Doderer,le grand oublié

Heimito von Doderer est le grand écrivain autrichien oublié  de le  génération  Musil et Broch .

Son œuvre capitale « Les démons » est paru en 1956.Son auteur a mis trente ans à l’écrire. Sans être exactement un contemporain de Proust ((1871-1922) Heimito vonDoderer (1896-1966) a, comme Proust mis en évidence une écriture  à la fois  complexe, subtile et impressionniste pour donner de l’ensemble  de  société « mondaine » viennoise une image minutieuse et profonde.  Il y a chez lui une  analyse enveloppante des personnages, de leur passé, des coups de sonde dans les replis cachés de leur  sensibilité (avec souvent de l’humour)    Il y a  aussi  une intuition permanente du Temps intime qui ouvre des déréglements subliminaux selon des visions perturbées, baroques.Cette méthode d’introspection reflète et redouble l’architecture de la ville de Vienne dans une linéarité musicale souple,d’un charme absolu…Le grand principe de relativité des points de vue condamne chaque partie du livre à offrir des perceptions nécessairement partielles et fugitives en ruptures: le grand décousu de la vie,lié au moment, à l’endroit où on se place,rompt les fausses unités rationnelles d’un art classique et aboutit à une succession de moments perturbés qui font éclater l’apparence ordinaire des choses. Le paysage, le décor(forets, salons, palais,ruelles tordues) qui cerne les personnages , forment des petites taches, des osmoses,comme si une menace, une angoisse, une euphorie formaient toute une herméneutique liée à la libido et à une mémoire pulsionnelle incontrôlable. de plus ce sont ces lignes de rupture qui donnent à l’œuvre des couleurs sensuelles si éparpillées et surprenantes, offrant des double sens, un abandon à des coïncidences et libres associations quasi surréalistes..

Au milieu d’une unité, Doderer déconstruit et rejoint des perceptions bien en amont de toute perception rationnelle. en ceci, il se révèle proustien. Mais la grande originalité de Doderer c’est qu’il place et agence ses personnages dans la ville de Vienne, qui est le grand personnage du livre. Tous les quartiers  de Vienne sont explorés, scrupuleusement, poétiquement, avec une exactitude géographique magnifiée par une espèce d’irisation printanière qui court tout au long du roman. , les rues, les places, les palais, les sous-bois à sentiers enneigés, les cafés, les salons à hautes fenêtres, les tavernes forestières,   forment non pas le décor mais la sève du roman. Doderer  saisit l’étoffe  même de la vie viennoise, dans un mélange de délicatesse picturale, impressionniste,  et de lucidité .Il nous parle de la douceur d’une société  avant son effritement  et sa condamnation. Chronique  ironique et satirique  (moins cérébrale que celle de Musil )  elle frappe aussi  par  une tendresse  presque galante, à l’ancienne, et proustienne comme si l’auteur nous mettait  en garde  car cette société impériale  en voie de disparition avait porté des valeurs dont la disparition  apporte une menace pour les générations actuelles. On approche historiquement  de l’irruption nazie.

C’est donc  bien une écriture – ferveur pour cette ville,  et pour ses personnages hypercultivés et hypersensibles : Kajetan , Schlaggenberg ou  Stangeler. Mais à l’intelligence historique et psychologique  Doderer  mêle toujours  une certaine féerie mélancolique pour une société de plaisirs, de commérages de salon, de diplomatie compliquée, de  fidélité aux valeurs traditionnelles d’une société fermée qu’il appelle « les Nôtres », tout ceci pris dans un inéluctable mouvement d’érosion et d’effacement Le « ton »  et la « touche » Doderer sont sans équivalent dans la littérature germanique..

Le quartier Grinzing souvent évoqué..

Il est évident qu’on se perd un peu parmi ces nombreux  personnages aux destins entrelacés. Il  faut s’abandonner  au charme de la lecture,car tout s’éclaire vers la fin du roman. Précisons que Les Démons se centre sur les évènements survenus en Autriche le 15 juillet 1927.  Ce jour-là, au tribunal de Vienne, sont acquittées trois personnes.  Celles-ci, membres notoires d’une milice de droite, étaient accusées des meurtres d’un ouvrier d’une quarantaine d’années et d’un enfant lors d’une manifestation ayant opposé, quelques mois plus tôt, des partisans de Droite à d’autres de Gauche.  L’acquittement, jugé partial, sera à l’origine d’un soulèvement populaire qui sera réprimé dans le sang.  Autour d’un nombre considérable de personnages, l’auteur semble alors brosser, variant ses  perspectives, un portrait du Vienne  qui bascule  vers un nouveau régime politique.

A ne considérer que cet aspect-là, on pourrait rattacher Les Démons à cette littérature « fin d’époque », « basculement d’un monde » mais la multiplicité des intrigues, les rythmes de narration  différents, l’enchevêtrement des vies privées et des secousses politiques font que  le récit se calque sur l’étoffe même de la vie. Miracle. 

Alors nous lecteurs, sommes embarqués dans une quête spirituelle sur un monde disparu. Thomas Mann, dans sa « Montagne magique » avait le même projet. Ne pas tout comprendre des intrigues tricotes inlassablement,  ne doit pas décourager. La subtilité analytique, la finesse  sensuelle des descriptions,  les milles nuances qui vont du flirt passager à la passion brûlante,  ont quelque chose d’universel.Enfin  les différentes lumières ( lumière de neige dans la foret viennoise, lumières d’automne dans les parcs ,,maisonnettes de Grinzing au charme  champêtre désuet, lumières contre-jour  des hautes fenêtres des salons  ambassade  ou de salons bibliothèque, lumières vertes et basses des cafés avec billard forment une fresque irisée, paradisiaque.Doderer n’est plus tout à fait l’auteur-démiurge classique , mais il est le chroniqueur tantôt distant, tantôt ému,  se rapprochant soudain  de ses personnages(certaines femmes sont  étonnantes de fraicheur, de coquetterie, de charme,)  comme s’il tenait un aparté avec le lecteur, bavardage toute au long d’une    promenade inspirée entre printemps acide et automne interminable.… L’assurance moirée de cette écriture fascine, tant elle capte dans ses volutes toutes les métamorphoses sentimentales, affectives, ou même le trésor archéologique et architecturale de la ville.  

Café viennois dans les années 2O.

Il y a aussi chez Doderer,comme chez Proust, des Oriane, des Guermantes, des Verdurin, des Swann et des Odette mais de la société  autrichienne Mittell Europa :esthètes et historiens, universitaires zoologistes, bateleurs ;fonctionnaires dévoués, ou  médecins américains, plantureuses mangeuses de gâteaux  à propos perfides  et aristocrates  oisifs , beaux parleurs sous tonnelles de vigne et   jeunes garçonnes  ambitieuses, poupées érotiques et vieux beaux,  officiers ou commissaires de police, jeunes fiancés ou  conseillers à la Chambre des Finances,  se croisent  dans un étonnant ballet ,tantôt dans le plein jour du Graben, tantôt sous les clartes lunaires des quais du Danube. Bref, population entière  viennoise des années 2O  avant la  fermentation nazie. N’omettons pas  que Doderer fut séduit  un temps  par le national-socialisme mais son retour au catholicisme, en 1940,  le ramena à la lucidité .

Comme chez Proust, Doderer a un sens des dialogues parfaits et souvent cocasses .
Les déplacements, les excursions, les fêtes,  les cérémonies officielles, les environs forestiers sillonnés par les premières rutilantes voitures, les flirts tut est  décrit comme si ,sous la banalité, se trouvait une splendeur cachée.  C’est toujours d’une justesse et d’une précision souveraine.. sensations, méandres de l’âme féminine, suave phrase qui, comme celle de Proust, entraine sur des chemins escarpés des révélations psychologiques à tiroirs et des métaphores surprenantes.il étudie, comme Proust, les effets de la mémoire et du présent, les méandres des hypothèses imaginatives  et suppositions entre relations humaines. Doderer  mène  un déconcertante intelligence ce qu’il y a de produit historique dans les classes sociales entre aristocratie vieillissante et  nouvelle bourgeoisie montante.

Max Backmann

Il donne même le sentiment de débusquer les névroses naissantes de cette nouvelle société naissante  car il a  un sens des « maladies de l’âme », et celle, notamment, de l’ennui.

  L’article dans l’Encyclopédia Universalis  a raison d’insister sur l’importance  ce « dernier grand romancier — et sans doute le plus « viennois » — de la prestigieuse lignée des Musil, Broch, Roth et Canetti ».

 Il commença à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), mais c’est seulement en 1951 qu’il connut la célébrité avec le roman Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre, vaste fresque de la société viennoise. Oui, la technique romanesque de Doderer est d’une virtuosité époustouflante.

Extrait du roman:

« Cette partie de la ville [de Vienne] est par endroit proche du fleuve, mais ce n’est pas vrai de toutes ses rues et ruelles ; il semble pourtant que de quelque façon tout se rapporte plus ou moins à lui, dont la nature est d’ouvrir les terres, d’autant plus efficacement ici qu’il y coule déjà entre des rives plates : le Kahlenberg et le Bisamberg étaient en amont de la ville les dernières hauteurs à sembler doucement venir serrer son cours, l’un avançant près de l’eau, mais l’autre comme fuyant déjà de sa courbe arrondie vers le fond du ciel. Et c’est à partir de là que commence l’Orient plat. Les cheminées des vapeurs à roues progressent lentement, on les voit de très loin, on entend aussi leur bruit sourd de meule quand ils remontent. Quand le vent soulève les jupes des saules, la face inférieure argentée des feuilles devient visible. À l’horizon, des nuages lourds de vapeur : là-bas de l’autre côté, le Marchfeld [plaine fertile au Nord-Est de Vienne, sur la rive gauche du Danube] ; non loin, la Hongrie.

   Le quartier est bâti sur une grande île qui a en gros la forme d’un navire, d’un gigantesque navire qui a autrefois remonté le fleuve encore gigantesque pour venir mouiller ici. Il y a longtemps maintenant qu’il ne plus repartir, les eaux ayant baissé. Sur la plage avant s’est étalée la Brigittenau, au milieu se trouve Leopoldstadt, rejointe par le Prater, et tout à fait à l’arrière on fait des courses de chevaux dans la Freudenau.

   Léonard sentait le fleuve. Il le sentait, le soir, quand il était couché sur le dos sur le divan de cuir lisse de sa chambre.

   Le fleuve sentait. Le fleuve était pollué. C’était ce qui formait au plus profond, au plus intime, le vif de cette âme ou corps, de cette broche par laquelle son passé sur l’eau rejoignait le présent de Léonard et l’habitait. Non que l’eau du fleuve ait senti, elle coulait trop vite, dans le lit principal tout au moins. Mais la vie sur les remorqueurs, en remontant de Budapest, en passant sous le haut promontoire montagneux de Gran [Ezstergom], en franchissant Komorn [Komarom/Komárno], cette vie lente sur les péniches était toujours accompagnée d’odeurs que ces larges vaisseaux trainaient en quelque sorte par la plaine verte qu’elles offensaient et polluaient  : cuisine et chambre à coucher, femmes et enfants qui se trouvaient souvent sur les navires de ce genre, sur ces bateaux qui du dehors avaient l’air superbes et propres, grands comme des navires de haute mer, passés au goudron noir. Ce n’était pas le goudron qui gênait le nez de Léonard : il l’aimait bien. La fumée des cheminées du remorqueur de tête, s’il arrivait que le vent la rabatte sur le train de péniches, incommodait moins Léonard aussi, encore que l’on se mit alors volontiers à jurer à bord. Mais l’épais remugle de moisi et de malpropre qui remontait le fleuve lui causait un trouble profond. »

Extrait

20 commentaires sur “Doderer,le grand oublié

  1. Vanina
    Pas lu Heimito Von Doderer. Lu avec délice Lernet-Holenia. Avoue n’avoir pas été capable de venir à bout des
    « Misérables ». Inconditionellement fanatique de Virginia Woolf. Tous les Russes ont mon écoute, en ce moment
    un poète, Sergej Stratanovskij, tout celà en vrac.
    Avec celà en plus, comme aggravant, je suis italienne. Merci à Paul Edel pour sa vision cosmopolite, point academique, vivace de la « chose » littéraire.

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  2. COURT ce qui m a intéressé dans Le joueur c est son caractère autobiographique puisque l écrivain est allé assez loin en se ruinant à Baden Baden et autres casinoset puis la construction est séduisante

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  3. Un autre, choisi par Svetlana Geier : Die Böse Geister (Les esprits mauvais).
    Il ne s’agissait pas de faire du mauvais esprit en chipotant, mais de précision nécessaire avant de supposer une éventuelle reprise d’un titre par un autre auteur (s’assurer que l’ouvrage était bien connu sous ce nom dans sa langue & à son époque).
    Mais si allusion il y a bien à l’épisode évangélique d’exorcisme, il me semble que le choix d’un terme pour y faire référence de manière synthétique implique aussi un point de vue puisque c’est aussi en l’occurrence le choix d’un « actant » — on ne braque pas le projecteur sur le même élément selon que l’on désigne le ou les esprits du mal, sa forme active (mais peut-être impuissante si elle n’est pas incorporée, portée par un vivant) quelle que soit la façon dont on la nomme, ou au contraire ses « porteurs », les pantins du ventriloque, les possédés.
    L’une des conséquences interprétatives possibles (parmi tant d’autres) concernerait le regard porté sur leurs actes — a priori tr différent (tt le contraire) de ce que l’on appelle une « diabolisation » (plus fréquemment maintenant sous la forme de « monstres »), qui cantonne le mal à qq individus qui n’auraient fort heureusement aucun rapport avec notre propre nature (autrement dit : ça ne risque pas de nous arriver à ns (de devenir des bourreaux), les véhicules de l’enfer ce sont tjs les autres).
    (Rien à voir, mais il faut peut-être le préciser, avec ce que certains aiment dénoncer comme une « culture de l’excuse ».)
    Or c’est précisément une forme de diabolisation que semble contenir la réponse de Paul Edel (dont le « donc » demanderait à être explicité) — mais tant que je n’ai pas lu ce roman foisonnant & que je n’en sais pas davantage j’en reste aux interrogations & à la perplexité (10 ans & un millier de pages pour ne pas « problématiser » davantage, se contenter de cette commode diabolisation, j’ai l’impression que ça ne peut pas être si plat, si simple, si arrangeant — mais je n’en sais strictement rien ! C’est peut-être moi qui pose mal le problème de la façon dont le texte fait référence à des événements historiques ou qui n’ai pas compris la réponse rapide de P. Edel.)

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  4. Les Demons, Les Possédés, les Diables,, de Dostoïevski via plusieurs autres jusqu’ au très hystérique Ken Russel, il me semble que la Ronde Infernale de ces titres n’est pas encore prete d’etre terminée! Et j’allais oublier les Damnés!!!
    Bien à vous.
    MC
    PS
    Je me demande si cet amour pour Le Joueur ne tient pas à son coté sinon roman français, en tous cas, le moins dostoieskien possible…

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  5. Elena, j’ai surtout une allergie à deux romans de Dostoievski, « les démons » et « les frères Karamazov » que je n’ai jamais réussi à finir.. mais j’aime « le joueur », ou l’éternel mari » ou « l’idiot ».D’apres ce que je sais, Doderer a intitulé « les démons » en référence à ceux (les révolutionnaires incendiaires ) qui ont mis le feu le 25 juillet 1927 au palais de justice de Vienne, donc des « démons » …. certains pensent aussi que le catholicisme de Doderer rejoint la foi religieuse de Dostoievski..

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  6. À propos de titres, H. von Doderer semble avoir intitulé son roman en hommage ou du moins en écho aux Démons de Dostoïevski ; avez-vous, Paul Edel, des précisions là-dessus ? (en dépit de votre allergie à cet ouvrage du romancier russe)
    (Si un travail pionnier de Hubert Putze (1888) avait choisi « Die Besessenen » (les Possédés), la grande édition de 1906 chez R.-Piper-Verlag, celle qui a fait connaître Dostoïevski au public allemand, appelait déjà ce roman « Die Dämonen », titre repris par deux traductions d’avant-guerre (deux autres préférant « die Teufel », les Diables) selon le wiki allemand).
    En tt état de cause, il n’y aurait rien de surprenant à ce que celui qui s’est extrait de l’idéologie nazie pour entrer dans le catholicisme (véritable « conversion » même si techniquement ce n’est pas le terme qd on passe d’une confession chrétienne à l’autre) fasse allusion à la même image venue de l’évangile de Luc (8:32-39), les pourceaux possédés qui se précipitent à leur perte commune. Il faudrait sans doute connaître aussi la ou les traductions utilisées en Allemagne pour les textes liturgiques

    Cela dit, & bien que mon intérêt ait été déjà bien éveillé par une précédente parution de cet article de Paul Edel (sur l’ancien blog), je n’ai toujours pas trouvé le temps de lire ce roman.

    En passant : je lis actuellement (enfin !) Umbrella de Will Self (qui est un homme, comme son prénom l’indique) — je ne laisserai personne dire que les expérimentations de Virginia Woolf ont été stériles (le modernisme ne se limite pas à VW, bien entendu, mais il est difficile de ne pas penser à The Years). Avec ou sans pedigree, c’est une lecture tout à fait extraordinaire (la satisfaction est à la hauteur du travail que doit fournir le lecteur).

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  7. parce que nous sommes menacés d’un nouveau Simon Liberati???? Bon, il faut bien faire bouillir la marmite d’Eva I…

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  8. Quand on pense que sous ce même titre « Les démons », lequel devrait être en principe protégé du moins tant que le livre est disponible dans les librairies, Stock publie le 20 de ce mois le nouveau livre de Simon Liberati…

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  9. On peut apprécier à juste titre l’apport visuel de la peinture de Max Beckmann que vous avez mise en ligne, paul Edel!
    Même si de toute évidence l’expressionnisme du peintre ne correspond pas tout à fait au style de notre auteur.
    Ses tableaux donnent cependant assez bien l’idée de ces enchevêtrement de personnages que vous nous décrivez dans votre présentation.
    J’attends avec impatience les traductions commandées de ses romans disponibles en français et on en reparle!
    A bientôt.

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  10. Il y a plus de deux cents personnages dans « Les démons ». Si toutes les couches de la société » sont représentées, de la femme de chambre au sportif de haut niveau, de la serveuse de brasseries à la directrice de grand hôtel, du monde souterrain des escrocs à la petite bourgeoisie, sans oublier la foule pépiante, colporteuse de ragots , des concierges. Les personnages principaux évoluent plutôt dans les salons diplomatiques, et dans les hauts cercles du pouvoir impérial, que ce soit l’armée ou la diplomatie ou l’université – les vieilles familles autrichiennes fournissent l’empire en fonctionnaires, zélés, en financiers, en médecins ou profs de médecine, journalistes et historiens. Ils forment le noyau stable du roman et se ramifient en vastes familles de cousins et neveux, oncles et tantes, maitresses officielles ou amants cachés, car Doderer s’enchante de leurs donner des généalogies tres précises ,des amitiés de lycée, des histoires de famille compliquées et réalistes à la manière d’un Balzac. Le principal narrateur est d’ailleurs le Chef de division Geyrenhoff, vielle famille noble, officier de réserve, historien et journaliste de haut niveau ; il connait son monde viennois de l’intérieur. Il y a aussi une bonne représentation du cosmopolitisme de la ville avec bon nombre de professeurs venus de Cambridge ou d’oxford, ,quelques intellectuels américains, et surtout Bien sûr, il y a aussi pas mal de tchèques et de Hongrois placés dans les grands rouages de l’état mais là où Doderer se montre un maitre, c’est pour tisser des liens familiaux, des cousinages, des liens généalogiques entre les grands familles et les serviteurs de l’état. Pas mal aussi d’architectes, de libraires, de bibliothécaires, et de chercheurs en bibliothèque. Et tout ce monde se disperse et se décompose en une multitude de détails ironiques ou » mélancoliquement aussi isolés que des astres dans la nuit », comme l’écrit Doderer.

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  11. Closer,oui j’ai l’intention de parler du « Cheval rouge » qu’un ami m’avait intelligemment recommandé.Publié à l’âge d’homme.

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  12. Comme très souvent, l’article consacré à Heimito von Doderer dans l’Encyclopedia Universalis est excellent.je le donne dans son intégralité.
    « Dernier grand romancier — et sans doute le plus « viennois » — de la prestigieuse lignée des Musil, Broch, Roth et Canetti, Heimito von Doderer est issu de la bourgeoisie viennoise. Il fréquente la jeunesse dorée de l’entre-deux-guerres et adhère brièvement à l’idéologie nazie dont il se détourne avant l’Anschluss. Toute son œuvre témoignera d’une fuite obstinée hors de toute idéologie et vers un espace qui serait purement humain. Doderer commença à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), mais c’est seulement en 1951 qu’il connut la célébrité avec le roman Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre, vaste fresque de la société viennoise. Les événements se déroulent sur deux niveaux temporels et suggèrent ainsi une continuité autrichienne qui aurait survécu à la disparition de la monarchie. La technique romanesque de Doderer est d’une virtuosité époustouflante. Il esquisse le plan de ses romans sur une table de dessin, élabore des horaires pour les thèmes et le rythme du récit, alliant une composition rigoureuse à une extrême richesse romanesque. Parallèlement, il invente une théorie fondée sur le concept central d’« apperception ». Les « réfractaires » à l’« apperception » se coupent de la totalité de la vie et vivent dans des mondes obsessionnels fermés (sexuel, bureaucratique, politique). Celui qui aspire à l’« apperception », en revanche, s’abandonne avec passivité et humilité aux perceptions sans opérer de sélection. Le bonheur réside dans l’acceptation passive ; les efforts conscients ne donnent aucun résultat, et seuls les détours par le passé, l’enfance, le souvenir peuvent résoudre nos problèmes.

    Dans Les Démons (1956), Doderer entreprend de nouveau une peinture de la société de la Ire République, dans laquelle il embrasse les destins de plus de cent cinquante personnages appartenant à toutes les classes sociales. L’action culmine le 15 juillet 1927 : une manifestation ouvrière contre le chômage, la crise économique et, surtout, le fascisme montant se termine dans un bain de sang et par l’incendie du palais de Justice (événement traumatisant décrit entre autres par Canetti et Karl Kraus). Les héros des Démons essaient de se trouver eux-mêmes pour accéder à la première réalité, celle qui est qualifiée d’authentique, alors que les masses tombent dans le piège des idéologies, seconde réalité « inauthentique ». Doderer montre comment certains bourgeois réussissent par leurs propres efforts à échapper au tourbillon des masses, tandis que la société prolétarisée devient la proie des démons. Cette fable porte sans aucun doute les traits d’une analyse généralisée de l’adhésion de l’écrivain au monde idéologique inauthentique du national-socialisme. De sa propre expérience, Doderer tira une loi morale à laquelle la bourgeoisie d’après le IIIe Reich pouvait facilement souscrire. La tétralogie intitulée Roman no 7 resta inachevée. Seuls furent publiés les deux premiers volumes : Die Wasserfälle von Slunj et Der Grenzwald. Doderer y développe son idéal du « roman muet », qui n’est pas sans rappeler certaines positions du nouveau roman, et qui suppose le retrait du narrateur au profit d’une composition de plus en plus complexe. Après une période de purgatoire, l’œuvre immense de Doderer commence à occuper le rang qui lui revient dans la littérature mondiale ».

    — Dieter HORNIG

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  13. « N’omettons pas que Doderer fut séduit un temps par le national-socialisme mais son retour au catholicisme, en 1940, le ramena à la lucidité . »

    Encore un indice que Jésus est le seul vrai rempart contre la barbarie nazie…mais aussi communiste aurait ajouté Eugenio Corti! Avez-vous parlé de cette fresque historique extraordinaire qu’est « Le Cheval Rouge » Paul? Avez-vous l’intention d’en parler?

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  14. Belle découverte avec le grand envie de livre cet écrivain,Paul Edel!
    Merci à vous.
    Sur sa note wiki, roman en traduction française : Les fenêtres éclairées chez Rivage; Les chutes de Slung, Rivage aussi ; Un meurtre que tout le monde commet, chez Rivage encore!
    Mort d’une dame en été, édition Sillage.
    Les démons, chez Gallimard que l’on peut trouver d’occasion.
    Je vais commander tout ça, Paul Edel!

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