Poème pour des temps difficiles


En 1954, deux ans avant de mourir d’une mystérieuse grippe en plein été, Bertolt Brecht a écrit à Buckov ce poème sur les  » plaisirs » d’un homme vieillissant .Brecht  se sentait isolé et mis à l’écart. Il  n’était  alors plus du tout en cour auprès du régime  de la République  Démocratique Allemande. Ses pièces jouées  en « Berliner Ensemble » -que dirigeait Hélène Weigel, son épouse, qui elle, possédait sa carte du Parti Communiste-   étaient systématiquement critiquées par les journaux du regime. C’est dans sa résidence à 70 kilomètres de Berlin, au bord du lac de Buckow qu’il écrivit ce poème.

Brecht à Buckow, au bord du lac

« Mes plaisirs

 « Le premier regard par la fenêtre, le matin
Le vieux livre retrouvé
Des visages ardents
La neige enfin, les saisons qui changent
Le journal
Le chien
La dialectique
Se doucher, nager
La musique ancienne
Des chaussures confortables
Comprendre
De la musique nouvelle
Écrire, planter
Chanter
Etre amical »

Brecht à Buckov en compagnie d’Hélène Weigel et du musicien Hans Eissler

Ce texte est excellent en temps d’épidémie, d’inquiétude,  et de confinement.

37 commentaires sur “Poème pour des temps difficiles

  1. Bertolt Brecht, « Vergnügungen » [1954]

    Der erste Blick aus dem Fenster am Morgen

    Das wiedergefundene alte Buch

    Begeisterte Gesichter

    Schnee, der Wechsel der Jahreszeiten

    Die Zeitung

    Der Hund

    Die Dialektik

    Duschen, Schwimmen

    Alte Musik

    Bequeme Schuhe

    Begreifen

    Neue Musik

    Schreiben, Pflanzen

    Reisen

    Singen

    Freundlich sein.

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  2. Double merci (Phil m’a devancée pour la demande de v.o.)
    « Freundlich sein » en temps de confinement, ds la vie réelle & sur les blogs, pour éviter de rejouer Huis Clos, tout un programme.
    Mais « reisen » risque de ne plus en faire partie, vs avez bien fait de le laisser tomber !

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  3. Merci Paul Edel. ne savais pas qu’il s’agissait de votre traduction, nous pouvons donc nous livrer aux méditations sur les variations volontaires sans vergogne. Petits..plaisirs un peu vains mais parfois intéressants.
    « Plaisirs » au lieu de « Mes plaisirs » avez-vous traduit.. relisant le poème, me demandait si « satisfactions » ne conviendrait pas mieux…pour ces souvenirs rappelés en vue de trouver des petites satisfactions. enfin, palabres, palabres..
    vous avez sûrement connu la librairie Brecht à Berlin située dans la Chausseestrasse (magnifique pléonasme frédéricien), à côté du restaurant de Helena Weigel. me souviens que la tenancière de cette librairie, fervente du maître bien sûr, était particulièrement désagréable pour répondre aux clients en recherche de livres. Possible que le vent nouveau qui soufflait alors sur l’Allemagne, la chute du Mur, n’était pas du goût de cette gardienne brechtienne. Devant ses rebuffades je préférais aller voir les tombes des Huguenots dans le vieux cimetière situé en face.

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    1. oui dear Paul Edel, très simple et plaisant mais me disais..simplement..que les plaisirs de Brecht ressemblaient à des satisfactions !

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      1. Phil, à propos de l’appartement de Brecht au numéro 125 de la rue Chausseestraße .
        Il m‘est arrivé un curieux évènement au cours de ma visite à son dernier domicile devenu musée. C’était je crois deux ans avant la chute du mur de Berlin. Un matin, temps frais et beau, je me rendis au pied de l’immeuble où avait donc vécu Brecht. Curieusement, la porte d’entrée de l’immeuble est ouverte, personne, l’escalier qui monte à l’appartement-musée est vide. A l’étage de l’appartement, là encore, il suffit de pousser la porte d’entrée personne. Silence. Il fait un beau soleil dans la grande pièce sur les parquets ciré etc.. je commence à ma promener d’une pièce à l’autre en me disant qu’un gardien doit être en train de somnole quelque part ou rester assis à lire son journal. Rien. Silence. Les fenêtres donnent sur le cimetière où il est enterré (simple pierre émouvante..).. personne dans le cimetière, il doit être environ onze heures du matin. Je regarde les fauteuils, bureaux, gravures, objets au mur, et le plus émouvant reste la petite machine à écrire américaine grise qui avait valu tant de tracasseries policières à Brecht. Un détail m’avait frappé : peu de livres et de manuscrits… Quand il se rendait de Berlin à sa résidence de Buckov, les policiers ouvraient régulièrement le coffre de la voiture et s’étonnaient de sa machine à écrire de marque américaine. Il avait donc était obligé de demander une autorisation spéciale officielle pour la garder… Ainsi que le privilège de lire quelques journaux anglo-saxons…. j’étais tellement sidéré de pouvoir me balader seul dans ce lieu que je fus pris d’une soudaine inquiétude.. Je n’ai pas trop trainé en me disant qu’on allait m’arrêter en bas et peut-être me questionner et me fouiller. J’avais déjà questionné et fouillé par des Vopos au passage de la frontière. Ils m’avaient laissé seul dans une pièce nue, sur un banc, environ 2 heures sous le prétexte d‘ avoir gardé de l’argent français. Je pense surtout que ma carte de presse avait dû leur déplaire.. Je devais repartir le soir même pour diner et dormir à Berlin-Ouest. Et je n’ai même pas pensé à revenir dans l’appartement de Brecht dans l’après-midi. Je voulais aussi bien sûr voir le Berliner Ensemble.
        Ce matin là ,en me retrouvant seul sur le trottoir de cette Chausseestrasse , un détail m‘a frappé : il y avait tout prés un étroit magasin poussiéreux, très années 50, avec un grille tirée devant une vitrine qui exposait des boites de cigares avec une couche de poussière dessus .. je me suis fait toute une histoire et demandé si Brecht grand amateur de cigarillos et de cigares avait choisi cet appartement pour descendre s’acheter des cigares ou si le marchand de cigares s’était installé bien après ou si le marchand de cigares était devenu un ami de Brecht…. ou une simple coïncidence ..

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  4. Ces temps sont difficiles pour nos peuplades habituées à la facilité. Faites un retour en arrière de plusieurs décennies, faites appel aux témoignages d’époque et ceci fait …..fermons nos gueules de branleurs sociaux, en permanence assistés, incapables de choisir des dirigeants efficaces et compétents.

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  5. Temps difficiles oui! Mais l’ intervention du premier ministre demandant aux français (« peuplade » écrivez vous..) un peu de discipline m’a rappelé un poème de Brecht au moment des grèves ouvrières de Juin 1953 à Berlin; Le poème s ‘intitule « la solution »
    Un parfait humour noir en plein stalinisme:
    « J’apprends que le gouvernement estime que le peuple a trahi la confiance du régime et devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités. Dans ce cas, ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre ? ».

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  6. Quelle magnifique conclusion en forme de formule concise et apaisée de ce poème, Paul Edel!

    (Quel est l’auteur de ces deux gravures originales.mises en illustration?)

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  7. Pour lier une autre poésie à celle que vous citez, Paul Edel :

    « Apprendre la beauté du verbe subir et s’y tenir comme à une étoile polaire. Les rébellions ne servent à rien, tout n’est qu’un perpétuel subir et souffrances de violences. Comprendre l’inévitabilité de devoir subir ne veut pas dire se résigner : c’est une prise de conscience active. D’injustice en injustice, de violence en violence, on arrive au bout de la course, de la Grand-Route, de la nuit. On peut subir en méprisant, en repoussant, en tuant mentalement celui qui nous oblige à subir, comme un naufragé dans la beauté mélancolique et pure de l’ acceptation. »
    Guido Ceronetti, Insectes sans frontières, Les éditions du cerf 2019. Traduction de l’italien et postface de S. Brussel

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    1. Pat V, l’un des enseignements de la rencontre de Leopardi & de Qohélet ?

      Paul Edel, je lisais aujourd’hui la prose de Louis-René des Forêts, pas du tt réconfortante : le seul plaisir, non (car la souffrance physique domine alors ce qui lui reste de vie), la seule satisfaction alors ? — non, car il n’est jamais satisfait de ce qu’il écrit —, le seul dérivatif (temporaire, et tt relatif, car il s’agit d’opposer une lucidité lacératrice à l’histrionisme résiduel & aux fausses consolations de sa propre volubilité) est l’écriture, l’enroulement de la pelote inextricable, ressassante, étouffante. Avec un titre pareil, Pas à pas jusqu’au dernier, & connaissant l’auteur, on se doutait que l’on n’allait pas « positiver ». (L’autre jour j’avais mentionné Dimanche m’attend, d’Audiberti, & le 3ème volume des Papiers collés de Perros — brelan.)

      Seule rencontre avec l’actualité, l’isolement mais ici spécifique à l’âge & à la douleur constante :
      « Pour autant que l’expression de la souffrance paraît outrée à ceux qui, faute d’en pouvoir mesurer l’intensité, n’y compatissent qu’en surface — au point de manifester parfois à bon droit un certain agacement —, on s’enfonce et se confine dans l’isolement. Le repli sur soi faussant les rapports avec l’entourage, on n’est déjà plus de ce monde, sauf à redoubler ses gémissements […] au mépris de toute dignité, […] mais en aucun cas pour se faire mieux entendre, car la souffrance, si haut qu’on l’exprime, ne se communique pas, elle semble toujours plus ou moins jouée, et il se peut effectivement qu’elle le soit en ses rares instants d’accalmie, qui, au demeurant, ne rendent que plus aiguë la violence de ses reprises. »

      Prose de boa constrictor, certes, mais ni vaine ni gratuite (« Fuir la forme aphoristique dont l’assurance tranchante sonne faux dans un univers où affluent les questions qui ne reçoivent d’autres réponses qu’élusives ou alors doctrinales, autant dire irrecevables par qi n’adhère à aucune croyance […] »

      Renoncer à écrire (plus assez d’énergie), & « ne plus rien faire du tout »?
      « Sauf que le désœuvrement exige une volonté de refus hors du commun, difficile à soutenir […] Quiconque y parviendrait […] ce serait en quelque sorte comme un retour au farniente de l’enfance rebelle aux devoirs, insensible à la fausse monnaie du satisfecit ou du blâme pareillement rejetés avec insolence. »

      Autre réflexion frappante (le regard rétrospectif sur sa vie y englobe bien davantage que sa seule personne) :
      « Le désir d’y voir clair entravé par le souci de s’épargner le spectacle du pire. Mouvement instinctif de défense contre l’innommable, mais qui a ses limites, la volonté de ne rien se cacher l’emportant pour finir sur la répugnance et l’effroi que suscite la part monstrueuse de l’humanité, c’est-à-dire, quoi qu’on en pense, celle plus ou moins latente, et à des degrés divers, de tout un chacun. Aussi bien est-ce en connaissance de cause qu’on la dénonce chez autrui, non toutefois sans en éprouver, par un effet d’appartenance à l’espèce, une honte personnelle, un sentiment diffus de culpabilité — comme si on ne devait qu’aux seules circonstances de ne s’être pas engagé dans la voie de l’infamie, condamnée après coup par la collectivité tout entière, plus préoccupée, il est vrai, d’effacer la souillure que de l’assumer en dressant un réquisitoire contre elle-même qui est loin de se sentir innocente, mais pas au point d’en convenir ouvertement et de battre sa coulpe. […] »

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  8. Merci Paul Edel pour votre évocation de la Chaussestrasse, qui sent bon le dioxyde de carbone des poêles à charbon de Berlin-Est

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  9. vous écrivais hier, dear Paul Edel, que votre évocation de la Chausseestrasse sentait bon le dioxyde de carbone des années poêles à charbon de Berlin-Est.
    Berlin recloisonné aujourd’hui qui vient de découvrir qu’une génération de jeunes fêtards (« Parties ohne Ende », teuf tout le temps) venue en masse des régions d’Allemagne de l’ouest et pays européens après la chute du mur prendre la place de la plupart des ouvriers domiciliés dans les quartiers du centre Est de la ville, a joué le rôle de diffuseur de virus ! Brecht en aurait fait plus qu’une pièce.

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  10. Le problème, c’est que ceci entraine le départ des ateliers d’artistes, qui ne sont pas sanctuarisés comme à Paris. Berlin risque donc de perdre les Hoenerlohe, Rauh, etc.
    Pudeur, absence, ou manque de recul, je remarque qu’aucune lyre romantique n’a pris pour sujet le Choléra qui frappe Paris dans les dernières années du règne de Louis-Philippe En tous cas pas chez Hugo ni Lamartine, sauf erreur de ma part.
    Bien à vous.
    MC

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  11. On peut aussi remarquer que les conseils hygiénistes appliquées aux églises par l’Archevêque lui-même sont une grande première. Autrefois, on semble l’avoir oublié, un Belzunce affrontait le fléau à Marseille, ou des Voeux solennels étaient promulgués avec déploiement des corps constitués , entre autres à Rennes ou Quimper. Je suis de ceux qui pensent que ça avait une autre gueule que les minables hygièneries du duo Philippe-Aupetit… On en revient au fond au prosaïque Regnault de Chartres de l’Alouette  » Connétable, Quand Dieu se mêle de quelque chose, vous n’imaginez pas ce qu’il peut faire! » tempéré » par une adaptation contemporaine du fameux distique du Cimetiere St Médard « De par le Roi, défense à Dieu
    De faire miracle en ce lieu! »

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    1. C’est que l’hygiène publique a depuis lors gagné en suivant ce conseil avisé :  » « Il faut extirper l’infâme, du moins chez les honnêtes gens. » ; quant à avoir de la gueule …

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  12. sur la rdl Pablo s’énerve contre moi sous prétexte fallacieux que je le censure: aucune censure depuis des mois sur mon blog.. je crois qu’il aime s’énerver… souvent d’ailleurs il dit des choses intéressantes.

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  13. Dear M. Court, les ateliers d’artistes originaux ont rapidement quitté Berlin quelques années après la chute du mur. au milieu des années 90 ils fermaient, les artistes souvent anglo-saxons, considérant que leurs meilleures années étaient passées, en gros 89 à 94. coïncide étrangement avec l’arrivée des Allemands de l’ouest dans leur nouvelle capitale, car avant, ils la méprisaient ! L’histoire comme les fusées a besoin de fenêtres de lancement pour s’écrire.
    Choléra, Typhus, peste..même le Semmelweiss de Céline reste d’actualité. Vu un film hongrois années 30 sur Semmelweiss.
    Lu les variations colériques de Pablo75. Pas mal, les bonheurs..
    possible qu’il n’ait pas entré son pseudo classique ici. Dans ce cas le filtre vous « modère », puis effectivement vous liquide.

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  14. Oui, ce sont peut-être les derniers, mais pas les plus argentés, qui partent, phil, d’après mes sources. Pour le reste, jouer le Docteur Bourneville et le ton condescendant de sa petite Bibliothèque Diabolique , au demeurant fort intéressante, est hors de mes capacités.
    MC

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  15. Je regardais l’autre soir un film de John Ford, « la chevauchée fantastique », et comme toujours chez Ford, je délaisse un instant l’intrigue et les dialogues pour m’attacher à regarder les merveilleux nuages filmés du côté de Monument Valley.. nuages que Ford filme comme personne. Et ce film datant de 1939, je me répétais bêtement que je voyais des nuages de 1939 ,étrange ! En Mai Juin 4O que pensaient les soldats qui attendaient l’ennemi.. en rase campagne regardant les nuages si tranquilles.. avec la mystérieuse impulsion du vent, comme des espèces de fantômes élégants, lointains, toujours de passage et se déformant avec lenteur, devenant parfois fumée se diluant dans le bleu du ciel.
    Ici, à Saint-Malo , cet après-midi,face au port vide, désert, tout prenait un sens énigmatique, déshabité dans la fixité des angles si nettes des quais,avec une precision déconcertante comme si mes verres de lunette avaient été trop nettoyés.. .. un cargo suédois passe l’écluse et s’éloigne vers le large et devient un point vers l’horizon.J’aurais voulu être dessus..

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  16. Tous ces lieux:rues ,boulevards,places, jardins, courettes, impasses, escaliers,squares,terrains de sports,hippodromes, quais,cours d’école, consacrés à l’absence, se révèlent d’une beauté stupéfiante.Même le vide des plages fige la mer dans son mystère .

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  17. Que diriez-vous devant le spectacle de Paris Ville Morte? N’y subsiste plus que la Trinité Prisu Tabac Boulangerie tandis que les rues deviennent inquiétantes de calme, et que quelques agents égarés vous demandent, comme en une autre époque, si vous avez bien votre Ausweis salvateur?
    Bien à vous.
    MC

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  18. Mais en l’occurrence un extérieur serait peut-être plus approprié, Santa Maria della Febbre
    https://www.nga.gov/collection/art-object-page.46133.html

    Décalage temporel (mais cette fois il utilise le dessin d’un autre artiste), superposition du réel et de l’imaginaire
    (même le chien respecte la distance de sécurité).

    Comme chacun y va de sa recommandation de lecture sur la RdL (alors que les librairies sont fermées & ne livrent plus) & que Paul Edel rêve de s’éloigner en bateau, j’ai pensé à une lecture récente : Neiges intérieures de Anne-Sophie Subilia.* Pas seulement par esprit de contradiction (malgré les nombreuses escales, qui sont l’objet du voyage, l’essentiel se joue entre les personnages en une sorte de confinement ds l’espace réduit du bateau) ; comme un pendant nordique (que j’ai pour ma part préféré) à Un été de V. Almendros (dans lequel la fabrication d’une machine infernale, horlogerie de précision, prenait un peu trop le pas sur tout le reste à mon goût)*.
    À propos, le petit essai de Tanguy Viel, Icebergs (une variation personnelle sur le Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes Livres de M. Bénabou, ou comment surmonter son blocage en le racontant sans ennuyer) file joliment, d’un bout à l’autre & avec suffisamment de légèreté pour ne pas agacer) la métaphore maritime, ce qui n’étonnera aucun de ses lecteurs.

    (* Curieux : j’ai pourtant apprécié le mécanisme d’horlogerie de son livre suivant, Faire mouche. Question de genre peut-être ?)

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  19. VINCENT ALMENDROS

    Capri, c’est pas fini !

    Plébiscité par de nombreux lecteurs, Un été, de Vincent Almendros, publié en 2015, est-il à proprement parler un roman d’été ? La meilleure façon de le savoir est de voir s’il survivra au-delà d’une saison ou deux ? Totalisant un peu moins de cent pages, c’est d’ailleurs plutôt une longue nouvelle qu’un roman. Un moyen métrage, dirait-on au cinéma. De fait, on y trouve tous les ingrédients pour en faire un livre idéal à lire sur la plage : descendus en train de Paris, Pierre et sa petite amie scandinave, Lone, rejoignent, dans le port de Naples, Jean et Jeanne sur leur petit voilier où ceux-ci les ont invité à partager leur croisière estivale. Jean est le frère de Pierre, et Jeanne, son ancienne petite amie, qui l’avait quitté il y a sept ans pour… son frère. Dès la première nuit, au large de Capri, Pierre et Jeanne, qui ne peuvent pas dormir, se retrouvent sur le pont et décident de se baigner, nus. Un suspense certain pimente ce récit, où le malaise des personnages contraste violemment avec la beauté des paysages environnant. Mais le retournement final, qui voit la victoire d’un certain cynisme sur l’instinct de meurtre, tire le livre plutôt du côté d’Alberto Moravia (Le Mépris) que de celui de Patricia Highsmith (Mr. Ripley, plein soleil) : un « roman de gare » et un « polar psychologique », superbement adaptés au cinéma par Jean-Luc Godard et René Clément.

    « La mer recouvrait une bonne partie de mon corps. D’instinct, je me mis à nager vers Jeanne. Le clair de lune brasillait sur les vagues. Je m’habituais peu à peu à l’obscurité. Viens voir, dit-elle lorsque je l’eus presque rejointe, et brutalement, elle disparut. Je restai un instant à la surface, seul, avant de m’enfoncer à mon tour.
    L’eau était douce, presque tiède. Je conservais les yeux fermés de peur de ne rien voir. Lorsque je les rouvris, un univers flou et enténébré m’apparut. J’avançai en apnée, en gonflant les joues et en plissant les yeux. De l’air s’échappait en bulles de mon nez. J’avais conscience de m’éloigner de la coque de notre bateau en nageant ainsi au hasard, très lentement, dans cette nuit aquatique, décomposant chacun de mes mouvements avec appréhension, mais Jeanne apparaissait de temps en temps dans mon champ de vision, et cette forme, quoique nébuleuse et imprécise, était rassurante.
    En revanche, j’entendais que quelque chose crépitait sous l’eau, une sorte de grésillement sec, et bientôt des étincelles commencèrent à s’agiter devant moi. Je continuais d’avancer en regardant ces lumières qui me guidaient comme de minuscules vers luisants sous-marins, que j’essayais en vain d’attraper et qui me filaient entre les doigts en se démultipliant.
    Je remontai à la surface.
    Je pris une grande respiration. Je me tournai pour voir combien de mètres j’avais parcourus. J’étais loin du voilier. J’essayais de ne pas penser à ce qu’il y avait sous mes pieds, au vide noir en dessous. Je me concentrai sur l’horizontalité de mes bras immergés.
    Jeanne réapparut à quelques mètres. Elle nagea vers moi en silence. Tu as vu ? dit-elle en s’approchant de moi, essoufflée. Elle posa une main sur mon épaule pour se reposer. Je m’enfonçai un peu. Qu’est-ce que c’est ?
    C’est le plancton, dit-elle.
    Je recommençai à dessiner d’amples mouvements devant moi. De nouveau, cette lumière jaune et verte se propagea en nuage autour de mes membres, d’infimes particules luminescentes dont chacun de mes gestes intensifiaient l’effervescence. J’essayai alors de bouger plus rapidement les bras pour que ces particules deviennent d’un vert plus dense encore, m’enivrant d’être là, avec Jeanne, au milieu de ce cercle d’étoiles. »
    (« Un été », Les Editions de Minuit, 2015)

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