Relire le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos

J’avais lu il y a plus de trente ans ce « Journal d’un curé » de campagne », très ému par ce   jeune curé malade,  qui se sent mal à l’aise dans sa paroisse et dépassé par sa mission pastorale. Bernanos lui-même avait souvent déclaré que c’était son texte préféré et qu’il avait voulu « frapper un grand coup sur les âmes ».

 Aujourd’hui,  texte relu, je reste  perplexe. N’étant pas un catholique pur jus  je me dis que je ne suis pas le bon lecteur notamment pour   apprécier les emprunts aux évangiles de saint-Matthieu  ou, ceux, nombreux, aux textes de la petite Thérèse de Lisieux ni aux affrontements théologiques de l’entre deux guerres… Ce qui m’a le plus intéressé c’est que, depuis les bistrots de Majorque, en 1935,  où il écrit ce texte , Bernanos restitue magnifiquement le boulonnais, les plaines d’Artois , et la condition des paysans .

Photo extraite du film admirable de Bresson

Paysages sombres, mouillés, venteux,  vallons encaissés, chemins détrempés, villages fouettés par les averses, paroisse forteresse fermée, paroissiens hostiles, cupides,  chaque habitant  planqué derrière ses rideaux :  Les routes  traversent des labours nus avec montées de nuages. Les  fonds de vallée cachent  des cabanes pour braconnier,  qui font aussi penser que ce jeune curé, lui aussi, est en chasse, et braconne les âmes pour les amener à Dieu, à mains nues .Bernanos ,à partir de cette terre  lourde, grasse, qui semble engluer les villageois dans l’indifférence,  joue admirablement de cette lumière basse d’hiver qui porte   à l’angoisse le soir, mais  qui  s’éclaire à chaque aube et  délivre le prêtre de ses tourments .Oui, une aube d’hiver rayonne sur  le livre ; l’odeur de terre du vieux pays  passe entre les fentes du texte, avec  une tendresse  merveilleuse, il n’en reste pas moins que le roman laboure  une terre d’angoisse retournée  jusqu’à épuisement comme si tout le mouvement de ce journal ressemblait aux étapes d’une agonie christique.

Ces  angoisses    furent –la correspondance en témoigne- celles de Bernanos lui-même. Cela rend le personnage d’autant plus humain et proche du lecteur   que dans bien des pages apparait  une charité vraie mêlé à un courage recommencé, chaque jour  pour lutter contre cette double solitude : celle d’un village hostile  qui se déchristianise, et celle d’une foi personnelle du curé d’Ambricourt  qui connait de sérieuses éclipses.

Il est aussi frappant de voir à quel point ce curé d’Ambricourt –guidé par le curé de Torcy-  fait de la pauvreté  une  véritable mystique : »Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses et incommunicables joies,-les écrivains russe, par exemple, vous font pleurer. »

Plus loin , le  brave et solide curé  Torcy déclare « Notre seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal(..) on l’aime encore mieux révolté  que résigné, il semble déjà appartenir au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers (..)

On eût aimé lire  ce Bernanos catholique de Gauche écrivant aujourd’hui  sur le phénomène des gilets jaunes

Ceux qui ont connu ou correspondu avec Bernanos disent que  le curé de Torcy , impénétrable sous sa rondeur bourrue, mais avec des éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux, exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches, ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou..  La devise  de Torcy est « faire face », et précise : » « ça pleurniche au lieu de commander »   car il veut inciter le jeune curé d’Ambricourt  à monter à l’assaut de sa paroisse avec plus d’audace. Toutes les métaphores de boue du texte  laissent à penser aussi que les quatre ans de tranchées de Bernanos lui font tenir un langage militaire pour rechristianiser le pays.   

De tous les personnages de ce « journal d’un curé de campagne » mis à part l’athée, l’intéressant  docteur Delbende qui se suicidera, ce sont les jeunes femmes les plus intéressantes..Il  y a Mademoiselle  Chantal, la révoltée, fille du comte et de la comtesse, les châtelains d’Ambricourt. Elle avoue  la haine qu’elle porte à sa mère et le dégout qu’elle a pour les amours de son père pour l’institutrice, Louise. Il y a également la féminité hardie de la toute jeune  Séraphita  Dumouchel( pas loin de Mouchette..) qui défie  le jeune prêtre  du haut de ses treize ans  et de sa coquetterie  ; et c’est elle, qui se révèle  dans la plus belle scène –à mon sens- du livre, en   essuyant le visage du prêtre, égaré et tombé en plein champ , terrassé  par la douleur de son cancer .Séraphita, figure trouble qui soudain retrouve le geste biblique  de   Véronique essuyant le visage du Christ.

A propos de Séraphita, le jeune prêtre  expédie un peu vite ce qu’il appelle le « problème de la luxure »,  ne cachant  pourtant pas que c’est au cours du catéchisme, devant les visages des futures jeunes communiantes qu’il se sent troublé et démuni.  Les scandales récents de pédophilie dans l’église catholique  semblent lui donner raison.

Georges Bernanos

A ceux qui ont déjà fréquenté  Bernanos, on retrouvera  son éloge des routes,  la griserie de la vitesse, la  haute lumière  de la plaine qui devient chant,  ou le gout des gestes humbles, des soirées de vent aux volets qui claquent, dans le presbytère, le maléfice des nuits de tourments,  l’enlisement des vies mornes auprès d’un foyer de braises rougeoyantes ;on retrouve également l’œil sévère  aigu de Bernanos pour  dénoncer la morgue du châtelain, la vie spirituelle maigre ou desséchée  de ces  familles nanties qui mijotent   dans l’insensibilité. Le poleste se pointe souvent  pour dénoncer   les faux prêtres, plutôt ceux de la haute hiérarchie,,confits dans une prudence qui ressemble à ne désertion. Enfin,  on retrouve de sel, son gout de l‘enfance, qui ressemble à un sacrement : » la jeunesse écrit-il, est un don de Dieu, et comme tous les dons de Dieu, il est sans repentance .Ne sont jeunes, vraiment jeunes que ceux qu’ Il a désignés pour ne pas survivre à leur jeunesse. «  Pensait-il à Thérèse de Lisieux ? A Rimbaud qui l’ont marqué…

En revanche,  je suis  resté perplexe devant   ce journal  qui  résonne  de tant  d’ aveux, de défaillances, de plaintes devant son miroir, de dialogues d’une solitude désolée avec elle-même, de » nuits affreuses », de prières vides où le curé touche l’absence à lui-même dans une si extrême humilité que ça  ressemble à de l’orgueil. Son église,  refuge la nuit, allongé  sur les  dalles, comme si le prêtre cherchait des traces, des empreintes de Dieu  dans son propre désespoir. Dans ces moments il envie le statut des moines.   On frôle  l’auto-apitoiement  . Que dire, aussi de ces rêveries autour d’un Moyen-âge  qui ressemble à un livre d’images pieuses, avec  cette « chevalerie chrétienne »  qui brille comme un âge d’or , une terre perdue  entre Saint-Louis sous son chêne et Jeanne au sacre de Reims ? Et que dire  de cette  nostalgie idéalisée d’ une monarchie ?

Enfin il y a  des   développements-tunnels   de Torcy,  sur l’histoire de l’esclavage,  ou des scènes dramatisées, des affrontements au ton  lyrique -convulsif,  dans le choc des âmes (Mademoiselle Chantal et sa haine, par exemple) qui semblent surjouées, avec des paroles qui sifflent comme des serpents. Le combat du Bien et du Mal  qui culmine-selon la critique de l’époque – dans la scène entre le jeune prêtre et cette Comtesse repliée sur le souvenir de son enfant mort-  ressemble davantage à un viol d’âme de la part du prêtre  qu’à une conversion murement réfléchie  et  l’irruption de la grâce

Et c’est bien là ce qui  gêne dans ce « journal d’un curé de campagne », les heurts, les étouffements d’un prêtre, ce sacerdoce vécu comme un mauvais rêve, avec quelques traits de lumière,  cette traque oppressante du Mal comme un gibier qu’il faut attraper dans son terrier.  La volonté de vouloir secouer une paroisse qui meurt, s ‘exprime avec des débats de conscience bien tortueux qui éloigne le prêtre des réalités paysannes  et l’empêche de pousser les portes des demeures avec une chance d’être écouté..  Faut-il   briser l’indifférence  des paroissiens  comme on casse une vitre ? Convertir une comtesse doit-il se manifester par une si soudaine véhémence  que la pauvre femme meurt le lendemain ? Cette   volonté de vouloir brandir  l’  épée de feu de la Vérité, contre le Mal (M majuscule) doit-elle  en passer par   des moiteurs suffocantes, des exaltations nerveuses, des excitations anxieuses,  suivies d’abattements  ambigus ? Je m’interroge sur cette  dramaturgie fiévreuse surjouée vers la fin  dans le pathétique.

C’est l’excellent critique Gaétan Picon qui avait écrit à propos de Bernanos : »le surnaturel »est pour cette œuvre ce que le destin, ou l’histoire, ou la liberté sont pour d’autre :son lieu. C’est la lumière du surnaturel que nous pressentons derrière les ombres fuligineuses du drame terrestre, et qui leur donne une surprenante grandeur. »  C’est fort bien dit, mais je n’ai pas ressenti cela aussi clairement.

90 commentaires sur “Relire le « Journal d’un curé de campagne » de Bernanos

  1. Bernanos doit pas mal, semble-t-il, à Lacordaire pour le personnage du prêtre selon la « doctrine du sacrifice » qu’il développe en 1835 dans ses Conférences de Notre-Dame de Paris où il évoque « l’incompréhensible figure du prêtre » : « Le prêtre ! L’homme qui n’existe ni par la morale, ni par la philosophie, ni par l’État ni par le monde ! L’homme impossible à créer, et qui cependant est toujours et partout ! Quel est-il enfin ? Le prêtre est l’homme oint par la tradition pour répandre le sang (…); le prêtre est l’homme du sacrifice ! » Ces conférences visent précisément, comme l’indique A. Compagnon, « l’homme d’action, engagé dans le monde présent. » C’est bien ce qu’est la figure du prêtre dans les romans de Bernanos.

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  2. A. Compagnon indique aussi que Baudelaire a assisté aux conférences du Père Lacordaire à Notre-Dame en 1842, il avait quelque 21 ans. Il projetait de succéder à Lacordaire à l’Académie française et aurait déclaré à cette époque en 1861 : « Pour la première fois, en 1842, son verbe ardent m’avait troublé sous les voûtes de Notre-Dame. » (Georges Barral, Cinq journées avec Charles Baudelaire à Bruxelles, 1907).

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  3. Jazzi, à l’époque romantique il y avait aussi le salon de Virginie Ancelot, qui se trouvait rue de Seine, aux n°14-18, qui était l’ancien hôtel La Rochefoucauld-Liancourt, qui a disparu depuis. Virginie Ancelot aurait eu comme amant Stendhal, son Lancelot… Paul doit en savoir plus que moi à ce sujet.

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  4. C’est amusant le rôle de l’exubérante Madame Ancelot dans la vie de Stendhal .Nous sommes en 1828. Année difficile, car le états autrichiens , qui détestent ce voltairien bonapartiste ,l’ expulsent d’Italie à la fin de 1827. Il n‘a pas d’argent, et pas le moral, il dessine sans cesse des pistolets dans les marges ses carnets ce qui veut dire « pensées de suicide », il a peur de vieillir et donc rédige des testaments un peu idiots car il n’a pas grand-chose à léguer.
    Son roman « Armance » n’a pas connu de succès, mais il est connudans les salons de paris et les salles de rédaction pour son « Racine et Shakespeare » et ses positions contre les « classiques ». Il cherche un emploi, fréquente les salons où son impertinence, ses blagues douteuses (surtout après minuit et pas mal de punchs) ses saillies, ses sarcasmes, ses paradoxes, ses histoires lestes, amusent quelques-uns mais choquent surtout les autres. C’est dans les salons du baron Gérard qu’il rencontre Mme Ancelot. Elle reçoit avec son mari, dans son propre salon, rue Saint-Roch, des académiciens ou des académisables dont Stendhal se moque régulièrement, sans aucune prudence. C’est alors que Mme Ancelot le met au défi de venir chez elle, dans l’ antre des académiciens qu’il déteste. Stendhal accepte. Un soir, tôt, il se rend donc chez les Ancelot et se fait annoncer comme étant César Bombet (nom qu’il avait déjà utilisé pour ses « lettres sur Haydn »). Donc, toujours le gout des pseudonymes !..
    Pendant toute la soirée il se fait passer pour un lourdaud fournisseur aux armées , en bonnets de coton. D’après les témoins de ce soir-là, il s’abandonne et improvise un monologue hilarant, et jouant à merveille de sn rôle de « paysan du Danube » obtus ,parmi ces vénérables académiciens. il passe à la moulinette de ses sarcasmes des livres, des pièces de théâtre des poètes ,et des peintres du moment avec l’assurance d’un type qui affirme n’y connaitre pas grand-chose mais péremptoire et fier de ses formules.. Virginie Ancelot , 38 ans, n’avait plus -selon les témoins- tout à fait la grâce « piquante » qui l’avait rendue très désirable quelques années auparavant. Stendhal lui trouvait « une belle gorge » et cette punaise de Mérimée parlait des « calebasses sur la poitrine ». Elle appréciait bcp les insolences de Stendhal. Avec n pas mal de mérite chaque mardi,elle supportait dans son salon ce bonimenteur si drole Stendhal qui, par son bagout, choquait certains invités de marque qui ne revenaient pus. Stendhal se moquait régulièrement de Hugo, entre autres. Virginie lu écrivit des lettres pour demander à son invité turbulent de cesser ce jeu de massacre qui risquait de vider son salon..
    C’est chez madame Ancelot que Stendhal fit la connaissance du très intelligent et fidèle Victor Jacquemont, de Mareste, et de Sutton Sharpe. Ils devaient tous jouer un rôle important dans la vie de Stendhal.
    A noter aussi que l’année suivante, Stendhal complétement épris d’Alberthe de Rubempré, mais qui n’arrivait pas à ses fins, eut l’idée de provoquer la jalousie de cette Alberthe en se mettant alors à faire la cour à Mme Ancelot. Celle-ci,surprise, troublée de cette attention si soudaine, flattée aussi , ne comprit pas non plus la volte-face si soudaine de Stendhal qui l’abandonna aussi soudainement, car son stratagème avait en partie réussi. Bon, Stendhal s’était servi d’elle cruellement. Bien que choquée, madame Ancelot n’en tint pas rigueur à
    Stendhal . Les deux restèrent amis et s’écrivirent régulièrement jusqu’à la mort de Stendhal.

    Je ne résiste pas à donner un extrait d’une lettre de janvier 1831, alors qu’il séjourne à Trieste .Le 13 novembre 1830 , « Le rouge et le noir »vient de paraitre. .Un mois et demi plus tard Stendhal écrit à Mme Ancelot :
    »Hélas,Madame, je meurs d’ennui et de froid. «
    Puis il fait une allusion à son comportement à Paris, dans son salon, sous forme de remords : » Pour être digne et ne pas me perdre, comme il m’était arrivé à Paris, je ne me permets plus la moindre plaisanterie. Aussi l’on me respecte. »
    Enfin, ces dernières phrases qui me font rêver: »Je n’ai su qu’il y a huit jours l’apparition du Rouge. Dites-moi bonnement tout le mal que vous pensez de ce plat ouvrage, non conforme aux règles académiques, et, malgré cela, peut-être ennuyeux. »
    Il signe la lettre « Champagne »

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  5. Superbe tranche de vie en stendhalie…!
    Le conformisme est la plaie de nos sociétés. En art et en littérature, c’est ce qu’il y a de pire !
    Mais à la petite échelle de mon (vaste) établissement scolaire, je le constate aussi dans cette microsociété où ils sont quasiment tous formatés pour aller à l’abattoir sans broncher et même en disant merci. C’est tout à fait effrayant. Je me sens de plus en plus étranger à ce milieu totalement délétère avec des syndicats totalement corrompus qui ne défendent ni ne protègent plus personne à part leur rente.

    J’ai une interrogation au sujet du salon de Mme Ancelot. Pour moi, il se se situe pas rue Saint Roch mais rue de Seine d’après un article que j’ai lu. Alors qu’en est-il exactement. Elle a peut-être déménagé ensuite (ou y était-elle avant) rue de Seine dans l’hôtel La Rochefoucauld-Liancourt, qui n’existe plus (je ne me rappelle plus à quelle date il a été démoli; c’est d’ailleurs peut-être ce qui l’a fait déménager rue Saint Roch ?).

    J’ai dans ma bibliothèque son livre sur Rossini avec une préface de Pierre Brunel !

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  6. Je crois que la citation de Gaëtan Picon s’explique assez bien.
    Dans le Journal d’un curé de campagne, toute l’action du roman rayonne à partir de la figure du prêtre. À travers lui, parle et agit le surnaturel. Comme je l’ai indiqué, il n’est pas impossible que Bernanos s’inspire ici de la théorie du sacrifice de Lacordaire qui voit dans le prêtre sa figure d’incarnation. Bernanos en a tiré son dispositif littéraire, comme on dit, à savoir que l’action du roman émane de l’interaction du personnage du prêtre avec son milieu. La peinture de ce milieu forme un contraste pour mettre en valeur la figure sacrificielle du prêtre qui vit à l’imitation du Christ. Il ne faut jamais oublié ce livre majeur, L’Imitation de Jésus-Christ, pour les chrétiens fervents. J.M.G. Le Clézio le mentionne encore à propos de son père qui l’avait comme livre de chevet dans son autobiographie L’Africain. L’art romanesque pour Bernanos vise à faire vivre les forces surnaturelles à partir d’une vision d’en-bas. Cette façon d’appréhender la vie chrétienne, à partir du terrain, à partir d’en-bas, émane aussi de Lacordaire, contre ceux qui voudrait la concevoir à partir des dogmes et des abstraction théologiques comme par exemple Pascal, même s’il y a au bout du compte pas mal de points communs entre Bernanos et Pascal, de même entre Pascal et Baudelaire, comme l’a montré assez facilement Philippe Sellier. La poésie de Baudelaire comme les romans de Bernanos visent, contre les conformismes de leur époque respective, à donner vie à ce qu’ils sentent et conçoivent comme des forces surnaturelles contre l’Histoire comme moteur de l’action. En cela Bernanos est bien l’anti-Stendhal.

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  7. Entre le domicile de Stendhal rue de Caumartin et le salon Ancelot de la rue Saint Roch Stendhal pouvait y aller à pied en moins d’un quart d’heure.
    Enfin j’aurais aimé tellement rencontrer Stendhal!ne serait qu’une heure,un soir, dans un salon, et surtout le voir circuler d’un groupe à l’autre, l « écouter draguer une Alberthe de Rubempré..Mais rencontrer Bernanos, j’en ai jamais eu la moindre envie!
    .A propos de Stendhal ,Mérimée arrangea une rencontre en 1830, l’année de « le Rouge et le Noir » avec Victor Hugo.. Sainte Beuve était présent. Il décrit les deux auteurs » comme deux chats sauvages de deux gouttières opposées,sur la défensive, le poil hérissé, et ne faisant patte de velours qu’avec des précautions infinies. » Hugo qualifiait Stendhal  » d’homme d’esprit qui était idiot ». Il a même menti à Rochefort, soutenant dans un premier temps qu’il n’avait pas lu le roman de tendhal, puis qualifia le roman de « chose informe » ajoutant: « chaque fois que je tente de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection(donc Le Rouge) ,c ‘est comme si o m’arrachait une dent ».

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  8. C’est assez drôle, en effet !
    Il n’y a pas grand-chose de commun au juste entre Hugo et Stendhal.
    Mais ce qui me sidère quand même c’est le peu d’ouverture d’esprit de Hugo à l’égard de Stendhal. Ce qui montre, à mon avis, combien Stendhal est effectivement réservé aux « happy few » et combien il appartient à un tout autre monde mental que V. Hugo, qui est très ancré dans l’Histoire et une vision manichéenne du monde, imprégnée des penseurs religieux de son temps, qui reste totalement étrangère à Stendhal, qui garde un pied dans le meilleur 18è siècle, celui de Rousseau bien sûr, et celui de l’esthétique de la « belle nature » bien qu’il la remodèle à sa manière. Toutes ces petites anecdotes, qui n’ont l’air de rien, en réalité nous informent indirectement de l’abîme qui les sépare et qui permet de mieux les comprendre et l’un et l’autre dans leur différence bien qu’ils soient à peu près contemporains. On n’imagine pas Stendhal, par exemple, inaugurant le lycée Janson de Sailly, en 1983, comme Hugo le fit, deux ans avant sa mort. Ce n’est ni bien ni mal, ce n’est pas une question de morale, c’est simplement qu’il est ailleurs, au cœur de la vraie vie de l’esprit et des passions humaines, alors que Hugo est beaucoup plus dans le concret de la vie sociale et d’un certain conformisme aussi il faut bien le dire, ce qui m’a toujours retenu à l’égard de Hugo.
    Je n’aurais pris aucun plaisir non plus à rencontrer Bernanos, même si je peux admirer son génie d’écrivain qui réussit le tour de force extraordinaire de rendre vraisemblable l’action des forces surnaturelles dans le monde des hommes. Mais au bout du compte, on peut se demander s’il n’y a pas là plus d’artifices propremement littéraires justement que de réelle foi dans la réalité de ces forces surnaturelles. Ou s’il ne finit pas croire à ce qu’est capable d’inventer son imagination. C’est, à mon avis, la grande question que pose son œuvre.

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  9. Je suis en train de relire et d’étudier la nouvelle « Sylvie » de Nerval pour mes élèves de 4ème. C’est vraiment splendide ! Et on est en plein dans la fameuse civilisation du cœur là ! Il faudrait vraiment que j’ai le courage un jour de prendre ce problème à bras le corps pour en montrer l’évolution dans la littérature française sur plusieurs siècle. Mais c’est un travail gigantesque !

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  10. « Marcel Proust, qui ne faisait pas particulièrement dans le sémitisme ? »

    Réponse par Antoine Compagnon et ses derniers cours au collège de France, évoqué par Passou sur la RDL, Michel !

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    1. Jazzi, je ne suis pas sûr qu’à multiplier les Goncourt de ceci et les Goncourt de cela, on obtienne un bon résultat quant aux ventes et même à l’opinion générale sur la valeur d’un Goncourt! Il y a déjà bien assez de confusion promotionnelle à tous vents avec les « Goncourables » de chaque saison.Des appellations « goncourable »s plus ou moins heureuses distribuées à la volée ajoutent au sentiment général de désarroi des lecteurs de bonne volonté devant une abondance de recommandations de produits moyens , et surtout donne le sentiment désagréable que la boussole Goncourt s’affole et pointe un peu dans toutes les directions du marché du livre et risque surtout une totale perte de crédit.

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  11. Paul, la tendance pour les grands groupes commerciaux est à la franchise et à la démultiplication des franchisés. Le label Goncourt s’adapte !

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  12. En tous cas, au Mercure de France, on est très heureux de pouvoir redémarrer en librairie avec le Goncourt de la nouvelle, Paul !

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    1. Jazzi ça c’est la vue à court terme typique!! comment peux tu raisonner ainsi? le sourire de la patronne du mercure te suffit? mais tu regarderas dans  » livres hebdo » les chiffres de vente du bouquin couronné dans 6 mois…. regarde plutôt le nombre de petits éditeurs français représentés? rien pour eux..les jurés Goncourt,malgré leurs grands serments restent hélas les serviteurs dociles de ceux qui les publient et l’équilibre Grasset-Gallimard reste bien en place et se taille la part du Gâteau non seulement a la table Goncourt,mai au Renaudot. et au Femina. là.Rien ne change.

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  13. Je ne m’incluais pas dans ce « on », Paul…
    C’était juste un rappel des lois du marché, où l’on m’accorde un strapontin à la périphérie !

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  14. Oui, je viens de lire le billet de Passou. Intéressant en effet. Mais il ne faut pas avoir de préjugé; on peut être tout à fait antisémite en étant juif…! Ça se voit, hélas, tous les jours !

    C’est en somme William Marx en littérature comparée qui va le remplacer au Collège de France, A. Compagnon. On ne pourra pas suivre ses cours sur Montaigne ni sur Rabelais.

    Sur Nerval, je me rends compte à quel point la notion de « noble cœur » et de « civilisation du cœur » permet de lire correctement une nouvelle comme « Sylvie », que la critique ne comprend pas vraiment d’après ce que je peux en connaître.

    On lit très facilement les failles de sa folie dedans pourtant. L’historien Jean Nagle, dans son bouquin génial, indique notamment que l’image des rois est solaire, s’accompagne du symbole des Heures qui dansent en rond à l’image des trois Grâces. Or, on retrouve exactement ces images-là dans les deux premiers chapitres de « Sylvie ». Mais on les trouve détruites. Par exemple dans le premier chapitre les Heures sont bien mentionnées mais peintes sur les fresque d’Herculanum, une ville détruite et ensevelie sous trente mètres de cendre ! On trouve bien l’image solaire des roi mais au crépuscule quand le soleil se couche. On trouve bien les Heures au nombre de trois mais l’une est Aurélie l’actrice qui est clivée en deux, en noir et en blanc sous les feux de la rampe, son amant ne couche pas avec elle la nuit, elle est potentiellement vénale, la seconde Sylvie est une fille des bois rapidement abandonnée pour l’idéale fantasmée, l’inaccessible Adrienne, qui porte du sans royal des Valois en elle; et elle habite un château du temps de Henri IV, qui a l’allure d’un château du temps de la Renaissance en pierre et en brique typique de la Renaissance.

    Henri IV est probablement mentionné en référence à un tableau d’un peintre qui s’est spécialisé à l’époque de Nerval, Marie-Philippe Coupin de la Couperie, qui a peint en 1819 un tableau qui représente Sully montrant le tombeau du cœur de Henri IV. On peut voir ce tableau sur Internet. C’est ce tableau qui inspire très certainement Nerval pour avoir choisi l’époque de Henri IV pour son château qui est censé être de l’époque des Valois…! Là aussi il y a une faille que ne relève jamais la critique. Elle rattache la scène de danse devant le château à l’image d’une Arcadie dans la tradition de l’Astrée, des Idylles de Théocrite, de l’Âge d’or dans les Métamorphoses d’Ovide, mais elle ne voit pas que la mort règne dans cette Arcadie nervalienne, c’est comme dans le tableau de Poussin « Et in Arcadia ego »; c’est-à-dire que même dans l’Arcadie règne la mort, avec la figure à droite dans le tableau de Poussin qui figure les Heures, l’une d’entre elle, le temps qui passe.

    De même dans Les Chimères, on ne voit pas que Nerval reprend les figures de l’Amour courtois mais en les hystérisant complètement jusqu’à en faire l’expression de la folie. C’est particulièrement évident à la fin du fameux sonnet, « Je suis le veuf, l’inconsolé… » La « tour abolie » dit très bien l’effondrement intérieur.

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  15. Il y a une filiation qui relie Nodier, sa nouvelle « Thérèse Aubert », qui contient une même danse que celle de « Sylvie » sur la prairie du château Henri IV, et il est fort probable que le texte de Nodier a influencé Nerval, qui lui-même a influencé un passage du Grand Meaulnes, d’Alain Fournier dans le château. Et aussi, la danse des jeunes filles en fleurs dans Proust, la fameuse danse où elles se touchent les seins dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Il y a ainsi une longue filiation qui va de Théocrite où les Idylles sont aussi, comme chez Nerval, accompagnées de chant, L’Astrée d’Honoré Durfé au XVIIè siècle (et il y en a eu dans toute l’Europe des pastorale de ce genre), Nerval avec « Sylvie », Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier et Proust. Mais la critique est beaucoup trop conformiste pour voir tout ça. Et surtout l’idéologie du « noble cœur » qui joue un rôle fondamental dans toute la littérature du XIXè siècle de Stendhal à Bernanos en passant par Nerval et Baudelaire et combien d’autres, Sainte-Beuve, etc.

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  16. Et plus récemment encore, le film de Rohmer, Les amours d’Astrée et Céladon, qui a été tourné dans le château de Fougères sur Bièvre, en Sologne, tout près de Contres, où je vais régulièrement pédaler sur les petites routes sur mon célèbre vélo électrique… que je loue à Blois dans un magasin pas très loin de la gare. Les meubles qu’on peut voir à l’intérieur du château, principalement un lit à baldaquin est un reste du tournage du film de Rohmer. Ce chateau est en lui-même intéressant parce qu’il est à cheval sur la fin du Moyen-Âge (érigé à la fin du XVè siècle) et la Renaissance. En particulier il permet de bien comprendre, par différence, la fonction du fameux escalier du château de Blois, construit à l’extérieur de la tour qui mène à la pièce principale de tout château, tandis qu’à Fougères sur Bièvre l’escalier est encore enfermé dans la tour. Cet escalier est fait évidemment pour que le roi puisse se montrer à ses courtisans. Ce n’est pas qu’une question d’exhibition, c’est aussi la naissance d’un art de vivre, théorisé par Castiglione et d’autres, plus perfides, comme Balthazar Gracian, mais c’est aussi la naissance de l’opinion publique. Chez Rohmer il y a aussi des bergers, pas chez Nerval ni chez Proust… Mais il n’empêche que Proust s’y rattache aussi par un fil, celui de la danse, et la campagne, la prairie est remplacée par le bal au bord de mer avec le peintre Elstir qui fusionne la terre et la mer comme une Marine à la manière de Rimbaud dans l’une de ses illuminations. Proust transpose la danse des trois Grâces en somme sur les bords de mer…!

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  17. Dans « La Vierge à l’Enfant », de Hans Memling; on peut voir peinte, derrière la Vierge, la main de Dieu sortant des nuages et distribuant la manne.
    Seul Dieu « donne » vraiment dans la pensée chrétienne puisque seul il crée : l’herbe, les fruits de la terre. Jusqu’aux physiocrates, jusqu’au XVIIIè siècle, les hommes penseront que c’est Dieu qui détient les clefs de la richesse absolue : vrai producteur de la nourriture, vrai maître de l’abondance, Dieu donne au chrétien chaque jour le pain qu’on lui demande en l’appelant « Notre Père ». Bonald, au début du XIXè siècle, souligne encore la vocation de la terre à conduire vers Dieu : « Tout développe l’intelligence de l’agriculteur et élève sa pensée vers celui qui donne sa fécondité à la terre. Tout tend à rabaisser l’intelligence de l’industriel. L’un attend tout de Dieu, l’autre ne reçoit rien que de l’homme. »
    Cette pensée de Bonald est au cœur de la vision du monde de Bernanos. C’est ce qui oriente toutes ses œuvres et explique en grande partie son antisémitisme qui voit dans les juifs ceux qui soutiennent « l’industrie » contre « l’agriculture ». Jean Nagle le rappelle dans « La civilisation du cœur » et dans « Luxe et charité. Le faubourg Saint-Germain et l’argent, Perrin, où il consacre tout un chapitre à « La régénration du cœur », dont parle Sainte-Beuve, et qui est aussi au cœur de la pensée de Nerval comme de Baudelaire, et de Bernanos. Dans son chapitre « La crise du cœur », dans La civilisation du cœur, Jean Nagle indique très clairement : « On voit donc éclater le regret des temps de simplicité ». C’est exactement la nouvelle de Nerval « Sylvie » avec ses paysans, son Arcadie. Mais l’originalité de Nerval, et que ne voit pas les critiques, c’est que les fêlures du Moi sont largement lisibles dans le texte nervalien, les disociation, l’éclatement du Moi à travers celui des voix narratives et plus largement de tout le dispositif narratif, qu’il faudrait analyser en détail, ainsi que tout le légendaire des chansons du Valois, qui renvoie à cette simplicité et l’espérance de la régénération du cœur. Mais c’est comme chez Baudelaire, il y a « La cloche fêlée ». Et, à mon humble avis, tout le XIXè siècle, avec les mille nuances de chaque écrivain, est dans cette attente d’une régénération, c’est omniprésent, Jean Nagle cite en abondance de très nombreux textes de toutes natures. Il y a à la fois, tout au long du XIXè siècle, du Génie du Christianisme de Chateaubriand jusqu’à, disons Bernanos, qui appartient plus au XIXè siècle qu’au XXè siècle à mon sens, une grande unité (la volnoté de régénération de la civilisation du cœur fantasmée et une grande dispersion parce que chacun la fantasme à sa manière sans plus de volonté commune pour faire communauté. C’est en cela que se trouve la grande tragédie du XIXè siècle, dont au fond on n’est toujours pas sorti, sinon peut-être par le postmodernisme et l’espérance de formuler une nouvelle conception de la communauté, dont Maurice Blanchot ébauche une renaissance possible, postmoderne en tout cas.

    La main de Dieu dans le tableau de Memling s’inscrit dans l’anthropologie du don et du contredon (« gueredon » dans les textes du Moyen-Âge) qui va grosso modo jusqu’à Rabelais.

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  18. Le texte de Louis de Bonald est extrait de « Du divorce considéré au XIXè siècle, dans le chapitre « De la famille agricole et de la famille industrielle », qui contient toute une diatribe contre Rousseau, qu’on retrouve telle quelle ou quasiment dans un chapitre de Sylvie. Tout finit par s’éclairer quand on cherche un peu. Louis de Bonald est vraiment le sous-texte (comme dit Genette) de Nerval, de Baudelaire, de Bernanos et de tant d’autres ! Alors qu’on ne les étudie jamais ni à l’École ni à l’Université. L’enseignement en France est vraiment à la ramasse, c’est vraiment foutu, la France…! Tout est en ruines…!

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  19. Voilà ce qu’écrit Louis de Bonald encore dans le même chapitre, et jugez combien c’est d’actualité !

    « tout se réduit pour l’homme en société à produire pour consommer et à consommer pour produire; et la société toute entière est à leurs yeux divisée en deux classes de producteurs et de consommateurs. Les philosophes des derniers siècles déclamaient aussi, et avec amertume et arrogance, contre la guerre, les conquêtes et les conquérants; et lorsqu’ils ont cru que les conquêtes se faisaient au profit de leurs doctrines, ils ont embouché la trompette en l’honneur du conquérant, et même leur philanthropie, leur bienfaisance et leur humanité lui ont pardonné ces guerres effroyables où le plus puissant moyen de succès a été son profondmépris de l’espèce humaine sacrifiée sans pitié aux rêves de l’ambition la plus extravagante.

    « Mais c’est surtout de l’industrie la plus dépendante aujourd’hui des professions qu’ils proclament aujourd’hui l’indépendance. C’est le commerce qu’ils regardent comme le lien des peuples et le garant de la paix du monde, quoique des jalousies de commerce aient été le sujet de toutes les guerres qui se sont faites depuis longtemps, comme elles le seront de toutes celles qui se feront à l’avenir. C’est au commerce qu’ils attribuent l’esprit de liberté qui s’est répandu en Europe. » (« De la famille agricole et de la famille industrielle », in Du divorce considéré au XIXè siècle).

    Les conquérants

    Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
    Fatigués de porter leurs misères hautaines,
    De Palos de Moguer, routiers et capitaines
    Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

    Ils allaient conquérir le fabuleux métal
    Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
    Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
    Aux bords mystérieux du monde Occidental.

    Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
    L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
    Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

    Ou penchés à l’avant des blanches caravelles,
    Ils regardaient monter en un ciel ignoré
    Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

    José-Maria de Heredia, 1896.

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