Arno Schmidt halluciné

 « Miroirs noirs »  d’Arno Schmidt

 Roman post-apocalyptique

Publié en 1951, à 37 ans, par un  écrivain autodidacte, iconoclaste, anarchiste, qui deviendra célèbre en 1953 en Allemagne de l’Ouest  avec le scandale de « Scènes de la vie d’un faune », le roman    « Miroirs noirs » relève  de la  science-fiction post-apocalyptique.

 Schmidt(né en 1914 à Hambourg)  imagine que l’Allemagne, entre 1960 et 1962, a subi une catastrophe nucléaire. La Troisième Guerre mondiale, nucléaire, est terminée depuis des années (le roman fut rédigé en 1951, en pleine guerre de Corée) et elle a dévasté la presque totalité du monde habité.

Le lecteur  partage l‘errance d’un survivant. Seul.

Ce survivant-narrateur  sillonne donc  à vélo une  partie de l’Allemagne du Nord sans –dans un premier temps-  rencontrer âme qui vive.  La lande du Lunebourg chère à l’auteur constitue le décor principal. La structure du récit  en fragments et mosaïque d’instants,  déconcertera  ceux qui  attendent  une prose fluide classique. Cette  écriture  morcelée, en éclat aigus   rappelle  quelque chose   des fragmentations et déformations  de  la peinture expressionniste mais aussi reflète une Allemagne émiettée ,désossée, par les bombardements sur les grandes villes. Dans cette errance Schmidt concasse.Il  procède par   messages brefs, descriptions-minute,  objurgations,  apartés,  goguenardises,  familiarités soudaines et fugitives, néologismes, notes  elliptiques, parenthèses , renvois , langue populaire accolée à l’érudition, exclamations et ricanements soudés aux descriptions fusées , tout un art des mélanges explosifs et d’images dispersées comme des éclats sur la page.

Il  pratique l’élision, l’intrusion télégraphique de monologues intérieurs, éclairs poétiques, bref lyrisme lunaire,    cabochons macabres.  Tout ceci   forme fresque en    « débris », quelque chose de convulsif et ricanant  qui choqua (et choque encore)  beaucoup de lecteurs et rend le travail du traducteur  périlleux..    Au centre du livre ,donc  un  survivant râleur et goguenard, sorte de   Robinson Crusoé  de la République Fédérale allemande vitrifiée.

Pour un lecteur français, on remarque  un  mélange de colère, de gouaille, d’imprécation, de rigolade, de solitude anarchisante ,  et surtout une fascination évidente  de la mort,  attirance  pour un monde qui s’écroule (et le mérite bien !) et qui n’est pas sans renvoyer à   Céline ricanant .  

 Dans ce décor de désert brulé, le  naufragé   vociférateur   s’est construit une maisonnette pas loin d’un ancien camp de ravitaillement anglais. Une scierie  lui a fourni des planches.

«  Dehors :dans le temps ça devait être assez coquet ; là maintenant le jardin pendait en loques autour de la maison creuse. De beaux et vigoureux sapins cependant. Des murs gris d’où dodelinaient des herbes grises, des lupins aussi et du plantain(..)

Du bruit dans la chambre voisine : un renard ! l’intendant aux cheveux roux se faufile  sans gêne entre tous les meubles dehors, dans la nuit borgne. Dérouler les couvertures, chercher de l’eau dans le ruisseau, la bougie sur la table filait pendant que j’examinais la carte(Même le  poêle tirait encore bien(..)

Un jour,  il  prend un vélo muni d’une remorque  et  monte vers Hambourg.  Il roule  parmi des  débris du bombardement nucléaires et par  des routes défoncées  envahies d’herbe. On remarquera au passage que  ce cycliste est aussi particulièrement cultivé, car il  déclare : «il faudrait un récit où Ulysse et le Hollandais volant seraient un seul et même personnage. Le vent se leva et les grands sapins parlèrent d’une voix grave et mugissante. Que l’humanité ait dû recourir à 3 géométries pour se faire une représentation du monde est un sujet qui mérite encore  réflexion :l’euclidienne du temps d’Homère (l’oikoumenê en tant que surface plane) ; puis Cosmas, dont le terrarium représente en faut un morceau de pseudo sphère avec la <montagne du nord> pour pôle, et qui  prévalu pendant des siècles ;et enfin la surface du géoïde ;interessant.je n’avais plus vu d’être humain depuis cinq ans. Et n’en étais pas fâché . » Cette  dernière réflexion est  caractéristique de Schmidt lui-même : misanthrope grand teint, pacifiste virulent , parti en croisade contre Adenauer »et sa clique » .

 Cette randonnée post-apocalyptique est menée à coup de pédales sur le  vélo brinquebalant : « Frein-pédale : (qui couine quand je m’arrête ; je m’en vais te huiler demain). Par précaution je braquai le canon de ma carabine sur l’épave crasseuse : épaisse couche de poussière sur les vitres ; je dus taper dessus avec la crosse pour que la portière s’ouvre un peu. Vide à l’arrière ; une madame squelette au volant (donc comme toujours depuis ces cinq ans !) ; well : vous souhaite bien des félicités ! Mais il commençait déjà à faire sombre, et je ne faisais toujours pas confiance au crématorium : fougères-traquenards, railleries d’oiseaux : j’étais paré avec dix coups dans l’automatique : donc tricotez gambettes ! »  L’errance  réserve bien de surprises dans un paysage que la bombe à neutrons a rendu particulièrement expressionniste : (« la lune laconique le long de la route en miettes(herbe et chiendent ont défoncé la chape de goudron sur les bords, si bien qu’il ne reste qu’une piste de deux mètres au milieu :suffit largement pour moi ! »)

Plus loin :« Comme toujours :les coquilles vides des maisons. Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot. Mes doigts machinalement ne cessaient d’actionner ma lampe de poche à dynamo. Une chambre, un mort : qui puait plus fort que douze hommes réunis :le voici Siegfried au moins dans la mort(rare, soit dit en passant, que ça sente encore ; tout cela était trop ancien, trop loin).Au premier étage presque ne douzaine de squelettes,(on les reconnait aux os du bassin) ».

Notre cycliste remonte vers Hambourg, s’offre un petit tour de voile sur l‘Alster  puis pénètre  dans la bibliothèque universitaire sépulcrale et déserte. Là il dresse la   liste des livres qu’il doit faucher : »romans baroques ; un grand ouvrage sur les costumes ; le ETA Hoffmann d’Ellinger (j’avais déjà 300 volumes à la maison ; m‘en fallait encore 200 environ) ».

Dans le  musée des Beaux-arts il cherche aussi des atlas géographiques  (« puisque les frontières politiques se modifient tous les dix ans ! »)  et tombe en arrêt, admiratif pour le peintre, lithographe, caricaturiste, souvent d’inspiration fantastique, Andreas Paul Weber (« et hop dans le sac à dos ») et les singes de Franz Marc .  Weber  fut comme Schmidt pacifiste et anti-nazi. Il s’empare aussi de gravures de Piranèse et de Jacques Callot. Pas mauvais choix.

Au deux tiers du roman, un matin alors qu’il   se promène avec deux fusils  et cale ses jumelles sur une branche morte, il sent une présence. Une balle ricoche près de lui. Cette silhouette se révélera être une femme, Lisa, qui a traversé une partie de l’Europe depuis l’Ukraine en passant par Berlin. « Le vent soufflait dans la voilure de ses boucles, des épaules blanches baguenaudaient de l’avant sous une robe ; ses yeux parurent à droite, à gauche, tantôt concentrés et moqueurs, tantôt dilatés et horizons, et avec ça la chasseresse sifflait, that it would have done your heart good to behold. »

Avec un humour très propre à Schmidt expédie assez cavalièrement l’idylle entre Lisa et le narrateur. Chamailleries, taquineries  et caprices se multiplient. La sauvageonne qui fume des paquets de Camel se livre assez vite  à des nettoyages autoritaires  et devient une ménagère maniaque « aimable comme une matrone ».Elle impose son ordre, change de place les tasses sur la table du petit déjeuner.  A noter que, pour l’anniversaire de Lisa,  le narrateur lui confie  dix pages d’un cahier  où il noté des souvenirs d’enfance au ras des canapés et des plantes vertes du balcon, dans un immeuble assez triste d’avant-guerre, surplombant des lignes de chemin de fer. Schmidt nous offre alors  un morceau de  virtuosité  dans son style  compressé :collages  expressionniste ,couleurs saturées, perspectives brisées, quelque chose de barbouillé et de comiquement  emphatique singulier, pour retrouver les impression d’un enfant qui se traine au ras du tapis. avec, évidemment, des jeux d’optique qui nous rappellent que Schmidt se servait, dans ses promenades,  de jumelles, appareils photos, longue vues, etc.

Le roman fut  attaqué à sa sortie, par  la presse catholique en pleine renaissance sous l’ère Adenauer. Schmidt, à l’inverse d’un Heinrich Böll, son contemporain, se  moque des « faridondaines »  du  christianisme. Dans son texte »Scènes de la vie d’un faune », qui le rendit célèbre en 1953, Schmidt  claironna : »Pas moyen d’échapper à toutes les laiteries de la piété bien-pensante  ». Des écrivains de la nouvelle génération, Martin Walser, Günter Grass, défendirent cette prose dynamiteuse ,  ce  que le romancier Siegfried Lenz avait qualifié de « travail au marteau piqueur de la langue ».

L’écriture apparemment bricolée  est en réalité extrêmement travaillée, avec des passages en anglais qui rappellent que Schmidt  fut interprète au camp de prisonniers dans la zone anglaise de Münster en 1945. Il faut savoir aussi que dès 1943, alors qu’il était sous l’uniforme de la Wehrmacht Schmidt  avait déjà traité du  thème du naufragé sur une île déserte .C’était dans le texte  « Pharos ».  Entre 1946 et 1949 il a écrit « Enthymésis », « Léviathan ou le meilleur des mondes », « Gadir ou connais-toi toi-même », « Alexandre » et que ces récits non publiés à l’époque  sont déjà  des notes de voyage ou des journaux intimes. On voit donc que « Miroirs noirs »   vient de loin. Avec aussi, l’obsession d’échapper aux humains.

Dans « Enthymésis »  il  écrit :» Que disparaissent une fois pour toutes ces faces d’humains de notre regard épouvanté (et jette aussi les miroirs, et ferme les yeux en buvant !)»

 Je signale que « Miroirs noirs » fut publié chez Christian Bourgois en 1994  dans une  traduction  de Claude Riehl. Et c’est ce même Claude Riehl qui a été le maître-d’œuvre de plusieurs grands textes de Schmidt publiés avec soin par les éditions  Tristram  .A la suite du texte  « Tina ou de l’immortalité »,il faut découvrir une étude magistrale de Riehl de 72 pages. Elle  expose avec beaucoup de détails  la carrière et la vie  de l’auteur, ses difficultés pour être édité, son isolement, sa tumultueuse réception critique, sous le titre « Arno à tombeau ouvert ». Ces éditions Tristram, avec leurs notes,  préfaces,  études, ont enfin apporté à Schmidt, une édition française  digne de sa valeur. Elle fut commencée aux éditions Bourgois et chez Julliard.

17 commentaires sur “Arno Schmidt halluciné

  1. Rien à voir Jazzi avec le film que tu évoques et qui se passe en afrique noire.Avec Schmidt et « miroirs noirs » c’est un état des lieux,une métaphore sur l’etat de dévastation d’un pays entier,mal dénazifié, une population ende désarroi ,une misère matérielle de l’Allemagne d’aprés guerre, avec faim et froid,pas de charbon et des villes en ruine.. .. et aussi la menace de plus en plus précise plane d’une réelle apocalypse rapide avec une guerre froide qui devient de plus en plus chaude à cause des rapports tendus état- unis et union soviétique.

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  2. On manque singulièrement d’écrivains hallucinés en France aujourd’hui pour décrire ce monde hallucinant… Je ne connais pas encore Arno Schmidt mais je brûle de le lire !

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  3. Dans ce genre-là, reparution de La Peste Rouge de London, dont le personnage principal est aussi un homme cultivé! Mais rien ne vaut peut-être l’Eternel Adam de Michel Verne, paru sous le prénom du père, dans cette période-là…

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  4. J’ai découvert ce magnifique écrivain très récemment : « Scènes de la vie d’un faune » et « Histoires », chez Tristram. Absolument fascinant ! A mes yeux de lecteur banal, ce Schmidt est un génie « forcé » . Forcé, secoué, obligé, par le monde qui l’entoure, l’emprisonne, le révèle en mosaïques. Prisonnier valeureux, en fuite, libre et au plus haut de sa volonté d’être.

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  5. Il y a ressemblance physique indiscutable entre l’écrivain Arno Schmidt et le compositeur Michel Legrand,ou bien l’un de mes 5 sens déconne grave, comme on dit au Comité Scientifique ?

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  6. Monsieur,

    Quelle surprise de pouvoir lire un texte intelligent sur Arno Schmidt, le grand oublié/ignoré!!! Heureusement pas pas tout le monde. Julio Cortázar, dans une lettre des années 1960 à son éditeur de Rayuela Francisco Porrúa a pu écrire ceci, plein d’admiration:

    « Che, ¿vos leíste a Arno Schmidt? Es un alemán que se nos parece un poco, es decir que es terriblemente intelectual y al mismo tiempo está más vivo que un gato de azotea » (Che, as-tu-lu AS? C’est un Allemand qui nous ressemble un peu, c’est-à-dire qu’il est terriblement intellectuel et en même temps il est plus vivant qu’un chat sur unt terrasse d’immeuble)

    Un autre auteur latino contemporain qui le connaissait, le Chilien Roberto Bolaño, pafle de lui dans Amuleto, Anagrama, 1999, p. 135: (j’ai la flemme de traduire et ne dispose pas de version française)

    « Mis profecías son estas: Vladimir Maiakovski volverá a estar de moda allá por el año 2150. James Joyce se reencarnará en un niño chino en el año 2124. Thomas Mann se convertirá en un farmacéutico ecuatoriano en el año 2101. Marcel Proust entrará en un desesperado y prolongado olvido a partir del año 2033. Ezra Pound desaparecerá de algunas bibliotecas en el año 2089 (…) Arno Schmidt resurgirá de sus cenizas en el año 2085, Franz Kafka volverá a ser leído en todos los túneles de Latinoamérica en el año 2101. Witold Gombrowicz gozará de gran predicamento en los extramuros del Río de la Plata allá por el año 2098. »

    Du reste, le personnage de Beno von Archimboldi de 2666 lui doit beaucoup.Il est aussi question de lji à la page 24 (1ere édition, Anagrama):

    « A juicio de Pelletier lo único interesante fue una conferencia pronunciada por un viejo profesor berlinés sobre la obra de Arno Schmidt. »

    Voilà.

    Cordialement

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  7. sur cet écrivain , un beau documentaire d’Arte ily a cinq ans: « Arno Schmidt Le Coeur dans la Tete ».
    impression très forte d’un écrivain intransigeant doublé d’un ermite de l’écriture dans le Nord de l’Allemagne, je crois.

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  8. Je ne connais pas Arno Schmidt, à découvrir donc.

    Le travail des éditions Tristram est typique de celui des éditeurs de l’imaginaire aujourd’hui : respect du texte (enfin !), beaucoup de hors texte… Chez Tristram (collection « Souple »), à côté d’auteurs reconnus comme Ballard (dont une édition « sable » presque introuvable de Vermillion Sands comprenant 10 nouvelles) on trouve de nouveaux talents comme Nina Allan

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  9. Introuvable, Les Sables Vermeils? Le Marabout (Billenium) et le poche me paraissaient assez facilement trouvables? On ne sort pas du sujet puisque s’il y eut un romancier des Fins du Monde, c’est bien Ballard.
    Il y aurait eu Wyndham (Triffides), s’il avait vécu.
    Bien à vous.
    MC

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  10. Vermillion sands en 9 nouvelles chez Tristram vous trouverez (couverture rouge) mais en 10 nouvelles (couverture sable) non, l’éditeur l’a retiré de la vente. Les éditions précédentes dans d’autres maisons comportaient 8 récits.
    Cordialement

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