Lamiel, ou Stendhal fatigué

Une semaine exactement après la publication  le 6 avril 1839 de »La Chartreuse de Parme », le 13 avril Stendhal commence un récit qu’il nomme « Amiel ». Donc un écrivain pressé de passer à autre chose. Mais il est  affaibli par une mauvaise santé.  A l’époque il souffre de goutte, de gravelle, de migraines,  de malaises .Pendant quelques temps il ne peut plus articuler les mots, il a des blancs dans la conscience, des aphasies. Le 15 mars 1841, à Civitavecchia, une attaque d’apoplexie .Il a cette formule devenue célèbre « je me suis colleté avec le néant ».Mais il demande à son ami Di Fiore de ne rien dire. Comme s’il voulait  esquiver et réduire à pas grand-chose la proximité de la mort. Le 1er janvier, à la page 35 de sa deuxième version devenue   »L’Amiel », il s’affaisse dans le feu de sa cheminée. A partir de cette date, il ne finira plus aucun écrit, i l ne fait plus que refaire, recommencer. Le chantier le manuscrit vire à une série de séquences reprises ,  jeu interminable  de  corrections s . Bref,  on lit un chantier de paperasses.

Stendhal par Dedreux-Dorcy, dont ses amis disait que c’était le portrait le plus ressemblant

 Mais c’est quoi« Lamiel » ? Le roman  n’existe pas. C’est  un fatras, une mosaïque de fragments disjoints, d’intentions raturées. Ce n’était pas du tout le cas de « Lucien Leuwen », roman inachevé mais dont la fin était déjà bien  programmée ,dessinée  et si  cohérente. Ici, il n’y a que reprises et retouches.

Aujourd’hui, »Lamiel » se présente sous trois versions. Elles sont déroutantes  à une première lecture. Une première version de Mai 1839.  « Amiel » courte ébauche. Intrigue réduite et sommaire (qui devient « L’Amiel »(octobre décembre 1839)

Deuxième version plus nourrie et intéressante avec un plan  établi  le 25  novembre 1839.

Troisième version de janvier 1840.  Stendhal reprend tout depuis le début. Il recompose tout : personnages nouveaux, arrière-plan historique plus nourri . Et le personnage sulfureux d’un médecin bossu, Sansfin,  apprend la liberté d’esprit et même le  cynisme à Lamiel  qu’il convoite visiblement . Lamiel  s’acharne, pour se désennuyer –cet ennui qui  hante Stendhal- à  soumettre les mâles les plus dominateurs et  bousculer   les convenances et les interdits de la société bien-pensante de la Restauration .

Si on prend l’édition Folio  d’Anne-Marie Meininger,   on commence par la version  de janvier 1840. Dans l’édition pléiade, on suit-ce qui semble logique-  la chronologie des brouillons. le meilleur de ces brouillons se trouve   dans ces notes.  On y  apprend que Stendhal « veut se délasser de la Chartreuse » avec une comédie.

Le personnage Lamiel choque. Pourquoi ?Pour tout stendhalien tombé sous le charme de « La chartreuse de Parme » on   ne trouve plus la dynamisation spontanée, le tempo accéléré et fouetté de cette écriture Chartreuse.. L’Italie rêvée  avec un allegro vivace du style  se transforme en une série d’ébauches rigides.  Ce  village normand enfoui   sous le couvercle politique  est sommaire et caricatural .Aux figures si tendres de Madame de Rénal ou de Clélia Conti, Stendal  oppose  une fille    dure , âpre , dès son adolescence.Stendhal l’enrobe d’ explications laborieuses..  On voit bien que Lamiel   se cogne  à un monde et qu’elle annonce en pointillés  Emma Bovary. Mais elle  dégage surtout une sorte de rapacité creuse et un sentiment de pure vengeance assez abstraite. La scène du dépucelage, brutale, a fait couler beaucoup d’encre, notamment celle de Jacques Laurent. L’originalité c’est qu’  elle ne veut ni aimer ni être aimée. Aucun affect ! Mais découvrir ce qui se passe physiologiquement quand on est pénétrée par un homme.  Le résultat  l’a déçoit.   L’originalité   de la scène tient dans le fait   que c’est Lamiel, qui propose de l’argent au premier nigaud venu, un paysan robuste pour qu’il la déflore. Stendhal inverse en jeune femme ce que les jeunes gens  font à cette époque  quand ils vont au bordel pour la première fois.. Après l’acte, Lamiel  dit: » Quoi ! L’amour ce n’est que ça ?»  Cette remarque, Stendhal l’a  copiée  directement  des   « Mémoire » de Lacenaire, le célèbre criminel. 

C’est dans la version 2, d’ octobre décembre 1839 Lamiel  se rend à Rouen, le jeune Fedor duc de Miossens, transi d’amour pour elle, la rejoint. Elle le trouve  trop poli :,«  « elle était ennuyée à fond »  Stendhal fait dire à son héroïne : : »Or pourquoi se conduit-on mal ?pour s’amuser ;et moi je meurs d’ennui. Je suis obligée de me raisonner pour trouver quelque chose d’aimable dans ma vie. »Notons que le mot « ennui » revient à toutes les pages. C’est l’état d’esprit , de Stendhal  dans les derniers mois de sa vie .

Manuscrit de Stendhal

La normande  Lamiel  n’est pas un Julien Sorel féminin, comme on le répète.  Elle n’a pas du tout la richesse émotive  de Julien. C’est une forcenée de vérité face à une société hypocrite. Elle cherche à dominer ,  soumettre, tester les hommes, manipuler,   tourner en ridicule se venger d’ une société niaise, bloquée, peureuse, cléricale, rabougrie. Les ébauches, les multiples    plans défaits et refaits  du vieux Consul malade  accentuent cette impression  d’un brouillon qui se complait  dans des mesquineries de salon, dans l’aigreur et ‘l’acharnement  à vouloir  peindre des calculs  de coteries sans intérêt.

 Stendhal  a  tendance à  caricaturer tout ce qui avait fait le charme de ses précédents romans, c’est-à-dire les manœuvres de séduction, les passions contenues, les désirs sensuels réprimés, les stratégies de conquête, les extases, les soudains flots de tendresse irrépressibles, les coups de folie, les pâmoisons, les timidités, les espérances, les fièvres,  l’élégance épicurienne, et surtout  ce   mordant ironique mélangé au flou voluptueux qui est le secret du charme stendhalien.

Le pincio à Rome là où le Consul aimait à se promener

 Ce charme  accompagnait  et auréolait  l’ascension d’un Sorel, d’un Leuwen, d’un Fabrice del Dongo ; il  a disparu. Ici, on a quelques mécanismes, mais pas la chair.On a la pédagogie, mais pas la vie, les données sociales ,mais pas le mouvement. On a le sentiment que tout flanche et boite. Si on est un stendhalien fervent ,comme moi,on ne note que les effets de fatigue  se multiplient. Clichés déjà exposés, des mots et situations déjà utilisés, des obsessions   répétées, à peu prés. Quel embarras devant  cette « Lamiel » paralysée.  L’écrivain de la mobilité et du courant vif  n’a plus assez de force pour faire danser la vie. C’est même un chagrin de le voir tant à la peine et s’user avant sa chute définitive  rue Neuve des Capucines, le 22 mars 1842 à 7 heures du soir.

Marcel Aymé ou l’anarchiste intelligent

Marcel Aymé, est un auteur  couvert de clichés comme certains chiens sont couverts de puces.  Anar de droite,  collabo façon Giono en laissant  des journaux de Vichy oublier ses nouvelles.. …cruel et désabusé …ami de Céline(donc douteux..),oui cet ancien commis de magasin et agent d’assurance n’offre dans son œuvre  aucun  horizon philosophique, aucune promesse d’un avenir meilleur, indifférent » à la religion et aux majuscules métaphysiques » .

dans son bureau de l’avenue Junot

D’abord romancier régionaliste avec les paysans du Jura qu’il  connut dans son enfance,   il se fait  remarquer  par  « La table aux crevés ».Il  rata de peu le Goncourt en 1929. Le succès  et le  scandale, viennent  avec « La jument verte »  à qui on reprocha son obscénité.   Il cultive  le fantastique fantaisiste voir « le passe-muraille »)  devient conteur pour enfants, dramaturge à succès(« Lucienne et le boucher ») tombé  aujourd’hui dans l’oubli .De plus met en cause la magistrature avec « la tête des autres »,pièce qui déclenche un scandale  en se prononçant contre la mise à mort à une époque où les comités d’épuration exigent pas mal de têtes.  Scénariste pendant l’Occupation (travaille avec Louis Daquin sur une adaptation de Simenon « Le voyageur de la Toussaint ) il aggrave son cas  avec un essai  « Le confort intellectuel » dans lequel  il se moque des intellectuels engagés et  mondains, brocarde des universitaires ronds-de-cuir  opportunistes ,ou prétentieux. Bref, son scepticisme naturel, son laconisme le rendent suspect. IL n’arrangera rien en voulant épargner la mort à Brasillach et en défendant maladroitement Céline. Au milieu des ivresses lyriques,  ce moraliste narquois dérange. Il est d’autant plus déroutant  qu’il reste  calme et distant pour pointer  l’hypocrisie,  et les retournements de veste de son époque.   Dans cet après-guerre tiraillé entre communistes, gaullistes, Socialistes, existentialistes  il tourne le  dos   à tout ce qui milite et s’enthousiasme, ça fait du monde.

Alors qu’est-ce qui l’intéresse   ce type à lunettes noires, taiseux avec acharnement, dans les bistrots de Montmartre ? Elle cache quoi  son expression granitique imperturbable genre Buster Keaton vieilli avec pull jacquard. C’est un observateur amusé désabusé..

Il écoute ce qui se dit   dans les cages d’escalier des immeubles de la rue Junot. dans les bus verts,à la sortie des lycées, mais aussi dans les cabarets de Pigalle. Il suit avec un étonnement amusé  ceux qui traversent Paris avec des valises de cochon.

Il  nourrit son œuvre des bavardages et rumeurs qui circulent entre le faux  marbre de comptoir et les percolateurs du bougnat. Rarement on a entendu des dialogues plus parfaits qui fleurissent dans les   bistrots entre Pigalle,la rue Lepic  et  l’avenue Junot… C’est la fine oreille de la France  petite bourgeoise. Il détaille les  familles sur qui pèsent  les soucis d’une France à l’heure allemande : la maison sans feu, le dîner de légumes cuits à l‘eau, le mari  prisonnier en  stalag,la volaille rare, les alertes de nuit , les patrouilles

Ecrit en 1945 et publié en 1946, « le chemin des écoliers » présente le meilleur Marcel Aymé. Le style d’Aymé n’a jamais été aussi lucide, aussi précis, matois.

« Le chemin des écoliers » condense  ses qualités  tendresse et de générosité, avec une pointe acide qui rappelle Jules renard. Il a l’intelligence délicate et nuancée. Il éprouve de l’indulgence pour leurs faiblesses. D’ailleurs, on ne rencontre pas beaucoup de « salauds » dans cet univers : ceux qui commettent de mauvaises actions sont plutôt des esprits maladroits,  des naïfs, des faibles, emportés par un faisceau de circonstances qui les dépassent, et au nombre desquelles il faut mettre la passion amoureuse.

Céline et Marcel Aymé

Le  personnage principal  du roman est  un petit bourgeois plutôt brave type Michaud .Il  co-dirige une  société de gérance immobilière  avec un associé  Lolivier, austère. Les revenus ne sont pas énormes. Michaud l’indulgent   a trois enfants Fréderic, Pierrette, et   surtout cet Antoine, jeune lycéen de 17 ans qui pose des problèmes. En cachette  Antoine  se livre avec son ami Paul Tiercelin au marché noir.  Ses revenus lui permettent d’ailleurs de s’offrir  les services d’un inspecteur de l’école primaire  pour rédiger  ses rédactions. Antoine entretient une maîtresse, Yvette, dont le mari est prisonnier en Allemagne. Lui qui était un excellent élève  néglige son éducation scolaire au profit d’une éducation sentimentale  et sexuelle très complète. Le père d’Antoine s’inquiète des sorties trop nombreuses de son fils et questionne le père de Tiercelin, qui tient un restaurant dont la clientèle est essentiellement constituée d’allemands et de  collaborateurs. L’intrigue se compliquera de manière savoureuse.

Trouvailles, croquis soigneux, style gouleyant, phrasé  classique clair digne d’un La Bruyère . Autant  son ami de quartier,  Louis-Ferdinand Céline est véhément, lyrique, énorme, paranoïaque, claironnant, autant Aymé est  délicat, placide, sceptique, léger ,mélancolique .Donc ils s’entendent à merveille.

C’est avec  « Uranus »  présenté deux ans plus tard et son théâtre que Marc Aymé  présentera  une vision beaucoup cruelle de l’espèce humaine.

« Le chemin des écoliers «  offre  donc  une comédie humaine portative, avec une galerie de portraits incisifs .Un des plus beaux  est celui de Lina. C’est une juive polonaise, jeune veuve d’un peintre, Lebon. Elle se cache  dans   un grand appartement cossu sans chauffage,  laissé généreusement  un parent éloigné polonais, antiquaire ayant fui en Algérie. Michaud  vient  dans l’immeuble en tant que gestionnaire, et frappe chez Lina  qui a oublié de régler  le  loyer. Elle lui révèle dans un mauvais français ce qui se passe en Pologne. »Juifs assassinés par milliers à la fois, pendus, torturés, brûlés vifs ou condamnés à mourir de faim, il s’agissait d’une entreprise d’extermination n’épargnant ni les femmes ni les enfants.

-Calmez-vous Lina, répond Michaud, vous vous torturez vous-même sans raison. Ces histoires d’extermination systématique sont absurdes. Pendant la guerre 14, on a raconté pas mal du même genre. On disait que les Allemands coupaient les poignets des enfants et il a bien fallu convenir que c’était entièrement faux »

 L’incrédulité de Michaud devant la réalité des camps  déclenche cette réplique chez Lina :

« -Il faut croire, ragea Lina en tapant du pied. Il faut croire. Mais vous, Français vous comprenez pas. Vous êtes dans vos petites existences de poupées et toutes choses vous voyez petites. Quand vous avez haine, c’est dans la tête avec des raisons pour expliquer. Mais chez nous, loin l’Est, aux pays durs, la haine elle est dans la chair, elle s’occupe pas des raisons, elle veut sang et mort et faire mal. Et les Allemands, ils veulent mort des Juifs et entendre crier, voir souffrir pour avoir plaisir dans la chair. » Elle ajoute :

 « Dans la rue, je pense à des rafles, j’ai accent étranger, peut-être visage aussi. Vous trouvez que j’ai le type juif ? Ici, dans appartement trop grand, au milieu des choses qui coutent cher, je me sens loin perdue et je suis pas brave .Quand le soir tombe, j’ai le cœur serré comme le poing, j’entends gestapo et  pendant des jours il y  a un trou noir dans les pensées. »

Plus loin, Michaud, tendre avec les femmes,  éprouve de la compassion pour sa secrétaire :« Il imaginait ce qu’avait été pour Solange  ce long hiver de guerre, le métro du soir, le train de banlieue, le trajet à pied dans la nuit glacée, le réveil au petit matin, le trajet à pied dans la nuit, le train, le métro, le travail dans un bureau à peine chauffé, le retour du soir. »

Rue Durantin,qui joue un rôle dans le roman

Enfin l’humour de Marcel Aymé  s’exprime  au mieux   quand il rencontre le locataire  Legrand, qui suscite des plaintes dans l’immeuble car il passe ses nuits à danser et chanter. Michaud lui demande de se calmer.

« -Mais vous me demandez une chose impossible ! Je viens d’épouser une femme merveilleuse et j’en suis amoureux fou. Et Clémentine adore la gaieté, le bruit, la danse, la musique, le champagne, les tourbillons. Moi-même, ah ! monsieur, moi-même, je ne me contrôle plus ,je confonds la nuit avec le jour, je crois en Dieu, je crois en Clémentine, je crois en tout, je danse le swing, je crie, je chante, je ris, je rends grâces, j’aime. »

Cependant, si on lit attentivement chaque chapitre, et malgré l’humour froid  constant, le sentiment qui domine   reste  la peur . Oh pas la grande pétoche spectaculaire,  mais la  petite  anxiété tenace et  poisseuses  et insidieuse qui ronge tous ces êtres.  C’est l’appréhension en montant l’escalier d’être  guetté par la concierge, surpris  par un voisin. Le mille feuille des craintes, anxiétés, inquiétudes sournoises  se complète sous nos yeux. Les riches se cachent des modestes. Les pauvres cachent leur détresse. Les craintes s’empilent :   crainte de manquer d’agent,  crainte d’être jugé par sa famille, crainte du couvre-feu, inquiétudes   des parents devant  les enfants  ,mensonges  des enfants face aux parents.  Crainte de vieillir chez les femmes. Locataires et propriétaires se méfient les uns des autres. La peur de  Michaud  à Pigalle   culmine parce qu’il  craint  d’être dénoncé  pour avoir bu  une coupe de champagne avec un officier allemand. Enfin la peur générale est là monte et s’insinue  comme une marée et couvre d’une pellicule de tristesse toutes les actions du récit.

Dernière originalité du livre.

Aymé  offre tout au long du livre une galerie  de  personnages secondaires. L’auteur les dote de courtes biographies en notes de bas de pages et petits caractères. En quelques lignes, nous avons droit  à connaitre  le futur de leur bref passage sur terre. Ces notes  sont toutes d’un tragique noire et semblent prises au fil de l’actualité  de l’époque. Glaçant.

Laissons Antoine Blondin conclure : » « Il disposait de beaucoup d’indulgence pour l’humanité tout entière. Sa fréquentation vous améliorait. » 

Virginia Woolf entre Proust et l’eau noire

 

En mai 1925 Virginia Wolf publie » Mrs Dalloway » simultanément  en Grande Bretagne et aux Etats-unis. Elle a  43 ans.C’est l’année où sa maison déditon signe le contrat afin  publier  la traduction des œuvres complètes de Freud..Le roman a été commencé entre 1922 et 1923, et c’est en 1923 que dans son « Journal »  et sans ses lettres V.W. mentionne Proust et ne cache pas son influence sur ce qu’elle écrit.

 Dans ce roman nous sommes à Londres au mois de Juin .  Par une claire matinée de juin Clarissa Dalloway sort dans Bonds Street pour acheter des fleurs et en orner sa maison  pour la fête qui s’y tiendra dans la soirée.  .le teste enregistre   le flux de sa conscience, dans son regard, et tous les petits impacts sonores qui l’assaillent .Sentiments, sensations lumineuses, kinesthésiques images et scènes  du passé , conversations, qui reviennent , prises dans une sorte d’euphorie printanière. Le décousu ajoute au charme..réminiscences diaphanes  questions politiques qui  préoccupent son mari député  : Clarissa  se souvient de P, regrets de n’avoir pas épousé  son amour de jeunesse, Peter Walsh

 Le cinéma mental  mêle  avec un chatoiement d’images charmeur  le présent de la rue, ses bruits, ses voix,  rencontres. La subjectivité  désordonne la réalité  solide et immédiate de la marche avec ses bouffés, à une fièvre envahissante. Ce que ‘l’auteur appelle dans son  Journal « des moments d’être »  envahissent  la conscience brise et émiette le temps des horloges.

C’est dans « Mrs Dalloway » qu’elle pousse le plus loin   l’expérience de «  moments extatiques ». On se souvient que c’est dans « Le Temps retrouvé » que Proust  les réunit ces moments : la sensation du pavé mal équarri, le bruit d’une cuillère contre une assiette,  le grain d’une serviette empesée, qui  transportent le narrateur successivement  aux pavés de la basilique St-Marc à Venise, au bruit métallique entendu dans un train  entre Cabourg et paris, et à la serviette rêche utilisée  à Balbec.»  Clarissa Dalloway, quand  elle sort de chez elle, ressent le même phénomène :  un bruit de gonds et la fraîcheur de l’air la transportent trente ans en arrière, dans la maison de Bourton, au bord de la mer, où elle a passé les étés de son enfance.

 Elle écrit :«  La bouffée de plaisir ! Le plongeon ! C’est l’impression que cela lui avait toujours fait lorsque, avec un petit grincement des gonds, qu’elle entendait encore, elle ouvrait d’un coup les porte-fenêtres, à Bourton, et plongeait dans l’air du dehors. Que l’air était frais, qu’il était calme, plus immobile qu’aujourd’hui, bien sûr, en début de matinée ; comme une vague qui claque ; comme le baiser d’une vague ; vif, piquant, mais en même temps (pour la jeune fille de dix-huit ans qu’elle était alors) solennel »

Mais la particularité de   Woolf  c’est que chez elle, les petites phrases –« vagues » (titre d’un de ses romans)   qui se pressent serrées et moirées  vers le lecteur révèlent  une  vie intérieure soutenues d’abord avec  des métaphores aquatiques : »Car c’est cela, la vérité  en ce qui concerne notre âme, notre moi qui, tel un poisson, habite les fonds marins et navigue dans les régions obscures, se frayant  un chemin entre les algues géantes, passant au-dessus d’espaces tachetés de soleil et avançant, avançant toujours, jusqu’à plonger  dans le noir profond glacé, insondable ; soudain l’âme file à la surface  et joue sur les vagues ridées par le vent ; c’est-à-dire  qu’elle éprouve l’impérieux besoin de se bouchonner, de s’astiquer, de s’ébrouer, à écouter des potins..v Qu’est-ce que le gouvernement avait l’intention de faire (Richard Dalloway serait au courant) quant à la question de l’Inde ? »

On pourrait ajouter que  les conversations snobs  du diner, dans le roman woolfien, renvoient aussi au clan Verdurin et qu’il y a du Norpois dans cet inconsistant Richard Dalloway ,député. Clarissa elle-même, élégante, mondaine, racée, serait assez bien une  duchesse de Guermante  flânant dans les rues de Londres.

 Ce qui sépare radicalement la romancière  de Marcel Proust, c’est le vide. Il est  placé au centre du personnage. « Comme une religieuse qui fait retraite, ou un enfant qui explore une tour, elle monta à, l’étage, s’arrêta devant la fenêtre, s’approcha de la salle de bains. Il y avait un linoleum vert, et un robinet qui fuyait. Il y avait un vide  au cœur de la vie ;une mansarde. Les femmes doivent se dépouiller de leurs riches atours. A midi, elles doivent se dévêtir. » Woolf va même plus loin dans cette affirmation du vide. Elle précise quelques lignes suivantes : » « Elle qui était allongée là à lire(elle lit d’ailleurs les mémoires du Baron Marbot décrivant l’incendie de Moscou) ,car elle dormait mal, ne pouvait se défaire d’une virginité qui continuait à l’envelopper, malgré la maternité, comme un drap ».  Ce drap ressemble à un suaire. Plus loin, encore plus précise  l’obsession suicidaire aquatique ,avec l’image du froid de l’eau : »Charmante lorsqu’elle était jeune fille,  il était  venu brusquement un moment-par exemple sur la rivière  derrière les bois de Clieveden -où ,par réflexe de cette froideur en elle-elle avait fait défaut à Richard. »

Ce qui étonne dans ce roman c’est qu’au cours de cette promenade, Mrs Dalloway se présente comme une amoureuse ardente de la vie. Or, c’est un leurre. La vérité est toute autre. Si tous les aspects ( bruits, lumières, conversations entendues)   la passionnent,  le passé, qui revient, la hante, et décolore  cette flânerie primesautière. La photo jaunit et aspire le personnage  vers le vide. On n’a jamais aussi bien  déversé les eaux noires du Léthé sur une radieuse  journée de Juin.

 Si on examine de près  ce qui se cache  derrière la sympathie active, délicate, légère  de Mrs Dalloway qu’elle porte  aux êtres , on découvre  des blessures et des brulures, des pressentiments ,  des bouffés d’anxiété , toute une doublure sombre. De ce contraste nait la tension remarquable du roman.

 Les personnages en sont presque tous frappés par l’aspiration néantisante. Septimus Warren Simth, idéaliste enthousiaste,  revient de la guerre « bien étrange ». Lucrézia, modiste italienne  charmante  est  aspirée par la folie. Miss Kilman, cultivée et bigote n’a de cesse  d’inspirer à la jeune fille un dégout de la vie. Le  grand amour de jeune Peter Walsh revient, lancinant  rend inconsolable notre acheteuse de fleurs.. Sans cesse  des présages assaillent le personnage, et dont la source   se situe clairement du côté de  l’adolescence .

Alors même   que Mrs Dalloway  affirme  qu’elle a été « préservée de la vie « dans sa jeunesse   elle ne peut s’empêcher d’avouer    en même temps deux traumatismes : la mort d’un vieillard qui s’effondre dans un champ, et la vision d’une vache en train de vêler.   

C’est un roman d’une conscience qui se  mine et -courageusement –    dans le bain de jouvence de la rue, refuse  de se défaire.  Sous la fastueuse et claire lumière que cette prose tapisserie  chatoyante  impressionniste  se brode un curieux fil noir.  Sous tant d’élégance, oui, le vide gagne et s’étend.La souplesse de ce monologue Woolfien atteint une sorte de  buée lumineuse  qui séduit  mais c’est pour nous entrainer  vers la couche profonde de notre conscience.

.,.Le Temps subjectif triomphe : élastique, discontinu, parfois incohérent, mais pour nous donner à surprendre  dans  les interstices ,une fêlure. Celle-ci  est  en train de s’agrandir.  En cristallisant et privilégiant  des détails de riens-qui deviennent tout-  par un soliloque devenant lyrique  on peut se demander  si nous  sommes encore dans le roman encore ou  déjà sur le divan avec une écoute flottante .

Carnet breton: Saint-Servan confiné

Tout au long de la rue principale  de Saint-Servan qui descend vers le port et les écluses, la grisaille d’automne, le silence et le ralentissement de tout. Quand la vie quotidienne se met en veilleuse, ce sont les détails qui comptent. .   Seuls emblèmes électriques : les deux  enseignes des croix  vertes des pharmacies, la   carotte rouge allumée d’un tabac. La rare patrouille de la police municipale dans sa voiture blanche. Quatre masques bleus à bord. Quelques regards hostiles dans la dernière boulangerie ouverte, des portes d’immeuble qui claquent dans le demi-jour.

 Je croise  quelques  routards   en parkas militaires  qui trainent en laisse des chiens-loups turbulents. Ce sont grands types  barbus en tenue de camouflage, ils s’arrêtent et  bivouaquent    devant  les vitrines super éclairées d’une bijouterie. Curieuse vision. D’un côté de  l’aquarium de lumière artificielle qui met en valeur  une abondance  de colliers, de chainettes, de pierres précieuses ; il y a aussi  des  présentoirs cartonnés  de montres   acier brossé    sur fonds d’Alpes Suisses .De l’autre côté de la triple épaisseur de verre , la rue, le froid, cette  curieuse armée en débandade qui bivouaque  avachie sur l’étroit trottoir entre boites de bières, paquetages, et bergers allemands qui grognent  et fouillent dans son pelage. Etonnante   troupe en débine, éclairée  par des bagues de fiançailles, des coffrets d’argenterie, des médailles religieuses  et l’or blanc de bijoux fantaisie. Tu parles d’une fantaisie !ce bivouac de victimes   d’une crise économique ,  malheureux  avachis  têtes contre des  genoux, écrasant leurs boites de bière avec un grognement, mais aussi lenteur et moquerie..  L’un, dans une curieuse capote, essaie du dressage canin avec un bâton et sa voix rouillée. Un autre a remonté  une partie de son jean  et  contemple ses écorchures et des croutes sur une jambe blême .On entend  parfois  un jappement, un coup de laisse claque  sur un museau puis ça retombe. La soirée coule  avec un léger bruit d’eau filant dans une canalisation. Soirée couvre-feu avec  papiers collés aux devantures pour rappeler les gestes barrière, la ville  est donc sous une Occupation…

Saint-Malo intra muros

La  longue rue principale  se noie dans la dilution brumeuse du soir, avec des lueurs bleuâtres par l’interstice des fenêtres qui disent  que les familles regardent l’émission des chiffres et des lettres. ..La fin du jour est en train d’engloutir  la ville comme s’il s’agissait de ruines  Le confinement nous replonge  dans une espèce de temps morts,  pause de journées engourdies, journées à la sauvette ,journées qui tâtonnent, hésitent, journées instables et pas complétement vraies ,journées comme bloquées dans  un temps de  Toussaint, journées où les passants masqués, dans la boulangerie,  se coudoient dans la méfiance, avec des petites vieilles couvertes de châles, mains gantées  qui  attrapent  la baguette de pain et s’enfuient. On croise  devant la Poste  une file de  visages masqués, avec des  regards  durs qui exprime,t  l’injustice de tout, la colère rentrée, l’envie que soudain tout ça finisse, parfois un désarroi  presque tendre.

 On ne se regarde plus, on se lorgne. Le pays est en train de perdre sa  fière jactance  avec  les cafés PMU aux portes closes, aux chaises sur les tables, avec le seau et la serpillère à l’abandon près du bar .Dans les écrans télé  on regarde, médusés,  des drapeaux français flamber et noircir cernés de   foules  blanches en djellaba .ça semble énorme, soudain, cette dégringolade , pour nous donneurs de leçons de liberté et de fraternité révolutionnaires, ça  s’installe mal dans nos cœurs, ce noir profond  d’un pays qui s’éteint, malade, ses cours de récréation avec des marquages, ses tribunes de télévision avec des politologues cocasses ou sinistres, avec leurs stratégies, leurs, prévisions ,leurs coups de hargne, l’éloquence mécanique et un peu creuse, cette France toute gonflée de laïcité  qui, soudain se découvre, haïe,  menacée, cette France de commémorations et de médaillés  qui prend soudain conscience d’un manque étrange, et qui ne sait plus trop quoi faire de la flamboyance de son langage guerrier.  C’est une impression  malaisée à décrire,  un sentiment de  léger vertige, un sentiment  de sournoise inquiétude, c’est  diffus , mou, comme si on nous avait tendu un piège.. Quelque chose a changé mais on ne sait pas quoi, l’époque a tourné sur ses gonds tandis qu’on remplissait le lave-vaisselle…. comme si  la débrouillardise et la blague ne suffisaient pas  dans la salle à manger , comme si, un matin, des faiblesses cachées se révélaient, difficiles à cerner mais bien là. Que s’est-il donc passé que nous n’avions pas vu venir ? Nous étions donc  flottants dans des nuées ? Nous pataugions dans quelque chose de factice ?  

Quand on allume la télé,  nous découvrons que nous sommes mal aimés par  une partie de la planète,  et   nous nous sentons  démunis, fatigués, mal jugés, et on se demande   pourquoi  nous n’avons pas mieux profité  de nos étés  d’insouciance.

Je quitte la rue en pente, sa mairie, sa place à platanes,  pour le port avec l’espoir que l’air marin va me fouetter et me réveiller.  Après la digue des Sablons , on  distingue  des voiliers  fantômes, certains  bâchés, ils tanguent  au vent et dans des reflets gras,  parfois une rafale   fait miauler les drisses,  au loin, la   mer devinée dans la nuit, hachée, barattée, traits blancs d’écume qui s’évanouissent, et  soudain la  pluie crépite sur l’aire de carénage et cloque sur des  débris de vieille peinture. Oui, comment en est-on arrivé là ? Tout s’est passé si vite.

La plage du Sillon

Les digues, les plages, les quais du port devenant   quasiment déserts à Saint-Malo, les oiseaux  regagnent du terrain.   Un couple  d’avocettes vient  se poser sur les varechs, entre  des  rochers . Pas loin des pontons, des bandes de cormorans étalent leurs ailes noires symétriques, bien en ligne sur un rebord de ciment, façon aigles allemand sur  blasons, ou  s’éventent   comme en attente  d’un miracle face au large. Même  les poissons viennent en dérive  glisser dans le vert  aquarium des eaux calmes et montantes de  l’anse Solidor entre les barques bâchées .Il y a dans ces quelques journées de ciel bleu pur, agrandi, une solennelle  disparition rouge du soleil avec un certain cuivré  derrière les  chênes du parc et les ruelles mal nivelées de l’ancien village de pêcheurs .  Des bancs de cailloutis aux couleurs  de  gravier  criblé  de gris bleu sont lavés par  la marée. De larges ondulations   font briller     le damier des dalles  pour faire ressortir  le rouge brique et ou le bleu  caviar noir  de leur granit. Des  bancs  de mouettes reposent entre des rigoles d’eau  couleur de mercure. C’est magique, cette splendeur des soirées de confinement, le coup de Muscadet  pris dans la cuisine , feuilles sèches  en rigoles dans l’impasse,  son  fêlé de l’automne, douce température,  fenêtre ouverte à 8 heures du soir, la balance de quelques cimes. La Nature profite   de notre enfermement pour étaler ses beautés .Et comme par hasard, plus aucune de ces plages ou anse bien abritées des bords de Rance  ne sont souillées de boites de bière ou de sacs plastique.