Scott Fitzgerald avec vue sur Hollywood

Le 20 décembre 1940, Scott Fitzgerald succombait en moins de dix minutes à une crise cardiaque. La veille, il avait  écrit la première partie du chapitre VI de son roman « le dernier Nabab », qui reste inachevé.

4 ans auparavant il avait tenté de se suicider deux fois après des  cures de désintoxication alcoolique. Mais en 1937, il  quitte la clinique et travaille comme scénariste à Hollywood. Il raconte  les mœurs d’ Hollywood dans une  série de nouvelles  avec pour personnage principal « Pat Hobby »  qui mêle drôlerie, autodérision,  raillerie mais décrit déjà avec une  précision professionnelle, comment  ça marche l’industrie cinématographique  et ses  grands studios.

Le meilleur  de son expérience reste à venir : ce « Dernier Nabab ». Ce roman nous fait découvrir avec davantage de complexité et de nuances, la vie de Monroe Stahr ,  directeur de production de l’un des plus importants studios de cinéma, directement inspiré de  Irving Thalberg, un des patrons d’Hollywood les plus  doués , parti de rien,  acharné  de travail, veuf encore jeune,  homme austère, et se sachant  menacé par une faiblesse cardiaque.

Le producteur est  le rouage essentiel, le Jupiter tonnant  dans  ses studios ,l’oracle et le génie industriel. « L’oracle avait parlé.Il n’y avait pas à mettre sa parole en doute ni à discuter.il fallait que Stahr eût toujours raison-non pas le plus souvent, mais toujours- sans quoi toute la structure aurait fondu comme du beurre, de proche en proche. »

Scott Fitzgerald à la fin de sa vie



Quand le roman commence,  l’histoire  est racontée par Cecilia Brady, fille d’un producteur  associé à Stahr, et amoureuse de Stahr. «  Je n’ai jamais paru à l’écran, mais j’ai été élevée dans le cinéma.  Rudolph Valentino vint célébrer l’anniversaire de mes cinq ans- en tout cas c’est ce qu’on m’a raconté..Si je  le mentionne, c’est simplement pour montrer qu’avant même avoir atteint l’âge de raison, j’étais bien placée pour voir tourner les rouages. »

Effectivement, on est frappé  par   l’exactitude  de Fitzgerald  pour démonter  les rouages  de la machine industrielle implacable. ., l’élégance, la fluidité volubile, et la rapidité avec lesquelles  le roman  donne à voir les rôles des producteurs  , des metteurs en scène, des financiers, des scénaristes qui travaillent en bande,(les débutants, les confirmés, les égarés, les fumistes,  ceux qui passent mal du théâtre au cinéma) tous   interchangeables au gré des caprices des producteurs.  On  découvre l’importance du chef-opérateur(le meilleur est Pete Zavras, nom à consonance  centre-européenne)   le  monde des figurants, la docilité obligatoire des décorateurs,  des monteurs, les  visionnages quotidiens des bouts de film(les « rushes »)  tournés le matin même , les contraintes financières, le choix  délibéré de perdre de l’agent sur un « film de prestige » , le ballet des courtisans autour  de Monroe Stahr ; ne pas oublier non plus   ceux qu’ un réalisateur appelle « les sales cons de la publicité », le filtrage des casse-pieds par la secrétaire personnelle toute puissante  de Monroe. Les  certitudes impitoyables de Stahr sur  ce qu’il convient de tourner.

Irving Thalberg,le modèle de Monroe Stahr

 A cet égard le meilleur est dans la scène   du metteur en scène tâcheron qu’on vire, car  il  est mené par le bout du nez  par  la comédiennes-vedette, une « garce »,  dont  on précise « elle était  un mal nécessaire, empruntée pour un seule film à une autre compagnie ».

 Les metteurs en scène sont de   simples exécutants des désirs de Stahr. on  les  remplace en plein milieu du tournage devant  l’équipe stupéfaite :« -Vous avez filmé de la merde. Vous savez à quoi elle e fait penser (la comédienne) dans les rushes ? A une réclame de charcuterie ! » Fitzgerald est virtuose quand il fait donner une leçon de cinéma par Monro Stahr à un scénariste  désemparé ou quand il explique le système  des « transparences » en trois lignes. Il y a aussi  les « invités de marque,  hommes politiques et VIP qui viennent visiter la « Mecque du cinéma » et qu’il faut ménager, parce que la communication, les services de presse, les échotiers sont les rouages de la machine.

Irving Thalberg et son épouse Nora Shearer

 Le roman   ne cache pas  les rapports  brutaux qui sont en train de s’installer à cette époque entre producteurs et  syndicats .Dans cet ultime chapitre VI Monroe demande à Cecilia « je voudrais que vous m’arrangiez quelque chose Celia :je veux rencontrer un membre de Parti communiste »  et le moins qu’on puisse dire , c’est que la rencontre entre Stahr et un syndicaliste de New-York prendra une tournure psychologique et sportive inattendue. Catch entre deux pointures.  Et cette relation   annonce la « chasse aux sorcières » et le Maccarthysme  galopant dans les milieux d’Hollywood qui prendra dans  ces années 40 une tournure tragique avec dénonciations entre metteurs en scène, entre comédiens, mises à l’index, scénaristes « blacklistés »  virés, ou obligés de travailler avec prête-nom.

Le roman ne cache pas non plus  la réalité du commerce  sexuel avec  « tapées de filles » derrière les canapés. Une seule scène, cruelle, résume tout quand Cécilia, poussant  la porte du bureau de son père, producteur,   et le découvre mal à l‘aise,  en sueur, congestionné,  chemise mal reboutonnée  et qu’elle entend gémir  dans un placard une pauvre fille qui en sort  nue…

   Les lieux sont parfaitement présents , de la salle à manger privée du producteur jusqu’à la cantine des figurants, grands plateaux,  salles de montage, salles de projection pour les rushes, également  traversée  d’Hollywood, avec les hiérarchies des quartiers à la mode ,les banlieues avec bungalows pour les techniciens,  quartiers à l’abandon,villas décaties, drugstores,  plages, les restaurants où il faut être vu, c’est toujours   croqué en trois traits d’une grande justesse   avec un  côté mi- sombre ,mi bouffon, mi -désenchanté, mi-burlesque qui  fait merveille.

Enfin, arrivons à cette histoire d’amour qui charpente l’intrigue. C’est d’abord une enquête lancée par Stahr  qui  a assisté au sauvetage de deux promeneuses égarées, aperçues le soir  de l’inondation dans les studiosIl faut retrouver  l’insaisissable Kathleen, qui  ressemble étrangement à l’ épouse disparue de  Stahr. Monroe cherche à la revoir, puis à la séduire, dans l’espoir de vivre avec elle le bonheur qui lui a échappé avec sn épouse  Minna. C’est le cœur battant,passionné, frémissant,  réussi du texte.

De Niro dans l’ adaptattion d’Elia Kazan

Notons que la rencontre entre Stahr et Kathleen n’a lieu qu’au milieu du manuscrit de Scott. Vers la page cent qui en compte deux cents environ. Mais là, entre la jeune fille et le roi d’Hollywood, les pages flambent.

Sous ces faux airs d’histoire prévisible et facile, Scott  nous entraine dans la complexité des rapports amoureux, du sacrifice de soi et presque d’une mystique de la vie , avec ce processus du Temps  inéluctable, destructeur au milieu duquel  la grâce et le salut   viennent de l’amour.

 Le coup de foudre initial, les différentes rencontres, les intermittences du cœur,  sont exprimées avec un génie de l’instant. Conversations difficiles, caudes et froides,  dans une voiture, approches en prudence, puis audaces,  regards absolus, confiance, l’histoire s’accélère, ralentit, s’accélère à nouveau, se déchire, se recolle, avec fugues  fuites et reprises des sentiments, tout ça est  si musicale et naturelle avec cette touche d’ironie noire qui  offre  à cette   histoire d’amour  sa splendeur tragique.

Difficile de ne pas faire coïncider  le personnage de Stahr à l’auteur lui-même En effet, Stahr, veuf, meurtri si mal consolé de  la mort de sa femme, et si seul au milieu d’une gloire dont il connait si bien  la fragilité ,ressemble au  Scott dans Hollywood,  lié une femme enfermée dans un asile parce qu’elle  souffre de schizophrénie.

Le personnage du producteur  est aussi complexe que le Dick de « Tendre et la nuit » .Ce qui frappe c’est que cette histoire, sur quelques jours et si peu de nuits, dans sa discrétion, son vif-argent,  se déroule au bord de l’abîme .Les moments  éphémères de ce couple comme volés à la machine hollywoodienne sont imprégnés d’une urgence  qui mène  au tragique.

Le paradoxe, c’est que ce livre, inachevé, avec des notes qui nous restent (données en fin de volume)  prouve que Scott  avait  acquis sa pleine maturité.  sa prose est  nimbée de sa douceur typique, touche si personnelle. On sent le  naturel à l’abandon   du grand Fitzgerald. Il avait trouvé   les solutions artistiques et techniques  qu’il cherchait confusément depuis L’Envers du paradis », publié en 1920.

  Son Hollywood, c’est l’envers du paradis  du cinéma , sans acrimonie, mais sans complaisance, c’est aussi  l‘envers de la propre vie du romancier orphelin de sa gloire, pénible survivant d’un époque joyeuse disparue(ces années folles et radieuses » avant la Grande Dépression..) quand on lui payait une fortune  ses nouvelles dans les grands journaux

Le glorieux  jeune écrivain à la plume facile et superficielle s’était métamorphosé  en écrivain à l’écart, travailleur acharné-voir la minutie de ses notes et carnets- mais   comptant sa monnaie pour se payer un whisky.

 Quand le roman est publié dans son état inachevé   en 1941 ,je crois,   il n’attire plus  de  lecteurs que de monde  à son enterrement.

Depuis il est devenu un classique.

Il   a bénéficié  d’adaptations télévisées et cinématographiques  nombreuses qui sont  répertoriées sur Wikipedia .Celle d Elia Kazan, avec Robert de Niro, sur un scénario de Pinter est intéressante bien qu’un peu académique..    Cette version de déploie pas   l’histoire d’amour dans son irradiation ,ses moments impalpables d’émotion, et sa   fraicheur .C’est une   de ses œuvres les plus denses, les plus dépouillées .

Enfin les amateurs de techniques de narration admireront la manière dont Fitzgerald  raconte   son  histoire  avec deux points de vue en alternance. Le  point de vue d’une jeune fille enfant gâtée charmante , décontractée, mais vulnérable, amoureuse de Stahr sans trop d’illusion, cette Cecilia Brady, avec sa subjectivité  de fille riche, intelligente, primesautière , serviable, qui traine dans le milieu avec son statut  privilégié de » fille de producteur » et ses  pudiques soucis sentimentaux, et  puis on a le point de vue   d’ un narrateur plus  omniscient mais intermittent qui relaie Cecilia , et nous rapproche des sentiments  intimes du couple, leurs pulsions , et surtout le décentrement affectif, les désarrois    de Stahr, ses timidités face  de cette jeune inconnue au teint  lumineux.  Cette alternance, cette bi-focalisation  créent une variété de couleurs, d’ambiances, des changements de perspectives qui fouettent le récit.  

 Extrait du roman :

« Les gens passent leur temps à tomber amoureux et à en sortir, non ?
– Tous les trois ans à peu près, selon Fanny Brice. Je viens de le lire dans le journal.
– Je me demande comment ils font. Je sais que c’est vrai puisque je les vois. Ils ont l’air très convaincus chaque fois. Puis tout d’un coup ils n’ont plus l’air convaincus. Et les voilà qui retrouvent de nouveau toute leur conviction.
– Vous faites trop de films.
– Je me demande si cette conviction est la même la deuxième fois, la troisième ou la quatrième, insista-t-il.
– Elle est de plus en plus forte. Surtout la dernière fois. »

Confession de Scott Fitzgerald : « On dit des cicatrices qu’elles se referment, en les comparant plus au moins aux comportements de la peau. Il ne passe rien de tel dans la vie affective d’un être humain. Les cicatrices  sont toujours ouvertes. Elles peuvent diminuer, jusqu’à n’être qu’un pointe d’épingle Mais elles demeurent toujours des blessures » (Citations de Dick dans Tendre est la nuit).

Hardellet,d’une banlieue l ‘autre

André Hardellet assez peu lu, et pourtant œuvre  rare  !  Dense,concise, précise   jusqu’au fantastique.. Né le 13 février 1911 à Vincennes et mort à Paris le 24 juillet 1974, il  a surtout écrit des des proses brèves, poemes, chansons. Il fait partie de cette race  de flâneurs  parisiens magnifiques, qui va de Nerval à Léon-Paul Fargue, et du Baudelaire du « Spleen de Paris » à l‘Audiberti de « Dimanche m’attend », ce dimanche qui nous guette tous aujourd’hui..

Son premier roman »le seuil du jardin »(1958)  est salué par André Breton. « Les chasseurs »(1966)  est salué, admiré, relu,  analysé par  Julien Gracq –cet autre flâneur-   dans un  très bel article qu’on trouve dans son   volume II de la Pléiade.

  Dans « les chasseurs », mon livre préféré d’ Hardellet, ami de Brassens, de René Fallet, on flâne dans  les banlieues champêtres  engourdies : vallée de la Bièvre, vallée,  Chevreuse, bords de Marne, etc. Son espace vital pour éclosion d’onirisme. Un peu de somnolence rurale l’inspire..Surgit alors au détour d’un sentier  une image, un faux souvenir ,un vertige de mémoire, des traces anciennes désuètes,  quelque chose qui se libère venue de vacances d’été lointaines,  scènes revenues (du mot revenant)  comme intactes  d’une époque toujours un peu arrière-saison,  une chanson de village entendue sur la margelle d’un puits ,un préau d’école  et ses piliers de bois, un  estaminet   avec peintures crouteuses, pichets, vieille photo de groupe  gondolée et pâlie avec des sourires figés , zones ensauvagées, mare à têtards,  perspective de prairies avec alignements de saules, songe d’un bivouac d’une armée dans une carrière à l’abandon, crinolines sur un champ de course  .Chaque fois, un magnétisme, chaque fois un choc affectif. Une brèche.

Hardellet cultive  l’étrange maladie d’ un monde fantomatique qui danse dans un bout de parc resté à l’état sauvage. .J’y sens aussi, chez lui,  la consolation d’une peine.

Avec Hardellet  quelque chose brille un instant entre des branchages, nait, s’épanouit, disparait .Ces brefs instants   portent une charge d’émotion qui s’empare  de notre  psychisme,  avec la puissance foudroyante  que  seuls les contes portent. C’est du côté  de  « sœur Anne ne vois-tu rien venir ? »,  cabinets noir, cavaliers venus trop tard, ou danse hofmannienne et son gloussement satanique. Souvent par un temps orageux, en automne,  le flâneur glisse vers un engourdissement de voyant , un demi sommeil ultra lucide.  soudain,  il voit du linge au vent, entend des servantes.. Hardellet s’affranchit de l’espace pour pénétrer dans un temps perdu et retrouvé. ce n’est pas pour rien qu’il écrit « Grand Hôtel »  sur le Grand Hôtel de Cabourg-Balbec et l’absence de Proust….  Il a le génie de rassembler  des  univers détachés, pour s’y amener un point de rêverie,  hors de toute possibilité logique .Et  ça touche au cœur.

Hardellet par Doisneau

Au cœur. La réminiscence-révélation s’épanouit  toujours dans un monde bien réel,au ras des choses, herbes, goudron, sable, pierres, gravier vie des buissons trembleurs. Lieux :une carrière, une route matinale, une mare à grenouilles, une douve,  une cour d’école en octobre car  Le grand Meaulnes jamais loin. La  songerie se charge alors  d’une vérité précaire, urgente qui,  fait passage vers un autre monde . Mélancolie, émerveillement, fantastique morose. Hardellet  devine dans les défauts du verre d’une vitre, un guignol abandonné, le désastre d’une bataille sortie d’un livre d’histoire  genre Mallet Isaac ou de gravures  pour volumes Hetzel .Eclats, échappées,rondes, voix perdues, tout  danse souvent à la lisière d’ un bois. Phrases vives, mordantes. Il faut y  ajouter un érotisme champêtre.il surgit  soudain sauvage, capiteux, plantureux, comme si des Glaneuses de Millet, opulentes,  se dépoitraillaient pour empoigner  un puceau, et lui faire voir le  plein ciel dans leur retombées de cheveux.

 Ce n’est pas pour rien s’il a écrit « Lourdes, lentes… » sous le pseudonyme de « Stève Masson », en 1969. L’érotisme de ce texte, gorgé  comme une baie bien mûre,  avec des servantes aux cuisses nues , aux gestes d’initiatrice  pour mâles fous de désir. Le texte choqua, dit-on, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur. André Hardellet fut condamné en 1973 pour « outrages aux bonnes mœurs » par la 17e chambre correctionnelle de Paris, et, selon ses proches, en fut très affecté. Il mourut l’année suivante.

Revenons au texte « les chasseurs I et II ». Notre  promeneur si solitaire   s’abandonne  le long de voies ferrées désaffectées, baguenaude autour de vallonnements herbeux d’où jaillissent des nuées de criquets, il contemple longtemps un lavoir, une mare couverte de lentilles d’eau. C’est souvent une  chose interdite, cachée,  entrevue par une fissure dans un mur de ferme, entre les planches d’une porte de grange. Guetteur de lucarnes, arpenteur de  greniers, il peut aussi se glisser par une fenêtre entrouverte pour  surprendre  comment un futur évêque se compose un sourire ambigu.. Il n’en dit jamais trop. Il truffe ses proses d’allusions à  des parfums éventés et moroses  de Nerval, des archers et manoirs  et gravures d’Aloysus Bertrand,  des musiciens à culottes courtes venus d’un bastringue montmartrois. Un escadron de servantes étendant du linge  sort du film de Cocteau « La belle et le bête ».Ce noir visiteur de plein été voit des lingères  au torse puissant venues de Courbet ou   évoque  un peloton de soldats, dans une  « carrière crayeuse  assommée de soleil »  qui rappelle l’exécution de l’empereur Maximilien de Manet.

J’aime son attachement à l’univers enfantin. Il rêve devant une boite à biscuits oubliée  sur une étagère dansu ne ferme, une vieille valise, un sommier pisseux. En parcourant un dépotoir à Ivry, dans ce quotidien en vrac,( seau hygiénique,  bidets, coquilles d’huitres, frocs, fracs et des fusillés et mata-hari) il trouve une force magique…

»N’écartez pas les branches des deux mains, nageurs dans la verdure ; restez toujours  un peu  en deçà « écrit-il «  C’est  vraiment sa marque ,le « en deçà »

Son œuvre, qui reçut à ses débuts les encouragements  de Pierre Mac Orlan,  obtint  le prix des Deux-Magots en 1973. En 1975, la collection Poètes d’aujourd’hui accueillit le poète : essai et choix de textes sous la plume d’Hubert Juin.

 « Arrête-toi devant la haie, fais l’inventaire.
Une toile d’araignée (absente), avec un fragment de mouche, à droite. Plusieurs crottes de lapin. Deux trous de mulot. Un colimaçon qui laisse un peu de luisant sur les feuilles – cornes, bicornes, gendarmes, les demoiselles sont en larmes. Des fourmis. Une vieille cartouche de chasse au tube de carton décoloré – qui l’a jetée là ? De l’herbe, de la mousse, des feuilles tombées. La batterie de sarrasin commence chez les Pesnel, un cerisier lâche d’un seul coup tous ses loriots – mais ne détourne pas ton regard : voici le moine en boule, pèlerin des menus sentiers, le hérisson. Fais-toi souche ou tas de pierres, sinon… »

                                                          ***

Ce que Julien Gracq  remarque : »..il est (ce matériel d’André  Hardellet) celui d’un Parisien de souche, en vagabondage sur les lisières imprécises, à demi oniriques, de sa ville, banlieue et couronne rurale adjacente :là fleurissent à l’envie les terrains vagues, voies  de chemin de fer rendues à herbe, anciens hippodromes, carrières à plâtre, buttes de tir désaffectées, Grange-aux-Belles, cabarets au lièvre, guinguettes vertes des bords de Mare. »

Poème pour des temps difficiles


En 1954, deux ans avant de mourir d’une mystérieuse grippe en plein été, Bertolt Brecht a écrit à Buckov ce poème sur les  » plaisirs » d’un homme vieillissant .Brecht  se sentait isolé et mis à l’écart. Il  n’était  alors plus du tout en cour auprès du régime  de la République  Démocratique Allemande. Ses pièces jouées  en « Berliner Ensemble » -que dirigeait Hélène Weigel, son épouse, qui elle, possédait sa carte du Parti Communiste-   étaient systématiquement critiquées par les journaux du regime. C’est dans sa résidence à 70 kilomètres de Berlin, au bord du lac de Buckow qu’il écrivit ce poème.

Brecht à Buckow, au bord du lac

« Mes plaisirs

 « Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
La neige enfin, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Chanter
Etre amical »

Brecht à Buckov en compagnie d’Hélène Weigel et du musicien Hans Eissler

Ce texte est excellent en temps d’épidémie, d’inquiétude,  et de confinement.

« Chartreuse de Parme », un chef d’œuvre sans manuscrit

Aaah cette « Chartreuse de Parme ! «  dictée en 53 jours  du 4 novembre au 26 décembre  1838 au copiste Bonavie  !… pas de plan du roman (« les plans me glacent » dit-il)  pas de ces croquis à la plume, rapides, que Stendhal multipliait  dans « Henry Brulard « . On sut plus tard  que  durant cette dictée orale précipitée  Bonavie  a perdu  le grand épisode  de la prison dans la tour Farnèse(on suppose que le secrétaire revenait chez lui  le soir pour mettre au propre ce qui avait été dicté dans le feu de la parole dans le journée )ce qui a obligé Stendhal à le re-dicter  en entier.. Donc aucune trace  écrite de ce qui s’est passé  avant, pendant  et après ces 53 jours….Pas de notes en marge.. pas de conversations ou confidences  avec ses amis sur la performance de cette « dictée », rien ! Ou si peu.  Il subsiste cette rare remarque quand il  note le 10 décembre 1838 (donc 16 jours avant d’avoir achevé l’ouvrage)  qu’il relit les 40 premières pages  de son roman  « Le  Rouge et le Noir ».Jugement implacable et  savoureux : »Je trouve ceci étroit pour le genre d’idées .C’est l’intérieur d’une cuisine hollandaise. ».Bref, il ne veut plus de cette sècheresse de ton. Evidemment, en comparaison de l’exaltation allègre,  de la furia , de l’improvisation heureuse, de « la chartreuse.. », la chronique de « Le Rouge et le Noir »,   est un récit- couperet, , une  ascension sociale   froide comme une vengeance , austère, un règlement de compte contre  l’esprit bourgeois de la Restauration,  époque   «éteignoir ».

  Là où Julien ,fils d’un charpentier abruti, grimpe  âprement  dans l’échelle sociale avec acharnement, rage  mal retenue, et  ayant tué  la femme qu’il a jadis séduite, finit par cracher au visage de ses juges, et de tout l‘establishment légitimiste ,Fabrice del Dongo, lui, de bonne naissance,  montre une exubérance vitale, légèreté et insouciance  distraite, enthousiasme. Confiance en son étoile et aux bonnes fées. Fabrice ne se bat pas comme le  fils du charpentier.   Il s’ébat dans  cette  petite cour de Parme, oubliant qu’elle pullule d’espions, de jaloux, de bas de plafond. Fabrice   cherche  le côté ensoleillé, épicurien, de la  vie. Stendhal dans « la Chartreuse »   ouvre des  perspectives heureuses  malgré  les obstacles. Les femmes  adorent Fabrice -qui est de leur monde – car Stendhal les peint généreuses  , souveraines, actives  et protectrices comme la Sanseverina( on pense qu’un des modèles de la Sanseverina , c’est cette Madame Roland, guillotinée  sous la Terreur avec ses amis girondins que Stendhal admira toute sa vie)  ou  cette intrépide    Clélia Conti qui cache bien son jeu, sa passion,  en  faisant semblant de ne s’intéresser qu’a sa cage à oiseaux. 

Dans « le rouge et le noir » Stendhal règle ses comptes avec la société francaise qui l’ennuie  et les cercles parisiens  légitimistes. Dans « la chartreuse » il chante son Italie bien aimée, son air sec, ses mélodies, ses femmes  qui sacrifient tout à la passion….Fabrice bénéficie également  du soutien  d’un homme  de pouvoir   mûr , intelligent,  roué, calculateur-un double de Stendal  idéalisé-ce Mosca au cœur si sensible que ,par amour de la Sanseverina, aide son rival Fabrice, et  intrigue malicieusement pour dominer  une cour  de pures canailles !Il y a du Talleyrand amusé, joueur, dans ce Mosca. Mais dans ce Mosca , ancien napoléonien ne l’oublions pas, devenu réactionnaire, Stendhal  glisse aussi les subites mélancolies, les flous à l’âme, le vertige de vieillir, les moments de  solitude celibataire   qui l’assaillaient   dans son trou de Civita-vecchia, ce qui rend Mosca si proche et émouvant.

Stendhal à l’époque où il écrit « la chartreuse de Parme »

Mais tous –même l’Evêque-  sont  étonnés et souvent stupéfaits par l’étourderie adolescente et charmeuse de Fabrice qui ressemble à une grâce de vivre. Elle va  loin cette grâce de vivre – avec ce paradoxe ultime que Fabrice, menacé de mort par empoisonnement, mis au cachot,   trouve le bonheur en prison en séduisant-par signes-la fille d’un geôlier 100 mètres plus bas.. Dans ce roman  le bonheur,  la gaieté  picaresque, le crissement voluptueux, les rebondissements ,les coincidences, les  bousculades d’émotions, une exubérance d’évènements  brusquent  et bousculent tout. Ajoutez à cela les interventions directes si soudaines,  si  audacieuses du narrateur  qui témoignent de  cette énergie naturelle d’un Stendhal emporté par son amour de  raconter l’Italie. Le narrateur s’adresse au lecteur par-dessus ses personnages un peu comme un souffleur en coulisse  commenterait les scènes avec un pétillement et un esprit bouffon. Stendhal  glisse même régulièrement, sans s’en rendre compte dans le monologue intérieur.

Mais d’où vient donc cette « chartreuse » dont Stendhal ne nous  a jamais rien dit rien directement 

Un indice.

 le 16 aout 1838, il inscrit dans ses notes la volonté  d’écrire un « romanzetto » 4 ans prés avoir dégusté et annoté  une vieille chronique  rédigée  en  vieux patois romain :« L’origine des grandeurs de la famille Farnèse » ce vieux manuscrit lui avait fait   une forte  impression. Il  note : » Courier avait bien raison. C’est par une ou plusieurs catins que la plupart des grandes familles de la noblesse ont  fait fortune ».Dans  cette chronique on retrouve les modèles des personnages de la « Chartreuse ». On retrouve Alexandre qui fut emprisonné au Château Saint-Ange après avoir enlevé une jeune fille noble, on retrouve  le rôle capital d’une tante, on retrouve l’ascension dans la carrière ecclésiastique,  on retrouve aussi un amour secret pour une certaine Cléria (qui deviendra Clélia). On retrouve également dans cette chronique ancienne une promenade sur le Tibre qui tourne mal avec un homme qui se jette à l’eau, et cela annonce Fabrice se jetant à l’eau sur le lac de Garde  pour sauver la Sanseverina. On retrouve également  un cavalier blessé mortellement au cours d’une rixe qui annonce bien sûr le meurtre de Giletti. Evidemment, la Sanseverina n’est pas une « catin », Fabrice n’est pas le débauché décrit dans la chronique et la Parme réactionnaire metternichienne n’est pas le XV° siècle.

le Château Saint -Ange de Rome qui devient la tour Farnèse de Parme

Dans une autre vieille chronique  du XV° et XVI° siècle des états romains,  Stendhal a aussi trouvé des rendez-vous secrets dans des églises et surtout des amants qui ne peuvent communiquer que par signes. Tout se passe comme s’il avait trouvé dans la poussière des archives italiennes, des situations qui l’ont enchanté. Il a  aussi transposé des  personnages  du XV° siècle dans son XIX° siècle. Il a simplement   modifié  le caractère des personnages. Comme le procès Berthet avait été la source de « Le Rouge et le Noir »,  « l’origine des grandeurs de la famille Farnèse » fut le premier canevas de cette « chartreuse ».

Mais pas que. L’intervalle , chez Stendhal, entre la fiction romanesque et l’autobiographie reste  poreux. Il navigue sans cesse entre les deux.   Les stendhaliens(Beatrice Didier, Del Litto, Hamm, Berthier)  notent  que la « vie de henry Brulard »1836) ,cette autobiographie interrompue , s’arrête lorsque Beyle, à 17 ans et débarque à Milan en 1800..La « chartreuse »(1838)  commence lorsque les français entrent à Milan en 1796. Fabrice se lance dans l’action au même âge que celui de  Beyle débarquant  à Milan. Coïncidence ?  Non .le roman prolonge l’autobiographie et la développe. Les conflits latents de l’autobiographie se dramatisent et s’enrichissent dans l’imagination du romancier. Mais on retrouve toujours dans « le rouge » et dans « la chartreuse » un père biologique antipathique. Cherubin Beyle   devient le père Sorel, puis  le sinistre marquis del Dongo. Zénaïde, la petite sœur de Stendhal, décrite comme  une « rapporteuse » devient Ascagne, le redoutable  frère de Fabrice. Les figures maternelles dans tous les romans viennent d’une idéalisation de la mère trop tôt disparue de l’auteur. Enfin, quand il compose le comte Mosca, qui a l’âge de Stendhal quand il  dicte « la chartreuse », l’auteur lui prête sa passion pour les fouilles archéologiques, pour  l’ opéra ,la  musique, une rouerie gaie, un gout du secret, du chiffrage  et de la manipulation , tout ce que cultivait Stendhal diplomate bedonnant qui pensait « Quand Dieu s’en va, reste la police. »

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« Chasse au bonheur »

Rome à l époque de Stendhal

C’est une expression qui revient plusieurs fois sous la plume de Stendhal. Effectivement, Fabrice del Dongo  quitte sa famille et l’Italie   pour  une   « chasse au bonheur » tres picaresque. Il cherche ce bonheur  d’abord dans la gloire militaire en rejoignant Waterloo, puis à Parme, le comte Mosca l’oriente vers une carrière ecclésiastique mondaine, et l’expédie à Naples pour y être formé,afin de  devenir évêque. Puis cette chasse au bonheur atteint un sommet –o combien  paradoxal. Fabrice trouve tant  le bonheur en prison, avec  son amour par signes  pour Clélia. Il se sent si bien dans cette forteresse qu’il ne veut las quitter. Enfin, dernière étape : c’est  dans le renoncement et le recueillement dans la retraite d’une Chartreuse  près de Parme que Fabrice trouve la paix.. D’où le titre qui a bien embarrassé  une partie des stendhaliens. Ce dernier point,  la présence  du religieux chez Fabrice  ne colle pas avec  les convictions athées de Stendhal et sa haine tant de fois affirmée  du « parti prêtre »..  Il est pourtant évident que les deux grands héros stendhaliens, Julien Sorel et Fabrice del Dongo,  des prêtres jouent un rôle capital dans sa formation.  Ses héros deviennent adultes  dans des séminaires, et ils  ont comme  mentor et confidents des prêtres (l’abbé Pirard dans « le rouge.. » et l’abbé Blanès dans « la Chartreuse.. ) C’est donc  un paradoxe stendhalien de voir  combien, chez cet athée si ouvertement déclaré ,  la question religieuse revient sans cesse dans ses fictions.  On oublie que vers la fin de « la chartreuse »  Fabrice qui est un archevêque   apprécié  par ses sermons.

Alors ? Si Fabrice se retire dans une chartreuse  pour prier et méditer c’est aussi- hypothèse   d’une grande stendhalienne  Béatrice Didier-  chez cet archevêque-   pour   consacrer toutes ses pensées  à son amour pour  Clélia, car seule la religion ouvre  une perspective   avec la promesse d’un au-delà qui réunit les êtres aimés.   Retrouver Clelia  pour l’éternité, voilà le vœu.  On voit bien le grand écart que fait Stendhal entre le dogmatisme de la religion catholique et la poétique  la fidélité  amoureuse qui lui est si personnelle. Il est évident que la religion de l’amour pour Fabrice l’invite  à prier pour retrouver Clélia dans l’au-delà, d’autant  que  la mort de leur  enfant, Sandrino  ajoute à cet amour  une dimension de remords .Si l’on ajoute que le nombre de chapelles et églises dans lesquels les héros de Stendhal retrouvent en cachette  la femme aimée( qui ne pouvait être perçu à l’époque que pour une insupportable insolence par « le parti prêtre ») .. on comprendra  que le Romantisme chez Stendhal associe l’amour profane et l’amour sacré. La carrière  ecclésiastique, souvent commencée  par Julien ou Fabrice comme un  simple tremplin pour l’ascension sociale finit par une apothéose de l’amour grand A. religiosité de l’amour, Absolu de l’amour caché sous des dehors désinvoltes ou cyniques .Voilà bien « le romanticisme »  stendhalien, fait d’ellipses,  qui traverse  la  mince paroi de la mort .

la ville de Parme du temps de Stendhal

Comme toujours chez Stendhal,  la rupture amoureuse engendre une souffrance intolérable, voire une folie suicidaire (avec Métilde Viscontini nomment ) ,  mais tout  ceci s’exprime en ineur, en silences,  et  se métamorphose en  une persistante  mélancolie ruminante  qui occupe l’espace  affectif comme un mal sans issue. Cette   fin qui, chez Fabrice( archevêque !) tourne à la prière et au rachat, continue de laisser perplexe pas mal de stendhaliens. A moins que dans le feu la fatigue d’ une telle improvisation, Stendhal ait subitement en mémoire son cri du cœur « Tous les bonheurs dont j’avais pu jouir disparurent avec ma mère. »  C’est son secret.

Le lac de Côme

Je ne sais pas pourquoi mais un des moments les plus troublants du roman est à la page  572 de mon  édition de poche,  75 pages donc  avant la fin, donc très tardivement- Pour. la première fois Clélia tutoie Fabrice. Imaginons la scène. Elle sait que, ce soir Fabrice risque d être empoisonné  Elle se précipite, brave les guichetiers, déchire sa robe pour échapper à un gardien, nargue les geôliers avec  audace  ,  s’ enferme  à double tour dans la geôle ( on tourne la clé de de l’intérieur ? curieuse prison, entre nous…) avec  Fabrice. Elle renverse la table  et tous les plats « et saisit le bras de Fabrice, lui dit :

« As-tu mangé ? »

Ce tutoiement ravit Fabrice. Il nous ravit tous, lecteurs d’aujourd’hui. «  Stendhal ajoute : »dans son trouble Célia  oubliait pour la première fois la retenue féminine et laissât voir son amour. »

572  pages pour attendre ce tutoiement si tardif, quel   plaisir dans cette  déclaration amoureuse litote dans le pire moment du péril. Ce qui ravit aussi c’est que pour ce moment d’affolement amoureux,  d’aveu total  , de précipitation héroïque spontanée, Stendhal s’est inspiré –là encore- des archives de la famille Farnèse. Il a découvert  que  le pape Sixte Quint avait fait enfermer et condamner à mort  dans le château saint-ange le fils d’un grand homme de guerre,  duc de parme. Et l’oncle  du jeune condamné, cardinal, supplie le pape d’épargner son neveu. Vicieuse ruse du pape  qui fait durer l’entretien, persuadé  que les préparatifs pour l’exécution sont achevés et que le condamné est bien  mis à mort. Mais ruse  contre  ruse, le condamné à mort a intelligemment  fait durer son ultime confession, ce qui permet à l’oncle  archevêque d’arriver à temps pour le sauver.  Au fond dans cette Italie « heureuse » ,Stendhal offre  le spectacle   d’un gouvernement despotique, odieux, policier, duché  truffé  d’espions,   régime    qui se nourrit  d’arrestations et des enlèvements. cete «Chasse au bonheur »  dans une Italie « éteignoir » , duché de parme avec déchaînement de haines, règlements de compte politiques ou domestiques,  vengeances, offenses, police, cachots, armes, gendarmes et  hommes en noir  à tous les coins de rue .Seul Ferrante Palla respire l’air de la liberté avec  son extravagance lyrique  de  brigand au grand cœur,  de Robin des bois, de chevalier  libertaire pour une Italie libre ,dans la forêt de Sacca. Il plane au-dessus de toutes les mesquineries et annonce le Risorgimento.

Maria Casares dans le rôle de la Sanseverina dans une adaptation de la « Chartreuse de parme »

Je me suis quand même souvent demandé pourquoi, en 1838, Stendhal dictant la  « chartreuse » avait transformé le jeune et souple et fringant   Fabrice, si adolescent maladroit -et qui n’a rien d’un dévot-   en massive et solennelle silhouette d’archevêque  ,avec son anneau pastoral, sa  carapace dorée, sa mitre , sa croix pectorale bénissant les belles écouteuses  . Et je me suis souvenu que le 5 décembre 1823 le Stendhal de 40 ans, à Rome, écrit dans une lettre ceci :

 « Il y a trois ou quatre Romaines de la plus grande beauté. Elles ont tout  fait le ton assuré, décisif, tranchant, qui était jadis, dit-on, le ton de la cour de France. Elles portent des robes extrêmement décolletées, et il faudrait être bien difficile pour n’être pas reconnaissant envers leur couturière…Parmi les petits plaisirs que peut donner une haute société, un des plus grands c’est de voir un cardinal, en grand costume rouge, donner la main, pour la présenter dans un salon, à une jeune femme aux yeux vifs, brillants, étourdis, voluptueuse et vêtue comme je l’ai dit ». C’est donc ainsi qu’il raisonne, notre Stendhal.  On découvre  soudain ce que le rôle  de la « cristallisation » stendhalienne peut jouer d’un roman à l’autre.  Le prestige de l’uniforme-militaire ou   l’apparat vestimentaire  ecclésiastique se répercutent d’un texte à l’autre. On se souvient de la forte impression que  le jeune évêque d’Agde avait produit sur  Julien Sorel, béat d’admiration devant cette silhouette  si élégante et juvénile  dans  sa manière de  bénir, ce geste   savamment répété devant une glace, comme un pur rôle de théâtre. Huit ans plus tard,  on retrouve –ô surprise-  Fabrice évêque, couronné du succès après des femmes qui écoutent ses sermons. Ah, c’est donc  la pourpre cardinalice romaine ,ruminée pendant 15 ans qui métamorphose   le turbulent adolescent  étourdi  en un  fastueux prince de l’église  goutant la vue de  ses pénitentes décolletées.