Carnet Breton:la terrasse des Sablons

Dimanche 19 juillet .

13h41 à Saint-Malo. Basse mer. Voici les conversations entendues par bribes sur la terrasse du petit restaurant l’Escale entre 12h41 et 13 h25..

Il faut préciser le décor. Une petite terrasse donnant sur le port et la cale, avec des semi rigides qu’on glisse dans l’eau avec des manœuvres qui semblent délicates.

Cette terrasse de »L’escale »  avec un plancher gris poussière et une petite desserte avec des carafes  alignées et des serviettes sang de bœuf, comporte quatre grandes tables. Des  sortes de plexiglas rayé ou come criblé par du sable..  pour éviter le vent. Un store a été déroulé pendant les conversations à cause du soleil.

Devant moi  un couple de forte corpulence. Lui en marcel et short rose crevette et casquette américaine à le large visière  comme celle que porte Steven Spielberg dans ses interviews .La femme, large, épanouie,  abondante, avec une robe décolletée à fleurette a une curieuse tignasse blonde, elle soupire pas mal.On la devine aguile, àn ‘laise, sure d’lle, pas lui, plus inquiet.. il gratte quelque chose à l’intérieur de son portefeuille.. avec un couteau dentelé du restaurant.. c’est assez mystérieux  Ses bras nus sont couverts de bracelets avec des gri gris.. et quelque chose qui ressemble à un saint ou une sainte qui brille dans le creux de ses seins..elle a des longs cils charbonneux dont je me demande s’ils sont naturels ou non.. Epaisses lunettes  à verre bombés (genre mouche  grossie) montures roses  transparentes.    Un  chien genre caniche   est sagement accroupi mùzid en douce il  enroule  discrètement mais avec ténacité sa laisse  autour d’une chaise vide qui tombe. L’homme ramasse la  chaise   et  débrouille la laisse puis  s’adresse au chien. : »T’as faim ma Nadine ! »…la chienne donc (Nadine si vous suivez bien)  recommence   une seconde fois par petites reptations discrètes et assez hypocrites  à s’approcher de la chaise  et réussit à faire tomber la chaise  vide une seconde fois, elle jappe, puis regarde  son maitre   en levant des yeux  qui demandent l’indulgence.

 Dix minutes plus tard, 4 personnes sont venues s’installer à la table sur ma droite, Trois femmes âgées et bavardes en couleurs claires   et un homme plus jeune, polo et short sombre,  à la parole rare et au visage austère caché derrière des lunettes  miroir. les femmes prennent leurs aises , bavardent avec  volubilité et beaucoup de paroles qui m’échappent. L’une porte un serre-tête bordeaux. Son rouge à lèvre foncé la fait remarquer. Une autre  écarte ses longs cheveux de ses épaules avec régularité. Le geste est beau et sans doute assez étudié. Toutes trois consultent les cartes avec une grande attention. L’homme essaie d’allumer une cigarette avec un briquet qui marche mal en se tournant contre un vent qui n’existe pas de la table où je suis. On entend une sonnerie de portable  genre clochettes pour vaches de montagnes suisses. L’homme qui a réussi  a allumer sa cigarette écoute religieusement ce qui est dit dans le portable en se caressant le menton…   Une des femmes bouge ses orteils  dans ses sandalettes.  Tout me monde sirote des kirs. Parfois j’entends,  « y’a d’l’andouille ». ou «  quand j’ai vu ça c’était la rage.. » Un chien petit, poil dur  marron, pas complétement propre  genre pub pour le whisky « black and white », jappe de plus en plus fort en  voyant le chien de l’autre table, le spécialiste  en chute de chaise.  Il cause du souci à la femme qui a soigneusement  entouré son poignet avec une partie de la laisse et qui a des cheveux qui ressemblent à de la filasse.

Ces passionnantes didascalies  achevées,  voici ce que j’entends, ou attrape au vol :.

..tu viens avec moi au tabac ?Non. Tant pis..  j’ai repassé derrière lui et pas trouvé ses clés.. Tu as vu ?.. y’ avait un mail de Beaumont.. encore lui ?..(Rrrrr le chien grogne)  Il a pas bougé d’un iota.. dis donc dis donc !!!! ( l’homme s’adresse au chien).. si c’est comme ça tu restes à la maison !.. tu restes tranquille hein?..(Silence) T’as vu l’ORL ?.. pourquoi vous me donnez une carafe ?.. j’ai demandé de l’ombre.. pas de l’eau (le store  se baisse) j’avais compris de l’eau..pas de l’ombre..  (au chien) oh oh tu restes tranquille Sage ! Calme !! chhhuttt chccch bon si tu continues je te remets dans le camion !.. oui 2 kirs.. et un lait sans glace.  (long silence) j’ai même pas eu le temps d’aller  boire un café chez René..

T’as vu Bachelot hier soir ?? elle se pavanait et applaudissait les pompiers au garde à vous à Nantes ! .. devant l’église qui avait brulé.. elle souriait.. elle se croyait au festival de Cannes !! merde j’me suis mis de la mayo sur le pouce.. (sonnerie téléphone )ah   oui.. oui c’est ça il était en cardio avec moi .. un très long traitement. Avec piscine.. pas drôle non.. Moi ça serait plutôt une terrine  au thon.. ! tchin ! tchin !

La première semaine c’est pas compliqué ..mais c’est après.. sur le ventre.. faut se mettre sur le ventre ! que t’en baves.. (on ontend des cloches  de l’église proche)..  oui ça a déjà sonné comme ça ce matin ça doit être un mariage..  moi j’m’étais marié l’année du bac..  un an plus tard.. on était séparés.. ..y’a plus de terrine de canard ?..

Non, y’en a plus..  T’as faim Nadine ?

(un long silence) J’vois mal en ce moment.. j’vais prendre le menu complet avec la crème brulée…. si on prenait une terrine pour deux ?

Tu veux maigrir ? (quelqu’un bâille)  hier on a fait une vraie balade.. putain..la vue !!.. qu’est-ce qu’il fait là-bas ? –Il joue au ballon..j’vois pas le ballon ..

 …La Bachelot.. pimpante, souriante devant les caméras.. c’était où ?

Sur LCI.. hier soir..

 -Moi c’ que j’aime dans la brochette, y’a pas d’os.. les entrecôtes merci.

-A Figari il nous a ramené le gamin à Figari.. t’as Figari là  et Calvi ici..

-et t’as Ajaccio.

-Figari c’est pas en Sardaigne ?..

Non c’est en Corse du Sud.. c’est impecc !.. très propre.. l’aéroport..

Pendant ces bavardages,  un lourd nuage voilait le soleil..

-ce fichu covid..j’me traine..prendrais bien un bourbon.. ca m’aiderait à tenir le coup..

-t’as pas eu de covid..t’as eu une simple bronchite..

-Non. (elle brandit son portable)

-Tiens ! appelle le » médecin..appelle le !..

-Un dimanche tu rigoles.

 C’est alors qu’un groupe de cinq ou six personnes.. tous vêtus de  noir. Ils  flânent entre les  voiliers  en cale sèche.. ce groupe  en noir – ne parle pas.Pourquoi est-ce que je pense à de Mormons .le chapeau de l’un d’eux ?  assez mincs ,les femmes en tailleur strict. D’un côté…hommes à chemises blanches, cravates noir..de l’autre.. chaussures impecablement cirées et curieusement étroites….

 De quelle cérémonie funèbre sortent-ils ? Un dimanche ? au milieu des voiliersOn remarque une haute femme   élégante à la chevelure d’un roux flamboyant qui cascade dans son dos. Elle ôte ses lunettes de soleil  et regarde un gros paquet d’algues  qui sèche sur le ciment et  bourdonne de  mouches.. on entend le grondement modulé d’un  jet d’eau frappant  contre une coque de voilier.. parfois,  une nuée de poussière d’eau irisée  s’élève  au-dessus de l’étrave.. La rousse  à hauts talons rejoint une petite femme émaciée qui marche difficilement et passe un bras sous le sien pour la soutenir … La  peau blanche de cette haute femme cariatide  me fait peser à une voisine somptueuse  qui sortait du jardin proche  et qui me troublait quand j’avais dix ans. Ainsi on voit son propre passé, bourdonner,  fantome  qui disparait  dans un grésillement de soleil..son enfance à la périphérie de mon champ de vision ..L’homme qui croit qu’il a eu le covid se gratouille le ventre entre les boutons de sa chemisette.Il bouge ses orteils dans ses tongs,médusé . Derrière moi j’entends :

-qui ça  ?  Ayoun ?

-tu sais bien qui.

-pas du tout.

 Une femme corpulente  s’installe pas loin, avec un enfant fluet, short long, sandalettes sableuses, et des sourcils noirs qui se rejoignent presque .L’enfant balance ses pieds sous la chaise.

-tu l’auras ce soir, pas avant, dit la femme.

-Y’a une église pas loin..

Chuintement d’un    4X4 à vitres fumées  qui passe lentement  sur la  route , avec une remorque des semi rigide qui sautille.

La serveuse approche un couple :

-Alors ça a été ?..

–Je pourrais avoir un bourbon ?

-On n’a que du whisky..black and white ou JB…

-C’est tout ? Vous pourriez dérouler le store..

-Un dessert ?

-Non, rien.

-J’ai le soleil à plein.. enfin pas maintenant.   La serveuse s’éloigne. Le store grince. Le soleil revient, une nappe de lumière remet en place les  couleurs franches  de quelques villas  et le gris avec quartz d’un  long mur de granit vers la rotonde d’un café.  Le bassin des Sablons   semble s’agrandir  avec son eau   qui pétille,  innombrables  parcelles d’argent  flottant vers l’ancienne piscine désaffectée.

-Bachelot c’est pas elle qui a  refilé des masques pourris aux Chinois.. (Long silence)  Tu as entendu ? : elle a dit « ça a été. ? »… le verbe avoir et le verbe être.. « a a été. » qu’est-ce que l’été a à foutre là-dedans ? ça a été.. euphoniquement.. dégueulasse..

J’ai quitté  la table en enfilant un masque pour  régler  l’ addition à l’intérieur, au fond du bar. J’ai pris un chemin ombragé  de la cité d’Alet  qui monte et surplombe la baie. On  traverse une vague d’odeurs sèches, craquantes,  des aiguilles de pin, dans l’air  tiède et ses rousseurs, ça me rappelle le Cap Ferret.

9 commentaires sur “Carnet Breton:la terrasse des Sablons

  1. Franchement Paul Edel, j’adore votre  » carnet breton »!
    Petit souvenir de mon côté, j’étais assis dans la galerie lorsque cette femme est venue se planter là, devant moi. J’avais contemplé auparavant les gouaches de Eugène Murer, le pâtissier collectionneur des impressionnistes, démontées de leurs cadres…et remontées par les soins de l’encadreuse. Ses toiles n’ont pas une très grosse cote mais sa vie au milieu des impressionnistes est fabuleuse, ces gouaches sont chargées d’histoire de l’art! Je m’en vais les photographier à nouveau. A ce soir! 😉

    https://scontent.fcdg1-1.fna.fbcdn.net/v/t1.0-9/116373284_910497386022646_4238355917328579353_o.jpg?_nc_cat=101&_nc_sid=730e14&_nc_ohc=gmAvoPTrRvkAX9oeM7q&_nc_ht=scontent.fcdg1-1.fna&oh=b44fd000943340091f6b28659a77c10a&oe=5F46AD47

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  2. (J. Ex, 31.7.20_9.25)
    Le dernier compte rendu des papotages entendus au café de St Malo sont très agréables à lire. Merci, PE.
    Il en faut du talent pour les transcrire patiemment dans leur contexte pour nous autres, et procurer bien du plaisir à en imaginer la prise des éclats sans appareil enregistreur, comme si nous étions à votre place.

    Aimé par 1 personne

  3. Je savoure d’autant plus ce billet que depuis pratiquement « toujours », j’aime observer les gens tels que dans les cafés, le restaurants, les parcs, les marchés, les expositions, le métro, le train, en boîte de nuit (plus rare). au risque d’être parfois impolie envers ceux avec qui je partage un moment. parfois totalement happée par la discussion ou ce qui se déroule à la table d’à côté …
    Ma petite fille a aussi ce virus. Elle vient sur mes genoux et regarde. Sans forcément commenter, critiquer, nous étonner ou quoi. Nous nous offrons simplement des petits spectacles du quotidien.
    Cela dit, je me fais aussi une foultitude de FILMS à partir de certaines situations …

    Par contre, il faut aussi savoir assumer. qui regarde est aussi regardé. Je me souviendrai toujours avoir croisé et été détaillée des pieds à la tête, avec soins et lenteur, dans une petite ville de montagne, des femmes en crocks, larges pantalons de lin et amples tuniques à fleurs alors que je me baladais en claquettes moches mais ultra confortables, bas de survêtement, débardeur, queue de cheval haute, lunettes de soleil et improbable casquette un peu bling bling … … voix intérieure de la Margotte : « ok noté. t’es pas du tout raccord avec le look de l’endroit. (regard oblique vers mes pieds) pas de chaussettes de tennis dans les claquettes. ouf. allez, ça va pas te gâcher ta journée » et je me suis redressée et ai poursuivi mon chemin.

    Aimé par 1 personne

  4. Souvent, il y a plus de plaisir à imaginer les conversations des inconnus observés…qu’à écouter les tristes banalités qu’ils échangent a volo

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  5. “on entend le grondement modulé d’un jet d’eau frappant contre une coque de voilier..”
    Non mais franchement, là, c’est le crash absolu ! “le grondement modulé d’un jet d’eau” ! Quelque onomatopée serait bienvenue.

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  6. J’avoue un médiocre gout pour les propos rapportés, fussent-ils recomposés, mais la phrase incriminée ne me gene pas dans sa supposée bizarrerie .Comprenne qui pourra.
    MC

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