Le pilori

Le pilori médiatique fonctionne à plein dans la presse et la télévision : ça fait  à  la fois de l‘audimat et de la vente de papier. Malaise. On se demande pourquoi la justice n’a pas fonctionné  dans l’affaire Matzneff. Les parents  ne voyaient rien ? Les proches non plus ? les copains et copines des agressés non plus ? Les  profs ?  Ce n’est quand même pas aux éditeurs ni aux critiques littéraires  de  devenir des auxiliaires de justice. Imaginez-vous Gaston Gallimard  en train de    déposer une plainte  au moment de  la publication de » l’Immoraliste « de Gide  ? Ou refuser de publier « d’un château l’autre » de   Céline parce qu’il a publié des textes antisémites ? Ou Grasset déposer une plainte   pour apologie de la drogue en publiant Cocteau ? Ou la NRF  aller au commissariat parce que Genet a été un voleur ?    Curieuse cette fièvre morale si soudaine..

 Ce qui me choque, c’est que,  si on se met aujourd’hui  à la place des jeunes auteurs ou d’autres auteurs plus confirmés, qui publient leurs romans  dans cette rentrée (ils y ont souvent travaillé des années) ,et ils sont frustrés d’articles et de vrais grands papiers d’analyse littéraire  car la ruée des journaux sur l’affaire Matzneff  a un effet bulldozer. Elle couvre tout et cache le reste de la Rentrée. L’attention d’éventuels lecteurs  et acheteurs est  détournée vers un seul objectif :  un scandale pédophilique dénoncé et la transformation en best-seller  d’un  livre-confession.

  Nous sommes  ainsi en train de passer de la critique littéraire à un mode de fonctionnement automatique, régulier,  par scandale.  Chaque lecteur doit devenir un juge. C’est une véritable évacuation de la critique littéraire  par le bulldozer moralisant. Ce n’est pas la première fois que le  les  grands médias  évacuent la critique littéraire.

En septembre dernier l’affaire Yann Moix,  avec son livre  règlements de compte avec sa famille, avait déjà  ainsi occulté une partie des romans  parus  la rentrée de septembre. Quand un Houellebecq, avec son génie des phrases provocatrices et des interviews choc , publie dans une Rentrée Littéraire , même phénomène de condensation sur un  cas unique.

La vérité, c’est qu’il est plus facile  de commenter à l’infini sur un  livre-scandale  que de lire  2OO romans et de faire des fiches et de dire ce qu’on en pense. Même des jurés Goncourt en ont marre de lire et le disent clairement, voir Pivot et Despente..… Depuis vingt ans, déjà,  la critique littéraire se  réduisait  à recenser entre 20 et 30 romans à la rentrée septembre  sur les (environ)  4OO proposés.. Aujourd’hui,  on  franchit une nouvelle étape. Les pages culturelles  accueillent une meute de moralisateurs qui noircissent de pages  avant même que le livre incriminé ait paru.

La dénonciation moraleuse actuelle   du milieu  littéraire parisien  est assez cocasse : elle est   menée   par   ceux-là même qui emplissaient leurs colonnes des journaux avec des entretiens prestigieux  et des œuvres louées  (avec raison)    de ceux qui ont  fait leur renommée : de Sartre à Sollers et de Deleuze à Foucault. Aujourd’hui ils font semblant d’être navrés de cette ambiance épouvantable si désolante  de liberté sexuelle  post mai 68.

Aujourd’hui  ces organes de presse se sont métamorphosés en  justiciers de la bonne morale, cette morale   qu’ils avaient oublié  pendant tant de décennies… Par chance, il reste des blogs littéraires, les avis des internautes, de nombreux sites .

 Et, surtout,  il y a ce réseau de  libraires qui continuent de lire et  de conseiller leurs clients. C’est par eux que  la littérature poursuivra  dans sa vitalité sans confondre une œuvre et la  conduite de son auteur dans sa vie privée.. Les tribunaux sont là pour ça.

8 commentaires sur “Le pilori

  1. Ce qui vous parait incompréhensible me parait parfaitement en adéquation avec la société savante qui règne dans les réseaux sociaux actuels. Au nom de quoi, allez vous vous battre contre le darwinisme sociétal, sinon poussé, en arrière, par le célèbre : « C’était mieux avant » ?
    La littérature change de siège, passe du fauteuil au strapontin, les auteurs deviennent des objets sans admiration, sans respect, sans excuses….attaquables en justice !
    So what ?.

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  2. JC , rien d’incompréhensible. Les habitudes culturelles changent.C’est tout.Quand ma génération lisait Sartre ou Camus mes enfants regardent Netflix ; je ne me bats pas contre.Je constate et regrette la disparition de la critique littéraire qui fut une grande et belle passion dans les journaux.
    Elle renait.sous une autre forme sur le Net
    .la Littérature a perdu de son prestige,c’est vrai, mais les grands écrivains subsistent: de Thomas Bernhard à Don Delillo.,le lavage de linge sale dans le Milieu littéraire parisien est une vieille spécialité tout au long des deux derniers siècles. Voir attaque cette semaine de Jourde dans l’obs contre l’ancienne patronne du « Monde ».

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  3. Oui oui oui. La morale c’est quand l’esprit a abdiqué. L’esprit c’est l’autre nom de la liberté. Nous n’avions pas la morale nous les français catholiques débridés 68. Mais là, nous voilà rattrapés par la morale anglo saxonne parce que nous consommons comme eux, parce que notre vie s’ordonne comme eux, parce que nous avons besoin des mêmes « idéaux » ridicules, parce que nous voulons en croquer comme eux et si nous voulons en croquer comme eux il faut accepter les oukases, mais bon on ne peut pas défendre Matzneff… à l’époque d’Apostrophes j’avais honte d’appartenir à un pays qui admettait comme recevable ce genre de cochonneries immondes.
    La littérature le style n’a rien à voir avec l’ignominie de l’Œdipe.

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  4. « Voir attaque cette semaine de Jourde dans l’obs contre l’ancienne patronne du « Monde ». »

    Là, il tire un peu sur une ambulance, non, Paul ?
    Autrefois, je regardais Pivot, avec plaisir, aujourd’hui il m’est impossible de regarder Busnel.
    Mais j’ai gardé intact le goût de la littérature.
    N’est-ce pas là l’essentiel, notamment pour les générations plus jeunes ?
    Le critique d’hier sera-t-il remplacé par le bouche à oreille des sites en réseau ?
    A part ça, sur la RDL le pilori fonctionne à plein !

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  5. Oui, j’ai noté ailleurs cette bataille à fronts renversés qui transforme Riester en Père la Morale, et Libé, le temps d’une Une, en nouvel « Univers » -id est le journal de Veuillot!- Quant à Julliard, il a retrouvé l’espace d’une saison une Minou Drouet murissante et imprécatrice au gout du jour. On suppose qu’il faudra, ne s’arrêtant pas en si bon chemin, dégoncourtiser Tournier, en disperser les cendres au cours d’une cérémonie expiatoire retransmise en mondiovision, et pourquoi pas, dédommager toute la postérité des gigolos gidiens d’outre méditerranée sur fond de repentance coloniale, ce que le présent Président sait si bien faire. Un gros écrivain Breton héritier autoproclamé de Julien Gracq, a bien du souci à se faire…

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