Relire le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos

J’avais lu il y a plus de trente ans ce « Journal d’un curé » de campagne », très ému par ce   jeune curé malade,  qui se sent mal à l’aise dans sa paroisse et dépassé par sa mission pastorale. Bernanos lui-même avait souvent déclaré que c’était son texte préféré et qu’il avait voulu « frapper un grand coup sur les âmes ».

 Aujourd’hui,  texte relu, je reste  perplexe. N’étant pas un catholique pur jus  je me dis que je ne suis pas le bon lecteur notamment pour   apprécier les emprunts aux évangiles de saint-Matthieu  ou, ceux, nombreux, aux textes de la petite Thérèse de Lisieux ni aux affrontements théologiques de l’entre deux guerres… Ce qui m’a le plus intéressé c’est que, depuis les bistrots de Majorque, en 1935,  où il écrit ce texte , Bernanos restitue magnifiquement le boulonnais, les plaines d’Artois , et la condition des paysans .

Photo extraite du film admirable de Bresson

Paysages sombres, mouillés, venteux,  vallons encaissés, chemins détrempés, villages fouettés par les averses, paroisse forteresse fermée, paroissiens hostiles, cupides,  chaque habitant  planqué derrière ses rideaux :  Les routes  traversent des labours nus avec montées de nuages. Les  fonds de vallée cachent  des cabanes pour braconnier,  qui font aussi penser que ce jeune curé, lui aussi, est en chasse, et braconne les âmes pour les amener à Dieu, à mains nues .Bernanos ,à partir de cette terre  lourde, grasse, qui semble engluer les villageois dans l’indifférence,  joue admirablement de cette lumière basse d’hiver qui porte   à l’angoisse le soir, mais  qui  s’éclaire à chaque aube et  délivre le prêtre de ses tourments .Oui, une aube d’hiver rayonne sur  le livre ; l’odeur de terre du vieux pays  passe entre les fentes du texte, avec  une tendresse  merveilleuse, il n’en reste pas moins que le roman laboure  une terre d’angoisse retournée  jusqu’à épuisement comme si tout le mouvement de ce journal ressemblait aux étapes d’une agonie christique.

Ces  angoisses    furent –la correspondance en témoigne- celles de Bernanos lui-même. Cela rend le personnage d’autant plus humain et proche du lecteur   que dans bien des pages apparait  une charité vraie mêlé à un courage recommencé, chaque jour  pour lutter contre cette double solitude : celle d’un village hostile  qui se déchristianise, et celle d’une foi personnelle du curé d’Ambricourt  qui connait de sérieuses éclipses.

Il est aussi frappant de voir à quel point ce curé d’Ambricourt –guidé par le curé de Torcy-  fait de la pauvreté  une  véritable mystique : »Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses et incommunicables joies,-les écrivains russe, par exemple, vous font pleurer. »

Plus loin , le  brave et solide curé  Torcy déclare « Notre seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal(..) on l’aime encore mieux révolté  que résigné, il semble déjà appartenir au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers (..)

On eût aimé lire  ce Bernanos catholique de Gauche écrivant aujourd’hui  sur le phénomène des gilets jaunes

Ceux qui ont connu ou correspondu avec Bernanos disent que  le curé de Torcy , impénétrable sous sa rondeur bourrue, mais avec des éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux, exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches, ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou..  La devise  de Torcy est « faire face », et précise : » « ça pleurniche au lieu de commander »   car il veut inciter le jeune curé d’Ambricourt  à monter à l’assaut de sa paroisse avec plus d’audace. Toutes les métaphores de boue du texte  laissent à penser aussi que les quatre ans de tranchées de Bernanos lui font tenir un langage militaire pour rechristianiser le pays.   

De tous les personnages de ce « journal d’un curé de campagne » mis à part l’athée, l’intéressant  docteur Delbende qui se suicidera, ce sont les jeunes femmes les plus intéressantes..Il  y a Mademoiselle  Chantal, la révoltée, fille du comte et de la comtesse, les châtelains d’Ambricourt. Elle avoue  la haine qu’elle porte à sa mère et le dégout qu’elle a pour les amours de son père pour l’institutrice, Louise. Il y a également la féminité hardie de la toute jeune  Séraphita  Dumouchel( pas loin de Mouchette..) qui défie  le jeune prêtre  du haut de ses treize ans  et de sa coquetterie  ; et c’est elle, qui se révèle  dans la plus belle scène –à mon sens- du livre, en   essuyant le visage du prêtre, égaré et tombé en plein champ , terrassé  par la douleur de son cancer .Séraphita, figure trouble qui soudain retrouve le geste biblique  de   Véronique essuyant le visage du Christ.

A propos de Séraphita, le jeune prêtre  expédie un peu vite ce qu’il appelle le « problème de la luxure »,  ne cachant  pourtant pas que c’est au cours du catéchisme, devant les visages des futures jeunes communiantes qu’il se sent troublé et démuni.  Les scandales récents de pédophilie dans l’église catholique  semblent lui donner raison.

Georges Bernanos

A ceux qui ont déjà fréquenté  Bernanos, on retrouvera  son éloge des routes,  la griserie de la vitesse, la  haute lumière  de la plaine qui devient chant,  ou le gout des gestes humbles, des soirées de vent aux volets qui claquent, dans le presbytère, le maléfice des nuits de tourments,  l’enlisement des vies mornes auprès d’un foyer de braises rougeoyantes ;on retrouve également l’œil sévère  aigu de Bernanos pour  dénoncer la morgue du châtelain, la vie spirituelle maigre ou desséchée  de ces  familles nanties qui mijotent   dans l’insensibilité. Le poleste se pointe souvent  pour dénoncer   les faux prêtres, plutôt ceux de la haute hiérarchie,,confits dans une prudence qui ressemble à ne désertion. Enfin,  on retrouve de sel, son gout de l‘enfance, qui ressemble à un sacrement : » la jeunesse écrit-il, est un don de Dieu, et comme tous les dons de Dieu, il est sans repentance .Ne sont jeunes, vraiment jeunes que ceux qu’ Il a désignés pour ne pas survivre à leur jeunesse. «  Pensait-il à Thérèse de Lisieux ? A Rimbaud qui l’ont marqué…

En revanche,  je suis  resté perplexe devant   ce journal  qui  résonne  de tant  d’ aveux, de défaillances, de plaintes devant son miroir, de dialogues d’une solitude désolée avec elle-même, de » nuits affreuses », de prières vides où le curé touche l’absence à lui-même dans une si extrême humilité que ça  ressemble à de l’orgueil. Son église,  refuge la nuit, allongé  sur les  dalles, comme si le prêtre cherchait des traces, des empreintes de Dieu  dans son propre désespoir. Dans ces moments il envie le statut des moines.   On frôle  l’auto-apitoiement  . Que dire, aussi de ces rêveries autour d’un Moyen-âge  qui ressemble à un livre d’images pieuses, avec  cette « chevalerie chrétienne »  qui brille comme un âge d’or , une terre perdue  entre Saint-Louis sous son chêne et Jeanne au sacre de Reims ? Et que dire  de cette  nostalgie idéalisée d’ une monarchie ?

Enfin il y a  des   développements-tunnels   de Torcy,  sur l’histoire de l’esclavage,  ou des scènes dramatisées, des affrontements au ton  lyrique -convulsif,  dans le choc des âmes (Mademoiselle Chantal et sa haine, par exemple) qui semblent surjouées, avec des paroles qui sifflent comme des serpents. Le combat du Bien et du Mal  qui culmine-selon la critique de l’époque – dans la scène entre le jeune prêtre et cette Comtesse repliée sur le souvenir de son enfant mort-  ressemble davantage à un viol d’âme de la part du prêtre  qu’à une conversion murement réfléchie  et  l’irruption de la grâce

Et c’est bien là ce qui  gêne dans ce « journal d’un curé de campagne », les heurts, les étouffements d’un prêtre, ce sacerdoce vécu comme un mauvais rêve, avec quelques traits de lumière,  cette traque oppressante du Mal comme un gibier qu’il faut attraper dans son terrier.  La volonté de vouloir secouer une paroisse qui meurt, s ‘exprime avec des débats de conscience bien tortueux qui éloigne le prêtre des réalités paysannes  et l’empêche de pousser les portes des demeures avec une chance d’être écouté..  Faut-il   briser l’indifférence  des paroissiens  comme on casse une vitre ? Convertir une comtesse doit-il se manifester par une si soudaine véhémence  que la pauvre femme meurt le lendemain ? Cette   volonté de vouloir brandir  l’  épée de feu de la Vérité, contre le Mal (M majuscule) doit-elle  en passer par   des moiteurs suffocantes, des exaltations nerveuses, des excitations anxieuses,  suivies d’abattements  ambigus ? Je m’interroge sur cette  dramaturgie fiévreuse surjouée vers la fin  dans le pathétique.

C’est l’excellent critique Gaétan Picon qui avait écrit à propos de Bernanos : »le surnaturel »est pour cette œuvre ce que le destin, ou l’histoire, ou la liberté sont pour d’autre :son lieu. C’est la lumière du surnaturel que nous pressentons derrière les ombres fuligineuses du drame terrestre, et qui leur donne une surprenante grandeur. »  C’est fort bien dit, mais je n’ai pas ressenti cela aussi clairement.

90 commentaires sur “Relire le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos

  1. Je crois que vous soulevez là, Paul, tout le problème du romanesque chez Bernanos. Une question à la fois de poétique et de métaphysique, une question passionnante parce qu’elle conduit à une vaste interrogation sur le roman et l’art romanesque. Vous avez planté le décor, je crois bien pour de vastes discussions, j’espère.

    Mais ça m’incite à le relire et à poursuivre mes lectures bernanosiennes.

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    1. Je vais vous faire une confidence Michel, le travail de Bresson a merveilleusement coupé une forme de pathos et de multiples répétitions dans le texte.Je crois que je préfère le film,plus sec, car on voir dans l’image le les frissons de l’âme du prêtre….et la misère du village .enfin les personnages sont tous magnifiquement incarnés .

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  2. Oui, tout ce monde de curé m’a toujours paru très loin perdu dans un monde lointain, si loin de la modernité. Et en même temps, en vieillissant, j’y retrouve les mêmes drames intérieurs au fond qu’on peut trouver chez Baudelaire ou Rimbaud. Paradoxalement, Bernanos me semble beaucoup plus proche par ses pamphlets politiques que je trouve très actuels, que je lis volontiers avec plaisir, où on peut trouver de quoi se nourrir pour mieux comprendre le monde infernal où on est en train de vivre, ou survivre…

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  3. Bernanos, à vrai dire, je le connais surtout grâce au cinéma.
    Faut dire, en effet, Paul, que de ce côté-là, il a plutôt été bien servi.
    J’ai vu, très jeune, « Le Dialogue des carmélites » de Philippe Agostini et Raymond Leopold Bruckberger, d’après les dialogues de Georges Bernanos, inspiré du roman « La Dernière à l’échafaud » de Gertrud von Le Fort. Avec Jeanne Moreau, Alida Valli et Madeleine Renaud. Film de 1960 qui m’avait beaucoup impressionné.
    Puis vint Bresson, avec « Le Journal d’un curé de campagne » (1951) et « Mouchette » (1967), vus et revus plusieurs fois et qui s’imposent comme des classiques du cinéma dont on constate qu’ils se bonifient avec le temps.
    Puis Pialat et son « Sous le soleil de Satan » (1987), palme d’or chahutée à Cannes, avec Gérard Depardieu et Sandrine Bonnaire.
    Côté lecture, c’est surtout « Les Grands Cimetières sous la lune » (1938), qui s’impose à ma mémoire…

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  4. « les mêmes drames intérieurs au fond qu’on peut trouver chez Baudelaire ou Rimbaud. »

    Pas faux, Michel. A ce propos, un dernier extrait tiré de mon manuscrit inédit « Les Amants terribles », avec l’avis d’un connaisseur sur la question : « Avant sa rencontre avec Dieu derrière un pilier de Notre-Dame, le jeune Paul Claudel de dix-huit ans connut un premier éblouissement : « Rimbaud a exercé sur moi une influence séminale, et je ne vois pas ce que j’aurais pu être si la rencontre de Rimbaud ne m’avait pas donné une impulsion absolument essentielle. (…) Ah ! c’est au mois de mai (18)86, au Luxembourg. Je venais d’acheter la livraison de La Vogue où paraissait la première série des Illuminations. Je ne peux l’appeler autrement qu’une illumination. Ma vie a été complètement changée par ces quelques fragments parus dans cette petite revue… » (Mémoires improvisés). En 1911, il confie à Paterne Berrichon, devenu le biographe officiel de Rimbaud et le mari de sa sœur Isabelle : « Il n’y a pas d’homme en effet dont la mémoire me soit plus chère, à qui j’aie plus d’obligations et à qui j’aie voué un culte plus respectueux qu’à Arthur Rimbaud. D’autres écrivains ont été pour moi des éducateurs et des précepteurs, mais seul Rimbaud a été pour moi, un révélateur, un illuminateur de tous les chemins de l’art, de la religion et de la vie, de sorte qu’il m’est impossible d’imaginer ce que j’aurais pu être sans la rencontre de ce prodigieux esprit certainement éclairé d’un rayon d’en haut. » Plus tard, dans la préface aux Œuvres d’Arthur Rimbaud (Mercure de France, 1912) Paul Claudel écrit : « Si courte qu’ait été la vie littéraire de Rimbaud, il est cependant possible d’y reconnaître trois périodes, trois manières. La première est celle de la violence, du mâle tout pur, du génie aveugle qui se fait jour comme un jet de sang, comme un cri qu’on ne peut retenir en vers d’une force et d’une roideur inouïes (…)La seconde période est celle du voyant. Dans une lettre du 15 mai 1871, avec une maladresse pathétique, et dans les quelques pages de la Saison en Enfer – intitulées « Alchimie du Verbe ». Rimbaud a essayé de nous faire comprendre « la méthode » de cet art nouveau qu’il inaugure et qui est vraiment une alchimie, une espèce de transmutation, une décantation spirituelle des éléments de ce monde. (…)Troisième période. (…) Là Rimbaud, arrivé à la pleine maîtrise de son art, va nous faire entendre cette prose merveilleuse tout imprégnée jusqu’en ses dernières fibres, comme le bois moelleux et sec d’un Stradivarius, par le son intelligible. » Enfin, dans un texte de 1940, adressant « Un dernier salut à Arthur Rimbaud », Claudel va encore plus loin : « Arthur Rimbaud n’est pas un poète, il n’est pas un homme de lettres. C’est un prophète sur qui l’esprit est tombé, non pas comme sur David, mais comme sur Saül. » »

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    1. Mais pourquoi, Jazzi, ton manuscrit n’a-t-il pas été accepté ? On l’a trouvé trop anecdotique ? Si ça t’intéresse, on pourrait le reprendre ensemble et en faire quelque chose de plus copieux pour faire le portrait artistique d’une époque en l’articulant avec les textes grâce à la pertinence des concepts nouveaux de la linguistique et de la critique littéraire comme ceux que développe Dominique Maingueneau (scène d’énonciation, de légitimation du discours, fonctionnement de l’institution littéraire, etc.,) et avec l’étude sociologique des cénacles que fréquente Verlaine et notamment celui des membres de l’album zutique. Ce serait un projet intéressant, qui m’intéresse en tout cas, et qui serait peut-être susceptible d’intéresser aussi un éditeur ?

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  5. Il y a du Barbey dans la Confession et la mort de la comtesse. Mauriac parle pour Barbey et Huysmans de « dangereux maitres », mais peut-on reprocher ici à Bernanos de jouer sur Les Diaboliques dans ce contexte?!
    MC

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  6. Oui, mais Saül a mal fini, tu le sais Jazzi ! Il va consulté justement la Pytonisse d’Endor parce que ça commence à mal tourner pour lui. Et le fantôme du roi Samuel lui révèle la catastrophe qui l’attend… C’est en pensant à ça que Claudel, le perfide, le compare au roi Saül…

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  7. Le Journal d’un curé de campagne n’est pas aussi bien réussi ni aussi fort que Sous le soleil de Satan, qui est son chef-d’œuvre.

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  8. « Oui, mais Saül a mal fini »

    Postérité rimbaldienne :

    Quant à André Breton, qui le découvre en 1916, et fera de Rimbaud un précurseur du surréalisme, au même titre que Sade et Lautréamont, il se souvient : « A travers les rues de Nantes, Rimbaud me possède entièrement : ce qu’il a vu, tout à fait ailleurs, interfère avec ce que je vois et va même jusqu’à s’y substituer ; à son propos je ne suis plus jamais repassé par cette sorte d’« état second » depuis lors. (…) Tout mon besoin de savoir était concentré, était braqué sur Rimbaud ; je devais même lasser Valéry et Apollinaire à vouloir à tout prix les faire parler de lui et ce qu’ils pouvaient m’en dire restait, comme on pense, terriblement en deçà de ce que j’attendais. » (Œuvres complètes).
    Tandis que René Char lui a écrit un poème, titré Fureur et mystère, et daté de 1962 : « Tes dix-huit ans réfractaires à l’amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu’au ronronnement d’abeille stérile de ta famille ardennaise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d’abandonner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l’enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples. Cet élan absurde du corps et de l’âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c’est bien là la vie d’un homme ! On ne peut pas, au sortir de l’enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies. Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi. »
    Et que Jean Genet, sans en faire un prophète comme Paul Claudel, lui trouve néanmoins un don prophétique. Rimbaud n’écrivit-il pas dans Le Bateau ivre : «  Oh ! Que ma quille éclate ! Oh ! Que j’aille à la mer » ? Et sachant qu’en argot la quille désigne la jambe, ne la lui coupera-t-on pas au bord de la mer, à Marseille, vingt ans plus tard ?

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  9. On peut même tracer un parallèle entre Le Voyage au bout de la nuit ,de Céline et Sous le Soleil de Satan, puisque l’un et l’autre roman ont été écrits en réaction à la guerre de 14. D’ailleurs, le titre de Céline n’est pas sans faire secrètement allusion au « Soleil tout noir », qui était une variante d’Un mauvais rêve. Ça rappelle aussi Nerval « Le soleil noir de la mélancolie » et Baudelaire qui rappelle lui-même Nerval, dans « Le Désir de peindre », dans Le Spleen de Paris. Bernanos a commencé à rédiger son roman dès 1919. Et il réagissait à la propagande infernale (et pour lui satanique) détournant le vocabulaire religieux au profit d’une déification de la France et du Poilu, faut jamais oublier ça ! Baudelaire avait exactement les mêmes écœurements à son époque devant toute la littérature de l’idéologie du progrès d’obédience socialiste dont il se moque au début du poème « Assommons les pauvres! » dans le Spleen de Paris. Bernanos écrit dans une lettre à Frédéric Lefèvre, de juin 1926 : « Il est vrai, absolument vrai, que nous nous sommes sentis révoltés, soulevés de haine contre la mystique que les grands quotidiens offraient à ce pauvre peuple surmené : la religion de la déesse France et de saint Poilu. » Et dans une interview de 1926 : « les mots les plus sûrs étaient pipés », le mot « saint » étant utilisé à tort et à raison : « On traitait communément, je ne dis même pas de héros, mais de saint, l’adjudant rengagé, tué par hasard au créneau. » L' »espérance », de même, vertu cardinale s’il en est pour un catholique, était elle aussi contrefaite par « la religion du Progrès », cette « gigantesque escroquerie de l’espérance » « pour laquelle on nous avait poliment prié de mourir. » (« Une vision catholique du réel »). Il y a une filiation directe et évidente de Baudelaire à Bernanos. Et de l’un à l’autre, le mal s’aggrave, je dirais même…! Mais entre Céline et Bernanos, on voit vraiment deux manière radicalement opposée de traiter de la guerre, puisque le roman de Bernanos, bien qu’il soit né de la guerre et dont l’action se passe entre 1875 et 1920 tout près du front de la guerre en arrière fond, y fait à peine allusion, évoquant « la jeunesse décimée, qui vit Péguy couché dans les chaumes. » La réaction de Bernanos est purement métaphysique, et elle permet rétrospectivement de bien mieux comprendre aussi le point de vue où se place Baudelaire qui a la même réaction métaphysique face aux massacres de Juin 1848, au point de construire toute sa poésie dessus.

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  10. « Mais pourquoi, Jazzi, ton manuscrit n’a-t-il pas été accepté ? »

    Michel, je n’ai soumis mon manuscrit qu’à ma seule éditrice adorée.
    Voyons sa réponse :

    « Cher Jacques,

    Je vous remercie de m’avoir fait parvenir votre manuscrit que j’ai lu avec attention. « Les amants terribles » retrace avec délice la vie amoureuse de nos deux grands poètes français Verlaine et Rimbaud. Le ton caustique que vous maniez avec brio redonne vie à ces figures historiques et ne cesse de séduire le lecteur.
    Cependant, la forme narrative très brève de votre texte n’en fait ni un roman ni un récit et ne peut trouver une forme éditoriale convaincante.
    Aussi, je ne retiendrai donc pas « Les amants terribles » pour une prochaine parution dans notre maison.

    Je vous prie de croire, cher Jacques, en l’assurance de mes sentiments les plus cordiaux.

    Isabelle G… »

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    1. À mon avis, on pourrait repartir de ton texte en le considérant comme une colonne vertébrale d’un travail plus étoffé sur une réflexion sur la création poétique où Rimbaud et Verlaine s’influencent mutuellement et la sociologie des cénacles comme scène d’énonciation de leurs poèmes en faisant à partir de là le portrait d’une époque (1862-1873, à peu près une bonne dizaine d’années, avec la guerre de 1870 au milieu, la Commune et leur répercussion sur la poésie de l’un et de l’autre) et de son influence sur la littérature française qui suit mais aussi sur la littérature européenne, notamment allemande expressionniste et belge, qui va jusqu’à une autre guerre, celle de 1914. Ce serait un travail passionnant à faire. Ton texte contient beaucoup d’informations intéressantes qu’il faudrait recontextualiser, repenser dans un autre cadre, un cadre plus charpenté, à la fois linguistique (Dominique Maingueneau et maintenant William Marx pour la littérature comparée), sociologie des cénacles avec L’âge des cénacles chez Fayard, et poétique pour articuler comme dit Rimbaud, le « lieu et la formule ».

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    2. « Cependant, la forme narrative très brève de votre texte n’en fait ni un roman ni un récit et ne peut trouver une forme éditoriale convaincante. »
      On appelle ça un roman court ou une novella. N’importe quoi cette réponse

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  11. Jazzi, il y avait pas mal de cénacles que fréquentait Verlaine dans les années 1860, outre le cénacle de la marquise de Ricard boulevard Batignolles, celui de Leconte de Lisle, au 8 boulevard des Invalides, qui initia en 1862 le mouvement du Parnasse, celui de Théodore de Banville dont tu as parlé au 10 rue de Buci (où se trouvait également l’éditeur des FM de Baudelaire, Poulet-Malassis, au n°4) et celui de Catulle Mendès au 34 rue de Douai dans le quartier de la Nouvelle Athènes, qu’on retrouve. J’oublie les réunions chez l’éditeur Lemerre, Passage Mirès devenu Passage des Princes, qui donnait sur le boulevard des Italiens, lieu par excellence de la mondanité, où se trouvaient tous les grands cafés de l’époque dont la Maison dorée (aujourd’hui une bnaque), où Swann errant le soir retrouve un soir Odette qu’il cherche partout dans Paris; et qui donne aussi sur la rue Richelieu (n°97), qui est la grande rue où on traite les affaires, tous les contentieux qui opposent la grande bourgeoisie financière qui monte et la vieille aristocratie qui décline, dans Le Colonel Chabert, de Balzac, avec l’avoué Maître Derville, qui y a son cabinet.

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  12. Oui, Michel, mais ce n’est pas du tout l’esprit de ma démarche. L’idée était, à travers une simple narration factuelle, de reconstituer le film de cette « liaison » de seulement deux années, qui a chamboulé irrémédiablement la vie du poète de 17ans et de son aîné de 27 ans. Une révolution totale dans leur existence et celle de la poésie !
    En fait, ce que je n’ai pas dit à mon éditrice, c’est que ce texte n’est que le premier volet d’une trilogie, temporairement baptisée « Trois couples célèbres ». Avec ensuite, Louis Aragon et Elsa Triolet et Sartre et Beauvoir…
    A ce sujet, je te recommande, si tu ne l’as pas déjà fait, la lecture de la correspondance, sur près d’un demi siècle, d’Elsa Triolet et de sa soeur Lili Brik, avec l’ombre portée de Maiakovski…

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    1. Oui, je l’ai la correspondance; mais j’ai jamais encore eu le temps de la lire. J’achète au fur et à mesure, j’accumule comme ça des tonnes de bouquins que ma vie de d’abruti ne me permet pas de lire…

      Il existe un bouquin sur la passion qui unissait Jean Marais et Cocteau qui s’intitule aussi Les amants terribles. Tu devrais peut-être t’en inspirer pour revoir ton manuscrit et le compléter en l’étoffant.

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  13. J’ai lu les souvenirs de Jean Marais sur Cocteau, Michel. Pas si terribles que ça leurs amours, à côté de Verlaine et Rimbaud ! Plutôt la Belle et la Bête…

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  14. Le titre lui-même, Journal d’un curé de Campagne, et non, comme précédemment publié, Journal d’un Curé de Campagne Pendant la Guerre, tourne le dos à ce satanisme guerrier.
    Il faudrait voir aussi ce qu’a écrit Gaston Leroux. Bernanos cite une lettre pour lui importante de Leroux à Lefebvre, qui semble l’avoir fait suivre. On en sait pas plus.

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  15. Au passage, mais en retard : le thyrse baudelairien venait aussi de son adaptation des Confessions of an English opium-eater de De Quincey — l’auteur « essentiellement digressif », dont la pensée « n’est pas seulement sinueuse », mais « est naturellement spirale ».
    Voir notamment la belle & célèbre analyse de Michel Charles sur Baudelaire commentateur (le passage de la « structure souple » & métaphore du vagabondage chez le 1er à la « structure stable » & à l’intériorisation des tensions dans le poème en prose dédié à Liszt), dans son Introduction à l’étude des textes (ds la partie « Perspectives: le rhétorique et l’historique », chapitre « Un modèle dans l’histoire » (298-310)).

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    1. Je veux bien le croire, MC (je vous avais lu à ce propos sur le fil précédent), je n’en parle qu’en touriste…
      Il n’y a d’ailleurs sans doute (logiquement) que moi à me réjouir d’avoir retrouvé ce qui me turlupinait (le « mais où donc ai-je lu qqch là-dessus ? » est aussi exaspérant — & inquiétant — que le mot sur le bout de la langue dont un autre a si bien parlé). Belles pages en tt cas sur le thyrse & le palimpseste, ds l’original de De Quincey, chez le traducteur-adaptateur-commentateur Baudelaire & chez M. Charles commentateur du commentateur. Le double mouvement digression-régression semble hautement contagieux, pas une raison pour contaminer le blog (je parle de moi, naturellement). Place au Journal d’un curé de campagne.

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    2. Mais enfin, vous ne voyez donc pas que la devise du Caducée « Fructus concordiæ » résonne et raisonne avec l’extrait voulu par Baudelaire des Tragiques de d’Aubigné qui dit qu’il n’y a pas de concorde possible fondée sur l’oubli ! C’est quand pas simplement du commerce, ça, bon sang ! C’est tout l’enjeu poétique, politique et métaphysique du recueil des FM ! Vous n’avez pas la tête herméneutique, cher ami…!

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  16. Mais que deviennent nos Amants terribles dans tout ça ?

    A la fin de l’année (1871), Verlaine, afin de se renflouer, s’absente trois jours : il part à Paliseul pour encaisser sa part d’héritage dans la succession d’une tante paternelle. La veille de son départ, il rentre dans la nuit, accompagné de Rimbaud et Forain. L’un de leurs rares amis à ne pas leur avoir encore tourné le dos. Les deux jeunes hommes sont hébergés dans la chambre voisine et disparaissent discrètement au petit matin. Mathilde, qui trouve le caricaturiste « gentil garçon et nullement intempérant », contrairement à Rimbaud, en fait la remarque à son mari. Surnommé Gavroche par le couple infernal, ce dernier, aime essentiellement les femmes et est plus mesuré avec l’alcool. Verlaine répond alors à son innocente femme, qui ne veut toujours pas voir le tournant pris par son mari sur le plan des mœurs : « Quand je vais avec la petite chatte brune, je suis bon, parce que la petite chatte brune est très douce ; quand je vais avec la petite chatte blonde, je suis mauvais, parce que la petite chatte blonde est féroce. »
    Vers la mi janvier, Verlaine, saoul, entre dans la chambre de son épouse. En proie à une véritable crise de folie, il lui arrache l’enfant de trois mois des bras et le lance contre le mur. Fort heureusement, celui-ci rebondit du côté des pieds emmaillotés et retombe sur le lit. Alertés par les cris, les Mauté accourent et découvrent, effarés, Verlaine agenouillé sur la poitrine de leur fille, en train de l’étrangler à deux mains. Le père de Mathilde tente de saisir son gendre par les épaules. Celui-ci lui échappe et dévale les escaliers, partant se réfugier chez sa mère.
    A la même époque, Verlaine et Rimbaud posent pour l’éternité dans l’atelier d’Henri Fantin-Latour, au 8 rue des Beaux-Arts. Le visiteur venu admirer le Coin de table, le grand-œuvre de cet artiste, peint en janvier 1872, peut-il se douter que la tension règne entre les distingués membres de cette élégante assemblée ? A l’extrémité gauche, Verlaine offre un visage impassible. Juste à côté, Rimbaud, l’air boudeur, tourne ostensiblement le dos au reste des commensaux. Debout, derrière lui, coiffé d’un haut-de-forme, Pierre Elzéart, le regard dirigé à l’opposé, se tient en compagnie d’Emile Blémont et de Jean Aicart. Devant, assis à la gauche de Rimbaud, Léon Valade, les bras croisés, au côté d’Ernest d’Hervilly, tenant sa pipe, et de Camille Pelletan, arborant une splendide crinière. A l’extrémité droite, Albert Mérat, qui a refusé de poser à la même table que Rimbaud, a été remplacé au dernier moment par un grand bouquet de fleurs.
    Toute médaille cependant à son revers, ici, le côté sombre des choses s’accompagne d’une face lumineuse. Parallèlement, les deux poètes écrivent comme jamais auparavant. Verlaine, qui n’avait plus rien produit depuis quatorze mois s’est remis au travail et Rimbaud s’obstine à creuser un nouveau sillon poétique.

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    1. Mais la scène représentée se passe où exactement ?

      Par ailleurs, j’ai découvert qu’il existait un autre cénacle très important pour le mouvement du Parnasse, c’est le salon de Nina de Villard (ou de Callias), qui se trouvait, avant 1870, au 17 rue Chaptal, quasiment en face de l’actuel musée romantique. Après 1870, au 82 rue des Moines, à la station du bus 31 « Moines-Davy », pas très loin de chez moi. Zola habitait dans une rue parallèle jusqu’en 1874. Ensuite, le salon a émigré au 58 rue Notre-Dame de Lorette, l’ancien atelier de Delacroix, puis du photographe Carjat, et qui devint ensuite un cabaret pour lesbiennes… Aujourd’hui, une banque…! Le Musée d’Orsay lui a rendu hommage par une exposition en 2000. Il existe d’elle un tableau de Manet, datant de 1874, « La Dame aux éventails ». C’était quand même une époque où il existait encore de nombreux salons littéraires. Sans compter celui des Goncourt plus tard, ou celui de Falubert, boulevard du Temple, mais qui n’en était pas vraiment un, où il réunissait pourtant de temps en temps ses amis pour parler littérature.

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  17. Emile Blémont, Jean Aicard, Léon Valade, Albert Mérat…Belle collection de médiocrités sures d’elles-memes. Le sous-Parnasse plus très contemporain, en quelque sorte . Mettons à part d’Hervilly si l’on veut. Et encore. Oui, Banville parait un aigle dans cette Basse-Cour! Ce qui n’empêche pas le tableau d’être resté.

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  18. Ce tableau est intéressant à plus d’un titre, et d’abord par ce qui saute aux yeux, c’est qu’il montre une assemblée d’artistes qui ne font pas groupe alors qu’ils prétendent appartenir à un même mouvement artistique, le Parnasse. Ce tableau est en réalité une vision très critique du groupe du Parnasse. Les regards ne se croisent pas, même Verlaine et Rimbaud, qui restent chacun dans son quant-à-soi.

    Cette vision critique induit une autre conséquence critique, une dissonance esthétique entre une esthétique fondée sur la mimesis, la peinture, le visuel et une esthétique fondée sur la musique, le son, la phonè. Ce n’est plus la mimesis du principe horatien « ut pictora poesis » le paradigme désormais, mais la musique. C’est aussi l’époque où après l’invention de la photographie, Charles Cros, qui a été justement l’amant durant de nombreuses années de Nina de Villard dont il a fréquenté le salon, et qui fut sa muse pour écrire Le Coffret de santal, commence à mettre au point l’enregistrement de la voix humaine par l’invention d’un appareil enregistreur qui fonctionne encore très mal mais qui fait néanmoins l’objet d’une démonstration devant l’Académie des sciences à l’époque, en 1877. Mais c’est dès 1857, année de la publication des FM de Baudelaire, que L.S. Martinville met au point le « phonotaugraphe » pour enregistrer les vibrations de la voix sur des diagrammes comme on le voit aujourd’hui.

    Parallèlement à cette invention se fait jour l’invention de la phonétique dans les sciences du langage, en opposition immédiate elle-même avec la sémantique autour de M. Bréal. Dès 1874, la Société de linguistique de Paris avait adopté la notion de « phonème » entendu alors comme donnée acoustique et physiologique. Avant d’être l’unité fonctionnelle et oppositive qu’en fera la phonologie praguoise, le phonème constitue l’élément sonore d’une chaine développée en continuum par la parole.

    C’est aussi dans ce contexte qu’il faut entendre la poétique verlainienne de « romances sans paroles », où demeure malgré tout une tension entre le sens et le son, y compris un sens politique de dénonciation de la misère ouvrière et de l’exploitation du peuple dans un poème comme « Bruxelles chevaux de bois ». Verlaine invente une poétique de la parole, de la voix et de la diction, qu’on retrouvera chez Mallarmé et dans sa Crise de vers, qui est la conséquence du changement de paradigme esthétique entamé par Nietzsche dans La Naissance de la tragédie, où la musique se substitue à la peinture.

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  19. Monsieur,

    Je suis un peu surpris de lire sous votre plume cette phrase:

    « On eût aimé lire ce Bernanos catholique de Gauche écrivant aujourd’hui sur le phénomène des gilets jaunes »

    Bernanos arrive à Majorque (Sóller) avec sa famille en octobre 1934 et y reste jusqu’en mars 1937. Donc, on est en pleine révolution d’octobre et en plein « bienio negro ». Son arrivée est saluée par la presse locale. Max Milner, l’un des meilleurs connaisseurs de son oeuvre écrit: « Tant qu’il fut absorbé par la rédaction du Journal d’un curé de campagne […] il ne semble pas qu’il ait prêté grande attention aux affaires politiques espagnoles ».
    Il reste donc cloîtré pour écrire le Journal, fréquente quelques bars du coin et surtout la haute société conservatrice majorquine (les Villalonga, les Sureda, des nobles, phalangistes notoires), se promène à moto, se rejouit du coup d’Etat de Franco. Son fils intègre la Phalange avant de déserter.

    Très vite il déchante, et c’est tout à son honneur. Les cimitières suivront… Mais de là à en faire un catholique de gauche…

    Cordialement

    JB

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  20. GEORGES BERNANOS

    Croisade satanique

    En 1935, Bernanos partit en compagnie de toute sa famille s’installer à Palma de Majorque, où la vie était sensiblement moins chère qu’à Paris. Malgré des difficultés financières persistantes, qui le contraignirent à déménager plusieurs fois, s’ouvrit alors pour lui une période particulièrement féconde, durant laquelle il écrivit, entre autres œuvres romanesques, Le Journal d’un curé de campagne. Mais, durant l’été 1936, la guerre civile espagnole étendit son voile mortel jusqu’aux Baléares, où l’auteur catholique, favorable au début à la cause des Nationalistes, assista en direct à la terreur sanglante qui embrasa le pays et frappa chaque individu supposé appartenir au camp des Républicains. C’est alors que Georges Bernanos entreprit la rédaction des Grands cimetières sous la lune, dénonçant violemment les exactions menées, avec la bénédiction des autorités religieuses, par les phalangistes espagnols, auxquels Mussolini avait dépêché en renfort dans l’île, afin de mener à bien cette mascarade de « croisade », l’un de ses illustres représentants : « le général comte Rossi, qui n’était, naturellement, ni général, ni comte, ni Rossi, mais un fonctionnaire italien, appartenant aux Chemises Noires. » Et c’est ainsi que, sous le soleil de Majorque, bien avant que l’Europe tout entière ne bascule dans la barbarie, Satan menait déjà le bal !

    « Tout cela s’écrit en noir sur blanc. Il faut voir. Il faut comprendre. Voilà une petite île bien calme, bien coite dans ses amandiers, ses orangers, ses vignes. La capitale n’a guère plus d’importance qu’une vieille ville quelconque de nos provinces françaises. La seconde capitale, Soller, n’est qu’un bourg. Les villages isolés les uns des autres, fichés à flanc de montagne ou disséminés dans la plaine, ne communiquent entre eux que par de mauvaises routes, ou de rares pataches, au moteur essoufflé. Chacun de ces villages est un monde fermé, avec ses deux partis, celui des « Prêtres », et celui des « Intellectuels », auquel s’agrège timidement celui des ouvriers. Il y a encore le châtelain, qu’on ne voit d’ailleurs qu’aux beaux jours, mais qui connaît ses têtes, a noté depuis longtemps les mauvaises, en compagnie du curé son compère. N’importe ! La gentillesse des mœurs espagnoles fait que ce monde-là vit d’accord, danse ensemble les soirs de fête. Du jour au lendemain, ou presque, chacun de ces villages a eu son comité d’épuration, un tribunal secret, bénévole, généralement ainsi composé : le bourgeois propriétaire, ou son régisseur, le sacristain, la bonne du curé, quelques paysans bien-pensants et leurs épouses, et enfin les jeunes gens hâtivement recrutés par la nouvelle phalange, trop souvent convertis d’hier, impatients de donner des gages, ivres de l’épouvante qu’inspirent tout à coup, à de pauvres diables, la chemise bleue et le bonnet à pompon rouge.

    Je l’ai déjà écrit, je l’écrirai encore. Cinq cents phalangistes le 17 juillet. Quinze mille quelques semaines plus tard, puis vingt-deux mille. Bien loin de contrôler ce recrutement vertigineux, l’autorité militaire le favorise de tout son pouvoir, car elle a son plan. Le jour venu, la besogne faite, rien ne sera plus facile que de désarmer une multitude dont la poussée a rompu les anciens cadres et à laquelle on en a fourni de nouveaux, faits à sa mesure, des cadres policiers. Puis on la versera, par fournées, dans la troupe. L’épuration sera terminée. […]

    L’épuration à Majorque a connu trois phases, assez différentes, plus une période préparatoire. Au cours de cette dernière, on nota sans doute des exécutions sommaires, opérées à domicile, mais qui gardaient, ou semblaient garder, le caractère de vengeances personnelles plus ou moins réprouvées par tous, et dont on se confiait les détails à voix basse. C’est alors qu’apparut le général comte Rossi. […]

    Dès lors, chaque nuit, des équipes recrutées par lui opérèrent dans les hameaux et jusque dans les faubourgs de Palma. Où que ces messieurs exerçassent leur zèle, la scène ne changeait guère. C’était le même coup discret frappé à la porte de l’appartement confortable, ou à celle de la chaumière, le même piétinement dans le jardin plein d’ombre ou sur le palier, le même chuchotement funèbre, qu’un misérable écoute de l’autre côté de la muraille, l’oreille collée à la serrure, le cœur crispé d’angoisse. – « Suivez-nous ! » – … Les mêmes paroles à la femme affolée, les mains qui rassemblent en tremblant les hardes familières, jetées quelques heures plus tôt, et le bruit du moteur qui continue à ronfler, là-bas, dans la rue. «  Ne réveillez pas les gosses, à quoi bon ? Vous me menez en prison, n’est-ce pas senor ? – Perfectamente », répond le tueur, qui parfois n’a pas vingt ans. Puis c’est l’escalade du camion, où l’on retrouve deux ou trois camarades, aussi sombres, aussi résignés, le regard vague… Hombre ! La camionnette grince, s’ébranle. Encore un moment d’espoir, aussi longtemps qu’elle n’a pas quitté la grand-route. Mais voilà déjà qu’elle ralentit, s’engage en cahotant au creux d’un chemin de terre. ,
    «  Descendez. » Ils descendent, s’alignent, baisent une médaille, ou seulement l’ongle du pouce. Pan ! Pan ! Pan ! – Les cadavres sont rangés au bord du talus, où le fossoyeur les trouvera le lendemain, la tête éclatée, la nuque reposant sur un hideux coussin de sang noir coagulé. Je dis le fossoyeur, parce qu’on a pris soin de faire ce qu’il fallait non loin d’un cimetière. L’alcade écrira sur son registre : « Un tel, un tel, morts de congestion cérébrale. » »
    (« Les Grands Cimetières sous la lune », Editions Plon, 1938)

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  21. JB si vous lisez un jour, de prés,ce « journal d’un curé de campagne » vous découvrirez que la lumière de charité rayonne et transfigure tout le livre, mais si le mot « Gauche » vous offusque.. expliquez moi alors pourquoi ce texte ne parle que des humiliés, des humbles,des déshérités, des fermes aux familles misérables..

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    1. Monsieur,
      Je l’ai lu il y a bien longtemps et je ne saurais vous dire aujourd’hui ce qu’il en est de « la lumière de charité (qui) rayonne et transfigure tout le livre ». Je suis même prêt à vous suivre la-dessus, car vos billets sont intelligents et sensibles, raison plus que suffisante pour ne pas questionner vos appréciations. Le mot « gauche » ne m’offusque pas, il n’est pas, de mon point de vue, adéquat. L’honnêteté intellectuelle et éthique dont a fait preuve, sans conteste, Georges Bernanos, ne l’exhonère pas pour autant de ses errements antérieurs. Parler des humiliés, des humbles, des déshérités, des misérables n’est pas un gage de pureté, même si ça fait chaud au coeur, surtout par les temps qui courent.

      Cordialement

      JB

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  22. D’accord avec Jorge Bonnell : Bernanos n’est tout de même pas Lammenais époque paroles d’Incroyant, comme il faut l’écrire!. Les Humiliés et Offensés sont là au sens Dostoevskien du terme, et parce qu’ils sont dans l’Evangile. Maintenant, si l’Evangile doit être à gauche… Ne pas confondre Georges et Antonin Bernanos, qui lui, n’a encore rien produit.

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  23. Dans Sous le soleil de Satan, au début, le narrateur, caustique, indique que « la postérité spirituelle » de Lammenais encombre désormais les sacristie. Lammenais rompit avec Rome en 1834 pour se tourner vers un catholicisme libéral proche du catholicisme de George Sand. Il est clair que le partisan de l’Action française que fut Bernanos s’accommode mal de ce poison libéral qui, paradoxalement, s’est propagé dans la hiérarchie ecclésiastique elle-même.
    Au-delà du clergé, Bernanos s’en prend à la corruption générale du monde moderne qui a gagné l’élite intellectuelle du pays. Il a exactement la même réaction (et le même esprit réactionnaire pour le coup…!) que Baudelaire plus d’un demi-siècle plus tôt. Il appartient tout à fait à ceux qu’Antoine Compagnon a nommé les antimodernes. Il ne faut pas confondre les « humiliés, des humbles, des déshérités, des fermes aux familles misérables… » et la simplicité du cœur, qui n’est pas spécifiquement teintée à gauche pour Bernanos, mais ressortit essentiellement à une vertu évangélique. Et il accuse précisément le discours de gauche de dévoiement de l’intelligence, qu’il ne faut pas confondre, aux yeux de Bernanos, avec l’esprit. C’est, dans la vision du monde bernanosienne, une opposition structurante, qui est totalement sortie de notre vision actuelle du monde, ce qui rend les confusions et les contre-sens faciles, que celle qui oppose la simplicité du cœur, vertu évangélique, et le rationalisme des Lumières avec ses idéaux de gauche, que stigmatise aussi bien Baudelaire que Bernanos. Et je dirais aussi Arthur Rimbaud ! La simplicité du cœur comme vertu évangélique, c’est ce qui est au cœur de plus d’un poème de Rimbaud, avec une lecture très prégnante de la pensée de Fénelon et de Mme Guyon, comme l’a fait remarqué en son temps Étiemble. Je crois qu’ils appartiennent tous les trois, Baudelaire, Rimbaud, Bernanos, à une même famille d’esprit, contrairement à ce qu’on pourrait croire à une lecture superficielle de leurs œuvres respectives.

    C’est pourquoi, les grands pamphlets de Bernanos après la guerre, récupérés par les courants de gauche, restent très ambigus à cet égard. Aussi ambigus que le poème de Baudelaire « Assommons les pauvres ! », qui relève plus de l’idéologie du cœur que d’une idéologie de gauche sous prétexte d’ironie, ce qui est la lecture courante de ce poème pourtant dans le monde universitaire ordinaire. Pour ma part, je n’en crois rien. Il s’agit d’un poème qui se réclame au fond d’une politique du cœur, de la fameuse Civilisation du cœur, de Jean Nagde, qui explique en grande partie les positions et de Baudelaire et de Rimbaud et de Bernanos, qui ressemble à s’y méprendre à des positions de gauche, mais qui ne peuvent pas se penser dans ce cadre rationaliste héritier des Lumières, car c’est justement ce cadre-là que rejette Bernanos tout autant que Baudelaire, ou Rimbaud, mais qui n’a pas la maturité suffisante pour le penser.

    C’est tout l’enjeu des antimodernes. Et à ce sujet je ne suis pas sûr que le livre très érudit d’Antoine Compagnon, ait permis d’éclaircir ce débat de fond. À mon sens, il a plutôt contribué à l’obscurcir, en prétendant que les antimodernes seraient plus modernes que les modernes. Non, je crois qu’il y a vraiment un courant évangélique qui s’oppose frontalement à la modernité et qui est incarné par un écrivain, très grand écrivain par ailleurs, ce n’est pas la question, comme Bernanos. Chez Baudelaire, le débat est en tension, plus chez Bernanos qui est franchement un réactionnaire antimoderne d’extrême droite et à cette époque antisémite. Il évoluera, bien sûr, je ne le nie pas. Baudelaire aussi est franchement antisémite. Là, à mon avis, il y a les failles profondes de la culture française, les grands débats de fond, qui perdurent jusqu’à aujourd’hui, sous des formes différentes, jusqu’à Roland Barthes, jusqu’à Sollers et son adoration pour le Pape Jean Paul II et pour le christianisme alors que lui n’est pas du tout antisémite en revanche. Mais on ferait un contre-sens si l’on rangeait Bernanos dans un courant de pensée de gauche, c’est évident.

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  24. Quand Rimbaud écrit : « Il faut être absolument moderne ! », il est évident que c’est une phrase teintée d’une forte ironie voire même sarcastique. Rimbaud cherche un nouvel évangile. Le poème génial, « Génie, en est en quelque sorte l’illustration et comme une sorte de manifeste.

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  25. À mon avis, André Breton et Aragon, ont durablement orienté la lecture de l’œuvre de Rimbaud vers un contre-sens fondamental, en le faisant passer pour un révolutionnaire de gauche.

    C’est d’une part qu’ils n’avaient pas la culture suffisante pour comprendre son débat intérieur qui est un débat religieux catholique. Ils ont plaqué sur son œuvre des schéma de pensée qui n’étaient absolument pas ceux de Rimbaud. C’est d’autre part qu’entre 1873 et 1918, le monde a sacrément évolué à une vitesse gigantesque et que les repères d’hier n’étaient plus ceux de demain. C’est enfin que l’idéologie de la civilisation du cœur s’est éteinte avec le XIXè siècle, et que les grands idéaux révolutionnaires, de gauche et de droite, s’y sont substitués, rendant Baudelaire et Rimbaud totalement illisibles.

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  26. Les premières pages de Journal d’un curé de campagne ont un ton très baudelairien avec leur longue méditation sur l’ennui, que Baudelaire emploie si souvent et allégorise. Mais cette méditation, si elle est inspirée par la lecture de Baudelaire, se transforme en une interprétation de l’ennui, qui devient ici le signe d’une « fermentation d’un christianisme décomposé. » Je ne crois pas qu’il y ait chez Baudelaire une telle interprétation de l’ennui, elle est propre à Bernanos, qui fait le récit et le procès de la déchristianisation de la France. Il en est de même dès Sous le soleil de Satan, qui débute par la chronique d’une décomposition politique de la relation verticale à Dieu, embourbée dans les méandres des compromissions. Dans chacun de ses romans, il convoque les Français au tribunal de Dieu. En cela Bernanos est le représentant de la Modernité inventée par saint Augustin, fondée sur la relation verticale à Dieu, le péché, la « culpabilité à distance » et l’homme divisé. Il convoque devant le tribunal de Dieu un monde qui a perdu le sens de la transcendance divine au profit de relations horizontales, qui aboutira quelques décennies plus tard à la postmodernité. Il raconte au fond l’histoire d’une décomposition, la décomposition de l’Homme moderne.

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  27. Le portrait en acte qu’il engage ensuite de l’archiprêtre de Baillœil, en retraite, est typique des compromissions passées par les « supérieurs », les dignitaires de l’Église, qui versent ici dans « l’humanisme » qui lui fait imaginer la présence, dans une de ses conférences au sujet pourtant religieux, d’Anatole France, pour « qu’il lui demande grâce pour le bon Dieu au nom de l’humanisme avec des regards fins, des sourires complices et des tortillements d’auriculaire. » On sent à quel point un tel passage est une satire de l’institution ecclésiale, totalement corrompue par des idéaux complètement étrangers, républicains, à ceux des évangiles. Il y a du Juvénal en Bernanos. Le nom propre est à lui seul déjà tout un monde : Baillœil, un œil qui baille, alors qu’on en attend une vision de l’invisible, et les allitérations comme une clameurs face à l’horreur de cette décadence de l’Église : « souRiRes complices et des ToRTillements d’auRiculaiRe. » avec ce détail significatif du petit doigt qui vient indirectement signaler, par la référence aux oreilles, des paroles qu’on n’aurait jamais dû entendre sortant de la bouche d’un archiprêtre. On croirait presque lire du Pascal dans ses fameuses Provinciales contre les Jésuites.

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  28. « Maintenant, si l’Evangile doit être à gauche… »

    Jésus ne serait-il pas de « gauche », M. Court ?

    « ce qui séparait un Bernanos d’un Mauriac »

    Ou d’un Paul Claudel, Paul !

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  29. Il faut bien voir quand même que le point de vue de Bernanos est un point de vue extrémiste parce qu’il y a toujours eu dans la curaillerie un courant de gauche à commencer par le Christ peut-être. Ça se discute, bien sûr ! Pour Bernanos, c’est le courant de pensée qui vient de Joseph de Maistre, auquel Antoine Compagnon consacre tout un chapitre. Un courant de forte résistance à la Révolution de 1789, parfois pour d’excellentes raisons, je dois dire ! Notamment contre la bureaucratie, l’hyperrationalisation du monde dont on voit aujourd’hui les méfaits tangibles. Un courant qui alimente aussi le point de vue de Baudelaire, mais qui me semble beaucoup plus complexe que celui de Bernanos, plus tendu entre des pôles contradictoires. Mais il est farouchement contre George Sand en grande partie pour son évangélisme de gauche et ce qu’il induit comme type de littérature, comme esthétique aussi, comme conception de l’art et de la littérature. Ce sont de franches oppositions irrémédiables. Flaubert est un peu entre les deux, mais il a une conception de la poésie, héritière du XVIIIè siècle, qui ne lui permet pas de comprendre vraiment Baudelaire; il l’admire sans le comprendre, alors qu’il comprend George Sand mais sans vraiment l’admirer en tant qu’écrivain tout en l’aimant profondément comme femme dans une amitié très affectueuse.

    Ce sont des courants qui perdurent au sein de l’Église et dans la société française. Le courant de Lammenais alimente l’aide aux Sans Papiers par exemple, c’était encore vivace en 1996 quand j’étais à la Ligue des droits de l’homme lors de l’occupation de l’église Saint-Bernard dans le quartier de la Goutte d’Or avec l’appui du clergé local, de gauche (probablement du courant héritier de Lammenais ou quelque chose de semblable) et la haute hiérarchie de l’Église qui y est franchement opposée, du côté du manche, comme il se doit…

    Bernanos est un résistant à la déchristianisation de la France qui s’amorce dans les années 1830. L’ouvrage de Lammenais, De la religion considérée dans ses rapports avec l’ordre politique et civile, date de 1825, son journal L’Avenir, est condamné par une encyclique en 1832; Lammenais rompt avec Rome en 1834. Dans ce contexte les Juifs sont accusés d’être les promoteurs et le soutien d’une idéologie du progrès qui accompagne cette affaiblissement de l’Église dans la société française et de la portée du christianisme dans les âmes. C’est aussi précisément l’époque où les Juifs cherchent à devenir des « israélites » au même titre qu’on est catholique ou protestant, ce qui accroît le danger du monde juif pour ce courant extrémiste de l’Église. C’est le même processus qui alimente, à mon avis, l’antisémitisme de Heidegger en Allemagne, ce qui ne fait pas pour autant de sa pensée une pensée antisémite par nature contrairement à ce que pensent certains. De même il serait ridicule de prétendre que les romans de Bernanos seraient par nature antisémites. Mais ce sont des failles profondes qui traversent la littérature, la pensée, la société française, et qui perdurent.

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  30. Au début du Journal d’un curé de campagne, le narrateur construit une opposition : d’un côté une Église corrompue et l’égoïsme cynique du capitalisme représenté par M. Pamyre (« nous autres, commerçants, nous avons aussi nos devoirs d’état »), et de l’autre il tisse de manière très habile la figure d’un homme habité par Dieu, qui se trouve être un curé par commodité narrative mais le statut de curé n’est ici qu’un prétexte pour parler de la transcendance; les traits marquants sont d’abord introduits dans une parenthèse, à la suite précisément du passage satirique évoqué ci-dessus dans la vidéo; la parenthèse nous introduit dans l’intériorité du curé qui forme précisément une parenthèse dans un océan de corruption généralisée qui a élu l’intelligence à la place de l’esprit : « (…) ce charmant vieil homme a gardé les innocentes petites manies de l’ancien professeur de lettres, et soigne sa diction comme ses mains. » C’est l’intelligence du personnage qui est ici stigmatisée, et sa mondanité, tous attributs de son immanence à la place d’un signe de la transcendance attendue : « (…) nous avons tâché de faire bon accueil à des mots ’emporte-pièce’ QUI N’EMPORTAIENT RIEN DU TOUT. »

    Et il conclut la charge par le trait christique qui relève son héros de ce bourbier : « et on ne va pas dîner en ville au nez de gens qui meurent de faim. » avec ce petit « et » de reprise, qui est une figure de rhétorique très spéciale, l’anadiplose, une figure de style perfide, qui introduit une reprise dans une phrase qu’on pouvait croire finie, pour ajouter un détail. On voit ici que le détail rajouté est en fait l’essentiel de l’information, celle qui désigne les monstres de vanité qui ne se soucient que de leurs bons mots, de leur savoir qu’ils aiment étaler dans des conférences, et qui ne se soucient guère en réalité de l’essentiel, c’est-à-dire de la misère du monde, alors que c’est précisément leur charge principale en tant que membre de l’Église. Le style de Bernanos fait mouche ! Il fait même « mouchette »…!

    Après toute cette rhétorique savante de la perfidie et de la satire, il introduit ensuite franchement la figure de son héros, mais dans une phrase interrogative pour en euphémiser le caractère trop manifeste : « Mais que pèsent nos chances, à nous autres, qui avons accepté, une fois pour toutes, l’effrayante présence du divin à chaque instant de notre pauvre vie ? » Phrase sublime s’il en est, dont le caractère invraisemblable est effacé d’une part par le fait qu’il s’agit non d’une affirmation mais d’une interrogation mais su un aspect secondaire du propos, les « chances », ce qui légitime indirectement la réalité de la « présence effrayante du divin », dans un procédé tout à fait génial, un truc, une ficelle d’écrivain extrêmement habile, et d’autre part par le « nous » qui hésite entre un « nous » de majesté et un « nous » collectif, c’est-à-dire les « humbles », face aux mondains qui font des conférences où ils s’écoutent parler (« soigne sa diction comme ses mains »). C’est toute une fascinante mise en scène de la sainteté de son héros.

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  31. En jetant un coup d’œil sur le bouquin d’Antoine Compagnon, notamment sur le chapitre « Chateaubriand et Joseph de Maistre », force est de constater que Bernanos s’oppose à tout ce courant de pensée du renouveau du catholicisme dans le sillage du Romantisme qui va de Chateaubriand à Lacordaire, grosso modo de 1818 à 1848, une bonne trentaine d’années qui voyait dans le catholicisme « l’avenir du monde », selon une formule de Chateaubriand à la fin des Mémoires d’outre-tombe. Bernanos se situe dans le sillage de la réaction papale qui se manifeste dès 1864 avec le Syllabus qui met en garde les catholiques contre la recherche d’une conciliation entre l’Église et la civilisation moderne. Désormais le ton n’est plus donné dans l’Église à ce courant de pensée libérale qui unissait Chateaubriand, Lammenais, Lacordaire, Montalembert, Bonald, George Sand. Le temps est au durcissement des positions au sein de l’Église, avec des dérives comme l’antisémitisme qui désormais imprègne de nombreux esprit comme Baudelaire, Bernanos, Drumont bien sûr, Renan, Léon Bloy. Tout un climat malsain.

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  32. « comme l’antisémitisme qui désormais imprègne de nombreux esprits comme Baudelaire, Bernanos, Drumont bien sûr, Renan, Léon Bloy. »

    Et qui atteindra son apogée avec un Brasillach ou un Céline, Michel !
    En passant un petit peu, il faut bien l’avouer, par Marcel Proust, qui ne faisait pas particulièrement dans le sémitisme ?

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  33. De manière inattendue, Sainte-Beuve se place plutôt dans le courant qui rejoint Bernanos. Il écrit en effet, note Antoine Compagnon, dans « Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire », publié en 1861 : « Le Génie du christianisme fut utile en ce qu’il contribua à rétablir le respect pour le christianisme considéré socialement et politiquement, Il le fut moins en ce qui engagea du premier jour la restauration religieuse dans UNE VOIE BRILLANTE ET SUPERFICIELLE, toute littéraire et pittoresque, LA PLUS ÉLOIGNÉE DE LA VRAIE RÉGÉNÉRATION DU CŒUR. » Là encore apparaît l’importance de la « civilisation du cœur » comme pertinence heuristique pour comprendre et interpréter correctement les enjeux intellectuels, socio-politiques et spirituels des œuvres en question. C’est de cette « régénération du cœur » dont nous parlent les romans de Bernanos. On voit que pour Sainte-Beuve, l’œuvre de Chateaubriand et le courant de pensée qu’il incarne avec d’autres comme Lammenais, Lacordaire, etc. dans leur tentative de régénération du christianisme après la Révolution est d’ordre plus mondain de vraiment chrétienne. C’est aussi le point de vue de Baudelaire qui se situe dans la réaction de l’Église qui durcit ses positions face aux avancées de la civilisation moderne tout en inventant, paradoxalement, le concept esthétique de Modernité. On voit que les choses ne sont pas simples à comprendre…!

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  34. Oui, Jazzi, de toute façon l’antisémitisme n’est pas une chose simple à comprendre. Il est tissé de mille contradictions et il est issu de mille courants divers et variés pour mille et une raisons parfois de bon sens. C’est aussi qu’il essentialise le Juif, alors qu’il n’y a a priori aucun rapport entre un grand banquier juif et une brave couturière juive, qui n’ont ni la même vision du monde, ni les mêmes intérêts, ni la même façon de vivre la religion si toutefois ils la pratiquent, ce qui est loin d’être toujours le cas. Tout cela est très compliqué à comprendre. Le malheur, c’est qu’au bout du bout, ça se résume en une seule chose, la haine antisémite, qui peut être meurtrière.

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    1. Ça se discute évidemment. Mais Chateaubriand et Lammenais écrivent tout comme Bonald dans le même journal, Le Conservateur, jusqu’au rétablissement de la censure en 1820. Bonald est reconnu aujourd’hui comme un des pères de la sociologie et du structuralisme.

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  35. De même Antoine Compagnon souligne le fait que la thèse de Bonald pour qui la souveraineté émane de Dieu, est reprise par Lammenais dans l’Essai sur l’indifférence en matière de religion (1817-1823), et, ajoute Antoine Compagnon, « avec laquelle joueront encore au XXè siècle les partisans de la mystique politique, tels Sorel et Péguy, ou les ‘activistes’ de la « sociologie sacrée », ainsi que Bataille et Roger Caillois présentaient en 1938 la communauté du Collège de Sociologie, dont l’ambition était qu’elle « glisse de la volonté de connaissance à la volonté de puissance, deviennent le noyau d’une plus vaste conjuration. » On voit bien par là d’ailleurs que la pensée qui veut se passer du Sujet, telle celle de Heidegger, n’est pas du tout propre au penseur allemand, puisqu’on la retrouve chez Bonald qui, pour cette raison précise, est reconnu aujourd’hui comme un des pères du Structuralisme, qui prétend se passer du Sujet, et chez le libéralisme catholique d’un Lammenais. La politique du Sujet fondée sur une conception du pouvoir élu grâce à des lois édictées par les hommes, c’est précisément ce que reproche un Roger Caillois à Blum pour qui c’est la légalité qui fonde le pouvoir, alors que Caillois, fidèle à Bonald et se réclamant de sa pensée, pense au contraire que c’est le pouvoir qui fonde la légalité. » Ce n’est pas du tout innocent si c’est précisément un Juif qui se réclame d’une pensée du Sujet, faisant obstacle à une pensée qui se veut vidée de la notion de Sujet pour penser le pouvoir, avec les dérives fascistes, totalitaires qui s’ensuivent quasi logiquement, et qu’on reproche aussi à Heidegger, et qui habite aussi les idées de Baudelaire qui traînent ici et là dans ses écrits. Ce sont là encore des débats de fond qui traversent la société, et depuis des siècles, depuis la pensée d’Averroès face au Juif Maïmonide ! Ce sont des débats qui animent la pensée occidentale depuis la naissance de l’Europe au Moyen-Âge.

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  36. Il y a aussi ça dans la pensée psycho-sociologique d’aujourd’hui héritée de Wittgenstein, qui prétend substituer l’éthique à la morale, avec des penseurs américains comme Bateson, Foester, etc. C’est le même désir de se passer de la notion de sujet pour penser la morale. C’est une pensée fondamentalement anti-juive, et potentiellement antisémite. Extrêmement dangereuse et inquiétante parce qu’elle a l’air de prendre de l’essort en France, y compris par des penseurs de l’École et de la formation des enseignants.

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  37. Charles de Montalembert écrit à son frère en 1834 à propos de Lamennais.. : « S’il avait voulu embrasser le parti des rois et des puissants, il y a longtemps qu’il eût été cardinal comblé d’or et d’honneur. Ayant préféré la cause des pauvres et des opprimés, il s’est lui-même condamné à la misère et à l’abandon général. »
    Comment ne pas penser à Bernanos et à sa trajectoire spirituelle et à son refus des honneurs alors que De Gaulle voulait le voir à l’académie française..
    Ce qui est intéressant c’est que Lamennais, né à saint-Malo qui acheva sa vie à Dinan, est présent dans beaucoup de librairies en Ille et vilaine et de cotes d’armor.

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  38. Sorte d’ironie de l’histoire, Paul ! En effet le destin de Bernanos ressemble à celui de Lammenais qu’il stigmatise pourtant dans son premier roman, Sous le soleil de Satan. Faut absolument que je lise ces auteurs qui sont d’une importance capitale en réalité pour comprendre les Baudelaire, Rimbaud, Bernanos et dont on ne parle jamais à l’École : Lammenais, Bonald, Montalembert. En plus ils sont en accès libre sur Gallica. De même les poèmes de Pierre Dupont, dont je n’avais jamais entendu parler avant de m’intéresser de près à Baudelaire, et qui en plus n’est pas un mauvais poète. Bernanos a évolué dans le bon sens, mais il était parti de très loin dans le mauvais…

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  39. Il y a aussi Saint-Simon à lire, pas le mémorialiste, l’autre, qui joue un rôle fondamental aussi chez Flaubert comme expression de la bêtise de gauche…

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