Hardellet,d’une banlieue l ‘autre

André Hardellet assez peu lu, et pourtant œuvre  rare  !  Dense,concise, précise   jusqu’au fantastique.. Né le 13 février 1911 à Vincennes et mort à Paris le 24 juillet 1974, il  a surtout écrit des des proses brèves, poemes, chansons. Il fait partie de cette race  de flâneurs  parisiens magnifiques, qui va de Nerval à Léon-Paul Fargue, et du Baudelaire du « Spleen de Paris » à l‘Audiberti de « Dimanche m’attend », ce dimanche qui nous guette tous aujourd’hui..

Son premier roman »le seuil du jardin »(1958)  est salué par André Breton. « Les chasseurs »(1966)  est salué, admiré, relu,  analysé par  Julien Gracq –cet autre flâneur-   dans un  très bel article qu’on trouve dans son   volume II de la Pléiade.

  Dans « les chasseurs », mon livre préféré d’ Hardellet, ami de Brassens, de René Fallet, on flâne dans  les banlieues champêtres  engourdies : vallée de la Bièvre, vallée,  Chevreuse, bords de Marne, etc. Son espace vital pour éclosion d’onirisme. Un peu de somnolence rurale l’inspire..Surgit alors au détour d’un sentier  une image, un faux souvenir ,un vertige de mémoire, des traces anciennes désuètes,  quelque chose qui se libère venue de vacances d’été lointaines,  scènes revenues (du mot revenant)  comme intactes  d’une époque toujours un peu arrière-saison,  une chanson de village entendue sur la margelle d’un puits ,un préau d’école  et ses piliers de bois, un  estaminet   avec peintures crouteuses, pichets, vieille photo de groupe  gondolée et pâlie avec des sourires figés , zones ensauvagées, mare à têtards,  perspective de prairies avec alignements de saules, songe d’un bivouac d’une armée dans une carrière à l’abandon, crinolines sur un champ de course  .Chaque fois, un magnétisme, chaque fois un choc affectif. Une brèche.

Hardellet cultive  l’étrange maladie d’ un monde fantomatique qui danse dans un bout de parc resté à l’état sauvage. .J’y sens aussi, chez lui,  la consolation d’une peine.

Avec Hardellet  quelque chose brille un instant entre des branchages, nait, s’épanouit, disparait .Ces brefs instants   portent une charge d’émotion qui s’empare  de notre  psychisme,  avec la puissance foudroyante  que  seuls les contes portent. C’est du côté  de  « sœur Anne ne vois-tu rien venir ? »,  cabinets noir, cavaliers venus trop tard, ou danse hofmannienne et son gloussement satanique. Souvent par un temps orageux, en automne,  le flâneur glisse vers un engourdissement de voyant , un demi sommeil ultra lucide.  soudain,  il voit du linge au vent, entend des servantes.. Hardellet s’affranchit de l’espace pour pénétrer dans un temps perdu et retrouvé. ce n’est pas pour rien qu’il écrit « Grand Hôtel »  sur le Grand Hôtel de Cabourg-Balbec et l’absence de Proust….  Il a le génie de rassembler  des  univers détachés, pour s’y amener un point de rêverie,  hors de toute possibilité logique .Et  ça touche au cœur.

Hardellet par Doisneau

Au cœur. La réminiscence-révélation s’épanouit  toujours dans un monde bien réel,au ras des choses, herbes, goudron, sable, pierres, gravier vie des buissons trembleurs. Lieux :une carrière, une route matinale, une mare à grenouilles, une douve,  une cour d’école en octobre car  Le grand Meaulnes jamais loin. La  songerie se charge alors  d’une vérité précaire, urgente qui,  fait passage vers un autre monde . Mélancolie, émerveillement, fantastique morose. Hardellet  devine dans les défauts du verre d’une vitre, un guignol abandonné, le désastre d’une bataille sortie d’un livre d’histoire  genre Mallet Isaac ou de gravures  pour volumes Hetzel .Eclats, échappées,rondes, voix perdues, tout  danse souvent à la lisière d’ un bois. Phrases vives, mordantes. Il faut y  ajouter un érotisme champêtre.il surgit  soudain sauvage, capiteux, plantureux, comme si des Glaneuses de Millet, opulentes,  se dépoitraillaient pour empoigner  un puceau, et lui faire voir le  plein ciel dans leur retombées de cheveux.

 Ce n’est pas pour rien s’il a écrit « Lourdes, lentes… » sous le pseudonyme de « Stève Masson », en 1969. L’érotisme de ce texte, gorgé  comme une baie bien mûre,  avec des servantes aux cuisses nues , aux gestes d’initiatrice  pour mâles fous de désir. Le texte choqua, dit-on, Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur. André Hardellet fut condamné en 1973 pour « outrages aux bonnes mœurs » par la 17e chambre correctionnelle de Paris, et, selon ses proches, en fut très affecté. Il mourut l’année suivante.

Revenons au texte « les chasseurs I et II ». Notre  promeneur si solitaire   s’abandonne  le long de voies ferrées désaffectées, baguenaude autour de vallonnements herbeux d’où jaillissent des nuées de criquets, il contemple longtemps un lavoir, une mare couverte de lentilles d’eau. C’est souvent une  chose interdite, cachée,  entrevue par une fissure dans un mur de ferme, entre les planches d’une porte de grange. Guetteur de lucarnes, arpenteur de  greniers, il peut aussi se glisser par une fenêtre entrouverte pour  surprendre  comment un futur évêque se compose un sourire ambigu.. Il n’en dit jamais trop. Il truffe ses proses d’allusions à  des parfums éventés et moroses  de Nerval, des archers et manoirs  et gravures d’Aloysus Bertrand,  des musiciens à culottes courtes venus d’un bastringue montmartrois. Un escadron de servantes étendant du linge  sort du film de Cocteau « La belle et le bête ».Ce noir visiteur de plein été voit des lingères  au torse puissant venues de Courbet ou   évoque  un peloton de soldats, dans une  « carrière crayeuse  assommée de soleil »  qui rappelle l’exécution de l’empereur Maximilien de Manet.

J’aime son attachement à l’univers enfantin. Il rêve devant une boite à biscuits oubliée  sur une étagère dansu ne ferme, une vieille valise, un sommier pisseux. En parcourant un dépotoir à Ivry, dans ce quotidien en vrac,( seau hygiénique,  bidets, coquilles d’huitres, frocs, fracs et des fusillés et mata-hari) il trouve une force magique…

»N’écartez pas les branches des deux mains, nageurs dans la verdure ; restez toujours  un peu  en deçà « écrit-il «  C’est  vraiment sa marque ,le « en deçà »

Son œuvre, qui reçut à ses débuts les encouragements  de Pierre Mac Orlan,  obtint  le prix des Deux-Magots en 1973. En 1975, la collection Poètes d’aujourd’hui accueillit le poète : essai et choix de textes sous la plume d’Hubert Juin.

 « Arrête-toi devant la haie, fais l’inventaire.
Une toile d’araignée (absente), avec un fragment de mouche, à droite. Plusieurs crottes de lapin. Deux trous de mulot. Un colimaçon qui laisse un peu de luisant sur les feuilles – cornes, bicornes, gendarmes, les demoiselles sont en larmes. Des fourmis. Une vieille cartouche de chasse au tube de carton décoloré – qui l’a jetée là ? De l’herbe, de la mousse, des feuilles tombées. La batterie de sarrasin commence chez les Pesnel, un cerisier lâche d’un seul coup tous ses loriots – mais ne détourne pas ton regard : voici le moine en boule, pèlerin des menus sentiers, le hérisson. Fais-toi souche ou tas de pierres, sinon… »

                                                          ***

Ce que Julien Gracq  remarque : »..il est (ce matériel d’André  Hardellet) celui d’un Parisien de souche, en vagabondage sur les lisières imprécises, à demi oniriques, de sa ville, banlieue et couronne rurale adjacente :là fleurissent à l’envie les terrains vagues, voies  de chemin de fer rendues à herbe, anciens hippodromes, carrières à plâtre, buttes de tir désaffectées, Grange-aux-Belles, cabarets au lièvre, guinguettes vertes des bords de Mare. »

41 commentaires sur “Hardellet,d’une banlieue l ‘autre

    1. Oui, Jazzi, ai beaucoup pensé à toi en lisant Hardellet! Et comme Hardellet , j’ai aimé la la vallée de Chevreuse vers Bures-sur-Yvette avec l’ étroite rivière qui tinte sur des cailloutis,glissant rapide,sous des passerelles de fer menant à des pavillons à glycine.. pente gazonnée.., maisonnettes meulière à marquises vitrées , appentis.pelouses bordées de saules , avec danses de moucherons l’été dans le soleil déclinant.. oui vers Gif sur Yvette, , Il y a même une vaste prairie du côté de la Hacquinière si je me souviens bien avec hérons ,puis sous-bois,barrières avec chiens qui viennent flairer l’intrus.. un hypermarché et son parking à charriot . parfois dans la torpeur de l’après midi fracas d’une rame du RER , plus haut, avec montées raides vers la voie ferrée. Je me souviens aussi de ce curieux manoir pour séminaires de la CGT.En face,au proche carrefour, un bistro à petits rideaux et percolateur ancien, sorti du film « Hôtel du Nord »devant son verre à pied de Martini on attend Arletty et sa gouaille.

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  1. [Grand Hôtel] Le hall de réception est, bien entendu, aussi désert […] En désespoir de cause, vous revenez vous asseoir dans le hall. […] On attend bien quelqu’un, mais pas vous : celui pour qui tout a été conservé intact, inaltérable au sein du Temps perdu. Celui qui, seul, aurait pouvoir de redonner vie et signification à ce mausolée (88)

    D’ici un instant, les êtres et les choses vont se refermer sur leur mutisme, leur rigueur inflexible. […] Elles sont là […] dans leur univers plus lointain et inaccessible que la galaxie.
    Comme sur un ordre obscur, les nuages reviennent voiler le soleil, rétrécissant à chaque seconde la bande orangée qu’il dessine sur la terre, écartant la sorte d’absolution qui tombait sur elle.
    À regret, la distraite rattrape ses compagnes […] Lorsqu’il relève les yeux, il constate — mais ne devait-il pas le pressentir ? — qu’enfants et surveillantes se sont évanouies dans le bois. […] Il sait bien que, tôt ou tard, ces créatures lui auraient échappé, et vouloir les introduire dans une réalité tangible ne pouvait aboutir qu’à un échec.

    Mouches mortes contre les carreaux pour avoir voulu traverser le rien infranchissable du verre et redevenir libres !
    Pour des yeux mieux ouverts, nos insolubles problèmes dépassent-ils une transparence à peine plus subtile que celle des vitres ?
    Petits cadavres secs, vous m’emplissez d’une mélancolie que le juliénas ne suffit pas toujours à dissiper.

    Grenouilles. Une gerbe verte, élastique, fuse des joncs et retombe en criblant la mare de chocs mous. Une attardée, encore — puis le silence. Sur la croûte des lentilles d’eau, les trous des plongeons se cicatrisent vite.

    [Les échassiers] On les dirait sculptés dans leur méditation (84)
    Quand ils se sont, une fois de plus, éloignés, je gagne l’emplacement qu’ils occupaient et j’examine leurs traces : des hiéroglyphes de pattes sur du sable.
    Je sais : l’essentiel ils l’ont emporté avec eux, mais pas entièrement.

    Les filles sortirent des vitrines, les matelots des bars, les passants de leur brume personnelle

    [Bouchabouchistes] Puis on avait redécouvert la vieille technique qui ressuscitait les morts ; et c’était vrai que, lorsque vous le faisiez avec une qui vous plaisait, tout ressemblait à un autre monde.
    Oui, en général, il durait longtemps le sauvetage, on n’en finissait plus de se réanimer l’un l’autre. Une longue brasse ensemble nous ouvrait la mer chaude.

    [Adieux] Mon tendre soc/ T’a mise à sac […] Tes gestes d’aube

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  2. Pardon pour certaines coupes, j’aurais dû commencer par rechercher le livre au lieu de balancer mes notes. (Mais cela risque de prendre un certain temps).
    En attendant ;

    Lourdes comme des ventres d’abeilles, comme le vent paresseux, comme le souvenir, comme la couleur de l’orage […] comme une promesse qui sera tenue.
    L’été est entré, a tout envahi dans la maison. Il s’est installé avec le bourdonnement d’une guêpe — où est-elle ? — un assaut d’odeurs, le bruit des gouttes d’eau chez le voisin qui arrose sa pelouse ; il règne.
    Plus tard, lorsque je verrai des Maillol, je comprendrai ; d’autres que moi ont dû sentir la même densité de bonheur chez ces filles de pleine terre et de pleine eau.
    Inimaginable, inconcevable et plus réel que tout le reste de la terre. Je ne suis plus au monde — ou plutôt j’y suis pour la première fois de ma vie. Ma part d’Eden
    La nuit est bien autre chose que de l’obscur sur des toits et des pavés. Les pierres deviennent plus tendres, des menottes s’ouvrent, des serrures se laissent crocheter, à bout de résistance.
    (choix adapté à une heure de grande écoute et sans feu le « carré blanc »)

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  3. Grand-Hôtel commence (bien sûr) dans le train (« Par la fenêtre du compartiment, vous apercevez »…), & tt aussi évidemment, la route « vous conduit bientôt à proximité de la mer, une mer que votre trajet en chemin de fer avait jusqu’alors dissimulée ».
    « Le hall de réception, est bien entendu, aussi désert que le reste du pays, mais toutes les clefs des chambres sont accrochées à leur tableau et les bureaux ne présentent pas la moindre trace de poussière. Après un délai décent, vous appelez: en vain. Cette situation ne peut durer, vous partez en exploration à travers les couloirs, les salons, le bar, la salle à manger où des cartons annoncent le menu du jour sur des nappes immaculées: filets de sole normande, bœuf mode en gelée, etc. Partout se remarque le même entretien sans défaut — à croire qu’un personnel fantomatique vient accomplir chaque jour son ponctuel et dérisoire service. […]
    Celui qui, seul, aurait pouvoir de redonner vie et signification à ce mausolée: le frileux et fragile « Narrateur » en quête de sa propre réalité, l’athlète de la chambre en liège.
    Lorsqu’il pénètrera dans le hall, le mécanisme à l’arrêt se remettra en marche de lui-même. Les clients, le directeur, les domestiques et la « petite bande » surgiront de cet univers annexe où ils poursuivaient leur existence sans se douter de rien. Une phrase, laissée jadis en suspens, se renouera naturellement aux paroles qui en forment la suite. Les cristaux de la salle à manger se rallumeront, le soir, sur le sable du champagne. Peut-être vous acceptera-t-on, parmi les hôtes de passage…
    En attendant, il faudra vous débrouiller comme vous le pourrez: à la gare sans nom, sur les voies envahies par les herbes folles ne passe plus aucun train où vous trouveriez place. »

    (Et c’est ainsi que Marcel est le prince charmant de son œuvre, du Temps moins perdu qu’au bois dormant, dans un monde parallèle)

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  4. (Et c’est ainsi également que l’on reste prisonnier consentant du livre…)

    Spécial confinement (au prix d’un léger détournement) :

    Les carrières
    « Nous travaillons dans d’immenses carrières dégageant une poussière blanche […]
    [Travail apparemment inutile, immotivé]
    Il fait beau. Il fait toujours beau. Nous sommes bien traités, on nous laisse des loisirs. […] Le paysage esg admirable. J’entends: pour ceux qui apprécient la rigueur et l’aplomb. Deux ou trois oliviers réduits à leurs troncs nus, un chemin en pente, aveuglant par tous ses silex, quelques vignes maigres. Des tuiles inapprochables. La mer immuablement déserte, des falaises qui tombent comme midi, un squelette de barque sur le sable.
    […] Je vais m’asseoir à l’écart. Je contemple un amas de cailloux, une crête aride. Avec l’habitude, on finit par savoir se poser sur le point que l’on observe. Une touffe de myrtes vous emplit d’une joie inépuisable.
    Il m’arrive de pousser jusqu’au port. Quel port ? Je n’en sais rien; on, ou bien le Temps, a effacé les noms que portaient les plaques des quais et des rues, des noms futiles. Aucun lieu du monde n’est autant consacré à l’absence. La chaleur paralyse la mer. Des bateaux pourrissent, à l’ancre, d’autres semblent presque neufs, repeints d’hier.
    Un jour, allongé sur le môle brûlant, j’ai entendu un coup de cloche. Un seul. Attardé inexplicablement, perdu dans un dédale aérien depuis l’époque où le port vivait encore. […]
    Les précautions que l’on prend pour nous isoler du monde ne nous affectent même pas. […]
    Vous pensez à l’enfer, mais non. Lorsque je me souviens d’avant, cette paix me comble au-delà de tout espoir. Mon seul souci, en traçant ces mots, est de savoir s’ils vous parviendront jamais à travers ces champs du silence et de de l’immobilité où les plus indociles apprennent à faire le point. »

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    1. c’est la moindre des choses : j’ai découvert les textes de Hardellet grâce à Près, loin…, c’est-à-dire grâce à Paul Edel.

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  5. Gracq a aussi dit du bien de Margerit, dont le Chateau des Bois-Noirs supporte très bien la relecture. Peut-être qu’il faudra aussi se pencher sur cette oeuvre, encore diffusée au moins partiellement par Phoebus.
    De quel type de fantastique s’agit-il dans Hardellet, puisque le mot a été employé?
    Bien à vous.
    MC
    PS
    Article sur Le Clézio dans le Libé d’hier.

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  6. Court, définir le fantastique est délicat car il y en a de toutes sortes. .Question piège?. Hardellet introduit une fissure dans ce qu’il observe, et soudain il « déréalise le réel », c’est une apparition qui perturbe tout le contexte bien solide, bien réel, bien logique.. ,c’est parfois chez lui comportement devient inexplicable, (comme cet enfant délivré de pesanteur et qui vieillit de manière incompréhensible et qui constate que sa vue devient » aussi perçante ,quelle que fût la distance ») le cadre réaliste qui a été mis en place en cinq lignes –souvent promenade banale et soudain, un élément perturbe la scène, provoque le vertige, le malaise, une élision bizarre, il y a une métamorphose qui trouble, un détail qui « accroche » et perturbe le lecteur.. le texte vibre alors de quelque chose d’inexplicable, et qui le restera. Tout le charme dans certains de textes de Hardellet est de rester ambigu, sans solution logique et ça laisse le lecteur dans un trouble, une émotion ambigue et cet ambigu est le charme même.. le texte « la boîte »cette boîte en métal rouge qui a contenu des biscuits jadis, affole la durée, casse les montres , abolit les cloisons habituelles entre la matière et l’esprit ,présent et passé.distorsions qui rendent ce qui est raconté instable et sans solution.
    j’aime ce discret moment de bascule, quelque chose qui s’insinue et devient exquis malaise. Exemple:dans le texte « consigne », un élève franchit la porte de son bahut familier pour être « consigné quatre heures » mais il n’y a personne ; il entreprend l’exploration du collège désert,suit des couloirs, des cours,découvre des préaux qu’il ne soupçonnait pas.. il franchit des bâtiments entiers qui couvrent la superficie d’une ville. .je ne raconte pas la fin..
    L’auteur brise donc la cohérence rassurante d’un point de départ si simple :un élève entre dans son vieux collège vide ..Il y a aussi, dans Hardellet ,tres vite,en deux lignes une menace qui rôde ,et là on peut incliner vers un début de cauchemar. c’est à peine effleuré..rapide, l’art du « en deçà » est singulier chez Hardellet .Son merveilleux s’accroche à des contes ou même une chanson populaire ancienne (..Va chez la voisine
    Je crois qu’elle y est.. ) Avec apparition plus conventionnelle de fées, de saltimbanques, des féeries dans des clairières nervaliennes… il y dérèglement des horloges : midi et minuit se confondent. Une autre époque surgit, fait trou, et disparait.
    L’équivoque est là, parfois frôle l’hallucination. Parfois, le merveilleux De tous les textes de « chasseurs », je goûte particulièrement « la nuit des ramoneurs », avec le don d’ubiquité!
    Enfin le fantastique du désir sexuel qui surgit .les bouffées de désir comme un tremblement, font littéralement osciller le récit .Foudroyant dans « lourdes, lentes » .enfin chez lui j’aime sa fine et délicate mélancolie car présent passe comme un bulldozer et détruit le tendre passé .Cette mélancolie vers d’autres temps tient en trois lignes :
    »L’odeur d’un vieux jeu (de cartes à jouer) retrouvé dans un tiroir, avec un jacquet et des jetons en os. Autrefois, après le souper, ces rois, ces reines et ces valets écoutaient évoquer des amours, des chasses et des fêtes qu’il faut réinventer. » Il y a un autre grand écrivain de cette génération qui évolue avec aisance dans le fantastique, c’est Pieyre de Mandiargues. Je recommande « Musée noir » mes amis confinés.Le fantastique est une porte de sortie..

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    1. appréciez-vous Mandiargues, Paul Edel ? je découvrais « La Marge » après une visite à Barcelone (l’intrigue s’y passe) et pensais qu’il parvenait à érotiser cette ville qui ne m’a jamais paru sensuelle avec son quadrillage de caserne.

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  7. « La Marge », c’est une lutte contre la fatalité , c’est le choix que l’on retarde, le fatum qui tombe, et c’est un très beau livre.je crois que tout peut être sauvé, fors les poèmes, Monsieur Mouton, oeuvre de jeunesse ou l’écrivain ne s’est pas trouvé, et les textes artistiques sur la peinture de sa femme, ou ceux, touristiques, écrits un peu avant l’avènement du tourisme de masse. Mais on comprend l’effet que peut lui faire Bomarzo.
    Je vous remercie, Paul Edel, de votre réponse très détaillée. Je lirai ces chasseurs. Dans ces fantastiqueurs méconnus, et en lien avec La Marge, je signale à Phil que la nouvelle de Béalu, « La Mort à Benidorm » vaut d’être lue.
    Bien à vous.
    MC

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  8. PS
    On signale à Jean Langoncet, si c’est ce qu’il veut dire, qu’on a acheté ce Journal avec ses courses, au meme endroit, très normalement.

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    1. Les courses et le journal qui va avec, belle émulation virtuelle entre Libé et JDD, mais, je dois le redire pour les abonnés absents et les morts récalcitrants, le mot d’ordre est clair : restez chez vous

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  9. Merci M. Court pour votre remarque sur la littérature avant le tourisme de masse. (et Benidorm, ce cauchemar de béton)
    bien possible que le virus maîtrisé, le concept de transports tourisme lowcost soit liquidé. La littérature en profitera dans la mesure des cerveaux disponibles après le passage de netflix.

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  10. Hors sujet
    J’ai trouvé le héros du confinement.
    Il est dans Stendhal dans « la chartreuse de parme »
    Fabrice del Dongo découvre un bonheur extatique définitif dans le cachot de la prison-forteresse de Parme en regardant une jeune fille nourrir ses tourterelles trois étages plus bas..
    Si heureux qu’ il refuse d en sortir!! et c’est Clélia ,fille du directeur de la forteresse -qu’il aime et dévore des yeux chaque jour à 1OO mètres de distance- qui le supplie de sortir,car elle sait que le geôlier va verser du poison (pas du poisson) dans ses plats..résultat: Stendhal a créé un héros unique, paradoxal, avec Fabrice del Dongo le héros qui chérit son confinement!! car il lui permet de voir et de communiquer par signes avec sa Clélia.Il est tenace dans son paradoxe et veut prolonger ce confinement contre l’avis des deux femmes qui sont folles de lui .La Sanseverina le supplie de se servir des cordes qu’elle lui a fait parvenir pour s’enfuir. c’est presque à contre cœur, qu’il descend le long des murailles en s écorchant les mains à des buissons.

    .

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  11. Je pensais à toi, Paul, en répondant à un commentateur de la RDL qui reprochait à Angelo Pardi de traverser la Provence sans peur. Héros stendhalien disais-je !
    En effet. Le cas de Fabrice Del Dongo (et rien sur Julien Sorel ?), qui n’est pas sans évoquer celui de Xavier de Maistre du « Voyage autour de ma chambre », mérite développement…

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    1. Je pensais que Paul Edel allait répondre.
      Donc, en attendant mieux (car n’importe qui pourrait écrire ce qui suit, il suffit de rouvrir le livre) :

      Julien Sorel ne se trouve pas suffisamment confiné ; en l’absence de Madame de Rênal, les visites non sollicitées lui pèsent, elles provoquent sa colère (elles le dépriment et sapent son courage). Le prêtre, Mathilde, son père et même son ami Fouqué, il regrette que son cachot humide devienne un vrai moulin. Sa principale préoccupation : comment s’en débarrasser (il finit par y parvenir — en jouant sur les passions dominantes de chacun d’eux, l’avarice paternelle par ex.)
      « Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c’est de ne pouvoir fermer sa porte. » ; « Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer ?), etc. (Ch. XLIV)

      « Rien ne lui plaisait ni dans la vie réelle, ni dans l’imagination. Le défaut d’exercice commençait à altérer sa santé, et à lui donner le caractère exalté et faible d’un jeune étudiant allemand. »
      Cependant ce n’est pas l’isolement en tant que tel qui lui pèse*, puisqu’il y trouve l’occasion de se déprendre de tout ce qui l’avait agité auparavant, « l’amour de tête » & l’ambition, qui ont partie liée, et qu’il considère rétrospectivement comme des illusions :
      « À mesure que j’aurais été moins dupe des apparences, se disait-il, j’aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d’honnêtes gens tels que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. […] Non, les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. »

      Se surprenant à manier de « grands problèmes », il s’encourage à revenir à l’essentiel : « J’oublie de vivre et d’aimer », précisément ce qui faisait son bonheur dans l’isolement à deux, avec la femme aimée : pardon mutuel, reconnaissance, aveux complets (c-à-d s’exposer totalement, & renoncer à un avantage stratégique, à la possibilité de manipuler l’autre, d’exercer un pouvoir), absence de toute hypocrisie (« Je te parle comme je me parle à moi-même. Dieu me préserve d’exagérer. »)

      * : « Ce n’est ni la mort, ni le cachot, ni l’air humide, c’est l’absence de madame de Rênal qui m’accable. Si à Verrières pour la voir, j’étais obligé de vivre des semaines entières, caché dans les caves de sa maison, est-ce que je me plaindrais ? »
      Nouvel écho autobiographique : « En juillet 1824, Beyle est resté trois jours de suite caché dans une cave de l’habitation à la campagne de madame [Clémentine Curial]. » (R. Colomb, cité ds l’édition d’A.-M. Meininger)
      Les beylistes développeront.

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  12. Jazzi, Hamlet on le voit clairement n’a même pas eu le temps de lire mes 3 articles!..laisse tomber !!!
    Th .Mann n’appréciait pas l’œuvre de Musil , il le confiait souvent bien en privé…Lire sa correspondance. Il avoue qu’il n’aime pas ses nouvelles.
    à propos de l’ ‘évolution politique et idéologique de Mann dont parle Hamlet, c’est une grosse évidence rappelée dans tous les articles des dictionnaires ; on la découvre avec beaucoup de nuance et d’évolution lente dans la lecture de « la montagne magique » si on suit les discussions entre Naphta et Settembrini..et les réactions de Hans Castorp.

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  13. Voilà un article, simple, et bien fichu. à propos de « La Montagne magique et L’Homme sans qualités, » par l’universitaire Christian Broussas

    La façon de développer le récit chez un auteur classique comme Thomas Mann n’a pas grand-chose de commun avec la façon de faire d’un Robert Musil.
    Dans La Montagne magique, Mann s’étend sur les descriptions et les dialogues, on sait tout du héros Hans Castorp, sa biographie s’enracine dans son époque et ses pratiques. L’arrière-plan est construit sur le combat idéologique des deux phtisiques Settembrini le démocrate et l’inquiétant Naphta, qui devient vite irrationnel à force d’humour. Ils rejoignent le tragique quand ils se battent en duel et que l’un d’eux se suicide, symbole également de la force agressive irrépressible qui balayera bientôt l’Europe entre 1914 et 1918.
    Mann dit lui-même qu’il a écrit un « roman musical » conçu comme une symphonie. Sa composition est basée sur des thèmes comme le temps ou le corps, jouant en contrepoint à travers un arrière-plan descriptif sur les lieux, les personnages… un peu comme la structure d’une sonate dont les thèmes sont valorisés par une musique qui n’appartient pas aux thèmes. Ils sont façonnés et replacés dans leurs contextes socio-économique et scientifique qui sont autant d’analyses de données historiques propres à l’époque étudiée. Son cadre apparaît alors plutôt comme une rétroprojection sur cette époque comme dans La Montagne magique et la nostalgie de la Belle époque que la guerre va emporter à jamais.

    Face au roman descriptif de Thomas Mann, Robert Musil dans L’Homme sans qualités rejette sciemment « l’illusion du réel ». L’environnement viennois du roman est à peine esquissé, l’empire austro-hongrois se nomme par dérision la Kakanie et l’auteur procède à une analyse, non à une description. Musil analyse ainsi des « situations humaines » irréductibles à tout système, abandonnant le « réalisme psychologique » antérieur. Son seul thème est le « questionnement existentiel, » l’arrière-plan devenant sans objet. Son récit semble quelque peu anodin, histoire simple d’un jeune intellectuel qui a quelques amis, quelques maîtresses, travaille dans une association pédante et grotesque censée préparer tout à la fois l’anniversaire de l’empereur de Kakanie et une fête de la paix pour 1918. Musil s’intéresse surtout à l’après-guerre, un monde nouveau élevé sur les décombres de l’ancien, où l’homme est dominé par la technique, la vitesse devenue valeur essentielle, le règne traumatisant de la bureaucratie, comme chez Kafka, des idéologies déboussolées qui sont bien loin désormais des querelles de Settembrini et Naphta.

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  14. la comparaison de Mann et Musil est inévitable mais le texte de ce Ch. Broussas remet les pendules à l’heure, le science de l’ingénieur contre celle du littéraire.
    De plus Musil reste austro-hongrois alors que Mann n’étendra sa germanité ancrée au Nord qu’en Bavière où sa belle famille d’origine juive lui donnera de surcroit des inspirations romanesques éloignées de la ruralité qui dominait ce Land à cette époque.
    Peut-être faut-il voir dans la fin des deux livres un échec des deux courants de la germanité, allemande et autrichienne, sachant que Musil avait déjà prononcé son verdict dans Törless,

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  15. En tous cas, le Mann écrivant après le bombardement de la Cathédrale de Reims en 1914 n’a rien de particulièrement attrayant. Ni le Rolland d’Au Dessus de la Mêlée, d’ailleurs.

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  16. ce matin
    Vu un ballon que roule tout seul ,poussé par le vent, sur la plage déserte des Sablons à Saint-Malo.et aussi beaucoup de petites dames âgées qui passaient leur temps à multiplier teintures et des bouclettes, prennent une apparence qui me plait mieux.

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  17. Ce matin Je passe devant un alignement de villas de style anglo-normand vers les Sablons , la plupart reste volets clos, avec leur atmosphère mystérieuse.1) ça contredit la soi disant invasion « inquiétante » des « parisiens » sur la Bretagne que répercutent les journaux comme Ouest France ou le télégramme., En tout cas,pas ici dans ce coin de Saint -Malo.il y a quelques villas avec,devant la porte du garage, la camionnette d’un électricien ou un couvreur en train de transporter ses paquets d’ardoises.Ardoise: mot magique qui sent la craie crissante..
    2) Je me dis en longeant ces villas que depuis plusieurs générations des familles ont été heureuses, en regardant une annexe posée sur la pelouse ou une paire de rames posée contre une porte de garage.

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  18. Connaissez-vous le film « Le dernier rivage » de Kramer, 1959 ? la population d’une ville côtière d’Australie attend l’arrivée du nuage radioactif qui va tous les anéantir après le déclenchement de la troisième guerre mondiale. Un des personnages évoque ses souvenirs qui ressemblent aux vôtres, dear Paul Edel.

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      1. Bien volontiers dear Paul Edel. (mais ne suis pas encore « kramer »).
        Depuis le confinement préviral de la république d’Annelise-du-cinéma, nous foulons vos plates-bandes. C.P., confiné à nouillorque ?, avait également apprécié ce film de guerre froide. Pléiade d’acteurs connus: Gregory Peck, Fred Astaire (unique film où il ne danse pas et joue un personnage assez odieux) et…Ava Gardner. Film noir aux ciels bleus.

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  19. Je connais ce dernier Rivage, mais il est rarement visible. Est-il exact qu’Eisenhower en fit une projection qui impressionna Monsieur K?. A coupler avec « Un Ange à La Maison Blanche », hénaurme propagande filmique pro Rooseveltienne ou un hôte céleste prend temporairement la place du locataire du bureau ovale pour le plus grand bien du monde, quoique les méthodes employées ont un petit coté Trumpesque: saborder sous prétexte de revue navale les flottes alliées pour être sur qu’elles ne se tireront plus dessus, par exemple…

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  20. 25 mars
    Ce matin, devant la plage déserte et son immense banc de sable . La vase et les algues à découvert au fond du bassin des Sablons, quelques rochers blanchis d’écume vers le promontoire de la cité d’Alet, le murmure de l’eau sur les graviers vers l’Anse des Corbières.
    Vers Dinard longues vagues lentes qui se forment et se dissolvent en fine nappe d’eau claire sous les pins . ici on respire large dans l‘estuaire. L’eau, et ses marées lave, essore, bave, renouvelle. L ‘eau évasion! ses lointains magnifiques.Avec la mer tout recommence.
    Temps en boucle. Et me revient cette expression qui doit être dans je ne sais plus quel roman de François Nourissier :« beau comme un été de guerre ».

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  21. Et nul contrôle de policiers ou de gendarmes à l’occasion de tes promenades matinales, Paul ?
    Veinard !
    ça doit faire quatre jours que je ne suis pas sorti…

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    1. Non,Jazzi ici, une voiture de police en ronde dans l aprés midi ..et aucun contrôle.. donc la liberté!! mais il y et bcp de discipline dans ce quartier..et de solidarité…

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  22. M. Court, merci, ne savais pas que « Le dernier rivage » fût peut-être projeté en séance particulière « diplomatique »…Bien possible à cette date de 1959.
    Le film, faible budget et surtout sans aucun « effet spécial » pour une histoire nucléarisée, marque en effet la pellicule. Astaire en particulier, cynique élitiste, égoïste, semble vouloir y jouer le revers de sa vie de star. A chaque vision de ses chorégraphies éblouissantes, me reviens en mémoire ce rôle sombre et sans pitié.
    n’en dirai pas plus à celles et ceux qui n’ont pas vu ce film, il s’agit de donner faim, creuser l’estomac comme doit le faire le vrai apéritif, que…Mandiargues définit très bien en quelques phrases au début de « La Marge » à Barcelone.

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  23. Entre 1959 et 1963, Phil
    Il en est fait état, soit propagande soit réalité, comme d’un film montrant aux dirigeants russes tels Mr K, devenus dit-on miraculeusement compréhensifs, ce que serait un monde atomiquement bombardé.
    Dans les memes années, jamais à ma connaissance distribué en France, la BBC, perfide Albion, commettra un Si la Bombe tombait sur Paris, ou quelque chose de cette sorte.
    Le film catastrophe ne date pas d’hier. L’intoxication par fausses nouvelles, non plus.

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