Faulkner en plein ciel

Au tout début de sa carrière d’auteur de nouvelles, Faulkner , 29 ans écrivit des nouvelles   en 1926-1927. Il  n’a toujours pas accepté  d’avoir commencé une formation de pilote de guerre dans le Royal Flying corps, au Canada, et d’être frustré  de l’occasion de prouver son courage et sa valeur de combattant  par la faute de l’armistice de 1918. Ce thème de l’aviateur et de la passion de l’aviation  traversera plusieurs de ses livres et culminera dans « Pylône ».

Lorsqu’il gagna son premier argent à Hollywood grâce à Howard Hawks, il s’acheta un petit avion de tourisme. Déjà dans son  premier roman « Monnaie  de singe » «(1926) Faulkner avait mis en scène un aviateur. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, défiguré au cours d’un combat. Faulkner lie toujours aviation de guerre , frustration, héros démobilisés et vivant amèrement la paix retrouvée..  « Ad Astra « ,publié dans le volume Pléiade récent( qui rassemble toutes ses nouvelles) met en scène des aviateurs américains qui se battent sous l’uniforme britannique .

Nous sommes, la nuit, sur la route d’Amiens, dans une petite voiture, ces aviateurs (il y a un irlandais et un indien)  se mettent à boire. Aucun d’eux  n’accepte le retour au pays, la vie civile et cette paix pour laquelle ils se sont battus pendant trois ans. Il y a le jeune Sartoris ( venant du Sud des états unis) , Comyn, épais, énorme,  le « subadar »(officier indien ,capitaine de l’armée britannique), Bland l’autre   sudiste , beau gosse, qui prétend être marié, ce qui est faux,  et le narrateur qui raconte cette nuit épique des années plus tard.. Ils sont pris dans un « maelstrom d’alcool ».   Tous sont prêts à se bagarrer au moindre prétexte. Sauf un mystérieux passager à la tête bandée »vêtu d’une tunique plus courte et plus élégante que les nôtres » et qui se révélera être le prisonnier allemand .La bande d’ivrognes s’arrête  dans un café  bondé « le cloche clos »  aux abord d’ Amiens..

 »Je nous vois comme des moustiques d’eau à la surface de l’eau, isolés, désorientés, et obstinés » déclare le narrateur. Dialogues d’ivrognes vantards. Les deux  qui gardent une grande dignité sont le prisonnier allemand, un aristocrate prussien , et l’officier indien. Ils tiennent  un discours  lucide  sachant  que leur leur pays ,de par le sort des armes, est  condamné à être puni dévasté par des étrangers,  et là on rejoint  la blessure  du  sudiste Faulkner, avec son pays envahi par les nordistes après la Guerre de Sécession. Le thème du vaincu traverse  toute l’oeuvre ,mais  dans la nouvelle « ad Astra » quelqu’un formule  ce paradoxe: « Les vainqueurs perdent ce que gagnent les vaincus ».

 Autre thème faulknérien –celle de la génération perdue: »Toute cette génération qui a combattu à la guerre est morte ce soir-là ; mais nous ne le savons pas encore. », Le thème si américain de la génération perdue-perdue dans l’alcool avec Hemingway et Fitzgerald  prend une couleur particulière chez Faulkner car ,pour lui, la société moderne et libérale transforme l’homme en un être déraciné. Et c’est chez l’anglais T.S. Eliot « The Waste land »  que ce jeune Faulkner va chercher sa nostalgie d’un ordre ancien qui se protège en lisant la Bible.Il nomme son recueil de nouvelles «  « la terre vaine » .Pour Faulkner la défaite par les armes du Sud est l’image de la faute originelle qui a chassé l’homme du paradis. C’est pour cela que dans ses romans on rappelle , sans cesse les généalogies familiales, les hauts faits d’armes, les défaites aussi, bref  le sens de la famille,de la terre où on s’implante,fonde domaine et famille, et où on meurt.  Il pense que chaque homme est prisonnier de son histoire familiale.

Revenons à « Ad astra ». Une bagarre générale oppose les aviateurs américains arrogants, ivres   aux policiers français et à la patronne , dans le café d’Amiens .  La fin s’achève autour d’une fontaine,gueule de bois  ,gout de cendres. Cependant  résonne comme un avertissement  la déclaration du prisonnier allemand, prussien et baron : »la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ;la fictoire,, ça vaut rien… »Tout un paysage désenchanté  se dessine , annonciateur de la philosophie faulknérienne  .Trois ans plus tard, Faulkner publiera « Le bruit et la fureur » qui allait le rendre célèbre.

Pourquoi ce titre « Ad Astra » ? C’est une devise  latine des aviateurs du Royal Flying Corps : « Per ardua ad Astra  « qui veut dire : »A travers l’adversité jusqu’aux étoiles ».

Extrait du film de Douglas Sirk « La ronde de l’aube »

On retrouve puissance dix ce climat d’aviateurs désabusés, paumés  et désemparés  dans une des merveilles de Faulkner, son roman « Pylône », de 1935.A lire et relire.

On y voit des héros déchus dans la vie civile, et devenant de héros de guerre de  dérisoires   acrobates pour meetings  aériens, ce qui ne les empêche pas  de   risquer leur vie  pour une foule voyeuriste. On le voit dans un des chapitres.  Faulkner utilise   ce même flot et flou alcoolique que dans « Ad Astra » pour en faire un style de narration véhément et baroque.   A l’occasion  de l’inauguration d’un aérodrome à la Nouvelle Orléans, un journaliste suit le groupe aviateur, mécano, parachutiste, épouse et enfant. Roger Shumann et Jack Holmes sont des déclassés, des marginaux saltimbanques, des prolétaires trompe-la-mort. Accompagnés de Laverne avec qui ils forment un nébuleux ménage à trois et de son fils Jack, dont on ne sait pas précisément lequel des deux est le véritable père, secondés d’un jeune mécano, Jiggs, fasciné lui  par une paire de bottes fourrées. Le  reporter humilié régulièrement par son rédac chef   est fasciné  par ces têtes brulées, il  les  aide, les héberge chez lui et comprend leur mystique de la liberté héroïque. La femme,de plus, la tentatrice, le fascine tout particulièrement. Car ces cinglés de l’aviation qui vont de ville en ville pour des performances de cirque,  apportent un défi. Ces  héros de l’inutile tranchent sur une société obsédée d’argent et de confort. tandis que des usines, des villes tentaculaires et des  banlieues anonymes à taudis modifient les Etats unis, du Nord au Sud.
« Pylône » est un roman  au rythme saccadé,  vacillant, tremblé ,inspiré, avec un contrepoint de carnaval saisi dans les heures troubles de la nuit,comme autant de clignotement de néons qu’il y a de lueurs intimes chez les personnages. On assiste à une  danse macabre  peinte avec des couleurs crues expresionnistes . Et dans le personnage du journaliste il semble que Faulkner  règle des comptes avec une presse assoiffée de faits divers sanglantset de scandales mais  qui  ne prête aucune attention à la valeur humaine, à la pâte humaine.Les articles restent à la surface des choses.Le roman,lui va direct au centre du drame humain. C’est dans ce livre, une magnifique  pierre tombale pour  une  génération et une prière immense à une Amerique qui change.C’est aussi ne insolente déclaration aristocratique et anachronique avec sa création-reconstitution du comté des grandes familles disparues  du comté de Yonapatawpha  ! C’est aussi  dans ce roman que  Faulkner   déploie  une ambiance et des images érotiques particulièrement réussies dans leur splendeur obscure.

Il y eut une adaptation de « Pylône », un film de Douglas Sirk  diffusé sous le titre,  en France, de  « La ronde de l’aube ».Il est tout à fait visible sans atteindre jamais  les visions oniriques ou déformées par la fatigue ou l’alcool, le battement tourbillonnant  du livre, l’écoulement éclaté des durées intérieures,  avec terreurs, cruautés, tragique moderne de l’aliénation, violence journalistique, déracinement, anxiété  érotique ,sans oublier  l’omniprésence de la corruption par l’argent.

En 1933, avec ses droits cinématographiques de l’adaptation de « Sanctuaire » , Faulkner  s’ achète  un avion, le Waco 210.Conscient de n’être pas un  bon pilote, il cède l’avion à son frère Dean qui s’écrasa en 1935, huit mois après la parution de « Pylône » qui décrit un semblable accident d’avion. Le romancier fut taraudé par la culpabilité.

Extrait de « Pylône« :

Les deux avions qui tenaient la tête amorcèrent leur virage en même temps, côte à côte, leur grondement sourd augmentant et diminuant comme s’ils l’aspiraient dans le ciel au lieu de le produire. Le reporter avait encore la bouche ouverte ; il s’en aperçut au picotement nerveux de sa mâchoire endolorie. Plus tard, il devait se rappeler avoir vu le cornet de glace s’écraser dans sa main et dégouliner entre ses doigts tandis qu’il faisait glisser à terre le petit garçon et le prenait par la main. Mais ce n’était pas encore maintenant. Maintenant les deux avions côte à côte, Shumann en-dehors et au-dessus, contournaient le pylône comme s’ils étaient liés, lorsque soudain le reporter vit quelque chose comme un léger éparpillement de papier brûlé ou de plumes flottant dans l’air au-dessus du sommet du pylône. Il regardait, la bouche toujours ouverte, quand une voix quelque part fit « Ahhh ! » et il vit Shumann bondir à ce moment presque à la verticale, puis une pleine corbeille à papier de légers débris s’échapper de l’avion.

Un peu plus tard, les gens racontaient sur la piste qu’il avait utilisé le peu de contrôle qui lui restait, avant que le fuselage ne se brisât, pour s’éloigner par une montée en chandelle des deux avions qui se trouvaient derrière lui, tandis qu’il regardait au-dessous de lui le terrain bondé de spectateurs, puis le lac désert, et choisissait, avant que le gouvernail de profondeur ne fût devenu complètement fou. Mais la plupart étaient fort occupés à raconter comment sa femme avait supporté la chose : elle n’avait pas crié, ne s’était pas évanouie – elle était tout près du micro, assez près pour qu’il eût pu capter le cri – mais elle était simplement restée là, debout, regardant le fuselage se casser en deux en disant : « Oh ! maudit Roger ! maudit ! maudit ! » puis, se retournant, elle avait empoigné la main du petit garçon et couru vers la digue, l’enfant agitant vainement ses petites jambes entre elle et le reporter qui, tenant l’autre main de l’enfant, courait de son galop dégingandé avec un léger bruit, comme un épouvantail dans une tempête, après le fantôme étincelant et pur de l’amour. Peut-être fut-ce le poids supplémentaire qui fit que, toujours courant, elle se retourna et lui lança un simple regard, glacial, terrible, en criant :  » Allez au diable ! Foutez-moi le camp!! ! »

7 commentaires sur “Faulkner en plein ciel

  1.  » la défaite nous fera du pien. La défaite est ponne pour l’art ;la fictoire,, ça vaut rien… » »
    Bon Paul Edel, il s’agira de corriger ces  » fautes de frappes »!
    Bon dimanche!

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  2. l’Allemagne d’après 1918 nous a donné l’expressionnisme en peinture, expresionnisme poetique en littérature et Thomas Mann au mieux de sa forme et son frere Heinrich.., et Brecht et Hermann Hesse,et le très grand Alfred Döblin avec « Berlin AlexanderPlatz » et Gerhart Hauptmann, et Gottfried Benn le poete, et Karl Kraus et tant d’autres….

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    1. OK, d’accord Paul Edel, mais en quoi l’expressionnisme est une défaite pour l’art, alors?
      La défaite est pomme pour l’art pourrait-on dire alors.
      Elle nous donne de beaux fruits!

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  3. Lou Desjardins,l’ énorme biographie qui fait référence est de Joseph Blotner,prés de mille pages!. ce qui est certain factuellement c’est que Faulkner s’engage dans l’aviation canadienne durant la Première Guerre mondiale pour devenir pilote de guerre et pour aller se battre en Europe…, mais l’armistice de 1918 est signé avant qu’il n’ait pu faire son premier vol, et là, déprimé parce qu’il a été élevé selon un code d’honneur familial, sudiste de courage,et, toute une mythologie d’héroïsme venant de son grand père.. il s’invente, retour dans son Sud natal, des combats,une blessure,etc..,or ‘il n’a jamais été en France.ce qui ne l’empêche pas à son retour d’affecter un boitillement dû à une blessure qu’il « aurait » reçue au combat; il continuera longtemps à mentir à ses proches sur ses exploits. Wikipedia a tout à fait raison en le qualifiant d’ « Affabulateur » . dés sa jeunesse l’alcool fut très présent.

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