Déconfinement ?

Le Sillon à Saint-Malo

Arno  Schmidt aurait apprécié cette période  de  confinement, lui qui n’aimait  que les landes désertes,  les horizons larges, fluides, débarrassés de présence humaine.. .Ici à Saint-Malo, avec  cette plage du Sillon qui forme autoroute de sable, vide,  avec le ciel qui claque d’un bleu qui parait irréel, on a   l’impression que le temps ordinaire  a été évacué, que nous sommes bercés  aux confins du temps, arrêté dans un espace sidéral , débarrassés de l’agitation  humaine. Ce 1er  mai, avec   beau ciel gigantesque  qui laisse deviner la courbure de la terre    je  flâne dans  un bel   espace amniotique ; on pourrait presque entendre grincer la rotation de la terre sous l’effet du vent..  La nature se modifie :des canards se dandinent sur un  parking désert, la vie végétale désordonnée renait le long des  clôtures d’un camping  , des chats de vautrent  entre les camions d’un entrepôt , des papillons sautillent, nombreux,  sur les bancs écaillés  du stade ; et la nature, avec ses touffes  herbes rutilantes, de jeunes têtes de  pissenlits,  prend un curieux élan irraisonné et radieux avec des merles, des moineaux, des pies ,des goélands qui saturent les toits et les cheminées.. Éclosion spontanée d’avril, avec des herbes acides qui courent contre les murs de granit de ma vieille rue  préférée.  Naissance du printemps, des mouches entrent dans la cuisine. L’ absence  d’humains dans certains quartiers résidentiels   permet de remarquer la perspective  si nette et géométrique d’une  avenue   bordée de platanes réguliers, ou les cases de marelle dessinées à la craie dans une impasse. Les plages immenses reprennent leur sauvage étendue vierge de premier matin du monde  avec la seul ombre des nuages, si lents à dériver.   Et devant  le rond-point d’un carrefour, (c’est là que il n’y a pas si longtemps, en ces jours brumeux, des gilets jaunes  se réchauffaient  avec leurs  feux de bivouac   de  quelques cageots)   deux peupliers à la présence fragile, presque scintillante dans l’air radieux ,  retiennent les particules d ‘ un moment d’une délicatesse  parfaite ;et qui va disparaitre.. Dans quelques jours,  le déconfinement?.. Ici, à ce carrefour , chaque matin, à nouveau, la   ruée tapageuse de bagnoles et camions du matin, venant de Rennes,  embouteillages,  sons stridents, moteurs surchauffés, accélérations, freinages, l’ordinaire.  

109 commentaires sur “Déconfinement ?

  1. Phil, Rimbaud a été bien professé !

    « En 1870, il se lie d’amitié avec Georges Izambard, son professeur de rhétorique. C’est lui qui lui fait découvrir Rabelais, Victor Hugo et Théodore de Banville. Au mois d’août de la même année, Rimbaud part pour Paris sans y être autorisé (alors que la France et la Prusse sont entrées en guerre) et il est incarcéré à la prison de Mazas. Son professeur Izambard parvient à le faire libérer. »

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  2. Oui, certainement. Ça devait être un plaisir de travailler avec Rimbaud. Un type qui comprend tout avant même que tu l’expliques… C’est suffisamment rare pour être plaisant. Mais j’en ai un en quelque sorte, mon ancien élève chinois John. Il a appris trois ans de latin en un an…! Il est très doué, il écrit déjà des petites nouvelles remarquablement. Je lui fait faire des dissertations de concours général et des commentaires de texte sur « Charleroi » de Verlaine. Il doit encore progresser, mais il a juste 15 and depuis le 14 janvier dernier ! Moi, à son âge, je n’avais pas toute la culture qu’il possède, qui est déjà considérable. Il comprend tout tout de suite, je me repose avec lui…

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  3. Des Vilains Bonhommes d’antan, qui, eux aussi, avaient tenu un semblable album, disparu lors des incendies de la Commune, seuls les plus radicaux d’entre eux, ceux, en particulier, qui avaient soutenu l’insurrection, se retrouvent au cercle zutique. Outre Verlaine et Rimbaud, il y a là Ernest Cabaner, le doyen, âgé de trente-huit ans, le caricaturiste André Gill, le sculpteur Jean Keck, Léon Valade, Camille Pelletan, les trois frères Cros, le caricaturiste Forain, Henri Mercier, Charles de Sivry, Raoul Ponchon, Paul Bourget, Germain Nouveau ou encore Jean Richepin.
    Le ton de l’Album zutique est franchement à la déconnade. Rimbaud y versifie même des Conneries commençant par « Casquette/De moire/Quéquette/D’ivoire… » On s’y moque de soi ou des autres poètes, notamment les Parnassiens auxquels on emprunte leur signature, tel François Coppée, le bouc émissaire tout désigné de cette bande de fêtards. L’album compte cent deux pièces en vers, dues à une vingtaine de zutistes, dont douze de Paul Verlaine et vingt-deux d’Arthur Rimbaud, auxquels il faut rajouter Le sonnet du trou du cul, co-écrit par les deux amants. Parodiant un recueil d’Albert Mérat, intitulé l’Idole, où sont énumérées sous forme de sonnets toutes les parties du corps féminin : le front, les yeux, les fesses…, Verlaine en signe les deux premiers quatrains : « Obscur et froncé comme un œillet violet/Il respire, humblement tapi parmi la mousse/Humide encor d’amour qui suit la pente douce/Des fesses blanches jusqu’au bord de son ourlet/ Des filaments pareils à des larmes de lait/Ont pleuré, sous l’auteur cruel qui les repousse/A travers de petits caillots de marne rousse/Pour s’en aller où la pente les appelait» et Rimbaud les deux derniers tercets : « Ma bouche s’accouple souvent à sa ventouse/Mon âme, du coït matériel jalouse/En fit son larmier fauve et son nid de sanglots/C’est l’olive pâmée et la flûte câline/C’est le tube où descend la céleste praline/ Chanaan féminin dans les moiteurs éclos. » Ce poème, qui sera repris plus tard par Verlaine dans Hombres, ainsi que d’autres pièces de l’Album zutique, était alors suivi de deux calembours de la main de ce dernier : « La pédérastie est un cas/Est un cas bandable. » et « La propreté c’est le viol. » Le premier signé de P. de Molière et le second de Proudhon.
    Les textes parodiques, carrément obscènes ou gentiment potaches, illustrés de dessins caricaturaux, parsèment cette anthologie collective, où Verlaine et Rimbaud expérimentent, durant les dernières semaines de 1871, leur nouvelle voie/voix poétique. A bien des égards, ce « foutoir zutique » n’est-il pas aussi un laboratoire de recherche ?

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  4. Je crains que la drôlerie des funambulesques ,et leur légèreté, vous échappe à jamais. Vous rejoignez sur ce point Georges Pompidou, qui n'(avait pas du pousser très loin ses lectures. Restent les Exilés, et les Trente-Six Ballades. Ce n’est déjà pas mal d’être Banville quand on est ni Hugo, ni Baudelaire;

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  5. Ça se discute beaucoup, mon cher Court… Leur drôlerie… vous repasserez…! Plus personne ne lit ça aujourd’hui ! Je préfère redécouvrir Pierre Dupont, dont Baudelaire pensait le plus grand bien, ça oui, ça a un certain intérêt poétique. Mais Banville…

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  6. Laboratoire de recherche, ça se discute. On est tenté de le croire. Mais si on compare avec Romances sans paroles, datant de 1872, on ne voit guère d’influence ni dans la versification ni dans la poétique qui, dans l’album zutique, met l’accent sur le sens, alors que les Romances sont toutes entières fondées sur un impressionnisme des sensations, un morcellement des perceptions qu’il n’est pas excessif d’analyser comme un morcellement de l’image inconsciente du corps où plane une folie diffuse, une « schizophrénisation du monde » qui émerge dans la sensibilité moderne, ce que n’exprime pas du tout les poèmes zutiques. En revanche, les Romances sans paroles constituent un laboratoire pour les générations qui suivent, je pense notamment au Cornet à dés de Max Jacob, avec ses visions kaléidoscopiques affolées, voir même Proust avec la poésie impressionniste qui se dégage de ce recueil, et même le découpage kaléidoscopiques des images qu’on retrouve dans la chambre de Marcel au début de la Recherche, qui, là aussi, relève d’une certaine folie diffuse correspondant aux angoisses de l’enfant et à l’image inconsciente du corps, idée que je me propose justement de développer un jour quand j’aurais vraiment le temps de me pencher sur cette problématique de lecture de La Recherche. L’histoire littéraire est l’histoire des génies, comme le dit Nietzsche de la philosophie, et, dans cette histoire, Banville ne joue absolument aucun rôle.

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  7. C’est bien sûr discutable, Michel. Les poètes, ici, se débandent, à moins qu’ils ne se débondent. Les zutiques n’annoncent-ils pas les futurs dadaïstes et autres surréalistes…

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  8. Les Noces barbares (ou Les Amants terribles ?)

    Si la complicité est totale, voire fusionnelle, entre les deux poètes, leur relation au quotidien, et tout particulièrement avec leur entourage, s’envenime à proportion. Rimbaud, qui, outre l’alcool, a goûté, sans conviction, aux joies du haschich, déprime grave. Delahaye, de passage dans la capitale vers la mi-novembre, ne reconnaît plus son ami, qui a grandi de 20 centimètres et atteint sa taille d’adulte : 1, 79 m. En même temps que ses rondeurs adolescentes, Rimbaud semble avoir perdu ses dernières illusions. Il est à présent écœuré de Paris, où, par millions, s’y donnent rendez-vous : « les vanités les plus bêtes, les cupidités les plus cyniques, les appétits les plus brutaux, les pensées les plus grossières de toute la nation ! » De plus, ainsi qu’il le confie toujours à Delahaye, il ne supporte plus les atermoiements de Verlaine quant à sa vie familiale, et désormais, il ne considère plus les Parnassiens que comme de pathétiques rimailleurs au point de croix.
    Verlaine, devenu père d’un petit garçon prénommé Georges, depuis le 30 octobre, se montre toujours aussi indécis. Se partageant entre son amant et son foyer conjugal, il s’en prend, pour sa part, à plus faible que lui : sa femme et son fils. Tantôt grossier et brutal avec l’une et l’autre, en rentrant ivre en pleine nuit. Puis, suppliant et plein de remords, une fois dégrisé et sérieusement tancé par son beau-père ou sa propre mère. De Rimbaud néanmoins, il apprécie toujours : « son extraordinairement précoce sérieux qui allait quelquefois jusqu’à de la maussaderie traversée d’assez macabres ou de très particulières fantaisies ».

    L’enfer est-il toujours pavé de bonnes poésies ?

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    1. Sans descendance alors, si je comprends bien. C’est dommage. Imaginons qu’on puisse voir et peut-être même serrer la main d’un descendant de Verlaine… Quelle émotion, non ?

      Je me demande si Rimbaud est allé avec Verlaine sur la tombe de Stendhal au cimetière Montmartre. Sans doute pas, ce n’est pas le genre à fréquenter les cimetières.

      Physiquement Rimbaud ressemblait un peu au poète russe Maïakovski, ou l’inverse, comme on veut, deux grands gaillards solides comme des chênes et fragiles intérieurement comme des frênes. Il y a d’ailleurs dans leur poésie, je trouve, des points communs, dans la brutalité de l’expression des sentiments, dans la candeur de la vision du monde qui dénote une foi dans les forces de l’histoire et dans la volonté des hommes à laquelle il est bien difficile de souscrire aujourd’hui, où je me reconnais beaucoup plus aisément dans le pessimisme tragique d’un Fernando Pessoa, même si son pessimisme l’a conduit à saluer l’arrivée du fascisme au Portugal. De ces utopies révolutionnaires, il n’y a rien à reprendre pour construire le monde de demain, qui promet d’être un monde éclaté en petites communautés autonomes, en « tribus », comme le pense le sociologue Michel Maffesoli (Le temps des tribus. Le déclin de l’individualisme dans les sociétés postmodernes). C’est, de manière encore cachée, ce que nous montre la crise sanitaire : émiettement du corps social, épuisement des institutions, effondrement des idéologie, y compris le capitalisme néolibéral qui prend du plomb dans l’aile depuis une vingtaine d’années maintenant, transmutation des valeurs, avec le danger d’une tribalisation de la société qui nous amènera un jour inéluctablement la guerre civile. On le voit déjà, je trouve, dans la substitution inquiétante et dangereuse de la logique des émotions et des sentiments à la Raison et à ses idéaux hérités des Lumières, de la logique de l’affect à la logique des identités, de l’effervescence éphémère et sans conséquence des réseaux à la foule en marche vers le grand soir, à la substitution fort inquiétante d’origine wittgensteinienne de l’éthique à la morale, qui me semble la menace immédiate qui nous guette, qu’a d’ailleurs souligné Gilles Deleuze dans son Abécédaire quand il évoque le danger de la pensée de Wittgenstein, qu’on voit déjà fleurir chez des penseurs américains et français à propos de l’École et de la formation des enseignants (Jean-Paul Gaillard, »Enfants et adolescents en mutation : Mode d’emploi pour les parents, éducateurs, enseignants et thérapeutes », ESF, 2009; Bateson, Foester, qui inspirent également beaucoup la pensée d’Edgar Morin, alors que c’est une pensée qui peut fort bien déboucher sur une nouvelle forme d’antisémitisme, parce qu’elle nie la morale au profit des éthiques communautaires; elle nie par là même le Judaïsme). Wittgenstein a le vent en poupe malheureusement, face aux catastrophes annoncées du capitalisme. Une nouvelle fois, ça risque de se retourner contre les Juifs, ce qui me fait très peur, parce que cet antisémitisme latent est totalement caché, inconscient par ces penseurs et leur pensée, qui peuvent être même juif comme Edgar Morin. On voit se profiler de semblables menaces chez un penseur que pourtant j’admire par ailleurs, Marcel Conche, qui se prononce lui aussi en faveur d’une nouvelle forme de Naturalisme bien dans l’air du temps et des catastrophes à venir et qui se prononce, lui franchement, contre le Judaïsme sans pour autant être antisémite, mais de dérive en dérive…

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  9. « L’Histoire littéraire est l’Histoire des génies »
    C’est à dire qu’on est prié de ne pas voir ce qu’il y a autour? C’est très contestable, et vous le savez. Quant à ce culte du surhomme appliqué à l’Histoire littéraire, on croit rêver.
    MC

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    1. Si, on peut toujours aller voir ce qu’il y a autour, mais cela n’a aucune importance quant à l’histoire littéraire. Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Lautréalmont ont engendré le XXè siècle. Banville n’a rien engendré du tout, ni Coppée, ni Sainte-Beuve, ni tous les rimailleurs de l’époque qui avaient pourtant pignon sur rue et qui méprisaient les génies comme Baudelaire ! Il y a quand même une justice dans l’histoire et la médiocrité reste la médiocrité. Il ne s’agit pas de surhomme…! Il s’agit de la littérature qui compte, celle qui nous fait vivre et mieux respirer. En temps de confinement, c’est hautement appréciable…!

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  10. Mais la notion de « surhomme » est pleine de malentendus, dont Nietzsche est sans doute lui-même responsable. Le « surhomme », au sens où l’entend Nietzsche est l’homme autonome qui définit lui-même son échelle de valeurs. Cela n’a rien à voir avec quelque orgueil mal placé de se croire abusivement supérieur à autrui. Mais il faut bien dire aussi que cette conception peut effectivement dériver vers une conception raciste du surhomme, qu’on trouve dans la nazisme. Nietzsche n’est pas indemne de tout reproche à cet égard. Mais il n’a jamais été antisémite, bien au contraire.

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  11. Les Amants terribles

    Dans ses Mémoires de ma vie, signée ex-madame Paul Verlaine, et parues seulement en 1935, Mathilde Mauté nous offre un témoignage de première main sur la suite des évènements.
    Mais revenons un peu en arrière, pour comprendre dans quelle spirale infernale, la jeune et innocente épouse de Verlaine, dont il dira qu’à l’époque de leurs fiançailles elle ne savait même pas comment se font les enfants, va être involontairement emportée. Elle n’a que quinze ans, quand sa route croise celle du poète, qui en tombe aussitôt amoureux. Au départ, elle le trouve franchement laid, mais particulièrement touchant. Par la suite, elle est peu à peu séduite par les poèmes enflammés qu’il compose à son intention et constitueront l’essentiel du recueil de La Bonne chanson : « Entre le moment de la demande de Verlaine, en juin 1869, et notre mariage, célébré le 11 août 1870, il s’est écoulé quatorze mois, pendant lesquels je me suis attachée jour par jour, et je puis dire en toute sincérité que, le jour où je l’épousai, je l’aimais autant qu’il m’aimait. C’est que moi seule ai connu un Verlaine tout différent de ce qu’il était avec les autres : Verlaine amoureux, c’est-à-dire transfiguré au moral et au physique. J’ai expliqué plus haut qu’en me regardant, sa physionomie devenait autre et qu’il cessait d’être laid. Au moral, le changement fut presque aussi complet. Pendant les quatorze mois de nos fiançailles, et pendant la première année de notre mariage, Verlaine fut doux, tendre, affectueux et gai ; oui, gai, d’une bonne gaité saine et communicative. Il cessa si bien de boire que ceux qui l’avaient connu avant son mariage le crurent à jamais corrigé, et que ni mes parents ni moi n’eûmes le soupçon qu’il avait été un ivrogne. Nous ne l’avons appris que trop tard hélas ! car, après ces deux bonnes années, Verlaine devint un être mauvais, lâche, hypocrite, d’une méchanceté noire et raffinée. Il employait son intelligence à faire le mal, et je puis dire aussi que personne n’a connu un Verlaine semblable à celui-là. Ceci dura d’octobre 1871 au mois de juillet 1872, époque de son départ. Un an de paradis, un an d’enfer et de souffrances continuelles, voilà ce que furent mes deux années de mariage. »

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    1. Là encore, Jazzi, le chiffre mystérieux de 14 (14 mois de fiançailles, durant lesquels Verlaine a montré son bon côté).

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  12. À bien des égards, le poème « Charleroi », qui passe d’ordinaire comme emblématique d’une esthétique impressionniste, pourrait servir aussi d’emblème et de signe précurseur à l’esthétique expressionniste d’un Gottfried Benn ou d’un Georg Heym dans leur vision cauchemardesque de la ville, surtout G. Heym, très influencé par Baudelaire et la poésie française qui suit, et Émile Verhaeren avec ses Villes tentaculaires :
    ______________

    « La ville […] tend sa propre couronne énormément en feu
    […] vers les lointains houleux. »

    (Émile Verhaeren, 1899)
    _______________

    « Aber riesig über glühenden Trümmern
    Der in wilde Himmel dreimal seine Fackel dreht. »

    (Mais énorme, au-dessus des ruines qui achèvent de se consumer,
    Le ciel ensauvagé tourne trois fois sa torche.)

    (Georg Heym, « Der Krieg »/ « La guerre », 1911)
    ______________
    […]
    Plutôt des bouges
    Que des maisons.
    Quels horizons
    De forges rouges !

    On sent donc quoi ?
    Des gares tonnent,
    Les yeux s’étonnent,
    Où Charleroi ?

    Parfums sinistres !
    Qu’est-ce que c’est?
    Quoi bruissait
    Comme des sistres?

    Sites brutaux !
    Oh ! votre haleine,
    Sueur humaine,
    Cris des métaux !
    […]

    (Verlaine, « Charleroi », Romances sans paroles, 1872)
    _________________

    III Un paysage-état d’âme pour dire un Moi morcelé dans « Charleroi »:
    Si le paysage est en effet personnalisé, le premier effet du paysage sur le voyageur est un effet de dépersonnalisation.

    1°) Dépersonnalisation :
    La dépersonnalisation se manifeste par le pronom impersonnel qui est en fait le pronom de la non-personne, « on » (« on veut croire », v.4) pour désigner le sujet voyageur, comme s’il était dépossédé de lui-même devant la brutalité des sensations éprouvées, et même de son corps puisque cette dépersonnalisation touche, à travers les sensations, le corps lui-même : « Quoi donc se sent ? » où le sujet de l’énonciation disparaît totalement; « On sent donc quoi ? », où il est devenu étranger à son propre corps. Ainsi, tantôt des zones entières de la sensibilité semblent être devenues blanches, insensibles, tantôt au contraire les interrogations, les exclamations, dans une forme d’hystérie, manifestent une hyperesthésie du corps voisine d’une érotisation de la scène.

    2°) Un désir sexuel trouble :
    L’avant-dernière strophe exprime en effet de manière voilée un désir homosexuel évident : la brutalité des forges et des hommes qui les manient suscite la seule exclamation d’extase du poème : « Oh ! votre haleine,/ Sueur humaine », où l’hypallage permet d’attribuer des traits humains aux « sites », même si l’on peut hésiter à attribuer cette haleine aux forgerons du site ou à Rimbaud, l’une et l’autre se mêlent dans l’évocation d’une sensualité trouble où la métaphore « Cris des métaux » peut être interprétée comme un énallage de la personne et une érotisation inquiétante des sensations ici présentes, teintées de sadisme. La pure nominalisation de la strophe marque un point culminant du poème et une déstructuration de la phrase traduisant un corps fragmenté en mille sensations violentes (« brutaux », « Sueur », « Cris »).

    3°) Un Moi clivé et morcelé :
    Le Moi du voyageur apparaît ainsi non seulement étranger à lui-même, dépersonnalisé, mais clivé. Le rythme tétrasyllabique des vers, la syntaxe déstructurée, réduite souvent à un squelette par l’emploi d’un registre de langue très familier, des déplacements de mots, des effets sonores, renforcent cet effet de clivage. Le corps semble être à la torture, en proie à un monde chtonien et angoissant. La parole devient une dramaturgie de l’angoisse, séparée de l’être.

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  13. Ce qui me frappe ici, Michel, c’est la matité des sons, qui donne aux mots un côté abstrait, dysharmonieux. Effet renforcé par le titre générique du recueil : « Romances sans paroles ». Il y a pourtant bien des paroles ! Comme si ces poèmes annonçaient la musique concrète du XXe siècle ?

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    1. Oui, je suis d’accord avec toi, Jazzi. Verlaine a l’ambition littéraire ici de créer une poésie où le sens lui-même devient secondaire par rapport aux jeux du son et du sens afin d’inventer une poésie de pure sensation, où la romance prime, la musicalité; moins les choses elles-mêmes que l’impressions qu’elles procurent, dans le même courant de pensée que la peinture impressionniste en somme. Mais ce faisant il capte des impressions, des sensations qui passent outre son projet initial et invente sans le savoir une poésie qui est déjà une ébauche de poésie expressionniste cette fois. Il invente une musicalité comme tu dis très bien « dysharmonique », sans doute sans le vouloir, mais en étant fidèle à ce qu’il sent vraiment, qui le dépasse en quelque sorte. Et c’est pourquoi des poètes allemands expressionnistes, comme Georg Heym sont venus boire à cette source, ou Émile Verhaeren en Belgique, qui a eu une grande importance en Allemagne, notamment grâce à l’amitié qui l’a lié assez tôt à Stephan Zweig, qui l’a en quelque sorte « exporté » en Allemagne comme une sorte de père spirituel de l’expressionnisme allemand. Ce qui me frappe aujourd’hui, c’est que Georg Heym écrive un poème sur la guerre dès 1911. À ces yeux, il s’agit de la guerre révolutionnaire contre le capitalisme, mais il sent aussi à sa manière l’atmosphère guerrière qui est dans l’air du temps et la boucherie de 1914 qui va le prendre au mot mais contre lui !

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  14. Pauvre misérable fée carotte, princesse souris…

    Plus tôt, du côté de chez William Blake :

    I wander thro’ each charter’d street,
    Near where the charter’d Thames does flow.
    And mark in every face I meet
    Marks of weakness, marks of woe.

    In every cry of every Man,
    In every Infants cry of fear,
    In every voice: in every ban,
    The mind-forg’d manacles I hear

    How the Chimney-sweepers cry
    Every blackning Church appalls,
    And the hapless Soldiers sigh
    Runs in blood down Palace walls

    But most thro’ midnight streets I hear
    How the youthful Harlots curse
    Blasts the new-born Infants tear
    And blights with plagues the Marriage hearse

    à écouter ici (j’ai hésité avec la version de Ralph Richardson) :

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  15. & pour compléter

    Jerusalem [« And did those feet in ancient time »]

    And did those feet in ancient time
    Walk upon Englands mountains green:
    And was the holy Lamb of God,
    On Englands pleasant pastures seen!

    And did the Countenance Divine,
    Shine forth upon our clouded hills?
    And was Jerusalem builded here,
    Among these dark Satanic Mills?

    Bring me my Bow of burning gold:
    Bring me my arrows of desire:
    Bring me my Spear: O clouds unfold!
    Bring me my Chariot of fire!

    I will not cease from Mental Fight,
    Nor shall my sword sleep in my hand:
    Till we have built Jerusalem,
    In Englands green & pleasant Land.

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  16. Dans le même temps, Rimbaud poétise sur…

    Bruxelles

    Plates-bandes d’amarantes jusqu’à
    L’agréable palais de Jupiter.
    – Je sais que c’est Toi qui, dans ces lieux,
    Mêles ton bleu presque de Sahara !

    Puis, comme rose et sapin du soleil
    Et liane ont ici leurs jeux enclos,
    Cage de la petite veuve !…
    Quelles
    Troupes d’oiseaux, ô ia io, ia io !…

    – Calmes maisons, anciennes passions !
    Kiosque de la Folle par affection.
    Après les fesses des rosiers, balcon
    Ombreux et très bas de la Juliette.

    – La Juliette, ça rappelle l’Henriette,
    Charmante station du chemin de fer,
    Au coeur d’un mont, comme au fond d’un verger
    Où mille diables bleus dansent dans l’air !

    Banc vert où chante au paradis d’orage,
    Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
    Puis, de la salle à manger guyanaise,
    Bavardage des enfants et des cages.

    Fenêtre du duc qui fais que je pense
    Au poison des escargots et du buis
    Qui dort ici-bas au soleil.
    Et puis
    C’est trop beau ! trop ! Gardons notre silence.

    – Boulevard sans mouvement ni commerce,
    Muet, tout drame et toute comédie,
    Réunion des scènes infinie
    Je te connais et t’admire en silence.

    « Derniers vers »

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  17. Les Amants terribles

    Jeune fille un peu snob, issue d’une famille aisée à prétention aristocratique, qui a ses entrées au faubourg Saint-Germain, et passe l’été de château en château, Mathilde est aussi entichée de musique et de poésie, ainsi que sa mère, Marie Mauté, qui fut l’élève de Chopin et le professeur de piano de Claude Debussy, avant que ce dernier n’entre au Conservatoire. Malgré les réticences de son père, qui la trouve trop jeune pour se marier, elle finit, avec la complicité de sa mère et de son demi-frère, Charles de Sivry, par obtenir l’approbation de celui-ci. Il lui alloue même une confortable mensualité, avec laquelle elle peut aménager leur élégant appartement du 2, rue du Cardinal-Lemoine, dont les fenêtres avec balcon, donnent sur le quai de la Tournelle, offrant un beau point de vue sur la Seine, Notre-Dame et l’Hôtel de Ville. Là, aidée d’une bonne, elle s’amuse à tenir son rôle d’épouse modèle : « Huit jours après notre mariage, nous pûmes nous installer chez nous ; et ce fut une joie pour moi, encore si enfant, de jouer à la dame. Quant à Paul, il était ravi de notre gentil appartement, riant et clair, avec sa vue exceptionnelle à Paris. Une autre satisfaction pour mon mari, c’était de pouvoir déjeuner chez lui, l’Hôtel de Ville étant tout proche. Lorsqu’il était garçon, sa mère habitant aux Batignolles, il déjeunait au Café du Gaz, situé en face de l’Hôtel de Ville, et ne rentrait chez lui que pour dîner. Une fois marié, il quittait le bureau à midi et n’y rentrait qu’à deux heures, pour en ressortir à quatre. Bien doux, comme l’on voit, ce service ! »
    Après une description du logement « plus que modeste » de la mère de Verlaine, 26 rue de Lécluse (Un petit appartement de quatre pièces au troisième étage, laid et triste ; des meubles style Louis-Philippe, de mauvais goût ; fanés comme les mobiliers de militaires qui ont traîné de garnison en garnison. Le salon, la plus belle pièce, avait deux fenêtres sur la rue ; un grand portrait à l’huile du père de Verlaine, dans son costume d’officier, était placé au-dessus du piano et faisait l’unique ornement de cette pièce : pas un objet riant, pas un bibelot, pas même une plante verte ou une fleur dans un vase. Par exemple, tout était brossé, frotté, ciré, d’une méticuleuse propreté et d’un ordre parfait ; l’aspect d’un logement de gens ruinés, pauvreté fière et décente, mais pauvreté tout de même. ) Mathilde décrit avec orgueil le nouveau décor qu’elle a imaginé pour elle et son mari : « Ma chambre était réellement jolie avec ses meubles anciens authentiques, puisqu’ils venaient de ma grand-mère : bergères, canapés, commode et bibliothèque, pur Louis XV laqué blanc à filets roses ; tentures perse rose à bouquets gris. La chambre de Verlaine, à côté de la mienne, – qui nous servait de chambre d’ami, – était fort bien aussi : bibliothèque, bureau et commode en marquèterie, bois de rose et citronnier, le tout ancien. Enfin un beau salon à deux fenêtres contenant un grand piano à queue Pleyel et un cabinet ancien hollandais, avec intérieur ivoire et petites glaces. Pour le compléter, j’achetai un meuble de salon moderne en damas de soie rouge. »

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  18. « Si, on peut toujours aller voir ce qu’il y a autour, mais cela n’a aucune importance quant à l’histoire littéraire. Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Lautréamont ont engendré le XXè siècle. Banville n’a rien engendré du tout, ni Coppée, ni Sainte-Beuve, ni tous les rimailleurs de l’époque qui avaient pourtant pignon sur rue et qui méprisaient les génies comme Baudelaire !  »

    Certes mais l’exotisme des Parnassiens a trouvé non une filiation mais un écho dans la cervelle de nos jeunes tètes blondes férues de Sword and Sorcery

    Sur les Continents morts, les houles léthargiques
    Où le dernier frisson d’un monde a palpité
    S’enflent dans le silence et dans l’immensité ;
    Et le rouge Sahil, du fond des nuits tragiques,
    Seul flambe, et darde aux flots son oeil ensanglanté.

    Par l’espace sans fin des solitudes nues,
    Ce gouffre inerte, sourd, vide, au néant pareil,
    Sahil, témoin suprême et lugubre soleil
    Qui fait la mer plus morne et plus noires les nues,
    Couve d’un oeil sanglant l’universel sommeil.

    Génie, amour, douleur, désespoir, haine, envie,
    Ce qu’on rêve, ce qu’on adore et ce qui ment,
    Terre et Ciel, rien n’est plus de l’antique Moment.
    Sur le songe oublié de l’Homme et de la Vie
    L’Oeil rouge de Sahil saigne éternellement.

    Leconte de Lisle

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  19. Gottfried Benn, Morgue und andere Gedichte, Berlin, 1912.

    SCHÖNE JUGEND
     
    Der Mund eines Mädchens, das lange im Schilf gelegen hatte

    sah so angeknabbert aus.
    
Als man die Brust aufbrach
war die Speiseröhre so löcherig.
    
Schließlich, in einer Laube unter dem Zwerchfell

    fand man ein Nest von jungen Ratten.

    Ein kleines Schwesterchen lag tot.

    Die anderen lebten von Leber und Niere,
    
tranken das kalte Blut und hatten
    
hier eine schöne Jugend verlebt.

    Und schön und schnell kam auch ihr Tod:

    Man warf sie allesamt ins Wasser.

    Ach, wie die kleinen Schnauzen quietschen !

    ________________

    BELLE JEUNESSE

    La bouche de la jeune fille, qu’on a trouvée gisant dans les joncs,
    Avait l’air tellement rongée !
    Lorsqu’on ouvrit sa poitrine,
    L’œsophage était tout troué.
    Finalement, sous une tonnelle, on est tombé
    Sur la rate qui abritait un nid de jeunes rats.
    Les autres se nourrissaient du foie et des reins,
    Buvaient le sang frais, satisfaits
    De passer là une belle jeunesse.
    Et leur mort aussi fut belle et rapide :
    On les jeta tous ensemble à l’eau.
    Oh, comme leurs petites gueules criaient !

    _________________-

    On a l’impression de lire du Baudelaire en pire, et du La Fontaine pervers…! Quelle époque c’était tout de même en Allemagne pour pondre de tels poèmes horribles ! Mais on comprend que la guerre n’est pas venue du ciel mais du cerveau des hommes de cette époque terrible.

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  20. Une meilleure traduction : à la place de « criaient » à la fin, il faudrait dire « couinaient ». C’est bien mieux…

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  21. Où l’on retrouve les rats de Paris…

    Les Amants terribles

    Certes, à cause du siège de Paris, et du terrible hiver 1870-1871, le couple, comme tous les Parisiens, dut pâtir des restrictions alimentaires et du froid. Mais l’amour de son mari et l’argent de ses parents aidant, c’est presque avec amusement que Mathilde et Paul traversent cette sombre période de notre histoire : « Pour Noël, nous fîmes un réveillon très gai avec les personnes de notre groupe habituel. Chacun avait apporté ses provisions. Je m’étais mise en quête plusieurs jours à l’avance et j’avais découvert, rue du Quatre-Septembre, une modiste qui, renonçant à vendre des chapeaux, faisait commerce de victuailles. Elle venait justement d’acheter plusieurs animaux du Jardin des Plantes qu’on avait tués, dans l’impossibilité de les nourrir. La boutique contenait un peu de tout : du singe, de la girafe, du zèbre (…) elle me montra de jolies petites terrines sur lesquelles étaient écrits ces mots suggestifs : Terrines de perdreau de Nérac. Prix quatre francs. C’était pour rien. J’en achetai tout de suite plusieurs. Le jour du réveillon les terrines obtinrent un succès ; leur contenu était vraiment très bon. Au jour de l’an, j’en portai chez ma mère ; même succès ; mais le docteur Cros trouva quelques petits os qu’il examina avec attention. Il me dit : – Ne vous y trompez pas, madame. Votre perdreau est du rat, mais ce rat est exquis ; je vous en redemanderai un peu. »
    Tout semble alors aller au mieux dans le pire des mondes possibles, jusqu’au jour où Verlaine rencontre Rimbaud. Tandis que le couple est toujours replié rue Nicolet, et que Paul s’adonne à nouveau à la boisson, Mathilde commence à subir de mauvais traitements : « Paul et moi étions allés dîner à Batignolles chez ma belle-mère. En rentrant, mon mari me parla de Rimbaud et me conta une conversation qu’il avait eue avec lui.
    « – Comment faisais-tu pour te procurer mes livres à Charleville puisque tu étais sans argent ?
    « – Je les prenais à l’étalage d’une librairie et je les remettais après les avoir lus ; mais ensuite, craignant d’être surpris, je les prenais, les lisais et les vendais. »
    – Cela prouve que ton ami est peu délicat, dis-je à Paul.
    A peine avais-je prononcé ces paroles que Verlaine, sans dire un mot, m’attrapa brusquement par les deux bras hors du lit où je venais de me coucher et me jeta par terre. (…) Ceci se passait huit jours avant la naissance de mon fils Georges. Voilà quel fut le motif de notre premier dissentiment, qui devait hélas ! être suivi de beaucoup d’autres scènes analogues. »

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  22. Une personnalité fortement clivée apparemment, Verlaine. Rimbaud a fat sortir le diable de la boîte… Mais c’est ce qu’on peut lire dans des poèmes comme « Charleroi ». Il y a de la perversion et du sadisme dans ce poème. Quand on le compare d’ailleurs à « Walcourt » qui précède et qui fait contraste avec lui, c’est d’autant plus évident. Jusqu’au coup de feu final sur Rimbaud. Amour tragique !

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  23. Le pistolet avec lequel Paul Verlaine a tiré sur Arthur Rimbaud a été mis aux enchères le 30 novembre 2016, chez Christie’s à Paris. Payé une vingtaine de francs de l’époque, estimé au départ entre 50 000 et 60 000 euros, ce sept millimètres à six coups de la marque Lefaucheux, authentifié grâce à son numéro de série, a atteint la somme record de 434 500 euros !
    Le prix du mythe ?

    Coup de folie à Bruxelles

    Le 10 juillet 1873, Verlaine quitte furtivement la chambre qu’il partage avec Rimbaud au premier étage de l’Hôtel de la Ville de Courtrai, sis au n°1 rue des Brasseurs. Une étroite artère du centre-ville de Bruxelles, située juste derrière la rue de l’Amigo. Récemment élargie, celle-ci abrite à l’époque des boutiques et logements de savetiers, marchands de sabots et de loueurs de brouettes ou de charrettes à bras.
    La chambre contiguë à celle des deux amants, est occupée par la mère de Verlaine.
    Après avoir traversée la Grand-Place, ce dernier pénètre à 9 heures pétantes chez l’armurier Montigny, au n°11 de la Galerie de la Reine, qui constitue avec la Galerie du Roi et la Galerie des Princes les Galeries royales Saint-Hubert. Là, Verlaine, à qui Rimbaud a signifié la veille son intention définitive de le quitter, fait l’acquisition d’une arme et d’une boite de 50 cartouches.
    Après quoi, il passe le reste de la matinée à écluser des verres d’absinthe dans une taverne anglaise de la rue des Chartreux.
    A son réveil, Rimbaud, surpris de ne pas retrouver son amant à ses côtés dans le lit, va frapper à la porte de la mère de celui-ci, qui ne peut lui donner aucune explication sur l’absence de son fils.
    Vers midi, tandis que le temps est exceptionnellement caniculaire pour Bruxelles, Verlaine, passablement agité, déboule soudainement dans la chambre. Il exhibe sous le nez de son jeune amant le pistolet protégé d’une gaine de cuir verni ainsi que la boite de cartouches qu’il vient d’acheter. Puis il l’emmène déjeuner à la Maison des Brasseurs, sur la Grand-Place. Les deux hommes vident quelques chopes de bière et discutent de leurs projets littéraires respectifs.
    De retour à l’hôtel vers 14 heures, les deux amants, échaudés par l’alcool et excédés de chaleur, reprennent leurs sempiternelles disputes. Verlaine hésite toujours entre le désir de renouer avec sa femme, sa passion pour Rimbaud ou ses velléités de suicide. Le ton monte nettement. Ni tenant plus, Rimbaud se précipite alors dans la chambre voisine et exige que Mme Verlaine lui donne vingt francs : le prix d’un billet de chemin de fer, en troisième classe, à destination de Paris.
    Celle-ci fait la sourde oreille. Rimbaud crie, menace, Verlaine vient alors le saisir par les épaules et l’entraine dans leur chambre, fermant à clé derrière lui.
    Des éclats de voix se font entendre : « Voilà pour toi, puisque tu pars ! », aussitôt suivis de deux coups de feu. Une balle blesse Rimbaud au-dessus de l’articulation du poignet gauche. L’autre va se loger dans le plancher.
    Soutenu par la mère et le fils, ce dernier est conduit à l’hôpital Saint-Jean, en face du jardin botanique. Au médecin qui le prend immédiatement en charge, il explique qu’il s’est blessé en nettoyant une arme. Sans plus d’explications, celui-ci panse sa blessure et lui annonce que la balle qui s’est logée dans son avant-bras ne pourra être extraite que dans deux ou trois jours.
    De retour à l’hôtel, Rimbaud réitère son intention de quitter Bruxelles et de prendre le premier train en partance pour Paris. Il ramasse ses effets, tandis que Verlaine s’agite à nouveau. Sa mère remet aussitôt à Rimbaud les vingt francs demandé.
    Alors que le trio s’achemine en direction de la gare du Midi, à la hauteur de la place Rouppe, Verlaine, désespéré, s’immobilise et menace de se suicider. Lorsqu’il glisse la main dans sa poche, Rimbaud prend peur et s’enfuit en courant. Plus loin, il interpelle un agent de police en faction sur la place et, désignant Verlaine du doigt, lui déclare : « cet homme veut me tuer ! »
    Tout le monde se retrouve au commissariat central de la rue de l’Amigo. Là, Verlaine avoue au policier qui l’interroge qu’il a « cédé à un moment de folie ». Il est immédiatement écroué, sous l’inculpation de coups et blessures volontaires, et conduit dans une cellule. Tandis que Rimbaud et la mère de Verlaine peuvent regagner leur hôtel librement, non sans avoir été priés au préalable de rester à la disposition de la police pour la suite de l’enquête.
    Théodore t’Serstevens, le juge d’instruction chargé de l’affaire, va mener une enquête serrée. Lors de l’interrogatoire de la victime, il lui rappelle que la femme de Verlaine reproche à son époux la trop grande intimité qui les lie entre eux. Ce à quoi Rimbaud répond : « Oui, elle nous accuse même de relations immorales. Mais je ne veux pas me donner la peine de démentir pareille calomnie. » Néanmoins, lors de la perquisition du lieu du drame, le magistrat trouve parmi les papiers de Verlaine la lettre récemment envoyée de Londres par Rimbaud, où ce dernier supplie : « Reviens, reviens, cher ami, seul ami » ainsi que le poème Le Bon Disciple, daté de mai 1872, dans lequel Verlaine s’interroge sans aucune ambiguïté : «Quel Ange dur ainsi me bourre/Entre les épaules tandis/que je m’envole aux Paradis ? » et qui s’achève par le quatrain suivant : « Toi le Jaloux qui m’a fait signe/Ô me voici, voici tout moi/Vers toi je rampe encore indigne/Monte sur mes reins, et trépigne ! ».
    Malgré sa lettre de rétractation, datée du 19 juillet, dans laquelle Rimbaud affirme avoir été blessé accidentellement, sans « préméditation criminelle », le 8 août Verlaine est condamné à deux ans de prison ferme et à une amende de deux cents francs.

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  24. Théodore t’Serstevens, procureur…
    qu’il puisse s’agir d’un aïeul de l’écrivain des voyages serait plaisant

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  25. Reprenons la narration là où nous l’avions suspendue…

    Les Amants terribles

    Vers la mi-novembre (1871), Charles Cros, redoutant la visite des inspecteurs du fisc, au motif que le Cercle zutique est notoirement devenu un débit de boisson clandestin, décide de fermer l’établissement de la rue Racine. Rimbaud doit alors déménager dans une chambre de bonne, au dernier étage de l’immeuble situé à l’angle de la rue Campagne-Première et du boulevard d’Enfer (l’actuel boulevard Raspail). Au voisinage du dépôt des Petites Voitures, une compagnie créée en 1855, spécialisée dans la location à la course ou à l’heure de voitures de place hippomobiles. L’ancêtre des taxis parisiens. Dans cet étroit logement, Rimbaud dispose d’un lit, d’une chaise paillée et d’une table en bois blanc. L’immeuble, s’agrémente, au rez-de-chaussée, d’un débit de boisson-boulangerie exploité par un certain monsieur Trépied. A deux pas de là se trouve le cimetière du Montparnasse, où repose, depuis quatre ans, la dépouille de Charles Baudelaire, qui conseillait, avant toute chose de s’enivrer. Conseil que ne manque pas d’appliquer à la lettre Rimbaud et Verlaine, grâce aux subsides alloués par la complaisante mère de ce dernier. Forain, qui cohabite alors avec Rimbaud, s’en souviendra : « J’ai logé deux mois avec lui, rue Campagne-Première, dans un taudis épouvantable ; ça lui convenait, ça lui plaisait, il était si sale. Nous n’avions qu’un lit, lui couchait sur les ressorts et moi par terre sur le matelas. Nous avions un pot à eau grand comme un verre, presque trop grand pour lui (…) Il buvait de l’absinthe et de formidable façon. Verlaine venait le chercher et tout deux me méprisaient parce que je ne les suivais pas ».
    Mathilde ignore encore que la relation tapageuse entre son mari et son « indélicat ami » est désormais légendaire dans le Paris bohème de l’époque, ainsi qu’en témoigne le Journal des Goncourt : « Aujourd’hui, Rollinat parlait de Rimbaud, l’amant de Verlaine, ce glorieux de l’abomination, de la dégoûtation, qui arrivait au café et, se couchant la tête sur le marbre d’une table, criait tout haut : « Je suis tué, je suis mort. X*** m’a enculé toute la nuit… je ne puis plus retenir ma matière fécale. » Précisant encore : « Daudet remémore le cynisme de la parole de Rimbaud, jetée tout haut en plein café et disant de Verlaine : « Qu’il se satisfasse sur moi, très bien ! Mais ne veut-il pas que j’exerce sur lui ? Non, non, il est vraiment trop sale et a la peau trop dégoûtante ! »
    Si les frasques de Verlaine s’exercent principalement sur sa femme et leur bébé, Rimbaud, quant à lui, s’escrime à casser du parnassien à tout va. A commencer par Verlaine lui-même, afin de le restituer à celui, plus « voyant », des Poèmes saturniens plutôt qu’à celui, passablement mièvre, de La Bonne chanson. Face à ce petit monde, encore trop bourgeois à son goût, quelle meilleure arme que le scandale ? Ainsi, l’homosexualité, affichée, revendiquée et claironnée à tout crin, n’est-il pas alors le plus sûr moyen de choquer les bonnes âmes, fussent-elles tolérantes et artistes. Rimbaud va s’attacher à couper systématiquement Verlaine de son milieu ambiant. Ses parents et amis vont l’apprendre à leurs dépens.
    Ce dernier avait-il pressenti que, dès leur première rencontre, le massacre allait commencer ? Lui, qui appelait Rimbaud de ses vœux :
    « Venez vite, chère âme, on vous désire, on vous attend. »
    Les saisons qui s’étendent de l’automne 1871 à l’été 1872 vont se révéler infernales, tant du côté public que privé.

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  26. Une passion tumultueuse, des œuvres géniales.
    Le même schéma a failli se reproduire avec André Breton et Louis Aragon qui était devenu fou amoureux d’André juste après la guerre, et la vie d’Aragon partait aussi un peu dans tous les sens à la manière de Rimbaud. Il a mis une chape de plomb sur ses névroses profondes grâce à l’amour d’Elsa et à l’amour pour le Parti communiste… quitte à persécuter ensuite son ancienne passion devenue trotskiste, qui était le crime des crimes à l’époque. Elsa, en plus était sa traductrice attitrée en URSS. Elle a traduit tous ses romans du cycle réaliste, mais pas Le Paysan de Paris, que les Russes ne connaissent pas. J’ai fait lire avant hier à ma cousine Olga Nadja de Breton, elle a adoré ! Je vais lui faire lire Aurélien maintenant et L’Amour fou, qui sont traduits. Avec elle, il faudra que je traduise en russe un jour Le Paysan de Paris, que les Russes puissent lire ce chef-d’œuvre !

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  27. Les Amants terribles

    Avant de devenir l’immeuble de rapport que nous pouvons encore voir aujourd’hui, le 14, rue Nicolet, des parents Mauté, était un ravissant hôtel particulier de Montmartre, entre cour et jardin, avec une grille sur la rue et deux pavillons d’angle abritant une remise et une écurie. Le rez-de-chaussée du bâtiment principal s’agrémente alors de deux salons et d’une grande salle à manger ; au premier étage se trouve l’appartement de monsieur et madame Mauté, qui ont mis à la disposition du jeune couple les chambres du second. C’est là que Mathilde va descendre un à un les degrés du cercle infernal dans lequel elle voit sombrer son ménage. Verlaine, qui passe ses journées et une partie de la nuit dans les cafés à ingurgiter de l’absinthe en compagnie de Rimbaud, rentre la plupart du temps ivre mort et fait des scènes à sa femme. Mortifiée, celle-ci cache tant bien que mal la vérité à ses proches.
    Le 14 novembre, Paul et Arthur assistent à la première de L’Abandonnée de François Coppée, au théâtre du Gymnase, boulevard Bonne-Nouvelle. Le jour suivant, on les retrouve à l’Odéon, à l’occasion cette fois-ci de la première de la pièce Le Bois, de Glatigny. A l’entracte, crasseux et négligés, ils se donnent en spectacle au foyer, se tenant tendrement par le cou, devant Alphonse Lemerre et un aréopage de Parnassiens en habits de soirée. La veille, en rentrant chez lui dans la nuit, jaloux du succès de la pièce de Coppée, qu’il a pourtant applaudi à tout rompre, il hurle à sa femme que c’est elle « l’abandonnée », et menace de lui faire la peau ainsi qu’à leur bébé. La vieille nurse, qui loge dans une chambre voisine accourt et à l’aide d’un tison chauffé à blanc dans la cheminée, parvient à le faire reculer hors de la chambre et verrouille la porte.
    Les jours suivants, un écho dans Le XIXe siècle, fait état des violences de Verlaine, après la soirée au Gymnase, concluant : « nous espérons que ce n’est pas de sitôt que M. Coppée fera une autre pièce, sans quoi nous ne répondrions pas de la vie de ces deux pauvres êtres. » Tandis que dans Le Peuple souverain, Edmond Lepelletier, ami d’enfance de Verlaine, ironise sur la soirée à l’Odéon : « On remarquait çà et là le blond Catulle Mendès donnant le bras au flave Mérat. Léon Valade, Dierx, Henri Houssaye causaient çà et là. Le poète saturnien Paul Verlaine donnait le bras à une charmante personne, Mlle Rimbaut (sic). »
    Une autre nuit, Verlaine tente de mettre le feu à la chevelure de sa femme. Une autre encore, il lui fend la lèvre d’un coup de poing et lui lacère les mains avec ses ongles. Mathilde ne sait plus quoi inventer pour sauver son couple et cacher la situation à ses parents.
    De son côté, Rimbaud poursuit les esclandres publics. Un soir, lors d’un dîner des Vilains Bonhommes, il tente d’embrocher Carjat avec une canne-épée. Une autre fois, il taillade au couteau les mains et une cuisse de Verlaine. A l’occasion d’un dîner chez Edmond Lepelletier, qui vient de perdre sa mère, et habite dans le même immeuble que la mère de Verlaine, 26 rue de Lécluse, il traite ce dernier « d’ancien troubade », de « pisseur de copie » et, l’ayant vu retirer son chapeau au passage d’un corbillard, de « salueur de morts ». Prié de se taire par son hôte, il brandit alors un couteau à dessert, avant de se faire expulser manu militari de l’appartement.

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  28. Je suis en train de lire Le temps des tribus, de Michel Maffesoli, paru en 1988, avec une préface passionnante à lire datant de l’édition en poche en 2000. Je ne pensais pas que ce bouquin, que j’ai dans ma bibliothèque depuis des années sans avoir eu le temps de le lire, était paru dès 1988. Il parle déjà du postmodernisme. La révolution anthropologique du postmodernisme date bien du tournant des années 1980. Voilà une bonne quarantaine d’années qu’il s’est installé dans le paysage intellectuel et spirituel de l’Europe occidentale. Tout ce qu’il disait en 1988 se confirme aujourd’hui. Il parle sans sa longue préface du mythe de « l’enfant éternel » (« puer æternus »), qui est devenu un personnage de la vie sociale contemporaine, et de l’éternité de l’instant auquel il a consacré un livre, L’instant éternel, ce que je ne savais pas, ce qui rejoint mes recherches personnelles et celles du mathématicien du CNRS Stéphane Dugowson, qui a inventé une nouvelle théorie du temps. Il semble que l’anthropologie du monde postmoderne se mette peu à peu en place en ce nouveau siècle qui sera le siècle de la postmodernité à n’en pas douter, pour le meilleur et pour le pire. J’espère que ce ne sera pas le pire, parce que le pire promet d’être bien pire encore que le XXè siècle…! Je me rends compte aussi que la grande œuvre de la modernité, c’est celle de Baudelaire, et qu’elle n’a jamais été vraiment comprise dans sa profondeur métaphysique et esthétique, qui tente, à mon avis, d’allier l’Apolinien et le Dionysiaque, symbolisés par le Thyrse et le Caducée (qui est l’emblème de l’éditeur Poulet-Malassis et qui figure sur la première page des FM avec l’extrait des Tragiques de D’Aubigné, qui en contredit le blason qui dit « Fructus concordiæ ». Depuis plus d’un siècle, on n’a que récemment à peine compris que Baudelaire propose une réponse esthétique à la guerre civile qui a ravagé l’Europe, la Révolution de 1848. Il réécrit à sa manière La Pharsale de Lucain. Rolland Barthes s’est intéressé aussi à La Pharsale comme lieu théâtral d’origine de la langue (Poétique n°47, de 1982, à l’occasion de sa mort). Gœthe a construit tout son idéal poétique et philosophique sur le Caducée, dont parle Pierre Hadot dans son grand bouquin sur la poésie comme exercice spirituel chez Gœthe, N’oublie pas de vivre, Albin Michel, 2008. On retrouve un idéal semblable chez Baudelaire, mais transformé par les massacres de Juin 1848, en philosophie dionysiaque avec le Thyrse, et finalement le thyrse et le caducée forment une relation dialectique dans toute son œuvre (c’est mon intuition) et forme sa profonde unité. Et au cœur de ce choc entre le caducée et le thyrse, il y a l’esthétique du grotesque chez Baudelaire, qui n’a pas été vraiment bien compris jusqu’à présent non plus. Il y a vraiment tout un travail à reprendre sur Baudelaire, où la Modernité entre en tension avec elle-même.

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  29. Pichois montre dans son Poulet-Malassis un éditeur requin qui n’a rien à envier aux modernes. Si le thyrse peut-être Apollinien, je doute que la caducée renvoie à autre chose qu’au commerce. 3béni soit le’ Commerce au hardi caducée! » s’exclame déjà Vigny dans la pire partie de la Maison du Berger…
    Bien à vous.
    MC

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  30. Je ne parle pas de Poulet-Malassis ! Je parle de Baudelaire. Il est évident que Baudelaire joue avec l’emblème de son éditeur dès la première page, comme l’on remarqué d’ailleurs plus d’un critique universitaire. Et dans le corps de son recueil bien évidemment, comme le souligne plus d’un article.

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