Virginia Woolf ,ultime roman,dernière lumière d’été

 « Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard .Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux.

 Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/John_Lavery_-_A_Summer_Afternoon.jpg
The tennis party *oil on canvas *76.2 x 183 cm *signed b.l.: J Lavery 1885

Un été, de John Lavery

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.


Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.


Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/Sir-John-Lavery-TuttArt@-23-845x1024.jpg

Peinture de Sir John Lavery [Irish painter, 1856-1941]


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.

Extrait:

« Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu’elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique.  » Amoureuse « , disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d’argent et les brosses à dents, était l’autre amour ; l’amour pour son mari, l’agent de change –  » le père de mes enfants « , ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L’amour intérieur était dans les yeux, l’amour extérieur était sur la table de toilette. »

79 commentaires sur “Virginia Woolf ,ultime roman,dernière lumière d’été

  1. Avant l’été, le printemps !

    VIRGINIA WOOLF

    Le printemps exulte à Londres

    Mrs. Dalloway, le roman de Virginia Woolf, publié en 1925, se déroule durant une chaude journée de printemps londonien, alors à son zénith : « c’était la mi-juin. La guerre était finie ». Tout à ses pensées et préparatifs de sa grande réception de la soirée, Clarissa, son héroïne, femme élégante des beaux quartiers de Londres, se souvient. Elle se souvient du temps où elle avait l’âge de sa fille Elizabeth, de son ancien amour de jeunesse pour Peter Walsh, qu’elle sacrifia finalement pour épouser Richard Dalloway, mais aussi de ses émois d’alors pour la troublante Sally Seton : « L’étonnant, quand elle y repensait, c’était la pureté, l’intégrité du sentiment qu’elle éprouvait pour Sally. Ce n’était pas comme le sentiment qu’on peut éprouver pour un homme. C’était complètement désintéressé et, en outre, cela avait une qualité qui ne pouvait exister qu’entre femmes, qu’entre des femmes juste sorties de l’adolescence. » Outre le fait que Virginia Woolf mit une grande partie d’elle-même dans le personnage de Clarissa Dalloway, son roman nous offre de surcroit une fresque de la ville de Londres et de ses habitants, rythmée, toutes les demies heures, par le son de la cloche de Big Ben. Avec ce récit empreint de nostalgie, qui oscille continuellement entre le présent et la passé, le monologue intérieur de son héroïne et les sensations ressenties par les principaux personnages, Virginia Woolf signe ici l’une de ses œuvres majeures. Tandis que Clarissa Dalloway, désormais au seuil de la cinquantaine, se demande anxieusement si Peter Walsh, qui vient de rentrer inopinément à Londres après plusieurs années passées en Inde, allait la trouver vieillie, celui-ci, se rendant à pieds à sa soirée, découvre pour la première fois la ville à « l’heure d’été », une mesure introduite au Royaume-Uni le 21 mai 1916. L’occasion pour nous de goûter sur ses pas à l’une des plus longues journées de l’année.

    « Ce n’était pas la beauté pure et simple – Bedford Place qui mène à Russell Square. Il y avait la rectitude, le vide, évidemment, la symétrie d’un corridor ; mais il y avait aussi les fenêtres éclairées, un piano, un gramophone qui joue ; le sentiment d’une fête cachée qui parfois émerge lorsque, à travers une fenêtre sans rideaux, une fenêtre laissée ouverte, on aperçoit des gens assis à des tables, des jeunes gens qui tournent lentement, des conversations entre des hommes et des femmes, des femmes de chambre qui regardent, l’œil vague, par la fenêtre (quels commentaires peuvent-elles bien faire, une fois leur travail terminé), des bas qui sèchent aux fenêtres, sous les toits, un perroquet, quelques plantes. Absorbante, mystérieuse, d’une infinie richesse, cette vie. Et sur la grande place où les taxis passaient en trombe et tournaient à une vitesse vertigineuse, il y avait des couples qui flânaient, qui s’attardaient, qui s’étreignaient, serrés sous les branches inclinées ; voilà qui était émouvant ; tellement silencieux, absorbés, que l’on passait discrètement, intimidé, comme en présence de quelque cérémonie secrète qu’il aurait été sacrilège d’interrompre. Voilà qui était intéressant. Et le voilà reparti dans les éclairages crus de la ville
    Son manteau léger s’ouvrit sous l’effet du vent, il avançait d’une démarche bien à lui, se penchant un peu en avant, à petits pas trébuchants, les mains derrière le dos, les yeux toujours un peu comme ceux d’un faucon ; il avançait à petits pas dans Londres, en direction de Westminster, observateur.
    C’était à se demander si tout le monde dînait dehors. On voyait des portes ouvertes, ici par un valet de chambre pour laisser passer une vieille dame ayant fière allure avec des chaussures à boucles, et trois plumes d’autruche cramoisies en guise de coiffure. On voyait des portes ouvertes pour des dames enveloppées comme des momies dans des châles fleuris aux couleurs vives, des dames nu-tête. Et dans les beaux quartiers avec leurs colonnes en stuc, des femmes traversaient le petit jardin devant la maison, légèrement vêtues, des peignes dans les cheveux (elles étaient montées en courant voir les enfants) ; des hommes les attendaient, leurs manteaux ouverts par le vent, et le moteur était mis en marche. Tout le monde sortait. Avec toutes ces portes qu’on ouvrait, et la descente, et le départ, on aurait dit que tout Londres embarquait dans de petits bateaux amarrés à la rive, qui dansaient sur les eaux, comme si tout n’était qu’un vaste carnaval flottant. Whitehall, à la surface argentée, était comme une patinoire que traversaient des araignées, glissant sur la glace, et autour des lampes à arc on sentait les moucherons ; il faisait si chaud que les gens restaient dans la rue à bavarder. Et là, dans Westminster, un juge à la retraite, selon toute apparence, était solidement assis devant la porte de sa maison, habillé tout en blanc. Sans doute un Anglo-Indien.
    Et là une bagarre de poissardes, ivres ; un peu plus loin un seul policeman et des maisons tapies dans l’ombre, de hautes maisons, des maisons à dôme, des églises, le Parlement, et la trompe d’un bateau à vapeur sur le fleuve, un son creux, comme une corne de brume. Mais c’était sa rue, cette rue, la rue de Clarissa. Des taxis tournaient à vive allure, comme l’eau autour des piles d’un pont, aspirés vers un même lieu, lui semblait-il, parce qu’ils transportaient des gens qui allaient à la soirée de Clarissa.
    Le courant froid des impressions visuelles lui faisait défaut maintenant, comme si l’œil était une coupe qui débordait, et laissait le trop-plein couler sur la porcelaine sans qu’il en soit gardé trace. Il fallait maintenant que le cerveau se réveille. Il fallait maintenant que le corps se concentre, au moment d’entrer dans la maison, la maison éclairée, où la porte demeurait ouverte, devant laquelle les voitures venaient s’arrêter, avec des femmes richement parées qui en descendaient ; l’âme doit rassembler ses forces pour tenir bon. »
    (« Mrs Dalloway », traduit par Marie-Claire Pasquier, folio classique 2643,© Éditions Gallimard, 1994)

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  2. Très incitante à la lecture votre évocation de ce dernier roman de V. Woolf, Paul Edel, merci!
    En ce qui me concerne je verrai plus des peintures de Jean Dubuffet, celles de 1940 à 1950, figuratives et ses vaches aussi, plutôt que ce monde de peinture fin de siècle…

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  3.  » Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie .. »
    Il me semble que son écriture va de l’avant sur ce XXème. siècle, non?

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  4. Nietzsche a écrit cette phrase célèbre : « Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité. » Je crois bien que c’est de ses écrits de 1873, enfin assez tôt dans sa réflexion philosophique. C’est par là aussi dire que l’art n’est pas fait pour reproduire ou « rejoindre » la vie. L’art est fait pour procurer une autre vie, une vie qui n’est pas la vérité de la vie brute, une autre vérité que celle de la vie.

    J’ai eu l’intuition de cette pensée, sans être capable alors de la formuler avec tant de précision le jour où j’ai eu entre les mains à l’âge de 12 ans un appareil photo. J’ai senti immédiatement, intuitivement, qu’entre ce que je voyais avec mes yeux et ce que je voyais à travers l’objectif de l’appareil, il y avait un monde, ce n’était pas le même monde, et le monde qui m’a intéressé le plus, c’est évidemment le monde tel que je le voyais dans l’objectif de l’appareil photo, c’est-à-dire un monde mental, un monde imaginaire, un monde où peut être poser la question du sens, qui n’a aucun sens dans le monde réel qui se contente d’être là comme dit Heidegger, sans signification particulière. Or l’art, la littérature sont précisément des instruments entre nos mains qui nous permettent de poser la question du sens : Comment faire pour donner du sens à un monde qui n’a aucun sens en lui-même ? Comment rendre le monde habitable ? C’est le but de l’art, qui n’est pas et, à mon avis, n’a jamais été de « rejoindre la vie » mais de donner du sens à la vie ou de s’interroger sur le sens de la vie, ce qui revient au même au fond.

    Que Virginia Woolf ait eu le sentiment qu’elle s’était fabriquée un instrument capable de mieux se poser la question du sens de la vie que d’autres, c’est indéniable, et c’est toute la question de la littérature qu’elle a inventée, qui est une invention tout à fait géniale. Elle fait partie des rares écrivains qui ont inventé une nouvelle forme de littérature, avec Hugo, Stendhal, Flaubert, Joyce, Proust, Céline, Aragon, André Breton, Kafka, Bernanos. Ce sont d’authentiques inventeurs. De tous, à mon avis, c’est Bernanos le plus équivoque, le plus ambigu, parce qu’il se paie facilement de mot, nous faisant croire à des puissances surnaturelles dont il ne peut produire aucune preuve tangible en dehors de la littérature, alors que les autres n’ont pas cette ambition démesurée, qui frise le péché d’orgueil…!

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  5. Ce qui est le plus fascinant chez Virginia, ce sont tous les procédés de « sfumato » qui rendent la frontière floue entre le rêve, le souvenir et la réalité. Elle était particulièrement douée pour ça. Mais elle en est morte la pauvre !

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  6. Mais ce travail d’invention commence déjà chez Nerval. On le voit très bien à l’œuvre dans Sylvie, qui date de 1853. Il y a déjà chez lui des emploi de l’imparfait, des pronoms personnels, des participes présents qui sont des sortes de tunnels qui permettent de passer d’une époque à l’autre sans plus savoir dans quelle époque au juste on est, ce qui crée des effets de fusion, de sfumato comme dans la peinture.

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  7. Il y a de quoi quand on voit des infirmières, des médecins mourir en nombre pour avoir soigné des personnes infectées du Covid 19, faute d’avoir disposé de masques pour les protéger. Une vidéo montrait une responsable espagnole qui annonçait les morts des médecins et infirmières s’effondrer à la tribune. Il y a de quoi. La colère monte avec notamment une enquête très fouillée de deux journalistes du Monde, Fabrice Lhomme et Gérard Davet, qui montre la gestion totalement chaotique des masques. On est en pleine barbarie administrative. L’État est responsable de milliers de morts ! C’est extrêmement grave. I

    l faut que des têtes tombent. On n’est plus protégé par l’État, dont c’est le devoir, et l’administration joue à la roulette russe avec nos vies en obligeant ses fonctionnaires de moins de 65 ans à prendre le métro, dont tous les médecins affirment que c’est un nid à virus. Les nazis ont dû affréter des trains entiers pour tuer les Juifs. Mais maintenant il suffit de prendre le métro pour assurer un cours de trop ou une journée de trop pour se retrouver quinze jours plus tard au cimetière ! C’est totalement inacceptable dans un État démocratique comme le nôtre. On est là chez les barbares, pas dans un État civilisé.

    Ayant dépassé la limite d’âge, je ne suis pas tenu de revenir enseigner au collège, mais j’ai entendu mes collègues dans une récente visio-conférence qui étaient finalement assez remontés contre l’administration et les décisions gouvernementales. Une collègue qui a des antennes relais dans d’autres établissements et dans des écoles primaires disait que les professeurs des écoles ne peuvent quasiment pas faire cours parce qu’ils passent leur temps à interdire aux enfants de s’approcher les uns des autres. Il fallait s’y attendre ! Prendre de telles décisions de retour pour si peu de semaines dans de telles conditions c’est vraiment mépriser les enseignants et les enfants. Les écoles sont transformées en garderie simplement pour des raisons économiques, obliger les parents à reprendre le chemin du travail en les libérant de la charge de garder leurs enfants. De plus des circulaires ministérielles prétendent interdire aux enseignants de toute critique de la gestion de la crise. Notre pays est en train
    de dériver vers un État autoritaire comme sous Pétain !

    Il ne faut pas oublier que quelque 50% des profs agrégés ont voté pour Macron aux dernières élections et que cet électorat est en train de s’effriter au fil de la crise. J’entends l’insurrection qui monte…

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    1. Chaque chose en son temps, Jazzi…! Mais il est temps de changer de politique en France comme dans le monde. Le néolibéralisme qui a pris le pouvoir de Whashington à Pékin est meurtrier. Christophe Dejours dans son grand livre, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Seuil, 1998, publié il y a donc maintenant 22 ans pointait déjà du doigt la similitude entre le néolibéralisme mondial et le nazisme. La gestion des hôpitaux telle qu’elle se fait et qui a détruit le système de santé et de protection des citoyens vient du Japon, Christophe Dejours indiquait déjà en 1998 que cela nous conduirait à la catastrophe ! Il ne s’était pas trompé. Les régions en France où il y a eu le plus de morts — les régions Est et Nord — sont celles qui ont subi le plus grand dégraissage des services publics hospitaliers. Là encore l’État est responsable de milliers de morts ! C’est totalement inacceptable dans un État démocratique !

      Les solutions de remplacement s’inventent tous les jours. Il n’y a qu’à fréquenter FB et les pages de l’astrophysicien Barrau pour s’en rendre compte. L’État ne protège plus ses citoyens; les citoyens en prennent chaque jour davantage conscience. La mondialisation, telle qu’elle s’est jusqu’à présent structurée, avec des délocalisations des industries indispensables qui assurent notre liberté (usines de fabrication de masques délocalisées en Chine par exemple) est suicidaire pour nos concitoyens. C’est à revoir. L’humanité sinon est sur la voie du suicide. Les mobilisations se multiplient dans les initiatives collectives ici et là pour inventer l’avenir. Il est clair que le postmodernisme est le nouveau paradigme du vivre ensemble et qu’il est en train de chercher ses marques.

      Notre époque ressemble d’ailleurs furieusement, de ce point de vue, au XIXè siècle, où deux paradigmes luttent et se font face, l’ancien paradigme du « noble cœur », de la « civilisation du cœur », qui remonte au 12è siècle et entre en crise à partir de la fin du 17è siècle, qu’on peut lire notamment dans les tragédies de Racine, et qui se prolonge jusque chez Bernanos et Léon Bloy (Le sang des pauvres en est totalement imprégné par exemple) en passant par Louis Bonald, Ballanche, Nerval (la nouvelle Sylvie en est l’expression amère par exemple, j’en ai trouvé les preuves dans le texte lui-même très clairement, Baudelaire (c’est ce qui forme l’unité, la grande unité de son œuvre dans ses moindres détails c’est assez sidérant même !, Rimbaud, Hugo même qui est pourtant le plus républicain d’entre eux, et le paradigme de la Modernité qui se met en place avec la Révolution de 1789 et qui s’impose peu à peu dans les faits et les mentalités. L’invention de l’esthétique de la Modernité par Baudelaire en est un exemple, qui reprend d’ailleurs une opposition entre l’éternel et le transitoire qu’on trouve déjà dans le Timée de Platon (je ne sais pas si Baudelaire l’avait lu). C’est pareil avec le paradigme de la Modernité, qui s’est éteint vers 1980, et le paradigme nouveau de la postmodernité qui va peu à peu s’imposer pour faire face au monde et à ses problèmes de tous ordres : politique, santé, éducation, etc. Le changement est inéluctable. C’est à nous de le penser et de le mener dans la meilleure direction possible pour éviter les graves dangers qui nous guettent aussi dans le postmodernisme.

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  8. L’astrophysicien Aurélien Barrau a posté sur sa page FB cette citation dans laquelle je me retrouve tout à fait :

    « Il y a une sorte de divorce entre l’homme et les mots. Il faut faire en sorte que les mots disent ce qu’ils doivent dire. Nous devons donner vie aux mots. Nous devons faire notre métier d’artiste c’est-à-dire créer des peurs et des appréhensions ».

    Sony Labou Tansi

    J’ajouterai ceci : nous devons créer le monde mental par les mots qui sera la meilleure part du postmodernisme, avec ses esthétiques, ses visions du monde, comme il y a eu au XIXè siècle autant de réponse à la crise du « noble cœur » qu’il y a eu d’écrivains, les unes étant plus séduisantes que les autres selon la sensibilité de chacun, bien sûr. Mais on voit bien que tout le XIXè siècle est embarqué dans une crise qui cherche une régénérescence, de Chateaubriand à Bernanos et Léon Bloy et même Proust, ce qui forme en fin de compte une grande unité du XIXè siècle, et en même temps une grande dispersion des réponses.

    Nous devons nous aussi entrer dans un tel mouvement à la fois politique, social, spirituel, métaphysique !

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  9. On voit se mettre en place très concrètement l’idéologie du « noble cœur » chez Chrétien de Troyes à la fin du 12è siècle dans la littérature après son introduction un siècle avant dans la société du temps. On le voit en 1170-80 dans Yvain ou le chevalier au lion, notamment par l’histoire elle-même qui oppose les valeurs de la chevalerie et les valeurs du cœur dans l’amour courtois pour sa dame au point que l’adjectif pour le désigner passe de « chevalereux » à « chevaleresque », qui devient la nouvelle dénomination de l’action du chevalier défendant la veuve et l’orphelin désormais et non plus sa puissance égoïste et orgueilleuse à montrer son courage et sa prouesse, mais aussi dans l’oralité même qui est non seulement l’art de la parole mais aussi la littérature elle-même qui se définit alors essentiellement par son caractère oral.

    On la voit définie dès le début du roman, avec une grande modernité comme littérature qui dévoile son code littéraire, dans les paroles de Calogrenant qui raconte à la cour du roi Arthur, au début, au milieu des dames et des chevaliers réunis autour autour de lui, ainsi que la reine Guenièvre, qui vient de sortir de la couche où elle était en compagnie du roi en pleine après-midi, pour assister au récit de l’aventure de Calogrenant à la fontaine de Brocéliande. Et voilà ce que dit Calogrenant qui ressortit à l’idéologie du « noble cœur » : « Prêtez-moi cœur et oreilles, car une parole entendue est perdue si elle ne touche pas le cœur. Or certains n’entendent que des sons puisque leur cœur ne comprend rien. Les mots arrivent aux oreilles comme le souffle du vent, mais ne s’y arrêtent pas; au contraire ils s’évanouissent très vite si le cœur n’est pas disposé à les saisir; pour cela, il doit les prendre au vol, les renfermer et les retenir. Qui me veut entendre, tendra cœur et oreilles car je ne vous raconte pas des fables ou des mensonges, comme l’ont fait beaucoup d’autres. Je vous dirai juste ce que j’ai vu. » Le cœur est la garantie suffisante de la vraisemblance du récit qui va être raconté sur les événements merveilleux survenus à la fontaine.

    Jean Nagle, dans son livre, nous donne les références savantes qui ont pu présidé à une telle écriture romanesque. Il dit d’abord lui même combien « le cœur se confond avec l’oralité » : « il « fond », il « s’épanche », il « parle d’abondance ». Il parle, dirait-on, sans intermédiaire : c’est ce qu’on appelle « parler du cœur » (p. 44; on va retrouver une telle conception de la littérature dans le légendaire romantique avec son culte pour les parlures régionales, de Hugo à Verlaine en passant par Nerval dans Sylvie notamment, mais quasiment jamais chez Baudelaire).

    Jean Nagle indique que « l’anthropologie du cœur (…) s’est fondée sur la Bible (il en donne de très nombreuses références, celle-ci parmi beaucoup d’autres, mais qui me semble très claire pour notre passage de Calogrenant : « Ce qui sort de la bouche vient du cœur », saint Marc : 15), mais repose aussi largement sur des bases scientifiques et philosophiques. Elle se rapporte à une conception du corps humain telle que le XIIIè siècle l’a ranimée, à partir de Platon, d’Aristote surtout (et sans doute avant le XIIIè grâce aux traductions d’Aristote au mont Saint-Michel qui étaient certainement en relation avec la cour prestigieuse d’Anne de France à Troyes où Chrétien recevait protection et faveurs, comme l’avait indiqué l’historien qui a fait scandale, qu’avait indiqué Passou sur La République des Livres en son temps), et les textes d’Hippocrate et de Galien. Le « retour » d’Aristote a été si puissant que le rôle central qu’il attribuait au cœur s’est maintenu, malgré les réserves de Galien. » (Nagle, p. 46). Il donne encore les références suivantes : Platon, Timée, 70 a-b; Phèdre, 246 b-c-d, 247 a-b ; Aristote, Parvua Naturalia, « De Juventute et Senectute », Les parties des animaux, ou encore le De Natura rerum de Lucrèce : « Je dis maintenant que l’esprit et l’âme sont inséparables et ne constituent qu’une substance. Mais le chef, pour ainsi dire, qui règne sur l’ensemble du corps, c’est la raison que nous nommons « esprit » ou entendement. Il a son siège fixé au milieu de la poitrine : c’est là en effet que palpite et tenaille la peur ; dans ses alentours que s’épanche la douceur et la joie ; c’est donc là que réside l’entendement, l’esprit ; l’autre partie qui est l’âme disséminée dans tout le corps, obéit et se meut selon l’ordre et le mouvement de l’esprit. Et il est capable par lui-même de sentiment et de joie, lors même que ni le corps ni l’âme ne participent à son émotion. » C’est la découverte de la circulation du sang par Harvey au 17è siècle qui modifiera cette anthropologie du cœur en y incluant les entrailles et les viscères, qu’on retrouve chez Baudelaire dans un poème macabre intitulé « Le voyage à Cythère », qu’on retrouve dans une autre version chez Nerval ou Le sang des pauvres, chez Léon Bloy.

    On peut ainsi beaucoup mieux comprendre comment s’articule l’univers romanesque de Chrétien à la cour du roi Arthur. En face de l’idéologie du « noble cœur » qu’il met dans la bouche de Calogrenant, il place le personnage du sénéchal Keu à la langue bien pendu, toujours en train de calomnier ses acolytes chevaliers, ainsi que le lui fait remarquer la reine Guenièvre. La cour est elle-même mitée par une dégénérescence de l’amour, exactement comme dans Sylvie de Nerval qui, de ce point de vue structurel, est tout à fait la même histoire avec une dégénérescence de l’amour qui se réalise à la fin par la liaison du narrateur avec Aurélie l’actrice qui est une femme vénale, une version prostituée de l’amour saint et pur qu’il éprouve pour Adrienne, morte dès 1832, c’est-à-dire avant même que l’histoire ne commence. À l’époque de Chrétien de Troyes se pose au fond le même problème de la dégénérescence de la « civilisation du cœur », pourtant naissante depuis plusieurs décennies, qu’à l’époque de Nerval en plein XIXè siècle !

    Et Jean Nagle, à propos de l’oralité du cœur cite ces propos incroyables de Roland Dhordain, dans une émission de France-Inter, « Salut l’artiste », du 2/3/1997; Roland Dhordain est en train d’expliquer qu’il a passé sa vie à recruter pour la radio des animateurs pour leur voix », et l’assistante de lui demander alors : « Et sur leur cœur ? » — réponse à mi-voix, sur le ton de l’évidence : « C’est la même chose ! » On voit à quel point l’idéologie du « noble cœur » traverse les siècles et est ancrée quasiment dans l’inconscient collectif français. Je dois dire que ça me fascine !

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  10. Ma cousine Olga me raconte des histoires terribles qui se passent en ce moment à Saint-Pétersbourg. Un ami de son fils, un jeune de 25 ans, a été atteint du Covid et l’hôpital a refusé de lui faire un test du virus sous prétexte que le nombre de malades infectés diminue. Il a été obligé de se rabattre sur une clinique privée pour se faire correctement soigner ! Voilà notre avenir si nous ne réagissons pas, on risque de mourir parce qu’on n’aura pas d’argent pour se faire soigner. Tout le continent européen est en train de sombrer dans ce genre de barbarie. Nous ne pouvons pas laisser faire ça !

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  11. En plus, l’État russe a distribué de l’argent aux gens dans le besoin, et de la nourriture. Les vols flambent dans les rues, on arrache les sacs des pauvres vieilles dames, on leur prend leur nourriture ! Ça doit être pire en Ukraine à Kiev ou à Odessa. À Kiev, j’ai failli me faire dépouiller en pleine rue par trois acolytes dont un déguisé en flic, en pleine rue ! Heureusement que je n’avais quasiment rien dans mon porte-feuilles. Voilà ce qui risque de nous arriver aussi ici en France.

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  12. Fort intéressant .Vous souvient-il de cette controverse que nous eûmes sur « la France contre les Robots? » Le visionnaire Bernanos mettait en garde ce pays contre les périls du machinisme comme signant l’arrêt de mort d’ une société multiséculaire. Nous en sommes à la génération d’après ces robots, et les mêmes causes produisent des effets plus dévastateurs encore.
    Bien à vous.
    MC

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  13. Laurent Alexandre est plus nuancé, Marc. Les effets « dévastateurs » de l’IA vont être massifs et irréversibles et rapides, à la différences des profonds changements intervenus lors de l’industrialisation de la France au XIXè siècle, qui expliquent les idées de Louis de Bonald, de Baudelaire, Nerval, Bernanos etc. Mais il dit aussi tout l’apport positif de l’IA.

    C’est à nous de décider ce que sera l’IA. Cela rejoint ce que je disais l’autre jour au sujet de notre responsabilité collective pour construire le monde de demain en réponse à Jazzi. L’IA peut produire la société hypersurveillée qui s’est mise en place en Chine avec le crédit social. Une folie à l’état pur, la paranoïa au pouvoir ! Ou bien l’IA qui soulage l’humanité de ses tâches les plus ingrates et libère le cerveau de l’homme pour les tâches les plus élevées, la création.

    La différence des intelligences est aussi un problème social. Ce n’est pas essentiellement une disposition génétique. C’est bien plutôt une question d’interaction d’abord avec la mère, qui joue un rôle fondamental dans la stimulation neuronale chez le cerveau dès la naissance. Une mère aimante et disponible libère l’intelligence chez son enfant par ses stimulations sensorielles multiples, ensuite par l’interaction avec le milieu. Une mère stressée qui travaille n’a pas et ne peut pas avoir les mêmes effets stimulants sur le cerveau de son enfant. L’intelligence dépend en grande partie de l’affectivité dans les relations, y compris plus tard avec le professeur, même si elle doit alors rester marginale dans la relation.

    Mais l’enjeu est considérable pour l’avenir avec l’IA. La robotisation des tâches n’implique pas forcément la transformation de l’humanité en un troupeau d’esclaves. Mais ça peut le devenir si rien ne vient former communauté pour construire l’avenir.

    Je suis en train de relire, pour mieux comprendre Nerval, le bouquin de Pierre Rosanvallon, Le peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, 1998. Nerval emploie beaucoup le pronom « nous » dans sa nouvelle, « Sylvie ». Mais ce « nous » ne forme pas communauté. Les « nous » forment des communautés d’actants du récit hétérogènes, un archipel de « nous » qui n’arrive pas à former une communauté. D’un côté une fusion des temps avec l’imparfait qui s’enfonce loin dans le passé, de l’autre une dispersion, un éclatement des communautés. On voit bien l’ambition de toute une génération, du premier romantisme (Nerval) à la seconde (Baudelaire), retrouver une communauté du cœur que la Révolution de 1789 a détruit sans réussir à la remplacer par un autre sensus communis. C’est ce qu’analyse justement le livre passionnant de Rosanvallon, dans Le peuple introuvable. C’est tout le sens de la nouvelle de Nerval aussi, doublé du fait que le contact avec le Réel n’arrive jamais à se faire. Le narrateur est pris dans un écheveau de rêves d’où il voudrait sortir pour prendre contact avec le Réel, et n’y parvient jamais. C’est le tragique de cette époque. Ce n’est pas tant l’individu Nerval qui est ici en cause (maladie mentale ou pas) que le moment historique qui génère cet enfermement dans les rêves. La nouvelle de Nerval le fait particulièrement bien ressentir.

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  14. GERARD DE NERVAL

    La divine tragédie

    Avec le romantisme, le rêve, traité généralement avec dédain par les Encyclopédistes, qui ne voyaient que mensonge et illusion en cette matière, va retrouver toute sa dimension métaphysique. Notamment pour Gérard de Nerval, dont le sublime Aurélia se présente comme un long poème en prose, où rêveries et rêves nocturnes mêlés lui permettent de renouer avec l’esprit divin et d’accéder au séjour des morts, comme Dante l’avait fait avant lui. Commencé en 1841, puis repris en 1853 et achevé fin 1854, ce récit onirique, tout à la fois halluciné et lucide, qui sera publié en feuilleton dans la presse au début de l’année 1855, au moment même où, gagné par la folie, il finira par se pendre, nous offre d’embrasser d’un regard la totalité simultanée de sa vie profonde. C’est ainsi qu’il retrouvera la défunte Jenny Colon (Aurélia), le grand amour « qui a dévoré ma jeunesse ». Et jamais oublié par la suite.

    « J’entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies. Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts que j’avais pleurés se trouvaient reproduits dans d’autres qui, vêtus de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils paraissaient s’être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces parents vint à moi et m’embrassa tendrement. Il portait un costume ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Il me semblait plus précisément vivant que les autres, et pour ainsi dire en rapport plus volontaire avec mon esprit. – C’était mon oncle. Il me fit placer près de lui, et une sorte de communication s’établit entre nous ; car je ne puis dire que j’entendisse sa voix ; seulement, à mesure que ma pensée se portait sur un point, l’explication m’en devenait claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des peintures animées.
    – Cela est donc vrai ! disais-je avec ravissement, nous sommes immortels et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours autour de nous !… J’étais bien fatigué de la vie !
    – Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore au monde d’en haut et tu as à supporter de rudes années d’épreuves. Le séjour qui t’enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se nouent et se dénouent nos destinées : nous sommes les rayons du feu central qui l’anime et qui déjà s’est affaibli…
    – Eh quoi ! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis par le néant ?
    – Le néant, dit-il, n’existe pas dans le sens qu’on l’entend ; mais la terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est l’âme. La matière ne peut pas plus périr que l’esprit, mais elle peut se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous.
    Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaîne non interrompue d’hommes et de femmes en qui j’étais et qui étaient moi-même ; les costumes de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes facultés d’attention s’étaient multipliées sans se confondre, par un phénomène d’espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d’action dans une minute de rêve. »

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    1. Il y a une nouvelle « facitieuse » de lui qui repose sur la même idée. C’est une nouvelle très peu connu, que je découvre sur Internet, L’Âne d’or, imais ici c’est l’histoire du philosophe Pérégrinus, qui fut l’inventeur de l’éclectisme et qui se suicida au mont Olympe en s’immolant devant la foule qu’il avait convoquée… Wieland en Allemagne en a fait un dialogue, que Nerval connaissait. Le poète Lucien de Samosate en a écrit lui aussi une histoire dans l’Antiquité. Le nom Pérégrinus est évoqué dans Sylvie, dès le premier chapitre. Il compare son époque à celle de Pérégrinus, vers 165 après J.-C. et à l’Âne d’or d’Apulée. Sylvie est une sorte d’Âne d’or aussi, de réécriture de l’Âne d’or, mais où le héros n’arriverait plus à retrouver sa forme humaine, autrement dit à sortir de ses rêves pour rencontrer le Réel, la cruauté du Réel, où le temps passe et où la répétition se fait toujours avec des différences qui conduisent à la mort. C’est ça qu’il voudrait sentir et qu’il n’arrive pas à sentir. C’est la tragédie de son temps. C’est la tragédie aussi de Baudelaire. Chacun cherche une réponse à cette tragédie, Bernanos aussi, qui la trouve dans la figure du prêtre, etc.

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  15. Les récits de Nerval sont très ambigus. On a pris, à tort, l’habitude de les lire comme une éloge du monde des rêves. Ce qu’ils sont aussi bien sûr. Mais beaucoup plus profondément ils sont une tentative avortée et tragique pour sortir du monde des rêves. Ce que les lecteurs voient rarement. Or, c’est la clef de son œuvre, et la clef de son époque, et du XIXè siècle tout entier.

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  16. Le père Hugo, dans Promontorium somnii résume bien cela:  » Il faut que le songeur soit plus fort que le songe » Je suis d’accord, Le monde onirique nervalien n’offre pas en effet de sortie. C’est un labyrinthe.
    Sur la question du noble Coeur, il faudrait tenir compte aussi de Blanc de St Bonnet, capable de dédier de manière manuscrite sa Légitimité à Henri V avec les mots « Amour et Respect », et, pour ce qui est de Bernanos, énonciateur de la loi des trois clergés popularisée par Bloy**
    « Le clergé saint rend le peuple pieux, le clergé pieux rend le peuple honnête, le clergé honnête rend le peuple impie »
    Et du Journal à Ouine, il est de fait qu’on trouve cette dégradation de la figure du prêtre.
    Ramuz a également une formule voisine de De Bonald quand il écrit entre les deux guerres que « le paysan voit Dieu ».

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  17. C’est intéressant que ce soit Hugo qui le dise, et pas Baudelaire, par exemple. Hugo croit encore à la maîtrise de son destin par le Sujet, pas les autres. Pas Nerval, en tout cas. Et entre les deux, il ne peut y avoir qu’une profonde incompréhension. Ils n’ont pas le même cadre de pensée, les mots qu’ils emploient n’obéissent pas au même paradigme de pensée. Alors qu’ils sont contemporains, un abîme les sépare. Ce qui en dit long sur l’époque et les abîmes qu’elle creuse entre les êtres : la communauté est profondément déchirée.

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  18. Il est intéressant aussi de remarquer que le processus de réminiscence dans « Sylvie » par d’une scène de lecture dans le journal : « Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j’y lus ces deux lignes : « Fête du Bouquet provincial. — Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy. » « La lecture d’un certain nombre de mots produit l’aventure du récit, et la lecture l’écriture.

    Processus de la mémoire involontaire proustienne avant l’heure. Mais on sait que Proust a été très impressionné par l’écriture de cette nouvelle de Nerval. Mais on pourrait aussi rapprocher cette scène d’une autre scène, qui est la naissance de la scène romanesque dans l’histoire du genre, analysée par Stéphane Lojkine dans La scène romanesque, A. Colin. C’est la scène du Perceval, de Chrétien de Troyes, où Perceval découvre sur la neige trois gouttes de sang tombées d’une oie attaquée par un faucon en plein vol. Le contraste de couleurs entre la neige et le sang vient rappeler au souvenir du héros l’image de Blancheflor, une jeune femme précédemment rencontrée, qu’il avait délivrée de son ennemi, aimée puis quittée.

    Or, c’est exactement l’histoire du héros de la nouvelle qui a connu autrefois Sylvie, aimée et quittée. Quittée pour un idéal rêvé, la blonde Adrienne contre la brune Sylvie au profil athénien (thème repris par Godard dans Le Mépris avec BB qui s’affuble dans une scène de parodie d’une perruque brune). Les trois figures féminines qu’elles forment avec l’actrice Aurélie incarnent les trois Heures peintes sur une fresque d’Herculanum, comme les trois gouttes de sang sur la neige dans le roman de Chrétien, comme ce que Freud nomme les trois coffrets dans les trois filles du roi Lear, qui représentent trois fantasmes de la femme aimée, l’épouse, la putain et la femme fatale, respectivement Sylvie, Aurélie et Adrienne.

    La structure « rendre le bouquet » se répète dans la nouvelle à plusieurs étages de signification avec des scènes qui s’emboîtent les unes dans les autres à la manière de poupées russes (récit encadrant/récit encadré) ou de cœur de cœur de cœur, tous enfermés les uns dans les autres dans des boîtes sans former un « noble cœur », comme autrefois dans les âges lointains que le héros explore fantasmatiquement dans un processus de régression jusque dans la scène de descente aux enfers chez les morts, réécriture du mythe de la descente d’Orphée aux Enfers pour récupérer Eurydice, dans le chapitre VII, « Châalis, qui est placée juste au cœur de la nouvelle, en plein milieu. Nerval dessine un cœur par l’écriture, qui indique que le « noble cœur » est à l’agonie. C’est tout à fait génial !

    Il y a toujours une dégradation dans l’air qui vient perturber les élans du cœur et la fusion des cœurs, ni dans la vie intime ni dans la vie sociale au niveau horizontal entre les êtres ni au niveau vertical dans la relation avec le pouvoir, qui paraît inconsistant comme aujourd’hui avec l’allusion à un ministère qui vient de sauter et rend riche le héros d’un seul coup, la figure du Père, fortement dégradée elle aussi (c’est le début du processus de dégradation jusqu’à l’image du violeur chez Christine Angot, et le Père inexistant dans le paradigme postmoderne).

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  19. Je suis en train de relire « Nadja » de Breton et la deuxième partie des « Vases communicants », placée sous l’égide de Nerval, et on retrouve ce qu’a écrit Nerval dans « Aurélia » à propos du : » réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. »
    Puis ce : « Tout vit, tout agit, tout se correspond ; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées ».
    Breton, après Nerval et les « correspondances » de Baudelaire, se situe dans cette lignée. Mais le cas Angot ?

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  20. Non, pas Angot visiblement…!

    La citation extraite d’Aurélia (« réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles) fait penser à une phrase de Rimbaud dans les Illuminations : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » Avec un côté ludique et enfantin chez Rimbaud qu’il n’y a pas chez Nerval, très ésotérique et légèrement déjanté… Le délire, pour moi, se lit dans ce désir forcené (c’est le cas de le dire ici !) de transparence chez Nerval, la transformation de l’esthétique du transport amoureux de La Nouvelle Héloïse de Rousseau qui projette un état intérieur dans un paysage-état d’âme qui le reflète, dans la démesure d’expressions comme « rayons magnétiques émanés de moi-même » (avec cet hyper-narcissisme à la fin ici) et à nouveau une transparence fantasmée des cœurs (« traversent sans obstacle »).

    Il y a une nouvelle (ou un conte) de Nerval dans ses « Contes et facéties » qui évoque la place Dauphine. Je suis convaincu que ce passage de Nerval a inspiré le passage où Breton est assis avec Nadja à la terrasse d’un café où un ivrogne vient tracer un cercle en tournant autour d’eux exactement comme le « cercle » de la scène du chapitre II « Adrienne » où le héros danse avec elle et reçoit d’elle un baiser:

    « Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en triangle à peu près ce que l’autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine, et l’on admira alors le peu de temps qu’il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l’île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l’envahissement de ce terrain, pour les clercs qui venaient s’y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers : promenade si verte et si fleurie, au sortir de l’infecte cour du Palais.

    « À peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends ; à peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade et ses moyens, c’est-à-dire en raison inverse de l’élévation des étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent chiquanouse, comme les autres de la gent argotique ; celui-ci en brique et en pierre, les autres en boue et en bois.

    « Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez remarquable, ayant pour nom Godinot Chevassut » (Nerval, « La Main enchantée »)

    Et l’extrait de toute beauté, de « Sylvie » :

    « J’étais le seul garçon dans cette ronde, où j’avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée !… Je n’aimais qu’elle, je ne voyais qu’elle, — jusque-là ! À peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne. Tout d’un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m’empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d’or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s’empara de moi. — La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s’assit autour d’elle, et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.

    « À mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. — Elle se tut, et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. — Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d’un ruban. Je posai sur la tête d’Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures. » (Nerval, « Sylvie », chap. II « Adrienne »)

    Il y a aussi une évidente influence de la « Diabolique de Barbey d’Aurévilly, « Le rideau cramoisi », qui se déroule après les massacres de juin 1848, qui sont évoqués, où une fenêtre s’éclaire, d’un rideau rouge, comme dans l’extrait de Nadja :
    « La façade de l’hôtel était noire comme les autres maisons de la rue où il n’y avait de lumière qu’à une seule fenêtre… cette fenêtre que précisément j’ai emportée dans ma mémoire et que j’ai là, toujours, sous le front !… La maison, dans laquelle on ne pouvait pas dire que cette lumière brillait, car elle était tamisée par un double rideau cramoisi dont elle traversait mystérieusement l’épaisseur (…). » (J. Barbey d’Aurevilly »Le rideau cramoisi »)

    Et l’extrait de Nadja :

    « Cette place Dauphine est bien un des lieux les plus profondément retirés que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient à Paris. Chaque fois que je m’y suis trouvé, j’ai senti m’abandonner peu à peu l’envie d’aller ailleurs, il m’a fallu argumenter avec moi-même pour me dégager d’une étreinte très douce, trop agréablement insistante et, à tout prendre, brisante. De plus, j’ai habité quelque temps un hôtel jouxtant cette place, « City Hôtel », où les allées et venues à toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes.) Le jour baisse. Afin d’être seuls, nous nous faisons servir dehors par le marchand de vins. Pour la première fois, durant le repas, Nadja se montre assez frivole. Un ivrogne ne cesse de rôder autour de notre table. Il prononce très haut des paroles incohérentes, sur le ton de la protestation. Parmi ces paroles reviennent sans cesse un ou deux mots obscènes sur lesquels il appuie. Sa femme, qui le surveille de sous les arbres, se borne à lui crier de temps à autre : « Allons, viens-tu ? » J’essaie à plusieurs reprises de l’écarter, mais en vain. Comme arrive le dessert, Nadja commence à regarder autour d’elle. Elle est certaine que sous nos pieds passe un souterrain qui vient du Palais de justice (elle me montre de quel endroit du Palais, un peu à droite du perron blanc) et contourne l’hôtel Henri-IV. Elle se trouble à l’idée de ce qui s’est déjà passé sur cette place et de ce qui s’y passera encore. Où ne se perdent en ce moment dans l’ombre que deux ou trois couples, elle semble voir une foule. « Et les morts, les morts ! » L’ivrogne continue à plaisanter lugubrement. Le regard de Nadja fait maintenant le tour des maisons. « Vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? Elle est noire, comme toutes les autres. Regarde bien. Dans une minute elle va s’éclairer. Elle sera rouge. » La minute passe. La fenêtre s’éclaire. Il y a, en effet, des rideaux rouges. (Je regrette, mais je n’y puis rien, que ceci passe peut-être les limites de la crédibilité. Cependant, à pareil sujet, je m’en voudrais de prendre parti : je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est alors devenue rouge, c’est tout.) J’avoue qu’ici la peur me prend, comme aussi elle commence à prendre Nadja. » (A. Breton, « Nadja »)

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  21. Dans l’extrait de Nadja, très composé, avec son introduction, son développement et sa conclusion : « Cette place Dauphine (…) Le jour baisse »/ « Afin d’être seuls (…)/ « (Je regrette (…) à prendre Nadja »), l’ivrogne qui est une figure dégradée de l’ivresse poétique, dégradée mais adaptée au quotidien que veut faire sentir le style du récit, trace un cercle magique autour d’eux, comme le cercle magique de la ronde des enfants autour d’Adrienne et du personnage-narrateur chez Nerval, qui échange un baiser.

    (scène 1 : l’ivrogne) Les insultes de l’ivrogne tiennent lieu des traditionnelles paroles magiques incantatoires dans ce genre de scène, qu’on trouve en remontant assez loin dans Le Satyricon de Pétrone, dans la fameuse scène du loup-garrou, où un pareil cercle magique est tracé au milieu duquel le personnage se transforme en loup. Les insultes introduisent une note humoristique qui euphémisent ce qui serait perçu comme trop sérieux dans la démonstration du « hasard objectif » surréaliste, ainsi que le côté « vaudevillesque » de la « femme, qui le surveille de sous les arbres… ».

    (scène 2 : « Comme arrive le dessert… ») Les hallucinations de Nadja. La parenthèse joue le rôle d’a parte qui est chargé d’authentifier la réalité de ce qui est raconter comme si le narrateur se penchait à l’oreille du lecteur sur le ton de la confidence et du secret de la secte… Première hallucination : les « morts », « la foule », on peut imaginer qu’il s’agit d’une scène de la Révolution. Deuxième hallucination : la fenêtre qui s’éclaire rouge. Comme l’œil de Satan qui regarde la scène de la foule des morts qu’on est en train de massacrer. L’alternance des phrases longues et courtes créent un rythme haletant et le suspens de l’attente magique. Le retour de l’ivrogne a un effet de distraction qui ramène la scène à la vie quotidienne en par là authentifie la magie dans la scène comme vraisemblable.

    Le récit de Breton apparaît comme une adaptation d’une scène magique et/ou romantique à la poésie du quotidien tel que le stylise le Surréalisme. Elle a une valeur anthologique et ontologique.

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  22. Oui, Sade, Nerval, Rimbaud et Lautréamont appartiennent à la généalogie surréaliste. Mais pas Baudelaire ni Verlaine ni Huysmann ou d’autres ! Sait-on qui et qu’est-ce qui a déterminé cette paternité littéraire ?

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    1. C’est le pape du Surréalisme, Jazzi, André Breton. Mais il y a des liens évidents entre Sade et Baudelaire, entre Sade et Balzac. Bien des aspects du Surréalisme se trouve déjà chez Baudelaire. La formule « Je est un autre » n’y est pas, mais la réalité s’y trouve omniprésente chez Baudelaire, qui est clivé, en conformité d’ailleurs, mais elle est plus ou moins pathologique et assumée comme telle chez Baudelaire, avec l’anthropologie augustinienne de l’Homme moderne.

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  23. ANDRE BRETON

    Le château des merveilles

    Tenant compte des travaux de Freud, mais se référant au mot de « supranaturalisme » employé par Gérard de Nerval dans sa dédicace des Filles du Feu, André Breton, en compagnie de quelques amis artistes, va donner corps au «  surréalisme », que dans son Manifeste, rédigé en 1924, il définira ainsi : « Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la réalisation des principaux problèmes de la vie. »

    « Je crois à la réalisation future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. C’est à sa conquête que je vais, certain de n’y pas parvenir mais trop insoucieux de ma mort pour ne pas supporter un peu les joies d’une telle possession.
    On raconte que chaque jour, au moment de s’endormir, Saint-Paul-Roux faisait naguère placer sur la porte de son manoir de Camaret, un écriteau sur lequel on pouvait lire : LE POETE TRAVAILLE.
    Il y aurait beaucoup à dire mais chemin faisant, je n’ai voulu qu’effleurer un sujet qui nécessiterait à lui seul un exposé très long et une tout autre rigueur ; j’y reviendrai. Pour cette fois, mon intention était de faire justice de la haine du merveilleux qui sévit chez certains hommes, de ce ridicule sous lequel ils veulent le faire tomber. Tranchons-en : le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau.

    Dans le domaine littéraire, le merveilleux seul est capable de féconder des œuvres ressortissant à un genre inférieur tel que le roman et d’une façon générale tout ce qui participe de l’anecdote. […]

    Le merveilleux n’est pas le même à toutes les époques ; il participe obscurément d’une sorte de révélation générale dont le détail seul nous parvient ; ce sont les ruines romantiques, le mannequin moderne ou tout autre symbole propre à remuer la sensibilité humaine durant un temps. Dans ces cadres qui nous font sourire, pourtant se peint toujours l’irrémédiable inquiétude humaine, et c’est pourquoi je les prends en considération, pourquoi je les juge inséparables de quelques productions géniales, qui en sont plus que les autres douloureusement affectées. Ce sont les potences de Villon, les grecques de Racine, les divans de Baudelaire. Ils coïncident avec une éclipse du goût que je suis fait pour endurer, moi qui me fais du goût l’idée d’une grande tache. Dans le mauvais goût de mon époque, je m’efforce d’aller plus loin qu’aucun autre. […] Pour aujourd’hui je pense à un château dont la moitié n’est pas forcément en ruine ; ce château m’appartient, je le vois dans un site agreste, non loin de Paris. Ses dépendances n’en finissent plus, et quant à l’intérieur, il a été terriblement restauré, de manière à ne rien laisser à désirer sous le rapport du confort. Des autos stationnent à la porte, dérobée par l’ombre des arbres. Quelques-uns de mes amis y sont installés à demeure : voici Louis Aragon qui part ; il n’a que le temps de vous saluer ; Philippe Soupault se lève avec les étoiles et Paul Eluard, notre grand Eluard, n’est pas encore rentré. Voici Robert Desnos et Roger Vitrac, qui déchiffrent dans le parc un vieil édit sur le duel ; Georges Auric, Jean Paulhan ; Max Morise, qui rame si bien, et Benjamin Péret, dans ses équations d’oiseaux ; et Joseph Delteil ; et Jean Carrive ; et Georges Limbourg, et Georges Limbourg (il y a toute une haie de Georges Limbourg) ; et Marcel Noll ; voici T. Fraenkel qui nous fait signe de son ballon captif, Georges Malkine, Antonin Artaud, Francis Gérard, Pierre Naville, J.-A. Boiffard, puis Jacques Baron et son frère, beaux et cordiaux, tant d’autres encore, et des femmes ravissantes, ma foi. Ces jeunes gens, que voulez-vous qu’ils se refusent, leurs désirs sont, pour la richesse, des ordres. Francis Picabia vient nous voir et, la semaine dernière, dans la galerie des glaces, on a reçu un nommé Marcel Duchamp qu’on ne connaissait pas encore. Picasso chasse dans les environs. […]
    On va me convaincre de mensonge poétique : chacun s’en ira répétant que j’habite rue Fontaine, et qu’il ne boira pas de cette eau. Parbleu ! Mais ce château dont je lui fais les honneurs, est-il sûr que ce soit une image ? Si ce palais existait, pourtant ! »
    (« Manifeste du surréalisme », Société Nouvelle des Editions Pauverts, 1979)

    Est-ce pour cette raison que les surréalistes, qui se réunissaient au début, rue Fontaine, chez Breton, puis ouvriront, en 1924, le Bureau des recherches surréalistes au 15 rue de Grenelle, s’installeront longtemps par la suite dans un plus vaste local de la rue du… Château, dans le XIVe arrondissement ! Il faut dire qu’entre temps, d’autres compagnons de route, et de rêve, les avaient rejoints, tels les frères Prévert, René Char, Georges Bataille, Raymond Queneau ou encore Julien Gracq. Rappelons encore, qu’abandonnant très vite les contraintes de l’écriture automatique, mais toujours fidèles à leur goût pour l’onirisme, les surréalistes contribueront à enrichir la littérature française de quelques merveilles supplémentaires, dont, entre autres, L’Amour fou et Nadja de Breton, Anicet ou le Panorama et Le Paysan de Paris d’Aragon, et l’essentiel de l’œuvre poétique d’Eluard, de Robert Desnos ou de Benjamin Péret. Sans oublier Un chien andalou, filmé en 1929 Par Bunuel et Dali, selon le mode du cadavre exquis, une autre technique propre aux surréalistes.

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    1. Les Surréalistes se réunissaient aussi dans un café du Passage de l’Opéra puis dans le café de la place Blanche à côté du Moulin Rouge, qui portait une belle marquise, qu’on voit sur des photos. À cet emplacement maintenant c’est un « Quick »… Couic… !

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      1. Terrible déconfinement malouin!
        A Saint-Malo ce matin dimanche 9h30. Sur la digue des Sablons, des groupes de « joggers » comme je n’en avais jamais vu. Tous en sueur, tous agglutinés. Je passe devant un square vide hier : 10 joueurs de boule, accroupis atour du cochonnet, aucun masque, aucune distanciation.
        Je lève la tête et je vois cinq lignes blanches de traces gazeuses d’avions en haute altitude. En montant le sentier assez escarpé vers le promontoire rocheux de la cité d’Aleth et sa forteresse Vauban, avec ses pins inclinés, on domine l’estuaire de la Rance. C’est aussi un panorama immense sur la mer et les villas de Dinard . Surprise ! Je n’avais jamais vu autant de voiliers, semi rigides, zodiacs fendant la mer plein gaz, hors-bord claquant sur les vagues, même au mois d’aout jamais vu autant.., tous en train de balafrer la mer de leurs sillages d’écume. Ce déconfinement c’est pire que le monde d’avant.

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  24. Chez Nerval, on voit bien qu’il reprend des éléments fondamentaux de la poétique de la rêverie chez Rousseau (Les Confessions, La nouvelle Héloïse et Les rêveries du promeneur solitaire), où la scène devient double, où une scène du « moi » s’oppose à une scène du monde selon l’opposition état de nature (pur) / état de la société (corrompu). Mais Nerval pousse à l’extrême ce dispositif sémiologique.

    Dans Sylvie, il construit dans le chapitre 1 l’image de la société corrompue grâce à une poétique du regard qui organise tout le chapitre, passant d’une satire du spectacle de la société au théâtre au ton humoristique pour décrire une société du spectacle où tout le monde regarde l’autre et se regarde regarder l’autre avec au centre de ce dispositif politique critique l’actrice, qui n’est pas encore nommée, Aurélie, qui est l’incarnation du clivage du moi du personnage-narrateur, blanche et noire selon l’éclairage de la rampe. Tout dans le chapitre est clivé, le monde décrit est la projection exacerbée du « moi » clivé du personnage-narrateur.

    Cette théâtralisation du monde se retrouve dans la ronde mais de manière totalement magique cette fois : « À mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. » Il faut comprendre ici que c’est le chant d’Adrienne qui provoque la descente de l’ombre avec la lune dont les rayons, semblables au spot lumineux qui éclairent Aurélie sur la scène du théâtre des Variétés, qui l’éclaire en l’isolant du reste de la scène. Le narrateur superpose la scène de nature à la scène de la ville corrompue pour faire ressortir le caractère pure et sublime de la nature à travers la figure d’Adrienne.

    Nerval opère une seconde révolution sémiologique après celle de Rousseau, qui emploie déjà le vocabulaire du théâtre pour créer des paysages-états d’âme, en investissant la scène par des forces cosmiques et magiques qui emporte le lecteur « sur la lisière des saintes demeures ». Rousseau inventait la scène comme transport, Nerval invente la scène comme extase magique.

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  25. « Rousseau inventait la scène comme transport, Nerval invente la scène comme extase magique. »

    A son arrivée à Paris, le jeune Stendhal allait tous les jours au théâtre. Là encore, plus motivé par le sublime et les sentiments amoureux que par les obligations de carrière, je me demande pourquoi il ne figure pas au panthéon des surréalistes !
    Paul aurait-il une idée ?

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    1. Jazzi, le théâtre n’est pas la tasse de thé de Breton. Et je ne suis pas sûr que Breton ait jamais lu les romans de Stendhal. Au départ, dans les années 1920, on ne peut pas dire que Breton était un homme cultivé. Il avait fait des études de médecine. Il avait arrêté d’expliquer des textes à l’école depuis longtemps. Il lisait certes, mais que connaissait-il exactement de la littérature ? Pas grand chose à mon avis. Mais il avait la passion d’écrire et de lire. Surtout de la poésie. Contrairement à Aragon, qui connaissait très bien Stendhal, et l’appréciait énormément. Ils n’ont pas du tout le même profil psychologique tous les deux contrairement à ce qu’on pourrait croire puisqu’ils ont fondé ensemble le Surréalisme. Mais je ne pense pas qu’Aragon ait jamais eu la passion de Breton pour Nerval. Mais des deux, le plus fou était probablement Aragon… Et le plus intelligent aussi, à mon avis. Aragon était prodigieusement intelligent. Et il avait envie et besoin de comprendre le réel dans ce qu’il a de plus concret, la vie sociale et politique. Aragon aurait pu être un militant de base qui distribue des tracts, pas Breton qui est enfermé dans sa tour d’ivoire en grand prince des ténèbres…

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  26. Terrible déconfinement malouin
    A Saint-Malo ce matin dimanche 9h30. Sur la digue des Sablons, des groupes de « joggers » comme je n’en avais jamais vu. Tous en sueur, tous agglutinés. Je passe devant un square vide hier : 10 joueurs de boule, accroupis atour du cochonnet, aucun masque, aucune distanciation.
    Je lève la tête et je vois cinq lignes blanches de traces gazeuses d’avions en haute altitude. En montant un sentier assez escarpé vers le promontoire rocheux de la cité d’Aleth et sa forteresse Vauban, avec ses pins inclinés, on domine l’estuaire de la Rance. C’est un panorama immense sur la mer. Surprise ! Je n’avais jamais vu autant de voiliers, semi rigides, zodiacs fendant la mer plein gaz, hors-bord claquant sur les vagues, et kayaks, même au mois d’aout, tous en train de balafrer la mer de leurs sillages d’écume. Ce déconfinement c’est pire que le monde d’avant.

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  27. Maintenant que Macron a fait le con au départ au lieu de prendre les mesures drastiques qui s’imposaient s’il avait un homme politique digne de ce nom et responsable, le virus n’est pas près de disparaître. À mon avis, on en a encore jusqu’au mois de décembre prochain. La période critique va être septembre-octobre, où la grippe va s’en mêler en plus. Moi, ça ne me gêne pas d’être confiné, j’aime cette vie monacale, sauf quand elle m’empêche de rejoindre Olga à Saint-Pétersbourg. Pour l’instant la Russie est fermée au tourisme. Faut mettre Macron en prison et faire tomber quelques têtes de gros c… !

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    1. Moi, j’en ai quelques unes quand même par l’intermédiaire de ma cousine à Saint-Pétersbourg qui m’en parle tous les jours. Poutine a déclaré que l’État maîtrise parfaitement la situation… Mais je connais pas le nombre des morts ni celui des personnes infectées et soignées dans les hôpitaux. Pas plus d’ailleurs que les citoyens russes… Ma cousine dit que ça doit être catastrophique mais que le gouvernement ne délivre aucune information.

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  28. Pour en revenir à Nerval, je ne vois pas dans vos analyses érudites la trace d’ascendances allemandes (Friedrich de La Motte-Fouqué, Grimm etc)

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    1. Parce que les ascendances sont françaises…! contrairement aux clichés habituels sur Nerval. Mais j’en ai pourtant donné une : le Péregrinus-Protée de Wieland, qui fait l’objet d’une simple allusion dans Sylvie (le nom du philosophe Pérégrinus, pas Wieland). L’esthétique et la poétique de la nouvelle « Sylvie » est totalement influencée par Rousseau dont la tombe qui se trouve près d’Ermenonville est mentionnée et les œuvres de Rousseau sont même débattues et font l’objet de lectures. Il n’y a aucun élément germanique dans cette nouvelle, sinon le fait que le héros-narrateur fait à la fin un voyage « en Allemagne » et écrit ensuite une lettre à Aurélie de Salzbourg en… Autriche…!

      En revanche l’idéologie politique du « noble cœur » imprègne toute la nouvelle, qui à la fois la met en œuvre (dans la première moitié) et la déconstruit (dans la seconde moitié), avec au centre la descente aux enfers dans une réécriture du mythe orphique d’Orphée cherchant Eurydice aux enfers. Nerval pousse à l’extrême l’esthétique rousseauiste en superposant comme Rousseau dans La Nouvelle Héloïse, mentionnée à de multiples reprises dans cette nouvelle de Nerval, une scène du monde à une scène du moi (par exemple le théâtre du chapitre 1 au théâtre dans la nature au chapitre 2, dans un locus amœnus — « Nous étions alors en paradis »). Toute la nouvelle, dans sa composition hyper-savante, est organisée selon ce mode (chapitres 1-2-3 vont avec les trois derniers 12-13-14; et au milieu 4-5-6-7 avec respectivement 8-9-10-11) ; c’est Léon Cellier qui a mis en évidence cette structure. Ensuite on peut relier 1 versus 2 sur le mode de la sémiologie rousseauiste de la confrontation nature/culture parallèle à ville/campagne, Paris/province, qui est typique de la culture française. Ça n’a rien à voir avec la culture allemande, que Nerval connaissait bien pour avoir traduit le Faust de Gœthe évidemment; il connaissait aussi l’oœuvre de Wieland mentionné.

      Ce qui l’attire dans la culture allemande, c’est son côté ésotérique, irrationnelle, magique beaucoup plus présent dans le Romantisme allemand que dans le Romantisme français, sauf chez Nerval. Ici, on peut analyser la référence à Artémis dans un sens irrationnelle magique mais cette figure n’est là que pour donner un sens mythique à la structure inconsciente, freudienne des trois figures féminines, que Freud analyse à propos des trois coffrets dans Le roi Lear de Shakespeare : l’épouse, la putain, la femme fatale. Elles font l’objet d’un traitement tout à fait conforme à l’analyse de Freud dans la nouvelle de Nerval. On peut dire, si on veut, que c’est l’aspect germanique de la nouvelle. Mais c’est plutôt l’aspect freudien, analytique de la nouvelle, le travail de l’inconscient qu’elle manifeste.

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  29. Le peintre qui propose une esthétique très proche de la sémiologie rousseauiste de la scène comme transport analysée par Stéphane Lojkine dans son chapitre sur Rousseau et La Nouvelle Héloïse (qui a joué un rôle majeur dans toute l’Europe romantique), c’est un tableau comme « Le matin : les baigneuse », qu’analyse Lojkine en le mettant en rapport avec les textes de Rousseau, il date de 1772, conservé au Louvre :
    https://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/joseph-vernet_le-matin-les-baigneuses_huile-sur-toile

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  30. Je ne sais s’il a lu La Motte-Fouqué, c’est possible mais El Desdichado joue sur la vieille équivalence Mélusine, Sirène, fée ambivalente -les « cris » évoqués dans le sonnet renvoient à ses lmalédictions à la Maison de Lusignan dans la Légende, et, implicitement, le thème du dévoi(l)ement « Mon front est rouge encore du baiser de la Reine
    De la transgression. J’ai rêvé dans la grotte ou nage la Sirène »
    On est (encore!) tout proche de l’Ane d’Or ou Psyché a commis le péché de voir l’Amour, comme Lucius de vouloir voir ce qui était interdit. Le thème de la descente aux Enfers, commun aux deux textes, propose une traversée en apparence victorieuse, syncrétique dans les faits, incertaine quant à l’identité. « Suis-je amour ou Phoebus, Lusignan ou Biron? »
    Le cycle des trois traversées « Et j’ai trois fois vainqueur traversé l’Achéron » vaut autannt comme nombre sacré que comme symbole hermétique. Nerval devient ici une sorte d’Hermès, et l’épithète Trimégiste, trois fois grand , trouve ici un écho dans « trois fois vainqueur ». On rejoint ici une très ancienne tradition de kabbalisme à la George de Venise associant figures du panthéon chrétien et figures païennes. Le chant de Nerval a besoin de ce double univers qui assure sa cohérence mentale jusque dans l’après de ses crises de folie. Ce qu’on trouve dans « Modulant tour à tour, sur la lyre d’Orphée
    Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée ».
    Ne pas oublier qu’Hugo, qui s’intéresse peu à ses contemporains, se donne la peine de placer Nerval dans la préface philosophique des Misérables et de citer son « Dieu est peut-etre mort », qui placé là, sonne comme une déclaration de guerre métaphysique à l’univers hugolien. Entre « Dieu est peut-etre mort », et l’aveu qui figure dés Ymbert Gallois « je crois en Dieu parce qu’il est nécessaire » -comprendre , nécessaire à l’équilibre hugolien, il y a radicale incompatibilité.
    Bien à vous.
    MC
    « 

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    1. Oui, je partage tout à fait ce que vous dites, Marc. Le livre de Jean Richer, Gérard de Nerval. Expérience vécue et création ésotérique, paru dans une nouvelle édition en 1987 chez Guy Trédaniels éditeur, que j’ai sous le nez, dit tout ce qu’il y a à dire de l’ésotérisme chez Nerval. Je ne souscris pas à l’analyse qu’il propose de « Sylvie », qui me paraît très arbitraire et assénée à coup de déclarations sans jamais s’occuper du texte dans sa réalité textuelle. Mais il mentionne ici et là des éléments tout à fait pertinents (mais sans voir qu’ils s’appliquent à cette nouvelle…) pour comprendre les symboles contenus dans « Sylvie ».

      Par exemple, il est fait à deux reprises dans la nouvelle mention d’un cygne (qu’on retrouvera soit dit en passant chez Mallarmé) lors de la fête de l’Arc et ensuite d’un cygne crucifié sur une porte. Or, dès la toute première page de son livre très complet qui abonde en illustrations, Jean Richer montre une planche qui illustre « La Jérusalem céleste (avec les sept chevaliers de l’Apocalypse et le cygne » de la Bible des pauvres, conservée au Germanisches National Museum de Nuremberg, et Jean Richer cite la note de Nerval décrivant cette planche « Le paradis terrestre, ceint de tours et de murailles » dans le « Carnet de Dolbreuse, 111 »). Il est évident que la nouvelle de Nerval signifie que le paradis a été détruit par ces deux images qui se répondent toujours selon la sémiologie rousseauiste : le cygne qui s’envole à la fête d’autrefois/ le cygne crucifié sur la porte. D’ailleurs, le verbe « détruire » et le mot « débris » sont employés à des endroits stratégiques dans la nouvelle, dans le premier chapitre : « Dans les débris de mon opulence », et dans le chapitre central de la descente aux enfers, « Châalis », le septième, comme les sept cavaliers de l’Apocalypse : « La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. » Il est évident que Nerval a en tête cette planche de l’Apocalypse en écrivant sa nouvelle.

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  31. Mais on voit immédiatement la différence avec Nerval. La scène de transport chez Joseph Vernet se déroule le matin, la scène d’extase chez Nerval se déroule à la nuit tombée sous la lune, dans un monde nocturne mystérieux et inquiétant. Sylvie représente le soleil, qui lui est associé dans la nouvelle, elle est liée à Athéna, elle a un profil athénien, elle met le « feu » quand elle rentre chez sa tante, l’enthousiasme; Adrienne est liée à Artémis, à la lune. Cette opposition lune/soleil se trouve chez Gœthe dans le grand poème des Urworte (Mots de l’origine) qu’analyse Pierre Hadot dans le livre qu’il a consacré aux exercices spirituels de Gœthe (« N’oublie pas de vivre. Gœthe et la tradition des exercices spirituels, Albin Michel, 2008, Troisième partie « Les ailes de l’espérance, les Urworte »). Il n’est pas impossible que Nerval veuille répondre à Gœthe dans sa nouvelle « Sylvie », pour dire comment il voit les « Urworte. Orphisch », tel est le titre exact du poème de Gœthe. Ce n’est pas une lecture impossible de la nouvelle de Nerval. Il faut regarder la date de composition du poème de Gœthe. Dans « Sylvie », il va à la recherche de l’origine, des « mots originaires » comme dit le titre de Gœthe. Personne, à ma connaissance, n’a jamais lu la nouvelle de Nerval à cette aune, mais ce n’est pas impossible du tout. Il faudrait savoir si Nerval connaissait ce poème de Gœthe. Ce n’est pas impossible.

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  32. Écrit en 1817, le poème de Gœthe est publié en 1820. Donc Nerval a très bien pu le lire. Il faudrait voir s’il y fait allusion quelque part. À mon avis, c’est une lecture tout à fait passionnante de la nouvelle de Nerval, qui s’articulerait parfaitement bien avec celle que je propose par ailleurs, à partir de l’idéologie politique du « Noble cœur ».

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    1. Il se pourrait tout aussi bien, noble cœur bloguesque, que Blake ait laissé à votre intention un petit mot moqueur, caché au fond d’un talweg, qui dirait son attachement à 1789, aux Lumières et , par une large anticipation, aux illuminations d’un Nerval

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  33. Die fünf Stanzen lauten:

    ΔΑΙΜΩΝ, Dämon

    Wie an dem Tag, der dich der Welt verliehen,
    Die Sonne stand zum Gruße der Planeten,
    Bist alsobald und fort und fort gediehen
    Nach dem Gesetz, wonach du angetreten.
    So mußt du sein, dir kannst du nicht entfliehen,
    So sagten schon Sibyllen, so Propheten;
    Und keine Zeit und keine Macht zerstückelt
    Geprägte Form, die lebend sich entwickelt.

    ΤΥΧΗ, Das Zufällige

    Die strenge Grenze doch umgeht gefällig
    Ein Wandelndes, das mit und um uns wandelt;
    Nicht einsam bleibst du, bildest dich gesellig
    Und handelst wohl so, wie ein andrer handelt:
    Im Leben ist’s bald hin-, bald widerfällig,
    Es ist ein Tand und wird so durchgetandelt.
    Schon hat sich still der Jahre Kreis geründet,
    Die Lampe harrt der Flamme, die entzündet.

    ΕΡΩΣ, Liebe

    Die bleibt nicht aus! – Er stürzt vom Himmel nieder,
    Wohin er sich aus alter Öde schwang,
    Er schwebt heran auf luftigem Gefieder
    Um Stirn und Brust den Frühlingstag entlang,
    Scheint jetzt zu fliehn, vom Fliehen kehrt er wieder,
    Da wird ein Wohl im Weh, so süß und bang.
    Gar manches Herz verschwebt im Allgemeinen,
    Doch widmet sich das edelste dem Einen.

    ΑΝΑΓΚΗ, Nötigung

    Da ist’s denn wieder, wie die Sterne wollten:
    Bedingung und Gesetz; und aller Wille
    Ist nur ein Wollen, weil wir eben sollten,
    Und vor dem Willen schweigt die Willkür stille;
    Das Liebste wird vom Herzen weggescholten,
    Dem harten Muß bequemt sich Will und Grille.
    So sind wir scheinfrei denn, nach manchen Jahren
    Nur enger dran, als wir am Anfang waren.

    ΕΛΠΙΣ, Hoffnung

    Doch solcher Grenze, solcher eh’rnen Mauer
    Höchst widerwärt’ge Pforte wird entriegelt,
    Sie stehe nur mit alter Felsendauer!
    Ein Wesen regt sich leicht und ungezügelt:
    Aus Wolkendecke, Nebel, Regenschauer
    Erhebt sie uns, mit ihr, durch sie beflügelt;
    Ihr kennt sie wohl, sie schwärmt durch alle Zonen;
    Ein Flügelschlag – und hinter uns Äonen.

    (Gœthe, « Urworte. Orphisch », 7-8 octobre 1817, publié en 1820)

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  34. Traduction modifiée de Pierre Hadot (qui est très plate !) qui la tient lui-même de J.F. Angelloz, de Roger Ayrault et de Maurice de Gandillac :

    Cinq stances des « Mots originaires. À la manière orphique ».

    ΔΑΙΜΩΝ, Démon

    Conformément au jour qui t’a mis au monde,
    La position du soleil s’offrant alors au salut des planètes,
    Sans attendre ni t’arrêter jamais, tu as prospéré
    Selon la loi qui a présidé à ta naissance.
    Tel est ton destin, tu ne peux y échapper !
    Déjà les Sibylles en avaient prononcé la sentence, déjà les prophètes !
    Et nul moment, nulle puissance ne peuvent
    En démembrer la forme qui fait relief dans le vivant et se déploie.

    ΤΥΧΗ, Hasard

    Ces limites rigoureuses, pourtant, les contourne sans manière
    L’être qui aime le changement en cheminant à nos côtés et nous entourant;
    Tu ne restes pas seul, c’est au contact de tes compagnons que tu te formes
    Et, à vrai dire, en agissant de la sorte, tu n’agis pas autrement qu’autrui :
    La faveur et la peine se partagent la vie,
    Elle est jeu futile et on la passe en jeux futiles.
    Déjà la ronde des ans, en silence, a bouclé la boucle,
    La lampe attend la flamme, qui la fasse briller.

    ΕΡΩΣ, Amour

    Elle ne tarde pas à brûler ! — Il se précipite des hauteurs béantes
    Où, jadis, de l’antique Chaos, il s’était élancé.
    Il s’approche en planant sur les airs de ses ailes,
    Cernant les fronts et les cœurs au premier jour du printemps.
    Il paraît fuir, mais sa fuite n’est qu’un leurre.
    Ah, quel délice dans la souffrance, quelle douceur dans l’angoisse !
    Il est vrai que plus d’un cœur se dissout dans le commun,
    Mais le noble cœur, lui, se voue à l’Unique !

    ΑΝΑΓΚΗ, Nécessité

    Et ainsi donc, à nouveau, la volonté des astres s’est faite :
    Dépendance et loi, et toute volonté
    Ne forment plus qu’un vouloir parce que tel était précisément le destin,
    Et devant une telle volonté notre libre arbitre ne peut que se taire.
    Notre cœur s’emporte contre ce que nous avons de plus cher
    Et le chasse : au dur « Il faut » se plient volonté et caprice;
    C’est ainsi que nous ne sommes libres qu’en apparence, et, après bien des années,
    Bien plus à l’étroit qu’au début de la vie !

    ΕΛΠΙΣ, Espérance

    Et pourtant ces limites, cette barrière d’airain,
    Cette porte rétive, voici qu’en sautent les verrous !
    Fût-elle aussi vieille que les plus vieilles roches !
    Un être s’élève, léger et libre de toute contrainte
    Au-dessus du plafond des nuages, des brouillards et des rideaux de pluies.
    Elle nous emporte vers les hauteurs en nous donnant des ailes,
    Vous la connaissez bien ! Elle s’envole à travers les nuées dans l’espace.
    Un battement d’ailes ! Et loin derrière nous les siècles des siècles !

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  35. Oui, je pense maintenant que la nouvelle « Sylvie » est une réponse à ce grand poème de Gœthe. Le poème de Gœthe est optimiste, Nerval en donne une version tragique. Je ne comprenais pas aussi pourquoi Nerval parle de hasard à certains endroits de la nouvelle, maintenant je comprends, c’est une allusion au « Hasard » dans ce poème, au Kairos des Grecs, et la « ronde des ans » chez Gœthe a donné la « ronde » de la danse dans le chapitre 2 avec le baiser à Adrienne. Et le « noble cœur » est aussi présent dans le poème de Gœthe, qui « se voue à l’Unique », c’est-à-dire à Adrienne. La « porte rétive » chez Gœthe est celle dans la nouvelle qui porte, crucifié, le cygne.

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  36. Une traduction légèrement meilleure. Le texte ma turlupiné toute la nuit…

    DES MOTS POUR DIRE L’ORIGINE. À LA MANIÈRE ORPHIQUE

    ΔΑΙΜΩΝ, Démon

    Conformément au jour qui t’a mis au monde,
    La position du soleil s’offrant alors au salut des planètes,
    Sans attendre ni t’arrêter jamais, tu as prospéré
    Selon la loi qui a présidé à ta naissance.
    Tel est ton destin, tu ne peux y échapper !
    Déjà les Sibylles en avaient prononcé la sentence, déjà les prophètes !
    Et nul moment, nulle puissance ne peuvent
    En démembrer la forme qui fait relief dans le vivant et se déploie.

    ΤΥΧΗ, Hasard

    Cette limites rigoureuses, pourtant, la contourne sans manière
    L’être qui aime le changement en cheminant à nos côtés et nous entourant;
    Tu ne restes pas seul, c’est au contact de tes compagnons que tu te formes
    Et, à vrai dire, en agissant de la sorte, tu n’agis pas autrement qu’autrui :
    La faveur et la peine se partagent la vie,
    Elle est jeu futile et on la passe en jeux futiles.
    Déjà la ronde des ans, en silence, a bouclé la boucle,
    La lampe attend la flamme capable de la faire briller.

    ΕΡΩΣ, Amour

    Elle ne tarde pas à brûler ! — Il se précipite des hauteurs béantes
    Où, jadis, de l’antique Chaos, il s’était élancé.
    Il s’approche en planant sur les airs de ses ailes,
    Cernant les fronts et les cœurs au premier jour du printemps.
    Il paraît fuir, mais sa fuite n’est qu’un leurre.
    Ah, quel délice dans la souffrance, quelle douceur dans l’angoisse !
    Car la majorité verse dans le commun,
    Mais le noble cœur, seul, se voue tout à l’Unique !

    ΑΝΑΓΚΗ, Nécessité

    Et ainsi donc, à nouveau, la volonté des astres s’est faite :
    Dépendance et loi, et toute volonté
    Ne forment plus qu’un vouloir parce que tel était précisément le destin,
    Et devant une telle volonté notre libre arbitre ne peut que se taire.
    Notre cœur s’emporte contre ce que nous avons de plus cher
    Et le chasse : au dur « Il faut » se plient volonté et caprice;
    C’est ainsi que nous ne sommes libres qu’en apparence, et, après bien des années,
    Bien plus à l’étroit qu’au début de la vie !

    ΕΛΠΙΣ, Espérance

    Et pourtant cette limite, cette barrière d’airain,
    Cette porte battante, voici qu’en sautent les verrous !
    Fût-elle aussi vieille que les plus vieilles roches !
    Un être s’élève, léger et libre de toute contrainte
    Au-dessus du plafond des nuages, des brouillards et des rideaux de pluie.
    Elle nous emporte vers les hauteurs en nous donnant des ailes,
    Vous la connaissez bien ! Elle s’envole dans l’espace à travers les nuées.
    Un battement d’ailes ! Et loin derrière nous, les siècles des siècles !
    ————————

    Ce poème s’inspire lui aussi de l’idéologie politique du « noble cœur », qui s’est répandu dans toute l’Europe. Le dernier vers de l’Amour le dit bien. Nerval cherche lui aussi dans sa nouvelle à dire l’origine : « (…) dans ce vieux pays du Valois où pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France » (chapitre 2, « Adrienne »).

    J’ai aussi compris cette nuit pourquoi Nerval évoque le philosophe Pérégrinus dans le premier chapitre sans qu’il n’en soit plus fait mention et sans qu’on voie a priori le rapport avec la nouvelle, puisque Pérégrinus s’est suicidé en s’immolant mais pas le héros de la nouvelle. Or, le rapport est fondamental…! Je n’y avais pas pensé mais c’est évident.

    Nerval prend son bien là où il le trouve, de diverses sources, de Rousseau, qui est une source majeure, fondamentale, mentionnée à plusieurs reprises dans la nouvelle à travers l’allusion à La Nouvelle Héloïse, ensuite de la culture ésotérique avec l’allusion, à travers le cygne, à la fameuse planche de la Jérusalem Céleste de « la Bible des pauvres » conservée à Nuremberg, qu’il cite et commente dans Le Carnet de Dolbreuse (p. 111), de l’idéologie politique du « Noble cœur » et enfin de Gœthe, qu’il connaît bien et traduit. Autrement dit, le nom Pérégrinus, maître de l’éclectisme, est là pour indiqué son esthétique qui est, de même, éclectique, et dont il fond les diverses origines dans un même creuset, qui fera finalement la réussite de sa nouvelle « Sylvie ».

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  37. Et j’ai compris aussi cette nuit pourquoi Rilke écrit dans les Lettres à un jeune poète : « Wir sind Einsam » (« Nous sommes solitude »); c’est une réponse là encore à ce poème de Gœthe qu’on étudie très certainement à l’école, y compris au lycée de Prague dans la communauté allemande de Prague, où Rilke a grandi jusqu’à l’adolescence. C’est un poème hyperconnu, hypercélèbre. C’est évident que « Wir sind einsam » est une réponse au « Nicht einsam bleibst du » (« Tu ne restes pas seul »).

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  38. Nerval s’inspire aussi de la statue de la déesse Tyché d’Antioche qui se trouve au Vatican. La statue tient dans les mains un bouquet. C’est la raison qui explique que Sylvie cueille et ramasse des fleurs pour en faire un bouquet qu’elle offre à sa tante quand elle arrive chez elle. Et ce bouquet répond structuralement au premier chapitre qui dit : « Demain les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Senlis. » Là encore c’est évident que Nerval s’inspire de cette statue qu’il a vue à Rome pour construire l’image correspondante de Sylvie qui représente le Hasard et qui incarne le Soleil, alors qu’Adrienne incarne la Lune et représente la Nécessité, l’Anankè en grec.

    Tout s’éclaire soudain…!

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  39. Une étude de la déesse Tychè d’Antioche indique que c’est la déesse de la Fortune champêtre, c’est pourquoi elle tient un bouquet dans la main droite. C’est pour ça qu’il y a une opposition structurelle entre la mention de la « fortune » (fortune au sens d’argent) du héros au départ, la bourse où ses actions d’un seul coup grimpe à cause d’un changement de ministre, donc le jeu du hasard, de la Tychè, et la déesse de la Fortune (au sens de destin); toujours selon l’opposition sémiologique Nature/ Culture ; Ville/ Campagne; Pureté/ Corruption (ici par l’argent).

    Tout s’éclaire soudain…! Bis repetita placet…

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  40. C’est aussi pourquoi Nerval mentionne les « fileuses » à l’entrée du village où habite la tante de Sylvie. L’étude sur la Tyché indique que la déesse Tyché n’est pas mentionnée par Homère, ni dans l’Odyssée ni dans l’Iliade, comme l’indiquait déjà Macrobe, qui indique qu’on la nommait avant « Moira » en grec, c’est-à-dire Moire, les fileuses précisément.

    Je tiens le bon bout, on dirait… Il suffit de tirer le fil maintenant. Quelle joie, tout de même, de comprendre les choses !

    Tout s’éclaire…!

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