« Après le banquet »un des plus beaux romans de Mishima

 Le fait que Mishima soit monté sur le toit d’une caserne le 25 novembre 1970  et se soit ouvert le ventre au sabre devant les caméras de télévision dans une tentative de coup d’état grotesque   a beaucoup fait pour occulter le grand écrivain qu’il fut. Le fait aussi qu’il pratiqua les arts martiaux en exhibitionniste, et que  vers le fin de sa vie, il  ait adopté  les idées d’une extrême droite nationaliste  ne l’a pas rendu sympathique. A la fois mondain, dandy  et travailleur solitaire, opportuniste et totalement anachronique, imbibé de valeurs occidentales et  défendant  les vertus japonaises les plus traditionnelles, Mishima est un personnage paradoxal.

Mishima

L’œuvre, la vie, la mort peuvent nous  irriter ou fasciner, mais laissent rarement indifférent. Cependant il ne faut pas  se  cacher  la grandeur d’une œuvre qui, de « la confession d’un masque « au « Pavillon d’or » (son premier immense succès) surprend  par sa perfection d’écriture   étincelante,  la finesse de ses analyses psychologiques,  la beauté  vibrante et si délicate  de ses  paysages. Donc immense écrivain. Parmi une suite de chef-d’œuvre, j’ai deux livres préférés : son recueil de nouvelles « La mort en été », et ce roman  toujours un peu oublié dans les recensions par la critique littéraire française  « Après le banquet »…

Capable de rédiger et bâcler  des feuilletons populaires dans les journaux, à ses débuts,  cet auteur complexe  se montra  assez vite -comme  Flaubert- une sorte de mystique de l’écriture, d’acharné de la perfection. Vouant un culte de la forme, Mishima  cherche lui aussi  à définir  le portrait moral de sa   génération, celle  qui vécut  la fracture entre le japon ancien et le japon américanisé comme   une déchirure. « Après le banquet », publié en 1960, par un Mishima de 35 ans  (dix ans avant sa mort) réunit  ses qualités.

L’intrigue est  simple.  Kazu  très belle femme quinquagénaire, d’origine paysanne, ayant réussi dans les affaires,  est devenue  la pétillante propriétaire d’un restaurant à la mode, « l’Ermitage » à Tokyo.  Cette  femme seule a  laissé-croit-elle-   les orages de la passion désormais derrière elle. Au début du roman  le narrateur confie  à propos de Kazu :« Il y avait longtemps qu’elle était éloignée des pensées d’amour ». 

J’imagine Kazu ainsi,sous les traits de la comédienne Hideko Takamine

 Puis : « La promenade matinale dans le jardin du restaurant lui procurait « un parfait plaisir physique et une occasion de méditer en toute liberté (..)  Ces promenades matinales étaient pour elle un hymne à la tranquillité de son cœur .. Elle avait plus de cinquante ans mais elle était restée très belle, ayant conservé un teint splendide et un regard lumineux. »

 De plus,  » Dans ses contemplations matinales, elle voyait toutes choses avec des contours nets ; rien n‘était obscur pour elle dans ce monde. »

. A l‘occasion d’un banquet d’ambassadeurs à la retraite, elle rencontre, dans le salon du Pavillon des invités, un ancien  ministre, Noguchi, silhouette haute,belle allure. Ce diplomate  renfermé, digne ,sans doute complexé,  vieux jeu et d’un aristocratisme réfrigérant (il semble vivre de nostalgie) l’attire. La femme extravertie, riche, volubile, généreuse, spontanée, est attirée par  l’intellectuel froid, au  col de chemise élimé. Le courant passe : Kazu  chaleureuse et roturière épouse le froid Noguchi .

Mishima nous présente l’évolution de ces deux personnages   par petites scènes et   touches réussies. Il nous expose   les tensions  qui vont naitre entre ces deux  célibataires endurcis, leur difficile relation et  la sinueuse adaptation de leurs deux univers différents.

L’une des originalités de Mishima est de nous détailler leurs divergences  par le comportement,  rien que par leur manière de se parler,  de se nourrir, de deviner leurs émotions, de  s’habiller. Lors de la première rencontre Kazu porte  « un kimono gris souris à petits dessins  la mode Edo, retenu par une ceinture violet antique, ornée de chrysanthèmes et de châtaignes d’eau ; l’agrafe de cornaline de la ceinture portait une grosse perle noire. Elle avait choisi ce kimono parce que, très ajusté, il amenuisait son corps replet. »

jardin japonais

 Noguchi, lui, montrait  « son visage viril gardant toujours une grande simplicité », mais ce qui trouble  Kazu c’est que «  le col de sa chemise blanche était un peu sale et montrait une ombre légère.

-Bien que vous soyez ancien ministre, vous portait de pareilles chemises. Personne ne s’occupe donc de vos affaires ? »

L’épisode capital : l’ancien ministre, retiré, sur l’insistance du Parti Réformateur, accepte  de revenir aux affaires et de représenter celui-ci à l’élection du préfet de Tokyo.
Bien que très proche des sommités du Parti Conservateur, clientes de longue date de l’Ermitage, Kazu  s’embarque  avec enthousiasme  et pas mal de naïveté  dans une pré-campagne électorale afin de mieux faire connaître Noguchi aux tokyoïtes. Elle va jusqu’à hypothéquer « l’Ermitage, » à l’insu de son mari, pour aider financièrement le Parti Réformateur.
Grâce à l‘énergie et au talent oratoire populaire  de son épouse, Noguchi  monte rapidement dans  les sondages. Au final  le Parti rival,  puissant financièrement, et surtout  sans scrupules (multipliant les  calomnies à l’encontre de Kazu) cassent la dynamique.  Réaction de Kazu  » Elle regrettait qu’ au cours de la campagne à laquelle elle s’était donnée toute son âme, tant de larmes, de sourires, de rires amicaux, de sueur, de chaleur humaine, eussent été  dépensés en pure perte. » La sortie du roman  de Mishima fit un scandale car  la presse japonaise de l’époque  reconnut immédiatement  le politicien Hachiro Arita  décrit sou les traits de Noguchi. La justice s’empara du cas  et trancha en faveur de l’homme politique, ce qui fit jurisprudence  pour reconnaitre et défendre  les droits à la vie privée. Mais le roman fit un tabac en librairie. En même temps la critique littéraire aussi bien au Japon qu’aux Etats-Unis(immense article du « New yorker »)   souligna  que c’était  une de meilleures œuvres que Mishima ait publié.

Il est évident que la construction parfaite de l’intrigue, l’intelligence des métaphores, l’impersonnalité dépassionnée (pour décrire une campagne électorale), la  discipline du romancier  dans la juxtaposition d’images justes, charnières parfaites entre le descriptif (un jardin, un salon, un bord de rivière, un sentier à l’abandon)  et leur influence psychologique .Constater aussi des dialogues au cordeau, sertis de silences,  de vraies  réussites. Réussite aussi  dans les silhouettes des personnages secondaires. Impression de fraicheur et de vérité dans les moindres gestes des protagonistes. Ajoutons  un grand équilibre entre les  intermittences affectives du couple.  Les paysages sont  raffinés et forment chambre d’écho à des questions philosophiques, voire mystiques.

Comme dans «  Madame Bovary », on suit  Kazu  dans les alternances d’illusions et de désillusions de l’héroïne, ses soubresauts d’espoir et leurs retombées momentanées. Chaque partie du texte  comporte plusieurs points culminants pour cette femme enthousiaste, coquette, suivis  de déceptions et de reprises. L’énergie  féminine de Kazu, ses enthousiasmes constituent des pages magnifiques  . Mishima parle admirablement des femmes, comme si -lui qui cacha longtemps son homosexualité- avait rendu  une dignité fraternelle à celles qui  subissaient le mépris de n’être que du  deuxième sexe.  

       Il faut aussi remarquer que mettre  en avant la supériorité de Kazu sur Noguchi dans l’exercice de la campagne politique n’était pas une évidence dans ce Japon de l‘immédiat après-guerre.  En affirmant  aussi  que Noguchi,  avec ses idées d’intellectuel, se révèle  coupé de la réalité et des préoccupations des gens,  était d’une grande originalité. D’autant que Kazu , parlant  en femme du peuple, touche et émeut  les électeurs, apportant une touche de folie et de jeunesse à la campagne de son mari.

Enfin, parmi les plus belles scènes, c’est la visite au cimetière où reposent les ancêtres de Noguchi. Kazu comprend alors que par le lien du mariage, elle pénètre dans  l’arbre  généalogique d’une  lignée et obtient une identité, un  statut, elle qui fille de paysans, se voyait noyée dans l’anonymat. Elle accède à une autre dimension, même dans l’au-delà.

 Ce qui m’a séduit dans ce roman-plus que tout-  c’est que, à la manière de  Flaubert, Mishima  décrivant  une réalité première  banale   -ce restaurant, cette femme seule de 5O ans –  nous introduit dans  une autre réalité qui en révèle le sens caché. Un espace topographique (le panorama d’un ville vue d’une hauteur, -une banlieue mal retapée, à l’abandon,  une chambre à huit nattes, le parc de l’Ermitage)  au lieu d’être  un lieu inerte ou bêtement exotique   projette  l’ émotion intérieure d’un personnage. C’est aussi vrai dans ce sentiment qu’un moment  éblouissant échappe à l’éphémère  et «  n’appartient plus au domaine de l‘humain, grande et belle chose du monde inorganique » selon les mots de Mishima. C’est autant plus puissant que c’est elliptique.

Il y a également des translations étonnantes, quand  par exemple  Madame Kazu, attendant dans un couloir de clinique, pour connaitre l’état de santé d’un proche, Tamaki, est attirée  par le spectacle de chiens maigres qui poussent des aboiements lamentable. Ces chiens  renforcent   et objectivent cette   impression funèbre d’attente qui étreint Kazu,  métaphore de la violence  prémonitoire du décès.    Ce jeu de perspectives dans  les lieux,  pointe  toujours quelque chose de précis qui a à voir-chez Kazu- avec une divination- ça ne se  limite  jamais  à une simple observation  de surface, mais  ça introduit à   la vie psychique profonde du personnage.

 Le résultat, chez Flaubert (on le voit dans « madame Bovary » lorsque ses rideaux jaunes condensent   l’ennui absolu d’Emma) et aussi   chez  Mishima, c’est que l’organisation des plans, des espaces traversés, des perspectives, au lieu d’aboutir à une dispersion, un exotisme facile devient dense  réseau de signes. Une intelligence  nous introduit  dans la sismographie et la météorologie  d’une conscience. Afflux de tendresse,   anxiétés soudaines, jubilation mystique    devant un monde matinal   brillant, le blanc de la neige  ou des ombres admirables de feuilles dans le fond de l’eau. Ou interférences entre un détail vestimentaire et un état d’âme…  Subite extase   devant une « nuit pluvieuse qui resplendit  d’une lumière intérieure ».. Le contrôle de l’écriture et de l’effet  est absolu chez les deux auteurs.

5 commentaires sur “« Après le banquet »un des plus beaux romans de Mishima

  1. Je n’ai pas lu « Après le banquet » et ton analyse au scalpel en donne l’envie, Paul.
    Il y avait aussi « Le Marin rejeté par la mer »…

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  2. Vous voulez mieux connaitre l’intérieur spirituel de vos amis sûrs ? Amenez la conversation sur le Japon ! Ce lieu d’enfermement insulaire ne laisse personne indifférent …On vous dira tout et son contraire. Car c’est un peu comme Mishima, le Japon : un espace pourri de codes, empli de beauté, d’une cruauté acceptée en silence, ou les rebelles eux mêmes sont conservateurs,

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  3. C’est sans doute dans « le marin rejeté par la mer » que se manifeste la cruauté la plus glacante , avec les rites d’une bande de pré-adolescents – tous fils de bourgeois- qui s’adonne à un rite de « virilité » qui singe les valeurs héroïques du japon militarisé..et le garçon de 13 ans Noburu,héros du livre, sous la pression de la bande met à mort un petit chat en le jetant avec force contre une pièce de bois.
    Extrait :« Noburu saisit le petit chat par la tête et se leva. Muet, le chat pendillait au bout de ses doigts. Il réprima un sentiment de pitié qui s’évanouit à l‘instant comme la vision d’une fenêtre éclairée que l’on aperçoit d’un train express. Le chef de bande prétendait que de tels actes étaient nécessaires pour combler les grands vides du monde. Il disait que rien d’autre ne pouvant y parvenir, le meurtre remplirait ces vides de même qu’une fêlure remplit un miroir. Par là ils se rendraient maitre de l’existence. »

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