
    MC

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    1. Merci, M. Court.
      Ds cette version en italien (pas spécialement remarquable par ailleurs), il y a « tricherie » (le théâtre étant feintise & spectacle, ma réaction ne relève pas de la morale) pour le dédoublement, sans que je sois pour l’instant arrivée à démêler si elle est survenue lors du montage du film ou s’il s’agissait d’images vidéo incluses ds une représentation (elle-même filmée). Quoi qu’il en soit cela permet à l’actrice une jolie attitude : Jeanne en archange non seulement change de voix, selon les indications, mais adopte une pose majestueuse, picturale ou sculpturale, convenant aussi bien à la bénédiction qu’à l’autorité, sans qu’elle soit contrainte d’effectuer une gymnastique précipitée (debout, à genoux, debout) qui aurait pu risquer le grotesque — mais j’imagine qu’un simple changement du placement des bras et d’inclinaison de la tête aurait pu suffire, en l’absence de « trucage ».
      Pourquoi « en faire tt un plat » ? Parce que cela m’a donné à penser à propos de ce choix de la pièce (qui occupe presque toute la place) dans la pièce, de la représentation élevée à la puissance 2 & des indications de simplicité & de neutralité ds le décor & le costume (déjà évoquées plus haut). Ni coquetterie, ni facilité, mais à l’opposé de la « reconstitution », il laisse de la place au spectateur & à son imagination tt en lui fournissant l’appui essentiel de l’incarnation des personnages & le tremplin de qq signes. À mon sens, lui seul permet cette fin (que je distinguerais du procédé adopté ds The French Lieutenant’s Woman, le livre comme le film qui en a été tiré).
      Je n’avais pas voulu employer le terme de « mise en abyme », pourtant parfaitement juste, techniquement exact, & je me demandais pourquoi (ce n’était pas un trou de mémoire, mais une réticence que je ne m’expliquais pas). Simple emprise ou dérive métaphorique ? L’expression me fait immédiatement penser (exemples canoniques d’ailleurs) aux époux Arnolfini ou à la boucle d’oreille de la fameuse Vache qui rit, une figuration en réduction, vertigineuse mais ds le sens de la profondeur (en entonnoir — dantesque ?) alors que l’effet me paraît ici tt autre, ou inverse, celui d’un élargissement.
      Pas certaine d’avoir été tr claire.

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  42. Jazzi est un être exquis et curieux de cinema et de littérature, sans aucun a priori. Tout à fait unique dans la rizière minée de la RDL en train de se transformer en Dien Bien phu .

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  43. « Drame religieux » à propos de Becket? oui mais pas au sens étroit; plus l’honneur de Dieu que Dieu lui-même, au sens théologique là encore. Plus une idée pascalienne de Dieu qu’un dieu incarné. et là on rejoint l’Alouette et « le silence de Dieu » transmis par Saint Michel quand Jeanne décide de son destin devant Warwick. je soupçonne Anouilh d’avoir beaucoup médité Pascal et quelques autres du Grand Siècle. Ici il faudrait dire un petit mot des Fables et de sa version du Chêne et du Roseau, entre autres;

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