Les princes du bitume

Carte Postale de Saint-Malo

22/04/20

Les princes du bitume

 Ce matin, mer calme  bleu pâle ,  une ligne  de brume  au large. Vers les pontons des  Sablons, des   rangs de voiliers et leurs chromes qui brillent par instant.. Une eau transparente  laisse  onduler  des algues  d’un vert cru sur fonds de gravier. Une vaguelette   fait parfois vaciller  deux trois embarcations plus légères.

 Vers la longue ligne  cimentée du môle, un chalutier  aux couleurs d’un rouge  laqué pimpant, comme un jouet en bois, se dirige vers la cale où l’attend un camion frigorifique.  Dans les rues à demi vides de Saint –Servan, les SDF demeurent, les princes du trottoir au fil des journées de confinement.  Ils  débarquent de bonne humeur, tôt le matin, en face de la superette Carrefour, ils font le spectacle.

L’un est en treillis, avec  rangers, toujours  accroupi, avec ses deux chiens-loups ; il joue avec eux en leur serrant le museau et leur parlant avec   douceur. Un autre danse,  souvent  les yeux fermés, tenant une boite de bière à bout de bras, sorte de samba ralentie et  vacillante .Il a  une veste cintrée soyeuse  décolorée avec  quelque chose de mordoré aux épaules. Sa culotte bouffante, genre zouave, se termine par des tennis sans lacets. Il porte  une longue barbe rousse   porte un chapeau tyrolien crasseux surmonté d’une fière plume de paon. Le soir  il devient criard et propose de la bière d’une main tremblante à des mémés effarouchées devant l‘éjaculation  arroseuse de la mousse sur le bitume. Un troisième, petit, râblé, épaules puissantes, jambes tordues, avance toujours en chaloupant   comme s’il avançait sur le pont  d’ un   cargo  par gros temps.  Ses yeux très écartés, bleus, regard  fixe,  lui donnent   quelque de  scrutateur vaguement inquiétant. Quand il se met à parler, dans un chuintement, soudain,  éclate   un immense sourire   et apparait  un jardin de  dents  mal plantées. Une couronne  épaisse  de cheveux épais, touffus, cerne  un crâne brillant  ciré qui parait faux.  Il s’incline courtoisement et fait même une génuflexion pleine d’humilité  devant les enfants, ou tente de petites espiègleries, puis  il suit  les filles, surtout  décolletées. Quand on   lui parle, il vous teste. Il récite  à toute vitesse « La Confiance, La Clarisse, Le Renard, le Revenant .vous savez ce que c’est ?

-Euh.. Non..

-Ce sont les naaviiirrres du Grrand Surrrrcouf !.. «

  Quand la camionnette de la police municipale fait sa ronde, elle ralentit devant ces trois-là, une vitre se  baisse , un  policier salue  nos  princes de l’asphalte, dit trois mots  puis repart.  Dans la rue  pas mal de voitures  couvertes de poussière  portent aussi  d’innombrables mouchetures,  coulures  blanches sur les vitres, le capot, et les pare-brise  comme si des plâtriers batailleurs  s’ étaient aspergés avec des balayettes . En fait, ce sont des fientes de goélands. Je retourne  vers  les camélias, mimosas, pins maritimes, villas anglo-normandes sur le front de mer. Presque toutes ont les volets fermés. Une malouinière, tout granit massive, présente une fenêtre sale   entrouverte . Des voilages   sales frissonnent sous la brise. Si on se penche contre les carreaux déformants,  et qu’on  met sa main en visière, on aperçoit  un mobilier Directoire empoussiéré et confit  dans un clair-obscur  de musée à l’abandon. Sur un guéridon, s’étale  un bataillon en marche  petite peuplade de soldats de  plomb   en carré, qui semble marcher courbé sous la mitraille, accompagné  d’une cavalerie  de hussards  avec des écailles de peinture  qui brillent sur certaines montures.  Le papier peint  d’un gris de cendre  est  orné de  guirlandes  de glycines  décolorées.    Trois gravures dans des cadres or éteint entourent la cheminée. Sur l’une d’elles  je distingue Napoléon à cheval .Il parcourt  un chemin de neige et de boue parmi des roues brisées, des prolonges, des fourgons,  un ou deux soldats expirant, tête nue,  parmi  des affûts de canon renversés. L’empereur est serré dans un manteau bordé de fourrure, comme une cocotte 1900. Sur une table de jeu, un carafon avec de l’eau-de-vie trouble.

10 commentaires sur “Les princes du bitume

  1. Quelle poésie ! C’est beau comme un poème en prose de Baudelaire. Il y a un non-dit dans ce poème, c’est la figure de celui qui parle, le flâneur. Il donne l’impression, avec son regard pénétrant par les fenêtres de pénétrer aussi les âmes et de chercher ce qui les unit. Aucune réponse n’est donné à cet égard, un vide mais qui n’est pas du tout senti comme inquiétant. La désinvolture le dispute à la beauté de la mer, avec la légèreté d’une rêverie qui dit : « Rien ne presse », parce que la communauté s’établit aussi bien dans le nomadisme des communautés éphémères le temps d’une promenade.

    Un texte que j’adore ! Vraiment magnifique !

    L’allusion au chapeau tyrolien me fait songer par ailleurs que Baudelaire projetait d’écrire un poème en prose intitulé « L’élégie des chapeaux », dont il a laissé de nombreuses notes. On s’avise rarement que la poésie de l’objet/objeu à la Francis Ponge, c’est aussi Baudelaire qui l’a inventé.

    Le dernier poème en prose du Spleen de Paris, « Les bons chiens » est manifestement un éloge de la philosophie Cynique des clochards et des chiens à la Diogène contre le cynisme de son temps et en réponse au Victor Hugo des Contemplations, dans « Réponse à un acte d’accusation » où il est question de la République et plus largement, au fond, de la conception de la Communauté au sens de ce qui fait sens, le « sensus communis » (Baudelaire, à cet égard, me semble très proche de l’idée que défend Maurice Blanchot dans La communauté inavouable, c’est-à-dire la communauté sans cesse appelée à se redéfinir, et, ce faisant, grâce à la poésie, qui permet d’habiter poétiquement la terre, la poésie comme « exercice spirituel », renouvelant la philosophie antique dans cette « philosophie de vie » qui prend naissance vers le milieu du XIXè siècle, comme le signale Walter Benjamin, très proche de l’idée que défend Pierre Hadot à propos de Gœthe); V. Hugo écrit :

    J’ai dit aux mots : soyez République ! soyez
    La fourmilière immense et travaillez ! Croyez,
    Aimez, vivez ! — J’ai mis tout en branle, et morose,
    J’ai jeté le vers noble aux chiens de la prose. »
    (vv173-176, « Réponse à un acte d’accusation », Les Contemplations)

    Mais pour Baudelaire, à cause des massacres de Juin 1848, il est désormais impossible de se hausser à ce point par rapport à la matière. Et c’est non pas par un regard en surplomb (« le regard d’en-haut », comme l’explicite Pierre Hadot à propos de Gœthe dans tout un chapitre, et son « voyageur cosmique ») mais au cœur même de cette « fourmilière immense » des hommes qu’il nomme « Les Foules » que le poète, qui n’est plus un « voyageur cosmique » comme chez Gœthe, mais un poète-flâneur, se cherche en cherchant sa création, où l’usage institutionnel de la langue devient une dramaturgie de la parole en acte qui est un « exercice spirituel », existentiel, et qui cherche à instituer sans cesse la communauté politique.

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  2. Oui, superbe cette carte postale sous forme de procès verbal, Paul.
    A saint-Malo, la cour des Miracles est constituée de princes du bitume fiers de leur crasse et respectés par la maréchaussée : les clochards y sont dispensés d’autorisation de sortie !
    Mais que dire de l’insolence du narrateur faisant de Napoléon une cocotte 1900 ?

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  3. Le dernier poème du Spleen de Paris, « Les bons chiens », a été écrit en échange d’un gilet jaune… avec le peintre belge Joseph Stevens.

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  4. Lequel peignait je crois une Flandre ou ne manquaient ni beffrois, ni gothique renaissant. Je crois que c’est lui qui croise VH lors de son voyage en Hollande. Il faudrait relire de Paul de la Miltière alias Charles Hugo « Victor Hugo en Zélande » pour en avoir confirmation.
    (La Miltière était la propriété tourangelle du Général Hugo. )
    La conjonction Hugo St Malo remonte à 1836 et tient en peu de mots. C’est après tout une lettre à sa femme quand il voyage avec Juliette, et il n’a alors probablement pas encore l’idée de la publier un jour!
    « Sans les vieilles tours du port et sans la mer, St Malo offrirait peu d’intérêt. J’ai pris dans une anfractuosité du roc hier un animal hideusement beau que les gens du pays appellent crapaud de mer »
    Pourtant, effet boomerang trente ans après avec les scènes malouines des Travailleurs de la Mer, et, si le crapaud de mer n’est pas un poulpe, on peut se demander si cet animal « hideusement beau » ne va pas provoquer la naissance du crapaud terrien et christique de la Légende, après l’épisode des Tables tournantes.
    Bien à vous

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  5. Quand tu marches, d’un geste, lentement,
    du pied,
    tu éternises au hasard
    des chemins de l’enfance oubliés
    au détour d’un bois, et en avançant d’un pas, ton sourire
    au moment où tu te retournes,
    rend présente l’eau fraîche des mares
    au creux du sommeil,
    ou ce visage, croisé il y a si longtemps,
    dans la rue, à Paris, si beau, qui étincelle soudain
    de la paix des dieux
    comme s’il avait deux mille ans d’âge,
    qui s’enfuit pourtant déjà.
    Présence d’un seul instant sensible
    de ta main qui rajuste à ton pied ta sandale,
    avec le soleil qui danse au bout de tes doigts,
    en un clin-d’œil,
    et décline.

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  6. « ou ce visage, croisé il y a si longtemps,
    dans la rue, à Paris, si beau, qui étincelle soudain
    de la paix des dieux
    comme s’il avait deux mille ans d’âge »

    Ciel, Michel, tu as rencontré Jésus !?

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  7. Je dirai que les textes de Paul ne sont pas à lire, à mon sens, comme des textes naturalistes ou fidèles à la mimesis aristotélicienne, mais sont l’effet d’une poïétique. Ils sont bien plutôt des pensées en acte, des expériences de pensée, qui assignent la littérature au statut d’art du possible, ainsi que Baudelaire définit lui-même, à propos de V. Hugo, le poète qui « laisse errer sa pensée dans un dédale enivrant de conjectures » (OC II, p. 138). ou R. Musil qui, reprenant la philosophie de Ernst Mach, conçoit la littérature comme l’art du possible : « S’il y a un sens du réel, il doit y avoir aussi un sens du possible. » (L’Homme sans qualité, Seuil, p. 20)

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