Voyage à l’île de Rügen par un ami de C.D. Friedrich

Le 14 aout 1819, le ciel est clair, un vent favorable, et Carl Gustav Carus, 3O ans quitte Stralsund pour gagner l’ile de Rügen et  ses célèbres falaises crayeuses blanches. Il dessine et multiplie les croquis de bateaux de pêche aux voiles « bises ou brun rougeâtre ».

 Sur l‘ile, il écrit ;«Là, je découvris un endroit où, le vent d’est animant plus fortement les flots, les vagues roulaient plus haut leur masse brune, se déversaient en écume et, se régénérant sans cesse, se fracassaient contre le sable de la côte. Je voulais jeter quelques études sur le papier, mais à peine eus-je esquissé quelques traits que je lançai mon carton au loin, persuadé qu’ici chaque trait était une profanation de ce phénomène qui laisse pantelant d’émotion et, bouleversé, je demeurais les yeux fixés sur ce combat grandiose entre les éléments.« 

peinture de carl gustav Carus

Qui est ce Carus ? IL est né    en 1789 à Leipzig, il étudie à académie de dessins, se prend d’admiration pour  le peintre Caspar David Friedrich, celui qui peint des personnages de premier plan le dos tourné vers des paysages ouverts, océaniques (la mer, des vallées brumeuses avec  ciel orageux etc..)  .Il faut savoir que  Carus,  à 22 ans,  est reçu, après six années d’études, docteur en médecine et docteur en philosophie. Mais la  peinture le tient. Il fait sienne  la déclaration de Friedrich  : » « Le peintre ne doit pas peindre seulement ce qu’il voit en face de lui, mais aussi ce qu’il voit en lui. »

Donc, sur les traces de Friedrich, Carus  part sur cette île de la Baltique non seulement il dessine,(ce qu’il dit sur le trait est admirable)mais il raconte  dans un récit détaillé ce voyage.

peinture de Carus

35 petites pages ciselées et précises pour raconter  ces quelques journées et aussi ces nuits, sur des pontons de bois ou sur une lande éclairée par la lune..  rencontres, impressions, falaises, miroirs de l’eau, varech, résine végétale, fragments géologiques, vestiges de tombes  runiques , il décrit tout avec une vibration .C’est d’abord  cette Allemagne du Nord et ses briquettes rougeâtres  et la Baltique avec les solitudes sauvages et marneuses.  Rügen : calcaire, argile, sables,  silex, paysages ouvert,  immenses,  qui imprègnent et  posent les grandes questions métaphysiques au promeneur solitaire  avec des mouettes et des sternes qui volent  dans les hauteurs. Carus a également  une impression de plonger dans un passé  mythologique avec, dans la rade de Rügen »  « les couleurs scintillantes d’une surface marine faiblement agitée et la nappe lumineuse du soleil rompue  parfois par l’ombre des nuages ». Carus respire autrement, voit autrement, pense autrement. Il décrit et dessine  l’ilot boisé de Vilm avec des chênes et des hêtres qui semblent venus de « temps immémoriaux.».

Ce qui le frappe  aussi c’est le silence. Ligne d’horizon de la Baltique,  monotonie bienfaisante et  rumeur berceuse des vaguelettes.   Bien sûr, une méditation à propos des   phénomènes géologiques qui renvoient à la genèse de la terre.

Nuit de lune sur l’ile de Rïgen

»Je puis dire, pensant à Vilm, que je n’ai jamais retrouvé par la suite sentiment d’une vie de la nature  aussi pure , aussi belle et solitaire que celui éprouvé lors sur cet îlet qui ne voit guère passer de visiteurs parmi les gens qui vont à Rügen . » Tout au long de ce récit, les descriptions sèches  sont magnifiques : » »des dunes de fin sable blanc émaillé de pervenches  aux corolles mauves et de touffes d’osier ».Plus loin, en fin de voyage : «  Ici, ce qui s’offre aux sens est bien peu au regard de ce qui s’offre à l‘esprit.. »

Je vous recommande de lire ce texte, si bien traduit  par Nicole Taubes », aux éditions « Premières pierres », avec une préface de Kenneth White qui rappelle ce que fut l‘origine du Romantisme allemand, et ses  visées philosophiques. »

Carl Gustav Carus

9 commentaires sur “Voyage à l’île de Rügen par un ami de C.D. Friedrich

  1. Pas mauvais peintre. Il a laissé des toiles dans le gout de la seconde ici, qui ont été attribuées au Maitre, je crois. Ce n’est pas rien. David d’Angers, qui ne tarit pas d’éloges sur « Frédéric  » à une époque ou il n’intéresse personne en France, n’a pas du rencontrer son disciple. MC

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  2. j’aime cette réflexion de Paul Henri Bideau dans l’encyclopédia universalis qui dit ceci:
    « Représentant typique du romantisme par son universalisme, Carus n’est pas pensable sans Schelling, et son maniement de l’analogie manifeste sa dette à l’égard de Novalis au moins autant que de Lorenz Oken. Son admiration pour Beethoven le rapprocherait d’un E. T. A. Hoffmann, son intérêt pour le côté « nocturne » de l’existence d’un G. H. Schubert. « Exécuteur testamentaire du romantisme philosophique » (A. Béguin) ? Sans doute.

    Mais sans se départir d’une vénération religieuse pour le mystère de la vie divine, cosmique, agissante dans la nature et dans l’homme (« panenthéisme »), Carus pratique une rigoureuse méthode « génétique » pour saisir le devenir de la vie organique, puis psychique. Il doit au commerce avec Goethe d’avoir développé un aristotélisme qui intègre la notion d’infini. Ce paradoxe vécu entraîne deux conséquences : il invite à ne pas sous-estimer chez Carus de réelles et fécondes tensions intérieures ; il interdit d’assimiler sa pensée à un vitalisme, voire à une philosophie comme celle de Klages. »

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  3. Que Paul soit remercié pour avoir réussi à intéresser notre curiosité, un moment, à la pensée étrange de cet inconnu; Carus, aussi éloignée que possible de ce que l’on peut ressentir lorsque l’on n’est pas adepte du romantisme divinisé de la nature, sujet tellement neutre et exploité par les rêveries du peintre que l’on pourrait en sourire. …Chacun ses goûts, n’est ce pas ?…..

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  4. En relisant « lettrines 2 » de Julien Gracq, suis tombé sur ce paragraphe où s’allume le discret mais lancinant érotisme de Gracq.
    »La plage entièrement déserte de l’heure du dîner, au moment où le crépuscule s’assombrit. Très grande, élancée, très bien faite , les cheveux dénoués, les bras nus, la taille serrée dans une de ces longues jupes de gitane aux bandes biaises qui sont à la mode cette année et qui traînent fastueusement sur le sable, une femme toute seule, faisant jouer avec ostentation ses hanches l’une après l’autre et renversant parfois le visage d’un mouvement voluptueux du cou, s’avance vers la mer à pas très lents, avec la démarche théâtralissime d’une cantatrice qui marche vers la rampe sur l’aria du troisième acte. Il y avait dans ce jeu du seul mimé devant l’étendue vide une impudeur tellement déployée qu’elle devenait envoûtante ; aucun miroir au monde, on le sentait aucun amant, n’eût pu suffire à une telle gloutonnerie narcissique : elle marchait pour la mer. »

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  5. Je ne sais pas Pat V s’il est un « bon » peintre ou pas…. je sais qu »il se lie en 1817 d’une profonde amitié avec le peintre C. D. Friedrich et devient son disciple.. ,ce qui lui ouvrira l’accès à la dimension « orphique » du paysage,ce qui est capital et surtout Carus est marqué par la pensée phisosophique de Schelling, et surtoutpar les écrits de Novalis. il est fasciné, en tant que grand médecin, par le coté nocturne de notre activité psychique.

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  6. Pas mauvais peintre au sens ou il se situe dans un le sillage de quelqu’un, Pat V. Ce qui en fit tout de même, sauf erreur de ma part, un fragment de la queue de la Comète Friedrich. Après, qu’il partage les idéaux majeurs du romantisme allemand n’est pas étonnant. A ceci près qu’ Hoffmann avait une manière toute personnelle d’admirer Beethoven, mais que sa musique n’ était pas pour autant celle d’un disciple . Undine, merci La Mottte-Fouqué, illustre bien ce que je veux dire.
    Bien à vous.
    MCourt

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