Flaubert offre ses vœux…

 Pour finir l’année 2019, je vous offre de lire  une lettre de Gustave Flaubert à sa nièce  Caroline Commanville, qu’il chérissait ,et avec laquelle il correspondait régulièrement. Cette lettre date  du 31 décembre 1876,Gustave a 55 ans , il mourra en 1880. En cette fin décembre il est en train d’achever de rédiger son conte  « Hérodias ». On notera son intérêt pour  Balzac, qui l’influença à ses débuts.

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« Croisset, dimanche, 3 heures, 31 décembre 1876.
      Allons ! Ma pauvre fille, que 1877 vous soit léger. Vous savez ce que je souhaite, c’est-à-dire ce que je me souhaite, car votre bonheur est le mien !
      Autrefois, ce jour-là (le jour de l’an), Julie nous ayant pris par la main, moi et ta mère, nous allions d’abord chez Mme Lenôtre, qui nous engouffrait dans son bonnet, en nous embrassant ; puis chez le père Langlois, chez M. et Mme Bapeaume, chez Mme Lormier, chez Mme Énault, et chez la mère Legras, pour finir par Mme Le Poittevin. Autant d’intérieurs différents et de figures que je revois nettement ! La longueur des boulevards m’ennuie encore ! Nous avions nos quatre petites fesses coupées par le froid et nos dents tenaient dans les morceaux de sucre de pomme à ne pouvoir les en retirer ! Quel tapage chez ton grand-père ! La porte ouverte à deux battants dès 7 heures du matin ! Des cartes plein un saladier, des embrassades tout le long de la journée, etc. Et demain zéro, solitude absolue ! C’est comme ça !
      Je passerai mon temps à préparer la fin de ma seconde partie, qui sera ratée ou sublime. Je ne suis pas sans grandes inquiétudes sur Hérodias. Il y manque je ne sais quoi. Il est vrai que je n’y vois plus goutte ! Mais pourquoi n’en suis-je pas sûr, comme je l’étais de mes deux autres contes ? Quel mal je me donne !
      Hier, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout, pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle « ce pauvre M. Bouilhet », et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir, la lune brillait si bien qu’à 10 heures je me suis re-promené dans le jardin « à la lueur de l’astre des nuits ». Tu n’imagines pas comme je deviens « amant de la nature ». Je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.
      J’ai lu la Correspondance de Balzac. Eh bien, c’est pour moi une lecture édifiante. Pauvre homme ! Quelle vie ! Comme il a souffert et travaillé ! Quel exemple ! Il n’est plus permis de se plaindre quand on connaît les tortures par où il a passé, – et on l’aime. Mais quelle préoccupation de l’argent ! Et comme il s’inquiète peu de l’Art ! pas une fois il n’en parle ! Il ambitionnait la Gloire, mais non le Beau. D’ailleurs que d’étroitesses ! Légitimiste, catholique, collectivement rêvant la députation et l’Académie française ! Avec tout cela, ignorant comme un pot et provincial jusque dans les moelles : le luxe l’épate. Sa plus grande admiration littéraire est pour Walter Scott.
      J’aime mieux la Correspondance de Voltaire. L’ouverture du compas y est autrement large !
      Je suis bien aise que tu te plaises au cours de Claude-Bernard. Quand tu voudras faire sa connaissance, rien de plus facile. En te recommandant de mon nom, je suis sûr qu’il t’accueillera très bien.


      C’est une joie profonde pour moi, mon pauvre loulou, que de t’avoir donné le goût des occupations intellectuelles. Que d’ennui et de sottises il vous épargne ! Chez toi d’ailleurs le terrain était propice et la culture a été facile. Pauvre chat ! Comme je t’aime et que j’ai envie de t’embrasser ! Quelles bavettes nous taillerons quand nous nous reverrons !
      Je viens de recevoir le divin gingembre. Ça c’est une attention ! Et de plus, un bon paquet de tabac, autre douceur. Donc double remerciement. À 6 heures et demie je vais voir arriver ce bon Valère. Julie me charge de te souhaiter la bonne année.
      Tu devrais bien prendre du papier plus grand.
      Adieu. Je vous embrasse tous les deux et toi cent fois, ma pauvre chère fille.
      Ta vieille nounou.

                                                             ***

Caroline Commanville nièce de Flaubert

Dans son délicat et émouvant  livre de « souvenirs sur Flaubert »,  sa nièce Caroline écrit :

« C’était un fanatique que Gustave Flaubert ; il avait pris l’art pour son Dieu, et comme un dévot, il a connu toutes les tortures et tous les enivrements de l’amour qui se sacrifie. Après les heures passées en communion avec la forme abstraite, le mystique redevenait homme, était bon vivant, riait d’un franc rire, débordant de verve et mettant un entrain charmant à raconter une anecdote plaisante, un souvenir personnel. Un de ses plus grands plaisirs était d’amuser ceux qui l’entouraient. Pour m’égayer quand j’étais triste ou malade, que n’eût-il pas fait ? »

Bonne année 2020 aux amoureux de la littérature.


 

Un Claude Simon pour Noël

 Pour Noël, je propose  comme cadeau la  lecture (ou relecture )d’un roman de Claude Simon, « Histoire », de 1967. Ce n’est pas une œuvre facile, mais qui vaut la peine de rouvrir ce roman qui obtint le prix Médicis en 1967.

 Roman mosaïque, roman puzzle, roman de la mémoire arborescente et trompeuse. Roman –tapisserie, ou roman fresque  qui se détériore  et se reconstitue,  car  la mémoire est   sans cesse en effervescence, en train de se construire et s’anéantir, se renouveler et se métamorphoser. 

 Ce qui frappe en premier lieu  ,c’est la sensualité de cette prose. La phrase d’Histoire rend sensible cette irruption continue. Longue, sinueuse, proliférante, elle charrie une multitude de sensations et de détails ; truffée d’incises, de parenthèses, d’ajouts, de digressions, rarement balisée par les marques habituelles (liaisons absentes, ponctuation lacunaire, participe présent qui efface les repères temporels), elle est animée par le désir, qui lui confère sa force poignante et lyrique, de transcrire avec exactitude les mouvements de la conscience.

Ce long ruban de  déferlement d’images et de scènes  viennent parfois  de l’enfance notamment dans un pensionnat religieux du narrateur, ou d’épisodes guerriers, ainsi que de scènes avec des membres de la famille disparue. Il y a également des séries descriptives  de  cartes postales qui évoquent des voyages exotiques d’oncles, de tantes, de grands-parents, allant ou revenant  de lointaines  colonies, ou de simples vacances dans les Pyrennées.

Il faut un temps d’accommodation au lecter  devant  ces recits emboités, cassés,  qui font la part belle au visuel.   Ce qui reste évident c’est  l’impossibilité de l’élucidation d’une «  histoire » claire et logique, dans l’esprit du narrateur.

 Que reste-t-il ,en mémoire,  une fois le  roman refermé ?

 Pour moi (mais cela varie avec chaque lecteur ) images d’une vieille demeure méridionale avec ses persiennes fermées, la chaleur dehors, la fraicheur dedans.. ses plinthes plâtreuses,  ses couloirs sombres, son coté musée et grenier  pour âmes mortes,  sa végétation, son salpêtre, ses meubles dans l’ombre, ou bien  les réactions d’un homme dans un restaurant bondé, attiré  par les allées et venues et le  décolleté d’une serveuse à tablier blanc, ou bien  des écoliers impertinents qui  tournent en ridicule prières et formules latines dites pendant la messe , ou  des descriptions(parfois fastidieuses avouons-le… )  de timbres et de cartes postales.

 Une des premières difficultés de lecture c’est que les faits surviennent sans crier gare : morceaux, fragments, ponctuation démantelée, mélange de dialogues interrompus  et de descriptions subitement cassées., quelque chose de concassé dans ce ruban de prose….Comme des actualités au cinéma, mais séquences  dont on aurait perdu  la logique, les dates, la chronologie, la provenance. Parfois, collages,  on est dans un tableau de Poussin(pendant longtemps Claude Simon a voulu être peintre) ,dans un bout d’article de journal, dans un texte de Jules César, dans une vieille publicité pour un savon, dans la révolution russe de 1917, dans un combat  dans Barcelone pendant la guere civile .

Collages, publicité anciennes, photographies examinées à la loupe, citations d’un autre roman de Simon (« la route des Flandres ») mais aussi  Histoire épique :  faisant référence à une charge de cavalerie  tragique en juin 40..  Il faut énormément d’attention pour reconstituer-grâce aux personnages-  ce qui se passe dans cette  profusion verbale si végétale

A l’époque ,1967 ,en pleine bataille du Nouveau Roman , quelques critiques refusèrent de se laisser submerger par un  roman qui refuse l’ordre des horloges, la ponctuation traditionnelle , la psychologie . Ce serait dommage de ne pas suivre ce texte dans  sa puissance érotique, sa grandeur,   son originalité. L’accumulation et l écoulement sans fin des mots  ( du participe présent)  font partie de cet art romanesque loin des schémas traditionnels .La puissance visuelle est là, évidente, voire écrasante .

Comment est né le roman ?

Simon  déclare : « j’avais trouvé un stock de cartes postales, où je reconnaissais une correspondance de mon père fiancé avec mère. Je savais depuis longtemps l’existence de ces cartes et tout à coup j’ai eu envie de les décrire, de les raconter. j’ai publié une quinzaine de pages là-dessus dans la revue «  Tel Quel « au cours de l’hiver 1964. J’ai repris ce petit texte avec  l’intention de le développer un peu et il est devenu ce roman de 4OO pages » à  amples cadences.1967« Histoire » de Claude Simon…l’enchantement de la première phrase.

«  l’une d’elles touchait presque la maison et l’été quand je travaillais tard dans la nuit assis devant la fenêtre ouverte je pouvais  la voir ou du moins ses derniers rameaux  éclairés par la lampe avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintées d’un vert cru irréel par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes comme animées soudain d’un mouvement propre(et derrière on pouvait percevoir se communiquant de proche en proche  une mystérieuse et délicate rumeur invisible se propageant dans l’obscur fouillis des branches… .. »

Oui, l’écriture de Claude Simon , avec ses digressions qui s’emboitent, prolifèrent,  possèdent  un emmêlement particulier en volutes et art de fresques baroques en trompe l’œil .Il faut relire le roman vraiment très attentivement  pour apercevoir l’intrigue de base.  Comme dans » l’Ulysse » de James Joyce, Simon    raconte une journée du narrateur. Selon Alastair B. Duncan, qui a  accumulé les  notes en Pléiade, voilà ce qui se passe :

Le narrateur s’éveille, toilette, sort ; devant un kiosque à journaux  il rencontre u vieillard qui fut amoureux de sa mère. Après être passé  à  la banque il déjeune dans un restaurant, puis revient chez lui , a rendez-vous avec un antiquaire  pour lui vendre une commode dans laquelle  y  des collections de vieilles cartes postales  Téléphone à un cousin Paul et le rejoint au bord de la mer, lui fit signer un document pour partager une bergerie. Le soir, retour en ville…,à dix heures et demie du soir ,promenade le long d’un canal,  il aperçoit son ancien camarade de lycée Lambert qui sort d’un meeting politique. Sur cette structure (que je n’ai pas personnellement clairement perçu, soyons juste)  s’agglutinent souvenirs, notamment  de l’oncle Charles, de Barcelone.

Le plus intéressant, à mon avis,  c’est le rôle des femmes.

 Corinne, la jeune cousine,  Hélène , femme du narrateur(avec un scène  digne d’un film d’Antonioni  dans un musée d’archéologie ) et bien sûr   la mère (abusive ?) du narrateur, et ses jacasseries, caquetages,  bavardage avec troupe de  vieilles dames  trop fardées(un poulailler ?)  qui ajoutent ne note  comique  à pas mal de pages..

 Pour Jacqueline Piatier, du journal « le monde »  voici, ,elle, comment elle résumait « l’intrigue »  si dispersée : 

« Un homme, le narrateur, qu’on suppose au tournant de la cinquantaine, se retrouve dans la maison de famille où il a passé son enfance. Il y est revenu seul, en proie à des embarras d’argent qui le forcent à vendre quelque meuble et à hypothéquer quelque terre. C’est l’emploi d’une de ses journées, que seules privilégient ces opérations financières, qui va nous être conté. Trame banale s’il en fut, puisqu’on saisit le héros d’abord dans le demi-sommeil plein de pensées et de rêves qui précède son lever, et qu’on le suit au fil des douze chapitres. Les douze heures de la vie d’un homme sans qu’aucun événement particulièrement romanesque, voire poétique, les marque.
Le romanesque, la poésie, sont ailleurs, dans le crâne du narrateur, qui observe, contemple, se souvient, imagine, et qui, par la seule activité de son esprit, parvient à donner épaisseur, intérêt et sens à l’extrême banalité des instants vécus.. «

Ce qui étonne dans ce roman c’est que les thèmes de la mort, celle de la femme aimée, précisément,  de la dessiccation cadavérique, de la momification, du chemin vers le cimetière reviennent avec une régularité métronomique.   Il y a le mystère de la mort de la femme de Charles  l’élucidation  d’un drame, ses causes ,(là une jeune femme qui se jette par la fenêtre..)     et s’y mêle l’élucidation impossible dans le drames familiaux.

Mais rien ne se passe comme dans  un roman réaliste. L’irruption d’une conscience prise dans son flux et son tout-venant  chavire  le didactisme , les logiques de structure  de la tradition romanesque,. Les belles allées  du jardin à la française  deviennent jungle mémorielle, odeurs fauves,  cassures expressionnistes, érotisme  glissant sans crier gare d de figures bibliques à photos » cochonnes «  de paris-hollywood.. Ici, l’arbitraire  règne. Le principe d’incertitude et le hasard cheminant  de l’écriture-que Simon revendique dans ce texte .

Petite hypothèse personnelle : les éléments biographiques de Simon liée à la guerre, à la défaite de 40, cette « débâcle »  au sens historique  ont des conséquences sur  l’élaboration d’un nouveau «  romanesque « .Ces évènements de la vie de Simon    jouent le rôle de perturbateurs. L’humanisme des romans traditionnels et leur morale dont ils relèvent, en faisant du roman le lieu d’un enseignement global, social et psychologique, tout ceci est mort.

L’Histoire, de l’individuel au collectif

Ce n’est évidemment pas un hasard si Claude Simon a appelé son roman « Histoire ». Ici, » l’histoire » individuelle du narrateur croise sans cesse et bute, et s’immerge et s’englue même  dans l’Histoire collective  d’un oays et d’une Europe,, aussi bien celle des guerres(guerre d’Espagne, guerre de 4O, guerres coloniales)mais aussi l’histoire ancienne, de la bataille de Pharsale à la débâcle de 4O, de la guerre des Gaules  aux mort de la guerre d’Espagne. Sans cesse, Simon par des surimpressions , revoit (certains diront ressasse)  les mythes :celui de l’héroïsme combattu par  l’imbécillité de la boucherie réelle, celui du temps linéaire par le temps trouble de la conscience e en accélération et panique, le Mythe  de l’amour heureux, ou de l’amour Courtois,  revisité dans la brutalité du  rut, de la saillie ; le sexe abyssal et sauvage  face  aux  apparences trompeuses  du monde civilisé. Question : jusqu’où son expérience de la guerre, de la captivité en Allemagne a joué ?Dans quelle profondeur psychique  le coup-t-il frappé le soldat cavalier  Simon puis le prisonnier de stalag  Simon ?   sans doute  loin pour ainsi  donner tant d’échos à la Mort, aux cadavres,  aux conversations  désarticulées, à un immense  désordre historique, aux ténèbres, aux désastres, à la matière inerte, aux malheurs des hommes. L’écriture  porte  témoignage d’un monde descellé, et d’un Temps « hors des gonds » .  « Histoire » bouscule  les barrières rassurantes et humanistes  face à  un monde en ruines   né de deux guerres mondiales.

Simon est sans doute le romancier français  sonde l’Histoire à travers ses effondrements.

A la continuité d’une action, il oppose  des successions éclatées, ou  des simultanéismes qu’on trouve par exemple dans le » Guernica » de Picasso. A un  déroulement  continu  de l’intrigue, il substitue  des éclats  paniques, des fissures  d’anxiétés, des  dérives de la mémoire inconsciente ,  des  images douloureuses, obsédantes qui remontent à la conscience, infatigables et mystérieuses, indociles, hors de toute respectabilité, comme certains rêves.

Si  l’éclatement   si spectaculaire »  du roman traditionnel est poussé si  loin chez lui, c ‘est parce  que son histoire biographique est née d’ un traumatisme .C’est le  point zéro de  juin1940, quelque part, à cheval ,sur une route des Flandres, matrice évidente de toute l’œuvre.. . Circulation affolée,  art panique, syntaxe bouleversée.

EXTRAIT :

« Et alors passer le restant de sa vie dans un bureau dont on n‘ouvre même plus les volets sous le prétexte de la poussière et de la chaleur même en plein hiver, occupé à des choses passionnantes que sont la distillation du contenu des bouteille poisseuses et les additions de sacs de sulfate ou des journées d’ouvriers en conservant au fond d’un tiroir sans avoir le courage de la déchirer une vieille photo qu’on se garde ben d’en sortir comme si on redoutait que non pas la lumière du soleil puisqu’elle n’y pénètre jamais mais simplement celle d’une simple ampoule électrique  recouverte aux trois quarts de chiures de mouches soit capable en l’éclairant d’en faire surgir, exhumer non pas ce qui ne fut qu’un instant(une simple lamelle d’une infime épaisseur dans la masse du temps et sur laquelle on figure simplement assis dans un fauteuil d’osier) mais une confuse, une inextricable superposition d’images, mordant les unes sur les autres comme ces illustrations dans le dictionnaire ou certaines méthodes de culture physique homme courant ou homme sautant photos prises sur une plaque fixe à l’aide d’un appareil dont l’obturateur s’ouvre et se ferme   à des  intervalles très rapprochés… »

Julien Sorel sous un tilleul

S’il est une scène qui est devenue célèbre dans l’histoire du roman français au XIX° siècle, et qu’on fait étudier aux lycéens , c’est bien  celle du chapitre IX  de « Le rouge et le Noir », quand Julien Sorel- au cours d’un soirée orageuse dans le jardin de la maison de Monsieur de Rênal-   décide de franchir un tabou et de prendre, lui, roturier,  la main de Madame de Rênal, (épouse d’un notable  de Verrières) dont il est  le précepteur de ses enfants.

Retour en arrière.

C’est dans la nuit du 25  au 26 octobre  1829, à Marseille, que Stendhal a eu l’idée de ce roman « le Rouge et le Noir »  qu’il intitula d’abord « Julien ».Il reprend un fait divers publié dans les journaux en février 1828, quand un séminariste de Grenoble( ville natale de Stendhal !…) , Antoine Berthet  mont sur l’échafaud  pour avoir tiré  sur Madame Michoud, dont il avait été l’amant  et  précepteur de ses enfants.  Stendhal médite aussi  sur un autre fait divers, dont il a déja  parlé dans « promenades dans Rome »  celui de l’ouvrier Adrien Lafargue, condamné à 5 ans de prison, pour avoir  assassiné  la jeune Thérèse Castadère(mars 1829) . Et Stendhal commente ce crime par cette phrase  qui en dit long: »Probablement tous les grands homme sortiront désormais de la classe (inférieure) à laquelle appartient M.Lafarge.  Napoléon réunît autrefois les mêmes circonstances :bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extrême ». Là, on a exactement la description de la situation sociale et psychologique  de Julien Sorel.

C’est sous un grand tilleul que Julien Sorel  se fait le serment de prendre la main de Madame de Rênal. Remarquons que le narrateur prépare  déjà  bien le cadre  l’ambiance de  l’action à la fin du chapitre précédent, en  habile  feuilletoniste. Il écrit    : « les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l’habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L’obscurité y était profonde. » Décor planté.  Et Stendhal dilate génialement le temps. il note que « la conversation languissait » , que la voix de Julien s’altère et que cele de Madame de Rênal aussi, .L’imagination s’affole ,Julien pense qu’il doit » se bruler la cervelle » dans sa chambre  s’il  n’a pas le courage de prendre cette main au cours de cette  soirée.

 lL soleil  baisse, la nuit qui vient,  Sorel s’enchante que l’obscurité  favorise  son manège de vrai conspirateur . le narrateur précise  que la voix de madame de rênal

Et notons  ceci de capital : il est bien  précise au  chapitre VIII que  c’est par un pur  hasard, « en gesticulant » que la  main  de Julien Sorel  a touché celle de madame de Rênal  pour la première fois. Donc il n‘est pas amoureux de madame de Rênal. La meilleure preuve ,c’est qu’il aura, pendant un moment,  l’idée de conquérir   l’amie de Madame de Rênal, Madame Derville, présente ce soir là.

 Ce qui fascine, c’est le combat de la timidité d’un fils de charpentier –mais éduquéil sait le latin..-    sa volonté et sn courage de Julien pour  refaire par  une décision consciente une transgressions sociale . Notons aussi que  la tiidigt, ce soir là, timidi tourne à la terreur.. Le ciel, ce soir-là  est « chargé de gros nuages »,  un vent  chaud(qui renverse un pot de fleurs)   et un orage approchent , ça métaphorise    l’excès d’émotions de Julien .Combien de temps dure l’action ? , Stendhal,cmme à son habitude, manifeste une  belle   exactitude  puisqu’on sait que Julien Sorel a tenu la main volontairement de madame de Rênal  au dernier son de cloche   dix heures du soir jusqu’à  « minuit sonné depuis longtemps.

édition originale

 Nous savons aujourd’hui   que  cette scène sous  « épais feuillage de tilleul »  -avec  serment de  prendre la main de la femme aimée-  est la répétition d’une scène qui  eut lieu exactement  en début  mai 1824 entre Beyle (il a 41 ans et n’est pas  donc  un jeune homme) et Clémentine Curial. Ils se promenaient alors promenant dans les bois d’Andilly. Beyle se sentait sans courage auprès d’elle pour se déclarer  et s’était enjoint à lui-même de lui prendre la main, ou de se bruler la cervelle le soir même s’il n’avait pas ce courage . Il l’a consigné  dans ses écrits intimes.  Il rapporte : « je ne suis qu’un lâche si je ne me déclare pas quand nous serons arrivés à tel arbre ». Ecrit entre 1828 et 1829, il a donc fallu entre   4 et 5 ans à Stendhal  pour que le mécanisme de mémoire  s’enclenche  sur cette promenade  en forêt  et que  Clémentine Curial. devienne  dans « le rouge et le noir »  cette Madame de Rênal sous son tilleul.

Ce tilleul, d’où vient-il ?  Ce tilleul dont curieusement Stendhal nous précise que » la tradition du pays le dit planté par Charles le téméraire ».. Curieuse remarque sur une origine légendaire… elle est importante  car c’est un rappel t exact de ses meilleurs jours d’enfance (et de ses lectures) passés près de Grenoble, au lieu des « les Echelles » Là, le jeune Beyle, souvent malheureux depuis la mort de sa mère  et la mauvaise entente avec son père, se réfugie  « sous des immenses hêtres ».L’arbre est consolateur mais il renvoie aussi vers ces « forets de Berland » qui ,selon les mots de Stendhal  » devinrent pour moi un site cher et sacré. »Retenez le mot « sacré ».. Et il ajoute ceci de capital »c’est là que j’ai placé les enchantements d’Ismen de » la Jérusalem Délivrée » (Brulard chapitre 13 p. 151).cette précision est importante car il y a toujours eu chez le jeune Beyle, lecteur passionné du Tasse,   une totale fascination  pour l’ héroïsme ,la  chevalerie, les tempéraments passionnés ,mais surtout -et là on  revient vers le tilleul  notre tilleul- une forêt enchantée qui a la vertu de faire  s’épanouir les songes secrets, comme les terreurs enfouies. Et n’oublions pas non pas, dans Le Tasse  ce   « jardin d’Armide » qu’une « amoureuse magicienne » a créé pour favoriser les amours. Donc l’âme exaltée et si solitaire du jeune Stendhal  a été marquée profondément par cette lecture, et explique que Stendhal veuille donner  une origine légendaire au tilleul du Jardin .. D’autant que la tante Elisabeth fascinait l’enfant Beyle par ses « sentiments espagnols », sentiments qu’on retrouve sans cesse comme une scie dans ses écrits et  dans sa thématique romanesque.(voir Ferrante Palla dans « La Chartreuse »)  Donc  il n’y a pas que le souvenir de   cette forêt d’Andilly avec Clémentine Curial, mais toute une source poétique des arbres et des forets enchantées venus des lectures d’enfance.

Enfin, et Crouzet, très grand Stendhalien- a raison de mettre en évidence  cet acte de Julien Sorel  de prendre la main pour  vaincre sa peur, car   cela est lié  à l’Idéal du  « sublime » selon  Stendhal . Là encore Crouzet a tout dit , analysé  génialement dans  sa vaste étude  »La poétique de Stendhal », ouvrage capital , bible des stendhaliens d’aujourd’hui.. (c e qui n’efface nullement les travaux  de Del Litto, de Berthier, de Beatrice Didier, etc .C’est une décision orgueilleuse, une capacité d’agir et  de surmonter ses peurs afin  de gagner   une » élévation particulière » pour atteindre, selon les mots de Stendhal à « des bonheurs au-dessus de l’humain «.

Extrait du chapitre IX

« Mathilde de la Mole avait placé sur une petite table de marbre,devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front »

Une soirée à la Campagne.

« Ses regards le lendemain, quand il revit madame de Rênal, étaient singuliers ; il l’observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards, si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à madame de Rênal ; elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.

La présence de madame Derville permettait à Julien de moins parler et de s’occuper davantage de ce qu’il avait dans la tête. Son unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait son âme.

Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de madame de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa gloire, il décida qu’il fallait absolument qu’elle permît ce soir-là que sa main restât dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d’une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu’elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer.

On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien ; car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à madame de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.

Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de madame de Rênal, au contraire, trahissait tant d’émotion, que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : Si madame de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse où j’ai passé la journée. J’ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m’est acquis.

Au moment où madame Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon, Julien serra fortement la main qu’on lui abandonnait.

Madame de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d’une voix mourante :

— Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien.

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, il parut l’homme le plus aimable aux deux amies qui l’écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que madame Derville, fatiguée du vent qui commençait à s’élever, et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête à tête avec madame de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais il sentait qu’il était hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à madame de Rênal. Quelques légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et l’avantage qu’il venait d’obtenir anéanti.

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme un enfant, un peu amusant. Pour madame de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas une circonstance qui l’eût bien rassuré ; madame de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu’elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu’elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà c’eût été entre eux une chose convenue.

Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin quitter le jardin ; on se sépara. Madame de Rênal, transportée du bonheur d’aimer, était tellement ignorante, qu’elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s’empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s’étaient livrés dans son cœur. »

Dernier dessin qu’il nous reste de Stendhal, après une attaque cérébrale dont il a dit « je me suis colleté avec le néant »..