André Breton découvre la Martinique sous le régime de Vichy

En Octobre 194O (après avoir été l’hôte  du Comité  Américain de Secours)  André Breton obtient en fin un visa de sortie. Il  quitte Marseille le 24 Mars  1941 accompagné   de sa femme Jacqueline et  de leur fille, destination  la Martinique. Le peintre Masson les rejoindra un peu plus tard. De Fort-de-France  ils attendront un bateau pour New-York. En avril  le  » Capitaine  Paul  Lemerle » accoste à Fort-de-France.  Il avait à son bord Victor Serge, Claude Levi-Strauss et Wilfredo Lam, jeune peintre cubain alors peu connu.

 Breton est tout de suite  retenu comme suspect et  mis sous surveillance policière car  la Martinique dépend du régime de  Vichy. André Breton et  son ami le peintre André  Masson découvrent  au fil des semaines   la réalité coloniale : oppression exploitation,  surveillance des  Noirs confinés dans leur île, bidonvilles, bureaucratie coloniale tatillonne, mais en même temps Breton et Masson  s’émerveillent  du paysage tropical  .En dialoguant, le peintre Masson et l’écrivain Breton s’efforcent de rendre l’ambivalence de leurs sentiments : séduction des, paysages  et horreur devant la misère coloniale.

Peinture du Douanier Rousseau

Dans un « avant-dire »  à ce recueil d’impressions et de poèmes qui s’intitule   « Martinique charmeuse de serpents » (paru l’été 1948)  Breton prévient :« Pas plus qu’il n’y a de regard susceptible d’embrasser le meilleur et le pire, il ne peut-y avoir de langage commun pour en rendre compte. Aussi avons-nous été conduits (André Masson et moi), dans les pages qui suivent, à faire une part au langage lyrique, une autre au langage de simple information. Nous avons été follement séduits et en même temps nous avons été blessés et indignés. »
 Apres un « dialogue créole » assez décousu  entre Masson et Breton, tous deux  saisis par la profusion végétale des mornes(c’est le nom de leurs hautes collines) , intéressés par les vestiges de l’éruption de la Montagne pelée,   et discutant autant de Rousseau le douanier, de Wilde,  que de Cook,  une seconde partie s’ouvre sur  huit poèmes en prose  de Breton   rassemblés sous le titre « des épingles tremblantes » .

Le Capitaine Paul Lemerle sur lequel embarque Breton et son épouse

Ce titre  fait référence à une expression créole »zépingles tremblantes » qui désigne les bijoux qui ornaient les costumes d’autrefois, ces minuscules  épingles dorées piquées dans le madras, précisément les  coiffures des femmes créoles    surmontées par un nœud.

 Passionnant,  suit une quarantaine de pages « d’eau troubles ».C’est    constat social  écrit en style  sobre et non plus dans la splendeur inspirée des Muses. Cette condamnation  sèche, précise  du colonialisme montre  comment  quelques  blancs propriétaires des rhumeries  « tiennent » l’ile de la canne à sucre.   Quelques privilégiés qui vivent sur les hauteurs de Fort-de-France, dans leurs beaux meubles anglais,  soumettent  la  population noire .C’est pour moi le cœur du livre. Son  centre de gravité, dans tous les sens du mot gravité.

L’ouvrage  s’achève  par la découverte émerveillée  par Breton   du jeune Noir  qui incarne l’espoir de la  population martiniquaise : le  poète lyrique  engagé  Aimé Césaire.

 Breton,  Masson et Lam montent  à bord du  bateau « Presidente Trujillo ». Au cours de l’escale à Pointe-à –Pitre, Breton et ses amis obtiennent la permission de rencontrer Pierre Mabille, étroitement et pesamment surveillé par les autorités de Vichy. Rappelons que Mabille fut Interne des hôpitaux de Paris, chef de clinique (1931) puis chirurgien, et surtout  devint  un membre très actif  du groupe surréaliste en 1934.

  Arrivée  de Breton en juillet à New York. Connaissant le manque de ressources de Breton, Peggy Guggenheim s’engage à  lui verser 200 dollars par mois  pendant 6 mois. Ensuite Marcel Duchamp aidera financièrement Breton.

                              ***

Lorsque  je suis arrivé en Martinique, vers 1976,  après une nuit sans sommeil dans l’avion, j’ai commencé à arpenter les rues assez désertes  de Fort-de France , trimballant mon sac de voyage, tôt le matin.et soudain  je fus   attiré par une jeune femme de couleur, silhouette en marche souple et sereine, tranquille, puis j’en vis une autre,sur le trottoir d’en face puis une autre dans les ruelles, allant  vers la place principale nommée la   Savane ; je suis resté  médusé  par ces silhouettes ondulantes de Martiniquaises  qui passaient, majestueuses, longues,resplendissantes, avançant avec une sorte d’insolence  souveraine et paisible .Pendant plusieurs jours, j’en suis resté médusé. C’est exactement ceci que Breton note :  

André Breton

« Porteuse sans fardeau »

Comme un esprit qui reviendrait à intervalles réguliers tant leur maintien est le même et n’appartient qu’à elles et tant elles semblent portées par le même rythme, des jeunes filles de couleur passent souvent seules et chacune  est la seule à qui Baudelaire semble avoir pensé tant l’idée qu’il en donne est irremplaçable :

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés

Même quand elle marche on croirait qu’elle danse

De quelle nuit sans âge et sans poids cette messagère muette dont, au défi de toutes les cariatides, la cheville et le col lancent plutôt qu’elles ne soutiennent  la construction totémique qui dans l’invisible se confond- en vue de quel triomphe- avec le rêve d’un monument aux lois de l’imprégnation ? »

                            ***

La partie, selon moi, la plus intéressante, de ce séjour martiniquais,  s’ exprime dans « Eaux troubles », récit écrit avec la simplicité d’une prose informative, ce qui laisse entre nous un brin rêveur sur la capacité de Breton de parler deux langues: celle avec cothurnes,drapé, et volontiers pythique et convulsive , et la simple langue du journaliste de base qui observe ce qui se passe dans la rue …

Aussitôt débarqué du « Capitaine-Paul Lemerle » Breton sa famille, ses amis  et d’autres voyageurs  sont pris en charge  brutalement par des membres de l’infanterie coloniale qui ricanent et méprisent et manifestent un antisémitisme que le gouvernement de Vichy  encourageait. Les voyageurs sont déportés vers  l’ancienne léproserie du Lazaret, gardée par des sentinelles baïonnettes  au canon. Nourriture infecte,  « appels » le matin et le soir. Prix exorbitants pour « cantiner ».Breton est tout  particulièrement surveillé. Au bout de cinq jours, il profite d’un laissez-passer  de quelques heures  pour rendre visite au gouverneur civil, qui reste sous l’autorité absolue  de l’amiral Robert .Ce fonctionnaire   à cheveux blancs suppose sans en avoir la preuve  que Breton a été précédé par un rapport de police. De plus on le croit journaliste , ce qui est TRES mal vu. Le soir même, le commandement du camp lui signe  une autorisation de résider en ville, à charge de se présenter le lendemain au capitaine de gendarmerie. Ce dernier  lui dit : « …Prenez garde. Poète surréaliste, hyperréaliste, aucun besoin de ça  à la Martinique. Rappelez-vous  que vous n’avez personne à voir  ici. Evitez surtout les éléments colorés. Ce sont de grands enfants. Ce que vous pourriez  leur dire, ils le comprendraient tout de travers. Vous pourrez faire tous les bouquins que vous voudrez quand vous serez parti. »

Une peinture de Victor Brauner que j’aime bien

 Le matin même,  deux jeunes « mulâtres » élégamment habillés  se proposent avec insistance de guider Breton dans ses déplacements. Ce sont évidemment des flics en civil qui ne vont pratiquement  pas quitter le poète d’une semelle pendant son séjour.

Notre surréaliste constate avec effroi  que l’ile est aux mains de quelques  propriétaires de rhumerie corrompus. La population noire    stagne dans la misère ;nous sommes loin des éblouissements devant le la Nature  luxuriante.il y a aussi le portrait au vitriol du planteur Aubéry et de ses intrigues et ses escroqueries avec complicité de quelques magistrats.

Breton  apprend « comment, de temps immémorial, se pratiquent les élections à la Martinique : urne à double fond dite »maman-cochon »  et Corrector-les résultats des élections qui doivent avoir lieu le dimanche sont communiqués aux maires dès le mardi précédent. » Bref, il découvre  l’étendue du drame de la colonisation sur une île qui n’a qu’une seule culture, celle de la canne à sucre. Nous sommes loin des premiers poèmes sur le parfum des forets et la beauté des Mornes.

La toute dernière partie nous parle de la rencontre de Breton  avec Aimé Césaire. C’est en achetant  un ruban pour sa fille dans une petite mercerie que Breton découvre par hasard  le premier numéro d’une revue mince, intitulée « Tropiques » .En la feuilletant, il est éberlué, retrouve les noms de poètes qu’il chérit. Particulièrement :Rimbaud, Mallarmé, Baudelaire. Il découvre et jubile devant  violence lyrique de  cet  Aimé Césaire qu’il ne connait aps.. C’est une secousse. Le plus drôle   que la mercière est  la sœur de René Ménil, animateur lui aussi de la revue.  Breton enthousiaste griffonne vite  un mot  et la sœur de Ménil fait la messagère. Le lendemain Breton rencontre  l’inconnu Césaire. Il  écrit alors : « Ainsi donc, défiant à lui seul (Césaire)  une époque où l’on croit assister  à l’abdication générale de l’esprit, où rien ne semble  plus se créer qu’à dessein de parfaire le triomphe de la mort, où l’art même menace de se figer dans d’anciennes données, le premier souffle nouveau revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un NOIR. Et c’est un Noir  qui manie la langue française comme il n’est pas aujourd’hui un Blanc pour la manier ». 

Aimé Césaire

Les deux hommes vont se rencontrer régulièrement « dans un bar que la lumière extérieure faisait d’un seul cristal.» dixit Breton. Césaire et son épouse entrainent le surréaliste à visiter l’ile. Surtout,  Breton prend connaissance  de ce « Cahier du retour au pays natal ». Ce mince  tirage dans une revue parisienne, poème de 65 pages  (passé inaperçu en 1939),  cette éclatante invective lyrique bluffe complétement Breton. Il est fasciné  par   ce Noir  qui veut arracher son île natale au racisme et à la misère coloniale. « L’enjeu, écrit Breton, compte tenu du génie propre de Césaire, était notre conception commune de la vie. »

 Breton sera victime  de tracasseries jusqu’à l’embarquement sur le « Presidente Trujillo », et même à bord de ce bateau en partance pour New-York, la police française de Vichy cherchera des querelles à Breton. Mais  il  garde des images capiteuses de l’ile , un sentimentde   révolte  devant la condition noire, et garde précieusement   dans ses bagages des notes  personnelles, et les textes de Césaire .Masson, lui illustrera « Martinique charmeuse de serpents », en hommage à la peinture du Douanier Rousseau.

Martinique, peinture vers Le Carbet

8 commentaires sur “André Breton découvre la Martinique sous le régime de Vichy

  1. Il n’y a guère que « La Tragédie du Roi Christophe » qui ait maintenu depuis « Les Cahiers » le nom de Césaire, dont le « Discours sur le Colonialisme » a horriblement vieilli. Du moins je ne vois pas d’autre chose. Et même dans les Cahiers, il y a une reprise du Tamango de Mérimée, qui, quand on l’a repérée, ne manque pas de sel. (« et elle est debout sur le pont, la négraille »… ) De beaux passages, mais face à des monstres comme Hugo ou d’Aubigné, ça ne fait pas le poids, sauf dans Christophe, qui peut être une pièce hallucinante.

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  2. Illustration et mise en page toujours aussi soignées, Paul.
    On te lit comme on regarde un film documentaire !

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  3. Merci Janssen pour Adrien Bosc. et babelio je vais voir ça de + prés.. j’ai lu ce qu’a écrit Levi Strauss. Ici, avec le confinement, les mouettes et goélands, de Saint-Malo vont claquer du bec car moins de promeneurs = moins de miettes de sandwichs et de morceaux de galettes bretonnes.. eh oui!!!..en revanche les parisiens aisés viennent se réfugier dans leurs belles villas de Dinard.

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  4. Cher Paul Edel, votre nouveau papier est fort sympathique et conforme aux lectures de confinement que vous annonciez récemment sur une autre chaine. Souffrez que je remarque l’absence de citation d’un récent roman, très moyen d’Adrien Bosc « Capitaine » qui s’était pas mal documenté sur le voyage de Breton et d’autres en Martinique en cette époque gtroubéle… Ainsi que de quelques lettres de Lévi-Strauss sur la même destination., etc… EAviez-vous eu connaissance de ce petit roman, si je puis me permettre ?
    /// Sur un petit compte rendu de babelio… https://www.babelio.com/livres/Bosc-Capitaine/1045433 ///
    Bien sincèrement,
    JJJ

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