Carnet breton: Saint-Servan confiné

Tout au long de la rue principale  de Saint-Servan qui descend vers le port et les écluses, la grisaille d’automne, le silence et le ralentissement de tout. Quand la vie quotidienne se met en veilleuse, ce sont les détails qui comptent. .   Seuls emblèmes électriques : les deux  enseignes des croix  vertes des pharmacies, la   carotte rouge allumée d’un tabac. La rare patrouille de la police municipale dans sa voiture blanche. Quatre masques bleus à bord. Quelques regards hostiles dans la dernière boulangerie ouverte, des portes d’immeuble qui claquent dans le demi-jour.

 Je croise  quelques  routards   en parkas militaires  qui trainent en laisse des chiens-loups turbulents. Ce sont grands types  barbus en tenue de camouflage, ils s’arrêtent et  bivouaquent    devant  les vitrines super éclairées d’une bijouterie. Curieuse vision. D’un côté de  l’aquarium de lumière artificielle qui met en valeur  une abondance  de colliers, de chainettes, de pierres précieuses ; il y a aussi  des  présentoirs cartonnés  de montres   acier brossé    sur fonds d’Alpes Suisses .De l’autre côté de la triple épaisseur de verre , la rue, le froid, cette  curieuse armée en débandade qui bivouaque  avachie sur l’étroit trottoir entre boites de bières, paquetages, et bergers allemands qui grognent  et fouillent dans son pelage. Etonnante   troupe en débine, éclairée  par des bagues de fiançailles, des coffrets d’argenterie, des médailles religieuses  et l’or blanc de bijoux fantaisie. Tu parles d’une fantaisie !ce bivouac de victimes   d’une crise économique ,  malheureux  avachis  têtes contre des  genoux, écrasant leurs boites de bière avec un grognement, mais aussi lenteur et moquerie..  L’un, dans une curieuse capote, essaie du dressage canin avec un bâton et sa voix rouillée. Un autre a remonté  une partie de son jean  et  contemple ses écorchures et des croutes sur une jambe blême .On entend  parfois  un jappement, un coup de laisse claque  sur un museau puis ça retombe. La soirée coule  avec un léger bruit d’eau filant dans une canalisation. Soirée couvre-feu avec  papiers collés aux devantures pour rappeler les gestes barrière, la ville  est donc sous une Occupation…

Saint-Malo intra muros

La  longue rue principale  se noie dans la dilution brumeuse du soir, avec des lueurs bleuâtres par l’interstice des fenêtres qui disent  que les familles regardent l’émission des chiffres et des lettres. ..La fin du jour est en train d’engloutir  la ville comme s’il s’agissait de ruines  Le confinement nous replonge  dans une espèce de temps morts,  pause de journées engourdies, journées à la sauvette ,journées qui tâtonnent, hésitent, journées instables et pas complétement vraies ,journées comme bloquées dans  un temps de  Toussaint, journées où les passants masqués, dans la boulangerie,  se coudoient dans la méfiance, avec des petites vieilles couvertes de châles, mains gantées  qui  attrapent  la baguette de pain et s’enfuient. On croise  devant la Poste  une file de  visages masqués, avec des  regards  durs qui exprime,t  l’injustice de tout, la colère rentrée, l’envie que soudain tout ça finisse, parfois un désarroi  presque tendre.

 On ne se regarde plus, on se lorgne. Le pays est en train de perdre sa  fière jactance  avec  les cafés PMU aux portes closes, aux chaises sur les tables, avec le seau et la serpillère à l’abandon près du bar .Dans les écrans télé  on regarde, médusés,  des drapeaux français flamber et noircir cernés de   foules  blanches en djellaba .ça semble énorme, soudain, cette dégringolade , pour nous donneurs de leçons de liberté et de fraternité révolutionnaires, ça  s’installe mal dans nos cœurs, ce noir profond  d’un pays qui s’éteint, malade, ses cours de récréation avec des marquages, ses tribunes de télévision avec des politologues cocasses ou sinistres, avec leurs stratégies, leurs, prévisions ,leurs coups de hargne, l’éloquence mécanique et un peu creuse, cette France toute gonflée de laïcité  qui, soudain se découvre, haïe,  menacée, cette France de commémorations et de médaillés  qui prend soudain conscience d’un manque étrange, et qui ne sait plus trop quoi faire de la flamboyance de son langage guerrier.  C’est une impression  malaisée à décrire,  un sentiment de  léger vertige, un sentiment  de sournoise inquiétude, c’est  diffus , mou, comme si on nous avait tendu un piège.. Quelque chose a changé mais on ne sait pas quoi, l’époque a tourné sur ses gonds tandis qu’on remplissait le lave-vaisselle…. comme si  la débrouillardise et la blague ne suffisaient pas  dans la salle à manger , comme si, un matin, des faiblesses cachées se révélaient, difficiles à cerner mais bien là. Que s’est-il donc passé que nous n’avions pas vu venir ? Nous étions donc  flottants dans des nuées ? Nous pataugions dans quelque chose de factice ?  

Quand on allume la télé,  nous découvrons que nous sommes mal aimés par  une partie de la planète,  et   nous nous sentons  démunis, fatigués, mal jugés, et on se demande   pourquoi  nous n’avons pas mieux profité  de nos étés  d’insouciance.

Je quitte la rue en pente, sa mairie, sa place à platanes,  pour le port avec l’espoir que l’air marin va me fouetter et me réveiller.  Après la digue des Sablons , on  distingue  des voiliers  fantômes, certains  bâchés, ils tanguent  au vent et dans des reflets gras,  parfois une rafale   fait miauler les drisses,  au loin, la   mer devinée dans la nuit, hachée, barattée, traits blancs d’écume qui s’évanouissent, et  soudain la  pluie crépite sur l’aire de carénage et cloque sur des  débris de vieille peinture. Oui, comment en est-on arrivé là ? Tout s’est passé si vite.

La plage du Sillon

Les digues, les plages, les quais du port devenant   quasiment déserts à Saint-Malo, les oiseaux  regagnent du terrain.   Un couple  d’avocettes vient  se poser sur les varechs, entre  des  rochers . Pas loin des pontons, des bandes de cormorans étalent leurs ailes noires symétriques, bien en ligne sur un rebord de ciment, façon aigles allemand sur  blasons, ou  s’éventent   comme en attente  d’un miracle face au large. Même  les poissons viennent en dérive  glisser dans le vert  aquarium des eaux calmes et montantes de  l’anse Solidor entre les barques bâchées .Il y a dans ces quelques journées de ciel bleu pur, agrandi, une solennelle  disparition rouge du soleil avec un certain cuivré  derrière les  chênes du parc et les ruelles mal nivelées de l’ancien village de pêcheurs .  Des bancs de cailloutis aux couleurs  de  gravier  criblé  de gris bleu sont lavés par  la marée. De larges ondulations   font briller     le damier des dalles  pour faire ressortir  le rouge brique et ou le bleu  caviar noir  de leur granit. Des  bancs  de mouettes reposent entre des rigoles d’eau  couleur de mercure. C’est magique, cette splendeur des soirées de confinement, le coup de Muscadet  pris dans la cuisine , feuilles sèches  en rigoles dans l’impasse,  son  fêlé de l’automne, douce température,  fenêtre ouverte à 8 heures du soir, la balance de quelques cimes. La Nature profite   de notre enfermement pour étaler ses beautés .Et comme par hasard, plus aucune de ces plages ou anse bien abritées des bords de Rance  ne sont souillées de boites de bière ou de sacs plastique.

11 commentaires sur “Carnet breton: Saint-Servan confiné

  1. Gracq et la musique. (Notes de lecture)
    Revient dans Un Beau Ténébreux et le Balcon, la référence au Mancenillier, l’arbre sous lequel on meurt.
    Il peut s’agir certes d’un archétype, mais on peut aussi penser au Finale de l’Africaine de Meyerbeer. Grange serait dans la position de Sélika et l’image, intervenant à peu près cinq chapitres avant la fin, aurait une valeur prémonitoire.
    On me dira que c’est discutable.
    Mais il est curieux de voir revenir, parodié , le même Meyerbeer dans « Un Balcon », lorsque Grange surnomme une partie de l’escouade deux ou trois chapitres avant qu’elle ne meure « Mes trois anabaptistes ». Les Trois anabaptistes sont des personnages du Prophète de Meyerbeer. Ils vont par trois dans la mesure ou Meyerbeer et Scribe, le librettiste, écrivent un très beau trio, et dans l’Opéra, ils instrumentalisent le faux Messie Jean de Leyde. Ici, on peut penser que Gracq-Grange joue sur la connaissance du livret et de la musique, projetant  » cum grano salis » les oripeaux du Grand Opéra sur la propre destinée du héros, une figure de quête, à l’opposé de la fausse figure messianique romantique dont l’anéantissement apaisé et consenti est précisément l’inverse du délire de puissance façon Jean de Leyde. Grange meut seul en scène dans la maison de Mona quand Jean de Leyde finit dans un cataclysme bruyant et une immolation collective.

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  2. « boites de bière ou de sacs plastique »

    Jolie métaphore cependant assez facile par les temps qui courent. Une mise en boîte sonore qui fut portée à l’écran par Tarantino, green bag désignant l’emballage de celles qui furent descendues selon l’usage

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  3. Bonjour
    Je vous ai répondu chez Pierre Assouline, n’arrivant pas à vous joindre personnellement.
    Cordialement.
    MC

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  4. Curieux qu’on soit si seul quand la question est aussi cruciale!
    Il faudrait aussi évoquer le problème d’une religion qui n’est en rien préparée à la modernité et vit dans sa propre mythologie..

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  5. (Le Hugo: Les Travailleurs de la Mer, exemplaire Manuscrit de Juliette, aujourd’hui dérelié à cause de la corrosion des encres, mais reproduit chez Herscher, me semble-t-il?) La fuite de la Durande ou quelque chose comme ça?

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  6. (Tout cela ; cette haine et cette dégradation, l’un n’allant pas sans l’autre.)
    Il y aurait aussi à dire de certaines ‘lumières « françaises et de leur impossible exportation.

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  7. Tout cela évoque irrésistiblement cette phrase qui pourrait etre de Pierre Legendre mais qui est de Julien Gracq, dans Les Terres du Couchant:
    « La fin dernière de la tenue des comptes étaient dans leur balancement: le Royaume inépuisablement fabriquait de l’équilibre, coïncidait sur le papier avec lui_meme dans la figure de son identité ».

    Et quand l’Etat ne se révèle plus qu’une image, le réveil est dur pour ceux qui l’incarnent, d’ailleurs avec la meilleure foi du monde, ou participent à sa fiction…
    MC

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