Julien Sorel sous un tilleul

S’il est une scène qui est devenue célèbre dans l’histoire du roman français au XIX° siècle, et qu’on fait étudier aux lycéens , c’est bien  celle du chapitre IX  de « Le rouge et le Noir », quand Julien Sorel- au cours d’un soirée orageuse dans le jardin de la maison de Monsieur de Rênal-   décide de franchir un tabou et de prendre, lui, roturier,  la main de Madame de Rênal, (épouse d’un notable  de Verrières) dont il est  le précepteur de ses enfants.

Retour en arrière.

C’est dans la nuit du 25  au 26 octobre  1829, à Marseille, que Stendhal a eu l’idée de ce roman « le Rouge et le Noir »  qu’il intitula d’abord « Julien ».Il reprend un fait divers publié dans les journaux en février 1828, quand un séminariste de Grenoble( ville natale de Stendhal !…) , Antoine Berthet  mont sur l’échafaud  pour avoir tiré  sur Madame Michoud, dont il avait été l’amant  et  précepteur de ses enfants.  Stendhal médite aussi  sur un autre fait divers, dont il a déja  parlé dans « promenades dans Rome »  celui de l’ouvrier Adrien Lafargue, condamné à 5 ans de prison, pour avoir  assassiné  la jeune Thérèse Castadère(mars 1829) . Et Stendhal commente ce crime par cette phrase  qui en dit long: »Probablement tous les grands homme sortiront désormais de la classe (inférieure) à laquelle appartient M.Lafarge.  Napoléon réunît autrefois les mêmes circonstances :bonne éducation, imagination ardente et pauvreté extrême ». Là, on a exactement la description de la situation sociale et psychologique  de Julien Sorel.

C’est sous un grand tilleul que Julien Sorel  se fait le serment de prendre la main de Madame de Rênal. Remarquons que le narrateur prépare  déjà  bien le cadre  l’ambiance de  l’action à la fin du chapitre précédent, en  habile  feuilletoniste. Il écrit    : « les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l’habitude de passer les soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L’obscurité y était profonde. » Décor planté.  Et Stendhal dilate génialement le temps. il note que « la conversation languissait » , que la voix de Julien s’altère et que cele de Madame de Rênal aussi, .L’imagination s’affole ,Julien pense qu’il doit » se bruler la cervelle » dans sa chambre  s’il  n’a pas le courage de prendre cette main au cours de cette  soirée.

 lL soleil  baisse, la nuit qui vient,  Sorel s’enchante que l’obscurité  favorise  son manège de vrai conspirateur . le narrateur précise  que la voix de madame de rênal

Et notons  ceci de capital : il est bien  précise au  chapitre VIII que  c’est par un pur  hasard, « en gesticulant » que la  main  de Julien Sorel  a touché celle de madame de Rênal  pour la première fois. Donc il n‘est pas amoureux de madame de Rênal. La meilleure preuve ,c’est qu’il aura, pendant un moment,  l’idée de conquérir   l’amie de Madame de Rênal, Madame Derville, présente ce soir là.

 Ce qui fascine, c’est le combat de la timidité d’un fils de charpentier –mais éduquéil sait le latin..-    sa volonté et sn courage de Julien pour  refaire par  une décision consciente une transgressions sociale . Notons aussi que  la tiidigt, ce soir là, timidi tourne à la terreur.. Le ciel, ce soir-là  est « chargé de gros nuages »,  un vent  chaud(qui renverse un pot de fleurs)   et un orage approchent , ça métaphorise    l’excès d’émotions de Julien .Combien de temps dure l’action ? , Stendhal,cmme à son habitude, manifeste une  belle   exactitude  puisqu’on sait que Julien Sorel a tenu la main volontairement de madame de Rênal  au dernier son de cloche   dix heures du soir jusqu’à  « minuit sonné depuis longtemps.

édition originale

 Nous savons aujourd’hui   que  cette scène sous  « épais feuillage de tilleul »  -avec  serment de  prendre la main de la femme aimée-  est la répétition d’une scène qui  eut lieu exactement  en début  mai 1824 entre Beyle (il a 41 ans et n’est pas  donc  un jeune homme) et Clémentine Curial. Ils se promenaient alors promenant dans les bois d’Andilly. Beyle se sentait sans courage auprès d’elle pour se déclarer  et s’était enjoint à lui-même de lui prendre la main, ou de se bruler la cervelle le soir même s’il n’avait pas ce courage . Il l’a consigné  dans ses écrits intimes.  Il rapporte : « je ne suis qu’un lâche si je ne me déclare pas quand nous serons arrivés à tel arbre ». Ecrit entre 1828 et 1829, il a donc fallu entre   4 et 5 ans à Stendhal  pour que le mécanisme de mémoire  s’enclenche  sur cette promenade  en forêt  et que  Clémentine Curial. devienne  dans « le rouge et le noir »  cette Madame de Rênal sous son tilleul.

Ce tilleul, d’où vient-il ?  Ce tilleul dont curieusement Stendhal nous précise que » la tradition du pays le dit planté par Charles le téméraire ».. Curieuse remarque sur une origine légendaire… elle est importante  car c’est un rappel t exact de ses meilleurs jours d’enfance (et de ses lectures) passés près de Grenoble, au lieu des « les Echelles » Là, le jeune Beyle, souvent malheureux depuis la mort de sa mère  et la mauvaise entente avec son père, se réfugie  « sous des immenses hêtres ».L’arbre est consolateur mais il renvoie aussi vers ces « forets de Berland » qui ,selon les mots de Stendhal  » devinrent pour moi un site cher et sacré. »Retenez le mot « sacré ».. Et il ajoute ceci de capital »c’est là que j’ai placé les enchantements d’Ismen de » la Jérusalem Délivrée » (Brulard chapitre 13 p. 151).cette précision est importante car il y a toujours eu chez le jeune Beyle, lecteur passionné du Tasse,   une totale fascination  pour l’ héroïsme ,la  chevalerie, les tempéraments passionnés ,mais surtout -et là on  revient vers le tilleul  notre tilleul- une forêt enchantée qui a la vertu de faire  s’épanouir les songes secrets, comme les terreurs enfouies. Et n’oublions pas non pas, dans Le Tasse  ce   « jardin d’Armide » qu’une « amoureuse magicienne » a créé pour favoriser les amours. Donc l’âme exaltée et si solitaire du jeune Stendhal  a été marquée profondément par cette lecture, et explique que Stendhal veuille donner  une origine légendaire au tilleul du Jardin .. D’autant que la tante Elisabeth fascinait l’enfant Beyle par ses « sentiments espagnols », sentiments qu’on retrouve sans cesse comme une scie dans ses écrits et  dans sa thématique romanesque.(voir Ferrante Palla dans « La Chartreuse »)  Donc  il n’y a pas que le souvenir de   cette forêt d’Andilly avec Clémentine Curial, mais toute une source poétique des arbres et des forets enchantées venus des lectures d’enfance.

Enfin, et Crouzet, très grand Stendhalien- a raison de mettre en évidence  cet acte de Julien Sorel  de prendre la main pour  vaincre sa peur, car   cela est lié  à l’Idéal du  « sublime » selon  Stendhal . Là encore Crouzet a tout dit , analysé  génialement dans  sa vaste étude  »La poétique de Stendhal », ouvrage capital , bible des stendhaliens d’aujourd’hui.. (c e qui n’efface nullement les travaux  de Del Litto, de Berthier, de Beatrice Didier, etc .C’est une décision orgueilleuse, une capacité d’agir et  de surmonter ses peurs afin  de gagner   une » élévation particulière » pour atteindre, selon les mots de Stendhal à « des bonheurs au-dessus de l’humain «.

Extrait du chapitre IX

« Mathilde de la Mole avait placé sur une petite table de marbre,devant elle, la tête de Julien, et la baisait au front »

Une soirée à la Campagne.

« Ses regards le lendemain, quand il revit madame de Rênal, étaient singuliers ; il l’observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se battre. Ces regards, si différents de ceux de la veille, firent perdre la tête à madame de Rênal ; elle avait été bonne pour lui, et il paraissait fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.

La présence de madame Derville permettait à Julien de moins parler et de s’occuper davantage de ce qu’il avait dans la tête. Son unique affaire, toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré qui retrempait son âme.

Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la présence de madame de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa gloire, il décida qu’il fallait absolument qu’elle permît ce soir-là que sa main restât dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit battre le cœur de Julien d’une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu’elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout ce qu’elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, semble augmenter le plaisir d’aimer.

On s’assit enfin, madame de Rênal à côté de Julien, et madame Derville près de son amie. Préoccupé de ce qu’il allait tenter, Julien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra ? se dit Julien ; car il avait trop de méfiance et de lui et des autres, pour ne pas voir l’état de son âme.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à madame de Rênal quelque affaire qui l’obligeât de rentrer à la maison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était obligé de se faire, était trop forte pour que sa voix ne fût pas profondément altérée ; bientôt la voix de madame de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s’en aperçut point. L’affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible, pour qu’il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois quarts venaient de sonner à l’horloge du château, sans qu’il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit : Au moment précis où dix heures sonneront, j’exécuterai ce que, pendant toute la journée, je me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.

Après un dernier moment d’attente et d’anxiété, pendant lequel l’excès de l’émotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnèrent à l’horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il étendit la main, et prit celle de madame de Rênal, qui la retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu’il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main qu’il prenait ; il la serrait avec une force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu’il aimât madame de Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que madame Derville ne s’aperçût de rien, il se crut obligé de parler ; sa voix alors était éclatante et forte. Celle de madame de Rênal, au contraire, trahissait tant d’émotion, que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : Si madame de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse où j’ai passé la journée. J’ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m’est acquis.

Au moment où madame Derville renouvelait la proposition de rentrer au salon, Julien serra fortement la main qu’on lui abandonnait.

Madame de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d’une voix mourante :

— Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du bien.

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était extrême : il parla, il oublia de feindre, il parut l’homme le plus aimable aux deux amies qui l’écoutaient. Cependant il y avait encore un peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à coup. Il craignait mortellement que madame Derville, fatiguée du vent qui commençait à s’élever, et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer seule au salon. Alors il serait resté en tête à tête avec madame de Rênal. Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir ; mais il sentait qu’il était hors de sa puissance de dire le mot le plus simple à madame de Rênal. Quelques légers que fussent ses reproches, il allait être battu, et l’avantage qu’il venait d’obtenir anéanti.

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques trouvèrent grâce devant madame Derville, qui très souvent le trouvait gauche comme un enfant, un peu amusant. Pour madame de Rênal, la main dans celle de Julien, elle ne pensait à rien ; elle se laissait vivre. Les heures qu’on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur. Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l’épais feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne remarqua pas une circonstance qui l’eût bien rassuré ; madame de Rênal, qui avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu’elle se leva pour aider sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu’elle lui rendit sa main presque sans difficulté, et comme si déjà c’eût été entre eux une chose convenue.

Minuit était sonné depuis longtemps ; il fallut enfin quitter le jardin ; on se sépara. Madame de Rênal, transportée du bonheur d’aimer, était tellement ignorante, qu’elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s’empara de Julien, mortellement fatigué des combats que toute la journée la timidité et l’orgueil s’étaient livrés dans son cœur. »

Dernier dessin qu’il nous reste de Stendhal, après une attaque cérébrale dont il a dit « je me suis colleté avec le néant »..

26 commentaires sur “Julien Sorel sous un tilleul

  1. Jazzi, les témoins de l’époque sont assez d’accord pour affirmer qu’il était rondouillard avec une grosse tête qu’on remarquait, l’homme ne pouvait passer inaperçu.. Dès qu’il parlait, la fougue ,le regard intense, drôlerie, ironie, intelligence évidente, oui il devenait étincelant ! en même temps il suscitait aussi méfiance de la part de certaines femmes car dans un salon, a fil des heures, il buvait pas mal de punch,(le timide chez lui..) Alors il devenait insolent, multipliait des sous-entendus grivois, excédait d’autres hommes jaloux de son bagout et de ses vantardises ou de ses vues politiques « radicales »….. Ajoute à cela son fond timide devant une femme dont il tombait amoureux, alors il multipliait des maladresses, des gaffes, qu’il ne savait jamais rattraper (lire ses lettres avec la Dembowski !.).ajoutons que son brio inquiétait aussi les « esprits plats parisiens », les opportunistes, les « officiels » et cela lui valait des perfidies de la part de certaines de ses collègues.. Enfin, toujours chez lui, un côté impertinent, insolent, un naturel dans ses enthousiasmes, ses passions, qui irritait les gens « froids », surtout à Paris dans les bureaux ministériels. Les passionnés italiens, amis de la liberté, le comprenaient mieux à Milan.. À la fin de sa carrière, mélancolique, en proie à l’ennui, avec une santé moyenne, il étouffait dans l’éteignoir intellectuel romain et vaticanesque quand il était en poste à Cita- vecchia .On ne plaisantait pas dans les états du Vatican. il était surveillé de près comme un diplomate peu fiable, voire dangereux, avec beaucoup de mouchards non seulement dans les grands salons de Rome, mais dans le personnel diplomatique français..

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  2. La particule, c’est commun. disons que c’est un brevet de bonne société, qu’elle soit réelle ou pas. Personne n’a reproché à Balzac dont le père est Balssa, de s’autoproclamer descendant des Balzac d’Entraigues . Tout au plus le Bibliophile Jacob s’en amuse–t-il dans ses Aventures du Grand Balzac, lui qui, sous couleur de viser Guez, s’amuse en fait au dépens d’Honoré. On est tout de meme à l’époque ou le Cabinet Courtois dresse sur mesure des généalogies remontant aux Croisades pour un public aristocratique qui vise à voir son nom inscrit dans cette salle des Croisades à Versailles, crée par le Roi bourgeois dans un but très politique. L’époque en avait vu et en verra d’autres. Hugo, bercé par son père Léopold comme descendant des ducs de Lorraine, s’n souvient en clin d’oeil dans la Légende des Siècles. Cette mythistoire qui suit la déliquescence de l’aristocratie touchée dans ses archives vaut pour ce qu’elle nous dit du « Roman Familial » de l’époque, les créateurs et les autres. Ce n’est pas un hasard si ce temps là est aussi celui des faux Dauphins!
    On observe plus rarement le phénomène inverse de suppression des particules mais on le trouve chez quelques érudits farouchement républicains surtout, il est vrai, sous le second Empire.

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  3. Mérimée, son ami, trace un excellent portrait de Stendhal: » Il était très gai dans le monde,fou quelquefois,négligeant trop les conventions et les susceptibilités.Souvent il était de mauvais ton ,mais toujours spirituel et original .bien qu’il n’eût de ménagements pour personne,il était facilement blessé par des mots chapés sans malice. » il reconnaissait volontiers qu’il ne se gênait en rien pour brusquer et persifler les opinions et les gouts de ses interlocuteurs.
    Lorsqu’il fait dire à Julien Sorel, causant au marquis de la Mole: » on ne sait pas comment faire en parlant à nos grands diplomates.ils ont la manie d’ouvrir des discussions sérieuses.Si l’on s’en tient aux lieux communs des journaux,on passe pour un sot. Si l’on se permet quelque chose de vrai et de neuf,ils sont étonnés, ne savent que répondre, et le lendemain à sept heures,ils vous font dire par le premier secrétaire d’ambassade qu ‘on a été inconvenant ». c’est bien de son problème personnel dont il parle. De ses railleries inconvenantes.qu’il décochait volontiers au cours d’un soirée.

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  4. Pour compléter Jazzi le portrait de Stendhal notons que jamais, à Paris, à Rome, à Milan, dans les salons, encore inconnu, ou célèbre , Stendhal ne passait jamais inaperçu. C’est surtout à partir de 1821,à 38 ans alors qu’il revient à Paris désespéré, au bord du suicide, après son séjour à Milan, alors qu’il était au comble du chagrin amoureux après la rupture avec Mathilde Dembowski, c’est alors qu’ il se met à cultiver les paradoxes, affectant volontiers un certain cynisme, forçant la note sur son jacobinisme. ll ressemble alors à son héros Lucien Leuwen lorsqu’il écrit de lui : » il parlait pour parler, il soutenait le pour et le contre. Le fait est qu’l avait une frayeur mortelle de laisser deviner ce qui se passait dans son cœur. Plus la thèse qu’il soutenait était saugrenue, plus il était distrait de la partie sérieuse de sa vie, qui n’était pas satisfaisant, et son esprit était le bouffon de son âme. »
    A la fois il amusait, intriguait beaucoup de gens, et en déconcertait par ses bouffonneries;il choquait beaucoup d’autres .. Homme double, décrit souvent comme « silencieux et mélancolique », soudain, parfois après quelques verres de punch, il était, selon Mérimée : « Très gai, fou quelquefois, négligeant trop les convenances et les susceptibilités. Souvent, il était de mauvais ton, mais toujours spirituel et original .Bien qu’il n’eût de ménagement pour personne, il était facilement blessé par des mots échappés sans malice. Je suis un jeune chien qui joue, me disait-il, et on me mord. Il oubliait qu’il mordait lui-même et assez serré. » Tous les témoignages concordent : avec lui les causeries de salon tournaient facilement à la petite guerre et ses remarques acérées infligeaient des blessures que certaines femme ne lui pardonnèrent pas.
    Dans son » Journal », des 1805, à 22 ans, Stendhal remarque : « J’ai été quelque fois dupe de ma vanité avec des gens-là. Je vois qu’ils admirent, qu’ils sont éblouis, je me laisse emporter, sans m’en douter, à prodiguer des traits, à les éblouir davantage, et eux d’en conclure toujours davantage que je suis méchant ».
    George Sand avait assez bien deviné l’homme en déclarant : « je ne crois pas qu’ il fût méchant :il se donnait trop de peine pour le paraitre. »
    Mais le meilleur portrait de lui, saisi dans ses nuances et sa complexité de timide exalté, de cyclothymique complexe, on le trouve dans « le cœur de Stendhal », superbe analyse d’Henri Martineau, là on découvre un Stendhal suivi avec une exaltante précision.

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  5. « De l’exécuteur testamentaire de Stendhal: S. ressemblait à l’hercule Farnèse, le col court, le ventre développé et proéminent, les jambes courtes! »
    (P. Morand. Journal inutile). Morand, qui selon Cocteau était « le véritable héritier de Stendhal », parle souvent et très bien de l’auteur de « Le Rouge et le noir » dans son Journal.

    « Mon peu d’assurance vient de l’habitude où je suis de manquer d’argent. Quand j’en manque, je suis timide partout; comme j’en manque souvent, cette mauvaise disposition de tirer les raisons d’être timide de tout ce que je vois est devenue presque habituelle pour moi. Il faut absolument m’en guérir; le meilleur moyen serait d’être assez riche pour porter pendant un an au moins, chaque jour, cent louis en or sur moi. Ce poids continuel, que je saurais être d’or, détruirait la racine du mal. »
    (Stendhal. Journal, 12 juillet 1804)

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  6. Pablo, la timidité fut un gros problème pour Stendha; et si on relit « La chartreuse de Parme »,on note le nombre de personnages curieusement frappés de timidité et qui ne savent jamais engager une conversation, d’où ces moments fort drôles ou deux timides se rencontrent,figés, muets, .. C’est le cas de Clara Paolini,épouse du Prince Ernest Ranuce IV , et également son fils, le ,prince héritier, 16 ans, encore plus timide que sa mère.
    L’archevêque de Parme,qui, lui aussi timide, ne sait jamais engager une conversation.. . Enfin Clelia Conti »qui rougit jusqu’aux épaules » en voyant le visage de Fabrice derrière les barreaux de sa prison. ,

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  7. Ce n’est plus de la timidité, c’est de la gêne, Pablo. Un complexe de pauvreté ?
    Il avait surtout l’air d’être un sacré râleur, Paul, il n’arrête pas de se plaindre, de tout et sur tout !
    Et à côté de ça, un bon petit toutou incessant quémandeur de caresses, de préférence féminines…

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  8. Un texte du « Traité de caractérologie » (1945) de René Le Senne (1882-1954), fondateur de la caractérologie française:

    « Le caractère de Stendhal

    « Sans vouloir ici entreprendre l’analyse idiologique de la personnalité de Stendhal et esquisser, comme nous verrons, l’anthropologie de sa destinée personnelle, nous pouvons indiquer, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse, le diagnostic de son caractère individuel tel qu’il nous paraît pouvoir conduire à l’intelligence exacte et précise de sa conduite et de son œuvre.

    Stendhal est un nerveux, de la famille que nous appellerons hautaine (cf. ci-dessous, p.201 ) : il a été essentiel à Stendhal d’unir une extrême timi­dité d’abord, une timidité par contraction, à une revanche intérieure de mépris des autres.

    Plus complètement, Stendhal s’est révélé comme un sur-émotif nettement primaire, remarquable par l’étroitesse de la conscience et l’aptitude à l’analyse intellectuelle; il était inactif à un taux assez élevé : d’une forte sexualité, mais plus mentale que physique. Son émotivité primaire s’exprime par son goût pour les mouvements vifs et intenses de sentiments. La mobilité de ses émotions l’apparente aux Italiens dont l’affectivité est la plus mobile et il se sent leur compatriote. Mais la présence des autres le contracte, le bloque et cela fait croire à son insensibilité. En réalité il l’est au sens où, égocentrique, il manque de sympathie intime pour autrui. Sa connaissance de l’homme ne lui vient pas de l’immédiateté du cœur, mais de l’acuité de sa réflexion intellectuelle. Mais comme il ressent l’insuffisance de cette connaissance toute objective, il naît en lui des besoins de tendresse qui s’exprimeront par sa visée de valeur.

    A ces dispositions que l’on pourrait appuyer par beaucoup de documents s’ajoutent les deux propriétés qui font l’originalité de son caractère : c’est d’abord l’étroitesse du champ de la conscience qui est chez lui une sur­étroitesse : elle a favorisé son analyse et a contribué à donner à son expression cette précision ramassée et ardente qui fait l’essentiel de la puissance qu’il exerce sur ses lecteurs. Quand son style n’est pas revu, elle entraîne des raccourcis d’expression, la discontinuité de la pensée, les brusques interven­tions de souvenirs et aussi de la gêne dans beaucoup d’actes de la vie; elle n’aurait pas produit tous ces effets sans l’esprit d’analyse qui lui permet à tout moment de joindre une réflexion très aiguë sur ce qui lui arrive aux mouvements intenses de son émotivité primaire. Non seulement il explique l’intérêt psychologique de ses écrits, de ses romans ou d’ouvrages comme l’Amour, mais il rend compte de l’intérêt avec lequel il a lu les ana­lyses des idéologues et les a comprises et discutées. Comme il dit, il a toujours détesté « le vague » et l’« hypocrisie », ce qui, traduit caractérologiquement, signifie son opposition à la largeur du champ de conscience et à la secondarité : cela l’écartait de la religion et de la philosophie systématique de sorte que son analyse est restée attachée à ses intérêts principaux et à ses expériences personnelles, particulièrement à ses expériences amoureuses.

    Enfin il est inactif : il l’avoue lui-même en disant : « ma paresse énorme l’emporte » et sa vie en fournit de nombreuses confirmations.On pourrait montrer en détail comment ces traits se composaient et s’exprimaient dans son apparence même. Ils produisaient d’abord le trait commun aux nerveux hautains, l’extrême susceptibilité en tout ce qui concernait sa toilette : il n’a pas cessé de se raser à la Bérézina. Sa revanche sur les autres se manifestait discrètement comme elle devait dans l’ironie, de son sourire du coin de la bouche, indirectement dans son talent à imiter les mines des autres et même à leur faire des grimaces. Ce mépris d’autrui était la contrepartie des impuissances de diverse nature dont la raison principale était son inactivité.

    Au delà de son caractère Stendhal a eu la conscience nette de la visée de valeur qui orientait sa conduite. La valeur qu’il a recherchée a été appelée par lui l’intimité : ce n’est pas la possession amoureuse mais celle-ci peut la préparer, c’est cette jouissance mutuelle des âmes entre les amants qui institue entre eux un commerce intellectuel et délicat, dont le fond est une sexualité atténuée, par exemple par la lassitude, et qui enveloppe une confiance mutuelle et parfaite (cf. textes dans l’ouvrage de H. Delacroix, Psychologie de Stendhal (Paris, Alcan, 1928, p. 103). Sans doute ce sur-émotif contracté y trouvait une détente où se satisfaisaient sa sexualité cérébrale et son besoin de finesse analytique.

    Pour revenir au texte dans lequel est insérée cette note, on observera que l’indépendance, le refus d’autorité, l’indiscipline ont été forts chez Stendhal, particulièrement quand on voulait empiéter sur sa sensibilité. Aussi comprend-on aisément les traits de son caractère enfantin comme ils sont manifestés dans la Vie de Henri Brulard. Dès qu’un acte d’autrui lui paraissait tyrannique, il se rebellait et en outre il en subissait un traumatisme léger qui fixait l’événement dans son souvenir; il en était de même quand un autre événement le délivrait d’une contrainte. Son égocentrisme. son inactivité, aussi la différence caractérologique entre lui et ceux qui l’élevèrent, son père, sentimental sans doute assez fortement secondaire, sa tante Séraphie, passionnée, expliquent ses révoltes souvent secrètes. »

    Ce « Traité de caractérologie », qui, si me souvenirs sont bons (je l’ai lu il y a plus de 30 ans), est basé sur le caractère des écrivains, on peut le télécharger gratuitement et légalement ici:

    http://classiques.uqac.ca/classiques/le_senne_rene/traite_de_caracterologie/traite_caracterologie.html

    En réalité ce que Le Senne décrit très bien en parlant du caractère de Stendhal est celui d’un Verseau plutonien. L’ami Beyle était en effet Verseau ascendant Scorpion avec Mercure et Vénus en Verseau, Pluton comme planète dominante et une très forte Maison 3 (celle de la communication). C’est l’écrivain le plus Verseau que je connaisse: cérébral, anticonformiste, naturel, indépendant, original…

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  9. « C’est l’écrivain le plus Verseau que je connaisse : cérébral, anticonformiste, naturel, indépendant, original… »

    Contrairement à ce qu’affirme Paul, j’ai lu attentivement et longuement les écrits intimes de Stendhal rassemblés dans la Pléiade, Pablo75. Chez lui, j’ai toujours préféré l’auteur auto fictif au romancier. Oserais-je dire que je me reconnais en lui ?

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  10. Tous ceux qui fréquentèrent assez longtemps sont unanimes à dire, de Delécluze à Mérimée, et de Mareste à Colomb, qu’il était vraiment étincelant de saillies, de spontanéité, « pétillant d’esprit » selon plusieurs femmes des salons parisiens, avec beaucoup d’imagination et de spontanéité, et aussi l ne craignait rien tant que de blesser. Mais comme c’était un être o combien complexe il ne savait pas dissimuler ses antipathies pour des êtres courtisans, vaniteux, ou qui « pensaient bassement ». Du côté de ses femmes, amies, ou amantes, de Madame Ancelot à la Rinieri elles assuraient qu’il y avait chez lui plus de mansuétude que de cruauté, mais il tenait dur comme fer à ses idées libérales et ne les cachait jamais.

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  11. La redoutable Madame Ancelot, maitresse femme qui portait la culotte de son dramaturge de mari a laissé quelque chose sur les Salons de Paris vers 1858, avec, ce qui n’était pas alors fréquent, une photographie en tête de volume.
    Sur la l’aspect physique de Beyle , il y a la caricature en tête du premier volume des Soirées de Neuilly , Paris, 1828,représentant « Mr de Fongeray « par Henry Monnier. Et on sait que Stendhal a mis la main au recueil.
    Bien à vous.
    MC

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  12. « On s’était serré pour mieux voir Tommy qui, avec toute sorte de jongleries de ses bâtons et de ses petits balais métalliques, jouait seul, sans accompagnement, du tambour, des cymbales, des clochettes… avec un grand rire muet dans le visage, et un tempo de vitesse croissante qui peuplait l’air comme font les alcools après une certaine quantité… Tout contre lui, un souffle, Aurélien entendit la voix de Bérénice:
    « C’est bien ma chance… j’attendais tellement cette danse avec vous… » Brusquement il sentit une grande chaleur en lui, une ivresse. Peut-être était-ce l’alcool du « drummer », peut-être… Mille choses prenaient un sens. Il n’avait pas réfléchi, il avait posé sans voir sa main sur la table, et sous sa paume et dans ses doigts il emprisonnait une petite main dont il n’avait que deviné la présence, et qui voulait se retirer mais qu’il retint longuement, longuement, tandis que les yeux blancs du nègre, et ses bâtons dansaient dans l’air et, comme des farces d’enfant qui fait claquer des amorces, éclataient les cymbales au passage, tandis qu’en sourdine l’orchestre jouait un rag-time, maintenant, un rag-time que Paul Denis reconnut, content de lui-même: « Il est merveilleux! » soupira-t-il vers Bérénice.
    Elle dut avoir peur, Aurélien sentit qu’elle avait peur, il ne lâcha pas la main prisonnière. Il entendit une voix bouleversée, très basse, qui disait: « Vous n’êtes pas raisonnable… »
    Et il sentit l’insensé de sa conduite, et il voulut relâcher la main, et il ne le put pas; il lui eût semblé, à le faire, renoncer à tout au monde, à tout ce qu’il pouvait y avoir de précieux, à tout ce qui pouvait valoir la peine de vivre. […]
    Aurélien comprit à un moment donné que la main qu’il tenait se résignait, ne s’abandonnait pas, mais se résignait. Il eut honte de sa conduite. Cependant, impossible d’en changer. Allons, bon, il s’était jeté dans cette aventure, comment reculer? Il lui allait falloir faire la cour à sa voisine. Il chercha à mettre une expression dans la pression de sa main sur la main blottie. Déjà mentir… Elle avait tellement attendu cette danse… Le bruit fantastique, entêtant, enflé, les enveloppait dans des sentiments divers. Elle, avec cette peur inexplicable de la soudaineté, cette crainte d’un geste qui aurait rendu impossible son immobilité. Et lui prêt déjà à ne pas supporter l’échec, le refus, l’affront.
    Là-dessus Blanchette qui était de l’autre côté lui dit quelque chose. Il pencha la tête, et se fit répéter avec cette expression de souffrance que donne l’attention arrachée: “Mon sac, s’il vous plaît… là, sur la table…” Il la maudit, attrapa le sac, manqua renverser deux verres, le passa à Mme Barbentane.
    Il n’avait pas lâché la main de Bérénice.
    […] Tommy portait au maximum le tonnerre romantique qu’il avait déchaîné. Il jouait de tout son corps […] il sautait avec sa chaise et retombait dans un délire qui gagna l’assemblée. Quand l’air se tut […] les applaudissements éclatèrent, les bis, tout le monde debout.
    Derrière les autres, seuls, d’une solitude de forêt, ils demeuraient assis tous les deux, et tremblants. […] “Nous danserons la première danse?” Elle frémit. Il vit ses yeux noirs, ses yeux traqués. Elle faisait non de la tête, et de tout son corps. Il la sentit près de pleure: « Nous danserons la première danse”, affirma-t-il.
    La lumière revenait, leurs mains se séparèrent.

    […]
    “Vous m’avez promis cette danse…”, dit Leurtillois, debout. Mais Bérénice, rejetée sur sa chaise, secoua la tête. Non, non. […] Avait-il été trop vite? avait-il rêvé? Qu’est-ce que ça pouvait lui faire tout ça? Cette petite sotte… Cette provinciale. […] L’atmosphère n’y était plus. Ce n’était ni le même lieu ni la même femme ni le même rêve. »

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    1. Ce n’était pas Olga, mais ce n’est pas grave.
      On se demande pourquoi Aragon ne pourrait pas être sensible à la Lumière de Stendhal, en effet — ou à seS lumièreS… Jazzi tt dépend ce que vs mettez sous l’appellation « romantisme » (pas sûre du tt que je collerais cette étiquette à Stendhal). Pour ce qui est de chanter l’amour & la femme, ça vs étonne ?
      & qui vs parle de « pomper » ? L’intertextualité, le ré-emploi (ni honteux ni dissimulé) d’un motif particulièrement célèbre serait plutôt de l’ordre de la célébration — d’autant plus pertinente que Drieu aussi était stendhalien.

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      1. Désolé Elena sur l’identité…
        Une des passerelles les plus évidentes entre « la chartreuse de parme » et « Aurelien », dans ces 2 romans (celui de Stendhal et celui d’Aragon) c’est que les personnages masculins principaux , avec plus ou moins de talent, cherchent (Mosca comme Aurélien) à plier la femme aimée selon leurs désirs ..et là, les hommes tombent chaque fois sur une femme rebelle ,de la Sanséverina à Bérénice. On retrouve la même inversion noire de l’Amour dans les deux romans :la JALOUSIE. Comme à la cour de Parme ,le Paris aragonien est tout en rivalités et jalousies amoureuses. Dans « la chartreuse » Mosca , malgré sa position dominante à la Cour s’enlise dans une jalousie absolue, avec une bouffée délirante au milieu du livre(il veut poignarder les deux ). face à la tendresse presque incestueuse de la Sanseverina pour la jeunesse si fringante et inslente de Fabrice.
        Le Paris d’ Aragon est également le lieu géométrique de toutes les jalousies et rivalités. Bérénice reproche à Aurélien d’être jaloux du temps qu’elle passe avec Zamora et lui ordonne de manière cinglante de ne pas « faire comme tout le monde », très stendhalien ça.. Mais surtout ce roman est un tourniquet vertigineux des jalousies imbriquées : Paul Denis jaloux d’Aurélien et de Lucien, Decoeur jaloux d’Aurélien, d’Edmond ; Rose jalouse de Mary, Amberieux jaloux d’Edmond, Lucien jaloux d’Aurélien etc, etc.

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  13. « Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de Lyon à Avignon, je rencontrai un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci, Bayle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à Paris. Il était brillant d’esprit et sa conversation rappelait celle de Delatouche, avec moins de délicatesse et de grâce, mais avec plus de profondeur. Au premier coup d’œil c’était un peu aussi le même homme, gras et d’une physionomie très fine sous un masque empâté. Mais Delatouche était embelli, à l’occasion, par sa mélancolie soudaine, et Bayle restait satirique et railleur à quelque moment qu’on le regardât. Je causai avec lui une partie de la journée et le trouvai fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l’Italie, assurant que j’en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant qu’il était las de son exil et y retournait à contre-cœur. Il railla, d’une manière très amusante, le type italien, qu’il ne pouvait souffrir et envers lequel il était fort injuste. Il me prédit surtout une souffrance que je ne devais nullement éprouver, la privation de causerie agréable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l’actualité, en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer à un esprit si charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient l’apprécier et l’exciter. Il posait surtout le dédain de toute vanité et cherchait à découvrir, dans chaque interlocuteur, quelque prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne crois pas qu’il fût méchant : il se donnait trop de peine pour le paraître.
    Tout ce qu’il me prédit d’ennui et de vide intellectuel en Italie m’alléchait au lieu de m’effrayer, puisque j’allais là, comme partout, pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande.
    Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n’osant franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là d’une gaîté folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec ses grosses bottes fourrées devint quelque peu grotesque et pas du tout joli.
    À Avignon, il nous mena voir la grande église, très bien située, où, dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus incroyables apostrophes. Il avait en horreur ces repoussants simulacres dont les méridionaux chérissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudité cynique. Il avait envie de s’attaquer, à coups de poing, à cette image.
    Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle prendre le chemin de terre pour gagner Gênes. Il craignait la mer, et mon but était d’arriver vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après quelques jours de liaison enjouée ; mais comme le fond de son esprit trahissait le goût, l’habitude ou le rêve de l’obscénité, je confesse que j’avais assez de lui et que s’il eût pris la mer, j’aurais peut-être pris la montagne. C’était, du reste, un homme éminent, d’une sagacité plus ingénieuse que juste en toutes choses appréciées par lui, d’un talent original et véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à intéresser vivement ses lecteurs. »

    (George Sand. Mémoires de ma vie).

    « Stendhal gardera surtout une valeur de précurseur c’est le primitif de la peinture de moeurs. Ce pénétrant esprit, doué d’une lucidité et d’une précision admirables, d’un sens de la vie subtil et large, a fait couler dans ses livres un flot de pensées nouvelles, mais il a si complètement ignoré l’art, ce mystère qui différencie absolument le penseur de l’écrivain, qui donne aux oeuvres une puissance presque surhumaine, qui met en elles le charme inexprimable des proportions absolues et un souffle divin qui est l’âme des mots assemblés par un engendreur de phrases, il a tellement méconnu la toute-puissance du style qui est la forme inséparable de l’idée, et confondu l’emphase avec la langue artiste, qu’il demeure, malgré son génie, un romancier de second plan. »

    (Guy de Maupassant. Chroniques)

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  14. Jazzi.. non Aragon n’a pas « pompé »(vocabulaire de collegien qui ci=opie sur son voisin..) Stendhal!!!
    Rappelons que « Aurélien »(1944) reste le roman de prédilection d’Aragon, à tel point qu’il modifie e texte en 1966… Je le comprends !
    Assez mal accueilli par la Gauche communiste ou non, en 1944 où l’on attendait du communiste Aragon un héros de la Résistance avec une vraie lutte des classes mise en avant ! or le roman déplaçait tout. et, de plus, avec l’hostilité de ses anciens compagnons surréalistes qui dénonçaient le « roman » comme de toute façon un genre « bourgeois ».. aujourd’hui, ce roman grandit et demeure une merveille. Un point culminant du roman français du XX° siècle. Ecrit aux heures les plus noires de l’Occupation allemande, » Aurélien » donne de cet entre-deux guerres une image précise du syndrome du combattant démobilisé qui est dépersonnalisé, erre dans paris parmi les civils et n’arrive pas à vivre moralement normalement après son traumatisme de l ‘expérience des tranchées et des hôpitaux . A sa manière, Drieu la Rochelle analysait le mêle phénomène dans son œuvre, de « Fonds de cantine » à ‘L’homme couvert de femmes »( ils partagèrent parfois les mêmes femmes, Drieu et Aragon, amis si proches.. à « Gilles » en passant par le superbe « Feu follet » .Mais, « Aurélien » chante l’époque entre deux guerres, avec un histoire d’amants ,oui comme Stendhal dans « la chartreuse de parme » chante aussi l’ensemble de son époque avec les relations amoureuses .Mais entre Stendhal et Aragon, que de passerelles..la femme est l’avenir de l’homme.. avec des orages à l’horizon..

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  15. Pour faire le lien avec le fil précédent, ce bel hommage d’Audiberti, en passant, ds son roman La Nâ.
    Lequel n’est  pas seulement un récit qui se déroule en grande partie à la montagne, mais un roman du roman en train de s’écrire. La mise en abyme y côtoie les abîmes & les cimes (pas sous forme de petit jeu précieux, non, tt est pulvérisé, dynamité).
    Le protagoniste Michel, écrivain que des circonstances symbolico-fantastiques hautement étonnantes et terriblement encombrantes ont contraint à fuir sa chambre d’hôtel du quartier de l’Odéon, voyage en janvier 43 vers la Savoie. Comme d’autres auteurs avant & après lui, il porte un intérêt tt professionnel aux autres passagers & à leurs conversations, matériaux possibles d’un prochain ouvrage (« je souffrais de ne pouvoir transcrire tous les dialogues et connaître tous les romans que proféraient et que vivaient les gens du train. ») — mais ils le déçoivent qq peu : « je souffrais de la banalité, malgré tout, de ces dialogues (cantonnés dans la rubrique taxes, réquisitions […]) » Un passager plus haut en couleur (& alcoolisé) l’amène à envisager une fiction autour de ce personnage tt trouvé, mais …

    « je commence à me méfier de la caricature lyrique où le romancier laisse se dilater ses personnages dans le nébuleux de la redondance adjective, faute de pouvoir, au contraire, les photographier d’incisives justes. Un instant, jaloux, je pense à Stendhal. Il faudrait prendre les gens dans leur vie, et tout entière se la représenter du dedans, et que les phrases ne soient dictées que par l’urgence des situations, et que les pas ne soient poussés que par la force des tempéraments, et, tout de même, que cet ensemble inévitable et naturel d’actes et de mots, valable et même décoratif par les seules vertus de ses mesures et de sa densité, se raccorde visiblement aux sources profondes du mystère de vivre et comporte, pour ceux qui lisent, cette valeur d’éclaircissement et cette espérance salutaire qu’un livre, pour mériter d’en être un, doit comporter, apporter. « 

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  16. Nous avons aussi la charge anti-Stendhalienne et pro-hugolienne toute récente de Régis Debray… Par delà l’aspect besogneux de la chose, il est exact que ces deux_là ne se sont pas compris…Etil me semble que c’est du cher Beyle que viennent les premières flèches.

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