Audiberti? Dimanche l’attend…

Il y a une œuvre qui, année après année, relecture après  relecture, m’éblouit, m’enchante , celle d’Audiberti. C’est  une  œuvre à tiroirs,  passages  secrets, jardinets érotiques (« le maitre de Milan »), placards poétiques, déviations fantasques, crépitements des situations, lentes dérives de l’imaginaire à partir d’un rien ;une rue en pente,  un couloir d’hôtel , une chambre  de bonne,  un chemisier rayé rose et vert. Sa méditative pente fait d’un balcon à pétunias un opéra.  Enfin la maladie grave lui donne un curieux mordant épuré avec ses    carnets d’un  flâneur parisien au bord de sa tombe (« Dimanche m’attend ») . François Truffaut  vénérait cet écrivain  avec raison. Je comprends  Truffaut et j’entre dans cet arbre chantant, Audiberti !

 « Tumultueux comme un débat de meeting, dans un pandémonium d’images traversé de trouvailles éclair, Audiberti, ce précieux naïf, est en même temps la viole et la cymbale, le hennissement et le fracassement, la stridulation et le ramage. Même son humeur noire a de la bonne humeur. »  écrit Paul Morand.

Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme,  sa facilité pour aborder tous les sujets  quotidiens : chiens écrasés,  critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes,  etc. Il entre  au » Petit parisien » grand journal de l’époque, ce qui prouve qu’il ne faut jamais se fier aux titres. Il  jubile pour parler  de »la brute avinée »  qui  manie la  hache dans un hôtel de passe,  le parlementaire  en goguette qui rate son virage et  met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo ..  Il traine  dans  ces bistrots popu avec l’image de Bartali  collée sur le percolateur. Il est sn s’enthousiasme devant    les manchette des journaux du soir. Il  bavarde avec  les  ouvriers banlieusards  pécheurs des bords de Marne, il   suit les trottoirs de banlieue  avec des bouts de mégots, les bidasses 1O au jus, les bignolles des Batignolles , rode  dans les gares l’hiver avec  ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur  les bancs du palais royal, se faufile dans  les passages parisiens,  dessine les pavillons de banlieue et leurs réserves de bois, écoute  les bavardages sur les marchés, s’amuse  des reporters en imper  qui courent dans les escaliers de palais de justice , les vieilles en manteaux peau de lapin   bouffeuses  de gâteaux, et surtout il fréquente les théâtres de quartier  un peu crades au fond d’une impasse à lierre.

manuscrit d’Audiberti

Au fond, en glissant du statut de  journaliste chiens écrasés à  romancier NRF , il n’a jamais quitté la forme spontanée  du papier « journal » même si le côté « intime » du journal  reste chez lui   oblique,  confidence   glissée, sournoise,  puis au moment le plus inattendu ,  brutalement dévoilée. Il le dit lui-même ;

« Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le « journal » traîne l’adjectif « intime ». Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L’extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n’a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu’un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l’on me demande : « Mais que vous est-il arrivé ? » je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d’arriver jusqu’à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l’ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux. Je tiens mon journal. Il me tient.». Jacques Audiberti

 Il donc reluque les mignonnes parisiennes des beaux quartiers, les pensions avec volets verts et potage légume le soir à six heures .Il collectionne  les outrances langagières de ceux qui ont cinq calva dans le nez du côté des Halles. Notre Audiberti est lent, méticuleux,  complexé comme les gros,  sous apparence de  l’œil un peu vague, somnambulique, il croque net. Il se faufile parmi les visages en  morceaux des putes sous réverbères. C’est soudain  en majesté qu’ Audiberti , son gros  pardessus et son  pas trainant, rumine  des  appétits sexuels mal  assouvis. » De toute part la chair humaine pédale vers le fantôme fugace et narquois de son immortalité. »

Il  séduit  Léon- Paul Fargue, Benjamin Péret. Il publie à compte d’auteur un recueil de poèmes  en 1930, « l’Empire et la trappe » qui suscite l’enthousiasme de  Valery Larbaud, de Gide et de jean Paulhan… excusez du peu…

»Pendant quinze ans j’appris en quoi consistent les crimes, les incendies, les tabassages, toue la poésie de la banlieue ».

En 1938, il  publie son premier roman  « Abraxas » . Un livre étonnant. Une  bourrasque« Abraxas », qui, comme tous ces romans, comporte un torrent d’images à la Fellini, des confidences jetées en travers, des dérapages, des incises, des feux d’artifice verbaux, des charmantes digressions sur d’autres digressions, passant de son Antibes natal et si prolétaire  à une arrière salle de Pigalle avec entraineuses et michetons….. .Parfois ce sont des variations magnifiques sur  la vie, la mort, les gens pas si humains qu’on croit (voir son essai sur » l’abhumanisme »si actuel.. avec  des parents plus perdus que leurs enfants, des valeurs sans repères qui errent comme de débris de comètes  dans le noir de la nuit)   avec souvent  derrière  les lignes et arabesques si flatteuses   une mélancolie déchirante. ça fait  très  cirque façon » Huit et demi » Fellini sans fond catho… Il écrit -comme il le fera souvent- en spirales digressions, confessions  subites, descriptions souriantes et détachées,   avec des considérations  pleines de vitalité, de cocasseries, sur des tas de gens oubliés chez les autres romanciers :hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers,  petites vieilles  qui « fleurent le vétiver »  princes en toc,  tantines en  jaquette pure  laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettée de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmants, un tantinet désuet, décalés,  cabriolant  parachutés dans une  sorte de conte oriental .  D’emblée, ce roman  accéléré, avalancheux, baroque, est  traversé de silhouettes  qui rebondissent comme des balles de tennis dans le terrain de jeux de ce roman.

Cette œuvre donc fleurit dans une fantasmagorie si personnelle et  cache de    troubles substances d’aveux par strates si enturbannées que certains la refusent. Audiberti  bifurque, ralentit, accélère, perd son intrigue, la retrouve , et tout ça foisonne   sur ce qu’il pense du courant de la vie, des remous de solitude, si larges chez lui .Dans son Paris bien-aimé  il croise  des belles femmes inaccessibles, dont il se régale  en imagination -dans sa chambre- pendant ses insomnies inondées d’images.

Oui, ne nous cachons pas, frères en littérature,  que certains lecteurs  austères à la  logique pincée    ne s’en sont jamais remis !!Gaston Gallimard l’adorait.

.. Par sa profusion épique, l’imbroglio des personnages et des aventures, mais aussi avec   de curieuses poussées de réflexions divagantes  métaphysiques, il encombre le paysage littéraire des années 1935 jusqu’à 1965,  joyeux diplodocus  s’ébrouant dans la prairie des gros   gris sartriens.

Audiberti  voyant bien   que ses romans désorientaient,   se laissa convaincre par deux  jeunes  comédiens que ses répliques étaient si bonnes qu’elles devaient se transformer en actes et en théâtre. Ce fut « Quoat-Quoat » (1945)  Ce fut un  début de succès. . Audiberti   attrapait enfin un  public avec ses pièces. En 1947, ce fut « le mal court ».  la critique l’éreinte , le public aime.  Là encore ce fut compliqué. »Le cavalier seul », (1955) intéressa. mais le succès  relatif vint avec  l ‘effet Glapion » et la reprise du « Mal court » (1959).

Ses intrigues en volutes  ses répliques en vitalité joyeuse  et dialogues tantôt ,ornés et classiques, tantôt   débraillés et argotiques piquèrent la curiosité.

 Dans ses romans : « les tombeaux ferment mal »,  Monorail », « les jardins et les Fleuves », « la Poupée » ,  « la grande écorchure et la tragique impuissance de l’univers à passer par d’autres chemins que ceux de l’échec et de la douleur » se montre clairement derrière le décor fastueux et le bavardage ciselé.. Aujourd’hui, le tombeau Audiberti se referme .Les  libraires, ces gardiens de cimetière,  n’ont plus, par chance, qu’un vieux poche de lui  au fond de la boutique.  Et encore, les meilleurs… .cette cargaison de romans et pièces de théatre   sombre  doucement  dans l’oubli si j’en juge par les réactions -rares-  depuis sa mort dans la presse, et les ventes  faibles  chez Gibert.. Alors  décrétons qu’elle doit renaitre pour les nouvelles générations.

Oui, c’est  une prodigieuse boussole. J’avais sur mon ancien blog, hébergé « Le monde », déjà  écrit sur lui, et j’insiste,  je redis : Audiberti a quelque chose d’une masse hugolienne et  scintille de légèretés  avec des brillance de cellophane dans sa prose.. C’est comme une marée de mots : voguons dessus, sensations,   étonnements  enthousiasmes ,envol ,encre bleue,marée du soir. 

Ce fils de maçon  à la caboche d’empereur romain, tout en nuque, et moue  de timide désemparé ,   attend  sa place  et doit la retrouver   dans la galerie des glaces des grands écrivains.

 Audiberti, souvenir !J’aime   ses grands pardessus pour truands de Pigalle filmés par le premier Melville, sa démarche un peu flasque de flâneur étonné, hésitant,  que ni la poussière, ni le vacarme des voitures ni les crottes de chiens ne découragent .il revient au carrefour de l’odéon ou boulevard Sébastopol comme sur des lieux d’amour.   ses marmonnements  d’adjectifs rares, si peu utilisés qu’on se dit que ce bonhomme cache le grand Littré dans sa gabardine , agace les uns et enchante les autres.  

Ses poches remplies de stylos, de gommes , de crayons,  de saucisson, de chocolat, de cachou,  de bouts de papiers, passe et glisse dans les rues de paname ; il  renifle des cargaisons de drames derrière les façades , d’histoires touchantes que le jeune journaliste qu’il fut n’a jamais oublié. Il s’éprend d’une jolie jeune femme assassinée, à la nuque si blanche…(« Marie Dubois »)  ,il recueille  de petits désespoirs des fins de mois,  des besognes amoureuses sous un porche  avec une éternelle grande naïveté. Rare, rare, rare . Ses pensées forment guirlandes  pour fêtes  nervaliennes disparues ou… couronnes mortuaires. Rues,  artisans, jambes nues,  photos du fils,  anatomies humaines dans les autobus, rampes de fer des escaliers de Montmartre, postières aux jolis mollets, tout l’étalage incohérent des villes  trouve son chroniqueur allumé.  Depuis les coulisses des  théâtres jusqu’aux caves des grand hôtels. Loges des concierges,  zigomars des cafés ,étrangères maquillées  assises dans les  métros …Oui, Audiberti court dessine les anges   ou les gargouilles des clochers parisiens .Il se laisse porter par le courant  des   fleuves humains des passants. ses jambes cisaillent la capitale. b dans certains romans, c’est Milan qui appaat, , la côte d’azur, ou les neiges d d’une station de sports de la Haute-Savoie, comme dans « La Na ».

Antibes ,son pays natal

»Paris, écrit-il,  à condition de se tenir à l’écart des coups de gueule, des maux de dents et des besoins mal contentés ,Paris dans l‘ensemble était un paradis quand j’y arrivais. Je savais que ,par une telle journée, Notre Dame, non loin, flottait ,montagne de fine poussière de saphir au-dessus de la prunelle des Dieux. De la rue Quincampoix à la rue des Juges-consuls,  le vieux quartier, riche de la peinture des bistrots et de la ciselure juteuse de ses façades proposait, dans toutes ses turnes, des rats humains avec chacun son roman. Des maisons noires, toutes vitres cassées, bordaient le boulevard de Sébastopol (..) Novembre tant soit peu, fraichit. La rue est grise. Je pars dans Paris au hasard. Rue Saint-Jacques, un vieil homme(j’avais pourtant juré de ne jamais écrire vieux, de ne jamais écrire le mot Vieux) un vieil homme en pardessus noir ,ongles et  mains grises appelle dans ma mémoire les premières froidures de Paris. Leur couleur était, brume grise, celle de la pulpe des huitres, mêlées à la fumée des gares, à l ‘encre des crimes diffusés hors des greffes et des commissariats… »

J’ai mes livres préférés:« le maitre de milan », les deux  les plus tendres.. « marie Dubois » et « La Na » , le plus déjanté : « les tombeaux ferment mal »et enfin ce « dimanche m’attend.. » final .Là est son chef -d’œuvre, .C’est  plutôt journal intime,   le récit de ses journées u eu vides avant le Grand Saut.. Banlieusard quittant son pavillon meulière pour le centre de paris, du e à Saint Sulpice.   promenade avec sa mort  depuis  que son médecin lui a annoncé, l’ inéluctable pour dans quelques mois..

Enfin  il y a une sensibilité d’Audiberti   aux femmes,n hantise ds femes,  qu’un François Truffaut avait si bien noté. Il en a nourri ses meilleurs films,jusqu’au pastiche,  depuis « la peau douce » et « ne tirez pas sur le pianiste »  jusqu’à  «L’ homme qui aimait les femmes ». Dans « la  mariée était en noir »le personnage  interprété par  Michel Bouquet est  inspiré  d’Audiberti.    

                                         ***

Extrait :

Qu’est-ce que La Nâ ?

 Dans le roman intitulé « La Nâ »,  Audiberti séjourne  dans une petite station de sports d’hiver de  Haute Savoie. Une jeune fille de l’hôtel –plaisante à regarder et qui intrigue  l’auteur- – apporte son linge propre  à Audiberti ,ses « liquettes » et ses « calcifs »repassés, après avoir été lavés dans un Fleuve Jaune. A cette jeune fille (« cette petite rien qu’une silhouette à peine plus précise, à peine moins légère qu’un atome ») Audiberti demande  un jour :

« Comment s’appelle la neige en savoyard ?

A l’instant de connaître le nom savoyard de la neige, j’évoque» ces belles paroles blanches, argentée, ressemblantes, la française Neige, l’allemande Schnee, la russe Sniègue , l’italienne Névé, si voisine, celle-ci, de la Néva. Je ne  me souviens pas de la forme espagnole (Niévé je crois). J’évoque un instant, la neige de langue d’oc, Néou, qui ressemble au mot languedocien qui signifie neuf, nouveau, comme si la neige, en effet, c’était du nouveau, de l’insolite, de l’intempestif  un message de Noël. Et j’ai grand peur que le savoyard, pour cette neige  si nouée à la Savoie elle-même, pour cette neige  comme une Savoie dans les airs partout, robe de la terre et  eau pure des montagnes ,providence de ma pensée et certitude pour les grandes trouvailles, ne propose qu’un vocable paysan, un peu bourguignon, quelque chose, peut-être, comme neidz ou niadze…

-Comment dit-on  la neige,Mademoiselle ?

-Nâ

-Pardon ?

-Nâ.

C’est le nom de la neige .La nâ. La neige c’est comme ça que nous disons, tout le monde.
La nâ. La nâ. La lna et la nâ. La lune et la neige. Entre la lune et la neige, ces deux syllabes, ces belles rimes, imposent une similitude que des langues plus illustres ne m‘avaient jamais révélée. «