Mon, ton, son, notre blog…

Le Net propose  des blogs : l’intelligence éphémère de l’humain (ou la colère trollesque ?). En tout cas ce brouhaha à mille accords joue de l’oubli, de l’anonymat dans son expansion folle. On savoure même son propre effacement en tapant sur le clavier, comme les paroles d’une chanson sifflée sur un chantier.
Mais tout le monde comprend que jamais la solitude de l’écriture, la vraie, n’a été aussi grande qu’aujourd’hui dans la bruyante cacophonie des voix mêlées du grand périphérique médiatique. Entre prêches communautaristes, connaisseurs enthousiastes, ou fumistes querelleurs, règlements de compte, lettres anonymes, lieu thérapeutique, séances de rattrapage scolaire, université d’été, parking des solitaires. Le blog- déversoir assume  tout, accueille tout,  souvenirs ou comptabilise, frustrations, courtisaneries,  angoisses ,souhaits, inquiétudes, flinguages crades , fantasmes , colères ,regrets, rêves érotiques, calomnies, douceurs,  cas de conscience, informations, rumeurs idiotes, déclarations d’amour, bouffées  paranoïaques, recettes de cuisine ,  batailles cinéphiliques, guide musical, gesticulations , tout se mêle, se tisse, s’enchevêtre, se  chevauche pour produire  quelque chose  de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction-destruction..

 J’imagine  un nouveau Musil  devant un ordinateur  essayant de réfléchir tranquillement, ,ou un Blaise  Pascal,  avec ses paperolles de conversion  religieuse , seraient-il lus, compris, saisis,   écoutés, repérés, estimés dans le raffut  de  ces autoroutes   de bavardages? Pas sûr… Avec les déplorables habitudes de lecture uniformisées et best sellerisées, avec la cacophonie hurleuse du temps les chances de ces artistes d’être reconnus de leur vivant s’amoindrit malgré la multiplication des têtes de gondoles et  évènements « culturels »./ Le prêt- à -penser média s’étend avec ses  vulgarisateurs de plateaux télé  ,ses gourous   vendeurs de pensées- gélules , psycho bobologues employés des service d’entretien et d’approvisionnement en réconfort social qui vantent au chômeur passé, présent ou futur, le produit « vie”, le produit « espoir » ! Ils vendent du bouquin  sympa et de la compréhension sociologique à plein caddie mais ils savent aussi qu’ils sont eux aussi pris , comme le dit l’écrivain allemand  Botho Strauss, dans un marché de dupes, car ils sont eux aussi moulinés, poussés, concassés, empilés, pilonnés,  finalement oubliés.

Dans tout ce cirque fellinien, quelques  voix blogueuses n’ont aucun souci de bénéfice, mais la liberté de l’anonymat et la volupté de suivre son humeur du moment. Nous sommes logés dans la petite cabane du blabla instantané, quelques secondes, en toute liberté. Nous bavardons comme des amis ou disciples de Platon marchant entre des pins sous un éternel beau temps pixellisé  de l’écran. Brille parfois, une splendide querelle ( sur le rôle du pape ou de  Heidegger) au milieu du groupe de péripatéticiens. On remarque au fil des heures une soudaine pépite, une réflexion, une insolence une drôlerie, un cri bref, une grosse colère, une insulte, une ambition délicieusement puérile et avouée , un truc solitaire intrépide, une parole féminine jamais entendue, un raisonnement diabolique, une confidence de minuit, une pudeur , un récit de long rêve, une bouffonnerie qui délivre. Une bulle de savon et son chatoiement arc en ciel est passée entre les arbres, entre des  identités  mystérieuses, elle s’esquive puis éclate. Il arrive même qu’on ressaisisse ce qu’a de  précieux le nu d’un poème de Parménide  ou le tact(dans sa grandeur),  d’une scène de Sophocle , à Epidaure  sous un ciel épuré. On a adressé la parole à l’étranger qui approche sur le chemin, on a ôté ses sandales pour aller se tremper les pieds dans les vaguelettes en écoutant les autres bavarder. Tiens, en cette matinée de Juin, le Temps a donc les ailes  légères.

32 commentaires sur “Mon, ton, son, notre blog…

  1. Pat V , temps lourd cet après midi.Sur la plage rectiligne du Sillon,à Saint-Malo s’étalent des flaques d’eau. Cette étendue sablonneuse laisse toujours le promeneur surpris car la mer grise, avec ses énormes rouleaux sur la digue, qui se pulvérisent contre les brise-lames , aspergent un strict alignement de villas pimpantes.Elles font penser à des maquettes laquées par une averse,et sorties d’une boite à joujoux. Cet alignement de minuscules bicoques à tourelles,clochetons, donjons,frises de faïences portillons, balcons, boiseries, ressemble à un décor installé pour le week-end ,et qu’un prochain coup de vent abimera avant qu’une équipe municipale le démonte . Je reviens vers les Sablons et son port de plaisance:un ciel immense aspire des nuages en couches plates et basses. L’eau devient verte. Les fonds sableux plus blancs.

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  2. Ici, le soleil a tranché en notre faveur! Après une matinée incertaine et plutôt grise, déjeuner au restaurant sur les bords de la rivière calme malgré le marron de ses eaux du aux pluies des jours d’avant. Pas une place de libre! Juste une table pour nous. On pensera à la franche nature seulement après le dessert, un mille feuilles à la framboise et à la crème à la pistache!

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  3. On dirait des pierres d’une ancienne voie romaine, Pat V !

    A Paris, je viens d’essuyer une petite ondée. Rafraichissant, en attendant la semaine de canicule qui s’annonce…

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    1. Bien que la ville soit romaine Jazzi, les alentours des collines sont de pierres naturelles contemplées et citées par un célèbre poète!

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  4. Ds le sillage de vos « J’imagine » : pour ma part je verrais bien un personnage de Thomas Bernhard, passant par des périodes de totale abstinence bloguesque pour mieux se concentrer sur l’œuvre à faire, ayant supprimé tous les marque-pages, puis installé un « bloqueur » de sites (comme on se fait interdire de casino), allant jusqu’à renoncer à l’ordinateur (seul moyen d’éliminer toute tentation, toute perte de temps et d’énergie), le descendant à la cave ou le reléguant au grenier pour ne pas l’avoir sous les yeux, revenant au papier, au stylo, à la consultation d’ouvrages de référence. L’isolement au carré (maison retirée, « défendue » par la difficulté d’accès, etc.), doublement coupé du monde et des autres.
    Euphorie de la libération. Son programme de lectures est enfin purement sien. Plus de dérive de lien en lien. Plus de discussions stériles avec des gens bornés. Plus d’entraves.
    Au bout d’un certain temps, d’un certain nombre de pages raturées, corrigées, déchirées rageusement, à la limite de la folie, il constate la désespérante stérilité de son auto-confinement studieux. L’absence de divertissement est aussi absence de stimuli.
    Il étouffe.
    Repêchage de l’ordinateur, nouvelles navigations, nouvelles rages.
    Mettre l’ordinateur à la décharge.
    S’installer dans une « zone blanche ».
    Et ainsi de suite, jusqu’à la correction finale : pourquoi écrire, pour qui écrire quand on ne peut plus imaginer un destinataire, un lecteur implicite, « adresser » son texte, sans que s’interposent les exemplaires de lecteurs réels
    indésirables.

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  5. Je relisais « Un enfant » de Thomas Bernhard la semaine dernière ; ce soir je lis « Trame d’enfance » de Christa Wolf et ce qui me frappe chez ces deux auteurs de la langue allemande, l’autrichien et l’intellectuelle de la RDA, c’est un silence de leur prose, des musiques de silence qu’ils font si bien entendre , une gravité de silence de leur intimité , une odeur froide de chemin creux le soir à la campagne. comme si une enfance sous le nazisme leur avait appris la gravité.

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  6. En quelques années, la puissance du numérique a fait passer le bolo standard humain du ‘MoiJe superbe’ des grands au ‘moije stupide’ des nains, qui n’ont rien à dire.
    L’outil ne fait vraiment pas le moine !
    Et la famille d’antan, structure déjà chiante -horreur de ces réunions rituelles, par bonheur rares- est devenue un cloaque communautariste mondial, wikipédié, en activité continue, mille fois plus insupportable tant ses esclaves sont devenus petits, domestiques serviles, insignifiants.
    La lumière du numérique éclaire tout, tout le temps, pour rien.
    Les Lumières sont bien éteintes !

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  7. Cerise sur le gâteau, j’avoue prendre un plaisir certain à entendre les cigales converser à voix haute dans le jardin, savourant leur plaisir à trouver le soleil et la chaleur en sortant de la sombre terre sudiste.
    Pourquoi ? ….mais parce que leurs échanges, leurs commentaires, ce qu’elles se disent, est infiniment plus intéressant que ce qui se dit sur un blog littéraire de prestige, temple célèbre dont je tairai le nom, par pudeur républicaine et respect des Etablissements de Santé !

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  8. Pat V
    Je me souviens de ma première visite à Epidaure, c’était en Mai, tôt le matin il y a 15 ans.. Descendre de l’autocar, marcher entre les oliviers avec l’encoche argentée des feuillages, suivre la pentes douce de la colline, sol moelleux, paysage frais.
    La mer au loin, une lumière divine de transparence comme une eau pure, un ciel immense qui délivre….Quand on pénètre dans ce théâtre d’Epidaure si ouvert, qui forme baie, on pense à grandiose coquille saint- jacques de pierre, une offrande au ciel avec la composition géométrique parfaite des gradins .Courent quelques lézards sur les lignes minces d’escalier qui fractionnent les arrondis des gradins. Il y a une ouverture portuaire sur un ciel qui blanchit vers midi. Ce qui frappe dans cette matinée, c’est le silence, quelques étudiants désherbent entre les dalles avec un infime raclement métallique monotone.
    Il faut attendre le moment souverain du soir qui tombe ; le public s’installe et bavarde ; et toujours cette ouverture au ciel qui submerge et happe, mais cette présence, au lieu d’égarer, apaise et interroge sur notre si bref passage sur terre. Une espèce de battement d’ailes doux du temps, cet air tiède qui fraîchit avec le crépuscule donne le sentiment de quelque chose qui dérive depuis des siècles et nous rattache avec les temps anciens aux générations disparues et aux générations futures. Les textes nous y invitent.
    Je ne sais pas comment le dire mais c’est un peu comme si l’ordre des saisons, des temps anciens, d’une origine, nous admettait ici pour nous aider et nous protéger dans nos questions insolubles et taraudantes : succession calme des générations, les rites demeurent , font asile et refuge.

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  9. Le goût de la Méditerranée, Paul !
    Intemporel mais plus ou moins mortel à brève échéance…
    Dieu que la terre sera belle, débarrassée des Humains !
    Le théâtre d’Epidaure à l’échelle de la nature toute entière.
    Hélas, on ne le verra pas !

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  10. 1er Mai 1955
    « Tôt le matin départ pour L’Argolide. La côte du golfe corinthien. Une lumière dansante, aérienne, jubilante, inonde le golfe et les îles au large. Arrêtés un moment au bord de la falaise, et toute l’immensité de la mer devant nous, offerte en une seule courbe, comme une coupe où nous buvons la lumière et l’air, à longs traits.
    Au bout d’une heure de route je suis littéralement ivre de lumière, la tête pleine d’éclats et de cris silencieux, avec dans l’antre du cœur, une joie énorme, un rire interminable, celui de la connaissance, après lequel tout peut survenir et tout est accepté. La descente sur Mycènes et Argos. La forteresse mycénienne, couverte de coquelicots par épais bouquets qui tremblent sous le vent au-dessus des tombes royales. «
    *
    « Au soir, douceur du monde sur la baie. Il y a des jours où le monde ment , des jours où il dit vrai. Il dit vrai ,ce soir, et avec quelle insistante et triste beauté. »
    Extrait des carnets III de Camus

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  11. On pourrait imaginer l’inverse :une page de TB ou de quelque autre de cette pointure, non déclaréecomme telle, bien misanthropique, et tombant au milieu du tout-venant du blog. il n’est pas dit du tout qu’elle serait démasquée et appréciée, Elena!
    Bien à vous tous.
    MC

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    1. Vs avez doublement raison, M. Court, en me ramenant au sujet (la réception d’œuvres exigeantes & non dispensatrices de consolations faciles à l’heure du triomphe de l’industrie du divertissement) & sur le fond.
      On avait déjà vu qu’aujourd’hui Claude Simon n’était ni reconnu ni apprécié ds les maisons d’édition, c’est-à-dire chez les professionnels, alors sur les blogs…
      Question de format aussi, ds un régime à mi-chemin entre l’écrit & l’oral (mais dépourvu des avantages spécifiques de l’un & de l’autre, notamment le soin apporté à se faire comprendre & le complément d’information fourni par les mimiques & l’intonation) : prime à la réactivité & au mordant plutôt qu’à l’intérêt intrinsèque du commentaire.
      La jacasserie ne doit pas « retomber », & tt est bon à cet effet : les échanges d’insultes sont à cet égard d’un bien meilleur rapport que les controverses littéraires (la discussion comprise comme engueulade généralisée) ; la personnalisation tant pour les commentateurs (Moi, Mes préjugés, Ma vie, Mes relations, Mon look, Mon éventuel pedigree ou statut social) que pour les auteurs abordés, des « célébrités » comme les autres (qui, elles, ne sont célèbres que d’être célèbres, & non en raison d’une œuvre).
      Prime à la brièveté (moins concision (sobriété, précision) que raccourcis abusifs, amalgames, défaut d’argumentation) & au simplisme — bien plus appropriés à la véhémence & au ton péremptoire (l’équivalent d’un smash, sauf qu’on joue plusieurs parties à la fois, avec des adversaires multiples), seuls efficaces ds la dispute (compte-tenu de la dispersion de l’attention), mais aussi à la netteté du profil de chaque intervenant (un investissement à long terme pour ces personnages récurrents).
      Exeunt nuances & complexité, ambiguïtés & paradoxes — cela même qui caractérise la littérature, & la différencie de la « communication » à usage pratique.

      Paul Edel souligne les moments de grâce, il y en a aussi (few & far between, mais il y en a) ; c’est ce qui reste de l’utopie.

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  12. A propos de Claude Simon

    Beaucoup de lecteurs et de critiques littéraires n’ont pas compris la composition morcelée et le flux mental qui préside à l’élaboration de « La route des Flandres »mais c’était déjà dans « Histoire » (mon préféré). et j’avais noté les réflexions intelligentes de je ne sais plus quelle femme universitaire qui avait noté ceci avec beaucoup de finesse :
    « Lorsque Claude Simon essaya de raconter l’expérience de la débâcle de mai Juin 1940, il se rendit compte qu’il avait fabriqué au lieu de l’informe, de l’invertébré, une relation d’événements telle qu’un esprit normal (c’est-à-dire celui de quelqu’un qui a dormi dans un lit, s’est levé, lavé, habillé, nourri) pouvait la constituer après coup, à froid, conformément à un usage établi de sons et de signes convenus, c’est-à-dire suscitant des images à peu près ordonnées, distinctes les unes des autres, tandis qu’à la vérité cela n’avait ni formes définies, ni noms, ni adjectifs, ni sujets, ni compléments, ni ponctuation (en tout cas pas de points) ni exacte temporalité, ni sens, ni consistance sinon celle, visqueuse, trouble, molle, indécise, de ce qui lui parvenait à travers cette cloche de verre plus ou moins transparente sous laquelle il se trouvait enfermé […]. » Bref, le langage du roman réaliste devenait un outil obsolète, qui ne convenait plus ; il fallait trouver une écriture indissociable de son contexte de chaos évènementiel qu’on se doit de restituer par l’écriture ,d’où la précision, maintes fois répétée par l’auteur lors des évocations de la débâcle de mai-juin 40, que, si on n’a pas vécu la même chose, il est impossible de se la représenter à partir de sa reconstitution verbale »
    . Une partie de la critique littéraire n’a toujours pas compris la profondeur et la vérité d’une telle démarche en appliquait les grilles balzacienne car ce qui disparaît dans un roman comme La Route des Flandres c’est la vision du monde héritée du rationalisme réductionniste des Lumières et également le réalisme ou naturalisme hérité du XIX° siècle..

    Extrait du roman « l’Acacia »
     » Un soir il s’assit à sa table devant une feuille de papier blanc. C’était le printemps maintenant. La fenêtre de la chambre était ouverte sur la nuit tiède. L’une des branche du grand acacia qui poussait dans le jardin touchait presque le mur, et il pouvait voir les plus proches rameaux éclairés par la lampe, avec leurs feuilles semblables à des plumes palpitant faiblement sur le fond de ténèbres, les folioles ovales teintés d’un vert cru par la lumière électrique remuant par moments comme des aigrettes, comme animées soudain d’un mouvement propre, comme si l’arbre se réveillait, s’ébrouait, se secouait, après quoi tout s’apaisait et elles reprenaient leur immobilité. »

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  13. C’est ds Le Jardin des Plantes qu’il cite Conrad :
    « Non, c’est impossible : il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque donnée de son existence — ce qui fait sa vérité, son sens — sa subtile et pénétrante essence. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons — seuls. »
    Il faut dire que l’irritante, la désolante incompréhension du journaliste venu enregistrer un entretien (lequel relance les souvenirs déjà évoqués) l’incite à la réflexivité :

    « Mais j’ai déjà raconté tout ça, s’interrompt S., je… Mais le journaliste dit que Non ou plutôt que Oui mais pas comme ça, que S. a mis tout ça est-ce qu’on peut dire à une sauce romanesque si le journaliste peut se permettre […] Que non, S. ne devait pas prendre ça pour une critique, le journaliste ne se le permettrait pas […] mais que c’était encore plus intéressant d’entendre raconter sans ces enjolivements (que S. ne prenne pas ce mot en mauvaise part) les faits bruts simplement dans leur matérialité Mais S. dit que Rien n’est simple […] Bien sûr mais quand même… Je veux dire qu’entre une fiction et le récit, le compte rendu objectif, neutre, d’un événement… Mais S. l’interrompt de nouveau et dit qu’il est impossible à qui que ce soit de raconter ou de décrire quoi que ce soit d’une façon objective […] il n’existe pas de style neutre […] [de] romancier […] observateur impassible au regard détaché, « le monde comme si je n’étais pas là pour le dire » ironise déjà Baudelaire, le journaliste disant qu’il ne parlait pas de roman mais de témoignage, et S. dit que six témoins d’un événement en donneront de bonne foi six versions différentes  »

    Je crains d’avoir déjà cité ce passage, sur l’ancien blog — à propos du « style »; de l’écriture, de la composition, qui ne sont pas des procédés de surface, facultatifs, décoratifs, qui seraient à « traverser » ou écarter (comme on déferait les rubans & ôterait le papier cadeau) pour arriver au « fond » (contenu, message, ou « vérité »).

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  14. Solitude de l’écrivain & marché de dupes, écrivez-vous Paul Edel — j’étendrais pour ma part cette analyse au lecteur.
    On me dira peut-être que la « solitude » du lecteur est tte relative, & plus que jamais avec les blogs — qui s’ajoutent aux parents & éducateurs, aux manuels scolaires, aux amis de l’adolescence, aux articles des journaux & des magazines, à ceux des revues littéraires, sans oublier les avis que l’on peut consulter sur les sites de vente ou celui de votre libraire (« en présentiel »). On croule sous les opinions, les jugements, les impressions, les conseils, les recommandations, les prescriptions, les ordres (« à lire absolument »), les listes des 50, 100 ouvrages « qu’il faut avoir lus » (pour ne pas passer pour un inculte, un imbécile ?), les condamnations violentes, les mises à l’index (nouveau style), les mises en garde (l’auteur a fait ça, l’auteur s’est compromis de telle ou telle façon, l’auteur sent mauvais — ergo, ses livres peuvent nuire gravement à votre pureté idéologique, à votre santé mentale, à votre adaptation à l’époque actuelle & à ses normes).

    On me dira peut-être aussi que si lecture il y a, c’est « en réponse » à un texte qui lui préexiste & qui la sollicite — lequel a dû « se lancer ds le vide » en qq sorte, en s’adressant à un destinataire potentiel, idéal, qu’il crée & dont il modèle lui-même, mine de rien, les caractéristiques.

    Tout cela est vrai, mais il n’empêche : aucun commentaire, aucune instruction pour l’usage, aucun guide quelle que soit son autorité en la matière, aucune explication, paraphrase, aucun résumé ne peuvent remplacer la lecture en 1ère personne, l’expérience que chacun fait d’un texte auquel il s’expose, en solitaire. La « coopération » des autres avec le même texte reste différente, comme les résonances du même texte en chacun de nous.
    À cela j’ajouterais le temps nécessaire à « digérer » le texte, à se l’approprier mais avant cela, au début de la lecture, à s’adapter à sa voix, son univers, son tempo — & à la place, au rôle qu’il a prévus pour son lecteur. C’est fatigant, parfois ça coince, & il n’y a pas de satisfaction garantie ; bref, comme pour tte expérience, il y a un risque. Mais contrairement aux apparences, qui ne risque rien n’a rien.
    (Quelles apparences ? La possibilité de bluffer, de « faire semblant » d’avoir lu un livre que l’on ne connaît que de 2de main. La « lecture rapide », en diagonale, là aussi pour la « surface culturelle » du lecteur (triomphe du quantitatif & de « l’avoir »). Tel livre de tel auteur ? C’est fait, on peut cocher. & quelle satisfaction ensuite, sur les blogs ou ds une conversation de pouvoir toiser les autres : je parie que personne d’autre ici ne l’a lu / Comment ? vs n’avez pas lu Chose ? Qu’il n’en reste rien, au sens où cette lecture n’a eu aucun retentissement intérieur, peu importe, on est passé par là, comme ces touristes qui « font » Sienne en une journée ou Paris en 48 h.)

    C’est là que je situerais le marché de dupes pour les lecteurs : prétendre qu’on peut se dispenser de s’engager, de payer de sa personne, de donner du tps & de l’énergie intellectuelle (d’autant plus que le texte diverge de ce qu’on connaît, que son mode de fonctionnement diffère de ce qui ns est familier) ; prétendre qu’on vit très bien sans chercher à connaître le réel d’aujourd’hui, en se contentant d’un système de représentations familier, qui ne lui correspond plus ou qui s’est « usé » (comme on le dit pour les métaphores) — prétendre que l’on n’a pas besoin de littérature « vive » (ce qui, pour moi, n’est pas la même chose que « moderne » ou « d’avant-garde »).

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  15. Elena/Nescio
    Seul. Unique. Secret. C’est la position du lecteur. Il suit son chemin solitaire dans la , prose du livre ouvert , mais dans cette lecture silence.. on ne quitte ni son passé ,ni ses émotions des lectures et méditations anciennes, ni ses souffrances ou jubilations et expériences passées, ni sa position familiale (on voit de Roger martin du Gard à Camus-dans ses « carnets », de Gide à Claudel.. et le grand Kafka. Combien c’est capital..) ni ses envies secrètes de lire certaines choses interdites, tabou, radicales, choquantes ,etc..
    On lit aussi avec son égocentrisme, la mer gelée en nous-dixit Kafka- son exigence ou son lanque d’exigence, sa (ou ses morales de circonstance selon l’humeur), ses intuitions cachées, mais aussi avec, parfois un merveilleux abandon, dans un subit oubli de l’ égocentrisme.
    Parfois, la lucidité réverbérante d’un texte vous frappe de plein fouet.., et puis des textes vous incitent à aller voir de l’autre côté ,loin de votre intimité confortable, ils vous éloignent de vos croyances rassurantes ( une prose parfois rejoint la vaste steppe intérieure de vos non-réponses à des questions innombrables Tchekhov me fait ça….) .certains textes sont comme les eaux calmes d’un lac qui vous entrainent loin de la rive familière ,d’autres vous balancent un carton entier de choses que vous ne vouliez pas retrouver, ou parfois le marché entier des paroles humaines vous bouscule, vous harcèle, vous déconcerte . Enfin ce qui me frappe donc dans la critique littéraire actuelle, cette promotion commerciale routinière, c’est le conformisme, le prêt-à _non penser ,le bruit du vide, la répétition connectée entre attachées de presse pressées et journalistes paresseux avec la vulgarité des arguments développés sur les quatrième de couverture, quel un contrat au fond de non-lecture personnelle et intime.

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    1. J’aime énormément « lucidité réverbérante », qui dit à la fois la capacité réflexive de l’œuvre & sa transitivité.
      Si vous n’y voyez pas d’objection, je l’emprunterai (au risque de lui faire perdre un peu de son éclat hors environnement maritime & métaphore aquatique filée).

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  16. En relisant un Beau Ténébreux, on s’aperçoit que Julien Gracq manipule au moins deux références littéraires. L’une , une comparaison Dante Hugo avec un mouvement ascensionnel pour Hugo contre une descente sans fin chez Dante.
    Sauf qu’il ne s’agit pas, comme il le dit, de deux visions de l’Enfer. Le seul personnage Hugolien montant est celui du Poète dans Dieu, partie Ascension dans les Ténèbres. La Fiin de Satan en revanche s’ouvre sur la chute Dantesque de l’intéressé.
    C’est intéressant parce que cette mention précède de peu l’entrée d’Allan, personnage qui tient de l’Ange et du Démon, et beaucoup plus du second que du premier.
    L’autre est probablement un Souvenir distordu d’Hector Servadac de Verne, (lire le nom du héros à l’envers!) l’ auteur correctement nommé, sauf que ce ce n’est pas la lune, mais la Comète Gallia qui revient à son pont de départ, sans emporter, comme il est dit, de montagne terrestre, me semble-t-il. La modification porte sur l’inclusion d’un élément de preuve qui manque au récit vernien au point que la controverse scientifique qui suit le retour est titrée par les Confrères scientifiques, malgré les témoins, « Histoire d’une Hypothèse » Là, Gracq règle peut-être de vieux comptes avec un dénouement décevant, et il faut le dire, un roman aussi médiocre qu’ambitieux. J’ai du mal à penser que ces deux modifications soient innocentes. Qu’en dit la Pléiade?
    Elena, vous avez raison, comme toujours! Vous avez peut-etre oublié les haltérophiles de la culture, et la fermière Normande en mal de Confessions. De l’usage du blog comme Confessionnal et lieu de vraies et fausses confidences! Bien à vous.
    Marc Court

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  17. Rectificatif Gracquien
    Il s’agit bien dans les deux cas d’une chute:
     » La différence essentielle lui paraissait consister en ceci : que tandis que Dante imagiinait es cercles de son enfer descendant en retrécissant sans cesse (…) Hugo, par une singulière inversion de cette image, faisait cheminer vers le bas ces spirales, en s’élargissant sans cesse dans la profondeur, jusqu’à lâcher l’imagination dans un maelstrom, un vertige, une dissolution brumeuse dans le noir.
    Je n’ai pas de spirales en tete chez Hugo, mais ceci correspond beaucoup à l’impression que donne la grandiose ouverture de « Et Nox Facta est » dans la Fin de Satan quand s’éteignent les Trois Soleils au terme d’une progression visionnaire méthodiquement construite
    Depuis le cri de celui qu’on ne nomme pas:
    Quelqu’un d’en haut lui cria Tombe!
    Les soleils s’éteindront autour de toi maudit.
    Et la voix, dans l’horreur immense se perdit »
    En passant par le mouvement intérieur au personnage quand il est transformé en objet d’horreur:
    « Eh bien, cria Satan, soit, je puis encore voir.
    Il aura le ciel bleu, moi j’aurai le ciel noir »
    Jusqu’à la fin très provisoire, car cette obscurité, Gracq a raison, Hugo l’utilisera dans le Déluge comme le Golgotha. Je reviens à « Et Nox Facta est: »
    « Et l’Archange comprit, pareil au mat qui sombre,
    Qu’il était le noyé du déluge de l’Ombre,
    Il reploya son aile aux ongles de granit,
    Et se tordit les bras, et l’astre s’éteignit. »
    La fausse encre Hugolienne de Gracq pourrait bien dénoter, derrière l’alibi commode du Professeur de rhétorique, un vrai Lecteur de La Fin de Satan, plus Miltonienne que Dantesque, me semble-t-il. Affaire de gout. Et son atténuation, (pour Happy Few?) liée à une nécessité romanesque. Introduire Allan qui apparait dans la meme page.
    Bien à vous.
    MC

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  18. M. Court, à propos des références littéraires de Un beau ténébreux, je ne sais pas si votre interrogation était générale ou bien ne concernait que Hugo (& Dante).
    (Pour ma part, je n’avais repéré que le romantisme noir, en effet, un petit côté byronien peut-être (tte la filiation chez M. Praz), la convocation de Vigny par les personnages (bal masqué), & je m’étais interrogée sur le modèle Kleist-H. Vogel.)

    Ayant lu Gracq ds les volumes séparés de Corti & ne possédant pas ceux de la Pléiade, j’ai voulu vérifier pour Kleist & j’ai trouvé cette thèse (peut-être re-trouvé ? je ne me souviens plus si Paul Edel l’avait signalée sur le blog précédent, c’est bien possible), qui m’a appris un tas de choses* :

    Julien Gracq et la réception du romantisme allemand de Susanne Dettmar-Wrana

    (Tte à mes associations rohmériennes, j’avais notamment négligé qq pistes onomastiques qui crevaient pourtant les yeux : Gérard & Allan — SDW ne parle pas que du romantisme allemand, mais il y a peu de choses concernant Hugo. Cité à plusieurs reprises, l’ouvrage de Ruth Amossy, Les jeux de l’allusion littéraire dans « Un beau ténébreux » de Julien Gracq fournirait peut-être davantage de renseignements — mais vs le connaissez peut-être.)

    * j’ai aussi constaté que j’avais sans doute lu avec la méthode de la lecture rapide « Le printemps de Mars » ds le recueil Préférences…

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  19. Je changerai, mes nobles comportements pour changer le climat, lorsque les changeurs changeront eux aussi …. De leur gentillesse d’imbéciles manipulés à une force personnelle inattaquable !.

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  20. Je suppose que le même silence entoure Jules Verne, plus difficile à cerner.
    Si c’est Hector Servadac, il semble bien il y avoir un choc cosmique au départ, mai pas de séquelles terrestres à l’arrivée.
    Même chose pour la Chasse au Météore ou le Volcan d’Or, centrés sur la malédiction aurifère (Cette fois sans astéroïde)
    Le redressement du globe dans Sens dessus dessous est pareillement de cette catégorie non Gracquienne. Et l’Obus des Cinq Cent Millions de la Bégum
    Une autre piste serait, prêté à Verne, par Gracq, l’ Ignis de Didier de Chouzy, ou le choc est réel et me semble-t-il sans retour. Roman d’un et sur un Météore. Roman pessimiste aussi.?
    Il faut que je revoie ce texte.
    Bien à vous.
    MC

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