Virginia Woolf ,ultime roman,dernière lumière d’été

 « Entre les actes » roman de
Virginia Woolf

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Ente les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard .Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux.

 Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Point Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/John_Lavery_-_A_Summer_Afternoon.jpg
The tennis party *oil on canvas *76.2 x 183 cm *signed b.l.: J Lavery 1885

Un été, de John Lavery

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.


Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant,hésittions t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois.Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.


Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.

Description : Description : http://pauledel.blog.lemonde.fr/files/2019/04/Sir-John-Lavery-TuttArt@-23-845x1024.jpg

Peinture de Sir John Lavery [Irish painter, 1856-1941]


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre et balcons , on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose, s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. »
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.

Extrait:

« Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu’elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique.  » Amoureuse « , disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d’argent et les brosses à dents, était l’autre amour ; l’amour pour son mari, l’agent de change –  » le père de mes enfants « , ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L’amour intérieur était dans les yeux, l’amour extérieur était sur la table de toilette. »

79 commentaires sur “Virginia Woolf ,ultime roman,dernière lumière d’été

  1. D’après un autre passage du même auteur (1) , Tyché avait un temple en Grèce, à Argos, déjà peut-être du temps delà guerre de Troie : « Au-dessus du temple de Zeus, Néméen est le temple de la Fortune, très ancien, s’il est vrai que c’est là que Palamède consacra les dés qu’il avait inventés. » Pausanias a raison de douter de l’authenticité du fait. A l’époque homérique, en effet, les temples étaient fort rares. « Le nombre des sanctuaires qui sont expressément désignés (dans les poèmes homériques) comme temples (ναόϛ) est très restreint. Il est question de deux sanctuaires de ce genre dans l’Iliade; l’un est celui d’Athèna, dans lequel était la statue (de la déesse) (2) ; « l’autre celui d’Apollon (3).
    (1) Pausanias II, :2(J, 3).
    (2) Iliade, VI, 88, 274, 297.
    (3) Iliade, V, 446; VII, 83.
    ___________
    C’est pour ça que Sylvie est assimilé à Athéna dans la nouvelle, avec son profil athénien. Ça devient vraiment de plus en plus clair…! Il suffit de chercher au bon endroit !

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  2. Hugo mentionne de manière quelque peu paranoïaque un Voyage dans le Bleu élaboré autour de Goethe dont il dit qu’il a été dirigé contre lui. « Cela était dirigé contre moi ». Mais il ne s’appesantit pas sur cet Ananké qui figure en tête de Notre Dame de Paris, et en titre d’un des poèmes que vous traduisez. Or il pourraity le connaitre par Nerval.
    Ce rapprochement avec Goethe pourrait élucider pas mal de choses, et notamment chez Nerval cette image de la Sibylle endormie, récurrente dans les Chimères, différente de celle de Goethe, qui, appilquée à l’individu, résonne comme un détournement du Dies Irae et de son « David Teste cum Sybilla » puisqu’il ne s’agit plus de témoigner de l’existence de l’eschatologie, mais de justifier de l’étranglement de l’individu par son destin. ( Ce qu’Hugo a compris jusqu’à la caricature dans Notre Dame de Paris! )
    J’oserais dire que Nerval est ici plus germanique que son devancier en greffant sur la Sibylle des Chimères le mythe de l’éternel retour des Dieux du paganisme. ça se voit encore plus nettement dans le Voyage en Orient, avec Le passage ou, l’air de rien, il est dit que Mademoiselle George va jouer Iphigénie dans l’ancienne Tauride, ce qui signifie qu’il est possible de faire revivre les Anciens Dieux. Cf aussi les Illuminés , et le chapitre Quintus Aucler.
    Richer a été un grand bonhomme, parfois égaré par certains sentiers de l’occultisme, mais je préfère de beaucoup son édition à la Guillaume, et je suis heureux de voir que nous avons sur Nerval les mêmes lectures.
    Sur Breton et le théâtre, il est allé au moins avec Eluard et Aragon voir la reprise du Pélléas de Maeterlinck à l’Odeon après 1918; Son verdict « quelque chose qui a été très beau » est ambigu. Il faut pourtant noter que Maeterlinck n’est pas sauf erreur de ma part sur la liste des auteurs proscrits, alors qu’il n’a plus rien à dire dans l’Entre-deux-Guerres.
    Sur les cafés surréalistes, enregistrons, après des années de résistance, la fin de La Promenade de Vénus, toujours brasserie , mais sous un autre nom (Le Loup?).
    A bientôt.
    MC

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  3. PS
    Hugo : le propos sur le « Voyage dans le Bleu » est tenu en exil devant Vacquerie et consigné dans le Journal d’Adèle, ce qui le date environ des cinq premières années de l’exil. On peut se demander si Vacquerie a été dupe.
    ce qu’il y a de vrai, c’est qu’a paru à Berlin en 1844 chez Schlesinger, je crois, une anthologie des Romantiques français incluant Hugo, Lamartine, Beranger, mais pas Nerval! (Impossible de remettre la main dessus!)

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  4. Chez Virginia, tout aussi tombe en ruines et se délabre. C’est ce que nous raconte et Virginia et Nerval ! La manière de le raconter diffère, l’art. Mais le contenu est tout à fait identique, Paul. Ce qui fait l’originalité de Virginia, c’est le fameux courant de conscience. On est dans la conscience de la narratrice, ce qui n’est pas le cas chez Nerval, mais on est quand même dans son inconscient sans qu’on le sache. Les deux se rattachent au même paradigme de la conscience que Auberbach a mis en évidence dans Mimesis à partir de la comparaison entre le style d’Homère et un extrait du Satyricon de Pétrone, qui se rattache à ce qu’on pourrait appeler une conception holographique de la littérature, c’est-à-dire qui lui donne une troisième dimension, une profondeur, tandis que le récit homérique s’étale dans un plan à deux dimensions, épique. Et la dimension holographique vient plus profondément de la Bible, comme le signale F. Auberbach lui-même. C’est cette dimension holographique que développe magistralement Virginia Woolf, comme la profondeur de champ dans les films d’Orson Wells, mais ici dans le temps, la mémoire et l’espace, comme chez Nerval. Seules les techniques diffèrent.

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  5. Oui, en effet le théâtre de Mæterlink est le théâtre qui se rapprocherait le plus de l’esprit surréaliste.
    Oui, ce que vous dites, Marc, à propos de Hugo, tendrait à prouver que Nerval connaissait parfaitement bien le poème de Gœthe, « Des mots pour dire l’origine ». On sait de toute façon combien l’horoscope de sa naissance était important aux yeux de Gœthe lui-même. Donc, que Nerval, s’intéressant à Gœthe, ne pouvait pas ignorer un poème qui parle précisément de l’horoscope dans la destinée humaine, d’autant que Jean Richer rédige un long chapitre ésotérique sur Sylvie qui met en rapport chaque chapitre avec une configuration des planètes, sans qu’il m’est convaincu, parce que c’est purement arbitraire sans aucune référence au texte. Son travail, qui n’est peut-être faux, ni idiot, demanderait beaucoup plus de sérieux dans l’analyse du texte de la nouvelle.

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  6. je suis d’accord, l’aspect astrologique n’est pas ce qu’il y a de plus convaincant chez Richer. Il reparait aussi dans sa Passion de Jacques Cazotte, et constitue à mes yeux le point faible du livre. Cazotte, Prophétie de La Harpe ou non, m’intéresse beaucoup. Là aussi, les décapités d’Ollivier, publié avant la Révolution montrent une sorte d’inconscient que nous lisons comme prémonitoire (Une société décapitée) et qui en dit long sur la ruine dans les esprits de l’idéologie royaliste avant 1789. Car si l’on peut se substituer au Roi décapité, on ne peut pas le remplacer, sauf à fonder une Monarchie Républicaine et à avoir l’envergure historique et cordiale pour la mener. Ce qui ne se trouve pas tous les jours.
    L’échec hugolien du culte de la Révolution façon ‘Reste à jamais debout, Titan Quatre-vingt Treize », poème d’ailleurs publié en posthume, me semble-t-il, contient sa ruine dans cette apostrophe même! D’où la tentative de conciliation, passée inaperçue que constitue précisément Quatre-Vingt Treize, avec la double immolation des deux nobles cœurs, Cimourdain et Gauvain, sans condamnation de l’un ou de l’autre. Il y aurait à dire sur ce moine illuminé par la Révolution, et ce Chevalier immaculé, qui sont dans deux ordres différents, l’un, dans celui, réel de l’état Révolutionnaire et de sa rigueur, l’autre, le paladin, basculant dans le monde des poètes utopistes, au nom d’un ordre qui inclut aussi l’humanité. Et ceci par la « transfiguration  » de Lantenac, le mot est dans le texte, cause de tout cela,

    Il faudrait s’intéresser à ces transfigurations dans le roman hugolien, qui sont bel et bien le terme d’une expérience intérieure du personnage, et non une ficelle hugolienne comme il a été dit alors! Hugo écrit du roman Russe avant les russes disait Claude Roy! Dieu y est implicite mais de moins en moins fondamental à mesure que l’on s’éloigne des Misérables. Il y a des transfigurations fondées sur l’aspect christique, la plus connue est Valjean, il en est d’autres fondées sur la reconnaissance de l’erreur commise sur la nature de l’être profond, et ce ne sont pas les moins bouleversantes: Javert, Gauvain, quand l’un comprend que Valjean n’est pas un gibier de potence, et quand l’autre perçoit que Lantenac, tout ancien régime qu’il soit, n’en a pas moins un cœur. Là, c’est la découverte du Cœur de l’autre qui enclenche une assomption sacrificielle, si je puis l’écrire. A l’écart, sans transmutation finale, Le roman du Cœur brisé serait de ce point de vue Les Travailleurs de La Mer avec l’engloutissement de Giliatt, l’homme Prométhéen tant que l’Amour le soutient, et qui s’écroule sans recours lorsque Déruchette part avec Ebenezer.
    A bientôt.
    MC

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  7. Oui, j’entends bien tout ce que vous dites, Marc. Mais je trouve quand même que Hugo y va un peu fort avec la « transfiguration » façon Jean Valjean…! C’est quand même du roman à l’eau de rose, du roman populaire; il dégrade complètement l’idéologie du « Noble cœur » pour l’abaisser au rang de la littérature populaire. Quand on compare avec Chrétien de Troyes, y a vraiment pas photo ! Je comprends que Flaubert se soit insurgé contre les Misérables ! Il y va à coups de grande louche, le Victor…!

    D’autant qu’il évoque la période post 1830, les émeutes des années 1834-36. La même période historique que dans Sylvie de Nerval. Mais le traitement de Nerval est autrement plus profond. Nerval, c’est de la vraie littérature, Hugo, ce n’est pas de la littérature de gare, mais pas loin;.. D’autant qu’à la même époque aussi Flaubert va beaucoup plus loin et dans la photographie de l’époque et dans l’invention d’une nouvelle littérature pour dire le déglingage général, avec des identités flottante, problématiques, incertaines, qui sont déjà des personnages que le narrateur se refusent à élucider tant ils lui échappent, annonçant déjà la poétique à l’œuvre dans les romans de Virginia Woolf, qui mettent en œuvre, eux, une véritable polyphonie des voix narratives pour tenter de cerner les personnages qui échappent toujours au narrateur. Comme dans la vie !

    C’est ce qui rend les romans de Virginia si bouleversant, c’est cet aveu de l’échec qui devient une force dans la mesure où il est lié à une vision du monde où règne le mystère des êtres, qui ne savent pas eux non plus pourquoi ils sont là ni qui ils sont. Entre Nerval qui annonce Proust, fondés sur une subjectivité unidimentionnelle de la conscience et Virginia, dont les romans sont fondés sur la pluridimentionalité de la conscience, qui émane de plusieurs regards, de plusieurs consciences, de plusieurs personnages qui interagissent, il y a tout le flottement des identités, des repères idéologiques en voix de destruction, alors qu’ils ont servi durant des siècles à définir un cadre du vivre ensemble. Les révolutions, les guerres n’ont pas détruits que des maisons ou anéanti des vies, massacré des peuples, elles ont aussi et surtout pour les vivants rendu extrêmement problématique la relation à autrui, la relation au temps et à la mémoire, la relation à l’histoire et au présent.

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  8. Merci. Je ne me résignais pas à résumer Nerval à Rousseau. La langue de Rousseau a inspiré Lamartine, mais Nerval est bien au-dessus de Lamartine.

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  9. « Un pur esprit s’accroit sous l’écorce des arbres » même Baudelaire et peut-être Rimbaud n’auraient pu concevoir un vers pareil

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