Relire la "Montagne Magique" (1)

Je suis en train de relire, pour la seconde fois, à 30 ans de distance, « la Montagne Magique ». Je découvre la nouvelle traduction de Claire de Oliveira de 2016, chez Fayard. C’est un enchantement de précision, de fidélité au rythme de la phrase mannienne, avec cette qualité  qui consiste à  nous faire sentir  la saveur et la brutalité des  grivoiseries des personnages, et leur vraie façon de parler, ce qui avait été si amorti  dans la précédente traduction…

Thomas Mann et sa femme Katia

Commencée en 1913, la rédaction de » la Montagne magique » s’achève en 1924.Ce qui est troublant dans cette œuvre (avec ce narrateur omniscient qui intervient à la première personne du pluriel) et si puissant,  tout au long de cette lecture c’est  qu’elle déploie un chant de l’ Ironie macabre sur paysage étincelant. Mort et pureté de neige. Des vivants en train de tous mourir dans le luxe.  Ce Sanatorium de Davos   est face à un ciel pur. Panorama sublime,  Nature splendide. Une lumière de cristal baigne des corps pourrissants. En haut, une aristocratie des malades, qui méprise  ceux d’en bas, avec ce   paradoxe si mannien dans son ironie que les gens de la plaine   sont vus par les tuberculeux  comme  des    malades qui s’ignorent…En haut, on médite en  s’empiffrant de rôtis  en sauce,  d’oies truffées  et de pâtisseries meringuées ; en bas, l’humanité ordinaire  se bat dans le brouillard d’évènements politiques troubles .En haut la philosophie  abstraite, la méditation, la vie horizontale scandée par des prises de température qui marquent autant les effets de l’amour que ceux  de la maladie. Dans ce faux roman nonchalant, presque mathématique dans son découpage du  Temps,  l’auteur note avec une précision clinique les conséquences de  l’oisiveté, du luxe, des jeux de société, les sinueuses sismographies du désir et   des  échanges érotiques,  les ragots, les promenades, l’inaction ; en bas on touille  la marmelade des vrais problèmes.

Dans ce sanatorium élégant, refuge quatre étoiles, phalanstère d’intellos,  domaine de la Mort  retardée  mais programmée pour de riches  grands bourgeois, un personnage central fait son éducation :  le jeune ingénieur Hans Castorp, à peine sorti de l’adolescence. Un malade qui ne va pas s’ignorer longtemps, lui qui  devait rester 7 jours pour une simple  visite à son cousin Joachim, et qui   y  séjournera  7 ans.

On  connait l’origine du roman. Après la naissance de Monika vers 1910, Katia Mann, l’épouse de Thomas Mann, tombe malade – tuberculose selon le diagnostic de l’époque, mais que plusieurs études ultérieures des radiographies de l’époque permettent d’infirmer. Katia souffrait  plutôt d’une maladie psychosomatique, dirions-nous aujourd’hui. Elle passe plusieurs mois  en sanatorium : l’atmosphère de cet établissement inspire à Thomas Mann  cette Montagne magique.et, pendant les années de rédaction, Mann n’a cessé d’interroger des médecins, de visiter des cliniques, et d’enquêter auprès de radiologues de l’époque.

le sanatorium du temps de Thomas Mann

Le sanatorium est  à la fois une clinique, un couvent , hôtel de luxe , club intellectuel,  infusoire  de maladies psycho somatiques, et surtout une serre chaude où se développent les maladies pas seulement physiques . S’affrontent également les idéologies   de l’époque de la rédaction (la république de Weimar)n  les querelles théologiques. Mann  tricote aussi , avec son ironie à  facettes,  les plaisirs  et fantasmes des uns et des autres. Ainsi  prospèrent  dépravations de toutes sortes, plongée dans le bain irisé des mondes intérieurs blottis dans leurs préjugés,  satire des snobs dans leurs banalités et parfois leur évidente inculture.Il y a comme un trésor archéologique sur la haute bourgeoisie européenne, et un pessimismes impitoyable de toutes les observations sociologiques , et là Proust n’est pas loin, lui aussi, allongé dans ses fumigations.. Une  exception : Hans Castorp. Il échappe aux cancans, complexes de supériorité, gourmandises (on s’empiffre pendant  et entre les repas)   mépris  de classe dans cette forteresse en altitude pour « ceux de la plaine », ceux « d’en bas ». Il voit tout  avec intelligence.

Le  paradoxe, c’est que  les malades perchés sur leur montagne,   méprisent les bien-portants  .C’est la  Comédie des vanités examinée avec cette ironie que Settembrini  condamne  dans une page  anthologique et qui subsiste  sans doute des conversations entre Thomas Mann et son frère Heinrich..  La prolifération de détails physiques ou moraux offre une étonnante galerie bouffonne .Dialogues  faussement amicaux,  congratulations mutuelles hypocrites, piété dégoulinante  d’insincérité .Il y a quelque chose de psychiquement  pourrissant  dans cette micro- société.  Chaque semaine, une luge emporte  un ou deux cadavres vers le cimetière, dans un curieux climat de soulagement collectif  car, enfin, ceux qui restent veulent déguster les nouveaux arrivants, en insectes.

 Donc sentiment de décadence d’une haute bourgeoisie  douillette, narcissique, désœuvrée, ravie  d’être auscultée et infantilisée par le corps médical. Ce dernier,  lui,  prospère financièrement sur le dos de  cette  haute bourgeoisie européenne  en multipliant les diagnostics  médicaux alarmistes afin  de rallonger le séjour et   alourdir  la  note mensuelle. Ce qui frappe au premier abord c’est la continuité de Mann  sur ses  thématiques.

 En 1912 il publiait « Mort à Venise », réflexion  sur un écrivain célèbre, Aschenbach,  pris dans la bourrasque de l’érotisme face à un adolescent, dans le cadre d’une Venise atteinte  par le choléra. Dans cette Venise funèbre Mann  déconstruisait la Raison et l’image sociale  convenue   d’un écrivain grand bourgeois, face  la torture  du Désir devant un  adolescent blond  croisé dans un palace.

la salle pour les repas, si importants

En 1924  -donc 12 ans plus tard, après une première  guerre mondiale-  Mann reprend le thème en l’inversant. Le vieux  bourgeois célèbre Aschenbach, à Venise,   est remplacé par  un jeune bourgeois Hans Castorp, ingénieur, venu rendre visite  son cousin, le malade Joachim dans un sanatorium. Mais  c’est le même cadre d’un hôtel de luxe mais avec cette nuance capitale, c’est que -tous les clients  ici, simplement menacé de choléra à Venise, ici, à Davos, sont voués à la mort. Le choléra vénitien devient ici tuberculose suisse exterminatrice. Aschenbach se  défaisait sous nos yeux  à Venise ; ici  Hans Castorp,  se construit sous nos yeux,  à Davos. Donc, roman de formation.

 Il s’édifie notamment grâce à deux professeurs, Settembrini et Naphta .Tous deux  veulent convertir Hans à leur idéologie. Settembrini   est le lumineux démocrate, l’humaniste voltairien, amoureux du progrès, de l’émancipation des peuples, des droits de l’homme, qui rêve d’une république universelle .Il est inspiré en partie par le frère de Thomas Mann, l’écrivain Heinrich (l’auteur  de « l’ange bleu » et d’une biographie magnifique d’Henry IV), démocrate, homme de Gauche ,défenseur d’une Europe de progrès social.

 Leo  Naphta, lui,  est le philosophe  sombre, le pessimiste schopenhauerien, le religieux, l’homme des tentations extrêmes en politique,    corps francs prussiens d’extrême droite, ou Spartakistes d’extrême gauche. Naphta représente les forces de décomposition,  les enragés des deux camps, de Gauche et de Droite,  qui  diviseront  et anéantiront   la  République de Weimar. Ces deux camps se livrant à des batailles  dans les rues de Berlin ou de  Munich, pas loin de la villa où Mann  écrit. Naphta, dans sa radicalité, aspire  à un régime totalitaire. Son idéologie combine des morceaux hétérogènes venus de toutes sortes de radicalités, avec une vision collectiviste. Naphta incarne un mode de pensée anti-humain et opposé aux Lumières. Ce qui pourrait apparaitre comme un roman à thèse dépassé, se révèle au contraire, aujourd’hui un roman profond, urgent à redécouvrir , examinant   la crise de notre Europe  contemporaine , tiraillée entre des Settembrini et des Naphta. Les populismes politiques  qui montent  dans les sondages  de nos journaux  sont déjà traités par Mann  comme des périls (voir aussi « Mario et le magicien » ciblant Mussolini) , avec  ce mélange d’ironie, de pessimisme lucide, et surtout une  souveraine liberté d’esprit.

                                               Le Chant de L’Eros

Dans ce roman où l’action est rare, ce qui importe, c’est l’expérience intérieure. La plus surprenante, la plus exaltante  et la plus profondement  analysée  est celle de Hans Castorp et sa fascination   érotique pour Madame Chauchat. L’évènement qui le bouleverse n’est pas son début de tuberculose, mais la présence foudroyante, explosante-fixe,  de cette femme slave. Qui est  Clawdia Chauchat ?  Une belle russe aux  yeux en amande -de kirghize- à la nuque  troublante, aux gestes relâchés et surtout elle  ne porte pas de corset comme les autres ce qui lui permet des poses alanguies. Le corps vit et tressaille chez elle comme chez aucune autre.    Elle porte  nom français étrange (un Chaud chat ?)  et symbolise  la séduction érotique dans tout son vertige  et sa pente fatale (sommes-nous si loin de « l  ‘ange bleu » du frère Heinrich ?). La Chauchat  distille un parfum, une séduction féline, c’est la parfaite Fleur du mal baudelairienne. Exotique, câline, ensorceleuse, griffue, libre, souveraine.  Et c’est bien ce qui attire Castorp. Il est bouleversé, transformé, irradié, exalté, essoré  et illuminé par cette présence Cauchat. Mais il en est aussi malade puisque sa vue fait monter sa fièvre.  Castorp  ne vit que pour croiser le regard de Clavdia. Au milieu des jacasseries de l’insupportable madame Stohr, jacasseuse stupide, et son « exaltation d’une pitoyable inculture », et la pondération un peu fade du cousin  Joachim, Castor vit dans une  fièvre érotique de plus en plus intense. Castorp guette, surveille, rêve, rumine, s’exalte d’elle  pendant ses songeries et   ses siestes. La sensualité  devient un tourment, une obsession maladive .L’envoutement a quelque chose de wagnérien, Tristan et Isolde ne sont jamais loin.  

Tout ce qui avait été dans l’enfance, pulsions sexuelle refoulées (voir l’épisode Hippe si important) ,  grandit et s’étale ici grâce à cette femme mi-Circé, mi sirène. Là Mann se montre un maître. Il y a un équilibre assez bluffant entre ce que la Chauchat inhibe et désinhibe chez Castorp. Elle l’émancipe et l’emprisonne, C’est celle belle malade  qui introduit la féerie, le Venusberg , ouvre un infini  de vitalité dans  ce lieu clos, disons-le :ce mouroir. « C’était oppressant d’avoir cette main si près des yeux :bon gré malgré, on était bien obligé de la contempler, d’étudier comme à travers une loupe toutes les imperfections  et les caractéristiques humaines qu’elle comportait. Non elle n’était nullement aristocratique, cette courtaude main d’écolière aux ongles taillés à la va-vite –on était même en droit de se demander si le bout des phalanges était vraiment propre ; les cuticules étaient rongées, à  n’en point douter. Hans fit la grimace mais sans détacher ses yeux de cette main et il repensa vaguement à ce que le docteur venait de dire sur les résistances bourgeoises qui s’opposaient à l’amour…Le bras était plus beau, ce bras mollement plié sous la nuque et à peine vêtu, car le tissu  des manches, cette gaze aérienne, était plus fin  que la blouse et sublimait d’un simple nuage vaporeux le bras qui, sans aucun voile, eût sans doute été moins gracieux. Il était à la fois délicat, plein, et on le supposait bien frais.Il excluait toute espèce de résistance bourgeoise. »

On voit dans cet extrait que Castorp se défait du statut moral qui le corsetait et de sa nature  haute bourgeoise qui l étouffait. L’armure des convenances  s’évanouit. Et ce n’est pas un hasard si le mythe du Docteur Faust revient sans cesse, leitmotiv  comme si  il y avait un pacte diabolique entre l’Eros  et le jeune personnage bourgeois. Hans est  soumis, hypnotisé, transformé  par    l’ébouriffante initiation à l’ivresse sensuelle de la Chauchat.  C’est la partie superbe de cette Montagne que le vernis d’une prose d’une miraculeuse précision rend dans sa diversité et sa bousculade d’émotions.

Enfin et surtout,  on remarquons ce « on » !… du narrateur qui associe Thomas Man a son héros et forme , tout au long du roman, un fond de tendresse détachée. Les jeux de couleurs, les tournures délicates qui ne cessent de qualifier la Chauchat se retrouveront sans doute, filtrées par un autre sensuel, le Nabokov de « Lolita ».

les malades

Thomas Mann, avec son ironie diaprée, ciselée, omniprésente là où on ne l’attend pas, nous chuchote cette vérité : l’art est à la fois vision d’une comédie humaine , et  commentaire érotique posé sur tout : êtres humains comme  paysages.

A suivre….

Le pilori

Le pilori médiatique fonctionne à plein dans la presse et la télévision : ça fait  à  la fois de l‘audimat et de la vente de papier. Malaise. On se demande pourquoi la justice n’a pas fonctionné  dans l’affaire Matzneff. Les parents  ne voyaient rien ? Les proches non plus ? les copains et copines des agressés non plus ? Les  profs ?  Ce n’est quand même pas aux éditeurs ni aux critiques littéraires  de  devenir des auxiliaires de justice. Imaginez-vous Gaston Gallimard  en train de    déposer une plainte  au moment de  la publication de » l’Immoraliste « de Gide  ? Ou refuser de publier « d’un château l’autre » de   Céline parce qu’il a publié des textes antisémites ? Ou Grasset déposer une plainte   pour apologie de la drogue en publiant Cocteau ? Ou la NRF  aller au commissariat parce que Genet a été un voleur ?    Curieuse cette fièvre morale si soudaine..

 Ce qui me choque, c’est que,  si on se met aujourd’hui  à la place des jeunes auteurs ou d’autres auteurs plus confirmés, qui publient leurs romans  dans cette rentrée (ils y ont souvent travaillé des années) ,et ils sont frustrés d’articles et de vrais grands papiers d’analyse littéraire  car la ruée des journaux sur l’affaire Matzneff  a un effet bulldozer. Elle couvre tout et cache le reste de la Rentrée. L’attention d’éventuels lecteurs  et acheteurs est  détournée vers un seul objectif :  un scandale pédophilique dénoncé et la transformation en best-seller  d’un  livre-confession.

  Nous sommes  ainsi en train de passer de la critique littéraire à un mode de fonctionnement automatique, régulier,  par scandale.  Chaque lecteur doit devenir un juge. C’est une véritable évacuation de la critique littéraire  par le bulldozer moralisant. Ce n’est pas la première fois que le  les  grands médias  évacuent la critique littéraire.

En septembre dernier l’affaire Yann Moix,  avec son livre  règlements de compte avec sa famille, avait déjà  ainsi occulté une partie des romans  parus  la rentrée de septembre. Quand un Houellebecq, avec son génie des phrases provocatrices et des interviews choc , publie dans une Rentrée Littéraire , même phénomène de condensation sur un  cas unique.

La vérité, c’est qu’il est plus facile  de commenter à l’infini sur un  livre-scandale  que de lire  2OO romans et de faire des fiches et de dire ce qu’on en pense. Même des jurés Goncourt en ont marre de lire et le disent clairement, voir Pivot et Despente..… Depuis vingt ans, déjà,  la critique littéraire se  réduisait  à recenser entre 20 et 30 romans à la rentrée septembre  sur les (environ)  4OO proposés.. Aujourd’hui,  on  franchit une nouvelle étape. Les pages culturelles  accueillent une meute de moralisateurs qui noircissent de pages  avant même que le livre incriminé ait paru.

La dénonciation moraleuse actuelle   du milieu  littéraire parisien  est assez cocasse : elle est   menée   par   ceux-là même qui emplissaient leurs colonnes des journaux avec des entretiens prestigieux  et des œuvres louées  (avec raison)    de ceux qui ont  fait leur renommée : de Sartre à Sollers et de Deleuze à Foucault. Aujourd’hui ils font semblant d’être navrés de cette ambiance épouvantable si désolante  de liberté sexuelle  post mai 68.

Aujourd’hui  ces organes de presse se sont métamorphosés en  justiciers de la bonne morale, cette morale   qu’ils avaient oublié  pendant tant de décennies… Par chance, il reste des blogs littéraires, les avis des internautes, de nombreux sites .

 Et, surtout,  il y a ce réseau de  libraires qui continuent de lire et  de conseiller leurs clients. C’est par eux que  la littérature poursuivra  dans sa vitalité sans confondre une œuvre et la  conduite de son auteur dans sa vie privée.. Les tribunaux sont là pour ça.