J’entre en Russie

Certains jours, certaines nuits, quand il fait froid, quand le train-train quotidien rend morose  et ressemble à un étrange enlisement ,que l’ennui s’étale et s’inscrit   dans le cadran de la pendulette,  « j’entre en Russie… » Comme on entre en cure. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Je reprends mes vieux poches de Gogol ou Tchekhov. J’écoute Richter jouer une sonate de Prokofiev, ou j’écoute le merveilleux Scriabine, ou  je rouvre « Oblomov » de Gontcharov ou « Les âmes mortes « , « Guerre et Paix » ou « le Maître et Marguerite »  de Boulgakov. Je me réchauffe à la famille Rostov ou à la famille Tourbine.

Le miracle a lieu :un  sentiment d’être, avec eux,  à l’abri, dans leur famille ,  vautré sur leur canapé,  logé enfin  dans une humanité plus chaleureuse, plus vaste, plus vraie, plus profonde, plus fantasque aussi  comme si dans  leurs passions et même dans la  platitude de leur vie, dans leurs promenades en forêt, dans leur long hiver enfoui, dans leur mélancolie, ils dispensaient  des trésors d’humanité. Leur foyer irradie. Ces écrivains, quand on les fréquente deviennent des proches. Leur voix nous murmure et résonne loin en nous. Ils captent le déraisonnable et le grotesque de la vie et en même temps nous proposent des raisons d’espérer. La miséricorde  de Dieu joue un grand rôle chez Dostoïevski –que Bernanos a lu de  près-  et pas du tout chez un Pasternak qui croit à un vitalisme et un salut par l’Art grand A.

 Les uns croient en Dieu : Tolstoï ou Dostoïevski, d’autres non : Tchekhov est matérialiste (« il y a plus d’amour du prochain dans l’électricité et la vapeur que dans la chasteté et le refus de manger de la viande », écrit-il. Il croit que les nouvelles générations seront (peut-être !) meilleures. Boulgakov croit au diable, lui  qui fut aussi médecin. Il est d’un pessimisme total et pourtant il nous fait rire avec une fable politique. Lisez « Cœur de chien »  qui raconte la transformation d’un bon chien en méchant homme. Dostoïevski  va loin dans l’exploration de nos couches profondes et fascine les psychanalystes. L’auteur de « Mémoires écrits dans un souterrain » , réussit les  grandes scènes  de ses romans en détaillant   la  joie dans l’humiliation  et dans le sadomasochisme. Dans sa vie aussi. Quand première femme meurt, il écrit à un ami : « O mon ami, elle m’aimait sans limites, et sans limites, moi aussi, je l’aimais. Mais nous n’étions pas heureux ensemble. Bien que nous fussions bel et bien malheureux nous ne pouvions cesser de nous aimer :plus nous étions malheureux, plus nous nous attachions l’un à l’autre. »

Le paradoxe de ces écrivains est que souvent, dans la lignée gogolienne,  la trivialité et les petitesses de la condition humaine, minutieusement étalés  apportent au lecteur  une  consolation fraternelle, une gravité et en même temps un sourire de complicité.   Nos russes  mêlent le ridicule et le sublime, le cruel et le compassionnel d’une manière que nous ne savons pas utiliser. Comme si leur spectrographe enregistrait des radiations  et des couleurs de la sensibilité humaine qui nous échappent, comme si leur conscience était davantage percée par les stridences d’un monde à vif. Quand on lit Gogol et qu’on suit les errances de son héros  Tchtichikov qui s’étourdit et se fatigue  à parcourir la terre russe par tous les temps,  renfoncé dans sa britchka, Gogol  métamorphose la réalité  qui ressemble à une toupie qui tourne en ronflant par-dessus les champs et les clochers. Tout devient insolite et auréolé de magie,  la moindre auberge crasseuse, la moindre cour boueuse, le nez d’un paysan. C’est   déroutant  l’aisance  avec laquelle  il  laisse son imagination  dériver spontanément en métaphores magnifiques : »La journée n’était ni lumineuse ni sombre ; elle avait cette teinte bleu gris qu’on ne voit qu’aux uniformes usés des soldats de garnison, guerriers pacifiques d’ailleurs, si ce n’est qu’ils se saoulent quelque peu le dimanche ».

 Moujiks, factionnaires, hobereaux, vieilles bigotes,  mais aussi   les enfants , simples d’esprit, casse-pieds bavards, cochers, corbeaux, faux Revizor, coquettes emplumées, sacristains, prêtres orthodoxes,tailleurs juifs, vendeurs de chevaux,barbiers ou demoiselles à ombrelles,tout  s’irise  de fantastique et d’un peu de mysticisme..  Et Gogol n’ jamais caché en vieillissant, que c’était la religion qui, lui avait donné une méthode et un but.

   Forets de bouleaux, fleuves larges,  horizons dégagés et nus :les écrivains russes cheminent naturellement vers  une certaine sainteté qu’ils accordent à  la Nature.

Ce n’est pas un hasard si  la description de la  steppe la plus désolée a permis  au jeune  Tchekhov de connaitre la célébrité. L’attachement à la terre comme une ferveur religieuse. Souvent, à l’origine d « ‘une nouvelle on trouve un paysage.c’est un ravin, un kiosque au bord de la mer, un chantier de chemin de fer, les lumières clignotantes d’un village, ou une simple pluie qui balaise une plaine.Parfois c’est même une nature morte qui est à l’origine du texte, des cerises qui marinent dans un saladier. Puis tout s’achève sur une vague promesse chez Tchekhov, une espérance diffuse.Dans « la Fiancée il écrit:  » devant elle se dessina une vie nouvelle,large, vaste, et cette vie, encore confuse,pleine de mystère, l’attirait, l’invitait. » Je me suis demandé s’ il y avait chez tous les écrivains russes une impression religieuse orthodoxe. .  Là encore, chez eux,,,réminiscences et souvenirs qui ressemblent à un chant et presque une liturgie avec promesse, rires proches de l’angoisse,Tirades lyriques qui s’enfouissent dans le silence d’une fin de paragraphe. « Quand j’écris, je n’ai pas l’impression d’écrire de manière sombre, en tout cas en travaillant, je suis toujours de bonne humeur » confie-t-il dans une de ses lettres. Voix  proches, murmures lointains,intuitions irrationnelles qui révèlent à demi des sens secrets. Voix pressantes,  amicales, considérations  charitables  à propos de la petitesse humaine, humour oblique, et un sens  de la vie lente et secrète de chaque âme, du temps qui prend volontiers l’allure des nuages immobiles sur les toits et sur nos tourments..  Saisir la grisaille des vies humbles,  gens modestes, secrets, humiliés, fatalistes. Que ce soit une dame au petit chien qui s’ennuie pendant sa cure thermale ou un  métayer  faisant ses comptes, chacun recèle un mystère, une opiniâtreté,   une part insécable et  fascinante. Quelle leçon.

157 commentaires sur “J’entre en Russie

  1. Il y a aussi, pour le plaisir de l’anecdote, une lettre de Berlioz -qui sait que Balzac revient de Pologne-
    « Mon cher Balzac
    Pourriez-vous me prêter votre pelisse? »
    Et des deux, c’est Berlioz qui ira le plus loin.
    Bien à vous

    Aimé par 1 personne

  2. Je retourne à la Hanska. La Correspondance débute en 1832. C’est l’année de la Condamnation du Journal de Lamennais. Il ne parait pas en etre question .Il n’y a qu’une occurrence du terme catholicisme, et elle semble désigner une des œuvrettes qui pourraient être autour de Massimilla Doni. C’est très limité et meme décevant, pour un début. On ne peut pas garder comme souvent la construction mentale de Mirbeau.
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  3. Je ne sache pas que Bernard Pivot se soit prêté à la parodie de ses émissions littéraires, contrairement à Pierre Dumayet avec la complicité de Claude Pieplu, mais voyez plutôt!

    Aimé par 1 personne

  4. Savez-vous qu’il est mort on ne pet plus horriblement, écrasé par un éléphant dans le tournage de sa Flute Enchantée, du coup abandonnée du jour au lendemain?

    J'aime

  5. Plus sérieusement (quoiqu’on ait eu l’occasion d’y voir un certain nombre d’auteurs à l’œil qui frise), merci pour (Re)Lectures pour tous.
    J’espère que Puck l’aura regardé, car il y aura trouvé un certain nombre d’esprits frères, d’A. Schwarz-Bart évoquant son Ernie Lévy « sensible à toute la souffrance qu’il y a dans le monde » à Max-Pol Fouchet déclarant qu’il s’adonne à la lecture comme « exercice pathétique » & déclarant « Je n’aime pas l’écrivain en paix avec lui-même. Je n’aime pas l’homme satisfait. Je n’aime que l’inquiétude et les inquiéteurs ».

    Pour revenir brièvement & de manière oblique à la Russie, je viens de tomber là-dessus :

    T.S. Eliot, à propos du caractère irrationnel de son mariage à « Vivien », écrit en 1933 à Paul Elmer More « The last 18 years like a bad Dostoevsky novel ».
    Le même avait noté près de dix ans plus tôt que les personnages de Dostoïevski sont conscients de « the grotesque futility of their visible lives, and seem always to be listening for other voices ».
    Selon T.S. Eliot,, le dédoublement des apparences, qu’il associe de manière générale à la foi religieuse (dédoublement favorable, salutaire, qui permet de vivre sur deux plans à la fois, & non l’inquiétante étrangeté du « double ») se retrouve partout ds les romans de Dostoïevski : « The scene before our eyes is only the screen and veil of another action which is taking place behind it. »

    J'aime

  6. Pour le portrait chinois j’aurais plutôt pensé au lubrifiant en aérosol, « idéal comme agent de démoulage » (quant à savoir s’il fournit réellement « une protection améliorée contre l’usure naturelle » & s’il « n’attire pas la saleté »…)
    Attention, comporte du Teflon.

    J'aime

  7. Busnel? Je vois assez bien un couteau suisse multifonction;

    grande lame pour Le Clézio
    petite lame pour Joncour
    ouvre-boîtes pour Amelie Nothomb
    tournevis 3 mm pour Mauvigner
    décapsuleur pour les libraires
    tournevis 6 mm pour Quignard
    .
    scie à bois Pour Carrere
    cure-dents pour Marie Helène Lafon
    dénudeur de fils électriques? personne.

    J'aime

  8. Le maillet et le pivot,
    Le maillet est un outil qui sert à frapper, à enfoncer. Le pivot est une extrémité amincie d’un arbre tournant verticalement.
    La parole tourne parmi les écrivains invités sur le plateau d’Apostrophes, mais sur celui de « Lecture pour tous » l’écrivain y est seul et il est enfoncé,  » pour aller vers le fond. »

    J'aime

  9. Paul Edel, vous oubliez peut-être le Dumayet de « lire c’est vivre »? Personne après lui n’aura donné la parole à de parfaits inconnus, comment être plus démocrate?

    J'aime

  10. Oui, Jazzi je pense que les blogs peuvent prendre de importance et casser le ronron promotionnel et mécanique des journaux en critique littéraire .. toi, tu es notre Léon Paul Fargue, tu es notre marcheur inspiré de Paris..

    J'aime

  11. Excellente analyse, Paul.
    Comment parler des livres à la télé désormais ?
    Il y eu de même jadis de bonnes émissions sur le cinéma ou le théâtre.
    Les magazines culturels à la télé se sont réduits comme peau de chagrin et n’annoncent plus que les sorties !
    Les blogs individuels remplaceront-ils les critiques professionnels ?

    J'aime

  12. De Nota
    Merci pour cette formidable émission-testament « Relecture pour tous » de l’INA. Ce qui me frappe toujours, ce sont les trois étapes de la télévision dans la présentation des écrivains. La première étape (années 50-60) de ces « lectures pour tous » par Dumayet et Desgraupes. Dumayet et son savant jeu de lunettes de professeur ou de juge, privilégie le tête à tête de confessionnal. Voix douce et monotone et précision du médecin pour porter un diagnostic comme si l’écriture était une maladie époustouflante et rare. Il interroge non sur le livre uniquement, mais sur l’auteur avec son rapport avec ce qu’il a écrit. Mais qui est donc ce diable de narrateur ? LA question qui revient.. ..Nous sommes face à un Dumayet « à qui on ne la fait » pas » tant il y a de l’enquêteur, de la douceur inquisitoriale du prêtre qui cherche le fond de la confidence ultime et traque la vérité avec une impitoyable précision. L’âme n’est jamais loin.
    Deuxième étape : Bernard Pivot .Lui construit une dramaturgie de plateau. Il mène une chorale à plusieurs : la parole de l’écrivain doit être publique sur le plateau, avec le jeu et l’image des regards des uns et des autres. Et puis il invite aussi des philosophes, musiciens, universitaires, charmeuses de serpents (euh. Non..) etc.. On cadre volontiers les genoux des femmes et les mains des hommes. C’est une dramatique sur un ton qui se allègre,curieux, sympa.. C’est la vue panoramique d’une communauté avec des éloquents et des muets, des gagnants et des perdants,des agacés et des enthousiastes.dans la pénombre, ..les attachées de presse ou, invités divers,les spectateurs devant la piste éclairée et ses gladiateurs …. sans souci de hiérarchie littéraire. Vincenot vaut Kundera.
    Le ton et les questions de Pivot transforment les écrivains en personnages le spectacle. On aime les balbutiements de Modiano, la mondanité heureuse du comte d’Ormesson .Pivot devient non pas le lecteur sourcilleux comme Dumayet, mais un animateur de télévision qui réussit à retenir la ménagère de plus de 5O ans , l’étudiant en sciences physiques, la famille Duraton, et l’ouvrier fatigué.
    L’objectif est de distraire le téléspectateur, et lui faire comprendre que la lecture n’est pas le pré carré d’ une caste de privilégiés de la culture, mais que c’est d’une « lecture pour tous » qu’il s’agit. . Est-ce un populisme ? Oui, au meilleur sens du terme. Lire doit être un plaisir. Les remarques narquoises (et souvent très drôles) de Pivot visent le plus grand nombre. Les succès en librairie de la « table Pivot » a ratifié ce choix de Pivot.
    Enfin, avec Busnel, dans le même dispositif à plusieurs, et la même bonne humeur mais surjouée par l’animateur. il s’agit en priorité de promotion commerciale du type « vous êtes tous formidables »mais avec une tel systématisme que ça devient un artifice. Même si les questions sont bonnes,et l’amour de Busnel pour les écrivain visiblement sincère. L’ensemble vise à faire marcher la boutique et c’est pur ça qu’n interroge des livraires et qu’une camera se promène quelques secondes devant des rayons.. On voit bien que de « lecture pour tous » à « La grande librairie « l’acte d’écrire et de l’acte de lire ont changé de statut.
    La gravité inquisitoriale de Dumayet l’a sacralisé, puis le sourire narquois de Pivot l’a démocratisé, enfin le bavardage enthousiaste, forcement enthousiaste de Busnel l’a commercialisé.
    Bien sûr, personnellement j’aimais la manière Dumayet de pousser l’auteur dans ses retranchements et de garder une gravité. Ainsi dans le document on a le privilège de voir Bernard Privat poser la question « dormir ou vivre sa vie intérieure ». On voit Henry Miller parler de sa franchise sexuelle. On voit Max Pol Fouchet, formidable lecteur, dire « j’aime les inquiéteurs » et citer Nerval et parler de l’innocence dans « Sylvie » ..Enfin Schwarz-Bart(qui ressemble au jeune Louis Malle ) , répondre avec concentration presque douloureuse sur l’énorme drame Juif Il achève avec la distinction entre « celui qui est poursuivi, et celui qui poursuit », rejoignant ainsi la distinction de l’écrivain allemand Heinrich Böll, qui fit la distinction entre les « agneaux et les loups » dans toute son œuvre..Et le point d’interrogation final est terrible. Enfin, Roger Vailland, plusieurs fois invité (et si malheureusement oublié actuellement des éditeurs et en particulier de Gallimard) donne sa définition du « regard froid » avec un regard chaud et intense vers la camera. On comprend alors son amour de Stendhal. Ardeur, énergie et retrait égotiste.

    J'aime

  13. « A l’occasion des 50 ans de la création de « Lectures pour tous », première émission littéraire de la télévision, Pierre DUMAYET a sélectionné des rencontres d’écrivains réalisées durant les 15 ans de l’émission. Il visionne ces archives depuis son bureau, en commentant ensuite certaines. Il se dit en début d’émission « bête comme un vivant », toute l’équipe de l’émission ayant disparu. Il évoque brièvement des souvenirs liés à Nicole VEDRES, décédée en 1965. Le film se conclut sur un extrait de la série « Lire et écrire », consacré à Marguerite DURAS (1991), créant une mise en abyme entre 2003, »

    https://www.ina.fr/video/CPD07009440

    Des visages, des paroles, des silences, une grande honnêteté; et l’on mesure ce que fut la télévision et ce qu’elle est désormais quand elle s’intéresse aux écrivains, hommes et femmes.

    Aimé par 1 personne

  14. Sur les Lettres à Madame Hanska, il me semble que Mirbeau remarque dans les premiers temps une sorte d’adéquation euphorique aux points de vue de l’Aimée. Adéquation mise à la peine puisque Monsieur Hanski s’obstine à vivre, d’ou un long moment de décristallisation. Enfin, la rencontre des deux etres est un cauchemar, mais on ne sait si c’est du Balzac ou du Mirbeau. Il faudrait voir, je vais y revenir, les dates des récits à spiritualités dissidentes du catholicisme. Mais qu’il y ait un lien entre ces projets, qui peuvent etre anciens, et Madame Hanska n’est peut-etre pas si évident.
    Gracq, toujours, Op.Cit « Balzac voit le paysan français comme un Moujik »

    J'aime

  15. Cher Paul Edel, il existe un recueil d’articles de critique littéraire de Tommaso Landolfi dont le titre (celui d’un des articles) m’avait accrochée, Gogol à Rome :

    https://www.adelphi.it/libro/9788845917356

    Je ne l’ai pas encore lu, je ne peux donc rien en dire de plus. (Doit susciter les mêmes réactions que les partis pris de Nabokov — même irrévérence, même intransigeance).
    L’immensité de mon ignorance (rime interne) me décourage quelquefois…

    J'aime

  16. …Et maintenant parlons deux minutes de Gogol et de Rome. C’est en 1837 que Gogol débarqua à Rome. Il décida d’y vivre, car cet Ukrainien n’avait jamais pu s’habituer au froid!.. Une autre raison, c’est qu’il détestait les changements. Tout ce qui changeait dans une ville, les nouvelles constructions, les démolitions, les nouveaux quartiers, les simples aménagements, tout ça le navrait. Il préférait la rassurante immobilité des choses .Il sentit immédiatement que Rome était un « îlot sacré » d’immobilité . Il écrivit à son ami Danilevsky :« Je n’ai vu jusqu’à présent que l’image du changement. Ici tout s’est arrêté sur place et ne va pas plus loin. » Il aime les conversations en plein air et les cafés :« Peu importe, ici, la baisse des fonds, les débats des Chambres, les affaires d’Espagne. En revanche on se passionne pour la récente découverte d’une statue antique, pour les fêtes populaires. »Il apprend l’italien. S’installe Strada Felice- rebaptisée depuis via Sistina.
    Enfin il aime se réfugier dans les églises romaines. « J’ai résolu aujourd’hui d’entrer dans une de ces belles églises romaines que vous connaissez, où règne une pénombre sacrée et où le soleil du haut d’une coupole ovale, descend dans la nef comme l‘Esprit sain…Deux ou trois silhouettes agenouillées ne distraient nullement l’attention et donne même des ailes à, la prière et à la méditation. Là j’ai prié pour vous, car c’est à Rome que l’on prie vraiment. Dans les autres villes, on fait seulement mine de prier.. Prier à paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg, c’est prier sur la place du marché. »’Lettre d’avril 1838 de Gogol à sa jeune amie Marie Balabine.

    J'aime

  17. Il faut noter deux Balzac face à la religion. Le Balzac plutôt voltairien (comme son père ?) de 1799 à 1829 , voltairianisme-déisme soutenu une amie tres proche comme Zulma Carraud.. Et puis un changement de cap de 1830 à 1850.
    Après la mise à sac de l’église de Saint-Germain l’Auxerrois en 1831, Balzac change. S’il n’adhère pas au catholicisme, au moins il le respecte. Je me suis demandé si la rencontre avec la comtesse Hanska, polonaise très catho, l’avait influencé. Je n’ai pas assez lu leur correspondance pour avoir une réponse, mais vous Court, avez peut-être une idée . ..
    Balzac écrit: « Je ne suis point orthodoxe. Je ne crois point en l’Eglise romaine. » mais en 1842, il écrit à sa comtesse, je suis « politiquement de la religion catholique, de l’église mystique, la seule qui ait conservé la vraie doctrine ». Au fond, et Balzac penche pour une foi assez vague d’autant plus opérante et efficace qu’elle appartient à l’instinct.
    Est-ce la « foi du charbonnier » ? Je n’ai pas la réponse. Mais je note qu’il privilégie des gens simples pour porter cette religion et le message évangélique, en mettant en évidence le pardon et le rédemption,… Il se méfie de la théologie et lui préfère une révélation primitive et individuelle. »Le Médecin de campagne » en est une illustration. La réflexion de Gracq ouvre une perspective, astucieuse. Mais est-ce que le saint simonisme joue aussi dans le roman ?
    Ce qui est à noter c’est qu’à l’époque de la parution du roman, plusieurs critiques ou lecteurs ont félicité Balzac d’avoir contribué, avec ce roman à la « renaissance du sentiment chrétien ». Barbey d’Aurevilly ,plus tard l’annexa fièrement comme « catholique, apostolique et romain ».

    J'aime

  18. Le plus curieux est qu’une utopie balzacienne réactionnaire comme Le Médecin de Campagne trouverait son origine selon Gracq (En Lisant, En Ecrivant, p48,) en partie dans une sorte d’imitation du régime des Grands Propriétaires Russes sous Catherine II. Je pense qu’il y a d’autres sources , mais la boucle est bouclée. Entre les deux régimes,, un pont, Mr de Maistre…

    J'aime

  19. UN GRAND MERCI A TOUS CEUX QUI ONT COMMENTE SUR LA LITTÉRATURE RUSSE GRANDE EPOQUE; TOUT particulièrement A PUCK ET A SON RENVOI SUR LEON CHESTOV ;

    J'aime

  20. Benichou s’est même intéressé à Soumet, De Nota! Je crois que c’est dans les Mages Romantiques. Dieu sait si pourtant il est difficile de lire sa « Divine Epopée » aujourd’hui sans rire! Ceci est une parenthèse. Ah, le romantisme toulousain, la poésie-Cassoulet de Soumet et Guiraud…
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  21. Il y a des écritures et des écrivains qui se positionnent dans le courant romantique et en brouillent la perception.Mais quel mouvement littéraire n’a pas connu cette pluralité des locuteurs? On pourrait ici mobiliser bien des auteurs que notre époque a baptisé baroques et dont les divergences de formes sont liées au souci de ne pas se cloner sur plus grand que soi: « Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui » disait un de ses contemporains.

    Il faut aussi tenir compte du champ littéraire dans son lien avec les Institutions. L’arrière-cuisine qui débouche sur le Génie du Christianisme n’est pas séparable du contexte du Concordat. L’infrastructure commandant la superstructure, on ne s’étonnera pas qu’une oeuvre conçue sous Napoléon ou les Bourbons, ne soit pas effectivement toujours tournée vers les Lumières. (Pourquoi d’ailleurs le serait-elle, sauf positivisme littéraire??) Le Premier Lammenais est assez représentatif de cette tentation néo-médiévalo-cléricale qu’on retrouvera chez un Montalembert fort intéressé par la Santa Hermandad. « L’Enfant Sublime » lui_même adhère à cette vulgate, et Bug -Jargal première version montre qu’il n’a pas pour rien des ancêtres Nantais, tapant sans scrupule au détour d’une note sur la Société des Amis des Noirs. De la même façon, la première Ode à l’Arc de Triomphe « Leve-toi Geant des Cieux, Portique de notre Gloire » ne s’applique pas à Napoléon mais à l’expédition d’Espagne du Duc d’Angoulême! La girouette Lamartine a du signer un chant du Sacre pour Charles X . Et Il n’est pas indifférent que le règne des deux derniers rois de France se termine par la glorification de Walter Scott, reçu comme un Prince à Paris, et dont les romans fecondent les projets du jeune Hugo. Aux Contes de mon Hote de l’Ecossais répondent les Contes sous la Tente, dont seul Bug-Jargal sera écrit. Et Han d’Islande doit bien quelque chose aux frénésies scottiennes façon Le Nain Noir ou autres atrocités à l’Anglaise.
    Ce n’est que plus tard, à une période qu’on peut dater de la Monarchie de Juillet, que se développe une conscience citoyenne et pour Hugo, christique, qui éclatera dans les Misérables mis en chantier ces années là sous le titre de Jean Tréjean. Le Messianisme Lamartinien empruntera une voie différente avec l’échec entre 1848 et 1851du « Conseiller du Peuple » et des « Vies de Civilisateurs ». Là ou Hugo laisse écrire par son Groupe le Journal L’Evènement, Lamartine s’immerge tout entier dans un travail colossal qui ne plaide pas en faveur de sa clairvoyance et rate son but.
    Bonne soirée.
    MC

    J'aime

  22. Jazzi la foi ? une foi un peu spéciale. Une foi qui prend en compte les paroles du Grand Inquisiteur quand il reconnait le Christ dans la foule : qu’est-ce que viens faire encore ici ? tu es déjà venu une fois, regarde autour de toi le résultat, à quoi a servi ta venue ? à rien ! et maintenant tu reviens à nouveau ? dans quel but ? même si tu devais revenir tous les cent ans pour apporter ta parole d’amour cela ne servira à rien ! et à chaque fois nous te réserverons le même sort et tu subiras le même chatiment. et tu le sais !
    et oui il a raison, bien sûr, et tout le monde le sait.
    C’est dans ce savoir de l’impuissance de Dieu, de l’impuissance des hommes, de l’impuissance de tout, que nait cette foi nouvelle de Dostoïevski. Cette foi « lucide » est loin d’être une foi « joyeuse », béate, empli de promesses d’avenir radieux de paix et de justice entre les hommes, c’est une foi inquiète, désespérée, qui ne cherche pas la présence de Dieu dans le jaillissement d’une lumière éclairant le monde d’une vérité nouvelle, pas la peine tous les hommes connaissent déjà cette chanson, non c’est une foi qui se nourrit d’une étincelle à peine perceptible dans la noirceur de l’âme humaine et au milieu du vacarme de leurs passions. Sauf que cette étincelle, si faible, si brève, si soudaine soit-elle peut bien être le signe de cet amour possible de Dieu,

    Aimé par 1 personne

  23. Tiens, il me semblait pourtant que l’amour incestueux (fraternel) était un topos romantique …

    Pour rester qd même un peu en Russie — tout en passant par l’Autriche et l’Italie, avec Tommaso Landolfi : un écrivain à la fois grand connaisseur de la littérature russe (qu’il a traduite en italien) & auteur, entre autres textes extraordinaires, d’une « reprise » de/variation sur le deuxième tome de L’Homme sans qualités (d’Ulrich & Agathe on passe à Sigismondo & Anna).

    https://www.adelphi.it/libro/9788845930416
    & lui parle « d’une littérature livrée à un romantisme éternel » :

    « Lorsqu’il rencontre la littérature russe, Landolfi rencontre en fait une partie de lui-même : et l' »homme superflu » — mélange du sentiment d’être un étranger/en marge, de la fatigue spirituelle, et d’un profond scepticisme — devient un miroir dans lequel il ne cessera jamais de se regarder. Sans parler du dualisme moral, des fantômes, de l’innocence russe, de Gogol et Dostoïevski, qui entrent en permanence parmi les agents actifs de son imagination, puis refluent dans le récit. Il n’est donc pas étonnant que Landolfi ne soit jamais allé en Russie : ce pays était pour lui, et resterait, une image, la matrice d’une littérature livrée à un « romantisme éternel », ainsi que des écrivains irréductibles aux schémas, capables de recréer leur propre monde à partir de zéro. »

    J'aime

  24. « il a cherché une autre voie pour résoudre cette équation, pour certains c’est peut-être débile, mais pour moi c’est la bonne, en tout cas celle qui me convient et qui m’apaise. »

    La Foi, puck ?

    J'aime

  25. Paul Edel, pas vraiment 🙂 dans ce livre de Bellow on trouve des passage assez drôle sur son ex femme, Madeleine (?!) et sa conversion au catholicisme.Je crois que pour Bellow le romantisme trouve ses racines profondes dans les aspects piétistes et émotionnels des Evangiles, une espèce de « recyclage anthropologique » fondé sur ce le fait de voir revenir par la fenêtre ce qu’on a fait sortir par la porte : il le dirait d’une façon plus drôle (il n’est pas le seul à le dire).

    Chestov explique que Dostoïevski est aussi passé par là, ensuite il a voulu plus, non pas qu’il trouvait plus pertinent de s’émouvoir devant un tableau du Christ en croix plutôt que sur un pommier en fleur. Non,Chestov dit le gros problème chez Dostoïevski a d’avoir pris acte de l’impuissance des hommes à régler la question du mal, la misère, les injustices etc… en un mot la réalité du vrai monde. Fini l’idéalisme, fini la religion, fini la révolution, fini le progrès : rien ne peut apporter une solution. à partir de là (cf conférence 5 de Chestov) il a cherché une autre voie pour résoudre cette équation, pour certains c’est peut-être débile, mais pour moi c’est la bonne, en tout cas celle qui me convient et qui m’apaise.

    Aimé par 1 personne

  26. Indiscutablement, si j’ai bien compris votre commentaire Puck c’est le Génie du Christianisme qui joue le rôle capital dans la littérature russe.Ce best seller de Chateaubriand était-il dans le cartable de notre cher Moses?..et là j’ajoute un point d’ironie:-)

    J'aime

  27. @Paul Edel : je n’ai jamais dit que le romantisme est « mollasson », bien au contraire, Hugo ne dit-il pas un truc du genre « le romantisme est la vérité totale de la vie », mazette ! c’est tout sauf mollasson…
    Bien sûr qu’il y a plusieurs facettes au romantisme, son opposition (discutable) aux Lumières, au classicisme (discutable aussi), son retour au Moyen âge (discutable), et aussi (discutable) au christianisme (cf Karl Barth), tout comme son discutable rousseauisme (l’homme est bon par nature : la société le corrompt) dont on trouve la parfaite illustration chez le Frankenstein de Shelley. Toutes ces facettes sont bien trop discutables.
    Quelles que soient toutes ces facettes on retrouve un point commun (discutable) sur la singularité du « moi » et les formes d’expression qui vont avec. Le point intéressant qui relie de façon conflictuel le romantisme et ces auteurs russes c’est le christianisme, Dieu, le paradis perdu, le péché originel etc… (cf ce dont parle Chestov dans ces conférences). Et je persiste dans l’idée que le romantisme par ses multiples facettes discutables est venu embrouiller et mettre le bordel dans l’a pensée occidentale, et ce n’est pas un hasard si ce personnage de Bellow erre dans les rues de Chicago, pauvre individu entre ce monde moderne et le monde ancien avec dans son cartable son manuscrit « Romantisme et Christianisme », d’ailleurs Moses écrit une lettre à Rousseau, et aussi à Nietzsche, il aurait bien pu en écrire aussi une à Mme de Staël et à Karl Barth.
    Quoi qu’il en soit la bonne nouvelle pour les romantiques c’est qu’avec l’hyper individualisme et l’autofiction comme expression de soi, nous sommes loin d’en être sortis, le romantisme a encore de beaux jours devant lui.

    J'aime

  28. en lisant Chestov on se demande si les 3 frères Karamazov : Vania, Aliocha et Mitria pourraient représenter 3 facettes de Dostoïevski ? 3 étapes de sa vie ?

    J'aime

  29. Elena, peut-être pas le Sterne de Tristram : le rôle joué par l’horloge dans la conception du jeune Shandy et l’histoire d’amour entre la veuve Waldman et Oncle Tobie ne sont peut-être pas les exemples les plus représentatifs du romantisme. La critique de Locke par contre ?…

    Ce balancier de la pensée occidentale qui oscille entre raison et sentiment a un peu mal a trouver un point d’équilibre, ce ne sont pas nos médias actuels qui contrediront ce fait. Musil avait proposé de considérer la raison avec le vocabulaire du sentiment et inversement, d’ailleurs pour son livre Musil, Bouveresse avait bien choisi son titre : « La voix de l’âme et les chemins de l’Esprit ».

    Avez-vous lu les conférences de Chestov ? Ce moment de rupture dans la pensée de Dostoïevski ?

    J'aime

  30. Les romantismes sont divers, mais le courant du sentimentalisme, exaltant la sensibilité aux dépens de la raison (en réaction aux Augustans) est apparu avant… & Sterne ne lui est pas étranger. Apparemment, puck, vs ne lui en tenez pas rigueur !

    Un article sur Sterne « le premier auteur qui mérite le qualificatif de célébrité », & qui l’a bien cherché (« I wrote not to be FED, but to be FAMOUS »), expert en publicité (tt est bon : diffusion de son portrait, pratique commerciale standard, mais aussi mise en scène de la maladie, & utilisation de la polémique).

    https://revues.univ-reims.fr/index.php/sep/article/view/103
    (cliquer sur la zone en bleu pour obtenir le pdf de l’article)

    J'aime

  31. cela rappelle le personnage de Bellow, Moses Herzog, qui se ballade avec son manuscrit « Romantisme et Christianisme ».
    Musil dit qq part dans l’HSQ un truc du genre que le romantisme a été aussi excessif avec le sentiment que le classicisme l’a été avec la raison.
    Effectivement, ce courant est tellement important pour l’occident qu’il semble à avoir du mal à en sortir, comme un chewing-gum collé à sa chaussure.

    J'aime

  32. Sur le romantisme, on peut lire avec profit l’essai de Isaiah Berlin, j’en donne ici les toutes premières lignes…
    « On attend probablement de moi que je commence, ou tente de commencer, par donner une définition du Romantisme, ou, tout du moins, par des généralités, et que j’explicite ainsi ce que j’entends par ce terme. Je suggère de ne pas tomber dans ce piège. L’avisé et éminent professeur Northrop Frye fait remarquer que lorsque quelqu’un se risque à exprimer une généralité au sujet du Romantisme, même lorsqu’il s’agit de quelque chose d’aussi banal que de dire, par exemple, qu’une nouvelle conception de la nature naquit alors chez les poètes anglais- chez Wordsworth et Coleridge, disons par rapport à Racine et Pope- il se trouvera toujours quelqu’un pour fournir un argument contraire puisé dans les oeuvres de Homère, de Kâlidâsa, les épopées pré-arabiques, la poésie médiévale espagnole- et pour finir chez Racine et Pope eux-mêmes..Pour cette raison je propose de ne pas faire de généralités,et d’exprimer d’une autre manière ce qu’est selon moi le Romantisme. »

    et un peu plus loin dans le texte:

    « L’importance du Romantisme consiste en ce qu’il est le plus récent des grands mouvements qui ont transformé la vie et la pensée du monde occidental. Il me semble même qu’il est la transformation la plus singulière qui s’est jamais produite dans la conscience occidentale; et selon moi toutes les transformations qui se sont produites au cours des XIX et XX siècles sont, en comparaison, non seulement de moindre importance, mais même profondément influencé par lui. »

    Aimé par 1 personne

  33. Puck
    Je trouve vos réflexions sur la littérature russe toutes enrichissantes mais à propos du Romantisme, il faudrait savoir duquel on parle. Le Romantisme allemand littéraire s’appuie sur la science. Souvenez-vous des études de minéralogies de Novalis. Il y a une géologie, une chimie, une biologie romantique allemande, avec aussi une étude des plantes. En France, c’est toute autre chose.
    Ça commence en préromantisme sur les rives du Lac de Bienne avec Rousseau et ses rêveries d’un promeneur solitaire .Le vrai grand romantisme, pour les puristes de l’université va de 1820 (avec « les méditations » de Lamartine et s’achève avec 1843, avec l’échec des « Burgraves », de Hugo. Mais c’est est aussi net surtout, on l’oublie, rien d’une contemplation mollassonne de la Nature. c’est aussi une révolte contre les formes classiques sclérosées, et une folle une folle énergie citoyenne, une aspiration aigue à la liberté, voir Stendhal.. Politiquement .même « la comédie humaine » est aussi une épopée d’une ambition toute impériale, sur fonds de salves d’artilleries des conquêtes napoléoniennes. Le Stendhal du « Rouge et le Noir » et « La Chartreuse », comme » les Misérables de Hugo sont des élans vers une émancipation du citoyen. Ce n’est pas pour rien que Stendhal et Hugo font de la bataille de Waterloo un pivot de leur création romanesque .Ces œuvres s’appuient sur l’énergie émancipatrice que les français ont connu de 1790 à 1815 avec un Bonaparte… puis Napoléon.. Et que dire de Géricault, ou de Delacroix (avec sa toile « La liberté sur les barricades !.. ») en peinture. Oui, il y a Révolution de la forme et Révolution politique, énergie, conquête de l’individu libre, n’est plus sujet d’un Roi..

    J'aime

  34. Allez dire à un Russe que Pouchkine est un Romantique Occidental! Il a touché à tout, mais n’en est pas moins ressenti là-bas comme le Père! Je pense que les traductions nous jouent ici un mauvais tour.
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  35. Mr Court, oui : hors Pouchkine. C’est pour ça que je disais pour cette littérature russe a duré que 80 ans de Gogol à Tchekhov, je n’y mets pas Pouchkine, il me semble qu’il n’en fait pas partie (c’est un romantique « occidental ») même si c’est lui qui découvre et aide Gogol.

    à noter qu’un des moments forts de cette littérature c’est l’abolition du servage (vers 1860?) qui modifie leur vision du monde.

    l’autre point important c’est qu’en occident cette époque est celle du romantisme qui bat son plein, et on ne peut d’aucun de ces 3 (4 avec Gontcharov) auteurs n’est un romantique, au contraire on pourrait même dire qu’ils sont des anti-romantiques.

    ça se comprend peut-être pour des raisons climatiques : quand il fait -30° à l’extérieur on a moins tendance à prendre le temps à s’extasier devant la beauté de la nature, la seule chose qu’on remarque c’est le moment où la Neva gèle et dégèle, ou bien les violentes tempêtes de neige qui ralentissent les voyages.

    Dostoïevski n’aimaient pas le romantisme, pas plus qu’ils n’aimaient le courant des Lumières qui pour lui n’avait aucun sens.

    Il me semble que la raison tient au fait que le romantisme est centré sur l’individu, c’est lui qui se trouve au centre de la nature, contemple sa beauté et pond des odes à cette nature dont la beauté dépend alors, uniquement de ses états d’âme et de ses dispositions (amour naissant, rupture amoureuse etc…) qui vont modifier le paysage qui l’entoure !

    Ce qui signifie que le romantisme est d’ordre immanent, et cette immanence on ne la trouve pas chez Dostoïevski, chez lui tout est transcendance : l’homme ne décide pas de son sort, il le subit, et comme chez Tchekhov quand il évoque cette nature, ce n’est jamais pour la contempler mais pour montrer que les hommes subissent ses lois.

    ou alors, contrairement aux romantiques qui contemplent cette nature, chez ces russes c’est la nature qui les observe, elle est le témoin de leurs forces et de leurs faiblesses, et dans sa dimension éternelle et son aspect immuable elle devient un témoin qui introduit une transcdance : chez eux l’homme a toujours une force au dessus de lui dont il ne peut s’émanciper, ça peut être sa conscience, ses faiblesses, Dieu ? etc… et quand la nature intervient c’est toujours pour exprimer cette force qui dépasse l’homme et qui fait en sorte que l’homme ne pourra jamais être un individu libre et émancipé.

    et là on comprend que Dostoïevski tous ces discours des philosophes des Lumières ça devait lui passer à dix mille pieds au dessus de sa tête.

    et si ces auteurs russes ont encore un rôle à jouer et des choses à nous dire aujourd’hui c’est bien ça.

    J'aime

  36. « Donc en littérature russe on passe du manteau de Gogol au manteau de Tchoukovski… »

    Et à la même période, en lisant la correspondance des soeurs Lili Brik et Elsa Triolet, on passe directement du manteau de Maiakovski au manteau de vison et au caviar à la louche, Paul !

    J'aime

  37. Je lis actuellement les deux volumes passionnants du journal de Korneï Tchoukovski (Fayard) .C’est un document en deux volumes (1901-1929) et (1930-1969) de grande valeur car il fut tenu au jour le jour, à chaud, depuis le souvenir de Tchekhov jusqu’au plein épanouissement du stalinisme. Document précis sur la manière dont la bureaucratie stalinienne a mis au pas la littérature russe pour la transformer en chant louangeur soviétique et communiste dans la droite ligne du Parti, dans ces années 20 et 30. Tchoukovski écrit :
    « Ils n’interdisent pas beaucoup de livres, mais qu’est-ce qu’ils nous usent les nerfs ! Et ils n’interdisent pas beaucoup pour la bonne raison que nous nous sommes laissé pervertir, que nous nous sommes « adaptés » et que nous n’arrivons plus à écrire quoi que ce soit de spontané et de sincère. »
    Il y a une mine de petits faits vrais. Ils laissent pantois. On découvre que des écrivains-bureaucrates de second ordre ont pris les commandes des comités des écrivains « prolétariens, » et sont devenus tous de sourcilleux surveillants idéologiques. Ils traquent des traces et des réflexes de « petite bourgeoisie »dans les textes. Certains vivent dans de grands appartements où ils reçoivent les écrivains suspects, avec une fausse familiarité,v ça va de Pasternak , Tynianov, et tant d’autres, à Tchoukovksi lui-même. Ils sont étroitement surveillés, fichés .ils fréquentent régulièrement les salles d’attente de ceux qui contrôlent les éditions d’état dès qu’ils ont un recueil de poèmes, une projet de récit histroique, un roman dans leurs cartons..
    Tchoukovski raconte qu’une des manières de gagner un peu d’argent était soit d’aller chanter les louanges d’un Kohlkoze avec une plaquette patriotique qui cachait les défauts énormes du système, soit d’écrire pour les enfants.
    A cet égard ,j ’aime beaucoup ce bureaucrate zélé qui lit un manuscrit destiné aux enfants et dont le but est de raconter la révolution russe. Et le bureaucrate zélé dit à l’auteur du manuscrit qu’il trouve le conte un peu froid et qu’il faudrait simplement ajouter dans le récit, « Tonton » devant le nom de Lénine » et « Tonton » devant celui de Staline ..quand ces personnages sont évoqués dans le récit. Et pendant que le bureaucrate dit ça, l’écrivain, lui, pense qu’il aimerait bien que son livre pour enfants soit accepté par le comité, ce qui lui permettrait d’acheter un manteau d’hiver alors qu’il se promène dans Moscou avec sa tenue d’été par -17°..Donc en littérature russe on passe du manteau de Gogol au manteau de Tchoukovski…

    J'aime

  38. Mais le fait qu’ils ne le revendiquent pas nr signifie pas qu’ils ne le fassent pas. Reste à savoir ce que c’est que la bêtise pour un russe: la soumission moutonnière façon Revizor? Insuffisant. Le Burlesque de certains Tchekov ou du Nez? C’est déjà plus proche. On peut se demander si cette bêtise là n’est pas dans un certain grotesque.
    Ne pas oublier que ces écrivains, hors peut-être Pouchkine d’une autre manière, n’ont pas le statut de Bourgeois Conquérants qui est celui d’un Flaubert et parfois d’un Balzac. S’il faut chercher quelqu’un qui leur ressemble, ce serait Tourgueniev.
    Il me semble que la pierre d’achoppement doit se situer aussi, pas seulement, quelque part du coté du Religieux façon Ames Mortes. Gogol ,dont le Pétersbourg est un théâtre halluciné, aurait ici pas mal de choses à nous dire. Au moins autant que Dostoïevski.
    C’est vrai, Paul Edel, je ne pensais pas à l’ordinateur!
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  39. Elena, misère, encore un malentendu : je n’ai jamais voulu dire que vous revendiquiez un niveau de savoir, ou que vous le mettiez en avant de façon « écrasante » bien au contraire ! si cela avait le cas (comme c’est le cas pour certaines personnes sur la rdl) je ne me serais pas permis ce compliment sincère ! j’ai au contraire l’impression que toutes ces lectures vous les avez faites vôtres. Désolé si ma façon de le dire était maladroite.

    Mr Court, bien sûr que ces russes (surtout Tchekhov) ont aussi épinglé la bêtise (comme nous le faisons tous de façon naturelle) mais ils ne le revendiquent pas, il ne s’agit pas chez eux d’une posture, d’une intention, ni d’un mot d’ordre, d’une tâche assignée, parce qu’ils semblent partager l’humanité des autres, même des plus bêtes.

    Comme le dit Musil la bêtise humaine n’épargne personne parce que justement elle est humaine. Et le fait de s’attribuer la mission d’épingler la bêtise des autres est en soi un signe d’une extrême bêtise parce que cela signifie qu’on a loupé un épisode. Quel être humain peut avoir la prétention de s’exclamer : moi ? la bêtise connait pas ! sinon le plus bête d’entre eux ? Homais pourrait le faire. En plus j’ai l’impression que c’est une manie bien française de se penser plus malin que les autres.

    Aimé par 1 personne

  40. Court, bien d’accord avec vous sur la lecture « naïve ».
    Elle est rendue,cette lecture « naïve » plus difficile encore par l’accès immédiat, via les ordinateurs, à des résumés, des fiches, des thèses,des encyclopédies.Difficile d’ échapper à cette facilité et à notre paresse, mais aussi nous savons qie cette mine d’informations peut-être un paradis un peu artificiel.. .,c’est pourquoi on garde un souvenir ému et frais de ces lectures naïves.. je me souviens de ma surprise en lisant « les souvenirs d’égotisme » de Stendhal qu’un de mes profs nous avait déconseillé de lire à cause de cet « égotisme » comme un banal narcissisme..donc à fuir…. et ce jeune Stendhal là on ne m’avait jamais parlé en Fac.. Je me souviens aussi de mon refus,pendant des années, de lire « Le Grand Meaulnes » sous prétexte que j’avais décidé que c’était un livre » nunuche » fait pour les ados le jour de la remise des prix.. et ce cliché, au fond qui m’avait évité d’aller y voir m’a permis à l’age adulte de gouter,de savourer cette dérivation réussie de la poésie nervalienne avec ce gout si délicat d’une arrière-saison laforguienne (ah..la poésie de Laforgue..) qui accompagne toute vie à certains moments comme si l’été devait être forcement le dernier,l’ultime,déjà évanoui quand on y repense… J’ai également en tête la rigolade méprisante de certains amis lettrés quand je dis que j’avais aimé lire « Pilote de Guerre » de Saint-Exupéry, auteur que je n’avais jamais ouvert car il avait la réputation d’être un auteur pour scouts attardés.

    J'aime

  41. Pour répondre différemment à propos de la dénonciation de la bêtise, je convoque Chevillard :

    « C’est pourtant bien en soi aussi que s’incarne la bêtise de l’époque. De là notre irritation. »
    (L’Autofictif 4471, lundi 5 octobre 2020)

    Ce qui me permet de préciser que ttes les erreurs que je « combats », je les ai commises & les commets encore à ma façon — d’où mon irritation.

    J'aime

  42. Je suis d’accord: ce qu’il y a de plus difficile à faire vis-à-vis d’un chef d’œuvre, c’est une lecture naïve. Ca se voit bien dans les classes prépas, avec la ligne de démarcation entre celles et ceux qui lisent, grisés, les interprétations du texte, brulant l’étape du texte lui-même, et celles et ceux qui s’attachent d’abord au texte sous tous ces aspects et voient après si telle ou telle docte interprétation colle ou pas. Mais pour interpréter, je crois qu’il faut d’abord tout lire.Cela évite de réduire Rabelais à une pure satire linguistique, ce qu’il est parfois, et à passer à coté de Thélème ou d’éventuels prolongements ésotérico-évangélistes, qu’on y trouve aussi.
    Je ne suis pas sur que la satire de la betise ne se trouve pas chez les Russes, elle est simplement différente comme sont les personnalités de Flaubert et de Gogol, comme l’est aussi l’Histoire et le vécu des deux pays, absolument divergents. C’est un peu comme si on opposait Camille Corot à Isaac Levitan. Les vécus, les sujets, les mondes, sont différents. Et se retrancher la technique commune aux deux ne suffit pas.
    MC

    Aimé par 1 personne

  43. J’ai tendance à réagir vivement aux constantes remises en cause du 2ème temps, celui de l’approche immanente & « technique », de l’examen de l’œuvre comme un système clos dont il faut comprendre le fonctionnement — non pour ridiculiser la 1ère étape, l’accueil candide, « crédule » si l’on veut (la foi poétique, « that willing suspension of disbelief ») ni éliminer la 3ème (qui n’est pas réservée aux critiques de profession).
    Je ne m’énerverais pas autant si je pensais que la 2ème étape (l’étude la matérialité de l’œuvre, du texte comme structure ou organisme dont ts les éléments sont interdépendants) était l’apanage, le domaine réservé des « savants ». Cela demande du boulot, de la réflexion & une certaine rigueur (du sérieux), certes, mais ce sont là des ch qui sont accessibles à tt le monde. C’est une question de méthode, & la méthode est démocratique. Si l’on n’a pas eu le tps qd on avait le nez ds le guidon parce qu’il fallait gagner sa vie & s’occuper des enfants, si l’on n’a pas fait d’études de lettres, on peut s’y mettre plus tard.

    Sinon (si l’on prétend s’en dispenser, au motif que c’est rébarbatif, que c’est « stérilisant » pour la créativité, que c’est couper les cheveux en quatre, etc.) on court de nombreux risques, dont deux me paraissent fréquemment représentés :
    — retour au « bon vieux tps », celui où une élite auto-proclamée d’amateurs (au sens noble), de « connaisseurs » pouvait confisquer la littérature en tte impunité en invoquant le (bon) goût, & un je-ne-sais-quoi certes transmissible, mais pas par apprentissage scolaire ou tardif : le goût & la capacité de lire & d’interpréter s’hériteraient, mais ne s’enseigneraient pas. Si votre grand-mère ou votre grand-oncle ne goûtaient pas Proust, renoncez à jamais, ce n’est pas pour vs. Contentez-vs de Patrick Lapeyre ou de Slimani, ou de la collection Harlequin, ou d’un autre « mauvais genre » ou des best-sellers traduits de l’américain.
    — faire dire ce que l’on veut aux œuvres, soit pour assouvir ses pulsions, soit pour régler des comptes par leur intermédiaire. Ds l’un & l’autre cas on en retire certes un bénéfice, une satisfaction immédiate ou un soulagement, mais on se barre (soi-même cette fois) l’accès aux œuvres que l’on a aplaties, réduites (consciemment, délibérément, ou non). On se prive & peut-être à jamais de cet « élargissement » de l’âme ou de l’esprit, de cette joie.

    J'aime

  44. puck, vs m’inquiétez ; j’ai dû mal m’exprimer si j’ai donné l’impression de revendiquer un certain « niveau de savoir » considéré comme un pré-requis à tte discussion sur les livres…
    Il me semble au contraire que ts les compteurs sont remis à zéro qd on aborde un nouvel auteur, un nouveau livre, & même qd on relit des années après un ouvrage qu’on croyait connaître. La 1ère lecture (je parle pour moi) est tjs naïve, enfantine (en bonne part, la continuation de l’enfant qu’on a été & qui aimait qu’on lui raconte des histoires) & « ouverte » — une forme d’hospitalité, de disponibilité. C’est seulement après coup que l’on ouvre la boîte à outils, analyse, « dissèque », met en œuvre des techniques.
    Mais ensuite encore (3ème tour) c’est « en personne » (avec ce que ns sommes) que ns interprétons & que ns ns « nourrissons » (ou non) de l’œuvre.

    J'aime

  45. non Sterne n’est pas le seul à dialoguer avec d’autres auteurs à travers le temps, sauf que dans ses autres livres il revient à un style plus 18èiste.
    Pour le reste je n’ai pas votre niveau de savoir, j’ai une approche / attente d’amateur, plus grand public (j’ai toujours trop attendu des livres). Vos interventions sont passionnantes à lire, merci de les partager, mais vous méritez un interlocuteur plus qualifié que moi. Toutefois, c’est la chose la plus intéressante sur ces blogs : ces dialogues possibles entre des personnes différentes.
    Merci encore Elena de m’avoir offert ces précieux échanges,
    Bien à vous.

    J'aime

  46. Il me semble que ce n’est pas réservé à Sterne, le dialogue entre auteurs par livres interposés (lorsqu’il s’agit de contemporains, même si une génération les sépare — encore que l’écart entre deux « générations » littéraires peut être bcp plus restreint qu’entre générations biologiques) ou bien les livres-réponses d’auteurs à ceux d’un autre siècle, aux grands prédécesseurs (continuation & hommage, reprise ou bien pour « rentrer ds le lard » ou se moquer en douce des vaches sacrées, voire les deux à la fois).
    Mais je vs ferai remarquer qu’on est en plein « ds le cambouis », ds le démontage du moteur ou du jouet que vs affectiez de déplorer, parce que cette activité serait une forme de « désenchantement ». Ds l’intertextualité. Mais aussi ds une conception « close » de la littérature se nourrissant d’elle-même, s’adressant à elle-même.
    Vs l’avez bien vu, d’ailleurs puisqu’après avoir fait flèche du bois sternien que je vs avais aimablement fourni vs revenez à votre leitmotiv : « discours incompréhensibles du commun des mortels »…
    Sauf que les gds romans peuvent se lire sur plusieurs plans & qu’il ne faut pas prendre les gens pour des imbéciles : Sterne était aussi un raconteur exceptionnel, plein de verve, & un auteur sentimental tt à fait ds l’air du tps (attendrissement & en même tps sous-entendus égrillards) ; il a rencontré un énorme succès public & mon cher Dr. Johnson est passé à côté, prédisant que ça ne durerait pas, qu’il n’était pas du bois dont on faisait les gds classiques (il a failli avoir raison puisqu’il y a qd même eu besoin d’une « redécouverte » du Tristram).

    J'aime

  47. Elena, merci d’avoir pris le temps de me répondre, d’autant plus qu’à l’évidence nous ne jouons pas dans la même catégorie…

    Pas d’uniformité de style pour chaque époque bien sûr : même chez les ébénistes il devait s’en trouver sous Louis XVI qui ne faisaient pas de meubles dans ce style.

    Le cas du Tristram de Sterne est intéressant : il n’appartient pas à on époque (ni à aucune) parce qu’il repond à Rabelais dans un style qui rende cohérente cette conversation entre les deux. Parce que ses intentions sont les mêmes, Sterne est écrit à partir de la lecture de Hume.
    Hume est celui qui (sans le savoir) met fin aux prétentions de la philosophie classique (le philosophe expert en tout, prétentions philosophiques du genre connais-toi toi-même ou voilà la recette de vie bonne etc…), comme Rabelais lr fait avec les doctes discours incompréhensibles du commun des mortels et réservé à quelques esprits éclairés supérieurs. Sterne se livre à un échange entre écrivains à travers le temps avec le style qui convient à cette échange.

    Sur ce que vous dites sur la prétention de Flaubert a vouloir dénoncer la bêtise de son époque : lequel de ces écrivains russes aurait ce genre de prétention de s’estimer à ce point lui-même au dessus du lot ? C’est justement ce qui leur donne cette puissance : de voir le monde non pas du haut de leur intelligence mais toujours à hauteur d’homme.

    Qu’on me trouve un seul exemple ou Dostoïevski se moque d’un de ses personnages sans ensuite démentir les raisons de cette moquerie.

    J'aime

  48. Oui, il y a un Flaubert qui peut faire parler ses personnages dans un registre grandiosement sot, façon Le »seul grand mot que Charles ait prononcé » dans la Bovary, et qq autres de cette trempe.Merci de vos interventions, Elena. Je les lis toujours avec profit.

    J'aime

  49. Mais faites qd même l’essai de la paraphrase nulle & plate de vos chefs d’œuvres préférés, en rétablissant éventuellement l’ordre chronologique, en comblant les ellipses, en ne cachant rien, en conservant tjs le même tempo, en ne résumant jamais, bref en supprimant tt « art », tt « savoir-faire » du récit & tte « position » par rapport à celui-ci (comme si c’était possible, enfin bon).
    & qd des textes que vs aimez sont adaptés au cinéma, c’est pareil pour vs ? c’est interchangeable — tant qu’on a l’histoire racontée ?

    J'aime

  50. J’ai la flemme ce soir d’aller chercher le contexte des passages cités, mais il faudrait relire les œuvres pour voir s’ils jouent un rôle particulier à cet endroit-là (à ce moment-là, en rapport avec tel personnage, etc.) Les citations lancées comme cela, surtout si elles se veulent plus ou moins « accusatrices », me paraissent injustes (& pas de bonne méthode). Mais je ne nie pas non plus qu’il y ait des « tics » d’écrivains — pour le bonheur des pasticheurs — ni des « métaphores obsédantes » & des « mythes personnels », & des images qui reviennent.

    Au lieu de pendre verticalement, ils pourraient être soulevés par le vent ? (différent degré d’humidité du linge, mais aussi impression différente à la lecture — le linge qui claque c’est déjà un embarquement… ou la menace d’un arrachement. Mais si le vent joue avec le linge, ou s’il crée des formes chimériques…)
    Bon, il est tard, je délire (sans m’être du tt rapportée au texte).

    J'aime

  51. Pour Flaubert je ne suis pas qualifiée, mais il me semble que sa langue, son écriture, son style au sens de voix reconnaissable entre toutes lui est qd même bien spécifique. Ce qui est présenté comme un grd changement ce serait plutôt, plus généralement, le fait de considérer que chaque mot, chaque phrase est aussi « insubstituable » ds un roman que ds un poème (Austen déjà, & Mme de Lafayette dirais-je sans trop réfléchir), on me corrigera si je dis trop de sottises. Peut-être est-ce aussi une question de « tempéraments » artistiques & littéraires (concision, précision vs. faconde du raconteur déchaîné ? avec mélanges, bien sûr, pas ou fort peu de représentants « purs » de chaque polarité)
    Mais cela ne signifie pas non plus, me semble-t-il, ne produire que de la Beauté Gravée ds le Marbre (même si c’est ce que j’aurais envie de faire pour une bonne partie du Rivage des Syrtes) — pour la bonne raison que Flaubert crée aussi des personnages médiocres qui parlent & « pensent » (qu’il faut faire parler & penser) bassement, sottement, à l’unisson des modes & de la bêtise d’époque, décrit des environnements, des situations, des rapports humains délétères, parle du monde tel qu’il est (ou tel qu’il le voit) & non tel qu’il devrait être. Même s’il « stylise » tt cela (sinon ce serait illisible) par divers procédés d’écriture, il y a qd même un rapport de « convenance » qui me semble contredire votre vision (mais j’ai peut-être mal compris ?) d’un décrochage ou décrochement (?) de ce que vs appelez le style ou la langue littéraire ; il me semble que l’une (la stylisation) n’empêche pas l’autre (la « convenance », le fait d’être « approprié »). (Pour H. James ce serait s doute différent, ts ses personnages parlent le H. James)

    J'aime

  52. puck, rapidement & en vrac : c’est peut-être moi qui ai insuffisamment « historicisé. Il y a des « régimes » d’écriture spécifiques, des normes explicites ou non qui imposent certaines contraintes, ds lesquels certains procédés sont quasiment impensables mais qui peuvent eux-mêmes devenir complètement caducs (je pense par ex. à l’imitation, imposée ds l’un puis honnie ds l’autre où il s’agit au contraire de se montrer « original »), des variations ds la prééminence & même la pratique de certains genres littéraires, etc. Il y a des techniques qui apparaissent & d’autres qui s’effacent (le style indirect libre, le roman épistolaire), des influences, des modes aussi…
    Je voulais surtout m’élever contre l’idée d’une uniformité « du style » à un moment donné. Richardson, Fielding, Sterne n’ont pas le même « style » (quelle que soit la définition qu’on en donne).

    J'aime

  53. dans le deuxième extrait de Flaubert j’aime le « des draps et des serviettes pendaient verticalement ». sûr que des serviettes qui pendent horizontalement il faut les chercher chez PK Dick en condition d’apesanteur.

    J'aime

  54. par contre ces écrivains russes, même s’ils ont bien sûr chacun leur style, ce mot n’est jamais (rarement ?) employé pour parler de leurs textes. J’ai bien écouté parler ce jeune russe dont j’oublie le nom qui a retraduit Dostoïevski dernièrement, quand il le lit en russe il insiste sur le rythme de la phrase, du choix des mots pour ponctuer ce rythme etc… c’était intéressant mais sans plus, je préfère lire Descombes, Steiner ou Chestov parler cet auteur plutôt qu’une personne qui va me parler du style de son écriture. Et on retrouve la même chose avec d’autres romans comme Moby Dick, les nouvelles de James etc : les seuls à pouvoir rivaliser avec ces russes.
    Il me semble que lorsqu’à ce niveau on ne parle plus du style, la question du style devient secondaire, quasi inexistante, voire totalement inintéressante. De quoi parle-t-on alors ?

    J'aime

  55. Elena, merci pour votre réponse, la référence au mobilier Louis XVI est drôle. C’est bien de pouvoir échanger, quitte à dire des âneries comme je le fais, sans pour autant se faire humilier ou insulter.
    Il y a tout de même une histoire (historicité?) du style non ? (je m’enfonce ?)

    ex Flaubert, on ne peut pas parler de cet auteur sans que le mot « style » arrive dès les premières phrases. 2 exemples chez Flaubert (je ne saurais vous dire où j’ai piqué ces extraits : j’espère ne pas me tromper) :

    Education Sentimentale chap3 : « On était aux premiers jours d’avril. Les feuilles des lilas verdoyaient déjà, un souffle pur se roulait dans l’air, et de petits oiseaux pépiaient, alternant leur chanson avec le bruit lointain que faisait la forge d’un carrossier. »

    qu’on retrouve (les pommiers ont remplacé les lilas) dans Bouvard et Pécuchet (dernier chapitre) : « On était au commencement d’avril — et les pommiers en fleurs alignaient dans les trois masures leurs touffes blanches et roses ; le ciel couleur de satin bleu, n’avait pas un nuage ; des nappes, des draps et des serviettes pendaient verticalement, attachés par des fiches de bois à des cordes tendues. »

    Ce style (cette langue) qui à son époque a fait rupture et a ensuite servi de « référence » à une flopée d’écrivains après lui (quitte à basculer parfois dans le kitsch), ne pouvait pas continuer durant des lustres. Après il y a eu quoi ? (Paul Edel le sait évidemment mieux que moi) Céline, le nouveau roman s’attaquait à cette question du style, aujourd’hui l’écriture blacnhe de Houellebcq après celle de Camus, la « voix » d’Angot etc… Je pense que chaque style s’inscrit dans son époque, tout comme un compositeur aujourd’hui ne peut pas écrire une pièce comme Mozart.

    J'aime

  56. Ds cette nouvelle, par ex. il y a une multitude de choix (plus ou moins liés aux contraintes spécifiques du genre « nouvelle ») qui déterminent la façon dont l’histoire est racontée. Mais « l’art se dissimule à force d’art », & plus un auteur est génial, plus on a l’impression que tt est « naturel » & que l’histoire « se raconte tte seule ».
    Le fait de choisir des moments-clefs, des scènes-clefs, juxtaposé(e)s : les ellipses du récit rapprochent des étapes de la désaffection d’Olga pour Dymov, mais aussi l’évolution des rapports entre Olga & Riabovski (rapprochement, idylle, lassitude, dégoût) & font ressortir les changements, les contrastes (& les répétitions : la « lassitude » du peintre comme son leitmotiv). Ou bien le choix du point de vue : le fait d’avoir accès aux humbles espérances de Dymov qd il rejoint sa femme à la campagne (III), de partager sa fatigue, sa déception, sa stupeur à être mal accueilli chez lui par des inconnus, oriente aussi les réactions du lecteur.
    Le choix du dit & du non-dit, des révélations ou des silences (cachotteries) ds la narration (de quoi ns informe-t-on (ou non), & qd) — tiens, Dymov finissait ses études ?
    Parfois ns sommes piégés par inattention (je parle à partir d’une traduction, donc prudence) : l’indication fournie par le titre & une série d’informations concernant les achats d’Olga, mais celles-ci noyées ds la description de ses activités, de ses enthousiasmes, de sa « chatoyance » (dommage que le mot n’existe pas), auraient dû ns alerter : d’où vient l’argent ? Ns sommes sur ce point à parité d’information avec le personnage d’Olga & partageons un peu sa coupable insouciance (même surprise en apprenant de l’explosion de chagrin de son ami scandalisé que Dymov passait ses nuits à faire des traductions).
    Il y a aussi la « non intervention », l’absence de jugement moral explicite ou de démenti révélant l’hypocrisie ou du moins le mensonge à soi-même (Aux mercredis d’Olga, « il n’y avait pas de dames, parce qu’Olga les estimait, exception faite des actrices & de sa couturière [dont elle a besoin, les 1ères pour des billets de faveur] ennuyeuses et prosaïques. » Ds le texte traduit, du moins, il est souvent difficile d’attribuer l’origine (la responsabilité) d’une assertion : à propos de ttes ses pratiques artistiques, « et tout cela non pas tant bien que mal, mais avec talent ; qu’elle confectionnât […], s’habillât […] le résultat était extraordinaire d’art, de grâce, de charme. »

    J'aime

  57. « Style », pour moi en tt cas, ce n’est pas en littérature comme pour le mobilier : « Louis XVI », « Empire », « Biedermeier »
    Ni le fait d’utiliser « aquilon » ou « zéphyr » pour dire « vent froid » ou « vent doux » — utiliser des termes d’argot ou une syntaxe « relâchée » n’est pas non plus une absence de style, mais bien un choix stylistique.
    Votre réponse confirme mon hypothèse : ns ne parlons pas de la même chose, le style ce n’est pas des « fioritures » justement.

    J'aime

  58. C’est « La Cigale » (je le disais plus ht, mais comme mes commentaires sont trop longs on n’y retrouve rien…)

    J'aime

  59. Elena,à mon tour de vous poser une question : avez-vous retrouvé le titre de la nouvelle de Tchekhov avec ce médecin ? et celle dont s’est inspiré le réalisateur turc du film dont vous avez parlé ?
    Pour les références à Dostoïevski elles sont toujours faciles à retrouver : le type qui balance les billets dans le feu, alors qu’il en a besoin pour soigner sa mère ou bien son fils tombé malade parce qu’il n’a pas supporté l’humiliation subie par son père.
    ça c’est un truc fort chez Dostoïevski : montrer que l’humiliation peut tuer, non pas directement celui qui la subit, mais son enfant, il tombe malade et il en meurt. Là encore il faut lire FD à l’envers : en nous disant que l’humiliation peut tuer un enfant il nous dit qu’elle peut aussi donner envie de tuer celui qui a humilié juste pour éviter d’en mourir ou d’en faire mourir son fils, toutes ces histoires sont encore actuelles.
    Sauf que là où vous avez raison c’est aussi le style (direct et sans fioriture) de Dostoïevski qui donne cette puissance à ces textes.

    J'aime

  60. Elena, j’imagine que vous avez raison.
    Chaque époque a son style, je crois ? ces auteurs russes sont des auteurs du 19è (les dernières pièces de Tchekhov c’est début XXè ?), ailleurs c’est le romantisme, est-ce l’impression qu’ils donnent quand on les lit ? peut-être la traduction ?
    D’accord aussi sur l’importance su style, évidemment, là où je crains un peu c’est quand cette « langue littéraire » prend le dessus sur le fond, quand elle tourne à vide, quand elle devient ampoulée et qu’elle ne dit rien, non pas que j’accorde de l’importance aux « messages » que les livres peuvent faire passer, mais si on prend par exemple un des premiers livres de Dostoïevski « Humiliés et offensés », c’est le moins bien écrit, le pus fouillis, et pourtant c’est un livre qui nous parle encore aujourd’hui avec la même force et la même actualité sociale, politique, économique etc…
    bon désolé je défends mal mon point de vue.

    J'aime

  61. Refuser le « style », la « forme », l’ « écriture », c’est condamner encore davantage les non-héritiers aux seules productions de l’industrie culturelle, les interdire d’œuvres puisque l’on supprime la possibilité de faire la différence entre les deux.
    & ce n’est même plus une question de classe, d’ « élitisme » pris en mauvaise part, puisque la plupart des crétins d’en ht vivent & « réussissent » tr bien sans cette culture-là (on ne sait jamais, ça pourrait provoquer des états d’âmes &, horreur, amener certains à réfléchir). La LTI du management & du storytelling, de la présentation de soi, & qq dogmes économiques jamais ré-examinés ont depuis longtemps remplacé La Princesse de Clèves, Madame Bovary ou les Thibault ds les exigences scolaires ou sociales (ce seraient plutôt la connaissance des séries ou des jeux vidéo, ou celle des « nouveautés » au cinéma & l’édition, à condition qu’elles soient « bien pensantes » &/ou « tendance » qui feraient figure d’ornements indispensables à la sociabilité). C’est d’ailleurs au nom d’une supposée volonté d’égalité que les épreuves de « culture gé » sont supprimées aux concours (alors que les oraux informels permettent de discriminer (ou de repêcher) bcp plus efficacement…)
    Fin de ma minute « vieux croûton ». Pardon Paul Edel, on est un peu loin de la Russie.

    J'aime

  62. puck ne répond plus ?
    Je ne sais pas s’il parle de la même ch sur la Rdl, à propos de « style » — tjs connoté négativement pour lui, mais à mon avis parce que le terme est employé (& conçu, compris) au sens de « purement ornemental », « décoratif », i.e. ce dont on peut se passer, comme si le style n’était pas une composante du récit à part entière.
    Que l’enfant à qui on raconte une histoire ne dise pas avant de s’endormir : « c’est bien écrit, mazette quel style ! » ne prouve strictement rien, car par ailleurs le même enfant, s’il réclame la même histoire le lendemain, protestera si l’adulte saute des passages ou les résume en vitesse, modifie certaines formules-clefs. Simple amour de la répétition ? pas seulement. À tt âge, la forme compte. C’est la réussite (l’excellence, la qualité spécifiques) de la forme qui permet au lecteur (ou à l’auditeur) d’entrer ds l’histoire,de s’intéresser à des ch & à des personnages qui a priori « ne lui disent rien », & aussi d’éprouver diverses émotions — ce n’est pas non plus qqch de purement intellectuel, cérébral, théorique.
    J’ai l’impression que puck veut distinguer d’une part « expression, registre soignés » (sous-entendu prétentieux, vaniteux (pour impressionner le public) & « élitiste ») & « langage de ts les jours », & d’autre part « récit des événements », éléments nécessaires à l’intrigue (+) & passages jugés superflus — alors que le style sobre, laconique, dépouillé, « télégraphique », elliptique, est bien un style en ce qu’il est ÉCART à la façon « habituelle », « normale », « usuelle », d’écrire & même de parler. La fameuse micro-nouvelle de Hemingway en forme de petite annonce « For sale: baby shoes, never worn », où le pathos est inversement proportionnel au nombre de mots est tt sauf « naturelle », spontanée. Elle choisit & emprunte une forme particulière pour obtenir un certain effet. Ce n’est pas ainsi que l’écrivain « en civil », ds sa vie quotidienne, aurait raconté la mort d’un enfant en bas âge ds une famille de sa connaissance à un ami commun (même s’il arrive à des écrivains de métier de rencontrer ds la vie de ts les jours des textes non littéraires ds lesquels leur œil exercé repère un potentiel narratif.)
    Si l’on fait une paraphrase plate, non inspirée, quelconque* du Petit Chaperon rouge, ou de Roméo et Juliette, ou de « La Cigale » (la nouvelle de Tchekhov à laquelle puck faisait allusion), ou de L’Idiot , ou d’Oliver Twist, leurs « histoires » ne ns intéresseront pas ou bcp moins, & ne ns toucheront plus, n’auront plus le même retentissement, la même résonance.
    (* Pour différencier la paraphrase de la variation ou de la ré-écriture-transformation pleinement littéraire, qui pourrait être orale ou impromptue chez un « raconteur-né »… précisément parce qu’il stylise — voir par ex., loin de St Germain des prés, les épopées des fruits & légumes par le grand-père maraîcher de Dario Fo.)
    Autre ex., fictif : ds Coups de feu sur Broadway de Woody Allen, Cheech le garde du corps (incarné par Chazz Palminteri), bien meilleur auteur dramatique que le protagoniste.
    Le style n’est pas une question de classe. Une certaine forme de bavardage autour des arts, la pose (creuse) de « connaisseur », si.

    J'aime

  63. En attendant, puck, si vs repassez par ici, pourriez-vs m’explique ce que vs entendez par « la langue du monde » ? — Quel monde ? humain (= les vraies gens ?), l’univers ?
    C’est une véritable question, pas de l’ironie ; j’ai besoin de savoir à quoi vs faites référence pour pouvoir vs répondre (a priori je ne suis pas du tt d’accord).

    & comment la condition humaine serait-elle « naturelle » ? (c’est moi qui introduis ce mot que vs n’employez pas, mais il me semble que votre définition de « l’âme russe » correspond exactement à cela)
    N’est-ce pas précisément une particularité de la condition humaine que d’être tjs déjà culturelle ?
    On refait le coup du (plus ou moins) « bon sauvage » ?

    J'aime

  64. Tant mieux si cela vs a intéressé, je craignais de faire doublon (du moins en ce qui vs concerne).

    Tjs chez Dolf Œhler : Herzen « épouvanté par le fanatisme de l’ordre » parle de « “ce Parlement d’épiciers enragés”, en comparaison duquel les polices politiques d’Autriche et de Russie seraient “des enfants de chœur”, de « la Garde nationale dans “sa méchanceté féroce et stupide” [comme] l’ensemble de la petite bourgeoisie. »
    Herzen écrit : « Le petit possédant est le pire de tous les bourgeois », & parle (en 49) du « milieu minable et sordide du philistin […] qui recouvre la France entière d’une moisissure verte », & ceci (puisqu’a été évoqué le rapport au temps) : « Tous ont peur, tous vivent comme des épiciers, les mœurs de la petite bourgeoisie sont partagées par tous, personne ne fait confiance à la durée: tout est temporaire, tout est à louer, tout est chancelant. » (De l’autre rive) — à rapprocher de Baudelaire & Flaubert contre la bêtise triomphante.
    Déception, désenchantement de ceux qui s’étaient tournés vers la France & y étaient entrés littéralement, pas seulement littérairement, pensant qu’on y respirait un autre air qu’en Russie ou en Allemagne (Heine).
    (Herzen tjs tr dur avec ses propres rêves & illusions.)

    J'aime

  65. C’est drôle, je m’aperçois que j’ai confondu ou superposé deux nouvelles de mésentente conjugale avec un mari médecin — je m’apprêtais à traiter puck de « monstre », mais je vais d’abord relire de plus près les deux textes que je mélangeais : j’étais d’abord allée à « L’épouse » (mais la nouvelle s’arrête alors que le mari médecin & tuberculeux n’est pas encore mort) alors qu’il s’agit plutôt de « La Cigale ». Les deux femmes s’appellent Olga, mais notre sympathie n’est pas manipulée de la même façon (début de réponse au « naturel » supposé, mais qui relève peut-être de mon a priori personnel puisqu’on se situe avant close (re-)reading.

    J'aime

  66. Je vais essayer, Paul Edel ! Est-ce que si je fractionne les citations ou les commentaires trop longs ça ira ?
    (Ou bien est-ce une façon polie de me demander de « faire bref » ? — remontrance qui n’aurait rien de déraisonnable ni d’injustifié…)

    J'aime

  67. J’ai l’impression (?) que contrairement à ce que dit Proust, ces auteurs russes restent ce qu’ils sont quand ils écrivent, il n’y a pas un Tchekhov et Dostoïevski mondains et autres différents à leur table de travail : ils écrivent comme ils sont, cela relativise la phrase de Coleridge sur Shakespeare sur sa capacité de devenir ce sur quoi ils méditent : ils le sont déjà et ils le restent, Du coup, je ne sais pas ce que ça donne en russe, mais en français on ne retrouve pas chez eux ce style littéraire parfois un peu ampoulé et emberlificoté, une langue littéraire qui met le monde à distance parce qu’elle ne parle la même langue que lui, ces auteurs sont bruts de décoffrage, ce qui donne cette impression de puissance. Même sur le plan philosophique : il n’y a pas de « grand » philosophes russes, pas de courant de pensée philosophique russe, ces auteurs ont pris la place du philosophe tout en bénéficiant de leur absence (même Oblomov ou les âmes mortes sont des textes plus philosophiques que littéraires). Ce que l’on nomme « âme russe » décrirait une condition humaine dénuée d’à priori et de concept philosophique, en ce sens, pour nous elle représenterait une espèce âme originelle et brute, universelle, dénuée de toutes conceptualisations ou autres formes de références théoriques qu’elle soient morales; éthiques ou autres.

    Aimé par 1 personne

  68. Quelle est cette nouvelle de Tchekhov qui ressemble à Bovary ? Une femme de toubib qui trouve son mari ennuyeux et part vivre ses aventures loin de lui ? chez Flaubert, Charles reste le Charles décrit dans les premières lignes jusqu’à la fin, et Emma reste aussi fidèle à elle-même jusqu’à la fin, tous les autres personnages aussi.
    Dans la nouvelle de Tchekhov, quand le mari meurt, sa femme se rend qu’il n’était pas celui qu’elle pensait : aux yeux des autres il était un héros, courageux, il avait sauvé des dizaines de vies, calmer les souffrances, ne faisant pas payer les plus pauvres, traitant chacun avec la même attention, qu’il soit riche ou pauvre etc… Chesterton dit le vrai courage c’est la bonté, cette version ne fait pas couler une petite larme à la fin, mais elle donne une claque.

    Aimé par 1 personne

  69. de nota (octobre 15, 2020 à 6:21) à propos d’Alexandre Herzen
    L’ouvrage de Dolf Œhler, Juin 1848 le spleen contre l’oubli, consacre un chapitre à Herzen (le III de sa deuxième partie), « un Jérémie russe sur les barricades de juin » & comporte de nombreuses citations de ses différentes œuvres.

    (On signale au passage à puck cet alignement des planètes qui risque de le surprendre : non seulement Herzen, Heine, Baudelaire mais aussi le Flaubert de l’Éducation sentimentale … & Dostoïevski)
    D. Œhler rapproche notamment la note préparatoire de L’Éducation : « Montrer que le sentimentalisme [son développement depuis 1830] suit la politique et en reproduit les phases. » de la réflexion de Herzen ds son autobiographie : « Ce que nous voyons sur la grande scène des événements politiques se répète sous forme microscopique dans chaque foyer de la vie privée. »
    L’interdiction de la polémique & de la satire contribue à la fortune de la « confession » comme genre littéraire, du repli sur les confidences de la sphère privée ; D. Œ. ajoute : « La présentation de soi, qui va jusqu’à EXHIBER SANS HONTE SES PROPRES FAIBLESSES ET VICES chez Heine, Herzen et Baudelaire, et sous le déguisement romanesque chez Flaubert, constitue dans son rigorisme même la critique exemplaire, la critique la plus aiguë de la société » (122)
    Ds le chapitre qui lui est consacré :
    « Dans la lettre où il annonce à Carl Vogt son intention d’écrire ses Mémoires, Herzen n’est pas avare d’auto-accusations : “Écrire ses Mémoires […], c’est comme abdiquer, c’est devenir parjure, traître presque, et couvrir par un succès littéraire une déchéance morale. Je me méprise pour cela — mais pourquoi donc le fais-je quand même? Nous sommes des castrés, des débauchés impuissants, au lieu d’érections, nous nous contentons de paroles lascives.” Cette contrition tonitruante est caractéristique de toute une génération de révolutionnaires avortés. On la reconnaîtra encore dans la poésie de B audelaire et les romans de Flaubert, mais réfléchie et mise en forme. En tout cas, Herzen apparaît comme le prototype d’un Midas de 1848 : ce qu’il saisit devient littérature. Un écrivain comme Dostoïevski l’a admiré pour cela; les nihilistes russes des années soixante, eux, se sont détournés de lui avec dédain. » (218)

    Quitte à sortir momentanément de la Russie, restons en littérature : les Mémoires de Herzen (en traduction allemande*) ont eu un lecteur pénétrant, Kafka.
    Il note ds son Journal, le 23 décembre 1914 : « Lu quelques pages du Brouillard de Londres de Herzen. Je ne savais pas du tout de quoi il s’agit et je vois cependant tout l’homme inconscient émerger du livre, résolu, bourreau de soi-même se dominant et retombant dans ses erreurs. »

    * avis aux amateurs, s’ils sont germanophones : accessible sur la Toile (mais celle que j’ai vue était en prime imprimée en caractères gothiques).

    Autre oubli : l’Undine de Petzold (qui ne passe pas (ou plus ?) à Saint-Malo) doit qqch à la nouvelle d’Ingeborg Bachmann, Undine geht.

    J'aime

  70. merci Elena, superbe cet extrait ! c’est étonnant de voir associés l’humanité de l’auteur avec l’humanité de ses livres.
    Dostoïevski haïssait tout ce qui n’était pas russe : les occidentaux, les musulmans, les juifs, les américains, les anglais, même les suisses et les italiens, il était menteur, infidèle, flambeur, réactionnaire, belliciste, anti humaniste, ultra nationaliste… il accumule tous les défauts qu’on peut avoir.
    Le truc c’est qu’il écrit avec toutes ses tares, il n’écrit pas en se prenant pour un autre, pour un grand aimant du genre humain, pour un humaniste, pour un type au dessus des autres : il écrit toujours à hauteur d’homme sans jamais se permettre de juger les autres du haut de sa plume. Comme c’est tant la mode ces jours-ci sous nos latitudes.

    J'aime

  71. Si Paul Edel le permet, je vais continuer à étaler mes échantillons chez lui (vocation rentrée de colporteuse littéraire). Mais si ça commence à lui trotter sur le haricot, un mot & je m’arrête.

    « Maria Ivanovna servit le thé. On parla littérature.
    — Dostoïevski est oublié de nos jours, dit Madiarov. Les bibliothèques n’aiment pas le prêter, les maisons d’édition ne le rééditent plus.
    — Parce que c’est un réactionnaire, dit Strum.
    — Tout juste, acquiesça Sokolov. Il n’aurait pas dû écrire Les Démons.
    Mais cette fois-ci, Strum demanda:
    — Vous êtes sûr, Piotr Lavrentievitch, qu’il n’aurait pas dû écrire Les Démons ? À tout prendre, il aurait mieux fait de ne pas écrire le Journal d’un écrivain.
    — Il ne faut pas émonder les génies, dit Madiarov. Dostoïevski ne trouve pas sa place dans notre idéologie. Ce n’est pas comme Maïakovski. Staline a eu raison de dire qu’il était le meilleur et le plus doué. Il est l’État personnifié jusque dans ses émotions. Alors que Dostoïevski est l’humanité en personne, jusque dans son étatisme.
    — À raisonner ainsi, rien dans la littérature du XIXe siècle ne peut trouver place chez nous.
    — Pas d’accord, laissa tomber Madiarov. Tolstoï, par exemple a chanté l’idée de la guerre populaire…; l’État mène une guerre populaire juste. […] On entend TOlstoï à la radio, à des soirées de lecture; on l’édite, nos chefs le citent.
    — C’est Tchekhov qui a la meilleure part, dit Sokolov. Il a été rdconnu par son époque et il l’est par la nôtre.
    — C’est la meilleure ! s’exclama Madiarov en tapant sur la table. Mais c’est pur malentendu si Tchekhov est reconnu chez nous. Un peu comme l’est Zochtchenko, qui est, en quelque sorte, son continuateur.
    — Je ne comprends pas ce que vous dites, fit Sokilov. Tchekhov est unr éaliste, alors que ce sont les décadents que l’on critique chez nous.
    […]
    — Ne touchez pas à Tchekhov, dit Maria Ivanovna. Je l’aime plus que tous les autres écrivains.
    — Et tu as bien raison, ma petite Macha, répondit Madiarov. […]
    L’individualisme n’est pas humanité ! Vous confondes; tout le monde confond tout. Vous trouvez que l’on tape sur les décadents ? Sottises ! Ils ne sont aps dangereux pour l’État; ils sont simplement inutiles, indifférents. Je susi persaudé qu’il n’y a pas de fossé entre le réalisme socialiste et les décadents. On a beaucoup discuté pour trouver une définition du réalisme socialiste. C’est un miroir auquel le parti ou le gouvernement demande: “Miroir, mon beau miroir doré, qui est le plus beau dans le monde entier ? ” et qui répond immanquablement : “C’est toi, le parti, le gouvernement, l’État, qui es le plus beau !” Les décadents, eux, répondent: “C’est moi, moi, moi, le décadent, qui suis le plus beau.” Ça ne fait pas une telle différence. […] Les méthodes sont différentes, mais le fond reste le même: l’extase devant sa propre supériorité. L’État génial et sans défaut n’a que faire de ceux qui ne lui ressemblent pas. Et le décadent en dentelles est parfaitement indifférent aux autres personnes, à l’exception de deux: avec l’une, il mène des conversations raffinées, avec l’autre il échange des baisers. Mais en apparence, le mouvement décadent, l’individualisme mènent le combat pour l’homme. En fait, ils n’en ont rien à faire ! […]
    Sokolov […] l’interrompit :
    — Une seconde, quel est le rapport avec Tchekhov ?
    — C’est de lui que je parle. Parce que, entre lui et l’État, il y a un gouffre infranchissable. Il a pris sur ses épaules cette démocratie russe qui n’a pu se réaliser. La voie de Tchekhov, c’était la voie de la liberté. Nous avons emprunté une autre voie, comme a dit Lénine. Essayez donc un peu de faire le tour de tous les personnages tchékhoviens. Seul Balzac a su, peut-être, introduire dans la conscience collective une telle quantité de gens. Non, même pas. Réfléchissez un peu: des médecins, des ingénieurs, des avocats, des instituteurs, des professeurs, des propriétaires terriens, des industriels, des boutiquiers, des gouvernantes, des laquais, des étudiants, des fonctionnaires de tous grades, des marchands de bestiaux, des entremetteuses, des sacristians, des évêques, des paysans, des ouvriers, des cordonniers, des modèles, des horticulteurs, des zoologistes, des aubergistes, des gardes-chasse, des prostituées, des pêcheurs, des officiers, des sous-officiers, des artistes peintres, des cuisinières, des écrivains, des concierges, des religieuses, des soldats, des sages-femmes, des forçats de Sakhaline… […] Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité : des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Mais ce n’est pas tout ! Il a introduit ces millions de gens en démocrate, comprenez-vous, en démocrate russe. Il a dit, comme personne ne l’avait fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains; comprenez-vous : des êtres humains! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes et qu’ensuite seulement ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatars, ouvriers. Vous comprenez ? Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatars ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques : les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. Il y a cinquante ans on pensait, aveuglé par des œillères partisanes, que Tchekhov était le porte-parole d’une fin de siècle. Alors que Tchekhov a brandi le drapeau le plus glorieux qu’ait connu la Russie dans son histoire millénaire : […]le drapeau de la dignité de l’homme russe […] notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique; elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme. Même Tolstoï, avec sa théorie de la non-résistance au mal par la violence, est intolérant, et surtout, son point de départ n’est pas l’homme mais Dieu. […] Qu’a dit Tchekhov ? Que Dieu se mette au second plan, que se mettent au second plan les “grandes idées progressistes”, comme on les appelle; commençons par l’homme; soyons bons, soyons attentifs à l’égard de l’homme quel qu’il soit: évêque, moujik, industriel millionnaire, forçat de Sakhaline, serveur dans un restaurant; commençons par aimer, respecter, plaindre l’homme; […]

    Karimov [qui est Tatar] répondait à Madiarov :
    — Comment peut-on concilier votre discours passionné sur l’humanisme de Tchekhov avec votre hymne à Dostoïevski ? Pour Dostoïevski tous les hommes ne sont aps égaux en Russie. […] En RUssie, un grand écfivain n’a ps le droit de persécuter les allogènes, de mépriser les Polonais et les Tatars, les Juifs, les Arméniens et le Tchouvaches. […]
    Vous avez peut-être lu […] Hadji Mourat, le récit de Tolstoï ? Ou peut-être avez-vous lu Les Cosaques ? OU son récit Le Prisonnier du Caucase ? Tout cela, c’est un comte russe qui l’a écrit, plus russe que le Lituanien Dostoïevski. Tant que les Tatars seront de ce monde, ils prieront Allah pour Tolstoï. »

    (Vassili Grossman, Vie et destin Première partie, ch. 65)

    J'aime

  72. Merci de Nota car je me suis souvent demandé (sans jamais prendre le temps d’approfondir) qui était Herzen auquel pas mal d’intellectuels russes se réfèrent, en effet.

    Quant à Puck : neurones en ébullition et grande forme !

    A bientôt tous.

    J'aime

  73. juste une dernière chose sur cette histoire de sainteté accordée à la Nature.
    Parmi les choses qui différencient Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov il y a le rapport au temps :
    chez Tolstoï ses romans se placent dans un temps long, parce qu’il croit au progrès, comme tous les révolutionnaires c’est un rousseauiste : si la société devient meilleure alors l’homme sera meilleur, et il faut du temps pour accomplir cette tache.
    chez Dostoïevski tout va très vite, le temps est court et comprimé, la condition pour que ses personnages se révèlent tels qu’ils sont, nous donnent la vérité d’eux-mêmes il ne faut pas leur accorder trop temps pour réfléchir.
    chez Tchekhov le temps est évalué à l’échelle d’une horloge intérieure, c’est le temps de l’espérance : « un jour tu verras… », ou à l’inverse le temps du regret, du trop tard : je m’en suis aperçu trop tard : il était mort ou j’étais devenu trop vieux, c’est le temps du « ah si j’avais su… » – et là effectivement quand Tchekhov évoque la nature c’est le plus souvent pour dire que ce problème ne la concerne pas, la nature n’obéit pas aux règles temporelles de la vie humaine, elle se place dans une éternité que l’homme ne connait pas, contrairement à eux la nature peut prendre tout son temps.

    Aimé par 1 personne

  74. « cheminer naturellement vers sur une Sainteté qu’ils accordent à la Nature » : cela dit c’est bien tourné et la formule est assez jolie.

    J'aime

  75. Oblomov !! le dialogue avec le critique littéraire Penkine : vous croyez qu’ils parlent de Dostoïevski ? Oblomov l’aquoiboniste argumente son refus de lire les romans, comme il refuse d’ouvrir des livres d’histoire : à quoi bon tout ça ? puisqu’il ne s’agit que de satisfaire des égos, aller piocher dans le grand bestiaire de l’humanité pour se servir de ces pauvres gens que pour se faire plaisir et faire plaisir à ses lecteurs et rien leur offrir en retour, il n’y a pas d’amour, que de l’amour-propre (parle-t-il de Flaubert?).

    Oblomov place la barre très haut, trop haut ?

    Si ces écrivains russes n’avaient fait que cheminer aussi « naturellement » vers une certaine sainteté qu’ils accorderaient à la Nature les choses seraient plus simples et ils nous questionneraient moins, n’est-ce pas ?

    d’ailleurs je me demande s’il n’y en a qu’un seul dans le tas qui accorde naturellement une Sainteté à la Nature ? peut-être Tolstoï ?

    J'aime

  76. Un autre critique (ni Nabokov, ni Nivat)

    « Lisez une chose. Un poème, que j’ose dire magnifique, sur le point de paraître: “L’amour d’un concessionnaire pour une femme déchue”. Je ne peux vous dire qui en est l’auteur. C’est encore un secret. […]
    C’est une mise à nu de tout el mécanisme de notre mouvement social […] Tous les ressorts sont évoqués, tous les degrés de l’échelle sociale sont passés en revue […] et tout ela d’une authenticité étonnante, palpitante… J’ai entendu des extraits : l’auteur est un grand écrivain ? On y entend tantôt du Dante, tantôt du Shakespeare…
    — Eh bien, vous ,’y allez pas de main morte […]
    — Lisez, vous verrez vous-même […]
    — Non, Penkine, je ne lirai pas.
    — Mais pourquoi ? ça fait du bruit, on en parle… […] Lisez au moins par curiosité.
    — Qu’est-ce que j’en ai à faire ? […] Et pourquoi écrivent-ils ? Uniquement pour se faire plaisir.
    — Comment, se faire plaisir ? Et que faites-vous de cette authenticité ? […] Prenez qui vous voulez, un marchand, un officier ou un sergent de vill et on les dirait couchés tout vifs sur papier.
    — Et pourquoi se donner tant de mal? Pour s’amuser  […] Seulement il n’y a pas de vie dans tout ça: il n’y a ni compréhension de la vie, ni compassion […] Il n’y a que de l’amour-propre. D’ailleurs ils représentent des voleurs, des femmes déchues comme s’ils les attrapaient dans la rue pour les conduire en prison. On n’entend pas de « larmes invisibles » dans leur récit, mais seulement un rire visible et grossier, et de la méchanceté. […] Où est l’humanité ? Vous voulez écrire seulement avec votre tête […] Croyez-vous que la pensée n’a pas besoin du cœur ? Non, la pensée est fécondée par l’amour ! Tendez la main à un homme déchu pour le relever, ou pleurez sur lui à chaudes larmes, mais ne le bafouez pas. Aimez-le, reconnaissez-vous en lui et traitez-le comme vous-même, alors je vous lirai et je m’inclinerai devant vous…
    […]
    — Aimer l’usurier, le bigot, le fonctionnaire voleur ou obtus […] ? Non, il faut les châtier, les rejeter hors du milieu social, hors de la société…
    — […] Cela revient à oublier […] que cet homme perverti est resté homme malgré tout, c’est-à-dire vous-même ! Rejeter ! Comment le rejetterez-vous hors de l’humanité, du sein de la nature, de la miséricorde divine ? […]
    — Vous n’y allez pas de main morte, dit Penkine à son tour, étonné. »

    J'aime

  77. Ma, ton, son russe — nos voleurs de rêveries :

    « Je suis assise près de maman dans une voiture fermée tirée par un cheval, nous cahotons sur une route poussiéreuse. […] La ville où nous nous rendons porte le nom de Kamenetz-Podolsk. Nous y passerons l’été chez mon oncle Gricha […] Ce vers quoi nous allons, ce qui m’attend là-bas, possède toutes les qualités qui font de “beaux souvenirs d’enfance”… de ceux que leurs possesseurs exhibent d’ordinaire avec une certaine nuance de fierté. […] J’avoue que j’hésite un peu…
    — ça se comprend… une beauté si conforme aux modèles… Mais après tout, pour une fois que tu as cette chance de posséder, toi aussi, de ces souvenirs, laisse-toi aller un peu, tant pis, c’est si tentant…
    — Mais ils n’étaient pas faits pour moi, ils m’étaient juste prêtés, je n’ai pu en goûter que des parcelles…
    — C’est peut-être ce qui les a rendus plus intenses… Pas d’affadissement possible. Aucune accoutumance…
    — Oh, pour ça non. Tout a conservé son exquise perfection: la vaste maison familiale pleine de recoins, de petits escaliers… la “salle” comme on les appelait dans les maisons de la vieille Russie, avec un grand piano à queue, des glaces partout, des parquets luisants, et tout le long des murs des chaises couvertes de housses blanches… […]
    Les domestiques sont comme il se doit gentiment familiers et dévoués… Rien ne manque… même la vieille « niania » douce et molle dans son châle et ses jupes amples… Elle nous donne pour notre goûter de succulentes tartines de pain blanc enduites d’une épaisse couche de sucre mouillé… et le cocher qui se chauffe au soleil sur le banc de bois adossé au muret dans la cour où se trouve l’écurie… j’aime grimper doucement sur ce mur derrière lui et poser mes mains sur ses yeux… “Devine qui je suis… — Je sais que c’est toi, petite friponne”… je me colle à son large dos, je passe mes bras autour de son cou, je hume la délicieuse odeur qui s’exhale du cuir de son gilet, de son ample veste, de ses cheveux pommadés, de la sueur qui perle en fines gouttelettes sur sa peau tannée et burinée…
    Et le jardin… avec au fond le pré couvert de hautes herbes où nous allons toujours jouer […]La tête couverte d’un long voile de mousseline blanche et ceinte d’une couronne de pâquerettes que niania a tressée, tenant à la main une baguette toute lisse, encore un peu humide, un peu verdâtre, embaumant le bois fraîchement écorcé, je conduis la procession qui porte en terre une grosse graine noire et plate de pastèque. […] nous l’enterrons selon les indications du jardinier, nous l’arrosons avec notre petit arrosoir d’enfant, j’agite au-dessus de la terre ma baguette magique en prononçant des incantations faites de syllabes barbares et drôles que j’ai longtemps retenues et que je n’arrive plus à retrouver… Nous irons nous pencher sur cette tombe jusqu’au jour où enfin nous aurons peut-être la chance de voir sortir de terre une tendre pousse vivante… […]

    Nous sommes assis avec [tante Aniouta] , nous, les plus petits, dans la grande calèche découverte tirée par deux chevaux, nous allons de l’autre côté du fleuve, où se trouvent les magasins, où s’élève la haute tour blanche entourée près du sommet d’un balcon… […] Notre calèche traverse à gué le large fleuve, l’eau monte plus haut que le marchepied, couvre presque le poitrail des chevaux, mais il ne faut pas avoir peur, il ne peut rien nous arriver, le cocher connaît bien le chemin… et nous voici enfin sur la terre ferme, les chevaux montent sur l’autre rive, nous roulons au trot sur la route blanche vers la pâtisserie, les boutiques de livres, de jouets, de souliers… ma tante examine ceux que j’ai aux pieds, déjà usés, bientôt trop petits… À toi aussi, il en faut d’autres…

    (Une sorte de continuité entre les activités de l’enfant & de l’écrivain adulte taquinant ses lecteurs : Devinez de qui il s’agit, qui parle/pense ou plutôt qui est traversé à ce moment par ce mouvement de pensée ?)

    J'aime

  78. Je vois pas pourquoi paul vous censurerait, puck. Z’êtes un peu paranon ? Vous savez qu’il a beaucoup appris de Passoul. Est devenu moins susceptib’ et ombrageux, et votre commentaire sur le mien est par ailleurs tout à fait convenab’. Je soupçonne même qu’ils rehausseraient le niveau du Nivat habituellement indispensable sur ce genre de sujets littéraires russophiles 🙂
    (un petit bémol au blog de JPA/ PE: je n’aime pas trop le logo vert que m’attribue spontanément sa békane, mais j’apprécie beaucoup en revanche qu’elle nous donne l’heure de l’apéro et la date de la semaine? Passoul devrait prendre exemple sur les « bonnes pratiques », comme ils disent en Macrobionie).

    J'aime

  79. JJJ : « @ la joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme
    Je ne vois pas en quoi, dans le texte cité, Paul… C’était là une expérience habituelle chez un couple russe profondément chrétien, pénétré par le devoir religieux du mariage pour le meilleur et le pire. »

    Il me semble que vous faites aussi erreur : « joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme » c’est bien sûr un contresens complet, mais votre convocation du religieux à ce niveau tape aussi à côté (sinon pour évoquer l’aporie dans la façon du théologique d’aborder la question du Mal).

    Comme toujours avec Dostoïevski il faut prendre le problème à l’envers, regarder ce que serait l’exact contraire de ce bonhomme. Ce serait quoi ? Vous, moi, la plupart des gens qui vivent dans le monde sans avoir une pleine conscience de ce qu’il s’y passe, ce qui leur donne un certain optimisme et éventuellement une joie de vivre.

    la chose important dans cette façon de dire c’est l’expression : « sans avoir pleine conscience ».

    cet homem dans le souterrain est malade de quoi ? les psy diraient qu’il est névrosé ? ou dépressif ? pourquoi l’est-il ? parce qu’il est lucide !!! et là on retrouve un autre qui dit exactement la même chose que Dostoïevski sauf qu’il le dit d’une autre façon : Pascal !

    l’homme est malade de sa lucidité. Pascal dit notre conscience nous rend malheureux, pour bien vivre il faut ne pas avoir conscience des choses qui se passent autour de nous, pour vivre nous devons amputer notre conscience, et c’est la vérité. effectivement pour vivre « normalement » nous devons filtrer notre lucidité, parce que si nous aviosn réellement conscience des mlaheurs du monde nous serions anéantis comme l’est ce type dans son sous-sol. Et c’est là qu’on se rend compte que Nabokov (qui a à peu près la même lecture du type qui se complait dans le sado maso) s’est mis le doigt dans l’oeil !

    C’est un contresens complet dans la mesure où en nous parlant de ce type dans son sous sol Dostoïevski ne parle pas de lui, mais de tous les autres qui vivent au dessus, donc de nous. Cet auteur fonctionne toujours de cette façon, et le lire au pied de la lettre, au premier degré c’est l’assurance de se planter à tous les coups !

    J'aime

  80. il est un auteur russe bien oublié, Alexandre Herzen, il faut hélas préciser que son oeuvre majeure, une autobiographie, « Passé et méditation » est désormais épuisée, publiée aux éditions « l’Age d’homme » traduite par Daria Olivier, quatre gros volumes que l’on peut toutefois toujours acquérir en chinant…pour l’évoquer, je puiserai dans un article rédigé par Georges Nivat.

    « Herzen, grand seigneur russe de culture européenne, publiciste et écrivain, adversaire farouche de Nicolas premier, compagnon de Garibaldi, chantre désabusé de 1848, exilé indomptable qui vécut trente ans hors de son pays et dont la dépouille repose au cimetière de Nice a apporté à l’intelligentsia russe naissante une générosité intellectuelle bouillonnante, le culte du peuple russe mais aussi, avec une lucidité extrême, des traits de pessimisme prophétique. Sa vie privée fut amère, sa fin fut amère, il mourut en 1870, moqué par la jeune génération des nihilistes. Passé et méditations, c’est un livre touffu, en quatre tomes et qui est le reflet des humeurs d’un être qui connut de dures vicissitudes et de grands espoirs. Nous n’avons pas l’espace pour analyser cette confession d’un enfant de la révolution russe( la future, bien sûr). Le style même, si dynamique, syncopé, anacoluthique mériterait toute une étude. Disons seulement que la traduction de Daria Olivier rend fidèlement cet impétueux mouvement et cette transparence rapide qui caractérisent Herzen- écrivain. Passé et méditation se lit comme un récit, une confidence, une confession pleine d’aventures, peuplée de centaines de rencontres depuis le portrait du père grand seigneur voltairien et de la nounou jusqu’aux camarades d’Université, Bielinski, Khomiakov et tant d’autres noms célèbres, le despote tortionnaire qui régnait sur Viatka où il est exilé à 22 ans, le tsar, la haute société moscovite et pétersbourgeoise, les sbires de la police secrète, Mazzini, James Fazy, Garibaldi, Mickiewicz, Ledru-Rollin, Proudhon, Hugo…Longue et variée galerie des originaux produits par la Russie, dont Herzen nous fournit des croquis enlevé, rehaussés de couleurs, à l’emporte-pièce.  » C’est comme cela qu’on les cuit dans les fours russes » fait-il dire à Pogodine. Et il nous montre le « four russe » à l’action non seulement chez les « grands  » de l’histoire, mais aussi chez les « petits » du peuple…La vie sentimentale de Herzen (fils illégitime, fils « du coeur »- Herz) est en elle-même passionnante et émouvante: l’enlèvement clandestin, à Moscou, de Nathalie, sa cousine, puis en 1848, à Genève, la trahison de Nathalie, éprise du poète allemand Herwegh, sa mort prématurée ne 1852, après le naufrage où ont péri la mère de Herzen et un de ses fils. Herzen ne cache rien, il n’a rien à cacher, c’est une nature intrépide et transparente.
    Or le grand ouvrage de Herzen, cette somme de ses fièvres et de ses luttes est marqué par une double réflexion sur l’histoire. La première porte sur la Russie. Herzen a vilipendé plus que quiconque l’encroûtement, la cruauté, la mesquinerie, la scélératesse de la société russe de son temps. Néanmoins son livre est aussi un chant d’amour à la Russie.
    Herzen a forgé plus que quiconque l’image du Russe universel, altruiste, exalté, telle que Dostoievski la reprit dans ses romans, de Mychkine à Aliocha. Plus que quiconque il a misé sur l’intégrité du peuple paysan russe. De Dostoievski et Tolstoi à Soljenitsyne, tous les penseurs russes ont puisé à la source vive de Herzen. De lui ils ont hérité cette générosité sociale et cette inaptitude au compromis. En 1905, Tolstoi notait dans son journal:  » J’ai lu Herzen, de l’autre rive. Admirable. Il faudrait écrire sur lui pour que les gens de notre temps le comprennent. Notre intelligentsia est si avachie qu’elle n’est plus à même de le comprendre. Il sera lu par les lecteurs du futur. »
    On est en 1962, deux femmes relisent Herzen, Anna Akhmatova et Lydia Tchoukovskaia, mais ce qu’écrivait un Herzen sombre et prophétique en 1862 leur semble à toutes deux dire mieux que tout ce qu’elles ressentent. Comme Alexandre Soljenitsyne, elles puisent chez Herzen le diagnostic, la méditation, l’inquiétude et le repentir national. Lis Herzen dit au héros du Premier Cercle, le futur bagnard Volodine, son oncle ancien bagnard. Pour les Russes rescapés de l’ignominie du Goulag, comme pour les russes des années 1860 rescapés de l’esclavage, Herzen le pessimiste a quand même un mot d’espoir:
    « l’Eveil de la conscience russe commence avec la confession…Comment savoir si un mot ne tombera pas comme une goutte de levain sur ces multitudes endormies et ne les élèvera pas vers une vie nouvelle? »

    Un levain…un levain pour la fournaise du « four russe » tout Herzen est dans cet espoir désespéré.

    Georges Nivat, « Vers le fin du mythe russe » l’Age d’homme.1982.

    « Sous l’influence d’instincts obscurs et d’images fantastiques, les peuples marchent comme des somnanbules, à travers des séries d’antinomies insolubles; ils se massacrent et ils aboutissent, mille cinq cents ans après la chute de Rome, à de nouveaux Germanic et Alaric habillés à la mode du XIX siècle »
    Alexandre Herzen.

    Aimé par 1 personne

  81. mais vous avez un brin oublié Limonov : les poètes russes préfèrent les grands nègres…
    (j’ignore quel est le nouveau titre PC en français)…
    Aiment aussi avoir chaud en entrant dans l’hiver. Hein !
    Bàv,

    J'aime

  82. @ la joie dans l’humiliation et dans le sadomasochisme

    Je ne vois pas en quoi, dans le texte cité, Paul… C’était là une expérience habituelle chez un couple russe profondément chrétien, pénétré par le devoir religieux du mariage pour le meilleur et le pire. En quoi, il nous réchauffait bien le cœur.. Pourquoi surcoder cette admirable page de Dostoi d’une grille d’interprétation psy aussi vulgaire et vaine ?…
    Cela dit, vous avez pressenti quelque chose de fort couffinant : les grands russes pour se préparer à entrer dans le grand I vert. Merci bien, cher PE.

    J'aime

  83. @ paul edel, hors textes: 1) je récupère la moitié de mes yeux…bientôt, et mes paires de lunettes , aussi. En attendant, une âme forte tape & lit à ma place, Oblomov est mis à la vodka
    2) savez-vous ce qu’est devenu le propriétaire du blog « Brumes » qui était excellent ?id est: il écrit ? ou … Je ne cherche ni à le rencontrer ni à lui écrire !! savoir simplement s’il exerce toujours ses talents.
    (fondu au blanc, je ne vois que du blanc.,ma tapeuse vous salue bien)

    J'aime

  84. Aragon aimant Barrès, oui ; mais le choix, opéré vers 1948, n’est pas exempt de pensées politiques. C’est ainsi qu’il en vient à réhabiliter La Colline, mais aussi le Culte du Moi, sans doute parce que s’y trouve la chronique de Panama, le scandale, qui fait la trame de « Leurs Figures ». Lequel a horriblement vieilli.
    On pourrait aussi s’étonner d’une thèse rocambolesque qui veut ce sont les Bonshommes de la NRF qui ont savonné la planche de Barrès. Mais Barrès paraissait plus souvent chez Emile-Paul qu’à la NRF. Mais on voit bien la finalité de la manœuvre: faire oublier qu’on a commis Un Cadavre ) la mort dudit Barrès.
    Les essais, aussi, Amori et Dolori Via Sacrum, Les Eglises Assassinées, Les Différentes Familles Spirituelles de la France, sont curieusement laissés dans l’ombre.ils montrent opourtant un homme plus large d’esprit qu’on ne veut le dire.
    Dans la série Antiquités Dostoïevskiennes, que penser de celles de Pierre Pascal, devenu traducteur pour faire oublier un passé chargé?
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  85. « ensuite, bon, il faut se détendre. Il y a certainement chez Nabokov de l’humour et de la provocation. »

    c’est tout de même bien voir un auteur à travers le regard d’un autre auteur. De plus Nabokov est un écrivain génial, mon livre préféré c’est « Ada », ce livre est une merveille. Mais c’est un écrivain, il me semble que Dostoïevski serait plus un anti-écrivain (comme on dit de Pascal ou de Nietzsche qu’ils sont des anti-philosophes), c’est aussi un tragédiste ( ça se dit?) : il écrit ses romans comme des pièces de théâtre, il se s’attarde pas sur les descriptions des paysages, les arbres en fleurs c’est pas trop son truc (la première moitié de l’Idiot se passe en 24 heures), les personnages ne dorment pas la nuit pour conserver une unité de temps (à tel point qu’ils finissent par dérailler) ; c’était un fan de Racine et d’autres tragédistes (ça se dit) tragédiens français dont je ne connaissais même pas le nom et bien sûr de Shakespeare.
    Nabokov, lui, il peut être étudié par des professeurs de littérature à la fac, ou par des critiques littéraires – il me semble que Dostoïevski il n’y a pas grand chose à en dire d’un point de vue littéraire, ce n’est pas un styliste, ses romans sont mal construits, il écrivait des feuilletons pour les journaux, et pour des lecteurs de journaux, il reculait la fin en ajoutant des pages pour être plus payé, forcément une fois complié ça finit par donner mal à la tête.
    Par contre Dostoïevski a une capacité d’endurance incroyable, il est capable d’aller fouiller le fond de l’âme humaine sans jamais rompre. Un personnage comme Stavroguine (faut lire sa confession dans les Démons), Ivanov dit de lui « c’est un traître aux yeux du Christ (…) il est déloyal envers Satan », là on est presque plus proche de Kierkegaard quand ce dernier explique que les catégories de la morale et de la religion ne peuvent être identiques ; Pour Dostoïevski morale et religion (tout comme l’humanisme) entravent la liberté et donc ne donne pas à voir le visage humain dans sa réalité et sa totalité (cf Nietzsche). Cette endurance on la trouve dans son journal (et aussi dans les brouillons de ses livres selon ses commentateurs), comme le dit Coleridge de Shakespeare : « il possède cette qualité sublime de devenir ce sur quoi il médite », et quand on médite sur un personnage comme Stavroguine il faut être sacrément costaud.

    J'aime

  86. « Ils captent le déraisonnable et le grotesque de la vie et en même temps nous proposent des raisons d’espérer. »
    « Nos russes mêlent le ridicule et le sublime, le cruel et le compassionnel […] comme si leur conscience était davantage percée par les stridences d’un monde à vif. »
    Manifestement Paul Edel est plus « compréhensif » à l’égard de Dostoïevski que Nabokov (au double sens de « plus indulgent », « moins injuste » & de « inclusif », « rassembleur », i.e. il ne l’isole pas comme qqch de complètement atypique, il ne l’exclut pas de la « Grande Tradition » russe) & comme par ailleurs c’est moi qui ai eu la mauvaise idée d’introduire Nabokov ds la conversation, ce serait injuste vis-à-vis de Paul Edel (& me placer en position délicate) que de « confisquer » ou dévier le débat & de s’occuper uniquement du rapport de ces deux-là (celui de Nabokov à Dostoïevski).

    J’avais dit ici (ou plutôt sur la version précédente du blog, « Près, loin ») ma fascination pour le film de Nuri Bilge Ceylan, Winter Sleep, qui mêlait (lui aussi ds l’œcuménisme, si j’ose dire, & non l’exclusion) Tchékhov & Dostoïevski, leurs univers, leurs personnages, leurs situations (mais le titre n’est-il pas aussi qq peu shakespearien, à rapprocher du Conte d’hiver ? femme-statue, femme gelée ?), tt en les transportant en Anatolie.
    Le mouvement de l’aller — se réfugier, se réchauffer près du samovar, « entrer en Russie » comme d’autres en religion (encore trop jeune pour faire un starets Pavel) — se double donc, en sens inverse, d’une pénétration/ »infiltration » (pacifique & bienvenue) de nos imaginaires « occupés » & assimilateurs en même tps (c’est vrai aussi qd on parle d’un seul livre & non de tte une littérature nationale…)

    Par association d’idées & au risque de persévérer ds l’erreur, j’aurais un peu envie d’ajouter une autre exilée, Nathalie Sarraute : elle aussi en vient & doit d’autant plus se situer par rapport à cette culture que la place d’auteur est déjà remplie par la mère — pas besoin d’être russe pour que le « Tiebia podbrossili… » (dûment explicité : « un verbe qui littéralement signifie « jeter », mais qui a de plus un préfixe irremplaçable qui veut dire « sous », « par en dessous » et cet ensemble, ce verbe et son préfixe, évoque un fardeau dont subrepticement on s’est débarrassé sur quelqu’un d’autre » (Enfance, p. 1089 ds le volume de la Pléiade) résonne en ns — mais tt autant bien sûr la farouche volonté de ne pas se laisser envelopper, immobiliser par les mots des autres tels une sorte de filet maléfique, surtout qd ils charrient une assignation à un destin (« Quel malheur »).

    J'aime

  87. « « Écrire contre » comme une forme d’hommage paradoxal. »
    ah que c’est bien tourné ! 🙂
    voir aussi n jour Aragon se fendant dans les lettres françaises d’un article sur Barrès. intitulé même « qui aime Barrès ? moi » ou quelque chose dans le genre.

    « Du coup j’ai aussi un peu l’impression que Nabokov « reproche » à Dostoïevski à peu près ce que Tolstoï reproche à Shakespeare : parler de choses et de personnages qui n’existent pas dans la vraie vie.
    ben oui, ça m’a tout l’air d’être en partie cela. »
    voir ici :

    ensuite, bon, il faut se détendre. Il y a certainement chez Nabokov de l’humour et de la provocation.

    J'aime

  88. chère Elena, merci pour votre lecture (quelle précision !) de ce mémoire. Avez-vous remarqué, une expression revient souvent pour qualifier Nabokov : sa « mauvaise foi », je n’ai pas compris pas pourquoi. Quand des commentateurs parlent de Dostoïevski c’est rarement pour parler de son style, lui-même ne s’est considéré comme « écrivain », je pense qu’il est sincère quand il dit que s’il avait été propriétaire terrien oisif comme Tolstoï lui aussi aurait pu avoir lui aussi le loisir d’écrire un roman. Quand on lit Chestov même lui ne parle jamais de Dostoïevski comme d’un « écrivain ». Aussi Vincent Descombes, ce qu’il retient de Dostoïevski ? son « art de brouiller les cartes, de mélanger nos repères, entre les faibles et les puissants, les riches et les pauvres, de prendre nos valeurs à contre pieds. » Ceci contrairement à l’habituelle fonction ordonnatrice « morale » donnée à la littérature à l’époque en France et ailleurs : dénoncer la comédie humaine de la société bourgeoise (Balzac, Flaubert, Proust), l’indignation quant aux conditions de vie scandaleuses des plus faibles (Hugo, Zola), la fonction (mission ?) du livre repose essentiellement sur la valeur morale de l’écrivain, Dostoïevski ne semble pas même savoir ce que signifie l’expression « valeur morale ». Il me semble que la chose à retenir avec Dostoïevski n’est pas trop l’emploi de tel mot à la place de tel autre, mais le fait que quand un jeune homme malade, qui souffre et sait qu’il n’en a plus pour longtemps à vivre, et qu’il tente de se suicider, et loupe son suicide, les autres se moquent de lui parce qu’il n’est pas même pas capable de se servir d’un pistolet, là on se dit quel manque d’empathie, quelle bande de sales types, sauf que si un type vient voir ce jeune homme pour le consoler ce dernier l’envoi balader en lui disant qu’il préfère la méchanceté des autres à sa bonté.
    Du coup j’ai aussi un peu l’impression que Nabokov « reproche » à Dostoïevski à peu près ce que Tolstoï reproche à Shakespeare : parler de choses et de personnages qui n’existent pas dans la vraie vie. L’autre chose que Nabokov peut ne pas aimer chez Dostoïevski c’est son anti-américanisme et son anti-capitalimse, qu’il pourrait le percevoir comme une attaque personnelle. Vous avez raison Elena : critiquer un auteur c’et aussi le prendre en considération, quand cette critique se fait après coup, dans ce règlement de compte entre Nabokov et Dostoïevski, les attaque des Nabokov contre FD sont bien, in fine, moins violentes que celles de Dostoïevski contre Nabokov.

    Il faut garder à l’esprit que cette littérature russe n’a duré que 80 ans (des âmes mortes de Gogol aux dernières pièces de Tchekhov) : c’est très court.

    J'aime

  89. (Pour ne pas rester sur des remarques défavorables à propos d’un traducteur, parce que c’est un art difficile & qu’actuellement la chasse est perpétuellement ouverte, je voudrais signaler que j’ai tjs pensé, à tort ou à raison, que je devais une bonne partie du bonheur que j’ai eu à lire Les âmes mortes au talent de Boris de Schlœzer.
    De tte façon, c’est ds cette version que je les relirai. Ce qui confirme, en ce qui me concerne du moins, que nos préférences de lecteurs sont aussi voire davantage affectives, « passionnelles » que rationnelles. D’où la difficulté d’en débattre.)

    J'aime

  90. À propos de traduction, je reproduis (mais je l’ai peut-être déjà fait, en réponse à un jugement aussi nuancé que d’habitude de MS qui défendait bec & ongles « son » Grand Traducteur), je reproduis donc un débat qui paraît solidement argumenté à l’ignorante que je suis, & qui s’est déroulé sur « Brumes blog d’un lecteur »
    (J’ai eu le tort de négliger alors de copier les liens pour arriver directement aux commentaires en question & maintenant j’ai la flemme de rechercher, donc pardon pour la tartine.)

    La traduction des Frères Karamazov que propose La Pléiade est celle, datant de 1923, d’Henri Mongault. A deux reprises, il précise dans ses notes qu’il renonce à traduire certains passages.

    Le premier concerne la p. 216 de mon édition (chapitre VI, livre IV) :

    « Nicolas Ilitch Sniéguiriov, ex-capitaine en second de l’infanterie russe, avili par ses vices mais pourtant capitaine … Pourtant je me demande en quoi ai-je pu exciter votre curiosité, car je vis dans des conditions qui ne permettent guère de recevoir des visites. »

    La note de Mongault, appelée après capitaine :

    Je dois passer huit lignes intraduisibles en français. Pour dépeindre son humble condition, le capitaine se livre à une plaisanterie fondée sur une particularité de la langue russe (adjonction d’un s à la fin des mots, formule révérencieuse employée par les gens de peu).

    Voici le texte d’origine […] :

    – Николай Ильич Снегирев-с, русской пехоты бывший штабс-капитан-с, хоть и посрамленный своими пороками, но все же штабс-капитан. Скорее бы надо сказать: штабс-капитан Словоерсов, а не Снегирев, ибо лишь со второй половины жизни стал говорить словоерсами. Словоерс приобретается в унижении.
    – Это так точно, – усмехнулся Алеша, – только невольно приобретается или нарочно?
    – Видит Бог, невольно. Все не говорил, целую жизнь не говорил словоерсами, вдруг упал и встал с словоерсами. Это делается высшею силой. Вижу, что интересуетесь современными вопросами. Чем, однако, мог возбудить столь любопытства, ибо живу в обстановке, невозможной для гостеприимства.

    Le s en question est le словоeрс, forme très réduite de сударь, lui-même contraction de государь, et Mongault en explique bien le sens.

    Deuxième passage que Mongault fait passer à la trappe, p. 243 (chapitre II du livre V). Il s’agit d’une partie de la conversation de Smerdiakov avec Marie kondratievna, fille de la voisine du père Karamazov, que surprend Aliocha :

    – (…) On disait au marché — et votre mère me l’a raconté aussi avec son manque de délicatesse — que ma mère avait la plique et à peine cinq pieds de haut … Je hais la Russie entière Marie Kondratievna.

    Mongault dit dans sa note, appelée après cinq pieds de haut :

    Je passe sept lignes intraduisibles dans lesquelles Smerdiakov s’irrite contre une particularité de prononciation.

    L’original :

    – (…) На базаре говорили, а ваша маменька тоже рассказывать мне пустилась по великой своей неделикатности, что ходила она с колтуном на голове, а росту была всего двух аршин с малыим. Для чего же с малыим, когда можно просто «с малым» сказать, как все люди произносят? Слезно выговорить захотелось, так ведь это мужицкая, так сказать, слеза-с, мужицкие самые чувства. Может ли русский мужик против образованного человека чувство иметь? По необразованности своей он никакого чувства не может иметь. Я с самого сыздетства, как услышу, бывало, «с малыим», так точно на стену бы бросился. Я всю Россию ненавижу, Марья Кондратьевна.
    La différence qui fait enrager Smerdiakov ne se réduit pas à une différence de prononciation, с малыим, au lieu de la forme usuelle с малым, peut s’interpréter soit comme une forme dialectale du russe, soit comme du slavon d’église. Il est bien dommage que Mongault n’ait pas traduit ce passage qui fait encore mieux sentir à quel point Smerdiakov en veut à la terre entière de ses origines.

    Constance Garnett, qui a traduit Dostoievski en anglais à peu près à la même époque que Mongault, n’a, elle, pas renâclé devant l’obstacle. L’a-t-elle franchi pour autant ? Voici les passages en question dans sa traduction :

    “Nikolay Ilyitch Snegiryov, sir, formerly a captain in the Russian infantry, put to shame for his vices, but still a captain. Though I might not be one now for the way I talk; for the last half of my life I’ve learnt to say ‘sir.’ It’s a word you use when you’ve come down in the world.”

    “That’s very true,” smiled Alyosha. “But is it used involuntarily or on purpose?”

    “As God’s above, it’s involuntary, and I usen’t to use it! I didn’t use the word ‘sir’ all my life, but as soon as I sank into low water I began to say ‘sir.’ It’s the work of a higher power. I see you are interested in contemporary questions, but how can I have excited your curiosity, living as I do in surroundings impossible for the exercise of hospitality?”

    Deuxième passage :

    (…) They used to say in the market, and your mamma too, with great lack of delicacy, set off telling me that her hair was like a mat on her head, and that she was short of five foot by a wee bit. Why talk of a wee bit while she might have said ‘a little bit,’ like every one else? She wanted to make it touching, a regular peasant’s feeling. Can a Russian peasant be said to feel, in comparison with an educated man? He can’t be said to have feeling at all, in his ignorance. From my childhood up when I hear ‘a wee bit,’ I am ready to burst with rage. I hate all Russia, Marya Kondratyevna.”

    Je serais curieux de savoir comment André Markowicz, dont l’entreprise de traduction de Dostoievski avait fait grand bruit il y a une vingtaine d’années, s’est sorti de ce pas dans sa version des Frères Karamazov. […]

    [Réponse :]
    – Nikolaï Snéguiriov, ex-capitaine de l’infanterie russe, quoique souillé par ses propres péchés, mais capitaine malgré tout. Je devrais plutôt dire : capitaine Labibine, et pas Snéguiriov, car, dans la deuxième moitié de ma vie, j’ai commencé à m’abonner. Mais l’abonnement vient de l’humiliation.
    – C’est vrai, fit Aliocha dans une sourire, seulement, est-ce une cause ou une conséquence ?
    – Dieu m’est témoin, une conséquence. J’ai résisté, j’ai résisté toute la vie, soudain, je suis tombé, et je me suis relevé dedans. Cela vient de la volonté suprême. Je vois que vous êtes intéressés par les questions contemporaines. Par quoi, ceci-dit, ai-je pu réveiller votre curiosité, puisque je vis dans des circonstances inaptes à l’hospitalité. p. 360 (chapitre VI, livre IV)

    ***

    – (…) Au marché, on raconte que, votre maman aussi, elle s’est mise à raconter des choses, vu sa très grande indélicatesse, qu’elle avait la plique, et que, de taille, elle faisait deux archines et un petit brin. Pourquoi elle dit « un petit brin », quand on peut dire simplement « un petit peu », comme tout le monde ? Elle a voulu donner dans le larmoyant, mais c’est une larme, n’est-ce pas, de paysanne, des sentiments de paysanne. Est-ce que le moujik russe il peut ressentir quelque chose comparé à l’homme d’éducation ? Vu l’ignorance, il peut pas ressentir le moindre sentiment. Moi, depuis ma toute enfance, quand j’entends ça, « un brin », je me taperais la tête contre les murs. Moi, je déteste toute la Russie, Maria Kondratievna. p. 406 (chapitre II du livre V)
    Merci pour ces citations. Ces deux coups de sonde ne plaident pas en faveur de Markowicz. Le capitaine « Labibine » pour rendre «капитан Словоерсов» constitue une liberté difficilement acceptable; si Dostoievski, un peu plus haut dans le texte, dit de Sniéguirov qu’il avait bu, il précise qu’il n’était pas ivre pour autant («Хотя он очевидно сейчас выпил, но пьян не был.»), et l’insistance du traducteur sur l’ivrognerie du personnage n’est pas justifiée.

    Pour comparaison, la traduction italienne de Maria Racovska et Ettore Fabietti de 1929 rend bien mieux le «капитан Словоерсов» que Mongault ou Garnett qui, sur ce point, ont rendu les armes ou Markowicz qui trahit l’auteur :

    «Nikolaj Il’ić Snegirëv, ex tenente della fanteria russa, vossignoria, anche se disonorato dai propri vizi, pur sempre capitano. Sarebbe meglio dire capitano “Sissignorevossignoria”, non già Snegirëv, giacché nella seconda parte della mia vita ho imparato a dire “sissignore” e “vossignoria”. Sono parole, queste, che si usano quando si cade in disgrazia».

    Quant au deuxième extrait de Markowicz, il se passe de commentaire tellement la prose en est laide et rebutante. Si le reste est du même tonneau, j’aime mieux ne pas y aller voir de plus près.

    [Autre intervenant:]
    le français tout ensemble criard, pâteux et malsonnant […] les erreurs souvent énormes qu’on y rencontre au niveau du mot-à-mot (‘car, dans la deuxième moitié de ma vie, j’ai commencé à m’abonner. Mais l’abonnement vient de l’humiliation » pour ибо лишь со второй половины жизни стал говорить словоерсами. Словоерс приобретается в унижении, en donne une idée assez juste : quid du restrictif / concessif лишь ? par quel miracle ‘abonner’ et ‘abonnement’ approchent-ils du doublet connotatif словоерсами ~ словоерс – sur lequel on lira http://gestyy.com/e0w8mv – ?)

    J'aime

  91. Paul Edel, restons plutôt en Russie & en littérature (car débattre de Dostoïevski selon Nabokov c’est encore y rester plongés — même si tt le monde ne partage pas la prédilection de puck pour ce petit morceau d’une immense steppe, celui où broute assidûment son « dada »/hobby-horse !
    Quitte à nous occuper de querelles de personnes, je préfère celle-là qui me paraît plus riche, plus fertile, avec autant de mauvaise foi mais bcp plus d’esprit que celles qui agitent le marigot erdéellien…

    J’ai lu le mémoire de Master I de Chloé Deroy (signalé par puck), qui m’a rappelé à quel point Nabokov était « wickedly funny », m’a rafraîchi la mémoire sur un certain nombre de points & m’en a révélé d’autres : je n’ai jamais lu La Méprise, autant l’avouer immédiatement, & je ne connaissais pas le poème de 1919, qui est tt de même très drôle :

    ДОСТОЕВСКИЙ

    Толкуя в мире, как в аду, –
    Уродлив, судорожно – светел, –
    В соем пророческом бреду
    Он век наш бедственный наметил.

    Услыша вопль его ночной,
    Подумал бог : ужель возможно,
    Что все дарованное мной
    Так страшно было бы и сложо ?

    DOSTOIEVSKI

    L’ennui sur la mer, comme en enfer,
    Monstrueusement, convulsivement, devient clair ;
    Dans son mal prophétique,
    Lui, désastreux, a marqué notre siècle.

    Écoutant son hurlement nocturne,
    Dieu se demanda : est-il vraiment possible,
    Que tout ce que j’ai donné
    Soit si terrifiant et si compliqué ?

    L’étudiante a l’air un peu choquée par l’animosité de Nabokov, mais on peut aussi retenir ce qu’a de stimulant la virulence : cela me rappelle une agressivité semblable (réjouissante même si à certains égards injuste) & tt aussi créative, celle de Fielding pour Richardson. (Aucun mérite à cela, Nabokov mâche le travail en réunissant « Richardson, Rousseau, Dostoïevski » sous la rubrique « sentimentalisme », voir citation en ht de la p. 27 du mémoire). « Écrire contre » comme une forme d’hommage paradoxal (version littéraire du dynamisme des affects « thymotiques » selon Sloterdijk ?)

    Cela dit (je file un mauvais coton) j’ai retrouvé ds ce mémoire un certain nombre de points soulevés (de façon ramassée voire cryptique) ds mon commentaire (octobre 11, 2020 à 10:52), & notamment la remise en cause de l’homogénéité des littératures nationales (qui apparaît surtout aux yeux des étrangers & me semble relever du phantasme, aimant certes, mais phantasme qd même) & l’obligation pour l’un de leurs représentants d’y adhérer complètement. Je persiste à penser qu’un bref retour vers le domaine français & nos propres réactions serait profitable …
    (Le phénomène va évidemment bien au-delà du domaine littéraire, qd, inversement, on somme les autres de se désolidariser des actions des dirigeants de leur pays d’origine par un « pas en mon nom » sans se croire soi-même obligé de procéder ainsi à chaque fois que son propre pays ou son propre « camp » bombarde, assassine, organise un coup d’état, etc.)
    Pourquoi diable l’auteur Nabokov devrait-il se montrer solidaire de toute la littérature russe ? ou souscrire à la même hiérarchie artistique de ses grands romanciers que le public occidental s’il ne partage pas ses priorités esthétiques ?
    Puck, ne me dîtes pas que vs ne goûtez jamais la provoc’ — pourquoi l’interdire aux autres ?
    Je comprends à la fois les réticences de Nabokov & ce qu’elles peuvent avoir d’injuste (parce que, comme j’ai tenté de l’expliquer brièvement, je suis passée par les deux sentiments, même si c’est de façon nettement moins « informée » évidemment) — ce n’est pas très confortable ni très « lisible » comme position, mais la littérature & la critique sont complexes, & même bourrées de contradictions, non ? (& puis je ne peux m’empêcher de penser qu’une réception « lisse », unanime, apaisée, ne conviendrait pas au génie spécifique de Dostoïevski.)

    Au risque de prendre qq coups (virtuels), je vais tenter de les détourner sur moi : bien que pas du tt qualifiée pour cela (incapable de lire la littérature russe en v.o., je n’ai pas dépassé le b.a. ba & absolument tt oublié du peu que j’avais appris à la paresseuse), en ignorante (Nescio) plein de parti-pris, j’aurais aimé que Nabokov serve aussi qq vacheries à Tolstoï (tjs pas digéré La Sonate à Kreutzer, entre autres).

    J'aime

  92. Gorki, paraît-il, décommandait la lecture de Dostoïevski aux jeunes filles car ses ouvres pouvaient taper sur les nerfs. »

    pas que des jeunes filles si on en croit Nabokov….

    J'aime

  93. Margotte
    je ne connais rien a la langue russe,mais les quelques traductions de Dostoïevski par Markowicz me laissent perplexe.
    j »‘aimerais lire de nouvelles traductions.En ce qui concerne les traductions de ‘l’allemand, on a de superbes traducteurs,nombreux et impressionnants, de Claude Porcell( Botho Strauss) à Albert Kohn (Thomas Bernhard..)

    J'aime

  94. @ Paul Edel, Oblomov et Adamov se sont bien installés sur mon sofa; manquent à l’appel : mes yeux, le blanc envahit tout ( ne pas pleurer sur mon sort, merci) Dans qq jours, je pourrai commencer Oblomov, j’espère. Pour rester dans la Sainte Russie, serait-il possible de réserver un billet entier à Nabokov, Elena a remarquablement ouvert le voyage; il me semble que Nabokov est différent des Grands Russes que vous aviez annoncés, et que entrelacer « Speak Memory » et « les Karamazov et même Tchekov, c’est un peu une salade russe. Je ne souhaite en rien entraver la marche des commentaires, je vous l’assure. Que vos canapés se révèlent profonds. A plus.

    J'aime

  95. @elena
    Gorki, paraît-il, décommandait la lecture de Dostoïsky aux jeunes filles car ses oeuvres pouvaient taper sur les nerfs.

    J'aime

  96. désolé Elena d’avoir répondu à côté, j’avais bien compris votre réponse, et il n’y avait aucun reproche dans ma réponse, je répondais aussi par rapport à ce que dit aussi Nabokov, chez qui on retrouve ce même agacement (vous pouvez le lire sur le lien que je vous ai donné).

    J'aime

  97. Elena, sachez que Puck est un sophiste, malhonnête, qui pense manier l’ironie en maitre.. .Son seul but est de vous déstabiliser dans vos lectures sans tenir compte une seconde de ce que vous déclarez et sans tenir compte de vos vraies impressions de lecture..Laissez tomber. Il a déjà pourri le blog à Passou dans son duo avec Pablo.

    J'aime

  98. Non, non, relisez encore : c’était un acte de contrition !
    Je reconnaissais que j’avais COMMENCÉ par réagir ainsi à la lecture de Dostoïevski (notamment Les Notes/ Carnets du sous-sol/souterrain, & notamment ici), même chose pour Th. Bernhard : mais je n’en suis pas restée là, j’ai évolué depuis.
    C’est à vous décourager d’être honnête…

    Cela dit, la seule ch intéressante serait de pouvoir analyser le pourquoi & le comment de cette évolution chez la lectrice

    J'aime

  99. désolé, Elena je relis votre commentaire, vous dites trouver « Dostoïevski fatigant & ses personnages (& ses textes) hystériques &/ou cyclothymiques. Page n : je vais le tuer ! page n+2 : mon ami, mon frère, mon autre moi-même, viens que je te serre sur mon cœur.. ». Ces changements d’humeurs vous agacent aussi chez Shakespeare ? ou dans les films de Ford où après s’être battus les types vont boire un coup ensemble ? le contraire serait quoi ? des personnages toujours égaux à eux-mêmes, au caractère stable, des gens raisonnables ? mais dans le vrai monde à qui ressemblons-nous le plus ? effectivement on peut parfois tomber sur des gens qui mènent leur vie sur une ligne droite, avec des sentiments et des avis bien définis d’avance et toujours égaux, j’en ai aussi croisés, très rapidement, pour vite les oublier.

    J'aime

  100. allons bon ma réponse ne passe pas, sans doute à cause du lien, Elena recherchez sur internet l’analyse de littérature comparée de Chloe Deroy : hommages satiriques à Dostoïevski dans l’oeuvre de Nabokov.

    J'aime

  101. Ah, zut, je passais simplement pour dire combien j’avais aimé l’adaptation/transposition/actualisation de Undine/Ondine par Christian Petzold.
    Et me voilà obligée de plaider coupable : je l’ai dit, je l’ai fait (m’appuyer sur le jugement de Nabokov) à une époque où je trouvais Dostoïevski fatigant & ses personnages (& ses textes) hystériques &/ou cyclothymiques. Page n : je vais le tuer ! page n+2 : mon ami, mon frère, mon autre moi-même, viens que je te serre sur mon cœur. (Finalement en détestant violemment d’abord, puis en me répandant maintenant avec le zèle des convertis, d’un extrême à l’autre & de façon tjs excessive je restais ds le ton…)
    Moralité : il faut du temps & plusieurs essais, parfois — souvent.
    (Au chapitre confessions ; j’étais interloquée, puis assommée lors de ma toute première lecture de Th. Bernhard, Maîtres anciens.)

    Mais sinon, même si la question ne s’adressait pas à moi, je ne vois pas pourquoi Nabokov DEVRAIT apprécier Dostoïevski. Vs aimez, vs avez de réelles affinités avec, vs supportez TOUS les très-grands-écrivains-français, vs (puck) ? Pas un seul ne vs horripile au point de rationaliser (avec une parfaite mauvaise foi) ce qui relève plutôt en fait d’une question de tempérament ? Ou au contraire d’assumer cette irritation & d’en faire une sorte d’étendard ou de « clef » de votre « esthétique » ? (Moi si.)
    En outre, il ns manque qd même tt une dimension, à ns qui le lisons en traduction : sa voix.
    (Mais peut-être que même ceux qui le lisent en v.o. sans être russes n’ont pas cette réaction épidermique qui ns domine qd certains aspects d’un texte déclenchent des « réflexes » culturels voire des préjugés incorporés. Attention ! je n’en accuse pas Nabokov, je tente simplement d’inverser la perspective & de comprendre ce qui peut jouer ds nos propres réactions à certains grands auteurs « clivants » écrivant ds notre propre langue, appartenant à notre propre culture qui n’atteindrait pas de la même façon ni avec la même intensité des étrangers, y compris ceux qui lisent parfaitement le français. Posture idéologique, « image » de l’auteur (pas seulement en dehors, mais aussi à travers ses textes), registre, langue, procédés…)

    J'aime

  102. et je comprends encore moins que certaines personnes s’appuient sur ces propos de Nabokov pour juger Dostoïevski, du genre « si Nabokov l’a dit… »

    J'aime

  103. Paul Edel : je ne sais pas ce qui est passé par l’esprit de Nabokov quand il a sorti cette litanie de défauts chez Dostoïevski ? la jalousie ? la honte d’avoir abandonné la Russie ? pourquoi ? sa prise de bec avec Conrad on peut le comprendre, mais là je ne comprends pas.

    J'aime

  104. cette phrase est absolument magnifique : on peut haïr la souffrance, mais pas la mépriser. Dostoïevski aurait pu dire de même, mais peut-être pas Bernanos ? Bernanos, même s’il est le plus proche de ces russes reste un écrivain occidental, porté par son histoire, le 18è des Lumières, le 19è rationaliste, le roman occidental s’inscrit là-dedans, fini les sorcières de Macbeth, les moulins à vent ne peuvent être rien d’autre que des moulins à vent etc… rationalisme et sécularisme sont les deux mamelles de la littérature occidentale, avec un point d’orgue avec les Goncourt, Flaubert, Balzac et réalistes, les naturalistes…
    Qui a dit déjà « la vérité rationnelle n’est pas celle du Christ, mais celle de Pilate » ? Les romanciers en occident ont-ils remarqué qu’en se vouant corps et âme à la sainte raison ils ne faisaient que s’éloigner du Christ et se rapprocher un peu plus de Pilate. ah oui j’ai oublié : le Christ personne n’y croyait déjà plus.
    Par bonheur tous ces russes n’ont pas suivi ce chemin, grâce leur en soit rendue : des écrivains qui ne s’adressent pas à l’esprit du lecteur isolé le nez dans son livre, mais au coeur des hommes… c’est toujours bon à prendre, c’est pour ça : votre article est très beau Paul Edel, c’est bien leur rendre hommage.

    J'aime

  105. « Mépriser la souffrance signifierait pour elle mépriser la vie elle-même, car toute la vie de l’homme consiste à ressentir le froid, la faim, les injures, les privations, et la peur hamlétique de la mort. C’est là toute la vie. On peut la trouver pesante, la haïr, mais non la mépriser.  » Extrait de Salle 6 de Tchekov..

    J'aime

  106. il s’agit d’une nouvelle de Tolstoi, « Ce qu’il faut de terre à l’homme » dont Joyce a pu dire qu’elle est toute la littérature.

    Aimé par 1 personne

  107. Certes le Christ souffre, Margotte, mais son Gethsemani n’est pas permanent. Or c’est l’image que donne Bernanos de ses prêtres, pour ne rien dire du Petit Garçon d’un Crime. Et Bernanos ne s’est jamais piqué d’illustrer un dogme quelconque.
    MC

    Aimé par 1 personne

  108. Margotte, je ne minimise pas Aliocha, je crois que c’est Dostoïevski qui, apèrs un départ en trombe, le laisse peu à peu tomber, exactement pour toutes les raisons que vous citez : innocence, candeur, bonté etc… Toutes ces qualités qui laissent croire qu’il sera le sauveur de la famille.
    Sauf qu’il faut bien avoir à l’esprit que les Frères K. est un des derniers romans de D. (sinon le dernier ?), donc écrit après l’Idiot, le Prince est semblable à Aliocha, et dans ce roman Dostoïevski montre que toute cette incroyable bonté naturelle, quasi christique, du Prince ne sera pas du tout suffisante pour sauver Nastassia, cette bonté ne lui apportera aucune possibilité de résilier sa souffrance.
    Pourquoi ? parce que des types comme Aliocha ne vivent pas vraiment dans le « vrai » monde, pour ne pas dire qu’ils ne sont pas véritablement « humains », ils sont trop biens et trop bons pour être humains, alors que Dimitri est humain, il ne se comporte pas avec les autres comme Aliocha, sa bonté est différente, chez l’un elle est transparente, évanescente, aérienne, chez l’autre elle est terre à terre, elle est vivante, il rit, il pleure, il flambe tout son argent (si précieux) pour offrir une fête à ces villageois, il se bat, il aime, il hait etc… tout le contraire d’Aliocha.
    Le personnage de Dimitri est un retour au point de départ de sa vie : le bagne, là il a dû en croiser des Dimitri (il faut relire ses souvenirs du bagne), voir que des criminels de la pire espèce pouvaient risquer leur vie pour aider un pauvre type qui ne peut plus marcher à se relever. Il le choisit comme pour nous idre : si une Grâce existe, si une étincelle de Lumière peut jaillr en ce monde, elle ne se trouve pas de c^té des Aliocha qui vivent dans un monde illusoire de pureté, mais de types un peu brut de décoffrage comme Dimitri. Je crois que c’est pour ça que Dostoïevski préfère Dimitri à Aliocha, et ce choix est lourd de sens et de conséquences.

    J'aime

  109. Merci MC pour votre réponse, je n’avais pas utilisé « traditionnel », mais « conventionnel », mais bon c’est un peu pareil… c’est bien pour ça que je préférais vous poser la question. merci !

    J'aime

  110. Je n’ai pas le courage de relire ces éprouvants « frères karamazov »mais ce qui me touche dans Bernanos et qui se concentre dans ces deux déclarations me semble assez loin du monde Dostoievskien…
    « Dés que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi, c’est mon enfance, mon enfance si ordinaire, qui ressemble à toutes les autres, et dont, pourtant, je tire tout ce que j’écris come d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés, confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente qui me fait que je suis romancier et, s’il plait à Dieu, aussi, un poète, n’est-ce pas ? »
    Déclaration de 1936 , deux ans après voir écrit « le J. »

    seconde déclaration:
    « j’ai résolu de faire, le journal d’un jeune prêtre à son entrée dans une paroisse. Il va chercher midi à quatorze heures, se démener comme quatre, faire des projets mirifiques qui échoueront naturellement, se laisser plus ou moins duper par des imbéciles, des vicieuses ou des salauds, et alors il croira tout perdu, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu raison de tout, et il mourra tranquillement d’un cancer . » 6 janvier 1935, lettre à Robert Vallery-Radot

    J'aime

  111. Le Christ (mais alors en très éprouvante et épouvantable posture) n’a-t-il pas lui-même a douté ? « Mon Père pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est une phrase de la Bible. je me dis donc que cela fait partie du chemin et du quotidien d’un chrétien. un chrétien qui ne douterait pas, à un moment ou un autre, en fait, le serait-il ?

    tiens, (digression) à ce propos, j’ai vu à l’exposition Tissot une très étonnante illustration : « ce que vois Jésus depuis la croix ». je pense que l’iconographie (en mode « caméra subjective) est tout à fait unique en Histoire de l’art et particulièrement gonflée. car qui voit ? un condamné à mort sur une croix en tain de mourir d’asphyxie ? le fils ? Dieu ? nous, spectateurs du tableau ? ha ! …

    la scène du miracle manqué du Soleil de Satan est une scène qui revient souvent à ma mémoire. très marquante. presque tout autant que celle d’Ordet, quoi que tout à fait différente …

    Puck, je ne comprends pas bien pourquoi vous minimisez Aliocha. C’est vrai il ne connaît pas les épreuves, les affres et les changements tels que ceux que vit le personnage de Dimitri mais … Dans mon souvenir (car j’ai lu le roman il y a bieeen longtemps, et c’est une somme, et d’une richesse … ces frères tous différents, et le père, et untel, et les enfants, et les nihilistes, et les ceci, et les moines etc), il est présent tout au long du livre. peu d’éclipse. Les personnages dialogue avec lui et aiment le fréquenter, il laisse les petits enfants l’entourer et venir à lui (si vous voyez ce que je veux dire), il est dans le village, il a sa place, il est soucieux de son maître spirituel puis de l’enfant, malades et bientôt morts. Il n’est pas parfait (c’est un Karamazov, quand même !) mais montré comme un être jeune, en devenir, un peu candide, sans doute beau, doux. Il me semble qu’au travers lui, Dostoievski véhicule une note de fraîcheur, de candeur, d’espoir.
    ou alors, peut-être est-ce parce que j’ai lu les frères Karamazov, jeune. d’où projection, sorte d’inévitable identification au benjamin des frères …

    J'aime

  112. « tout est Grace »
    Bernanos, Journal d’ un Curé de Campagne.
    Il est ici, par cette formule, au delà du dogme et du Christ,
    Meme chose pour la mort de Donissan: « tu veux ma paix? viens la prendre! » hurle le cadavre à Antoine de st Marin. (sorte d’Anatole France).
    Ces personnages se débattent dans un au-delà du Christ caractérisé par son absence. Le fait meme qu’il y ait chez Donissan un miracle manqué interpelle. La sombre fantasmagorie d’un Crime est plus tragique et plus désespérée encore. parler de religion traditionnelle chez Bernanos et de poids du Christ m’apparait, cher Puck , quelque peu aventureux. Un peu comme si vous faisiez des ¨Pierres Sauvages un roman pieux.
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

  113. Parce qu’il y a chez Bernanos, me semble-t-il (vous me corrigerez si je me trompe), encore l’idée d’un « Christ Sauveur », d’une possibilité de conversion, révélation, rédemption… collective, d’une possibilité en passant par cette voie d’obtenir monde meilleur, et surtout l’idée de l’existence d’un Bien et d’un Mal, du péché et du pardon etc… Choses totalement absentes chez Dostoïevski, son histoire du Grand Inquisiteur dit bien ce qu’elle dit : rien (même un Christ) ne peut rendre le monde « meilleur », simplement parce que les hommes ne veulent pas, ou ne sont pass capables, avoir, un monde meilleur. C’est dans la discussion entre Vanka (ou Aliocha ?) et Dimitri que ce dernier dit que même si les hommes vivaient dans un monde parfait (phalanstère) cela ne les rendrait pas meilleurs : Dostoïevski voit les choses par delà le Bien et le Mal, contrairement à Bernanos qui reste attachée à une certaine idée plus « conventionnelle » de la morale et de la religion. C’est une des raisons pour lesquelles Dostoïevski choisit Dimitri.
    La mort du père n’est pas intentionnelle, peut-être accidentelle ? ou bien provoquée par un inconscient (freudien avant l’heure). Ma foi, qui le regrettera ? comme cet argent volé, est-ce injuste ? On se retrouve dans le même cas de figure que le crime de Rodia : tuer cette vieille usurière ? ll nous a presque convaincu qu’elle le méritait, elle est tellement nuisible, méchante, sauf qu’il y a cette pauvre Lisaveta : Rodia aurait-il été rongé par la culpabilité si elle n’avait pas été là, mais c’est inéluctable : chaque fois qu’on veut rendre le monde meilleur, pas de bol, on se retrouve toujours des victimes innocentes. Dans les premières pages de C&C on trouve une puissante critique à la fois du socialisme et du capitalisme, Dostoïevski rejette les deux dos à dos, que reste-t-il alors ? Dieu ? à la fin ? peut-être, mais alors que sous les traits d’une Sonia. Groucha serait-elle alors la Sonia de Dimitri ? (je ne crois pas que Marie Madeleine soit présente chez le orthodoxes). Ce qu’écrivait Dostoïevski ne devait pas vriament ravir ses lecteurs.
    désolé d’avoir fait trop long.

    J'aime

  114. Si vous me le permettez Paul Edel, je connais Bernanos moins bien que vous et Mr Court, j’ai l’impression qu’une chose les sépare. Dans les Frères K. l’épisode du corps puant du Starets Zosime, qui vient comme une concluion définitive à la parabole du Grand Inquisiteur, marque aussi un tournant dans l’histoire. Ce roman est une histoire de rédemption autour d’une « mauvaise » famille, un mauvais père qui n’assume pas son rôle de père, un peu comme l’Idiot est l’histoire d’une jeune femme abusée par l’homme en qui elle pensait pouvoir avoir confiance, pour les frères K. c’est un peu pareil. Jusqu’à la mort du père Zosime le lecteur pense que c’est le benjamin, Aliocha, qui va apporter une possibilité de résilience, ce jeune prêtre d’une extrême bonté naturelle (comme le Prince). Au final pas du tout, il y a chez lui la même pauvreté d’âme que chez son frère rationaliste auquel il s’oppose au début, dans cette opposition il semblait presque naturel de penser que Dostoïevski allait choisir Aliocha. En fait non, la rédemption vient du 3ème frère, celui qu’on attendait pas, le fils raté et débauché d’un premier mariage raté, on pense qu’il a hérité des mêmes tares que son père, que lui non plus ne sera pas à la hauteur, en fait non, c’est lui que Dostoïevski choisit pour apporter la lumière (une « Grâce) dans son roman, pour des raisons que l’on comprend à postériori, je suis pas certain que Bernanos aurait compris et fait ce choix ?

    J'aime

  115. bel article Paul Edel, fait bien sentir ce sentiment de plénitude et de vastitude que l’on trouve chez ces auteurs. Dire vaste comme ce pays ferait l’impasse sur l’autre dimension, verticale. Cette verticalité on retrouve même chez Oblomov, même s’il ne se déplace que pour aller de sa chambre à son sofa, sa lassitude permet au lecteur de se plonger dans un questionnement sur le sens de l’existence.
    Le cadavre qui pue dans les frères K. n’est pas n’importe quel cadavre, c’est celui d’un saint homme. C’est là l’autre aspect de cette littérature, prendre à contre pied le lecteur : après de (trop) longues pages faisant l’éloge (lourd) religieux, mystique etc… de saint homme qui accompli des miracles et sauve des gens comme le Christ, des pages qui donnerait presque raison à Nabokov quand il dit de cet auteur qu’il est une grenouille bénitier, Dostoïevski part en sens contraire en démarrant sur la puanteur de ce corps.
    C’est là aussi la puissance de cette littérature, de surprendre (même leur auteur comme dit Tolstoï de la fin de Karinine où il ne comprend même pas lui-même pourquoi elle se jette sous ce train), mais aussi le lecteur, ce qui donne une dimension philosophique : thèse, antithèse, suf qu’il manque toujours la synthèse : quand on lit Tchekhov n’a-t-on pas toujours l’impression qu’il manque des pages à la fin.
    bien à vous.

    J'aime

  116. Simplement pour compléter (& d’ailleurs l’association d’idées était inévitable avec « la chasse aux papillons »), Nabokov

    https://www.neh.gov/humanities/2016/summer/feature/why-nabokov%E2%80%99s-speak-memory-still-speaks-us

    (Autres rivages en v. française)

    ainsi que La défense Loujine (période russe)

    D’accord avec Margotte : Oblomov, à la fois merveilleux et déchirant (& le personnage d’Olga, merveilleuse jeune fille à côté de laquelle celle de Tolstoï … mais c’est un avis personnel & qui n’engage que moi, & en prime je radote, je l’ai déjà dit ici il y a longtemps).
    Ceux qu’on aime ne changent pas pour autant, c’est un rêve, une illusion — & bien sûr une contradiction logique puisqu’on les aime pour ce qu’ils sont (plutôt que ce qu’ils pourraient être).
    La force d’inertie.
    Au-delà du « type » (cependant Oblomov si enfant, si attachant est déjà bcp plus & mieux qu’un type, & ce n’est pas parce qu’il incarnait mieux un type que le terme est passé ds la langue russe, la fameuse « oblomovchtchina », mais bien à cause de cette épaisseur, de ses contradictions), cet aspect-là est universel

    J'aime

  117. Le fantôme à la cigarette, chez un de mes cinéastes préférés (même si ça se passe en France, tout est sorti de la Russie d’autrefois)

    J'aime

  118. quant à foncer avec virtuosité sur des patins à glace, misère … c’est comme les barres asymétriques ou le rock acrobatique … c’est trop tard, c’est foutu !

    … quand on y pense, c’est quand même assez dégueulasse, en prenant de l’âge, ces désirs de je ne sais quoi d’improbable, d’impossible et de tout ce qu’on ne fera jamais et pire de mouvements qui nous prennent alors qu’on est de plus en plus limité…

    Aimé par 1 personne

  119. (la grande pauvreté russe, le cadavre qui pue dans les Frères Karamazov, les milieux nihilistes du XIXème siècle, les domaines de campagne, les salons miteux, la prostitution enfantine)

    J'aime

  120. aîe, aîe, aîe ! ce billet m’énerve de-pu-is 3 jours.
    depuis 3 jours, je bouscule ma bibliothèque comme un « animal fouisseur ». je sors les livres, les retourne, les déplace, les remets, les déplace. je ne remets pas la main sur mon exemplaire d’Oblomov, ni sur celui des Possédés, ni sur ce recueil de nouvelles de Tchékhov où se trouve l »une d’entre elles qui est ma favorite. Je retrouve la Mouette. ah tiens, mais que fait-elle ici alors que je préfère Oncle Vania ? d’où vient ce bouquin ? avec Francis Huster et Ludmilla Mickael ? … ça me revient. je crois que je l’ai volé … un jour … pas chez un libraire. dans une maison. peut-être bien cette vaste maison où sommeillaient des lettres et des photos de la Russie des tsars. je me souviens d’une gouvernante d’enfants, une belle jeune femme avec des amis, les maison gantées, des fume -cigarette, allongés sur des divans et une peau d’ours (!) souriant au photographe ou en villégiature, aux sports d’hiver, en Finlande. Une histoire difficile à recomposer. d’une inconnue.

    ah enfin la nouvelle chérie : « Le royaume des femmes ». je l’ai toujours.
    car, l’existence de Dieu. oui – bon – c’est personnel. je n’ai dû la percevoir qu’une ou deux fois … en me promenant un jour d’automne. c’est personnel.

    Je n’avais jamais rapproché Bernanos et Dostoïevski … Bernanos me semble plus sobre, plus rigoureux, plus « monolithe » ou de plomb, c’est selon, que Dostoievsky. lui, plus varié, plus ample, plus souple, plus inventif. bien plus imaginatif. passant du réalisme (la grande pauvreté russe, le cadavre qui pue dans les Frères Karamazov, les milieux nihilistes du XIXème siècle, les domaines de campagne, les salons miteux, la tenfantine), aux rêves hallucinants et hallucinatoires, à la crise, aux fantasmes, à la grâce et … de l’humour, du grotesque, du je-te-tape-sur-les nerfs. Chez Bernaos, le seul passage, mais peut-être ma mémoire est-elle traîtresse ? qui m’ait fait sourire est l’une des figures du démon ou du tentateur dans le Soleil de Satan : une espèce de monstre vert, poilu, à plusieurs bras et plusieurs pattes – – dignes d’une série Z ou de fresques médiévales ???

    « Le royaume des femmes »
    C’est le petit récit qui pour moi exprime le mieux « Le miracle a lieu : un sentiment d’être, avec eux, à l’abri, dans leur famille , vautré sur leur canapé, logé enfin dans une humanité plus chaleureuse, plus vaste, plus vraie, plus profonde, plus fantasque aussi comme si dans leurs passions et même dans la platitude de leur vie, dans leurs promenades en forêt, dans leur long hiver enfoui, dans leur mélancolie, ils dispensaient des trésors d’humanité. Leur foyer irradie »

    ou sinon la scène où dans « Anna Karénine », la jeunesse fait du patin à glace ? elle me procure bien-être, envie de rudes froids sous un ciel bien bleu, de vitesse, d’être de la partie.

    Olga, vous allez voir, Oblomov, c’est formidable, beau, lumineux mais aussi … terriblement sombre …

    Aimé par 1 personne

  121. Paul Edel & Jazzi, J’aurai vendredi 2 commensaux sur mon divan ,Adamov et Oblomov.,grâce à vous. Superbe texte, quelle maestria;; vous devriez, Jazzi, faire « un goùt de la Sainte Russie ….Lorsque j’étais enfant, mon père nous racontait, -et nous étions fascinés, mes cousins et moi- comment son père s’était retrouvé en Russie, parti de Marseille , arrivé à Odessa, et là embarqué dans un train,chauffé au bois; quand la provision de bois était épuisée, le train s’arrêtait et les très jeunes trouffions descendaient couper du bois pour alimenter la machine…Ils avaient été envoyés là-bas pour voler au secours des russes blancs et les défendre contre les méchants Bolcheviks. Ils n’étaient jamais arrivés à Moscou, ils avaient traversé toute l’Europe avant de rentrer dans leurs villages où leurs parents éplorés avaient déjà pris le deuil. Je ne sais si mon père brodait, nous savions l’histoire par coeur et ajoutions les détails oubliés ! Il me reste un vieux carnet en moleskine, le carnet de mon grand-père ,ma propriété personnelle ..Olga doit être une image fugitive de la petite fille qui n’a jamais connu son grand-père,qui coupait du bois dans les forêts de l’Empire Russe agonisant..
    Le billet et le texte créent le plaisir de l’attente, une envie de Samovar et de salon habité de housses malignes..C’est le bonheur du texte.

    J'aime

  122. On le trouve aussi en poche :

    « Comme la robe de chambre d’Oblomov seyait au calme de son visage et à son corps efféminé ! C’était une robe de chambre en tissu persan, une vraie robe de chambre orientale, sans la moindre concession à l’Europe, sans velours, sans martingale, et si large, si flottante, qu’Oblomov aurait pu s’en envelopper deux fois. Conformes à l’immuable coupe asiatique, les manches allaient s’élargissant, des mains aux épaules. Et, bien que ce vêtement eût un peu perdu de sa fraîcheur primitive, et que par endroits il eût remplacé son brillant naturel par un brillant acquis, il n’en gardait pas moins l’éclat de la couleur orientale et la solidité de son tissu.
    La robe de chambre avait, aux yeux d’Oblomov, des vertus inestimables : elle est douce, flottante, on n’y sent plus son corps ; telle une esclave docile, elle se prête à tous les mouvements…
    Chez lui, Oblomov ne portait jamais ni cravate ni gilet, car il aimait la liberté et l’espace. Ses pantoufles étaient longues, moelleuses et larges ; lorsqu’il sortait de son lit, ses pieds, sans même qu’il les regardât, s’y glissaient tout seuls…
    La position allongée n’était pas pour Oblomov un besoin, comme elle l’est pour un malade ou quelqu’un qui a sommeil. Ce n’était pas un hasard, comme pour un homme fatigué ; pas non plus une volupté, comme elle peut l’être pour un paresseux ; c’était l’état normal. Quand il se trouvait à la maison – et il s’y trouvait presque toujours – il restait couché, et toujours dans cette chambre où nous l’avons découvert, et qui lui servait de chambre à coucher, de cabinet de travail et de salle de réception. Il y avait encore trois autres pièces, mais il s’y aventurait rarement, sinon les matins où le valet balayait son cabinet, ce qui, du reste, n’arrivait pas tous les jours. Dans ces pièces, les meubles étaient couverts de housses, et les stores baissés.
    La chambre où restait étendu Ilia Ilitch semblait, au premier regard, merveilleusement meublée : on y voyait un bureau d’acajou, deux divans tendus de soie, de jolis paravents ornés d’oiseaux et de fruits tout à fait inconnus dans la nature. Et aussi des tentures de soie, des tapis, des tableaux, des bronzes, des porcelaines, et nombre de charmants bibelots.
    Mais l’œil exercé d’un homme de goût y aurait décelé, au terme d’un bref inventaire, l’unique désir de conserver tant bien que mal un décorum exigé par les convenances. Oblomov ne s’était pas soucié d’autre chose. Un goût plus raffiné, plus sûr, ne se serait pas contenté de ces chaises en acajou, lourds et disgracieuses, ni de ces étagères branlantes. Le dossier d’un divan s’était affaissé, le bois plaqué se soulevait par endroits.
    Et les tableaux, les vases, les bibelots de toute sorte présentaient les mêmes caractères.
    D’ailleurs, le maître de céans lui-même regardait son cabinet d’un œil si indifférent et distrait qu’il semblait se demander : Qui donc est venu traîner par ici et y fourrer tout ça ? Mais la froideur d’Oblomov envers son logis paraissait devoir être dépassée par celle de Zakhar, son valet ; aux yeux, en tous cas, de quiconque examinait ce cabinet, lieu particulièrement négligé, voire abandonné.
    Le long des murs, à côté des tableaux, des toiles d’araignée pendaient en festons lourds de poussière ; et les glaces, loin de réfléchir les choses, auraient fort bien pu servir d’ardoises et se couvrir de notes. Les tapis étaient maculés de taches ; et sur le divan traînait un essuie-main oublié ; enfin, rares étaient les matins où la table ne portait pas, demeurés là depuis le souper de la veille, une assiette, une salière, et, parmi des miettes de pain, un os rongé.
    Sans cette assiette, ou la pipe fraîchement allumée et appuyée contre le lit, ou le maître lui-même qui s’y trouvait, bien sûr allongé, on eût pu croire la chambre inhabitée, tellement tout y était poussiéreux, déteint, dépourvu de toute trace d’une présence humaine. »

    traduction d’Arthur Adamov,
    folio classique 4481,
    éditions Gallimard, 2007

    Aimé par 1 personne

  123. Olga, ne sachant pas trois mots de russe, j’ai acheté l’édition folio,traduction d’arthur Adamov. elle ma sembmé fluide et agréable à lire mais ce qui m’a sidéré et conquis, c’est qu’au delà du côté amorphe d’oblomov, l’homme couché -je me sens proche de lui- ce roman cachait l’extraordinaire portrait d’Olga(eh oui..Olga!!!!..) superbe d’énergie, d’inquiétude, d’exigence.Personnellement j’ai rencontré des Olga tout simplement dans ma petite France des 5O dernières années. ….Gontcharov est vraiment un maitre.

    J'aime

  124. Paul Edel ,excellente idée, s’enfoncer dans un canapé ou plus exactement dans un sofa.. J’ai choisi, mon commensal :Oblomov; mais je ne sais quelle traduction choisir, celle de la collection Bouquins me tente, il y a le voyage de la Pallas;la traducton me semble celle parue en livre de poche . La quelle avez-vous pratiquée ? l’intro de Catteau doit être absente du poche ?
    Donner simplement envie de lire, sans grands discours,, pour le plaisir..

    J'aime

  125. Oui Paul Edel, je l’avais évoqué. Ce que je veux dire c’est que la France rurale des années 1650 évoque beaucoup la Russie mystique, et que Bernanos est là pour en recueillir le dernier souffle: l’Artois alcolo-mystique ou fleurit une Mouchette, un Donissan, ou dans la réalité, une petite voyante pure comme Estelle Fargette, consumée par sa foi et son mal. La question de Guillemin, « Qu’a donc vu Bernanos dans les villages d’Artois?  » pourrait recevoir ici un semblant de réponse. Diverses raisons peu grisantes m’obligent à etre moins présent sur les blogs, je m’en excuse. Malraux était, je crois,je le tiens de source universitaire, le seul homme de lettres présent à l’enterrement de Bernanos, à le lire, on comprend pourquoi.
    Bien à vous.
    MC
    PS
    Sur l’état de la Russie rurale, lire « La Russie Sectaire », enquête russe qui est parue en français vers 1905; Et pour des personnages de roman, comment ne pas penser au Staretz Fédor Kousmitch, qui fut peut-être, ou pas, Alexandre I er? Il arrive que la réalité dépasse la fiction …

    J'aime

  126. C’est la mesure exacte de terre qui convient à un homme, dernière phrase d’une nouvelle dont je ne retrouve plus l’auteur (peut-être Tourgueniev)

    Aimé par 1 personne

  127. Marc Court, plusieurs thèses de l’université française font un parallèle et mettent en évidence des points de convergences entre Dostoïevski et Bernanos. Je ne les ai pas lues.
    Ce qui me frappe, en simple lecteur, chez ces deux romanciers, c’est le caractère onirique du monde qu’ils nous présentent. Force hallucinatoire de ces deux auteurs. Goût de la parabole théologique et abandon du piétinement réalisme. Les états d’angoisse, les humiliations poussées jusqu’au paroxysme habitent certains de leurs personnages avec leur questionnement angoissé,ce perpétuel tourment.. Et c’est André Malraux qui avait noté avec justesse la manière dont Bernanos transforme le réel au lieu de s’y soumettre. Les deux auteurs nous imposent leur monde dans une sorte de nuit de Gethsémani. Les deux écrivains vont au-delà du réel. Et, qu’il s’agisse de certains personnages de Dostoïevski ( Muichkine et son tragique de l’ inactivité dans « l’idiot » ) ou le Curé d’Ambricourt du » journal d’un curé de campagne, » le romancier impose des personnages qui éprouvent « l’effrayante présence du divin à chaque instant de notre pauvre vie » pour reprendre les mots de Bernanos. Mais ce présence est aussi absence, vide, néant ,angoisse. Enfin chez les deux romanciers, on découvre une épaisseur d’ombre surnaturelle, et parfois une lumière mystérieuse qui nous introduit dans les interstices d’ un autre monde. Et puis chez les deux, cette source de charité qui transfigure le moindre visage, ce qui n’est pas rien.
    Une des différences, entre autres, c’est que Dostoïevski ne fait pas le drame de la défaillance de son pays la Russie, alors que Bernanos, lui, nous montre la France en train de de déchristianiser et de devenir une » paroisse morte. »

    J'aime

  128. Je pense de plus en plus que la Russie de Dostoïevski, des staretz, et des mystiques gyrovagues, est très ^roche de la France du premier Dix Septième siècle ou le prestige de la Non-Enseignée supposée plus proche de Dieu atteint des sommets. Tout ceci à creuser, bien sur. Et en effet, il en reste encore quelque chose da,ns les plus puissants romans de Bernanos, Un Crime inclus.
    Bien à vous.
    MC

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s