Rome le soir

Parfois, Rome s’immobilise le soir. Plus morose qu’aucune autre ville au monde . Ville comme une vieille affiche de cinéma déchirée dans une ruelle coupe-gorge.. Parcs fermées,  villas envahies d’herbes folles avec  volets cloués et barricadés, embouteillages le long des quais du  Tibre, feux rouges essaimés sous les pins  ou dans la tranchée du Corso.. Eglises-grottes : refuges démesurés dans la pénombre, avec une veilleuse si chétive, si faible  au fond du chœur à  la structure architecturale gigantesque ; ici luisent  quelques lueurs d’or sur une toile goudronneuse avec des bergers enturbannés  à  l’orientale… la vue du Temps, la vie du Temps   déborde tout Temps  dans ce silence  lourd ,profané un instant par une lointaine pétarade de motocyclette, et cette odeur grasse  de l’encens  qui stagne   dans une chapelle-alcôve avec  son baptistère vide de toute eau. Lumière basse et jaune qui rôde au  ras des   dalles et absorbe les pieds. .Muraille haute et nue avec quelques curieuses garnitures de fer plantées en diagonal. Infiltration de quelques rumeurs du dehors finissant. Vieillesse du monde qui suinte   et engloutit  les archives, les  emblèmes sacerdotaux  d’une chrétienté finissante ;  le chuchotement des  générations antérieures, témoignages orgueilleux du sacré,  ne dégagent plus  qu’un sens ténu difficile  à supporter. Quelqu’un, vers les doubles portes capitonnées, essaie en vain d’éteindre  une toux  tenace dans la  pénombre.. Je me  laisse imprégner par un sentiment de tragique morne qui enrobe   toute vie, la mienne, la sienne, celle des autres,  vie propre, comme si rien ne s’était passé jamais. Les candélabres démesurés, guillochés d’argent   se désagrègent comme des saints  dans l’ampleur chaotique du fond du chœur… 

   Une lueur d’orage tombée des ouvertures latérales  parle d’une ville qui embarque pour la nuit,   avec ses  trattoria aux voûtes mal éclairées, leurs dessertes  garnies d’huiliers gras et ses rangs de bouteilles de valpolicella.   Tout devient tombeau, descente, chute originelle. Tombeaux antiques   qu’un projecteur municipal blanchit  comme une apparition  tandis que ,brinquebalant et crissant, un tramway  crépitant  d’étincelles bleues entre ses roues rentre au dépôt à vide… Murailles énormes, arches sur un ciel plombé, sale  présage rose des statues antiques,   bus immobiles, la ville est  en panne avec ses échoppes étroites à odeur de cave, ses entrées  d’hôtel et leurs multiples glaces, pendeloques dorées sur fond de salon. Une vitrine d’antiquaire  s’éteint,  ruelles devenus souvenirs à force de passer et repasser devant.  A cette heure-là c’est  une Ville pour les fins de liaison .Reste assis un bon moment   sur le bord de la fontaine avec son  cavalier éclaboussé ;jardins de couvent pour le regrets inutiles  qui  blasonnent ta tristesse. Impasse qui s’achève par la caverne d’un garage graisseux et cette  carrosserie poussiéreuse  d’une Fiat grise  sans roue : elle  te parle davantage qu’une toile de maitre…  La disparition   soudaine de la journée   met la ville en panne. Les seuls fidélités  qui restent sont les vieux murs crépis,  lézardés, hauts, mornes, minéralisés, verdis, fermés, qui côtoient ma vie.

« Après le banquet »un des plus beaux romans de Mishima

 Le fait que Mishima soit monté sur le toit d’une caserne le 25 novembre 1970  et se soit ouvert le ventre au sabre devant les caméras de télévision dans une tentative de coup d’état grotesque   a beaucoup fait pour occulter le grand écrivain qu’il fut. Le fait aussi qu’il pratiqua les arts martiaux en exhibitionniste, et que  vers le fin de sa vie, il  ait adopté  les idées d’une extrême droite nationaliste  ne l’a pas rendu sympathique. A la fois mondain, dandy  et travailleur solitaire, opportuniste et totalement anachronique, imbibé de valeurs occidentales et  défendant  les vertus japonaises les plus traditionnelles, Mishima est un personnage paradoxal.

Mishima

L’œuvre, la vie, la mort peuvent nous  irriter ou fasciner, mais laissent rarement indifférent. Cependant il ne faut pas  se  cacher  la grandeur d’une œuvre qui, de « la confession d’un masque « au « Pavillon d’or » (son premier immense succès) surprend  par sa perfection d’écriture   étincelante,  la finesse de ses analyses psychologiques,  la beauté  vibrante et si délicate  de ses  paysages. Donc immense écrivain. Parmi une suite de chef-d’œuvre, j’ai deux livres préférés : son recueil de nouvelles « La mort en été », et ce roman  toujours un peu oublié dans les recensions par la critique littéraire française  « Après le banquet »…

Capable de rédiger et bâcler  des feuilletons populaires dans les journaux, à ses débuts,  cet auteur complexe  se montra  assez vite -comme  Flaubert- une sorte de mystique de l’écriture, d’acharné de la perfection. Vouant un culte de la forme, Mishima  cherche lui aussi  à définir  le portrait moral de sa   génération, celle  qui vécut  la fracture entre le japon ancien et le japon américanisé comme   une déchirure. « Après le banquet », publié en 1960, par un Mishima de 35 ans  (dix ans avant sa mort) réunit  ses qualités.

L’intrigue est  simple.  Kazu  très belle femme quinquagénaire, d’origine paysanne, ayant réussi dans les affaires,  est devenue  la pétillante propriétaire d’un restaurant à la mode, « l’Ermitage » à Tokyo.  Cette  femme seule a  laissé-croit-elle-   les orages de la passion désormais derrière elle. Au début du roman  le narrateur confie  à propos de Kazu :« Il y avait longtemps qu’elle était éloignée des pensées d’amour ». 

J’imagine Kazu ainsi,sous les traits de la comédienne Hideko Takamine

 Puis : « La promenade matinale dans le jardin du restaurant lui procurait « un parfait plaisir physique et une occasion de méditer en toute liberté (..)  Ces promenades matinales étaient pour elle un hymne à la tranquillité de son cœur .. Elle avait plus de cinquante ans mais elle était restée très belle, ayant conservé un teint splendide et un regard lumineux. »

 De plus,  » Dans ses contemplations matinales, elle voyait toutes choses avec des contours nets ; rien n‘était obscur pour elle dans ce monde. »

. A l‘occasion d’un banquet d’ambassadeurs à la retraite, elle rencontre, dans le salon du Pavillon des invités, un ancien  ministre, Noguchi, silhouette haute,belle allure. Ce diplomate  renfermé, digne ,sans doute complexé,  vieux jeu et d’un aristocratisme réfrigérant (il semble vivre de nostalgie) l’attire. La femme extravertie, riche, volubile, généreuse, spontanée, est attirée par  l’intellectuel froid, au  col de chemise élimé. Le courant passe : Kazu  chaleureuse et roturière épouse le froid Noguchi .

Mishima nous présente l’évolution de ces deux personnages   par petites scènes et   touches réussies. Il nous expose   les tensions  qui vont naitre entre ces deux  célibataires endurcis, leur difficile relation et  la sinueuse adaptation de leurs deux univers différents.

L’une des originalités de Mishima est de nous détailler leurs divergences  par le comportement,  rien que par leur manière de se parler,  de se nourrir, de deviner leurs émotions, de  s’habiller. Lors de la première rencontre Kazu porte  « un kimono gris souris à petits dessins  la mode Edo, retenu par une ceinture violet antique, ornée de chrysanthèmes et de châtaignes d’eau ; l’agrafe de cornaline de la ceinture portait une grosse perle noire. Elle avait choisi ce kimono parce que, très ajusté, il amenuisait son corps replet. »

jardin japonais

 Noguchi, lui, montrait  « son visage viril gardant toujours une grande simplicité », mais ce qui trouble  Kazu c’est que «  le col de sa chemise blanche était un peu sale et montrait une ombre légère.

-Bien que vous soyez ancien ministre, vous portait de pareilles chemises. Personne ne s’occupe donc de vos affaires ? »

L’épisode capital : l’ancien ministre, retiré, sur l’insistance du Parti Réformateur, accepte  de revenir aux affaires et de représenter celui-ci à l’élection du préfet de Tokyo.
Bien que très proche des sommités du Parti Conservateur, clientes de longue date de l’Ermitage, Kazu  s’embarque  avec enthousiasme  et pas mal de naïveté  dans une pré-campagne électorale afin de mieux faire connaître Noguchi aux tokyoïtes. Elle va jusqu’à hypothéquer « l’Ermitage, » à l’insu de son mari, pour aider financièrement le Parti Réformateur.
Grâce à l‘énergie et au talent oratoire populaire  de son épouse, Noguchi  monte rapidement dans  les sondages. Au final  le Parti rival,  puissant financièrement, et surtout  sans scrupules (multipliant les  calomnies à l’encontre de Kazu) cassent la dynamique.  Réaction de Kazu  » Elle regrettait qu’ au cours de la campagne à laquelle elle s’était donnée toute son âme, tant de larmes, de sourires, de rires amicaux, de sueur, de chaleur humaine, eussent été  dépensés en pure perte. » La sortie du roman  de Mishima fit un scandale car  la presse japonaise de l’époque  reconnut immédiatement  le politicien Hachiro Arita  décrit sou les traits de Noguchi. La justice s’empara du cas  et trancha en faveur de l’homme politique, ce qui fit jurisprudence  pour reconnaitre et défendre  les droits à la vie privée. Mais le roman fit un tabac en librairie. En même temps la critique littéraire aussi bien au Japon qu’aux Etats-Unis(immense article du « New yorker »)   souligna  que c’était  une de meilleures œuvres que Mishima ait publié.

Il est évident que la construction parfaite de l’intrigue, l’intelligence des métaphores, l’impersonnalité dépassionnée (pour décrire une campagne électorale), la  discipline du romancier  dans la juxtaposition d’images justes, charnières parfaites entre le descriptif (un jardin, un salon, un bord de rivière, un sentier à l’abandon)  et leur influence psychologique .Constater aussi des dialogues au cordeau, sertis de silences,  de vraies  réussites. Réussite aussi  dans les silhouettes des personnages secondaires. Impression de fraicheur et de vérité dans les moindres gestes des protagonistes. Ajoutons  un grand équilibre entre les  intermittences affectives du couple.  Les paysages sont  raffinés et forment chambre d’écho à des questions philosophiques, voire mystiques.

Comme dans «  Madame Bovary », on suit  Kazu  dans les alternances d’illusions et de désillusions de l’héroïne, ses soubresauts d’espoir et leurs retombées momentanées. Chaque partie du texte  comporte plusieurs points culminants pour cette femme enthousiaste, coquette, suivis  de déceptions et de reprises. L’énergie  féminine de Kazu, ses enthousiasmes constituent des pages magnifiques  . Mishima parle admirablement des femmes, comme si -lui qui cacha longtemps son homosexualité- avait rendu  une dignité fraternelle à celles qui  subissaient le mépris de n’être que du  deuxième sexe.  

       Il faut aussi remarquer que mettre  en avant la supériorité de Kazu sur Noguchi dans l’exercice de la campagne politique n’était pas une évidence dans ce Japon de l‘immédiat après-guerre.  En affirmant  aussi  que Noguchi,  avec ses idées d’intellectuel, se révèle  coupé de la réalité et des préoccupations des gens,  était d’une grande originalité. D’autant que Kazu , parlant  en femme du peuple, touche et émeut  les électeurs, apportant une touche de folie et de jeunesse à la campagne de son mari.

Enfin, parmi les plus belles scènes, c’est la visite au cimetière où reposent les ancêtres de Noguchi. Kazu comprend alors que par le lien du mariage, elle pénètre dans  l’arbre  généalogique d’une  lignée et obtient une identité, un  statut, elle qui fille de paysans, se voyait noyée dans l’anonymat. Elle accède à une autre dimension, même dans l’au-delà.

 Ce qui m’a séduit dans ce roman-plus que tout-  c’est que, à la manière de  Flaubert, Mishima  décrivant  une réalité première  banale   -ce restaurant, cette femme seule de 5O ans –  nous introduit dans  une autre réalité qui en révèle le sens caché. Un espace topographique (le panorama d’un ville vue d’une hauteur, -une banlieue mal retapée, à l’abandon,  une chambre à huit nattes, le parc de l’Ermitage)  au lieu d’être  un lieu inerte ou bêtement exotique   projette  l’ émotion intérieure d’un personnage. C’est aussi vrai dans ce sentiment qu’un moment  éblouissant échappe à l’éphémère  et «  n’appartient plus au domaine de l‘humain, grande et belle chose du monde inorganique » selon les mots de Mishima. C’est autant plus puissant que c’est elliptique.

Il y a également des translations étonnantes, quand  par exemple  Madame Kazu, attendant dans un couloir de clinique, pour connaitre l’état de santé d’un proche, Tamaki, est attirée  par le spectacle de chiens maigres qui poussent des aboiements lamentable. Ces chiens  renforcent   et objectivent cette   impression funèbre d’attente qui étreint Kazu,  métaphore de la violence  prémonitoire du décès.    Ce jeu de perspectives dans  les lieux,  pointe  toujours quelque chose de précis qui a à voir-chez Kazu- avec une divination- ça ne se  limite  jamais  à une simple observation  de surface, mais  ça introduit à   la vie psychique profonde du personnage.

 Le résultat, chez Flaubert (on le voit dans « madame Bovary » lorsque ses rideaux jaunes condensent   l’ennui absolu d’Emma) et aussi   chez  Mishima, c’est que l’organisation des plans, des espaces traversés, des perspectives, au lieu d’aboutir à une dispersion, un exotisme facile devient dense  réseau de signes. Une intelligence  nous introduit  dans la sismographie et la météorologie  d’une conscience. Afflux de tendresse,   anxiétés soudaines, jubilation mystique    devant un monde matinal   brillant, le blanc de la neige  ou des ombres admirables de feuilles dans le fond de l’eau. Ou interférences entre un détail vestimentaire et un état d’âme…  Subite extase   devant une « nuit pluvieuse qui resplendit  d’une lumière intérieure ».. Le contrôle de l’écriture et de l’effet  est absolu chez les deux auteurs.

Voyage à l’île de Rügen par un ami de C.D. Friedrich

Le 14 aout 1819, le ciel est clair, un vent favorable, et Carl Gustav Carus, 3O ans quitte Stralsund pour gagner l’ile de Rügen et  ses célèbres falaises crayeuses blanches. Il dessine et multiplie les croquis de bateaux de pêche aux voiles « bises ou brun rougeâtre ».

 Sur l‘ile, il écrit ;«Là, je découvris un endroit où, le vent d’est animant plus fortement les flots, les vagues roulaient plus haut leur masse brune, se déversaient en écume et, se régénérant sans cesse, se fracassaient contre le sable de la côte. Je voulais jeter quelques études sur le papier, mais à peine eus-je esquissé quelques traits que je lançai mon carton au loin, persuadé qu’ici chaque trait était une profanation de ce phénomène qui laisse pantelant d’émotion et, bouleversé, je demeurais les yeux fixés sur ce combat grandiose entre les éléments.« 

peinture de carl gustav Carus

Qui est ce Carus ? IL est né    en 1789 à Leipzig, il étudie à académie de dessins, se prend d’admiration pour  le peintre Caspar David Friedrich, celui qui peint des personnages de premier plan le dos tourné vers des paysages ouverts, océaniques (la mer, des vallées brumeuses avec  ciel orageux etc..)  .Il faut savoir que  Carus,  à 22 ans,  est reçu, après six années d’études, docteur en médecine et docteur en philosophie. Mais la  peinture le tient. Il fait sienne  la déclaration de Friedrich  : » « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. »

Donc, sur les traces de Friedrich, Carus  part sur cette île de la Baltique non seulement il dessine,(ce qu’il dit sur le trait est admirable)mais il raconte  dans un récit détaillé ce voyage.

peinture de Carus

35 petites pages ciselées et précises pour raconter  ces quelques journées et aussi ces nuits, sur des pontons de bois ou sur une lande éclairée par la lune..  rencontres, impressions, falaises, miroirs de l’eau, varech, résine végétale, fragments géologiques, vestiges de tombes  runiques , il décrit tout avec une vibration .C’est d’abord  cette Allemagne du Nord et ses briquettes rougeâtres  et la Baltique avec les solitudes sauvages et marneuses.  Rügen : calcaire, argile, sables,  silex, paysages ouvert,  immenses,  qui imprègnent et  posent les grandes questions métaphysiques au promeneur solitaire  avec des mouettes et des sternes qui volent  dans les hauteurs. Carus a également  une impression de plonger dans un passé  mythologique avec, dans la rade de Rügen »  « les couleurs scintillantes d’une surface marine faiblement agitée et la nappe lumineuse du soleil rompue  parfois par l’ombre des nuages ». Carus respire autrement, voit autrement, pense autrement. Il décrit et dessine  l’ilot boisé de Vilm avec des chênes et des hêtres qui semblent venus de « temps immémoriaux.».

Ce qui le frappe  aussi c’est le silence. Ligne d’horizon de la Baltique,  monotonie bienfaisante et  rumeur berceuse des vaguelettes.   Bien sûr, une méditation à propos des   phénomènes géologiques qui renvoient à la genèse de la terre.

Nuit de lune sur l’ile de Rïgen

»Je puis dire, pensant à Vilm, que je n’ai jamais retrouvé par la suite sentiment d’une vie de la nature  aussi pure , aussi belle et solitaire que celui éprouvé lors sur cet îlet qui ne voit guère passer de visiteurs parmi les gens qui vont à Rügen . » Tout au long de ce récit, les descriptions sèches  sont magnifiques : » »des dunes de fin sable blanc émaillé de pervenches  aux corolles mauves et de touffes d’osier ».Plus loin, en fin de voyage : «  Ici, ce qui s’offre aux sens est bien peu au regard de ce qui s’offre à l‘esprit.. »

Je vous recommande de lire ce texte, si bien traduit  par Nicole Taubes », aux éditions « Premières pierres », avec une préface de Kenneth White qui rappelle ce que fut l‘origine du Romantisme allemand, et ses  visées philosophiques. »

Carl Gustav Carus