Entre les actes de Virginia Woolf, dernier acte.

Le 26 février 1941 Virginia Woolf achève son roman « Entre les actes » , qu’elle donne à lire à son mari Léonard ..Le 28 mars suivant, elle pénètre dans la rivière Ouse, les poches remplies de cailloux. Je viens d’achever la lecture de ce texte (qui longtemps s’appela « Pointz Hall », ou « La parade »).
Un éblouissement.

Il fut commencé en 1938, V W rédigea une centaine de pages qui en reste la matrice… Elle y travaillait parallèlement avec une biographie de Roger Fry, son ami mort à l’automne 1934.
Elle reprit le manuscrit écrit par intermittences en janvier 4O, dans une ambiance d’immense anxiété après la défaite de la France et la possibilité d’une invasion de l’Angleterre par les troupes nazies. Elle achève une seconde version- proche de celle qu’on lit- du manuscrit en novembre 1940. Elle écrit dans son « journal »: »Je me sens quelque peu triomphante en ce qui concerne mon livre.Il touche, je crois, plus à la quintessence des choses que les précédents(..) J’ai eu plaisir à écrire chaque page ou presque ».
Ce plaisir « de la quintessence des choses » se retrouve intact à la lecture de la nouvelle traduction. Ce roman est vraiment un sommet de son art. perfection sur l’unité de lieu, et de temps dans une vraie homogénéité .Nous sommes plongés pendant 24 heures dans une magnifique demeure seigneuriale, un jour de juin 1939 (il est fait d’ailleurs allusion à Daladier qui va dévaluer le franc..).Nous sommes à environ 5O kilomètres de la mer, à Pointz Hal, sud-est de l’Angleterre… C’est là que va avoir lieu une représentation théâtrale amateur donnée à l’occasion d’une fête annuelle villageoise. Comme dans une pièce de Tchekhov (on pense beaucoup à « la Mouette » pour le théâtre amateur et les tensions familiales et à « La cerisaie » pour le passé d’une famille menacée d’expulsion ..
Les personnages ? ce sont d’abord des silhouettes et des voix, bien qu’ils soit finement dessinés socialement. Jeux d’ interférences complexes, de rivalités soudaines, de rapprochements et d’éloignement réguliers ..Comme des vagues. Il y a Oliver, retraité de son service en Inde, assez insupportable dans ses certitudes, sa sœur Lucy, sa belle- fille Isa, mère de deux jeunes enfants, et son mari Giles Oliver, intelligent et séduisant, qui travaille à Londres et rejoint sa famille chaque weekend; ajoutons Mr Haines, William Dogde ,Mrs Maresa qui drague Giles Oliver sous le nez de son épouse.
Virginia a entrelace dans le même flux de sa prose les vibrations de ce qui se passe entre les personnages, mêlant le dit, et le non-dit, la conversation apparemment banale et les ondes sous- jacentes. Dans un même courant de prose lumineuse et sensuelle, se révèlent les désirs des uns et des autres, leurs intérêts, leurs effrois, leurs instants de jubilation, leurs regrets amortis,les sinueuses arrière- pensées qui viennent hanter chacun, entre aveu muet, exorcisme, supplication retenue, fantasmes, remue- ménage affectif confus. Chacun se dérobe au voisin dans ses allées venues ou s’emmure dans son manège après quelques sarcasmes maladroits.


Affleure le tissu diapré d’émotions fragiles. Toujours beaucoup de porcelaines et de blazers rayés chez Woolf. Hantises, naïvetés, sourires(intérieurs et extérieurs) vacheries obliques et crinolines, candeurs et aigreurs, brise sur des roseaux et bouilloire à thé, réminiscences qui se fanent dans l’instant, hésitations t tourment semés à chaque page. tout ce qui forme, le temps d ‘un week-end, les rituels du farniente mêlé de visions d’éclairs.Tout ceci avec l’assistance de quelques villageois .Les fragments du passé s’imbriquent dans le présent du récit. l’exaltation d’êtres sensibles à la beauté, aux divans profonds, aux tableaux de maitres, aux grandes tablées ajoute un parfum de fête douce, mais grignotée par l’infaillible grignotement du temps. La naissance d’un amour -et sa fin – charpentent discrètement le récit sans mettre au second plan les subtiles chassés croisés affectifs entre les autres personnages.. la toile de fonds historique (l’Angleterre entre en guerre) forme la grande ombre et la menace orageuse sur cette famille privilégiée qui se prélasse . Dans ce roman impressionniste, chaque scène, chaque heure, chaque personne (enfants compris) s’édifie par petite touches aussi cruelles que délicates sous leur urbanité. Non seulement les voix humaines, les destins individuels sont pris dans une sorte d’élan d’écriture, mais comme emportés par on ne sait quel vent métaphysique menaçant, et des flamboiements aussitôt éteints qu’allumés.. Virginia Woolf y associe l’air, les oiseaux, la nature, les vitraux et les étoiles,voluptueux mélange d’ondes aquatiques et de musique de chambre pour voix humaines.
On entend ces conversations entre personnages comme on entend des cris de joie de ceux qui jouent ,au ballon sur une plage sur une autre rive, dans une sorte de brume sonore.. Nous sommes en présence d’une chorale des femmes, avec répons de voix masculines, dans une liturgie du farniente.

Et le théâtre dans tout ça?…

Car dans le roman,la représentation villageoise domine.
Quel genre de pièce (proposée par la très impériale Miss La Trobe) regardent donc les personnages du roman ?et pourquoi ?
On remarquera que cette « pièce » n’est qu’un curieux assemblage de citations et d’emprunts assez parodiques voir loufoques, et carnavalesques.. de trois grands moments du théâtre anglais :le théâtre élisabéthain(tant aimé par Woolf) , avec notamment le Shakespeare patriote de Henry V et Richard III ; puis les stéréotypes des comédies de la Restauration dont Congreve est l’éminent représentant ; et enfin, le théâtre victorien et ses effusions sentimentales.
Mais on remarque que ,à chaque « moment » de ce théâtre, il est question de l’Angleterre menacée, du pays saisi dans temps de grand péril (pièce écrite rappelons le entre 1938 et 194I) avec le spectre de la dissolution de la nation.
Ce qui est à noter c’est que le contrepoint à ces épisodes « parodiques » et façonnés en plein amateurisme cocasse(la cape de la Reine Elisabeth possède e des parements argentés fabriqués avec des tampons à récurer les casseroles…) et en même temps emphatico-patriotique , s’achèvent par…. le meuglement répété des vaches derrière le décor dans le champ voisin!! Elles couvrent les grésillements du gramophone. Meuglements si incongrus que l‘auteur s’explique.
La romancière commente: »l’une après l’autre, les vaches lancèrent le même mugissement plaintif. Le monde entier s’emplit d’une supplication muette. C’était la voix primitive qui retentissait à l’oreille durement à l’oreille du présent (..) Les vaches comblaient la béance ; elles effaçaient la distance ; elles remplissaient le vide et soutenaient l’émotion. ».
Ainsi Woolf répète ce qu’elle avait déjà affirmé dans d’autres romans , à savoir que l’art est impur, imparfait, boiteux, artificiel et ne rejoindra jamais le réel brut de la vie ..Entre cette « vie réelle »et nue et l’art théâtral, « reste ce vide « entre les actes »… Woolf ,avec ces vaches qui meuglent, jette l’opacité du mode à la tête du lecteur. Cette opacité brutale du monde que par ailleurs, elle chante d’une manière si chatoyante.. Mais il ne faut pas s’y tromper, Woolf nous indique l’énorme coupure entre « l’acte » d’écrire et « l ‘acte » de vivre .C’est l’irruption de ce que Woolf appelle souvent « la vie nue » .e Ce thème reviendra, dans le roman, avec le retour de la conversation sur la fosse d’aisance qu’il faut installer derrière la demeure.


Cet échantillon à canotiers et vestes de cricket, de la petite tribu humaine, si éphémère, si instable, en sa demeure aristocratique rappelle le monde condamné du « Guépard » .
. Dans cette demeure patricienne à lierre on goute une dernière fois une haute bourgeoisie qui s’ approprie le monde dans un moment de bascule :sentiment d’une fin d’ innocence paradisiaque.
.On joue à se maquiller, à se déguiser en rois et reines avec des torchons et des gros draps, on se donne la réplique dans la grange, on papote dans les coulisses, on écoute un fox- trot sur un appareil à manivelle à l’instant ultime, avant que les bombes ne tombent sur ces demeures à escaliers centenaires. Woolf nous incite à penser que ce songe d’une journée d’été, sera brulé comme un tableau de Seurat, ou poussé au bulldozer dans un hangar à accessoires… « Entre les actes « bourré de sensations éphémères « nous entraine dans le crépuscule d’un monde curieusement sans rivage.
Avec cette prose , s’élève une supplication muette .Une voix nue. Woolf parlait dans son journal de « nous tous, des spectres en errance ». Nous y sommes. Davantage peut-être que dans ses autres romans, on reconnait cet art que l’auteur définissait comme un « vaisseau poreux dans la sensation, une plaque sensible exposée à des rayons invisibles. » Ici, ce vaisseau nous entraine sous la ligne de flottaison.

Extrait du roman: »Ses yeux, dans la glace, lui disaient ce qu’elle avait éprouvé la veille au soir pour le gentleman farmer ravagé, silencieux, romantique.  » Amoureuse « , disaient les yeux. Mais, tout autour, sur le lavabo, sur la table de toilette, parmi les boîtes d’argent et les brosses à dents, était l’autre amour ; l’amour pour son mari, l’agent de change –  » le père de mes enfants « , ajoutait-elle, tombant dans le cliché que fournissent si commodément les romans. L’amour intérieur était dans les yeux, l’amour extérieur était sur la table de toilette. »
***
Je recommande la traduction de Josiane Paccaud-Huguet, en Pléiade.. celle de Charles Cestre proposée dans le Livre de Poche me semble moins précise.

32 commentaires sur “Entre les actes de Virginia Woolf, dernier acte.

  1. Je profite de ma qualité principale, la vulgarité, pour louer le choix de Paul d’illustrer son billet du portrait -réussi- du visage -raté- de cette malheureuse Virginia… Quelle laideur ! La pauvre…

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  2. Court, Je comprends Court, que vous n’aimiez pas Virginia Woolf,mais Chesterton que je n’ai pas beaucoup fréquenté car il m’ennuie assez vite (ses paradoxes finissent par me barber ) a dit ceci: » Lorsqu’on choisit quelque chose, on rejette tout le reste. »Eh bien je ne suis pas du tout d’accord.

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  3. la fiche Wikipédia « Chesterton » se clôt drôlement : « L’œuvre de Chesterton a reçu des éloges de la part d’auteurs tels qu’Ernest Hemingway, Graham Greene, Evelyn Waugh, Franz Kafka, Jorge Luis Borges, Gabriel García Márquez, J. R. R. Tolkien, Karel Čapek, Paul Claudel, Étienne Gilson, Pierre Klossowski, George Orwell, Jean Paulhan, Agatha Christie, Sigrid Undset, Anthony Burgess, Orson Welles, Dorothy Day, Gene Wolfe, Tim Powers, Neil Gaiman, Marc-Edouard Nabe, Simon Leys… « 

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  4. Un peu de fraîcheur, Pau Edel!
    ( Ai trouvé en brocante à 2 euros, de Virginia Woolf Essais chez Seghers 1976, traduit de l’anglais par C. Jardin et F. Herbulot. Le top!)

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  5.  » Le romancier – c’est sa grandeur et le danger qui le guette – est terriblement exposé à la vie. D’autres artistes, partiellement du moins, se retirent du monde; ils s’enferment pendant des semaines, seuls avec une assiette de pommes et une boîte de peinture ou un rouleau de papier à musique et un piano. Quand ils sortent, c’est pour se distraire ou oublier. Mais le romancier, lui, n’oublie jamais et se laisse rarement distraire. Il remplit son verre, allume sa cigarette; il apprécie sans doute tous les plaisirs de la table et de la conversation, mais toujours avec le sentiment d’ être stimulé et aiguillonné par son art.Le goût, le son, le mouvement, quelques mots ici, un geste par là, un homme qui entre, une femme qui sort, même la voiture qui passe dans la rue ou le mendiant qui traîne les pieds sur le trottoir, toutes les lumières rouges et bleues, les ombres de la scène, attirent son attention et piquent sa curiosité. Il ne peut pas plus cesser de recevoir des impressions qu’ un poisson au milieu de l’océan ne peut empêcher l’eau de s’engouffrer dans ses branchies. Mais si cette sensibilité est l’une des conditions de sa vie de romancier, il est évident que tous les écrivains dont les livres survivent ont su la maîtriser et lui faire servir leurs buts.
    Ils ont achevé leur verre de vin, payé l’addition et sont partis s’enfermer seuls dans quelque chambre solitaire où, avec de la peine et de longues pauses, dans l’angoisse ( comme Flaubert), par des combats, dans la précipitation et le tumulte (comme Dostoïevski), ils ont maîtrisé leurs perceptions, les ont affermies et métamorphosées en la matière même de leur art. (…/…)
    La vie et le romancier, New York Herald Tribune, 7 novembre 1926.

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  6. Il me barbe aussi parfois , Les Paradoxes de Mr Pound en est un bon exemple, Et meme certaines pages d’Orthodoxie, mais il m’intéresse souvent. quant à Wiki, le coté générique ou finale de revue que constituent ces noms s’efface quelque peu quand on demande le pourquoi des motivations, très différentes, de la liste.
    En revanche, je comprends et ratifie pour une large part la phrase incriminée.
    Bon Après-Midi.
    MC

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  7.  » Lorsqu’on choisit quelque chose, on rejette tout le reste » est, je suppose, la phrase incriminée.
    Il faudrait en savoir plus sur le contexte (non seulement ds quel livre, mais de quoi il était question au moment où elle apparaît)
    Car tt dépend bien évidemment du domaine d’application : éthique ou esthétique.
    Je présume que l’objection édélienne portait sur le second (où l’éclectisme est parfaitement acceptable — voire hautement recommandable) alors que la ratification courtesque concernait davantage le premier.

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    1. Quelle coulée de prose dans toute l’œuvre de Woolf…quelle étoffe moirée de sensations. Quelle porcelaine fine. Mais aussi quel génie de la répétition enrichissante , de l’insistance, des musiques lointaines venues de la mélancolie, fatigue de la vie comme prise dans une réverbération qui à la fois use le regard mais lui accorde le don de découvrir des choses inaperçues par les autres, pente de la rêverie et du fantasme visuel , comme il vous arrive dans les intenses réverbérations du plein midi sur les parvis des églises italiennes..romaines ou siciliennes… Chaine d’évènements minuscules, de paroles entendues ou rêvées.. mirages sonores ou murmures intérieurs venus de la nuit précédente.
      oui, ; Ce qui est remarquable, c’est que les prose de Woolf est constituée d’une substance d’instants séparés, fragiles,suggérés dans un flou, et le courant de conscience perturbé de fatigue ou par l’imagination passe comme il arrive parfois, dans certaines bizarres photos où l’on voit une mise au point qui met en avant une bouteille de vin, une goutte d’eau et au fond, flou, des couleurs, une collection incertaine de visages ,une bande de ciel comme un vide qui n’est que l’image sa propre interrogation anxieuse.

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  8. et l’HUMOUR – – quand bien même ses personnages seront bientôt sous les bombes, « Entre les actes » est bourré d’humour (bien plus que d’autres romans de l’auteure)

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  9. « Ce qui est remarquable, c’est que les prose de Woolf est constituée d’une substance d’instants séparés, fragiles, suggérés dans un flou »
    oui et non – – pas toujours. la trajectoire n’est pas linéaire. tout dépend des romans (si l’on s’intéresse aux romans – – je connais mal les essais et les nouvelles de Virginia Woolf). Elle commence par des romans assez traditionnels, format dont elle s’affranchit progressivement. Sorte de pochade amusée : Orlando. Pour aller très loin avec « Les Vagues » : juxtaposition de monologues intérieurs entrecoupés de brèves pages de pure poésie – – jusqu’à douter de son entreprise. elle pense que le livre sera un échec, je crois, car elle pense être allée trop loin au niveau expérimental. pour ensuite revenir à un roman de facture plus classique « les Années » (très dialogué) (juste parcouru, pas lu encore). pour enfin retrouver une envolée woolfienne mais plus modérée comparée aux Vagues (mais aussi très tchékhovienne, je trouve aussi) dans « Entre les actes ».

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  10. et puis je répète ici mon sentiment : il y a dans l’écriture de Virginia Woolf; c’est vrai, de l’impressionnisme, une grande finesse, une grande délicatesse voire de la fragilité mais aussi un grand souci (qui me frappe de plus en plus au fil des relectures) de CONSTRUCTION et de RIGUEUR qui sous-tend toujours chaque ensemble romanesque.

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  11. Margotte, , je suis tt à fait d’accord avec ce que vs écrivez — j’ajouterais seulement la densité du soubassement culturel ou de l’intertexte si l’on préfère (le réseau d’allusions, d’échos littéraires, historiques…).
    Vs avez parfaitement raison à propos du travail de composition & de l’exigence à la fois artistique & intellectuelle, du professionnalisme (la maîtrise ds l’entrelacement des thèmes & des motifs). Vieux paradoxe artistique: il faut de la précision pour pouvoir évoquer le flou, savoir où l’on va pour suggérer la fluidité, & un travail de longue haleine pour restituer des sensations instantanées.
    (Sur l’ancien blog, tt à la fin, j’avais eu l’occasion, au cours d’une conversation avec Olga, de noter au fil de ma relecture de Between the Acts la maîtrise ds l’utilisation des motifs (comme celui de l’étang) & ds l’entrelacement des thèmes.)
    Je voulais déjà vs l’écrire hier, mais j’ai passé ma journée à me demander comment tourner ma réponse.
    Peut-être que l’expérience de lecture est d’autant plus forte (marquante & satisfaisante) qu’elle demande une véritable coopération (une activité de re-création, comme l’interprétation d’une partition ou d’un texte théâtral, qui devient à l’échelle personnelle une sorte de co-création ?) Je ne parle pas d’un savoir préalable mais d’une disposition à « jouer le jeu », à payer de sa personne en résonances personnelles, en attention aussi, pour faire le lien (d’une apparition à l’autre du même motif ou pour l’évolution des personnages & de leurs rapports, par ex.))
    Vs avez aussi tt à fait raison de souligner que c’est une expérience qui s’approfondit à chaque relecture (ce n’est pas une exclusivité woolfienne, mais une caractéristique des gds textes me semble-t-il). Mais c’est précisément pour cette raison qu’il est si difficile de « faire passer » son enthousiasme, parce qu’on a tendance à le faire en voulant prolonger & recréer pour les autres notre expérience de lecture, si gratifiante mais si personnelle. Si par malheur les mots que l’on emploie peuvent prêter à confusion avec les simplifications des fan clubs &/ou des confiscations idéologiques (dont les auteurs ne sont PAS responsables), ceux qui sont déjà énervés par le culte & ses sectateurs n’entendront plus que cela, & se braqueront encore plus.
    C’est ainsi que j’interprète pour ma part vos « oui & non » — tant l’appréciation de la finesse, de la sensibilité, de la restitution des perceptions instantanées &/ou minuscules risque de cantonner VW à l’écriture-femme, de se prêter au détournement & à la caricature — sans même parler de la mélancolie qui représente pourtant une longue tradition littéraire. (En écrivant cela je pense notamment à William Cowper, bords de l’Ouse aussi. Un homme.)

    C’est tjs une expérience surprenante qd on se heurte à propos d’un auteur que l’on place très haut à un mur chez qqn qu’on estime.
    L’occasion d’apprendre, aussi, pour peu (là je parle strictement de moi) que l’on soit (ou ait été) ds les mêmes dispositions vis-à-vis de certains « grands » auteurs. Non seulement à séparer l’auteur & l’œuvre (attendons le prochain G. Sapiro) mais l’auteur & sa ou ses « réputations », la gangue des discours qui recouvre l’œuvre & en défend parfois l’accès (pour peu qu’on soit butée, & je le suis souvent).
    Bref…
    Je viens de lire (il était temps…) Marelle de Cortázar, ceci explique peut-être cela (les divagations ci-dessus).
    Je crains d’avoir offensé trois personnes en un seul message, ce qui n’était absolument pas mon intention, on s’en doute.

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  12. @Elena
    Construction, rigueur, travail de composition, exigence
    « La promenade au phare » en tant que tel et la relation qu’entretient le personnage de Lily Briscoe à l’une de ses peintures (les plus accomplies) me semblent significatifs à cet égard.
    Ce tableau – – qui se révèle fondamental pour Lily Briscoe en tant qu’amie de la famille Ramsay, et particulièrement de Mrs Ramsay, mais aussi et surtout en tant qu’artiste, et enfin pour nous lecteur : il est désigné non plus comme toile, ou même tableau mais comme « vision » – – – est lentement mûri, interrogé, remis en cause, connaît une gestation lente, hésitante, sur plusieurs années, est abandonné, repris et achevé (ou jugé tel).
    On ne sait exactement quel est son motif. L’artiste par ailleurs, si je me souviens bien) ne se questionne ni sur la couleur, ni sur le style, à peine sur la lumière mais bien sur sa construction, sa composition.
    C’est alors que dans ma tête, je suis passée du fouillis d’un jardin impressionniste (genre Berthe Morisot) à d’un coup, et de façon inattendue et surprenante, un tableau de Cézanne !

    Quant à « la densité du soubassement culturel ou de l’intertexte si l’on préfère (le réseau d’allusions, d’échos littéraires, historiques…) »c… … je crois que même les experts de Virginia Woolf ne sont pas encore parvenus (voire n’arriveront jamais) à tout identifier …

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  13. Je précise que concernant la Promenade au phare, l’importance conférée à la composition, à la construction va bien au-delà de l’alternance connue de chapitres développés et de chapitres courts visant à évoquer les signaux tantôt longs tantôt bref d’un phare.

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  14.  » C’est alors que dans ma tête, je suis passée du fouillis d’un jardin impressionniste (genre Berthe Morisot) à d’un coup, et de façon inattendue et surprenante, un tableau de Cézanne ! » Passionnant! 😉 Il faudrait approfondir cette réflexion, Margotte!

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  15. Tjs sur l’ancien blog, mais à propos des Vagues (si je me souviens bien) la question de la période & du « style » des illustrations avait été soulevée.

    Ce qui me paraît tt à fait remarquable (par ses effets sur au moins une lectrice) c’est le chapitre (stratégiquement placé bien sûr, au creux de l’ellipse narrative), consacré à la maison de vacances délaissée. Le passage du temps donné à voir ds ses effets sur les inanimés, la dégradation, le jeu des éléments (ça n’a plus de sens de parler de météo qd il n’y a plus d’humains ni de projets susceptibles d’être affectés), le vide, l’absence.
    Plus encore que montrer (showing (vs. telling)), faire ressentir, « évoquer » au sens fort — la mort.

    Coïncidence ou hasard objectif, je tombe sur ces passages en cherchant autre chose ds Marelle — alors qu’a priori ce livre n’a rien à voir avec To the Lighthouse.
    Il s’agit d’une conversation entre 2 amis (dont un peintre) à propos d’une femme disparue (mais là on ne sait pas si elle est morte ou vivante & partie ailleurs sans laisser d’adresse à la suite d’un drame), jeune femme qui était la compagne d’un autre membre du groupe bohême & très intellectuel (le protagoniste du récit). À son exemple, ils l’appellent « la Sibylle » plutôt que d’employer son prénom (Lucia).

    « Je ne sais pas ce qu’elle était […] Nous ne le saurons jamais. D’elle, nous connaissions surtout les effets sur les autres. » (623)

    « [Elle] comprenait si bien tant de choses que nous ignorions à force de les savoir. » [Il a été question de culture, d’études, de la différence entre savoir & comprendre.]

    « — Il parle par figures […]
    — Il n’y a pas d’autre moyen de s’approcher de tout ce qu’on a perdu et qu’on regrette. » (625)

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  16. (Je parlais des illustrations du blog, même s’il avait été aussi question à ce propos des couvertures des éditions de poche anglaises des romans de V.W. En gros fallait-il suivre à peu près la chronologie émotionnelle, la nostalgie des années d’enfance (voir les photos de la famille Stephen), ces éternels étés dorés, ou bien l’époque « intellectuelle » en phase, précisément, avec les conceptions de la figure de l’artiste ds le texte, Lily Briscoe, plus « modernes »)

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  17. @Pat V
    Je n’ai encore jamais invité qui que ce soit à faire un petit séjour dans mon crâne. Cet intérieur est un espace vraiment très intime. Ce que vous n’aurez aucun mal à comprendre, je pense.

    Mais disons que c’est à ce genre de phénomènes que je flaire et reconnaît ce qui me semble être des grands textes : concentration maximum au point de s’abstraire redoutablement du monde environnant / émotions diverses lors de la 1ere lecture, forte conscience de la force inépuisable du livre confirmée au fil des relectures, capacité à faire naître des images en rapport direct avec le texte, et ultime couche : voyage intérieur (constitué de séquences d’images où la couleur tient une large place, cette fois-ci de l’ordre de la génération spontanée et incontrôlable) se faisant en parallèle de la lecture et sans lien a priori avec le texte.

    Peu d’ « expériences synesthétiques » (mais en est-ce vraiment ?) toutefois au contact des textes à caractère littéraire… (ce que je regrette)

    Expériences de ce type plus réussies en écoutant de la musique.
    Expérience maximale en la matière = écoute de morceaux pour piano de Berg : sons, images « mathématiques » variées, couleurs jaune/kaki/vert/brun et en prime odeur de moisissure et de caramel … … !! (tout cela sans avoir ingurgité quoi que ce soit et alors que les demandes de visualisation de couleurs sur commande en séances de « relaxation » ou « sophrologie » se révèlent des échecs totaux).

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    1. Très sympathique de me répondre (avec humour et talent!) mais c’était le fouillis impressionniste (féminin) qui m’interpellait…Cézanne n’est-il pas autant fouillis alors qu’il remet sans cesse en question ses traits et ses couleurs sur le métier? 😉
      Bon ce n’est que des questions de peinture!
      Bien à vous.

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  18. @Eléna
    « Non seulement à séparer l’auteur & l’œuvre (attendons le prochain G. Sapiro) mais l’auteur & sa ou ses « réputations », la gangue des discours qui recouvre l’œuvre & en défend parfois l’accès »
    Voilà une réalité complexe posé en de jolis termes. 🙂 … surtout à l’heure d’internet qui tout à la fois livre des informations pertinentes et renforce et ancre les clichés.

    le phare. Des interprétations le donne comme une image symbolique de la mère, de l’épouse, de l’amie : Mrs Ramsay. La mère retrouvée par delà la mort, l’oubli, les souvenirs violentés. alors que j’ai plutôt tendance à le considérer réellement comme un fantasme qu’a le plus petit garçon et par extension, cette famille, de la promenade en mer, de s’en aller au loin, vers l’horizon, vers ce caillou sur lequel trône le phare, balayé par les eaux et les vents, ajournée, avortée en raison du mauvais temps, du manque de temps, du désir qui s’effrite, d’un interdit.
    Le phare me semble suffisant et fascinant en soi comme objet propre à stimuler l’imagination – – sa forme, son escalier, son « œil », ses balais de lumière, sa résistance aux éléments, la solitude de ceux qui y travaillent, les visions panoramiques qu’il offre et … le fait qu’y aller se mérite, soit un voyage et … le pouvoir même de son inaccessibilité, qu’il soit un territoire réservé.

    En revanche, la maison de vacances habitée, abandonnée puis réouverte – – fascinante elle aussi – – un personnage à part entière dans le roman, tantôt discret, ou appréhendé de façon fragmenté (ses objets, ses effets intérieurs de lumière), tantôt présent voire seul présent – – me semble symboliser la mère.

    Je suis d’accord avec vous le chapitre consacré à la maison vide et en déshérence est magnifique.

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  19. A propos du roman « la promenade au phare ». Vous remarquerez que la seconde partie du roman reste assez extraordinaire. Une coupure chronologique énorme avec la première partie.. Dix ans ? Plus ? Cela nous éloigne de la chaude lumière de septembre avant la guerre 14 et des succulents bavardages familiaux… Cette partie prend pour unique personnage « la -Villa- à- l’abandon. » On est passé de l’été des familles au Léthé noir de la guerre, qui emporte des milliers d’hommes. Naufrage et récit d’une maison devenant le personnage. Elle prend un aspect à la fois funèbre et fantomatique. Les années de la guerre 14-18 sont suggérées par la métaphore d’une villa désolée. Ténèbres, hivers à tempêtes, pièces en train de s’abimer, orages, désolation, pourrissement des meubles. C’est une nuit de ténèbres. Presque une hallucination. Survient un personnage de femme de ménage qui chantonne dans cette maison aux tapisseries décollées et aux plinthes moisies. Quel passage hors norme et décalé dans sa vérité psychologique !!On apprend au détour d’une page la mort de tel, ou tel personnage, comme une simple ligne dans un journal.
    Extrait :« Ainsi toutes les lampes éteintes, la lune disparue, et une fine pluie tambourinant sur le toit, commencèrent à déferler d’immenses ténèbres. Rien ,ne semblait-il ,ne pouvait résister à ce déluge, à cette profusion de ténèbres qui, s’insinuant par les fissures et les trous de serrure, pénétraient dans les chambres, engloutissaient, ici un broc et une cuvette, là un vase de dahlias jaunes et rouges, là encore les arêtes vives et la lourde masse de la commode.(..) Rien ne bougeait dans le salon, la salle à manger ou l’escalier. Seulement les gonds rouillés et les boiseries dilatées, imprégnées d’embruns, certains petits airs, détachées de la masse du vent (après tout la maison était délabrée) se faufilèrent dans les coins et se risquèrent à l’intérieur. »

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  20. Peut-être pour comprendre pleinement la beauté, la nostalgie et la douleur de ce chapitre faut-il avoir rêvé ou bien connu, une maison de famille et de vacances (désormais vendue et inaccessible) ou encore avoir vécu la totale disparition, mettons sous les coups des pioches et des bulldozzers, du quartier de son enfance ? bref, avoir subi une perte irrémédiable de ce genre ?
    De fait, si dans la Promenade au phare, et grâce au pouvoir « magique » du roman et de la littérature, la maison est réouverte, une fois les deuils et les chagrins « assourdis », et quelques amis et ce qui reste de la famille Ramsay revenus, Virginia Woolf, quant à elle, je crois, n’est jamais retournée à St Ives.

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  21. et ce chapitre marquant et extraordinaire, en effet, l’est peut-être parce qu’étant justement le fruit de ce « conflit » entre l’écrivain Virginia Woolf qui a le pouvoir de sortir la maison de son abandon et de sa ruine, de la soustraire aux meurtrissures du temps, et Virginia Woolf (femme – humaine) n’ayant pu, n’ayant pas voulu, retourner dans la maison où les Stephen passaient leurs vacances …

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