Mon, ton, son, notre blog…

Le Net propose  des blogs : l’intelligence éphémère de l’humain (ou la colère trollesque ?). En tout cas ce brouhaha à mille accords joue de l’oubli, de l’anonymat dans son expansion folle. On savoure même son propre effacement en tapant sur le clavier, comme les paroles d’une chanson sifflée sur un chantier.
Mais tout le monde comprend que jamais la solitude de l’écriture, la vraie, n’a été aussi grande qu’aujourd’hui dans la bruyante cacophonie des voix mêlées du grand périphérique médiatique. Entre prêches communautaristes, connaisseurs enthousiastes, ou fumistes querelleurs, règlements de compte, lettres anonymes, lieu thérapeutique, séances de rattrapage scolaire, université d’été, parking des solitaires. Le blog- déversoir assume  tout, accueille tout,  souvenirs ou comptabilise, frustrations, courtisaneries,  angoisses ,souhaits, inquiétudes, flinguages crades , fantasmes , colères ,regrets, rêves érotiques, calomnies, douceurs,  cas de conscience, informations, rumeurs idiotes, déclarations d’amour, bouffées  paranoïaques, recettes de cuisine ,  batailles cinéphiliques, guide musical, gesticulations , tout se mêle, se tisse, s’enchevêtre, se  chevauche pour produire  quelque chose  de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction-destruction..

 J’imagine  un nouveau Musil  devant un ordinateur  essayant de réfléchir tranquillement, ,ou un Blaise  Pascal,  avec ses paperolles de conversion  religieuse , seraient-il lus, compris, saisis,   écoutés, repérés, estimés dans le raffut  de  ces autoroutes   de bavardages? Pas sûr… Avec les déplorables habitudes de lecture uniformisées et best sellerisées, avec la cacophonie hurleuse du temps les chances de ces artistes d’être reconnus de leur vivant s’amoindrit malgré la multiplication des têtes de gondoles et  évènements « culturels »./ Le prêt- à -penser média s’étend avec ses  vulgarisateurs de plateaux télé  ,ses gourous   vendeurs de pensées- gélules , psycho bobologues employés des service d’entretien et d’approvisionnement en réconfort social qui vantent au chômeur passé, présent ou futur, le produit « vie”, le produit « espoir » ! Ils vendent du bouquin  sympa et de la compréhension sociologique à plein caddie mais ils savent aussi qu’ils sont eux aussi pris , comme le dit l’écrivain allemand  Botho Strauss, dans un marché de dupes, car ils sont eux aussi moulinés, poussés, concassés, empilés, pilonnés,  finalement oubliés.

Dans tout ce cirque fellinien, quelques  voix blogueuses n’ont aucun souci de bénéfice, mais la liberté de l’anonymat et la volupté de suivre son humeur du moment. Nous sommes logés dans la petite cabane du blabla instantané, quelques secondes, en toute liberté. Nous bavardons comme des amis ou disciples de Platon marchant entre des pins sous un éternel beau temps pixellisé  de l’écran. Brille parfois, une splendide querelle ( sur le rôle du pape ou de  Heidegger) au milieu du groupe de péripatéticiens. On remarque au fil des heures une soudaine pépite, une réflexion, une insolence une drôlerie, un cri bref, une grosse colère, une insulte, une ambition délicieusement puérile et avouée , un truc solitaire intrépide, une parole féminine jamais entendue, un raisonnement diabolique, une confidence de minuit, une pudeur , un récit de long rêve, une bouffonnerie qui délivre. Une bulle de savon et son chatoiement arc en ciel est passée entre les arbres, entre des  identités  mystérieuses, elle s’esquive puis éclate. Il arrive même qu’on ressaisisse ce qu’a de  précieux le nu d’un poème de Parménide  ou le tact(dans sa grandeur),  d’une scène de Sophocle , à Epidaure  sous un ciel épuré. On a adressé la parole à l’étranger qui approche sur le chemin, on a ôté ses sandales pour aller se tremper les pieds dans les vaguelettes en écoutant les autres bavarder. Tiens, en cette matinée de Juin, le Temps a donc les ailes  légères.

Anouilh le démodé ?

C’est après avoir lu l’historien Augustin Thierry, (1795- 1856 )    et après avoir annoté  les   extraits des chapitres IX et X de ,son  «Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands » publié en 1825, qu’  Anouilh  décida  d’écrire  une pièce. Elle reposait  sur les liens d’amitié et de jeunesse  entre Henri II et son compagnon et ami  Thomas Becket. Puis la déchirure entre les deux hommes. On voit bien ce qui a fasciné Anouilh : à savoir  la transformation radicale du caractère de Becket, ancien compagnon de débauche du roi  Henri II, se métamorphosant  en prélat ascétique, en robe de moine,   prêt à tout  pour  défendre la hiérarchie ecclésiastique  et s’affranchir  du pouvoir royal.

Comme l’affirme Wikipedia,   c’est dans la Légende dorée, Jacques de Voragine,  qu’on raconte que Thomas Becket se mortifiait et lavait chaque jour  les pieds de treize pauvres, les nourrissait et les renvoyait avec quatre pièces d’argent.

Rappelons les faits : Henri II est un homme direct, bon, un peu fruste et courageux, mais  incertain en  politique, alors Thomas Becket brille d’intelligence, prouve  son habileté   manœuvrière et diplomatique.  C’est d’ailleurs pour ces qualités que le roi lui fait  confiance , et  le nomme chancelier, et qu’il  le laisse devenir le maitre  de la vie politique du royaume. Erreur.

Becket, nommé archevêque,  s’oppose  frontalement au roi. Il va, dans son ingratitude, jusqu’à l’excommunier. Bref, ilrefuse de devenir le simple homme de paille du roi pour soumettre l’Église. Thomas Becket se métamorphose désormais en « l’homme de Dieu » .Il représente  « l ‘honneur de Dieu » sur  la terre anglaise  non plus celui  du roi. Henri II ne comprend évidemment pas   ce changement  d’attitude .Il a  devant lui un homme nouveau qui se dévoue à sa charge religieuse avec  l’authenticité et  sincérité. Il ne reste rien du jeune godelureau paillard, cynique, compagnon de beuverie . Cette métamorphose d’un Becket débauché en un saint est magnifiquement racontée par Anouilh.

Je sais, Anouilh est peu joué, peu lu (sauf son « antigone ») ,peu admiré .Anouilh démodé. Il n’est pas « politiquement correct »   d’aimer son théâtre .Trop boulevardier, trop pessimiste,  classé à Droite par toute la Gauche des années  6O, surtout depuis « Pauvre bitos » (1956) pièce dans lequel triompha un jeune comédien, Michel Bouquet.. Anouilh  avait écrit un  brillant réquisitoire contre les procès  faits aux « Collabos » après la Libération ce qui fâcha la critique dramatique de gauche.
 
La pièce « Becket ou l’honneur de Dieu » fut  présentée pour ma première fois,  le 2 octobre 1959 à paris  au théâtre Montparnasse. Daniel Ivernel dans le rôle d’Henri II  et Bruno Cremer dans  celui  de Thomas Becket.

. Première réplique : « Alors Thomas Becket, tu es content ? Je suis nu sur ta tombe et tes moines vont venir me battre. Quelle fin, pour notre histoire !Toi pourrissant dans ce tombeau, lardé de coups de dague de mes barons et moi, nu, comme un imbécile, dans les courants d’air, attendant que ces  brutes viennent me taper dessus. Tu ne crois pas qu’on  aurait mieux fait de s’entendre ? »

Même si on reste indifférent au drame religieux,ou au drame politique  la déchirure humaine entre un roi et son ami le plus proche, reste magnifiquement analysée par Anouilh.

 Scènes admirablement découpées, dialogues d’une familiarité percutante, vérité des caractères, puis métamorphose si vraisemblable, si bien amenée,  si délicatement soulignée du saxon Becket trouvant sa vérité dans les humiliations  des barons normands. tout ça  est du très grand art. La pièce  de becket a fait un triomphe en Angleterre et aux Etats-Unis.
Qui aurait pu s’attendre à ce qu’Anouilh –le boulevardier léger, considéré souvent à la fois  comme un cynique, virtuose, misanthrope, plus habile que profond, jugé parfois comme racoleur- réussisse en 1959 à transformer un dandy débauché en un homme touché par l’action de la grâce ?

 Pas grand monde.

  On devrait  pourtant se souvenir que Jean  Anouilh a toujours aimé les êtres de pureté, d’ »Antigone » (belle pièce) à  Jeanne d’Arc , dans la pièce  «l’ alouette ».. A chaque fois que je  relis ce Becket d’Anouilh, j’aime le mordant des répliques, la complicité boiteuse entre le roi et son favori,  le ton griffu, narquois, ironique, des insolences, une âpreté,  et  toute la palette  de l’ambiguïté d’une amitié. Sous nos yeux  un être qu’on croyait simplement habile, rusé, superficiel  devient  avec l’âge et les  responsabilités religieuses   un personnage  profond. Enfin, Anouilh a eu l’intelligence de n’être jamais manichéen, car les deux personnages principaux sont aussi fascinants l’un que l’autre. Celui qui s’était cantonné à rédiger (« sur un coin de table » avait dit le critique et écrivain François-Régis Bastide)  des pièces grinçantes , amères, vindicatives,  , ou des pièces   brillantes ,très « comédies-bavardes-entre-deux guerres-pour-casino-et-stations thermales »  avait soudain pris une autre voie. Sa pièce brille encore étrangement.

Le catholique Claudel admire le communiste Aragon

 C’est un épisode   de la critique littéraire un peu oublié, mais passionnant. Deux écrivains que tout oppose idéologiquement, le catholique et le communistes  se  reconnaissent sur un thème : l’amour comme  absolu et tragédie.  

Quand Aragon fit paraitre en 1944 une première version de son roman « Aurélien », il y eut un  flottement, beaucoup de gêne, dans la presse communiste.  Notamment dans « l’Humanité »  .Le roman « Aurélien »  ne correspondait pas au   poète officiel  engagé  dans la Résistance. On attendait de celui qui avait écrit  dans  son massif  romanesque  du « monde réel » (« les cloches de Bâle »1934, et « Les beaux quartiers »1936) une  continuité  dans son  écriture réaliste socialiste.   Le PCF   attendait  des héros positifs  pour cette époque de reconstruction du pays ou, tout au moins,  attendait d’Aragon  une virulente critique de la bourgeoisie française des années 20, cadre du roman.

 On attendait de  ce camarade du Parti autre chose qu’une histoire d’amour avec  pour personnage central  un Aurélien, soldat démobilisé dans les années 20 , dépressif,  dépersonnalisé par l’expérience des tranchées de 14 . Aurélien, s’égare dans un labyrinthe amoureux, oublieux  des problèmes de la classe ouvrière, Aurélien    « errant dans Césarée »,c’est- à-dire un Paris,  court  d’un  vernissages à minuit,  à de bars américains, fréquente  des dancings ,les premières boites de jazz , s’attarde  dans  soirées alcoolisées qui se terminent au commissariat de Pigalle.

Le roman  se tisse de  personnages velléitaires, d’anciens combattants de rencontres fugitives et ratées, de dragues désaccordées,   de vagabondages   entre bords de Seine, tout un monde parfumé entre Picasso et Diaghilev. Un monde  bourgeois,  et couples en parfait désordre intérieur.  Tous, provinciaux ou parisiens, n’ont aucune conscience collective.  Aurélien  dérive dans un Paris plus baudelairien que nature. Et, pire,  le livre  semblait  être  marqué  par la  nostalgie du mouvement surréaliste  avec sa vie de cafés, ses intrigues, ses scandales. Il était évident   que l’Aragon caché avec Elsa Triolet  dans une ferme  des environs du village de Dieulefit, dans la Drome, en 1942, dans ces hivers de désespoir, revivait sa jeunesse en s’attachant  à retrouver , les voix, les échos, les libertinages disparus et les peintures de Zamora.                                                                                                                                                                                                                                                                                                 Dans ce roman, la touche  tragique l’emporte.  Incandescence amoureuse sans issue ,illusions sentimentales perdues .  Ajoutez  le désastre  final  d’une nation avec l’évocation les terribles journées de Juin 4O,   un pays effondré.  L’épilogue est d’une tristesse insondable qui rappelle la fin de « l’éducation sentimentale » :

 « Bérénice… »

Que pouvait-il bien dire au-delà de ce nom qui résumait tant de choses informulables ? Elle le comprit et elle eut un sourire pâle : »Eh bien, oui…Aurélien…cela devait être ainsi.. »

 Dans la France  de 45 cette  représentation du couple  représenté comme une guerre  interminable déconcerte. La gêne et le silence accueillent ce livre déconnecté des espoirs de la Libération. Un seul critique communiste  dans « la voix ouvrière », de février 1945,  voit dans ce roman un roman d’amour  en même temps qu’une satire de la société. Max -pol Fouchet trouve que la peinture de cette société  tombe bien mal dans le climat d’optimisme .Si on lit  la presse non communiste de l’époque, la gêne est également  sensible. Claude Roy ne s’attache pas au roman d’amour mais souligne le coté impitoyable d’une société « dégénérée ».Curieux constat. Henriot dans « Le monde »(3 janvier 1945)  note que l’ironie pour peindre  la bourgeoisie décadente, était déjà présente dans « les beaux quartiers » comme si chaque critique s’efforçait de  gommer les nouveautés stylistiques,   les dérives flottantes ,les digressions  aragoniennes  .symphonie  sombre des  subjectivités  désamarrées.  Ce roman-là  ouvre une brèche dans l’optimisme révolutionnaire d de 1945    et dévoile le camarade Aragon comme un malade qu’on hésite à réveiller.

.»Il n’y  a rien de drôle dans tout ça », affirme Bérénice. C’est vrai  Il n’y a rien de drôle dans ce texte.

Le critique Gaétan Picon voit bien que  cet « Aurélien »  reste   dans le prolongement des grands réalistes, Balzac et Flaubert, mais remarque  aussi, finement,  que la pente  lyrique , les  dérives oniriques et surréalistes   de certaines pages perturbe la structure du roman et fait éclater les structures classiques, ça annonce, « la mise à mort » et  « Blanche ou l’oubli » des années 60.

 Le paradoxe, c’est que celui qui comprend le mieux la déflagration du roman, sa  haute combustion  dans la passion, c’est le catholique Claudel. L’auteur du « partage de Midi » reconnait dans le roman le même cataclysme de la passion de Midi que celui qu’il a  vécu à Fou tcheou avec Rose Vetch. « Aurélien » ranimait ce qu’il avait  vécu.

Paul Claudel (1868-1955) ecrivain et diplomate francais, ici lors de son voyage en Orient (Syrie, Palestine, Bethleem) en novembre-decembre 1899 —

Tout pourtant  les opposait .Claudel avait qualifié le mouvement surréaliste de « pédérastique » .Claudel avait écrit une ode au Maréchal Pétain !-il faut dire qu’il en écrira une à De Gaulle, plus tard-  mais de son côté, Aragon, surréaliste  avait ridiculisé le catholicisme.Il n’en avait pas moins  apprécié  le théâtre de Claudel, et ses bourrasques verbales et ses images rimbaldiennes.

En septembre 1943, à l’initiative de la revue « Confluences » il y eut un déjeuner entre Aragon et Claudel. Et une estime réciproque naquit. Enfin, voici ce qu’écrivait Claudel dans une revue.

«  Le thème d’«Aurélien», c’est un peu celui d’«Hamlet». En pleine jeunesse, à l’époque où l’âme pétrit et façonne tous les éléments de son destin, voici un homme brûlé, comme une lampe par un courant trop fort, et qui ne sait plus que faire de lui-même. Pour Hamlet, le flambage, ç’a été l’apparition du spectre et la révélation du crime maternel. Pour Aurélien, ç’a été ces huit ans de service et de guerre. Les paroxysmes du combat, la présence continuelle de la mort, le long ennui de la caserne et de la tranchée, la résignation au destin, la suppression de l’initiative, l’éradication de l’avenir et le rétrécissement de la vision à l’immédiat, la mainmise du groupe, l’ascendant suppléant à tout de la camaraderie, tout cela, quand la paix survient, livre à la société un homme inadapté, opéré, si je peux dire, de sa raison d’être. Il ne lui reste plus qu’à faire la noce, à s’évader de la réalité par le chemin de l’agitation et de l’alcool, parmi les soins de créatures dont l’artifice ne sert qu’à explorer le néant .

Cet homme, Aragon a l’idée géniale de le planter comme un témoin transpercé à la proue d’une île au fil de ce fleuve inépuisable qui traverse Paris. Epave consolidée au milieu de la dérive incessante! Tout s’écoule autour de lui, à droite comme à gauche, ses mains et ses yeux sont incapables de s’approprier rien de subsistant. Du fleuve fatidique émerge simplement un visage anonyme, une morte, «L’inconnue de la Seine», un masque aux yeux fermés qu’il a suspendu au mur de sa chambre.

Mais un jour les yeux sont ouverts, et il les reconnaît peu à peu chez une femme vivante, elle aussi émergée, comme on dit, de la vie courante, qui le distinguent et qui le regardent, hélas! et qui l’interrogent! Qui l’interrogent d’une question essentielle à laquelle il se découvre incapable de répondre. La scène centrale est ce déjeuner chez un bistrot de l’île Saint-Louis. Il y a conduit sa fée, mais bon gré, mal gré deux anciens compagnons d’armes l’y rencontrent et s’emparent de lui. Ah, l’amour d’une femme est peu de chose auprès de cette résurrection du drame suprême, auprès de cette poignante étreinte avec la mort qui pour toujours, il comprend! l’a désapproprié de la vie, auprès de ces heures où l’on donne tout! Un tout que l’on ne peut reprendre. Bérénice n’a devant elle qu’un fantôme.

Elle-même est à la dérive. Elle est «L’inconnue de la Seine». C’est en vain qu’elle cherche un point d’appui, quelque chose de persistant à quoi elle puisse s’amarrer. Le visage de la vivante avec ses gros yeux avides, sans cesse, le masque de l’élusif et de l’insaisissable, le masque fondant de la morte vient s’y substituer. Le peintre Zamora a essayé en vain de réaliser sur une toile ce complexe confus. C’est en vain qu’elle a demandé à l’amour le secret de l’unité.

J’attendais pour dénouement une espèce de noyade générale. Aragon a choisi un autre flux, la débâcle commençant de cette affreuse guerre. Les deux amants se retrouvent sous les ténèbres surplombantes de la déroute énorme qui va les engloutir. Ne se retrouvent que pour se constater, définitivement l’un à l’autre inaccessibles. Bérénice, j’allais dire Ophélie, se dissout dans la nuit. «Nymphe, ne m’oublie pas dans tes prières».

Poème, «Aurélien» l’est non seulement par la composition, mais par le style. Je n’ai qu’une chose à en dire: c’est qu’Aragon parle vraiment le français comme sa langue naturelle et l’oreille se prête avec délice à cet idiome enchanteur. J’ai été hanté toute une après-midi par cette petite phrase, que je gardais comme un bonbon dans le coin de la joue: «L’écho trompeur l’affaiblit à plaisir.» Et comme notre ami a eu raison de profiter de l’indisponibilité de ce pauvre M. Lancelot désormais immunisé derrière des barreaux plus rigoureux que ceux de la grammaire, pour se payer gaiement des «pas plutôt», «des de façon à ce que», etc.

Mon cher Aragon, quel dommage qu’à deux reprises l’Académie française se soit montrée insensible à mes modestes ambitions! Avec quel plaisir j’aurais saisi la première occasion de vous donner ma voix! »

PAUL CLAUDEL

  • janvier 1945

 Extrait d’ »Aurelien » .Comment Aurélien voit Bérénice :

« La seule chose qu’il aima d’elle tout de suite, ce fut la voix. Une voix de contralto chaude, profonde, nocturne. Aussi mystérieuse que les yeux de biche sous cette chevelure d’institutrice. Bérénice parlait avec une certaine lenteur. Avec de brusques emballements, vite réprimés qu’accompagnaient des lueurs dans les yeux comme des feux d’onyx. Puis soudain, il semblait, très vite, que la jeune femme eût le sentiment de s’être trahie, les coins de la bouche s’abaissaient, les lèvres devenaient tremblantes, enfin tout cela s’achevait par un sourire, et la phrase commencée s’interrompait, laissant à un geste gauche de la main le soin de terminer une pensée audacieuse, dont tout dans ce maintien s’excusait maintenant. C’est alors qu’on voyait se baisser les paupières mauves, et si fines qu’on craignait vraiment qu’elles ne se déchirassent. »