Carnet Breton:la terrasse des Sablons

Dimanche 19 juillet .

13h41 à Saint-Malo. Basse mer. Voici les conversations entendues par bribes sur la terrasse du petit restaurant l’Escale entre 12h41 et 13 h25..

Il faut préciser le décor. Une petite terrasse donnant sur le port et la cale, avec des semi rigides qu’on glisse dans l’eau avec des manœuvres qui semblent délicates.

Cette terrasse de »L’escale »  avec un plancher gris poussière et une petite desserte avec des carafes  alignées et des serviettes sang de bœuf, comporte quatre grandes tables. Des  sortes de plexiglas rayé ou come criblé par du sable..  pour éviter le vent. Un store a été déroulé pendant les conversations à cause du soleil.

Devant moi  un couple de forte corpulence. Lui en marcel et short rose crevette et casquette américaine à le large visière  comme celle que porte Steven Spielberg dans ses interviews .La femme, large, épanouie,  abondante, avec une robe décolletée à fleurette a une curieuse tignasse blonde, elle soupire pas mal.On la devine aguile, àn ‘laise, sure d’lle, pas lui, plus inquiet.. il gratte quelque chose à l’intérieur de son portefeuille.. avec un couteau dentelé du restaurant.. c’est assez mystérieux  Ses bras nus sont couverts de bracelets avec des gri gris.. et quelque chose qui ressemble à un saint ou une sainte qui brille dans le creux de ses seins..elle a des longs cils charbonneux dont je me demande s’ils sont naturels ou non.. Epaisses lunettes  à verre bombés (genre mouche  grossie) montures roses  transparentes.    Un  chien genre caniche   est sagement accroupi mùzid en douce il  enroule  discrètement mais avec ténacité sa laisse  autour d’une chaise vide qui tombe. L’homme ramasse la  chaise   et  débrouille la laisse puis  s’adresse au chien. : »T’as faim ma Nadine ! »…la chienne donc (Nadine si vous suivez bien)  recommence   une seconde fois par petites reptations discrètes et assez hypocrites  à s’approcher de la chaise  et réussit à faire tomber la chaise  vide une seconde fois, elle jappe, puis regarde  son maitre   en levant des yeux  qui demandent l’indulgence.

 Dix minutes plus tard, 4 personnes sont venues s’installer à la table sur ma droite, Trois femmes âgées et bavardes en couleurs claires   et un homme plus jeune, polo et short sombre,  à la parole rare et au visage austère caché derrière des lunettes  miroir. les femmes prennent leurs aises , bavardent avec  volubilité et beaucoup de paroles qui m’échappent. L’une porte un serre-tête bordeaux. Son rouge à lèvre foncé la fait remarquer. Une autre  écarte ses longs cheveux de ses épaules avec régularité. Le geste est beau et sans doute assez étudié. Toutes trois consultent les cartes avec une grande attention. L’homme essaie d’allumer une cigarette avec un briquet qui marche mal en se tournant contre un vent qui n’existe pas de la table où je suis. On entend une sonnerie de portable  genre clochettes pour vaches de montagnes suisses. L’homme qui a réussi  a allumer sa cigarette écoute religieusement ce qui est dit dans le portable en se caressant le menton…   Une des femmes bouge ses orteils  dans ses sandalettes.  Tout me monde sirote des kirs. Parfois j’entends,  « y’a d’l’andouille ». ou «  quand j’ai vu ça c’était la rage.. » Un chien petit, poil dur  marron, pas complétement propre  genre pub pour le whisky « black and white », jappe de plus en plus fort en  voyant le chien de l’autre table, le spécialiste  en chute de chaise.  Il cause du souci à la femme qui a soigneusement  entouré son poignet avec une partie de la laisse et qui a des cheveux qui ressemblent à de la filasse.

Ces passionnantes didascalies  achevées,  voici ce que j’entends, ou attrape au vol :.

..tu viens avec moi au tabac ?Non. Tant pis..  j’ai repassé derrière lui et pas trouvé ses clés.. Tu as vu ?.. y’ avait un mail de Beaumont.. encore lui ?..(Rrrrr le chien grogne)  Il a pas bougé d’un iota.. dis donc dis donc !!!! ( l’homme s’adresse au chien).. si c’est comme ça tu restes à la maison !.. tu restes tranquille hein?..(Silence) T’as vu l’ORL ?.. pourquoi vous me donnez une carafe ?.. j’ai demandé de l’ombre.. pas de l’eau (le store  se baisse) j’avais compris de l’eau..pas de l’ombre..  (au chien) oh oh tu restes tranquille Sage ! Calme !! chhhuttt chccch bon si tu continues je te remets dans le camion !.. oui 2 kirs.. et un lait sans glace.  (long silence) j’ai même pas eu le temps d’aller  boire un café chez René..

T’as vu Bachelot hier soir ?? elle se pavanait et applaudissait les pompiers au garde à vous à Nantes ! .. devant l’église qui avait brulé.. elle souriait.. elle se croyait au festival de Cannes !! merde j’me suis mis de la mayo sur le pouce.. (sonnerie téléphone )ah   oui.. oui c’est ça il était en cardio avec moi .. un très long traitement. Avec piscine.. pas drôle non.. Moi ça serait plutôt une terrine  au thon.. ! tchin ! tchin !

La première semaine c’est pas compliqué ..mais c’est après.. sur le ventre.. faut se mettre sur le ventre ! que t’en baves.. (on ontend des cloches  de l’église proche)..  oui ça a déjà sonné comme ça ce matin ça doit être un mariage..  moi j’m’étais marié l’année du bac..  un an plus tard.. on était séparés.. ..y’a plus de terrine de canard ?..

Non, y’en a plus..  T’as faim Nadine ?

(un long silence) J’vois mal en ce moment.. j’vais prendre le menu complet avec la crème brulée…. si on prenait une terrine pour deux ?

Tu veux maigrir ? (quelqu’un bâille)  hier on a fait une vraie balade.. putain..la vue !!.. qu’est-ce qu’il fait là-bas ? –Il joue au ballon..j’vois pas le ballon ..

 …La Bachelot.. pimpante, souriante devant les caméras.. c’était où ?

Sur LCI.. hier soir..

 -Moi c’ que j’aime dans la brochette, y’a pas d’os.. les entrecôtes merci.

-A Figari il nous a ramené le gamin à Figari.. t’as Figari là  et Calvi ici..

-et t’as Ajaccio.

-Figari c’est pas en Sardaigne ?..

Non c’est en Corse du Sud.. c’est impecc !.. très propre.. l’aéroport..

Pendant ces bavardages,  un lourd nuage voilait le soleil..

-ce fichu covid..j’me traine..prendrais bien un bourbon.. ca m’aiderait à tenir le coup..

-t’as pas eu de covid..t’as eu une simple bronchite..

-Non. (elle brandit son portable)

-Tiens ! appelle le » médecin..appelle le !..

-Un dimanche tu rigoles.

 C’est alors qu’un groupe de cinq ou six personnes.. tous vêtus de  noir. Ils  flânent entre les  voiliers  en cale sèche.. ce groupe  en noir – ne parle pas.Pourquoi est-ce que je pense à de Mormons .le chapeau de l’un d’eux ?  assez mincs ,les femmes en tailleur strict. D’un côté…hommes à chemises blanches, cravates noir..de l’autre.. chaussures impecablement cirées et curieusement étroites….

 De quelle cérémonie funèbre sortent-ils ? Un dimanche ? au milieu des voiliersOn remarque une haute femme   élégante à la chevelure d’un roux flamboyant qui cascade dans son dos. Elle ôte ses lunettes de soleil  et regarde un gros paquet d’algues  qui sèche sur le ciment et  bourdonne de  mouches.. on entend le grondement modulé d’un  jet d’eau frappant  contre une coque de voilier.. parfois,  une nuée de poussière d’eau irisée  s’élève  au-dessus de l’étrave.. La rousse  à hauts talons rejoint une petite femme émaciée qui marche difficilement et passe un bras sous le sien pour la soutenir … La  peau blanche de cette haute femme cariatide  me fait peser à une voisine somptueuse  qui sortait du jardin proche  et qui me troublait quand j’avais dix ans. Ainsi on voit son propre passé, bourdonner,  fantome  qui disparait  dans un grésillement de soleil..son enfance à la périphérie de mon champ de vision ..L’homme qui croit qu’il a eu le covid se gratouille le ventre entre les boutons de sa chemisette.Il bouge ses orteils dans ses tongs,médusé . Derrière moi j’entends :

-qui ça  ?  Ayoun ?

-tu sais bien qui.

-pas du tout.

 Une femme corpulente  s’installe pas loin, avec un enfant fluet, short long, sandalettes sableuses, et des sourcils noirs qui se rejoignent presque .L’enfant balance ses pieds sous la chaise.

-tu l’auras ce soir, pas avant, dit la femme.

-Y’a une église pas loin..

Chuintement d’un    4X4 à vitres fumées  qui passe lentement  sur la  route , avec une remorque des semi rigide qui sautille.

La serveuse approche un couple :

-Alors ça a été ?..

–Je pourrais avoir un bourbon ?

-On n’a que du whisky..black and white ou JB…

-C’est tout ? Vous pourriez dérouler le store..

-Un dessert ?

-Non, rien.

-J’ai le soleil à plein.. enfin pas maintenant.   La serveuse s’éloigne. Le store grince. Le soleil revient, une nappe de lumière remet en place les  couleurs franches  de quelques villas  et le gris avec quartz d’un  long mur de granit vers la rotonde d’un café.  Le bassin des Sablons   semble s’agrandir  avec son eau   qui pétille,  innombrables  parcelles d’argent  flottant vers l’ancienne piscine désaffectée.

-Bachelot c’est pas elle qui a  refilé des masques pourris aux Chinois.. (Long silence)  Tu as entendu ? : elle a dit « ça a été. ? »… le verbe avoir et le verbe être.. « a a été. » qu’est-ce que l’été a à foutre là-dedans ? ça a été.. euphoniquement.. dégueulasse..

J’ai quitté  la table en enfilant un masque pour  régler  l’ addition à l’intérieur, au fond du bar. J’ai pris un chemin ombragé  de la cité d’Alet  qui monte et surplombe la baie. On  traverse une vague d’odeurs sèches, craquantes,  des aiguilles de pin, dans l’air  tiède et ses rousseurs, ça me rappelle le Cap Ferret.

Faulkner en plein ciel

Au tout début de sa carrière d’auteur de nouvelles, Faulkner , 29 ans écrivit des nouvelles   en 1926-1927. Il  n’a toujours pas accepté  d’avoir commencé une formation de pilote de guerre dans le Royal Flying corps, au Canada, et d’être frustré  de l’occasion de prouver son courage et sa valeur de combattant  par la faute de l’armistice de 1918. Ce thème de l’aviateur et de la passion de l’aviation  traversera plusieurs de ses livres et culminera dans « Pylône ».

Lorsqu’il gagna son premier argent à Hollywood grâce à Howard Hawks, il s’acheta un petit avion de tourisme. Déjà dans son  premier roman « Monnaie  de singe » «(1926) Faulkner avait mis en scène un aviateur. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, défiguré au cours d’un combat. Faulkner lie toujours aviation de guerre , frustration, héros démobilisés et vivant amèrement la paix retrouvée..  « Ad Astra « ,publié dans le volume Pléiade récent( qui rassemble toutes ses nouvelles) met en scène des aviateurs américains qui se battent sous l’uniforme britannique .

Nous sommes, la nuit, sur la route d’Amiens, dans une petite voiture, ces aviateurs (il y a un irlandais et un indien)  se mettent à boire. Aucun d’eux  n’accepte le retour au pays, la vie civile et cette paix pour laquelle ils se sont battus pendant trois ans. Il y a le jeune Sartoris ( venant du Sud des états unis) , Comyn, épais, énorme,  le « subadar »(officier indien ,capitaine de l’armée britannique), Bland l’autre   sudiste , beau gosse, qui prétend être marié, ce qui est faux,  et le narrateur qui raconte cette nuit épique des années plus tard.. Ils sont pris dans un « maelstrom d’alcool ».   Tous sont prêts à se bagarrer au moindre prétexte. Sauf un mystérieux passager à la tête bandée »vêtu d’une tunique plus courte et plus élégante que les nôtres » et qui se révélera être le prisonnier allemand .La bande d’ivrognes s’arrête  dans un café  bondé « le cloche clos »  aux abord d’ Amiens..

 »Je nous vois comme des moustiques d’eau à la surface de l’eau, isolés, désorientés, et obstinés » déclare le narrateur. Dialogues d’ivrognes vantards. Les deux  qui gardent une grande dignité sont le prisonnier allemand, un aristocrate prussien , et l’officier indien. Ils tiennent  un discours  lucide  sachant  que leur leur pays ,de par le sort des armes, est  condamné à être puni dévasté par des étrangers,  et là on rejoint  la blessure  du  sudiste Faulkner, avec son pays envahi par les nordistes après la Guerre de Sécession. Le thème du vaincu traverse  toute l’oeuvre ,mais  dans la nouvelle « ad Astra » quelqu’un formule  ce paradoxe: « Les vainqueurs perdent ce que gagnent les vaincus ».

 Autre thème faulknérien –celle de la génération perdue: »Toute cette génération qui a combattu à la guerre est morte ce soir-là ; mais nous ne le savons pas encore. », Le thème si américain de la génération perdue-perdue dans l’alcool avec Hemingway et Fitzgerald  prend une couleur particulière chez Faulkner car ,pour lui, la société moderne et libérale transforme l’homme en un être déraciné. Et c’est chez l’anglais T.S. Eliot « The Waste land »  que ce jeune Faulkner va chercher sa nostalgie d’un ordre ancien qui se protège en lisant la Bible.Il nomme son recueil de nouvelles «  « la terre vaine » .Pour Faulkner la défaite par les armes du Sud est l’image de la faute originelle qui a chassé l’homme du paradis. C’est pour cela que dans ses romans on rappelle , sans cesse les généalogies familiales, les hauts faits d’armes, les défaites aussi, bref  le sens de la famille,de la terre où on s’implante,fonde domaine et famille, et où on meurt.  Il pense que chaque homme est prisonnier de son histoire familiale.

Revenons à « Ad astra ». Une bagarre générale oppose les aviateurs américains arrogants, ivres   aux policiers français et à la patronne , dans le café d’Amiens .  La fin s’achève autour d’une fontaine,gueule de bois  ,gout de cendres. Cependant  résonne comme un avertissement  la déclaration du prisonnier allemand, prussien et baron : »la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ;la fictoire,, ça vaut rien… »Tout un paysage désenchanté  se dessine , annonciateur de la philosophie faulknérienne  .Trois ans plus tard, Faulkner publiera « Le bruit et la fureur » qui allait le rendre célèbre.

Pourquoi ce titre « Ad Astra » ? C’est une devise  latine des aviateurs du Royal Flying Corps : « Per ardua ad Astra  « qui veut dire : »A travers l’adversité jusqu’aux étoiles ».

Extrait du film de Douglas Sirk « La ronde de l’aube »

On retrouve puissance dix ce climat d’aviateurs désabusés, paumés  et désemparés  dans une des merveilles de Faulkner, son roman « Pylône », de 1935.A lire et relire.

On y voit des héros déchus dans la vie civile, et devenant de héros de guerre de  dérisoires   acrobates pour meetings  aériens, ce qui ne les empêche pas  de   risquer leur vie  pour une foule voyeuriste. On le voit dans un des chapitres.  Faulkner utilise   ce même flot et flou alcoolique que dans « Ad Astra » pour en faire un style de narration véhément et baroque.   A l’occasion  de l’inauguration d’un aérodrome à la Nouvelle Orléans, un journaliste suit le groupe aviateur, mécano, parachutiste, épouse et enfant. Roger Shumann et Jack Holmes sont des déclassés, des marginaux saltimbanques, des prolétaires trompe-la-mort. Accompagnés de Laverne avec qui ils forment un nébuleux ménage à trois et de son fils Jack, dont on ne sait pas précisément lequel des deux est le véritable père, secondés d’un jeune mécano, Jiggs, fasciné lui  par une paire de bottes fourrées. Le  reporter humilié régulièrement par son rédac chef   est fasciné  par ces têtes brulées, il  les  aide, les héberge chez lui et comprend leur mystique de la liberté héroïque. La femme,de plus, la tentatrice, le fascine tout particulièrement. Car ces cinglés de l’aviation qui vont de ville en ville pour des performances de cirque,  apportent un défi. Ces  héros de l’inutile tranchent sur une société obsédée d’argent et de confort. tandis que des usines, des villes tentaculaires et des  banlieues anonymes à taudis modifient les Etats unis, du Nord au Sud.
« Pylône » est un roman  au rythme saccadé,  vacillant, tremblé ,inspiré, avec un contrepoint de carnaval saisi dans les heures troubles de la nuit,comme autant de clignotement de néons qu’il y a de lueurs intimes chez les personnages. On assiste à une  danse macabre  peinte avec des couleurs crues expresionnistes . Et dans le personnage du journaliste il semble que Faulkner  règle des comptes avec une presse assoiffée de faits divers sanglantset de scandales mais  qui  ne prête aucune attention à la valeur humaine, à la pâte humaine.Les articles restent à la surface des choses.Le roman,lui va direct au centre du drame humain. C’est dans ce livre, une magnifique  pierre tombale pour  une  génération et une prière immense à une Amerique qui change.C’est aussi ne insolente déclaration aristocratique et anachronique avec sa création-reconstitution du comté des grandes familles disparues  du comté de Yonapatawpha  ! C’est aussi  dans ce roman que  Faulkner   déploie  une ambiance et des images érotiques particulièrement réussies dans leur splendeur obscure.

Il y eut une adaptation de « Pylône », un film de Douglas Sirk  diffusé sous le titre,  en France, de  « La ronde de l’aube ».Il est tout à fait visible sans atteindre jamais  les visions oniriques ou déformées par la fatigue ou l’alcool, le battement tourbillonnant  du livre, l’écoulement éclaté des durées intérieures,  avec terreurs, cruautés, tragique moderne de l’aliénation, violence journalistique, déracinement, anxiété  érotique ,sans oublier  l’omniprésence de la corruption par l’argent.

En 1933, avec ses droits cinématographiques de l’adaptation de « Sanctuaire » , Faulkner  s’ achète  un avion, le Waco 210.Conscient de n’être pas un  bon pilote, il cède l’avion à son frère Dean qui s’écrasa en 1935, huit mois après la parution de « Pylône » qui décrit un semblable accident d’avion. Le romancier fut taraudé par la culpabilité.

Extrait de « Pylône« :

Les deux avions qui tenaient la tête amorcèrent leur virage en même temps, côte à côte, leur grondement sourd augmentant et diminuant comme s’ils l’aspiraient dans le ciel au lieu de le produire. Le reporter avait encore la bouche ouverte ; il s’en aperçut au picotement nerveux de sa mâchoire endolorie. Plus tard, il devait se rappeler avoir vu le cornet de glace s’écraser dans sa main et dégouliner entre ses doigts tandis qu’il faisait glisser à terre le petit garçon et le prenait par la main. Mais ce n’était pas encore maintenant. Maintenant les deux avions côte à côte, Shumann en-dehors et au-dessus, contournaient le pylône comme s’ils étaient liés, lorsque soudain le reporter vit quelque chose comme un léger éparpillement de papier brûlé ou de plumes flottant dans l’air au-dessus du sommet du pylône. Il regardait, la bouche toujours ouverte, quand une voix quelque part fit « Ahhh ! » et il vit Shumann bondir à ce moment presque à la verticale, puis une pleine corbeille à papier de légers débris s’échapper de l’avion.

Un peu plus tard, les gens racontaient sur la piste qu’il avait utilisé le peu de contrôle qui lui restait, avant que le fuselage ne se brisât, pour s’éloigner par une montée en chandelle des deux avions qui se trouvaient derrière lui, tandis qu’il regardait au-dessous de lui le terrain bondé de spectateurs, puis le lac désert, et choisissait, avant que le gouvernail de profondeur ne fût devenu complètement fou. Mais la plupart étaient fort occupés à raconter comment sa femme avait supporté la chose : elle n’avait pas crié, ne s’était pas évanouie – elle était tout près du micro, assez près pour qu’il eût pu capter le cri – mais elle était simplement restée là, debout, regardant le fuselage se casser en deux en disant : « Oh ! maudit Roger ! maudit ! maudit ! » puis, se retournant, elle avait empoigné la main du petit garçon et couru vers la digue, l’enfant agitant vainement ses petites jambes entre elle et le reporter qui, tenant l’autre main de l’enfant, courait de son galop dégingandé avec un léger bruit, comme un épouvantail dans une tempête, après le fantôme étincelant et pur de l’amour. Peut-être fut-ce le poids supplémentaire qui fit que, toujours courant, elle se retourna et lui lança un simple regard, glacial, terrible, en criant :  » Allez au diable ! Foutez-moi le camp!! ! »

Coronavirus et livres

 Amis  des livres. Rappelons que les gestes barrières doivent aussi s’appliquer aux livres, d’autant que le virus actuel est plus dangereux que la souche première.

Donc,  sur les plages, évitez d’être contaminés par le gros best-seller d’été, d’origine  souvent étrangères, notamment  les  polars américains ou scandinaves, fabriqués dans des officines douteuses sans aucun contrôle de qualité. En ce qui concerne la rentrée littéraire,  lavez-vous bien les mains AVANT de pénétrer dans une librairie.   Évitez de feuilleter les « romans de la rentrée » sur lesquels sont accolés des post -it qui fourmillent d’erreurs et d’éloges mensongers qui sont des perturbateurs endocriniens. Plusieurs spécialistes  du livre ont  constaté  de graves inflammations d’éloges qui  peuvent perturber gravement l’appareil respiratoire du lecteur.

Si vous touchez des livres qui se réclament de l’auto-fiction, appelez  du secours, demandez vite un conseil à  un  libraire  de confiance. L’autofiction est un virus qui mute, il est donc particulièrement dangereux et peut provoquer une soudaine tempête infectieuse. Le malade est alors atteint de fièvre, de rage et perd la raison.

Vous remarquerez que beaucoup de livres portent un bandeau rouge en période de rentrée littéraire. Ne vous fiez pas à ces faux masques. Ces livres « « masqués » sont particulièrement nocifs, assemblés en vitrine ils  forment clusters. Un relâchement est observé, tout particulièrement fin Aout début Septembre.. Gardez  vos distances, car ces bandeaux sont  ultra contaminants  Ils peuvent infecter non seulement les libraires crédules, mais également une partie des professionnels : critiques littéraires ou  simples  conseillers en lectures, enseignants, membres de votre famille. Là encore, le geste barrière s’impose. Mais ceux qui sont atteints par ces virus mutants guérissent rarement et doivent être pris en charge par des unités spécialisées.

Enfin, si le virus de la lecture vous saisit, les autorités sanitaires culturelles veillent. Alertez-les.  Méfiez-vous des premiers symptômes .En ouvrant certains romans de la rentrée, vous pouvez  être atteint d’une toux sèche, un sentiment d’immense fatigue, une difficulté à tourner  les pages, un fourmillement dans les doigts,  une altération de la vue,  une sensation d’oppression  qui croit au fil de la lecture, alors arrêtez immédiatement, fermez le livre et plongez le  dans  une bassine d’eau avec 10% de vinaigre blanc,  ou jetez le. Ce livre est nocif.

Lavez-vous les mains après l’avoir  touché Vous ne devez ni le prêter ni le donner. Méfiez-vous également  de  certains livres qui contaminent sur le long terme. Ces livres sont asymptomatiques.  Vous pouvez  ne pas avoir de symptômes pendant plusieurs chapitres mais soudain vous êtes saisi d’étourdissement, de nausée, de subit épuisement ou d’une altération du gout. Ce délai d’incubation peut s’étendre sur une période de lecture de 10 à 14 jours. Des enfants ont même été testé positifs après avoir lu « le petit prince » de Saint-Exupéry car le virus mute toujours et s’attaque aux plus faibles. . Le Ministère de la Culture, en liaison avec des épidémiologistes chinois ,  est très vigilant . La Chine est en pointe pour détecter les livres infectés.  Un comité  de  professionnels du livre  juge l’été préoccupant mais un protocole sanitaire va être mis spécialement en place début septembre car on craint une multiplication de clusters dans les grandes librairies.

Entre les actes de Virginia Woolf, dernier acte.

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Entre les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Pointz Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.


Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant, hésitations t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois .Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose , s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. » Ici, ce vaisseau nous entraine sous la ligne de flottaison.

Extrait du roman: »Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu’elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique.  » Amoureuse « , disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d’argent et les brosses à dents, était l’autre amour ; l’amour pour son mari, l’agent de change –  » le père de mes enfants « , ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L’amour intérieur était dans les yeux, l’amour extérieur était sur la table de toilette. »
***
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.. celle de Charles Cestre proposée dans le Livre de Poche me semble moins précise.

Journal d’un été breton

..tu vois quand je respire j’ai mal exactement là !.. là !..

Charles,… Il est ou Charles ?..

..mais ça va pas..

Comme ça c’est mieux..

Y recherche l’alternance. Moi pas..

..il est là bas.. il est là bas..

.ils ont dit…c’est pas d’la merde..

 ..un genre far breton absolument dégueulasse…

Eh du coup..ben.. il en avait pas..aucun..

T’as encore pris une douche…

Ben c’est assez simple  tous les pays d’Europe..

..moi j’aime..

..avec une tranche de  citron.. vous aussi ?..

Ch’te l’ai dit..je-te-l’ai-dit..

Bien  j’le mets à laver et j’oublie.

Du vent.. trop de vent..

Ils avaient pas de..  zavaient pas de..alors ils ont essayé et ça a marché !..

..le jasmin c’est plus découpé mais l’odeur c’est ça..

Ah..putain..j’ai sommeil..

C’est bien quand il fait chaud.. t’as raison..

C’était pas mal d’argent surtout le dernier mois. …

…15 jours après notre mariage !…

..il y avait un signal toutes les 14 secondes

…Je prenais mon café devant l’estuaire et….

(Tous ces propos ont été entendus et recueillis le vendredi 10 juillet 2020 entre  15 heures et 15 heures 40 sur un  banc sur  le quai Solidor, à Saint-Malo.  La température de l’eau était signalée à 18°  la marée était haute à 11h 20 coefficient 66/61 et le vent était mesuré à 15 km/H)

Un été avec les femmes de Bergman

Persona (1966) | Ingmar Bergman | Cinéma, Photos, Film

Chaque été je révise  mon Bergman.  Je  reprends  mes DVD  d’Ingmar Bergman, c’est une récréation, je  retrouve  la troupe de comédiens  suédois qu’il a suivi de sa jeunesse à sa vieillesse,  de Gunnar Björstrand à Max von Sydow, et de Ingrid Thulin à Bibi Anderson, et de  1946, « Crise »  à  « Sarabande », 2003

 Ce qui étonne  chez  Bergman c’est qu’il raconte le plus souvent l’histoire  banale d’un homme et d’une femme.  Le plus souvent  les femmes dominent à l’écran, elles  envahissent l’image et approchent le spectateur avec une force et une puissance    qui est une forme de  subversion acharnée. Ce fils de pasteur privilégie  donc  les femmes, leur liberté, leur franchise, leur érotisme, leurs comportements dans l’enfantement, dans leur mariage, dans leur désespoir, leurs poussées suicidaires, mais il n’oublie jamais –souvent dans les années 50- de privilégier    le  burlesque dans les relations de couples  ,avec la comédienne Eva Dahlbeck notamment . Une ironie  particulière. Le réalisateur n’a jamais caché qu’il avait étudié ces comédiennes non seulement professionnellement mais dans leur vie privée en épousant l’une d’elles, Liv Ullmann, et en ayant des liaisons plus ou moins brèves avec certaines d’entre elles.

 Son œuvre  cinématographique a pour centre de gravité  le théâtre des visages. L’exploration des corps. Corps dans leur érotisme, dans leurs maladies, dans leur liberté dans  les musiques de leurs expressions, dans la danse autant que dans  la douleur, dans le murmure de tendresse ou dans la jubilation charnelle. Il y a chez lui un véritable vertige de la chair, une folie de voir sous l’écorce humaine, sous la peau. Donc  hymne et célébration du corps féminin .corps miroir des tourments et jubilations, vierges folles et vierges sages, femmes mûres confrontées à la grossièreté masculine, , femmes dans la douleur de l’accouchement, dans le désarroi de la vieillesse,  dans les jeux de nuit, dans les jeux de haute  lumière et de pénombre sur l’ile rocailleuse de Farö où Bergman avait choisi de vivre.

Il peut aussi traquer les corps féminins  dans l’agonie, comme dans le plaisir solitaire, voir « cris et chuchotements », ou dans l’hystérie (« à travers le miroir ») .  Visage, peau,  cheveux, dos, coudes, hanches,  les lèvres comme les sourcils deviennent des présences, des signes,  et l’inexprimable prend expression et sens. Il accompagne et habite le corps féminin , sa géographie ,il suit ce paysage entier du corps ; ses plans forment ainsi  une musique qui dépasse les rapports habituels.  Le film  atteint  une forme  de seuil  et d’ouverture sur l’âme ou la conscience. Bergman écrit  dans son journal intime qu’il a tenu en tournant « les communiants » en1963. : « Etre tout contre les gens, les regarder droit dans les yeux, tenter d’arriver à ce que leurs mouvements d’âme se reflètent sur leur visage » .

C’est curieux que ce fils de protestant sonde les âmes, lmeur silence ou leur cri, comme son père, mais avec les moyens d’une caméra et des  éclairages de studio ?On a parfois l’impression de feuilleter indiscrètement  un carnet conjugal ou  des pages autobiographique lorsqu’il filme  l’actrice Liv Ullmann dans la trilogie « L’heure du loup », »La honte », « Une passion » .Il filme aussi les hommes, mais souvent dans une position de dominés ou de marionnettes.  On le voit bien , dans  le  clown de  « La nuit des forains » .

Parfois le jeu de domination se joue entre femmes, comme dans « Le silence ».  Anna, la  belle plante Gunnel Lindblom,   domine sa sœur malade (Ingrid Thulin) . Anna, affamée sexuellement, et agacée par la maladie de sa sœur se désintéresse même de son fils un garçonnet, laissé à lui-même s dans les couloirs d’un hôtel  à  l’étranger. trouble. A chaque fois que je revois  « le silence », ce film hypnotique   à  chaque fois, le sentiment d’entrer dans les visions de  femmes  en proie à des  fièvres.et d’entrer directement dans non pas le cerveau, mais dans les émotions viscerales  et participer à  une dramaturgie charnelle. On découvre les fièvres différentes des deux sœurs..  , fièvre érotique d’Anna qui se jette dans l’obscurité sur le premier homme  venu, fièvre du corps  malade de la sœur avec sa fièvre masturbatoire. Mais   aussi fièvre politique d’un pays qui prépare une guerre .

A chaque fois on constate que la femme bergmanienne  se montre  plus forte que l’homme. Manda, androgyne,  dans l’étonnant « Le visage » manipule tout le monde avec son visage mystérieux .Souvent les  femmes mariées se moquent de l’embourgeoisement de leur maris. Eva Dahlbeck  se moque de son mari Gunnar Björnstrand dans une scène d’ascenseur irrésistible de drôlerie dans le dernier sketch de « L’attente des femmes.»(1952),ce film trop souvent négligé ,contient des trésors de psychologie féminine. Plusieurs épouses  secouent d’une manière bouffonne   leurs maris engoncés dans leurs complexes, auto satisfaits  dans  leur statut social ,cramponnés  à  une dignité qui est souvent une banale misogynie. Pas mal de comportements  sur-joués et en toc. Au fil du récit, on voit qu’elles ont moins d’inhibitions que leurs partenaires ou s’amusent avec une franche gaieté  des obsessions   masculines.

Dans « sourires d’une nuit d’été, Eva Dalhbeck tourne en ridicule  Gunnar Bjönrstrand et son bonnet de coton et sa chemise de nuit.. C’est la femme, brillante,  avisée, amusée, habile, raffinée qui se  fiche    de son époux buté, maladroit, pataud, égoïste. Il y a un burlesque bergmanien ,un marivaudage assez singulier pour  se moquer des hommes.

Prod DB © Svensk Filmindustri / DR LE SILENCE (TYSTNADEN) de Ingmar Bergman 1963 SUEDE avec Gunnel Lindblom

Bergman magnifie les corps  des femmes. Avec son chef opérateur  Sven Nykvist ,Bergman  à partir de 1963, et cette œuvre charnière « les communiants », resserre les plans, leur glissé oblique, des cadrages géométriques sur des morceaux de visage, il multiplie  des compostions en diagonales, il creuse l’énigme des regards et des visages avec une folle attention. Il suit davantage  plutôt les tricheries, les faux semblants  et les roueries chez les hommes marionnettes, mais  écoute les visages féminins dans leur âpre nudité, leur âpre vérité, et leur rayonnement splendide.  Il le fait  aussi bien à travers des miroirs, des vitres, que frontalement comme si l’exaltation d’un plan qui dure longtemps  permettait de découvrir un secret. Toutes les saisons des femmes sous l’objectif. L’ensemble de son œuvre   forme  un retable. Alors qu’il montre les hommes fardés,  angoissés,  à la limite de la caricature. (Voir « le visage » ou « La nuit des forains) il y a tout un processus de révélation du visage de la femme avec l’exaltation d’un explorateur de la chair. Le paradoxe  c’est qu’il  y a beaucoup de masques et de maquillages  du côté des hommes. Mais Bergman déshabille,  convoite, explore, suit  au ras de la peau, le moindre tressaillement,  fixe les prunelles dans leurs angoisses ou leur plénitude  sensuelle, ayant souvent soin de filmer le visage à l’envers, renversé de plaisir, approchant dans le plein du visage, le long d’un front bombé,   comme si la camera avait le don de s’égarer. le mouvement habite sans cesse  et raconte, magnifie .Blason du corps. le visage devient  théâtre de toutes les émotions humaines.. le visage féminin ,Bergman l’aime dans l’absolue  nudité, alors que chez l’homme il aime  à l’inverse,montrer le masque, le jeu, l’impuissance, la faiblesse, le désarroi, la facticité.

Il aime  filmer chez les femmes  toute la météorologue hypersensible des émotions :femme sûre d’elle  soudain saisie d’angoisse,  jeune fille sage devenant  une aventurier du sexe, petite infirmière banale révélant dans « persona »  une  audace sexuelle..  Femme mûre se jouant  de l’infantilisme des hommes, diaboliquement habile pour   transformer  l’homme en marionnette.

Bergman  filme et ausculte donc  les femmes en médecin, en psy, en amoureux, mais aussi en cinéaste nourri des grands films muets allemands qui magnifiaient le visage féminin, par exemple, d’une Louise Brooks.

 Il  traque   la part onirique la femme, et   cherche ce point focal obsédant pour qui obsédait aussi bien les surréalistes comme si la femme était une île mystérieuse. C’est dans « le silence « 1963) qu’il va loin dans le lien entre deux eux femmes. Ici deux sœurs sont obligées de faire   une halte dans le grand hôtel d’une ville inconnue, sans doute en proie à une guerre. Les habitants parlent un langage incompréhensible. Ester, traductrice, est gravement malade et sexuellement frustrée. et  pour mieux les  filmer  Bergman fait silence  sur les paroles pour mieux entendre  les corps. Là  se joue à plein  l’épaisseur solitaire de  la salle obscure et du caractère lumineux hypnotique de la projection..   Bergman nous oblige à écouter et surprendre  la vie physique du  corps qui dirige le psychisme. Cérémonie physique.

Si on est attentif  on que les meilleurs films de  Bergman  multiplient les scènes où les femmes s’expriment en l’absence des hommes. Car les femmes aiment se passer des hommes. C’est le cas dans « l’attente des femmes ».il y a les mariées sages, les  fiances romantiques, les femmes mures désenchantées, les  érotiques et les  fleurs bleues.  Les unes  aiment  leurs enfants mais d’autres disent clairement qu’elles les  supportent mal (voir « le silence » »). Ce qui est à noter c’est que dans les années 50 , les femmes attendent assez sagement le retour des maris pour le week-end, mais   vingt ans plus tard  , les femmes, dans  ses films , se passent très bien des hommes .La relation de femme à femme, entre sœurs, culmine  dans « le silence » Le  point de fusion totale est atteint  dans« Persona »(1966) quand  les deux visages féminins n’en forment plus  qu’un dans un plan devenu célèbre.  Chez Bergman l’univers clos féminin  se suffit à lui-même  et comme pour souligner le caractère autobiographique et intime il place même les deux  comédiennes, l’infirmière et la malade, dans son ile préférée, Farö ,  et  va jusqu’à tourner dans sa propre maison.

Enfin, si je devais garder un seul film, je crois que je choisirais « les communiants »(1963), comme si l’affrontement entre le pasteur Tomas Ericsson( Gunnar Björstrand) et Marta, l’institutrice ( Ingrid Thulin)  qui l’aime, atteignait  une limpidité pour sonder deux âmes mises à nu et une crise religieuse filmée  dans un dépouillement total. Bergman  dirige  ses deux meilleurs acteurs. C’est dans cette chapelle hivernale, pleine du souvenirs de son père pasteur, que Bergman délivre sa plus grande confidence. Simplicité, classicisme, épure.