Audiberti? Dimanche l’attend…

Il y a une œuvre qui, année après année, relecture après  relecture, m’éblouit, m’enchante , celle d’Audiberti. C’est  une  œuvre à tiroirs,  passages  secrets, jardinets érotiques (« le maitre de Milan »), placards poétiques, déviations fantasques, crépitements des situations, lentes dérives de l’imaginaire à partir d’un rien ;une rue en pente,  un couloir d’hôtel , une chambre  de bonne,  un chemisier rayé rose et vert. Sa méditative pente fait d’un balcon à pétunias un opéra.  Enfin la maladie grave lui donne un curieux mordant épuré avec ses    carnets d’un  flâneur parisien au bord de sa tombe (« Dimanche m’attend ») . François Truffaut  vénérait cet écrivain  avec raison. Je comprends  Truffaut et j’entre dans cet arbre chantant, Audiberti !

 « Tumultueux comme un débat de meeting, dans un pandémonium d’images traversé de trouvailles éclair, Audiberti, ce précieux naïf, est en même temps la viole et la cymbale, le hennissement et le fracassement, la stridulation et le ramage. Même son humeur noire a de la bonne humeur. »  écrit Paul Morand.

Né à Antibes le 25 mars 1899, père maçon (qu’il vénéra), il devint greffier au tribunal de sa ville natale après des études assez ternes. Grace à un ami de collège, il entre dans le journalisme parisien. Il est vite remarqué par son talent multiforme,  sa facilité pour aborder tous les sujets  quotidiens : chiens écrasés,  critiques de cinéma, enquêtes policières, croquis d’ambiance, émeutes, beaux crimes,  etc. Il entre  au » Petit parisien » grand journal de l’époque, ce qui prouve qu’il ne faut jamais se fier aux titres. Il  jubile pour parler  de »la brute avinée »  qui  manie la  hache dans un hôtel de passe,  le parlementaire  en goguette qui rate son virage et  met sa Panhard dans la Seine avec la belle sténo dactylo ..  Il traine  dans  ces bistrots popu avec l’image de Bartali  collée sur le percolateur. Il est sn s’enthousiasme devant    les manchette des journaux du soir. Il  bavarde avec  les  ouvriers banlieusards  pécheurs des bords de Marne, il   suit les trottoirs de banlieue  avec des bouts de mégots, les bidasses 1O au jus, les bignolles des Batignolles , rode  dans les gares l’hiver avec  ses cafés aux vitres pleines de buée. Il s’assoit sur  les bancs du palais royal, se faufile dans  les passages parisiens,  dessine les pavillons de banlieue et leurs réserves de bois, écoute  les bavardages sur les marchés, s’amuse  des reporters en imper  qui courent dans les escaliers de palais de justice , les vieilles en manteaux peau de lapin   bouffeuses  de gâteaux, et surtout il fréquente les théâtres de quartier  un peu crades au fond d’une impasse à lierre.

manuscrit d’Audiberti

Au fond, en glissant du statut de  journaliste chiens écrasés à  romancier NRF , il n’a jamais quitté la forme spontanée  du papier « journal » même si le côté « intime » du journal  reste chez lui   oblique,  confidence   glissée, sournoise,  puis au moment le plus inattendu ,  brutalement dévoilée. Il le dit lui-même ;

« Mais demeurons dans la vie. Restons en vie si nous pouvons. Le « journal », roman annelé, s’allonge petit à petit, engouffrant les sentiments que le héros, c’est-à-dire l’auteur, reçoit de ses rencontres et de ses expériences. Vous ne saurez jamais au juste, vous, sujet de votre propre bouquin, de quel morceau de votre personne le chapitre qui vient fera ses choux gras.
Le « journal » traîne l’adjectif « intime ». Mais il ne se borne pas à recenser à la file les avis du percepteur, les ressemelages et les chocs émotifs. L’extérieur pénètre le privé. Le journaliste intime n’a pas besoin de coiffer lui-même la triple couronne de la tiare pour qu’un voyage pontifical, lui donnant à penser, figure dans son histoire. Si l’on me demande : « Mais que vous est-il arrivé ? » je peux montrer tous ces quotidiens, tous ces hebdomadaires qui ne cessent en effet d’arriver jusqu’à moi. Mon récit colle à la durée commune et linéaire où le premier crocus répond à l’ultime violette, cependant que se succèdent bombardements et tours de force. Mais il dépend avant tout de moi, cerveau, boyaux. Je tiens mon journal. Il me tient.». Jacques Audiberti

 Il donc reluque les mignonnes parisiennes des beaux quartiers, les pensions avec volets verts et potage légume le soir à six heures .Il collectionne  les outrances langagières de ceux qui ont cinq calva dans le nez du côté des Halles. Notre Audiberti est lent, méticuleux,  complexé comme les gros,  sous apparence de  l’œil un peu vague, somnambulique, il croque net. Il se faufile parmi les visages en  morceaux des putes sous réverbères. C’est soudain  en majesté qu’ Audiberti , son gros  pardessus et son  pas trainant, rumine  des  appétits sexuels mal  assouvis. » De toute part la chair humaine pédale vers le fantôme fugace et narquois de son immortalité. »

Il  séduit  Léon- Paul Fargue, Benjamin Péret. Il publie à compte d’auteur un recueil de poèmes  en 1930, « l’Empire et la trappe » qui suscite l’enthousiasme de  Valery Larbaud, de Gide et de jean Paulhan… excusez du peu…

»Pendant quinze ans j’appris en quoi consistent les crimes, les incendies, les tabassages, toue la poésie de la banlieue ».

En 1938, il  publie son premier roman  « Abraxas » . Un livre étonnant. Une  bourrasque« Abraxas », qui, comme tous ces romans, comporte un torrent d’images à la Fellini, des confidences jetées en travers, des dérapages, des incises, des feux d’artifice verbaux, des charmantes digressions sur d’autres digressions, passant de son Antibes natal et si prolétaire  à une arrière salle de Pigalle avec entraineuses et michetons….. .Parfois ce sont des variations magnifiques sur  la vie, la mort, les gens pas si humains qu’on croit (voir son essai sur » l’abhumanisme »si actuel.. avec  des parents plus perdus que leurs enfants, des valeurs sans repères qui errent comme de débris de comètes  dans le noir de la nuit)   avec souvent  derrière  les lignes et arabesques si flatteuses   une mélancolie déchirante. ça fait  très  cirque façon » Huit et demi » Fellini sans fond catho… Il écrit -comme il le fera souvent- en spirales digressions, confessions  subites, descriptions souriantes et détachées,   avec des considérations  pleines de vitalité, de cocasseries, sur des tas de gens oubliés chez les autres romanciers :hypnotiseurs, cuisiniers niçois, croupiers,  petites vieilles  qui « fleurent le vétiver »  princes en toc,  tantines en  jaquette pure  laine des Pyrénées, putes italiennes devant assiettée de spaghetti, marchand de pralines, tout un monde charmants, un tantinet désuet, décalés,  cabriolant  parachutés dans une  sorte de conte oriental .  D’emblée, ce roman  accéléré, avalancheux, baroque, est  traversé de silhouettes  qui rebondissent comme des balles de tennis dans le terrain de jeux de ce roman.

Cette œuvre donc fleurit dans une fantasmagorie si personnelle et  cache de    troubles substances d’aveux par strates si enturbannées que certains la refusent. Audiberti  bifurque, ralentit, accélère, perd son intrigue, la retrouve , et tout ça foisonne   sur ce qu’il pense du courant de la vie, des remous de solitude, si larges chez lui .Dans son Paris bien-aimé  il croise  des belles femmes inaccessibles, dont il se régale  en imagination -dans sa chambre- pendant ses insomnies inondées d’images.

Oui, ne nous cachons pas, frères en littérature,  que certains lecteurs  austères à la  logique pincée    ne s’en sont jamais remis !!Gaston Gallimard l’adorait.

.. Par sa profusion épique, l’imbroglio des personnages et des aventures, mais aussi avec   de curieuses poussées de réflexions divagantes  métaphysiques, il encombre le paysage littéraire des années 1935 jusqu’à 1965,  joyeux diplodocus  s’ébrouant dans la prairie des gros   gris sartriens.

Audiberti  voyant bien   que ses romans désorientaient,   se laissa convaincre par deux  jeunes  comédiens que ses répliques étaient si bonnes qu’elles devaient se transformer en actes et en théâtre. Ce fut « Quoat-Quoat » (1945)  Ce fut un  début de succès. . Audiberti   attrapait enfin un  public avec ses pièces. En 1947, ce fut « le mal court ».  la critique l’éreinte , le public aime.  Là encore ce fut compliqué. »Le cavalier seul », (1955) intéressa. mais le succès  relatif vint avec  l ‘effet Glapion » et la reprise du « Mal court » (1959).

Ses intrigues en volutes  ses répliques en vitalité joyeuse  et dialogues tantôt ,ornés et classiques, tantôt   débraillés et argotiques piquèrent la curiosité.

 Dans ses romans : « les tombeaux ferment mal »,  Monorail », « les jardins et les Fleuves », « la Poupée » ,  « la grande écorchure et la tragique impuissance de l’univers à passer par d’autres chemins que ceux de l’échec et de la douleur » se montre clairement derrière le décor fastueux et le bavardage ciselé.. Aujourd’hui, le tombeau Audiberti se referme .Les  libraires, ces gardiens de cimetière,  n’ont plus, par chance, qu’un vieux poche de lui  au fond de la boutique.  Et encore, les meilleurs… .cette cargaison de romans et pièces de théatre   sombre  doucement  dans l’oubli si j’en juge par les réactions -rares-  depuis sa mort dans la presse, et les ventes  faibles  chez Gibert.. Alors  décrétons qu’elle doit renaitre pour les nouvelles générations.

Oui, c’est  une prodigieuse boussole. J’avais sur mon ancien blog, hébergé « Le monde », déjà  écrit sur lui, et j’insiste,  je redis : Audiberti a quelque chose d’une masse hugolienne et  scintille de légèretés  avec des brillance de cellophane dans sa prose.. C’est comme une marée de mots : voguons dessus, sensations,   étonnements  enthousiasmes ,envol ,encre bleue,marée du soir. 

Ce fils de maçon  à la caboche d’empereur romain, tout en nuque, et moue  de timide désemparé ,   attend  sa place  et doit la retrouver   dans la galerie des glaces des grands écrivains.

 Audiberti, souvenir !J’aime   ses grands pardessus pour truands de Pigalle filmés par le premier Melville, sa démarche un peu flasque de flâneur étonné, hésitant,  que ni la poussière, ni le vacarme des voitures ni les crottes de chiens ne découragent .il revient au carrefour de l’odéon ou boulevard Sébastopol comme sur des lieux d’amour.   ses marmonnements  d’adjectifs rares, si peu utilisés qu’on se dit que ce bonhomme cache le grand Littré dans sa gabardine , agace les uns et enchante les autres.  

Ses poches remplies de stylos, de gommes , de crayons,  de saucisson, de chocolat, de cachou,  de bouts de papiers, passe et glisse dans les rues de paname ; il  renifle des cargaisons de drames derrière les façades , d’histoires touchantes que le jeune journaliste qu’il fut n’a jamais oublié. Il s’éprend d’une jolie jeune femme assassinée, à la nuque si blanche…(« Marie Dubois »)  ,il recueille  de petits désespoirs des fins de mois,  des besognes amoureuses sous un porche  avec une éternelle grande naïveté. Rare, rare, rare . Ses pensées forment guirlandes  pour fêtes  nervaliennes disparues ou… couronnes mortuaires. Rues,  artisans, jambes nues,  photos du fils,  anatomies humaines dans les autobus, rampes de fer des escaliers de Montmartre, postières aux jolis mollets, tout l’étalage incohérent des villes  trouve son chroniqueur allumé.  Depuis les coulisses des  théâtres jusqu’aux caves des grand hôtels. Loges des concierges,  zigomars des cafés ,étrangères maquillées  assises dans les  métros …Oui, Audiberti court dessine les anges   ou les gargouilles des clochers parisiens .Il se laisse porter par le courant  des   fleuves humains des passants. ses jambes cisaillent la capitale. b dans certains romans, c’est Milan qui appaat, , la côte d’azur, ou les neiges d d’une station de sports de la Haute-Savoie, comme dans « La Na ».

Antibes ,son pays natal

»Paris, écrit-il,  à condition de se tenir à l’écart des coups de gueule, des maux de dents et des besoins mal contentés ,Paris dans l‘ensemble était un paradis quand j’y arrivais. Je savais que ,par une telle journée, Notre Dame, non loin, flottait ,montagne de fine poussière de saphir au-dessus de la prunelle des Dieux. De la rue Quincampoix à la rue des Juges-consuls,  le vieux quartier, riche de la peinture des bistrots et de la ciselure juteuse de ses façades proposait, dans toutes ses turnes, des rats humains avec chacun son roman. Des maisons noires, toutes vitres cassées, bordaient le boulevard de Sébastopol (..) Novembre tant soit peu, fraichit. La rue est grise. Je pars dans Paris au hasard. Rue Saint-Jacques, un vieil homme(j’avais pourtant juré de ne jamais écrire vieux, de ne jamais écrire le mot Vieux) un vieil homme en pardessus noir ,ongles et  mains grises appelle dans ma mémoire les premières froidures de Paris. Leur couleur était, brume grise, celle de la pulpe des huitres, mêlées à la fumée des gares, à l ‘encre des crimes diffusés hors des greffes et des commissariats… »

J’ai mes livres préférés:« le maitre de milan », les deux  les plus tendres.. « marie Dubois » et « La Na » , le plus déjanté : « les tombeaux ferment mal »et enfin ce « dimanche m’attend.. » final .Là est son chef -d’œuvre, .C’est  plutôt journal intime,   le récit de ses journées u eu vides avant le Grand Saut.. Banlieusard quittant son pavillon meulière pour le centre de paris, du e à Saint Sulpice.   promenade avec sa mort  depuis  que son médecin lui a annoncé, l’ inéluctable pour dans quelques mois..

Enfin  il y a une sensibilité d’Audiberti   aux femmes,n hantise ds femes,  qu’un François Truffaut avait si bien noté. Il en a nourri ses meilleurs films,jusqu’au pastiche,  depuis « la peau douce » et « ne tirez pas sur le pianiste »  jusqu’à  «L’ homme qui aimait les femmes ». Dans « la  mariée était en noir »le personnage  interprété par  Michel Bouquet est  inspiré  d’Audiberti.    

                                         ***

Extrait :

Qu’est-ce que La Nâ ?

 Dans le roman intitulé « La Nâ »,  Audiberti séjourne  dans une petite station de sports d’hiver de  Haute Savoie. Une jeune fille de l’hôtel –plaisante à regarder et qui intrigue  l’auteur- – apporte son linge propre  à Audiberti ,ses « liquettes » et ses « calcifs »repassés, après avoir été lavés dans un Fleuve Jaune. A cette jeune fille (« cette petite rien qu’une silhouette à peine plus précise, à peine moins légère qu’un atome ») Audiberti demande  un jour :

« Comment s’appelle la neige en savoyard ?

A l’instant de connaître le nom savoyard de la neige, j’évoque» ces belles paroles blanches, argentée, ressemblantes, la française Neige, l’allemande Schnee, la russe Sniègue , l’italienne Névé, si voisine, celle-ci, de la Néva. Je ne  me souviens pas de la forme espagnole (Niévé je crois). J’évoque un instant, la neige de langue d’oc, Néou, qui ressemble au mot languedocien qui signifie neuf, nouveau, comme si la neige, en effet, c’était du nouveau, de l’insolite, de l’intempestif  un message de Noël. Et j’ai grand peur que le savoyard, pour cette neige  si nouée à la Savoie elle-même, pour cette neige  comme une Savoie dans les airs partout, robe de la terre et  eau pure des montagnes ,providence de ma pensée et certitude pour les grandes trouvailles, ne propose qu’un vocable paysan, un peu bourguignon, quelque chose, peut-être, comme neidz ou niadze…

-Comment dit-on  la neige,Mademoiselle ?

-Nâ

-Pardon ?

-Nâ.

C’est le nom de la neige .La nâ. La neige c’est comme ça que nous disons, tout le monde.
La nâ. La nâ. La lna et la nâ. La lune et la neige. Entre la lune et la neige, ces deux syllabes, ces belles rimes, imposent une similitude que des langues plus illustres ne m‘avaient jamais révélée. « 

54 commentaires sur “Audiberti? Dimanche l’attend…

  1. Ah, merci, Paul Edel !

    Pour compléter le (beau) portrait d’Audiberti & de son écriture par Morand, ceux tracés par Jean Paulhan.

    Celui-ci, en 1962, à l’occasion de la création de sa pièce La Brigitta au théâtre de l’Athénée :

    « Non, je n’irai pas jusqu’à dire qu’Audiberti a inventé le théâtre. Ce n’est pas vrai, le théâtre existait déjà. Mais de toute évidence il l’aurait inventé s’il avait fallu. Il avait trop de choses à dire à la fois.
    Je ne sais plus quel vieux philosophe — mais si, je le sais bien, c’est Platon — imagine un oiseau qui est à la fois tous les oiseaux. Et ce mystique, Alano de Insulis [Alain de Lille], qui voyait à Dieu quatre visages dont l’un regarde le nord et l’autre le sud, le troisième l’est et le dernier l’ouest ! Il y a aussi les Indiens bleus qui adorent un hippopotame. Et quel hippopotame ! Un géant, qui contient tous les pachydermes du monde. Oui, mais ça ne l’empêche pas d’être resté sensible ; sensible au point de frissonner à la moindre algue qui lui frôle le nez, au moindre pli de sable qui lui écorche le pied?
    Eh bien, Audiberti, c’est comme ça. Il a trop à dire, il est étouffé par tout ce qu’il lui faut dire. Dans ses romans, on perd pied à tout instant : il n’y a pas la moindre goutte d’ombre où s’asseoir, pas le plus léger soupçon de silence où écouter le bruit. Il rit comme une cataracte, il pleure comme un orage des tropiques. D’ailleurs, tout le premier embarrassé — étant modeste, et plutôt tendre — de tant d’éclats et d’éclairs. Et s’il fait parfois songer à Dieu le Père, c’est bien malgré lui. Ou mieux encore à Noé, avec rage de dénombrer, d’aligner l’œil à côté du noisetier, et le trigonocéphale à côté de la star. […] »
    [Audiberti lui écrira d’Antibes pour le remercier : Cher Jean, Ton indulgence m’écrase. »
    En privé, Paulhan lui reprochera ensuite d’éparpiller son sujet]

    Après le dramaturge, le romancier — en 1964, à propos de Monorail : « ce roman foisonnant de farce et de solennité, généreux, épique, naïf. »
    Dans deux des dernières lettres qu’ils ont échangées, Audiberti (le 11 décembre 1964) confiait à Paulhan que les honneurs littéraires arrivaient à contretemps, alors qu’il lui était devenu difficile d’écrire, & pas seulement pour des raisons de santé : « M’alourdit encore, l’obscure nostalgie d’un temps où notre rapport avec nos amis et nos maîtres, Renan, Hugo, Flaubert et tous, ne s’encombrait d’aucune analyse et se manifestait dans la chaleur domestique d’une familiarité native.. […] Moi-même […] je me rangeais en toute innocence dans cette famille d’auteurs “choisis’ […] une véritable caste de prêtres ou d’officiers […] Or, la foule, la masse, la prolifération actuelle d’écrivains, […] doués […] informés […] infatigables signataires et promoteurs de scénarios, de romans, d’articles et ainsi de suite, cette dilution de la fonction supposée poético-sacerdotale, dont je me recommandais, […] me trouble […] Elle m’humilie. […] J’ai plutôt l’impression d’un anachronisme, du fait que survit en moi un type humain historiquement situé, l’“écrivain”, qui n’a plus sa valeur ancienne […] [Il y a] cette incertitude “morale” quant à la validité de la littérature (celle que nosu pratiquâmes) dans un univers où l’expression se développe et se multiplie […] en avalant [les] lettres […] dans la vaste entreprise de de signes et de signaux de tout ordre qui s’accomplit à présent. »
    Paulhan, qq temps plus tard (la lettre n’est pas datée, mais elle ne constitue pas une réponse à la précédente) donnera son impression d’ensemble du romancier : « Je ne sais pas trop ce qu’il adviendra de tes romans. Ils sont difficiles à cause de ces éclatements subis [sic, & non « subits »] vers le milieu du livre. Je voudrais en publier un avec des “manchettes”: répondant à chaque page du roman, une page de résumé : tout ce qu’il faut savoir pour ne pas perdre le fil. Ah tu auras trop dédaigné la logique, la cohérence, l’enchaînement (et moi sans doute j’exagère leur importance). »

    Et cet autre versant, poétique cette fois, publié en 1966 (Audiberti était déjà mort) :

    « Il y a des poètes dont l’ambition est de connaître la vie ; ils usent de ce qu’il y a de plus inusable dans le langage  les mots les plus usés, les noms communs réduits à leur racine.
    D’autres poètes prétendent recréer le monde, le faire plus vrai que nature, nous l’offrir comme un solide objet extérieur. Ils recherchent les mots les moins usités, les plus personnels.
    Audiberti n’a point de souci de ce genre : il se débat contre les mots qui lui viennent en trop grand nombre. Il pense qu’à force de les réduire, de les manier et les remanier, il leur laissera prendre un sens qu’ils possèdent sans le savoir. Il les essaie, il les tâte, il les risque. QUe trouve-t-il au bout de tant d’efforts ? C’est une sorte de langue dorée, une langue faite de proverbes et de maximes, qui ressemble à un rite plus encore qu’au langage courant. Une langue qui chante en dansant, qui a tour à tour des ailes et de gros souliers. Qui fait songer, dans ses meilleurs moments, à Rutebeuf et à VIllon. »

    Dans la même lettre adressée à Audiberti, juste après le passage cité plus haut à propos des romans, Paulhan ajoutait : « Mais tes poèmes! Relis Aragon, Eluard, à leur lumière (comme tu dis): que c’est donc gracieux, divertissement de cour, une mosaïque où voisinent Chrétien de Troyes, Mallarmé, VIctor Hugo. Mais toi ! Tu cries, tu t’agites, tu pleures, tu ris, enfin tu es un poète, et un grand poète : un vrai, un épais, un irréductible. »

    Malgré tt mon respect & tte mon admiration pour Paulhan, cela me donne envie de plaider la cause d’Audiberti-romancier, romancier n’oubliant pas qu’il est poète, à la langue dense, imagée, chatoyante, inventive, rythmée — je lis en ce moment Abraxas, roman « historique » mais qui ne sent pas la naphtaline, roman du voyage, de l’art (la peinture), des ferments d’intolérance & de violence, roman à la fois épique & mystique, très différent de Dimanche m’attend, par lequel j’avais abordé l’œuvre d’Audiberti. (La Nâ & Marie Dubois, déjà commandés, ne devraient plus tarder).

    Le peintre Caracasio, venu de Ravenne « à la bouche des fleuves morts, dans le soleil blanc et poudreux de l’Adriatique », à qui son archevêque a accordé la permission de voyager pour accompagner des reliques jusqu’en Galice, « au bout du monde »), aborde en Catalogne :
    « A Barzilona, personne n’avait entendu parler de Tombreros [la ville où il doit se rendre]. […] Le patron marseillais [du navire] lui conseilla de se rendre à la loge, où, renseignements ou marchandises, il trouverait tou ce qu’il chercherait.
    Par des ruelles étroites, notre peintre déboucha sur une placette où tourbillonnait une rumeur. Il s’enquit de la loge. Il n’avait plus que quelques pas à faire. Il les fit. La rumeur s’affirmait à mesure qu’il marchait. On eût dit vent et mer dans une conque rassemblés contre une oreille. Il déboucha devant la loge et resta pantois.
    C’était une haute et large bâtisse en manière de hangar, une cathédrale au plafond plat et qui n’eût compté que trosi murs. Entrait qui voulait. Les grilles demeuraient ouvertes jusqu’à dix heures du soir. On distinguait, our commencer, des statues d’or, nues, qui couraient en guirlandes de part et d’autre de l’accès, gouffre carré. Du linteau pendait uen grappe d’or. Assourdi par le vacarme giratoire, Caracasio s’y commit tout entier. Il se laissa pomper par la volute d’air et de bruit qui, sans trêve, échappait et rentrait au local de la loge, pavée de prophyre moucheté.
    […] Appuyés à cette balustrade, des hommes, le boulier en main pour tout chapelet, faisaient des comptes. À droite de la font [-aine] s’étendait le marché. Sur des tables de marbre, les poulpes entassaient leur linge pustuleux. Des banastes d’oursins faisaient plaisir à voir. Les poissons abondaient. Le mulet et le loup brillaient de feux humides. Plus loin s’amoncelaient les migraines ou grenades. […] Oranges et limons échafaudaient des montagnes de soleils grenus. Les légumes couchaient leurs brassées vertes et fraîches. Les fromages fumaient. Des bœufs ouverts montraient le détail de leur grotte. Des volailles mortes pendaient. Le vin était rouge et profond.
    […] [Mestre Josumin] prit Caracasio sous le coude. Ils passèrent devant les apothicaires et les limonadiers, atteignirent les marchands de livres d’heures, de sachets de terre sainte, de hameçons et roumagnoles, de sureau pour mettre en bouche et faire de la fumée.
    Des cris s’entrecroisaient. Tout un code manuel de signaux virevoltait dans une buée de sueurs diffusées. On était chez les revendeurs de biens, les déficeleurs de testaments, trafiquants de créances, manipulateurs de gages, tous négociants en illusions tarifées. »

    J’aurais pu choisir des descriptions de paysages (pendant le voyage à cheval de Catalogne en Galice), ou des conversations sur différents types de représentation en peinture (l’une avec l’archevêque, assez « fumante » comme dirait P. Edel, où Caracasio qui n’arrive plus à peindre, est amené à examiner d’un regard critique une de ses œuvres lorsqu’il vient demander son congé à l’archevêque, l’autre avec le « collègue » Villalogar qui peint les choses qu’il voit sans programme théologique aucun), ou la discussion politique lourde de menaces entre les représentants des deux factions qui l’accueillent à Hertombreros. Ou la fête qui se transforme (c’était prévu) en émeute (« la Galice aux Galiciens »). Ou le débat entre [le marrane] Mestre Jayme, en fuite, & le roi des Gitans (& ce que le premier vit ds le vase magique du second).

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  2. D’inévitables coquilles, notamment « il trouverait touT ce qu’il chercherait. » & « qui n’eût compté que trOIS murs. », « Pour commencer », « UNE grappe d’or »

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  3. Beau papier et beau débat sur Anouilh dont je dois lire prochainement l’Alouette…
    Bel éclairage sur Audiberti, dont j’ai découvert « Dimanche m’attend » grâce, en effet, Elena, à Paul Edel.
    C’est toute une époque et c’est en cela que c’est « daté ». Audibert, c’est l’école du journalisme, d’où sont nés bon nombre de journaliers, mi artistes mi artisans du verbe. Un temps révolu ? Probablement.
    Sous le poète de la rue parisienne, se cachait aussi un philosophe bon enfant, Méditerranée oblige.
    Quant à la postérité, citons cette maxime d’Oscar Wilde, plus que jamais d’actualité :

    « Autrefois, les livres étaient écrits par les hommes de lettres et lus par le public. Aujourd’hui, ils sont écrits par le public et personne ne les lit. »

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  4. Merveilleux portraits INa !! je ne connaissais pas…,un grand merci Pablo.j’ai particulièrement apprecié les déclarations du cinéaste Jacques Baratier.Tres émouvant. Surprenant aussi ce que dit Marie Louise Audiberti, car il devait être un père et époux courant d’air pour sa famille.. et le sinueux et tortueux Paulhan qui est la vieille dame de la NRF… s’écoutant parler dans son propre sonotone intérieur…. . Paulhan résume assez bien le bonhomme Audiberti en précisant : »Il se voyait triple, quadruple.. » et on a envie d’ajouter.. et bien davantage.

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  5. Deux extraits du Audiberti penseur, tirés de « Dimanche m’attend » :

    « Pris dans l’Histoire, laquelle, à son degré véritable, serait à chaque instant la collection de toutes les histoires de toutes les aventures, de toutes les fugitives pensées, l’homme diffère, par nature, de l’Histoire. L’Histoire est égologique et, quand on la remonte, irrévocable. Les hommes sont , dans l’Histoire, comme dans une rivière qu’ils composent de leurs personnes et de leurs agitations et qui leur est aussi extérieure qu’une rivière aux poissons qu’elle véhicule. »

    « De son nom même l’homme, désormais, se méfie, pour autant que ce nom est investi d’une pensée métaphysique, appuyée sur des kilomètres linéaires ou carrés de sermons et de bouquins, et qu’il évoque un terrifiant fatras de dents gâtées et d’appendicites, les mêmes sous Périclès, les mêmes sous Mac-Mahon…
    L’homme, d’abord, c’est quoi ? L’homme, jusqu’à présent, c’était, plutôt, un seul homme, réfracté dans ses congénères comme dans des miroirs plus ou moins déformants. »

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  6. Pour revenir sur cette histoire de théâtre « daté ». Je me souviens d’être aller interviewer Patrice Chéreau, à l’époque où il montait au théâtre des Amandiers, les Paravants de Jean Genet. Grande fut ma surprise de l’entendre me dire qu’il trouvait le théâtre de Genet un peu daté ! Prétexte pour donner libre cour à une mise en scène « dépoussiérante » sans doute ?
    Un avis sur celle-ci
    https://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2005/06/4_juin_1983emle.html

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  7. « L’homme et la femme ne se rencontrent qu’une fois. »
    Jacques Audiberti. Le mal court (1948)

    « Les femmes pardonnent mais n’oublient jamais, les hommes oublient mais ne pardonnent pas. »
    Jacques Audiberti. L’opéra du monde (1947)

    « Il faut que le monde soit clair. Si les coeurs étaient clairs, le monde serait clair. »
    Jacques Audiberti. Le mal court (1948)

    “L’existence m’apparaît comme la machination d’un mystère si fantastique et si théâtral que je tremble toujours de ne pas remplir

    congrûment le rôle qui m’y fut assigné. »
    Jacques Audiberti. La fête noire

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  8. L’Histoire vue par le romancier d’Abraxas, en technicolor, « en petit » ds l’urne magique du bailli gitan (« les fils de Lazare ». « — Où allez-vous ? — À la musique. — Par où comptez-vous passer ? — Par le refus. ») & que le marrane mestre Jayme, en fuite, dont la maison brûle encore, demande à voir (« Tout m’intéresse… On nous dit intéressés. On n’a pas tort. »)

    La jeune Niéri lui montra l’urne. Comme un homme qui rouvre un volume qu’il aime, il savait ce qu’il y trouverait. Il regarda dans la mauve profondeur.
    Des cercles de lumière sourde et vigilante naissaient et mouraient sans trêve à partir d’un oint hors de leur espace. […] Au fil des avenues plus claires se déroulaient de longs cortèges. Des villes naissaient, et s’écroulaient. Le vol marin et poissonneux des pensées et des sentiments s’emportait, s’éparpillait, se reformait et, de nouveau, s’égrenait. Les créations de l’âme ou de l’esprit, on les eût prises pour de petites anguilles d’une translucide opacité dans la vapeur du monde qui précède le nôtre. Toute notre histoire ruisselait parmi la liqueur préalable. On reconnaissait les acteurs de nos tragédies à quelque accent de leur stature d’homoncules, à telle particularité de leur démarche. On ne distinguait, certes, la couleur de leurs yeux ni le chiffre de leur gorgerin. Mais aucun doute ne subsistait quant à leur nom pas plus qu’à leur emplacement. Ouvertement, jouait le ressort de nos consciences éloquentes.
    Le mireur d’âges vivants et morts vit Moïse […] Et il vit le bedeau du temple. Il vit Alexandre, ce sauveur militaire, plus poli qu’une jeune fille. Et il vit l’humble teinturier d’une bourgade de l’Iran. Il vit Néron, gras à lard, un œil froid comme un puits, un autre comme un pois, et myope au point d’en être fou. […]
    Le mireur d’âges vit aussi un serf hideux, vêtu de chanvre, qui défonçait la motte et, soudain, sur sa bêche, rêvait de lapin cuit. Il vit les rois, les pauvres, les femmes au sexe terrible, les enfançons portant, comme une queue de guirlandes, la chaîne périmée de leurs vies, et le froid pullulement des épisodes notariés, et le charmant labyrinthe des débats théologiques. Il vit, aussi, le gélatineux univers des gastéropodes et des lamellibranches exercer contre soi sa fureur cannibale. […]
    Puis mestre Jayme comprit qu’il pouvait, de l’urne, tirer davantage. Il la saisit par les anses, la fit tituber. Un peu d’écume flotta sur la surface première et secouée, où des éclairs coururent, d’un azur âcre et blême. […] Claires comme la nuit, devant lui s’élaboraient, se précipitaient, se dissolvaient les raisons, les amères raisons de la puissance suprême au contact de leur résultat terrorisé. […] Il vit, l’ayant voulu, un navire cingler vers une île, bientôt… Il perçut tout, de ce navire, jusqu’aux pendants d’argent aux lobes du capitaine. L’exiguïté de ces détails l’induisit en ironie, le chargea de malaise. Eh bien ! on les découvrirait, les îles… Et après ?

    [Ds la 2ème partie, on retrouvera mestre Jayme auprès des infants du Portugal.
    Cette position surplombante, cette prescience, ne lui permet cependant pas d’intervenir — pour sauver sa propre fille par ex.]

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  9. Martyrs

    Qui frappe ? Encore les voisins,
    le cinéma, les bons apôtres…
    Tirez-vous donc, bande d’oursins !
    Elle avait mes yeux, pas les vôtres.

    Vous n’allez pas m’expliquer, vous,
    le goût de soleil de sa bouche,
    ses pauvres bras, ses cheveux fous.
    Un trésor, c’est pour qu’on y touche.

    Nous, la zone, ne possédons
    pour tout charme et toute ripaille,
    que le regard de nos lardons,
    leur odeur de sucre et de paille.

    D’abord, et d’une, on m’acquitta.
    Laissez cette bon Dieu de porte !
    Ils savent bien, ceux de l’État,
    qu’il faut à tout prix que ça sorte,

    et que ça pète quelque part,
    même sur le dos d’un moustique.
    Le populaire désespoir
    rejoint la haute politique.

    Comme mère dénaturée
    j’exerce un truc sacerdotal.
    Aux âges de grande purée
    conviennent les cœurs de métal.

    Comme mère dénaturée
    j’ignore le poids de mon bras.
    Je dévore ce que je crée.
    Si seulement j’avais deux draps,

    je montrerais de plus douillettes
    manières… Deux draps… Pour nous six…
    Et pourquoi pas six assiettes?…
    Oui, six… Mais il manque Anaïs.

    Anaïs!… Tu me laisses seule.
    Réponds-moi! Dis! Tu m’aimes bien…
    J’ai de la flotte sur ma gueule…
    À part maman tu n’aimes rien.

    Je ne suis qu’une vieille ivrogne
    qui titube vers des secrets…
    Si tu réponds, garce, je cogne,
    Si tu te taisais, je mourrais.

    Les chiens courent dehors. C’est l’heure.
    Rentre. À Bagneux tu dois geler.
    En passant, rapporte du beurre.
    Oui, je t’ai cassé le balai

    dessus, mais il faut que tu ries.
    Autrement, le monde est foutu.
    Je te ferai des sucreries.
    Anaïs! Anaïs!… Où es-tu?

    Ah! J’entends le bâton qui sonne
    sur ton crâne de colibri,
    sur cet œuf tiède dont personne
    mieux que moi ne connaît le prix.

    Avec mes mains je le dessine
    comme avec mon ventre autrefois.
    Moi, la misère me vaccine.
    Mais j’attrape encore ta voix…

    « Tic. Tac. Tic. Tac. Sur… la… colline
    « le moulin moud… le bleu du ciel…
    « Flic. Floc. Flic. Floc. L’eau cristal… line…
    « lèche le quai… couleur de miel…

    « Clic. Clac. Clic. Clac. Comme une abeille
    « le fouet pi… que le cheval…
    « Zut ! J’ai renversé la bouteille.
    « Maman ! Ne me fais pas de mal !

    « Tu vas encor te mettre en nage.
    « Aï ! Maman, ne m’esquinte pas.
    « Qui t’aidera pour le ménage
    « Au revoir !. Embrasse papa… »

    Va-t-en ! Va-t-en ! Fumier ! Salope !
    Crève encor un coup si tu peux !
    Tu me fouilles… Tu m’enveloppe…
    les enfants, ce que c’est pompeux !

    Comment veux-tu que je supporte
    ton nez, tes dents comme du riz,
    vingt kilos de lumière morte,
    toi, méchante, qui me souris.

    Il n’est pas un homme, ni même
    quelqu’un de plus qu’un homme, qui
    reçut un plus lourd diadème
    que moi Zoé, sentier Blanqui.

    Sous ma robe de pourpre immonde,
    mon voile d’or sinistre à voir,
    je suis la reine de ce monde.

    Je suis la peine sans espoir.

    (« Martyrs », publié ds La Bête noire, n°8, en février 1936, & que l’on trouve maintenant ds le recueil Race des hommes, préfacé par A. Pieyre de Mandiargues, en Poésie/Gallimard.)

    Apparemment, on ne trouve ce poème qu’en version tronquée, « expurgée » sur la toile (manque tt ce qui se trouve entre « rejoint la haute politique » & « Clic. Clac. Clic. Clac. »

    Je rappelle au passage que c’est grâce aux interventions de Jean Paulhan auprès d’Audiberti pour qu’il écrive de façon plus accessible à tt un chacun (non seulement au nom des pauvres, en tant que leur représentant en qq sorte, mais de façon à pouvoir aussi être lu d’eux) que l’on a un tel poème (lié bien entendu à l’activité journalistique d’Audiberti à la rubrique « faits-divers » — en 1937, il écrit à Paulhan qu’il aurait préféré que la rubrique de la NRF s’appelât « fatti di cronaca » plutôt que « fait-divers » trop « vraiment journalistique » à son goût. Et conclut sa lettre : « Comme vous voudrez, d’ailleurs. Sie sind unser Führer. » !)

    J’ai retrouvé la réponse d’Audiberti à Paulhan (peu de ses lettres à Audiberti ont survécu, perdues ds les déménagements. Qd il en annonce un, en 1935, il précise: « Je déménage (au propre) à la fin du mois. » Mais ajoute « Si je ne trouve pas le repos dans cette maison, il ne me reste plus qu’à me tuer. » )
    En 1934 :

    « Votre phrase… ‘Qu’avez-vous à dire au peuple, au monde?’ est si gentiment cruelle et si parfaitement pertinente qu’elle pourrait dégonfler quelqu’un qui, la recevant, ne saurait pas qu’elle émane de la bienveillance amusée d’un vigilant camarade. Elle pourrait dégonfler quelqu’un aussi qui ne serait pas, d’abord et une fois pour toutes, dégonflé, déprimé, découragé, du moins sur le plan humain et social. Mais, cher Paulhan, que vous l’ayez écrite, que mes divagations messianiques et classiquement ténébreuses vous aient sollicité au point de vous induire à me poser cette colle humoristique et sans rigueur, cela prouve que, peu ou prou, je vous touchais, et il ne m’en faut pas plus pour que je m’embarque, présentement, dans des éclaircissements qui, sous prétexte de mise au point, substituent un nouvel exercice d’auto-gobage au sein d’un brouhaha épistolaire qui semble évoquer les belles et lointaines époques littéraires. Il est très certain que je n’ai rien à dire au monde, ni même au peuple, sinon que e poète est là, qu’il veille sur l’âme collective, qu’il apporte aux Ombres leur pâture […] Le monde s’en fout. Évidemment. […]
    Le beau, l’important, le religieux — et aussi, certes, le paradoxal, le dialectique — c’est d’être, à la fois (têtu comme un éléphant cadenassé dans un sépulcre), le poète et le peuple, de porter les deux en soi, de grouiller, de gémir en masse, à l’infini, et de hurler (sans renoncer [à] une virgule, un apex, des formes verbales qui paraissent les plus urgentes, même occultes et… entortillées) pour cette vaste audience […] supposée, mais étrangement plausible […] je [ne] considère pas que ma poésie soit chose, seulement, d’esprit. Je pense qu’elle est matière modulée, dramatique conjonction et tressage de vibrations qui, parfois, comportent un sens logique, littéraire, didactique, et… mais qui, peut-être, Dieu m’entende! pourrait, si, vraiment, c’était possible, se suffire dans les pures limites matérielles, agir, par exemple, SUR DES GENS QUI NE CONNAÎTRAIENT PAS LE FRANÇAIS, SUR DES NOUVEAUX-NÉS, SUR DES CADAVRES, SUR DES VÉGÉTAUX; Chose architecturale, magnétique… tonitruant balbutiement […]
    Maintenant, ami Paulhan, considérez, je vous en conjure, que je ne me suis permis de faire valoir ces “raisons” (!) que pour vous montrer à quel point je réagis sous l’influence de votre pensée tutélaire. Ne pensez pas une seconde que je tente de m’approuver envers et contre vous. […] Ce que je voudrais vous dire, c’est que, même dans mes entreprises d’amphigourisme pur, le sentiment sacerdotal ne m’a jamais fait défaut. »

    Plus tard, même année, Audiberti à Paulhan :
    « Je vous soumets deux nouveaux poèmes. Dans Noë, j’ai essayé de faire direct, populaire, ainsi que me l’aviez conseillé » .

    En 1937, le conseil a suivi son chemin : « Oui, j’ai assez composé d’architectures verbales pures, assez cloué et collé, mortaisé et trituré les mots, les mots vidés de leur sens substantiel et chargé[s], au contraire, de leur sens nominal, si bien qu’ils étaient à la fois furieusement denses et singulièrement vains… […] je pense, comme vous, que je dois, maintenant, tenter de me servir du langage comme véhicule et non plus comme épiderme […] et [que le langage] me soit, par conséquent, non plus comme une fin, mais comme un moyen. Je voudrais essayer, si les dieux en cercle rangés autour de ma tête dérangée y consentent, d’exprimer, à l’aide du langage, ma pensée, et qu’elle soit claire, et ma sensibilité […] en décrivant tout bonnement cela que je me convie à décrire. En un mot, il faudrait que le clown passât à travers le cerceau de papier, le cerceau de langage où il demeurait pris comme un hautain cadavre dans la glace, et retombât de l’autre côté, afin que tout le monde comprenne le numéro. Déjà, dans Martyrs, n’ai-je pas commencé ce nouvel âge ? »

    Évitons de rabattre Audiberti & Paulhan sur leur « pittoresque », physiologique, psychologique, sociologique. Si ns ns intéressons encore à eux, c’est parce qu’ils ont écrit, œuvré (en plus de disputer des parties de pétanque).
    Cela dit, si les aborder de cette manière suscite la curiosité & amène à les lire, pourquoi pas ?
    Mais j’ai tendance à craindre le pouvoir réducteur & déformant des conceptions a priori, des grilles de lectures que l’on risque d’imposer aux textes & les « casseroles » que l’on accroche aux auteurs & aux critiques.

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    1. Elena, « tressage de vibrations qui, parfois, comportent un sens logique, littéraire, didactique » c’est quand même pas mal ,d ‘approcher ainsi , sinon définir la poésie comme ça,enfin telle que lui, Audiberti ,l’entend..
      « ‘Qu’avez-vous à dire au peuple, au monde?’ est si gentiment cruelle?  » Il a bien raison, Audiberti de relever la cruauté de ce genre de question de paulhan qui sent la police des lettres….

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  10. Même si je suis d’accord sur le fond avec Audibert*i, je vs trouve un peu injuste vis-à-vis de Paulhan.
    Audiberti a raison de se défendre, de s’expliquer, mais Paulhan joue son rôle, qui n’est pas facile (& ns n’avons pas la lettre, la façon dont il amène la remarque, les adoucissements qu’il y apporte, etc.). Si l’un voit une contradiction ou une incohérence là où le poète, gd admirateur de V. Hugo, ne reconnaît qu’un paradoxe,devrait-il s’abstenir de soulever ce pt & d’attirer sur lui l’attention ?
    (Différence de milieu, de tempérament, mais peut-être aussi conception différente du sacerdoce entre catholique & protestant…)
    Peut-on lui reprocher de vouloir élargir l’audience d’Audiberti (sans pour autant, je pense, le pousser à une quelconque compromission) ? Accuser d’intrusion celui qui est bombardé de demandes de conseils ?
    Le dialogue est inégal bien sûr, surtout au début, & l’on souffre à lire les excuses d’Audiberti **— mais il ne sera pas bloqué pour autant (qd il se sera, ce sera pour d’autres raisons), & continuera à écrire selon ses propres principes. J’ai tendance à penser (ce qui ne veut pas dire que j’aie raison) qu’Audiberti a tiré un grd bénéfice d’avoir qqn à qui parler (écrire), & un lecteur exigeant , même si parfois (à nos yeux) à mauvais escient, plutôt qu’un faux interlocuteur, systématiquement complaisant (par amitié ou par désintérêt, ou lassitude).
    Audiberti l’écrira en juillet 1958 (période encore de crise créatrice « Travailler m’accable, car c’est toujours insuffisant, inutile. Le XIXe siècle a dit ce qu’il avait à dire, et j’en suis. Maintenant, dans cette époque, je me traîne, avec mon dictionnaire des rimes que je n’ouvre plus. », « N’importe quelle réplique bien venue sur le port me paraît supérieure à nos phrases étudiées, out, tout au moins, d’un non moindre prix. ») :
    « En général, je ne peux écrire que si quelqu’un est au bout, et je suis convaincu que la gloire de la N.R.F. venait de ce que tu étais (je te l’ai déjà dit) de ce que tu étais l’auteur de tout ce qui y paraissait, du fait que nous écrivions d’abord pour toi, avec ta présence attirante et énigmatique à l’autre extrémité et, en même temps, à l’origine d notre écrit. »

    (Si l’on cherche absolument un coupable, il faudrait peut-être se tourner vers la critique dramatique d’un J.-J. Gautier au Figaro, celui qui pouvait faire ou défaire un spectacle &, en l’occurrence, une certaine aisance économique qui aurait été bienvenue : « Les Naturels du Bordelais se présente comme une rhapsodie torrentielle à base d’obsession sexuelle, bourrée de grossièretés, d’allusion grivoises et de choses dégoûtantes (…) La seule hypothèse, relativement consolante, serait que M. Audiberti se moquât du monde ».)

    * : Cela dit, son magnifique avant-propos / éclaircissement « Miroirs », ds lequel il revient (situe, explique, mais aussi ns apprend qu’il est intervenu, a modifié des vers, a « raturé » quatorze ans après) « La Pluie sur les boulevards », donne une petite idée d’un certain hermétisme :

    « Homme et cheval organisent

    le naos mirifique où s’imbrique le frai
    du poisson général à la fin déchiffré
    par le rôdeur que lasse une écrite fichaise,

    c’est-à-dire (si je me lance à traduire l’intraduisible) le temple tout merveilleux où le rôdeur que je suis, dégoûté de l’écriture, saisit le sens et le chiffre du monde abhumanisé à l’infini.
    Si nous poursuivions notre lecture…

    Naos, les quatre pieds tu rafles, de la chaise,
    et, sur la plaine où gît la cloaque la plus,
    le lotus, le coran, le végétal phallus
    où l’aztèque, y mordant, ses jours futurs écoute

    […] nous pourrions, de même, […] signaler que la chaise, ici, veut dire l’Église, (comme dans la Chaise-Dieu, et par analogie avec l’italien chiesa, église, et parce que la chaise, celle dont trafique la chaisière, mère de Péguy, est liée à toute vision pittoresque en nous des lumineuses pénombres de l’Église).
    Avec la chaise, ecclesia, le monde, temple poissonnant, est pressé, à même cette terre, à même cette plaine où réside la cloaque (lat. cloaca, substantif féminin), la plus cloaque qui soit, d’absorber et d’anéantir les divers symboles des autres religions, le lotus, le coran, et, en ce qui concerne une imprécise Amérique, le peyotl (végétal phallus), qui confère à ses masticateurs le don prémonitoire. »

    ** comme on souffre un peu à entendre ds la vidéo l’ « autodidacte » souligné par A; Pieyre de Mandiargues — lequel écrit dans sa préface au recueil Race des hommes : « Audiberti est à la fois servi et desservi par une facilité qu’il ne voulait pas reconnaître mais qui est aussi manifeste qu’elle est exceptionnelle. Facilité qui le jette parfois aux confins de la divagation triviale et qui rapproche un esprit parmi les plus puissants que l’on sache de certaines têtes folles de la poésie “brute”.  » mais termine ainsi :
    « il s’agit d’un poète et d’un homme au génie si énormément cordial qu’il est comme une pierre de touche et que nous pouvons juger de la qualité de tous ses lecteurs et spectateurs à la mesure de l’émotion que son œuvre leur inspire et de l’amitié qu’ils lui gardent. »

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  11. « Mais qui est sûr du ciel?… Je veux dire… Qui peut être sûr de gagner le ciel. Le ciel… Le plus simple, va, c’est de s’y convier soi-même, sans attendre, de se le bâtir sur la terre, sur la bonne terre… »Jacques Audiberti, extrait de Abraxas(1938)

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  12. Il doit il y avoir d’Audiberti un traitement poétique de la Genèse, ou présenté comme tel dans un très vieux numéro de la Table Ronde. quelqu’un voit-il ce que c’est?
    Eléna, la Correspondance de Paulhan étant en voie d’édition, on pourrait peut-être y trouver la lettre manquante.
    Pourb la défense de Gautier, je n’ai jamais été emballé par Le Mal court que j’ai pourtant vu jouer par Bouquet et Carré. Il faudra que je la relise, et que je découvre les romans cités par.Elena.
    Bien à vous.
    MC

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    1. Mon volume de la correspondance Audiberti-Paulhan 1933-1965 (Cahiers Jean Paulhan 7) date de 1993 ; le site des Amis de Jean Paulhan signale bien huit lettres retrouvées de Paulhan à Audiberti (mais je n’ai pas la revue Théodore Balmoral numéro 54) ; toutefois, comme on y précise aussi que « La lettre de 1935 est sans doute la première écrite par Paulhan à Audiberti. C’est en tout cas la première connue », celle où figure la cruelle gentillesse ou la gentille cruauté « Qu’avez-vous à dire au peuple, au monde ? » n’est pas du nombre.
      Cela dit, la date de mise à jour de la page n’est pas récente, & depuis 7 ans il y a peut-être eu du nouveau.
      (Je cite le commentaire à propos de ces lettres retrouvées grâce à B. Baillaud : « « On appréciera la délicatesse en même temps que la franchise du mentor Paulhan » écrit Josiane Fournier dans sa présentation. »)

      La Correspondance comporte bien un index des noms mais pas des œuvres mentionnées. On trouve bien ds le recueil Ange aux entrailles (dont la préparation est largement évoquée ds les lettres d’Audiberti à Paulhan en 1935) le poème « Création » (« L’inavouable signe/ de la création/ enchevêtre la ligne/ de la conception// à l’obscure matière/ de la fécondité./ L’époque humanitière/ s’apprête à débuter.// […]), mais je ne sais pas du tt s’il s’agit de celui dont vs parliez.

      Enfin pour les romans, j’ai mentionné en passant ceux que j’ai hâte de découvrir, d’après les préférences indiquées par P. Edel, mais pour l’instant je n’en ai lu que deux sur … vingt, le premier & le dernier, tr différents l’un de l’autre. C’est dire que mon enthousiasme ne fait pas de moi une spécialiste !

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  13. En somme, Paul, on peut se contenter de « Dimanche m’attend » !
    Il y a de très belles pages sur Antibes et Nice. Et même des pages d’anthologie sur le carnaval de Nice. Plus rien à voir avec celui d’aujourd’hui…

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    1. « Les deux mains »

      Unique regardée étoile seule brille.
      Mais tout à coup surgit une pâle escarbille.

      Elle m’apporta son sourire d’une enfant.

      Je ne saurai jamais au juste qui la fend,
      où, ni quand, ni combien de fois. Douze cent treize ?
      L’abîme bâille entre deux plis couleur de fraise.
      « Toi seul tu pèses plus que tous. » Sainte Nini
      me comble, de me comparer cet infini.
      Je me régale donc de valoir davantage
      que gougnafs et gaziers de tout poil, de tout âge,
      le fromage et le lapin mort dans l’intestin,
      flics, peintres, coiffeurs, profs, Gamin (Paul-Baptistin),
      les jeunes aux fronts nus, les vieux en béret basque
      qui semèrent des capucines dans leur casque.
      Ils fredonnent, leur coup parti, de vrais bouvreuils !
      […]

      L’étrange symétrie et comme on serait fier,
      Mademoiselle, de ces longues mains, les vôtres,
      quand on siège sur l’une avec un petit air,
      et qu’on regarde, en tas sur l’autre main, les autres,
      les artisans siffleurs, les plus vieux, les moins vieux,
      les papas et les grands-papas de ton microbe,
      ceux qui se sont mouchés sans façon sous ta robe,
      ceux qui se sont couchés dans ton ventre soyeux.
      […]
      Certes, je pèse plus de ce que, moi, « tu m’aimes ».
      Moi, je ne suis pas comme… Et, parbleu ! je le suis.
      Je suis comme tous ceux qui marchent vers le puits,
      à quelque gramme près de sucre tous les mêmes.
      Ils ont une âme aussi, ces vaillants pantalons,
      les gars de l’autre main qu’à présent tu renies,
      leurs vergues en paquet palpitantes unies.
      Ils ont l’âme, et du cœur, et le fisc aux talons,
      parfois des démêlés avec les architectes,
      un compte en banque et leur prénom sur les rideaux
      de leur commerce. Des dieux ? Non. Ni des insectes.
      Des hommes, te versant leurs lugubres fardeaux,
      Ils t’ont craché leur mort, leur fatigue, la ruse.
      […]
      Mon profil sur le mur je l’habite avec eux.
      Je m’ébroue avec eux dans la patrie humaine.
      Or, avant que ma main sur ton flanc se promène,
      je vivais à l’écart des entonnoirs visqueux.
      Je vivais autre part, dans le ciel, dans l’empire,
      exilé pour un jour dans du gras, dans du sang,
      promeneur indécis, pensif, absurde, absent
      […]
      Mais je trouvai les femmes belles.
      Je croyais que tu me rappelles
      les anges. Les ai-je aperçus ?
      Je caressais sur ton visage
      le souvenir et le présage
      des matins qui ne blessent plus.

      Quand je compris que ce visage
      tendait vers moi, contre l’usage,
      car les femmes ne m’aiment pas,
      tendait vers moi, que tout oppresse,
      l’orangerie enchanteresse
      de tes lèvres, charmant repas,

      je refusai de voir le louche
      velours de la martre farouche
      apparue à l’angle du parc,
      ta trop palpitante narine
      et l’écriteau de ta poitrine
      où ressuscite JEanne d’Arc

      et, sous ta jupe, le rigide
      fantôme de bois qui te guide
      vers le bouc et vers le bûcher,
      l’os qui te tient lorsque tu flambes
      vivantte en te bûlant aux jambes
      des soldats qu’il te faut toucher.

      […]

      J’aurais dû flairer la sorcière
      dans les boucles de l’animal
      là que fervent je te dépeigne
      pour que ma propre main se baigne
      aux sources du flot baptismal.

      Que faut-il, ce problème, enfin, pour le résoudre ?
      Dépédonculer l’homme, et la femme, la coudre ?

      […]

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  14. Se contenter de « dimanche m ‘attend »Jazzi?
    Tu plaisantes, c’est comme si tu te rendais à Venise pour rester sur le quai de la gare.P
    Par exemple, dans « La Nâ » tu as des morceaux d’anthologie sur les quartiers de Paris et ses bistrots à fresque 1900 ,avec bavardages dignes du meilleur Audiard,comme par exemple ces femmes légères qui poussent la porte d’ un bougnat en prononçant un curieux « …Cieux d’âmes.. »qui prouve que les métamorphoses phonétiques chez Audiberti ,il ne faut pas les rater. c’est comme les description minutieuse des panoramas alpestres et savoyards de ce roman.. ça ne peut pas s’oublier.

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  15. NOTHOMB-TESSON L’entretien marketing :

    « Rescapé d’une chute de toit qui faillit lui coûter la vie et lui fit subir une longue épreuve de douleur, Sylvain Tesson avait lu avec méticulosité le roman d’Amélie Nothomb narrant les dernières heures du Christ sur la Croix. Ainsi avait-il, bien entendu, repéré la phrase qu’elle prête à Jésus s’adressant à son père: «Non, Joseph, je ne mourrai pas en tombant du toit.» Or, que dit immédiatement le miraculé à la romancière? «Rassurez-vous, Amélie, je n’ai pas l’orgueil de penser que vous avez écrit cette…. »

    Branlette ….Entre couillons-vendeurs du box-office, on s’entraide !

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  16. Très agréable de venir lire ici…J’apprécie particulièrement ses manuscrits reproduits, avec ce mélange de mots biffés et d’esquisses à la va vite. Merci Paul Edel! Et à bientôt!

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  17. Hors sujet : alors que je n’aime pas du tt, en général, les adaptations cinématographiques, j’ai trouvé tt à fait remarquable & stimulante l’adaptation/ transposition italienne (napolitaine) du roman Martin Eden de Jack London, avec ce récit entretissé d’images d’archive, & le retour de Carlo Cecchi aux côtés de l’acteur principal, Luca Marinelli, Ici l’appropriation intelligente (=réfléchie) rejoint la fidélité à l’esprit du roman, ce n’est pas si courant.
    Je me permets de vs le signaler car il risque de ne plus rester tr longtemps à l’affiche.

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  18. Revenons à Audiberti…
    Comme personne ne m’a posé la question de savoir ce que Audiberti entendait par l’« Abhumanisme » , ce concept auquel il tenait tant, je réponds…
    La question du Mal l ‘obsédait .Il ne croyait ni à la consolation de l’église catholique (avec son Dieu de charité et de justice et ses méfiances devant la Chair .. ) ni au Marxisme , fondé sur un progressisme de l’humanité et l’ idée que l‘homme est si bon , si éclairé qu’il va finir par se construire un paradis sur terre. Audiberti ,( est-ce l’ ancien journaliste de » chiens écrasés » qui parle ?) avait constaté que le Mal est partout -Oui, comme dans le titre de sa pièce « Le mal court » et de tous les temps , peu explicable mais bien présent , c’est pourquoi il a rédigé un essai dialogué –avec son ami Camille Bryen- , assez tardivement, « l’ ouvre -boite »(1952). … ). Son « Abhumanisme » (qui n’est absolument pas un antihumanisme) est tout a fait singulier et paradoxal :en gros, Audiberti pense qu’on on ne peut changer en rien la façon que l’on a de vivre,sur le plan personnel ! mais ce pessimisme modifie les jugements que l’on porte sur le monde. Audiberti explique : « Je sais que je suis solidaire de tout, mais je ne me sens solidaire de rien. «…
    A ce genre de déclaration je préfère nettement ses interrogations vertigineuses, poétiques, de ses romans quand il présent à sa manière si originale, truculente, baroque, débordante de trouvailles, la manière dont le train du mode roule vers l‘abime.
    A noter que dans sin ultime « Dimanche m‘attend » écrit face à la mort proche, on constate une sorte de fatalisme souriant comme si la possibilité de voir, de sentir, d’ écrire encore pour quelques semaines, avant la tombe, ou de décrire le monde, ou de prendre un café fumant ou un Viandox dans un bistrot du quartier Saint-Sulpice ,come si tout ça formait un agréable plaisir ultime.

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  19. Merci Elena. Ce pourrait-être Création. cela sonne comme du Du Bartas modernisé, quelque peu épuré, si j’ose l’écrire.
    un texte comme celui que vous citez avec son mireur d’âme m’ évoque irrésistiblement Daumal . Il a pu le lire , sinon le rencontrer.
    Très curieuse cette luxuriance du Verbe qui évoque dans ses meilleurs moments les grands Renaissants; Et Daumal et Audiberti connaissaient bien, je crois, leur Rabelais, entre autres.
    Bien à vous.
    MC

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    1. Une lettre de Paulhan en 1938 les « réunit » à propos d’une matinée poétique mal vécue par Audiberti, mais de telle manière qu’il n’apparaît pas clairement s’il s’agit du même événement auquel ils auraient participé l’un (Daumal) & l’autre, ou de deux lectures publiques différentes (pas de note pour éclaircir ce point) : « Mais laissez-moi vous dire ce qui s’est passé: il vous eût suffi de tenir cinq minutes de plus pour que les défiances se changent en enthousiasme. Daumal a été bien plus mal accueilli que vous : il a tenu et tous les spectateurs sont devenus enchantés. Ainsi de vous, si vous n’aviez songé brusquement qu’il faut à la NRF des poètes incompris, et discutés, et niés? QUe la poésie n’est pas faite pour être si facile. Qu’il y a un grave malentendu dans toute poésie que l’on acclame: que ce qu’il y a d’essentiel, de tragique, peut-être d’indéfendable dans la poésie s’y perd. Enfin vous vous êtes sacrifié à ce que nous SAVONS qu’est la poésie. » (lettre 163, 288-289)

      Cela ne fait pas vraiment avancer la question, mais je cite surtout cette lettre pour prolonger la conversation du 20 novembre (2:10 & 2:39)

      Ds L’Abhumanisme auquel je viens de retourner pour répondre à Paul Edel, on trouve (au chapitre « Losanges ») ces considérations sur le rapport au langage & à la vie de différents littérateurs français :
      « Les champions de l’humanisme boulevardier, Voltaire, Giraudoux, France, Valéry, limitant l’homme à ses façades et facettes, réussirent, de vrais anges secs ! à le planter dans une solitaire dignité que la vie brute, chienne aux abois, était censée contourner. Entre les auteurs et la vie, forêts, catacombes, profondeurs obscures, les mots posaient un mur de diamants.
      Aucune langue comme la leur ne s’éloigna du patouillage carnassier. Aucune autant ne se tranche des choses pour s’attacher aux idées. À son regard toutes les autres se composent de pétrissures de voyelles, consonnes et diphtongues tombées comme en vrac d’un fondement de chèvre […]
      Que fait la vieille Parque valéryste ? Elle attache ensemble les mots français les plus précis, les plus choisis. À quelles fins ? Pour qu’ils se vident les uns dans les autres par dubitative succion et délétère contagion. Le discours ainsi modulé se situe à de telles distances du préjugé, du besoin, du service et du désir qu’il se dissipe, au bout du compte, dans le miroir de l’absence. […]
      Une lourdeur agricole et mauvaise emplit Villon et Rabelais, joue dans Molière, rebourgeonne dans Péguy et Claudel. »

      Il y aurait aussi, au chapitre suivant (« Alphabets »), le contraste entre un langage « platonique et joueur pour l’œil. Humaniste. » & un autre « Cartes sur table. Abhumaniste. Naviguant au plus près des matières qu’il désigne et des manœuvres qu’il décrit. »
      L’exemple fourni du 1er type, tiré d’un article sur la mode printanière de type « mondain et courtois », est bombardé par Audiberti de demandes de précisions qui permettraient à une couturière de réaliser le fameux « buste liane » dont il est question fort abstraitement.
      Après condamnation (argumentée) du franglais & des sigles, on trouve une réflexion sur l’argot qui s’efforce d’être « un dialecte abhumaniste où se transcriraient le poil et le poids des choses au niveau pantruchard de la fibre spontanée de la vie en sa crudité.
      Les mots de l’argot veulent ne pas être des mots mais des chocs, solidifiés, qu’on pourrait prendre dans son poing. Ils veulent retraduire le langage dans l’autre sens, vers le concret. »

      Mais aucune simplification abusive (il n’est pas l’ami de Paulhan pour rien) :
      « Le langage officiel appelle un chien un chien. Et c’est à ce MOT lui-même, chien, davantage qu’à l’animal aboyeur à quatre pattes, que l’argot va s’efforcer de donner un NOM de son cru, cabot, clebs, clébard, japmann, ouaoua. »

      Pas dupe — ce n’est peut-être après tt qu’une autre forme de pudeur : « Des écrivains recourent à l’argot. Prétendant se durcir de vocables truands censément plus denses, plus nature que ceux du lexique reçu, souvent ils obéissent, sans qu’ils s’en rendent compte, au souci de dissimuler ce que pourraient avoir d’insupportable des récits de préférence sexuels en langue normale, claire et directe. »

      Pas dupe non plus sur un autre plan  « Ces vocables, ces écrivains se plaisent à croire qu’ils les voletn aux voleurs et qu’ils viennent des bocsons et des bistrots. Ils accourent, en vérité, des rues séculaires du Paris d’antan et du dedans des provinces. S’ils sont bagne, il sont aussi musée.
      Sans cesse, en revanche, l’argot voit s’échapper, vers le dictionnaire national, des mots à lui, pareils à ces citoyens noirs des États-Unis qui, naguère, cent mille par an, franchissaient, vers la race blanche, la ligne de la couleur. Matois, narquois, dupe, grivois, cambrioleur furent, d’abord, clandestins. Grivois demeure argot dans le diminutif griveton, soldat. »

      Tt cela pour montrer (aussi) que ds l’écriture de l’essai Audiberti pouvait être aussi brillante & « luxuriante » que ds ses romans. (À ce propos, Marie Dubois fait mes délices — différentes certes de celles d’Abraxas, mais non moindre. L’hippopotamesque*, le pachidermique & timide & rêveur Loup-clair y est pour qqch)
      * Cf. Jacques Baratier filmé à proximité d’une statuette d’hippopotame

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      1. Fatigue…  : « pour montrer que ds l’essai, l’écriture d’Audiberti pouvait être aussi brillante & « luxuriante » que ds ses romans. »

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  20. Paul Edel, je n’ai pas lu L’Ouvre-boîte, mais le plus tardif (1955) L’Abhumanisme qui propose ceci :

    « Qu’est-ce que l’abhumanisme ?
    C’est l’homme acceptant de perdre de vue qu’il est le centre de l’univers.
    Quel est le propos de l’abhumanisme ?
    Amoindrir le sentiment de notre éminence, de notre prépondérance et de notre excellence, afin de restreindre, du même coup, la gravité sacrilège et la vénéneuse cuisson des injures et des souffrances que nous subissons.  » (35)

    Ce qui s’explique (en partie) par le développement précédent :
    « L’élan bâtissuer, Pyramides, tour Eiffel, appartient à maintes espèces, les épinoches, qui sont des poissons, les troglodytes, qui sont des oiseaux, les fourmis, qui sont des fourmis. Interrogé du dehors, cet élan apparaît sclérosé, pétrifié. Chez l’homme, par contre, il évolue, en frénésie, tout au long d’une échelle de trouvailles qu’on supposerait infinie. Mais si les fourmis avaient la parole, ou l’épinoche, ou le troglodyte, ces gens pourraient prétendre ue leur art maçon se situe, enfin fixé, à l’aboutissement héréditaire d’une heureuse série de recherches.
    Humain, lui, au vieux sens affectueux du terme, l’abhumanisme flaire que rien de vraiment humain ne s’attache aux traditions humaines, […] Dans une permanente défiance à l’encontre de l’humanité, de l’humanisme, l’abhumanisme, traître fidèle, entrevoit la seule échappée. » (34)
    (Un chapitre sera consacré aux « Inférieurs » & on peut aussi penser au cheval Fandelglas ds Abraxas. Bien que de plus faible envergure, les rapprochements opérés par Audiberti me font penser aux « sciences diagonales » , aux « rapprochements interrègnes » & aux « syntaxes générales » de Roger Caillois).

    Cet essai commence, de façon significative, par une spécificité humaine, celle de la guerre (≠ du combat, de la violence, de l’agression, de « l’anonyme cruauté de la vie ») : « la guerre, assujettie tant qu’on voudra au tourbillon universel, est spécialement humaniste et humaine. » (19) — & Audiberti de rappeler le chapitrè XIII des Caractères de La Bruyère, « La guerre des chats », qui ironise sur l’homme « animal raisonnable ». « Or, nous, les hommes […], cette scène NOUS BLESSE. Certes, nous permettons aux chats de s’en prendre aux souris dans le cadre d’une tuerie éparpillée. Nous leur contestons le droit humaniste et idéaliste de s’endivisionner systématiquement pour de massifs massacres réciproques. »
    À quoi l’écrivain ajoute : « Jamais mieux que dans la guerre l’humanité ne se manifeste comme une entreprise, tout à coup palpitante et circonscrite, de discours, projets, calculs et mots historiques. Le corps à corps, épisode élémentaire et peu humaniste, justifie autant qu’il compromet l’appareil littéraire, scientifique et doctoral de la belligérance. » (22-23)

    « Au mal, [la guerre] nous lie deux fois.
    En premier lieu, elle permet, elle exige que soit rencontré l’adversaire, qui est le mal, le corps physique du mal. Ensuite, par la barbarie et la violence des moyens qu’elle met en œuvre, elle fait que nous-mêmes nous servons le mal en nous servant du mal, du mal que font les coups que nous portons. Mais cet indispensable recours au mal, nous ne nous ferons pas faute de nous l’imputer à bien comme le plus haut sacrifice que le bon puisse faire à la bonté de sa cause. »
    D’où cette phrase que j’avais citée sur la RdC sur le caractère admirable d’ « Admettre, proclamer, l’injustice de la cause que l’on sert, la déraison de ses propres raisons » & d’être capable de reconnaître que « Je ne suis pas de mon avis. » (27)
    Les différents -ismes, les variétés de croyances et d’opinions en matière de religion, de morale & de politique tendent à provoquer « la pire parmi les servitudes humaines, celle de proposer comme idole générale la tendresse que l’on a, qui que l’on soit, pour ce que l’on a, pour ce que l’on est » & renforcent « l’entêtement que met un esprit distingué […] à préférer ce qu’il préfère et à choisir ce qu’il choisit ».
    « L’amorce, la particule, les poussières de vérité qui, peut-être, se trouvent en vous, leur valeur est moins attestée que compromise par les démangeaisons propagandistes ou sermonnaires où vous risquez d’être, par elle, précipité. »

    Ds Abraxas, pendant le conclave scientifico-kabbalistique (celui qui se tient une fois ts les 150 ans & qui réunit d’éminents savants du monde entier, cette fois à Sagres auprès de mestre Jayme), l’illusion positiviste est néanmoins percée comme une baudruche : l’un des participants, Mohahamaï, qui a « inventé la vaccine », semble s’en repentir : « À Fez, les enfants mouraient. Le mien était menacé. J’ai agi… AI-je bien agi ? Je sauvai, oui, mon enfant. Mais le mal reste le mal, comble le bol qu’il doit combler. Chassé ici, il surgit ailleurs. » (169)

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  21. Un poème d’Audiberti:
    DU COTE DE LARIBOISIERE

    J’aime les coups de poings luisants
    comme la cuisse des fermières,
    Mort, par eux, dans quelque six ans,
    J’emporterai sous la trémière

    le cri nocturne des brisants,
    l’ongle des bêtes non premières
    et jusqu’au poil des paysans
    mais aussi le sel des lumières. »
    Extrait de « race des hommes »

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  22. Carte postale de Saint-Malo

    Matinée limpide, eau vive. Le large envahit la cote plate de sa lumière et de ses innombrables vagues. Un chalutier vert et blanc, comme un jouet de bois, forme des petits remous d’écume en s’éloignant.. Quelques rochers éclairées de biais, pans dorés cernés de quelques lignes blanches , apparaissent, disparaissent , ourlets scintillants d’écume qui signalent des récifs . La mer nous fait perdre forme et identité, nous devenons une extension illimitée, finie la vanité, les anxiétés, chagrins, remords, tout roule et se perd et se vivifie dans les prochaines vagues, une grande étendue d’eau lisse plus sombres fait penser à quelque profondeur démesurée ; puis approche le prochain orage qui lave tout . . Tout devient silence, vide et transparences des courants; un père et sa fille marchent vite sur la plage en direction du port . Un ouvrier en t-shirt et short couverts de plâtre, un torchon à carreaux sur la tête, parcourt un échafaudage avec des pots de peinture. Quelques nuées grises se forment le long de l’ancienne forteresse en direction des falaises du cap Frehel . Le silence se pose soudain dans les enclaves sableuses, puis le léger froissement blanc du vent se réfugie dans la balance des arbres. Lentement la mer se forme, d’un vert bouteille bien épais . Vers midi ne subsiste que la fatigue du soleil et des nuages qui passent.

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  23. Hors sujet, mais signalons la Préface de François Angelier à Ouine pour une récente réédition. j’ajouterais, ce qui n’est pas dans Angelier, que pour avoir lu il y a peu Estaunié et l’Empreinte, on peut se demander s’il n’y a pas là une source occulte du roman. Perdre la foi par ceux- là memes qui sont censés vous la donner. Bernanos entraine tout un monde à sa perte là ou le piège se referme sur un seul individu via la Congregation,, mais Estaunié ici n’a pas tant vieilli et vaut la peine d’être lu en dehors d’un anti-jésuitisme inhérent au genre.
    Bien à vous, au seuil de regagner la Bretagne.
    MC

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  24. Mille pardons! Aux éditions de l’Arbre Vengeur qui ont aussi sorti La Montagne Morte de la Vie de l’autre Bernanos, Michel.
    Bien à vous, de Bretagne.
    MC

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  25. Elena, il y a longtemps, c’était presque dans un autre temps, j’avais retrouvé avec délice « lady into fox » et David Garnett m’avait ramenée à Bloomsbury…
    …** audiberti, que j’ai lu,vu,et que j’aime , ce que vous appelez « enthousiasme » se double d’une solide et fine connaissance du sujet. Par un sinistre temps glacial,c’est le moment de s’y plonger. Merci pour votre érudition.et votre brio.

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  26. Paul Edel,,superbe idée ,ressusciter Audiberti . Je suis un peu là, un peu ailleurs,un peu hors tout. Prendre le temps. Si l’idée est superbe, le billet l’est aussi par la qualité et la précision des remarques et analyses. Lire,relire avant tout.

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  27. C’est curieux : en feuilletant les premiers romans de Gracq (« Au château d’Argol et « Un beau ténébreux ») ses langoureuses phrases en volutes se fanent. Désormais, tout au long de ces pages on déchiffre un art funéraire; elles se décomposent, ces phrases en distillant une odeur fade, comme ces montagnes de fleurs pourrissant sur une tombe quelques jours après l‘enterrement . Et immanquablement vient cette idée que ces phrases là, au moment où il les rédigeait, Gracq dessinait déjà son paysage d’outre-tombe, son vrai domaine.

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  28. Un beau Ténébreux est à mes yeux la plus « rohmérienne » des œuvres de Gracq (ce qui lui fait faire, ds mon imagination du moins) un petit bond en avant ds le temps… (Il aurait pu l’appeler Le Signe indien, celui qui dès « le premier coup d’œil qu’échangent deux êtres […] les engage pour jamais », qui « établit pour toujours entre eux une hiérarchie secrète, une fascination de la défaite inévitable »: « C’est joué d’avance — ce sera ainsi — ce sera toujours ainsi. Celui-ci sera un jouet pour que je m’en amuse, […] à cette connaissance de hasard je devrai compte de mes actes comme l’intendant à son maître, et les plus assurées de mes actions je les sentirai creuses si elles ne reçoivent le sceau de son regard » (40) )
    Ce sont les personnages d’Allan & de Dolorès  qui ne fonctionnent pas, pour moi en tt cas.
    Mais le reste, l’observation & l’évolution des relations ds les couples & ds les groupes, l’atmosphère d’arrière-saison, « tient » & m’ « aimante » (comme dirait le texte) tjs.
    Et l’on pourrait croire qu’une phrase comme « Là pourtant serait peut-être le seul crime sans rachat : dans une vie gâchée, rognée, rongée par la paresse, la peur, le scrupule calculateur. L’anéantissement minutieux et quotidien des possibilités offertes. Et pour en finir, cet étouffement » vient de chez son élève J.-R. Huguenin, non ?

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  29. J’ai le sentiment d’avoir répondu à côté.
    Comme ça, su due piedi, je dirais qu’à mes yeux seul Au Château d’Argol a qqch de « pourrissant » (que je rattache pour ma part aux excès & aux conventions du romantisme noir). Ds les romans suivants, il me semble que quels que soient les thèmes & les paysages, quelle que soit la situation de « suspension » (par rapport au cours normal de la vie), il y a plus de distance.
    Même si le désir (la volonté ?) d’auto-destruction est évidemment tr présent ds Un beau Ténébreux, même s’il exerce une fascination sur ceux qui s’en approchent, même si le paysage & le moment (de l’année, de la vie) ont partie liée avec ce sujet, il m’a semblé que la situation du lecteur était différente de celle de Au Château d’Argol, où tt fait signe, tt participe à la folie à trois des personnages (qui n’est « contenue » par rien).
    Pas sûre que ce soit plus clair ni plus pertinent.

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  30. Pour Paul Edel, portrait de Paulhan par Audiberti, à la tte fin de son essai Les Enfants naturels (chez Fasquelle, coll. « libelles », 1956) :
    « Bourreau qui torture avec grâce, Paulhan défendait, et ce n’est pas fini, les accès de la gloire, c’est-à-dire de l’inoubliable revue par lui dirigée, et il se soumettait lui-même à sa diabolique sévérité. »
    (à suivre d’un portrait de Sartre, dont Audiberti parle assez souvent)

    Pour Jazzi :
    « Avec un sens géographique digne d’Élisée Reclus, à qui je le rattacherai, mais, aussi, à Orphée, Jean Genet sut transcrire et coter le cheminement du désir millimètre par millimètre sur le corps, le cœur et les vêtements de l’adoré. »

    Pour Clopine, si elle passe encore par ici :
    « À la fin de la grande guerre, André Breton marquait les esprits si fort que tout, grands événements, détails singuliers, tout avait l’air de ne se produire qu’afin d’illustrer et de confirmer sa recherche de l’absolu à travers l’hétéroclite et le hasardeux. Certains espaces, par exemple les vastes quartiers derrière la gare Montparnasse, me semblaient à ce point hantés par son influence que j’y marchais avec la même haletante précaution que si j’eusse, indiscret, traversé sa pensée. »
    « L’intention méthodique de poétiser le monde en le réduisant à des termes disparates et en laissant ceux-ci se combiner sous les espèces des mots, mais affranchis de notre tyrannie, laquelle est en même temps notre prison, une si prodigieuse intention fut, par André Breton, des années et des années, inspirée, administrée, de manifeste en manifeste, de livre en livre. Dans la stérilité d’une rêverie mansardée ? Non! Mais par morsures profondes sur l’étoffe, disons, de la réalité. »

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  31. N’est-ce pas ?
    Audiberti l’inclut parmi « ceux, dosant d’un cœur sûr tradition et subversion, [qui] firent, grâce au français, non pas le papotage de l’homme, mais le chant et le cri de ce qui de plus vaste et de plus grand que lui est en lui, ou voudrait être en lui ».
    Et il conclut ainsi les deux pages du portrait qu’il lui consacre : « L’impeccabilité furieuse de l’écume contre les rocs et, pour le style, la souveraine dignité de Bossuet participent à composer André Breton. »

    Juste après vient Sartre :
    « Les camions de Sartre campent partout, remue-ménage colossal. En librairie, au théâtre, au cinéma. […]
    Comme écrivain, on le croirait dépourvu de toute vanité. Écrit-il, à propos ? Pas un des tics et des mobiles normaux de l’écrivain, à commencer par le goût des vers et le plaisir du vocable, ne semblent siens. Pourtant les livres sont là, les articles, les romans et ce prodigieux Huis clos, météore infernal, chef-d’œuvre que nul ne refera plus. Raisonneur, professeur, il a, comme Pascal, inventé d’adapter au brio de textes profanes le savoir et les systèmes acquis dans les hautes écoles. Du même Pascal, à la rigueur, il aurait l’aveugle acharnement sans humour, en dépit de sa virtuosité dialoguiste. Sur le plan des filiations naturelles, il apparaît après les dompteurs de mouches scolastiques, tel Scot Erigène, et après Malraux, qui fit, avec la Condition humaine, le seul roman suffisant et complet de notre temps. »

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  32. Synchronie, hasard objectif ? (cf. M. Court, le 25 novembre à 1:57)
    Ds La Nâ (1944), que je viens de commencer, Dardin, le vieil ouvrier emballeur (qui emmaillote les objets vendus à l’Hôtel Drouot, leur fait des nids) , a chez lui une photo du mont Blanc & rêve d’un voyage là-bas : « la montagne, il faut y aller soi-même, personnellement. »
    Observation du narrateur : « L’intérêt que l’emballeur prêtait à la montagne me touchait beaucoup. La montagne, moi-même, comme écrivain, je m’en étais fait une spécialité. Mes livres, cependant, ne traitaient pas d’alpinisme, mais de spiritualisme. La montagne, pyramide de terrasses dans un air de plus en plus pur, se dresse comme une métaphore toute faite, vraiment commode, où il n’est que de lancer un personnage […] pour que ses allées et venues prennent d’elles-mêmes un sens symbolique et transposé. » (25)

    Entre Abraxas & Marie Dubois (& malgré ttes les différences, & la diversité de traitement) ce motif commun : la fatalité des rencontres (de ts les types), l’attraction des corps & des esprits plongés ds une sorte de champ magnétique, auquel il faudrait sans doute ajouter l’idée des « temps téléscopés » (Les Enfants naturels, 36) & d’une action rétrograde, à rebrousse-temps, sur le passé.

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  33. Rien que pour la plaisir, Audiberti en Savoie, grand descriptif et dessinateur..
    « Ce matin nous avons pris le car. A même l’immensité dénivelée des territoires savoyards, le brun et le vert, lentement gagnaient du terrain. La neige s’amincissait. La blancheur dessinait des langues pointues que séparait avec une symétrique insistance des langues pointues de la non blancheur. Les villages nous offraient au passage un entassement, un empressement de tuiles, de barrières. Montagnes, maisons et perspectives s’ajustaient, se superposaient et se succédaient en moi pour une fatigue fortifiante, joyeuse, celle de la vie proposée, acceptée. »
    La Nâ, début du chapitre XVII.

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  34. Mont Analogue, Moijie , et Moijiciens? Mais dans quelle mesure la Montagne n’incline-t-elle pas parfois au spiritualisme?
    Pour le reste, d’accord avec ce que vous dites d’Argol, qui mobilise d’ailleurs dans la préface les « prestiges d’Anne Radcliffe », me semble-t-il. Radcliffe à qui Scott consacre un chapitre intéressant de sa biographie des Romanciers. Cet homme qui n’a pas la fibre fantastique s’y révèle un critique tempéré et assez juste.
    Et comme tout se lie parfois, vu passer dans un catalogue d’Anthologie de Bertran à Rouen, l’originale du Moine, de Lewis, De meme que l’originale du texte de Gracq sur Breton!
    Bien à vous.
    MC

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  35. Merci Elena.

    « par exemple les vastes quartiers derrière la gare Montparnasse, me semblaient à ce point hantés par son influence »

    Rue du Château (14e arr.), le fief des surréalistes.

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  36. Hors-sujet mais échos inquiétants de la Librairie sur le devenir de la Pléiade. en substance, fin du temps des intégrales, recentrage sur l’anthologie romanesque, inutilité du Duby face au Quarto. C’est dire qu’on ne semble pas près de voir un autre tome pour Huysmans. L’intégrale de Lucien Descaves a encore de beaux jours devant-elle. ce choix d’une médiocrité délibérée a de quoi inquiéter s’il se révèle juste…On est pas prêt d’y voir Audiberti!
    Bien à vous.
    MC

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