Un Noël dans un sanatorium

Bon noël à tous !

 J’avais commencé l’année 2020 par une présentation de « La Montagne Magique » de Thomas Mann( dans une nouvelle  et belle traduction de Claire de Oliveira) sans me douter une seconde que cette année 2020  serait  l’année de la pandémie. Sans me douter que la maladie et la mort deviendraient des sujets de conversations et de préoccupations quotidiens. Les Médecins et épidémiologistes  ont  envahi les studios de télévision. Les blouses blanches    sont  consultées et écoutées  comme  des oracles. Ils guident avec plus ou moins de bonheur  les hommes politiques que ce soit dans les régimes démocratiques comme dans  les régimes autoritaires. Or, ce qui est frappant, c’est que l’immense réflexion que  mène Thomas Mann    montre que la maladie(avec sa solitude),  est  une aventure imprévisible , un dérèglement qui s’accompagne  toujours d’  un parcours initiatique spirituel.

 L’inactivité forcée imposée par la « maladie » du Coronavirus oblige chacun de nous à réévaluer notre croyance au progrès, notre  confiance –ou méfiance-  en une civilisation fondée sur l’économisme et le consumérisme  et sur les valeurs qui lient chacun de nous à la communauté. On  constate  que si les discussions sur le sanitaire , prévisions , courbes  statistiques,  questions de vaccins, ou origine de la maladie  sont omniprésentes dans les médias ,  le  trouble -ou  le vertige philosophique- que cette pandémie  fait naitre dans les familles, dans les relations amoureuses, sur les lieux de travail, est rarement traité  dans les médias. On fait appel à des économistes ou des sociologues. Mais l sur le rapport d’une société avec la maladie et la mort, il  nous reste cet étonnant massif romanesque, cette danse macabre, ironique, cette « Montagne magique ».

 Une partie de notre vie de confiné , vie si spéciale, rejoint celle  du sanatorium. et de ses habitués. Le regard du jeune Hans Castorp, à la fois candide, intelligent  perspicace et ironique, va progressivement, par touches, faire  basculer le texte vers  un éclairage intérieur subjectif, et   un questionnement magistral sur le rapport qu’une société  entretient  avec l’érotisme et la mort.. Et comme Thomas Mann ne laisse rien de côté , il nous propose un affrontement idéologique  entre  Ludovico Settembrini, pédagogue démocrate enjoué , rationaliste, homme de Lumières et astucieux  phraseur italien, opposé   à Léon Naphta obscur jésuite, moyenâgeux, théocrate et cynique, d’un curieux nietzschéisme .Ce dernier   se fait l’avocat de la maladie et de la décadence avec  une noire ironie , ironie qui semble d’ailleurs contaminer  toutes les chambres de ce sanatorium aux paysages étincelants ..Naphta  représente  la face obscure et irrationnelle,  elle semble toujours  présente dans notre monde actuel.

  Il ne faut pas oublier  le médecin en chef Behrens, caustique, réaliste, pétant de santé et de drôlerie au milieu des malades et des mourants.  Mais c’est  aussi  lui qui   à tendance conseiller à ses patients (ils sont tous riches)  de prolonger leur séjour pour des raisons purement économiques.

Je ne dirai rien de l’exquise histoire d’amour et d’érotisme entre Castorp et la Madame Chauchat. C’est au cœur du roman, la divine surprise . Ente  Madame Chauchat et Hans  Castorp, on retrouve bien des échos  de l’attirance érotique     de  Gustave Aschenbach pour le jeune éphèbe blond du Lido, dans « la mort à Venise », avec  toujours ce mélange d’établissement de luxe,  de  morbidité , et de chaos libidinal.

La salle du sanatorium

Commencée en 1913, la rédaction de » la Montagne magique » s’achève en 1924.Ce qui est troublant dans cette œuvre (avec cet étrange  narrateur omniscient qui intervient à la première personne du pluriel) c’est  qu’elle déploie un chant de l’Ironie macabre sur paysage étincelant. Mort et pureté de neige. En bas, se prépare la première guerre mondiale.

Mann mélange le bas et le haut  d’une société. Il  mêle la trivialité du corps humains et toutes ses fonctions,  la déchéance physique , les pulsions érotiques ,avec  plus hautes considérations philosophiques. Elles s’achèvent d’ailleurs  dans des querelles  idéologiques  abstraites, bouffonnes, voire grotesques. Dans ce faux roman nonchalant, qui demande plusieurs lectures patientes,  on admirera aussi la précision  analytique  dans le  découpage du  Temps, comme si  Thomas Mann     avait compris que la propagation d’un virus et le confinement  répété allaient ouvrir une perturbation dans le temps intérieur de chaque individu.

 Pour ce Noel je vous offre ce bref extrait, tout à fait d’actualité, dans  la  traduction ancienne  de Maurice Betz. On décore le sanatorium pour les fetes de fin d’année. On savourera l’ironie Mannienne…

« L’arbre dans la salle à manger flamboyait, grésillait, parfumait et entretenait dans les cœurs et dans les esprits la conscience de l’heure. On avait fait toilette, les Messieurs étaient en tenue de soirée, on voyait les femmes porter des bijoux que des mains aimantes d’époux pouvaient leur avoir envoyés des pays de la plaine. Clawdia Chauchat, elle aussi, avait remplacé le chandail de laine qui était de mise en ces lieux par une robe habillée ; mais la coupe en avait quelque chose d’arbitraire, ou plutôt de national : c’était un ensemble clair, brodé, muni d’une ceinture, d’un caractère rustique, russe, ou tout au moins balkanique peut-être bulgare, décoré de petites paillettes d’or, et dont les plis nombreux prêtaient à sa silhouette une plénitude particulièrement souple, répondaient à ce que Settembrini appelait volontiers sa « physionomie tartare » ou ses « yeux de loup des steppes ». On était très gai à la table des Russes bien ; c’est de là que partit le premier bouchon de champagne, et toutes les autres tables, ensuite, en commandèrent à leur tour. À la table des cousins, ce fut la grand-tante qui en commanda pour sa nièce et pour Maroussia et qui les régala tous. Le menu était choisi, il se terminait par de la pâtisserie au fromage et par des petits fours ; on le compléta par du café et des liqueurs, et de temps en temps une branche de sapin qui flambait et que l’on devait rapidement éteindre, provoquait une panique stridente et exagérée. Settembrini, vêtu comme d’habitude, se trouva, vers la fin du dîner, assis un instant, avec son cure-dents, à la table des cousins ; il taquina Mme Stoehr et commémora en quelques mots le Fils du Charpentier et le Rabbi de l’humanité dont on simulait aujourd’hui l’anniversaire. Avait-il vraiment vécu, on ne le savait pas avec certitude. Mais ce qui était né en ce temps-là et ce qui avait commencé sa marche victorieuse ininterrompue, c’était l’idée de la valeur de l’âme individuelle, en même temps que l’idée d’égalité, en un mot, c’était la démocratie individualiste. Dans cet esprit, il consentait à vider le verre qu’on avait placé devant lui. Mme Stoehr jugea cette manière de s’exprimer « équivoque et sans âme ». Elle se leva en protestant, et comme on avait déjà commencé de passer au salon, ses compagnons de table suivirent son exemple.

Aussitôt après le départ du docteur, on prit place aux tables de jeu. La société russe occupa comme toujours le petit salon. Quelques pensionnaires restaient debout, dans la salle à manger, autour de l’arbre de Noël, regardaient s’éteindre les lumignons dans leurs petites capsules de métal, et croquaient les friandises accrochées aux branches. Aux tables qui étaient déjà mises pour le petit déjeuner, quelques personnes isolées étaient assises, éloignées les unes des autres, accoudées chacune à sa manière et se taisaient chacun pour soi.(…)

La journée fut marquée par une soirée musicale, un véritable concert, avec des rangées de chaises et des programmes imprimés, qui fut offert à ceux d’en haut par la direction du Berghof. Ce fut un récital de chansons donné par une cantatrice professionnelle qui était établie et enseignait à Davos. Elle portait deux médailles en bordure du décolleté de sa robe de soirée, avait des bras qui ressemblaient à des cannes, et une voix dont le timbre, singulièrement sourd, renseignait d’une manière attristante sur les raisons de son séjour en ce lieu. Elle chanta :

Je porte avec moi

Mon amour.

Le pianiste qui l’accompagnait était également un habitant de Davos… Mme Chauchat était assise au premier rang, mais profita du premier entracte pour se retirer, de sorte que Hans Castorp, à partir de ce moment, put, le cœur tranquille, prêter l’oreille à la musique (de toute façon c’était de la musique), en suivant le texte des chansons, imprimé sur le programme. Pendant quelque temps Settembrini resta assis à son côté, puis l’Italien, lui aussi, disparut, après avoir fait quelques remarques élastiques et plastiques sur le bel canto de la cantatrice du cru, et après avoir exprimé sa satisfaction satirique de ce que ce soir, l’on se fût retrouvé si fidèlement et si sympathiquement ensemble. À vrai dire Hans Castorp se sentit soulagé lorsque tous deux furent partis, la femme aux yeux bridés et le pédagogue, et qu’il put en toute liberté accorder son attention aux chansons. Il jugea bon que dans le monde entier, jusque dans les circonstances les plus spéciales, l’on fît de la musique, probablement même au cours d’expéditions polaires. »

Carnet breton: Saint-Malo confiné

Avec la venue de l’hiver et le confinement, dès  cinq heures du soir, le soleil diffuse des strates longues d’un  rouge orangé  sur la baie  .Si on marche dans l’intra-muros , impression de théâtre désert à l’abandon .

Mer vide et ses milliers de vagues figées avec des éclats métalliques  sous une lumière basse. Chalutiers bien rangés bord à bord  dans le bassin Bouvet et son eau tranquille. Le  terrain vague qui le borde fait songer à ces  zones  d’herbe pelées  en plein  à Berlin-Est pendant la guerre froide.. Parkings vides pour l’embarquement vers le ferry. La  digue du Sillon  est  un désert de  flaques d’eau, ça   renforce le sentiment d’être   prisonnier  d’un éternelle  journée morne   qui recommence sous l’effet d’une mystérieuse malédiction, avec les restaurants vides, les chaises retournée  sur les tables, des agences de voyages à l’abandon dans la pénombre avec des cartonnages publicitaires  qui présentent un temple à Kyoto,  une japonaise en kimono sous une ombrelle mauve,  les pyramides d’Egypte avec un chameau et son chamelier en burnous.

Le  jour froid brumeux s’est installé sur l’hippodrome et le stade .Une averse plus ou moins forte  balaie  avec une régularité métronomique   les hangars de la Criée ; c’est un peu comme si la courbe du Temps avait ramené à cet endroit des débris, de matériaux de démolition,  les  décombres ruisselants  d’un autre temps. Avec les averses successives le  front de mer devient une étendue grisâtre, morne, d’où émerge le  grand Palais du Large  et ses planches boueuses.  Dans la vitrine d’un brocanteur de la rue Dauphine,   à côté  d’une peinture craquelée d’élégantes du Second Empire avec leurs robes boutonnées haut, s’offre un assemblage   en éventail de   cartes postales anciennes: on y découvre   une société  fardée, coloniale, d’avant-guerre,  paresseuse, oisive, abritée sous des stores passés au soleil.

Du  blanc d’Espagne   barbouille  les grandes baies  d’un hôtel à bow window dont la  rotonde   festonnée  fait   surgir   un été d’avant guerre    quand mes parents étaient de  jeunes mariés   insouciants, quand Louis-Ferdinand  Céline,  étudiant en médecine, marchait au bras de sa   fiancée rennaise avant de pénétrer    dans l’aquarium obscur de la réception de l’Hôtel Chateaubriand avec ses globes et ses plantes vertes.

 Mer,  toujours champ gris, inusable dans les miroirs des salons.. Les nuages n’ont jamais paru aussi pesants ; le soir des buissons d’obscurité  vers les trois  abribus de la mairie de Saint-Servan .

Alors vous saisit la Nostalgie des terrasses bondées, des serveuses en débardeur qui circulent en ondulant entre chaises d’aluminium,paniers de paille tressée, verres vides avec tranche de citron vert racorni ,carafes qui brillent, flacons solaires, jambes nues, enveloppes vides de sandwich, piaillements de bébés, empreintes humides de pieds qui disparaissent sous la chaleur du ciment, serviettes de toilettes étendues, petits pots de nourriture pour bébé, arrondis d’épaule brunis, et soupir du ressac monotone qui endort dans l’aveuglement de lumière.

José Cabanis et sa fugitive

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C’est en 1964 que parait un mince volume « les jeux de la nuit ». Son auteur, José Cabanis,42 ans, a déjà publié plusieurs récits à caractère autobiographique, comme « Le bonheur du jour »(1960) et « Les cartes du temps » ((1962).A l’époque la critique  note le charme et la tenue  de ce style classique. Cabanis, toulousain juriste,petit fils d’un maire de Toulouse, égrène  les  souvenirs d’une enfance à la fois religieuse, bourgeoise  et  dorlotée, à quoi s’ajoute  une  mélancolie. »Les fêtes de l’enfance ne durent pas. » constate-t-il. La disparition de ses parents le laisse perdu, mais Dieu le console.

 Avec « les jeux de la nuit », confession d’un amour, cette morosité disparait.  Gabrielle apparait. Curieuse fille libre, délurée, belle, légère,garçonne, elle collectionne les aventures  sans y prêter une grande attention ; elle va, vient au village, flirte, couchotte, retourne quelque temps auprès d’  un vieux mari  cloitré dans sa demeure  à  Grépiac .C’est  à quelques kilomètres de la grande maison de Nollet où vit Cabanis.  Cette Gabrielle, l’auteur l’avait connue  petite fille. « Les aventures qu’on lui prêtait m’amusaient, et je n’éprouvais que sympathie pour cette fille qu’il fallait se garder de prendre au sérieux, mais qui faisait tant d’heureux. »

Cabanis

 C’est donc  un jour d’octobre, à Grépiac, que le narrateur rencontre Gabrielle, elle  lui parait mélancolique. Il l’invite. Elle accepte. Le couple se revoit dans une forêt « qu’elle avait dessiné sur un calepin ». C’est au cœur de cette promenade  parmi les fougères, le long d’un lac, que Cabanis tombe amoureux. Sait-elle qu’elle suscite un ébranlement total chez cet homme qui aborde  la quarantaine dans une grande fragilité ? Tout est admirablement énoncé  et résumé dans ce passage des « Jeux de la nuit » :

« L’amour  à vingt ans est une flambée qui embrase. Quand on le retrouve à l’âge que j’ai, on est d’abord assez étonné. On se dit ensuite qu’on ne s’en relèvera pas.(..) J’éprouvais un bonheur si violent que j’en fus stupéfait : cela pouvait  donc  encore exister ? C’était vers Pâques, après ce sombre hiver, les premiers beaux jours.  Nous étions au bord de la mer, où jamais encore nous n’étions venus ensemble, et aussi loin que les regards pouvaient porter sur la plage, nous étions seuls. Je m’étais baigné, et j’étais revenu sur le sable où le soleil me réchauffait. Devant moi Gabrielle est sortie de la mer entièrement nue, le visage ruisselant, et secouant ses cheveux. Jamais je n’avais rien vu de si beau. Ce fut le premier printemps de ma vie. La sagesse et la mélancolie de mon enfance, dont je n’avais pu complètement guérir, disparurent comme un brouillard, et avec elles tout ce qui m’avait jusque-là retenu de vivre. Le Dieu que j’avais autrefois tant aimé, et auquel il m’arrivait de songer encore, s’enfuit :il ne peut tolérer que nous soyons heureux. Jamais je n’avais regardé la mer comme ce jour-là, au-delà de ce corps nu, au-delà de ce corps nu qui marchait. »

Grépiac où vivait Gabrielle

Bref, Cabanis connait le paradis, la fête des corps. « Retour dans une patrie qu’on croyait perdue et qu’on reconnait »…  Gabrielle aime les endroits sauvages, les sous-bois, les sentiers mouillés, les plages désertes, les routes inconnues, les dunes, les maisons en ruines, les étés craquants dans une pinède. Cette sauvageonne exerce avec bonne humeur   son pouvoir érotique sur cet homme  de bibliothèque ,morose , et que la quarantaine tourmente. Elle ment beaucoup. Et en même temps  elle avoue ses mensonges,  ses disparitions à Bordeaux, ses retours auprès du mari  cloitré. Cabanis l’attend, la guette, puis la surveille, devient jaloux. Il saute souvent dans sa voiture pour aller guetter Gabrielle  ,à Grépiac,  où vit son mari dont elle dit qu’il, est un peu fou et hurle la nuit. Il découvre , sidéré, une Gabrielle étendue calmement sur  une chaise longue, au soleil. Gabrielle devient  au fil des pages une sorte  de fugitive,  d’Albertine disparue, revenue, retrouvée, repartie.  Tout l’intérêt du livre  c’est  que n’importe quel couple   peut s’y reconnaitre avec ses randonnées en voiture, ses soirées au fond d’une auberge,  devant une cheminée qui crépite .  Recherche du juste éclairage, couleur exacte de chaque nuance, sentiments  qui oscillent entre gravité, amertume, espoir fou, sentiment d’abandon .Quelle prose exacte dans son battement cardiaque pour raconter les tourment de l’amour. Une chose est sûre :Gabrielle est libre comme l’air et le narrateur ressemble   à un mendiant qui attend les récompenses de la nuit  face à une  sylphide enjouée .Cabanis a trouvé le ton, la note, pour exprimer ce   sentiment tragique de la fuite, de l’érosion, de la  « dérive de tout  » quand c’est l’incertitude qui domine. Gabrielle a beau le rassurer , il doute,s’inquiète .  Gabrielle aime voyager ,Cabanis  obeit :Toulouse, Montpellier, Chambord, Rouen,Lyon, ou Paris  . Mais les randonnées hivernales ou les étés ardents n’installent rien de stable.

La demeure familiale de Nollet

Gabrielle, au contraire de l’Albertine de Proust,  charme  le lecteur  avec son innocence spontanée, son amour  de la  liberté, du jardinage, son hédonisme guilleret. On la comprend  de ne pas vouloir subir  trop longtemps    les vertiges moroses du narrateur qui ne peut s’empêcher  de ressasser  son enfance  à Bagnères, au pied des Pyrénées. Le livre s’achève sur des lettres de rupture  écrites, déchirées, reprises, puis une mystérieuse fête de village bien nervalienne. Le rideau tombe, abrupt.

Deux ans plus tard, Cabanis publie « la bataille de Toulouse »  ,prix Renaudot 1966 ; c’est  la suite  de cet amour   bancale qui ne connait que des « moments » et pas de continuité .

Soyons honnête, tout au long de cette lecture, j’ai songé à ces couples isolés dans leur bulle, graves, discrets, silencieux souvent qu’on rencontre ,un soir, au fond d’une auberge de campagne. C’est une vaste salle de restaurant, cheminée avec du feu qui pétille, petites lampes en tissu Vichy sur les  tables , ouverture vitrée donnant sur des sapins, un torrent,  ou une vallée de brume. Je me demandais souvent : qui dira et exprimera tout ce qui se passe dans le film muet de  couple amoureux en dérive ?  quelles pensées extravagantes loge chez l’un ,quelle méfiance, ruse ou espoir, chez l’autre dans son faux calme au moment  où le serveur pose les alcools blancs ?Qui devinera    ce qui passe de frivole, d’opaque ? Qu’est-ce qui s’échange ? Des mots brutaux et définitifs, des silences  d’apaisement ?  Quand surgit l’irréparable, dans une conversation amoureuse au bord de la nuit, entre ces deux-là  assis sur un muret qui domine on ne sait quelle discrète  Dordogne ? Sont-ils à la pointe extrême  de leur confiance  ou en marche, pour l’un, vers   la rupture ? Ont-ils, l’un la tête bourrée de scrupules et l’autre  qui enfin  se défait de ses prudences comme on délace ses chaussures….  Qui suivra cette bataille assourdie, dévorante, toute cette météo fragile des sentiments  d’un couple qui se perd et se retrouve dans le tissage complexe  des patiences , des mots étranglés,  ou  l’impatience d’un corps ? Cabanis donne la réponse .Admirable de concision, de sincérité nue, avec,  de plus, cette note  là encore nervalienne : «  Il me semble que ces jours de l’automne finissant où nous avons eu nos premiers rendez-vous ont reculé vertigineusement dans le temps .Il y aura  d’autres automnes, mais nous ne serons plus jamais ce que nous étions alors l’un pour l’autre .»

Enfin, pour finir,  n’oublions pas qu’après ces deux livres  d’autobiographie où les noms des villages et les descriptions sont si exactes,  Cabanis n’a pas écrit sa bataille de Toulouse, mais  il  est devenu    un  écrivain-historien remarquable  avec un « Charles X roi Ultra,  un « Sacre de Napoléon », un « Michelet »  et surtout un « Saint-Simon l’admirable(1975) ,modèle du genre.