Carnet breton: Saint-Malo confiné

Avec la venue de l’hiver et le confinement, dès  cinq heures du soir, le soleil diffuse des strates longues d’un  rouge orangé  sur la baie  .Si on marche dans l’intra-muros , impression de théâtre désert à l’abandon .

Mer vide et ses milliers de vagues figées avec des éclats métalliques  sous une lumière basse. Chalutiers bien rangés bord à bord  dans le bassin Bouvet et son eau tranquille. Le  terrain vague qui le borde fait songer à ces  zones  d’herbe pelées  en plein  à Berlin-Est pendant la guerre froide.. Parkings vides pour l’embarquement vers le ferry. La  digue du Sillon  est  un désert de  flaques d’eau, ça   renforce le sentiment d’être   prisonnier  d’un éternelle  journée morne   qui recommence sous l’effet d’une mystérieuse malédiction, avec les restaurants vides, les chaises retournée  sur les tables, des agences de voyages à l’abandon dans la pénombre avec des cartonnages publicitaires  qui présentent un temple à Kyoto,  une japonaise en kimono sous une ombrelle mauve,  les pyramides d’Egypte avec un chameau et son chamelier en burnous.

Le  jour froid brumeux s’est installé sur l’hippodrome et le stade .Une averse plus ou moins forte  balaie  avec une régularité métronomique   les hangars de la Criée ; c’est un peu comme si la courbe du Temps avait ramené à cet endroit des débris, de matériaux de démolition,  les  décombres ruisselants  d’un autre temps. Avec les averses successives le  front de mer devient une étendue grisâtre, morne, d’où émerge le  grand Palais du Large  et ses planches boueuses.  Dans la vitrine d’un brocanteur de la rue Dauphine,   à côté  d’une peinture craquelée d’élégantes du Second Empire avec leurs robes boutonnées haut, s’offre un assemblage   en éventail de   cartes postales anciennes: on y découvre   une société  fardée, coloniale, d’avant-guerre,  paresseuse, oisive, abritée sous des stores passés au soleil.

Du  blanc d’Espagne   barbouille  les grandes baies  d’un hôtel à bow window dont la  rotonde   festonnée  fait   surgir   un été d’avant guerre    quand mes parents étaient de  jeunes mariés   insouciants, quand Louis-Ferdinand  Céline,  étudiant en médecine, marchait au bras de sa   fiancée rennaise avant de pénétrer    dans l’aquarium obscur de la réception de l’Hôtel Chateaubriand avec ses globes et ses plantes vertes.

 Mer,  toujours champ gris, inusable dans les miroirs des salons.. Les nuages n’ont jamais paru aussi pesants ; le soir des buissons d’obscurité  vers les trois  abribus de la mairie de Saint-Servan .

Alors vous saisit la Nostalgie des terrasses bondées, des serveuses en débardeur qui circulent en ondulant entre chaises d’aluminium,paniers de paille tressée, verres vides avec tranche de citron vert racorni ,carafes qui brillent, flacons solaires, jambes nues, enveloppes vides de sandwich, piaillements de bébés, empreintes humides de pieds qui disparaissent sous la chaleur du ciment, serviettes de toilettes étendues, petits pots de nourriture pour bébé, arrondis d’épaule brunis, et soupir du ressac monotone qui endort dans l’aveuglement de lumière.

20 commentaires sur “Carnet breton: Saint-Malo confiné

  1. Supposez bien, Marc… Vous permettez cette familiarité ?
    C’est bientôt Noël que je vous souhaite comblant et comblé, ainsi qu’à Paul Edel.et aux aimables internautes de son blog, si loin et si proche de nous, Bàv

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  2. Olga, bonjour !
    Si aimer la mer, c’est être marin, je le suis toujours.

    Elle est exigeante, la mer ! Terriblement ! J’ai mis fin aux compétitions internationales, me contentant de faire de l’aviron sportif en solitaire sur eau plate… ce qui est mieux que rien !

    Bien à vous et bonne route pour 2021.

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  3. A propos de maisons d’écrivain, on sait peu -Hovasse peut-être- que Hugo revendique indirectement dés 1864 Hauteville-House comme une de ses œuvres, in Chez Victor Hugo par un Passant, attribué avec une grande vraisemblance à l’avocat Le Canu, et pourvu de douze très belles eaux fortes par Maxime Lalanne. L’ensemble a été visiblement contrôlé et relu. Tout le prix du texte réside dans la description de l’agencement, Rez de chaussée, second étage, id est les pièces de réception, et Look Out. Des notations sur les couleurs, la manière de dessiner de Hugo, sont contrebalancée par une très belle suite d’eaux-fortes ou Lalanne accentue l’aspect décor de théatre.: focalisation sur la Cheminée en Forme de H Trois gravures pour la seule Galerie de Chêne, très décor de Cicéri pour les Huguenots, et, en contraste absolu, le dépouillement du Look Out. On pardonne à Le Canu quelques platitudes, on voit le but de la manœuvre: qui, outre le fait qu’elle affirme expressément qu’ Hauteville-House est une oeuvre d’Hugo, désamorce les attaques des confrères restés en France en utilisant une tierce personne comme scribe et témoin. Si l’écrivain avait fait le travail lui_même,on eut pas manqué d’ioniser sur ce Hugo converti successivement au royalisme, à l’orléanisme, aux gloires impériales, et pour finir à la décoration. Il se trouve, en effet qu’autant le texte de Le Canu est précis, autant Hugo est et sera silencieux sur cette maison. Témoin la phrase à propos des Contemplations: « Ce livre lui a donné un toit ». Il n’empêche, il la revendique comme étant de lui.

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  4. Je m’aperçois (un peu tard) que J. Cabanis a écrit la préface à « un choix de pages du Temps immobile, de Claude Mauriac » … j’ai l’air malin avec mon rapprochement que je pensais très personnel.
    Remarquez, cela suppose qq affinités, mais pas nécessairement le genre de ressemblance que je voyais entre leurs situations & postures — & il y a peut-être mentionné au passage tt ce qui différenciait celles-ci, allez savoir…

    « Chaque vie humaine aurait mérité qu’on s’y arrête, et de demeurer. La plus humble a sa grandeur, et pas une ne ressemblait à aucune autre. Ainsi dans un paysage devant lequel on passe vite et en regardant à peine, chaque détail, chaque couler, la moindre touffe d’herbe, mériterait d’être vue avec amour, et immortalisée. Les peintres le savent bien. Mais presque toujours le peintre manque, et tout fuit. » (Le bonheur du jour)
    Ds un autre genre (& un autre milieu), on pourrait tenter le rapprochement avec Michon & Bergounioux.

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  5. josé Cabanis,je le connais mal; j’avais lu de lui un livre sur Saint-Simon, excellent; et un livre dont les pages se détachaient une à une, tous les jeux possibles pour construire une, des histoires.Intéressant lorsqu’on est à plusieurs et que l’on joue à fond..de train.
    [ il- ne m’est pas permis de lire, depuis un certain temps; mais j’use de mes oreilles.]

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  6. @ JiCé, toujours marin ? alors vous avez-vu « yes we cam » est en 3° position, je crois, pas encore arrivé au point nemo … Extra, pour le dire vite.
    La Scala est en pleine forme, très fûté de ne pas avoir renoncé au spectacle qui marque l’ouverture de la Saison. Il y a un montage plus court et présenté en français ,mais les opéras restent en version originale, dieu merci.
    Belles balades sur le sable matinal, et bonnes ballades tout court.

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  7. j’avais pensé à cette proximité Cabanis/ Cl. Simon avec circulation entre l’histoire familiale, l’Histoire & le présent ; ne connaissant pas les demeures, je ne parle que de l’œuvre (du moins ce que j’en connais) où les maisons, les objets, les tableaux, les « papiers » hérités & les lieux jouent un rôle de passeurs autant que de stimulants & aide-mémoire. Mais je n’ai pas osé.
    (Ds la famille Mauriac c’est à Claude que je trouverais un pt commun avec J. Cabanis : une figure de dépositaire & continuateur, hautement conscient de ses devoirs & de ses dettes vis-à-vie de la lignée. Il me semble (cf. la conversation initiée par Margotte sur le fil précédent à propos de Mme Cabanis) qu’ils sont surtout présents à notre esprit (du moins à ns qui ne les connaissons qu’à travers leurs écrits) comme fils, neveux, petit-fils (il faudrait ajouter des « par alliance » avec la belle-famille Mante-Proust & Rostand pour Cl. M.) — pourtant Cl. M., lui, évoque souvent ses enfants.)
    Je me réjouis donc aussi qu’on doive en reparler.

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  8. Chez Lucien Poirier,vers SFLV, c’est un peu pareil… Et chez FM à Malagar, pas mieux…
    Oui, faut faire un topo là dessus. Bonne inspiration et courage. Bàv,

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  9. A propos de José Cabanis, j’ai remarqué que mes deux auteurs préférés du Sud Ouest, Cabanis prés de Toulouse, et Claude Simon prés de Perpignan, vivaient tous les deux dans des vieilles demeures familiales avec des meubles jamais déplacés depuis un siècle, portraits d’ancêtres encadrés de dorure , lourds rideaux,et tentures, bibliothèques avec alignemetns de volumes reliés XIX° ,grandes pièces en enfilade,images pieuses ou gravures de bataille ,coffres au grenier, multiples albums de photos , cuisine avec cheminée dans laquelle on jette des fagots…J’en reparlerai..

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  10. Encore, du soleil à 5 heures de l’après-midi : c’est déjà bien. Ici certains jours, impression que la nuit tombe dès 15 h ou pire dès 11h sur la banlieue. Aujourd’hui, il vente et pleut comme vache qui pisse. Je rêve aussi d’une terrasse au soleil … mon cheval, pour une heure de terrasse au soleil avec du monde autour.

    Hier, maigrichonne balade avec ma petite fille entre zone artisanale et zone industrielle (mais les trottoirs y sont larges, bien goudronnés et les rues vides : elle peut cavaler et courir). Au retour, elle farfouille dans une boîte publique à livres. Elle en ramène régulièrement une vie de reine, un roman à l’eau de rose, une brochure en espagnol ou en turc, un livre de cuisine du sud-ouest des années 70 avec des photos insensées couleur brunâtre à te dégoûter pour toujours de la bonne bouffe. Cette fois-ci, elle en sort … un livre taché de Cabanis regroupant le titre du dernier billet et la bataille de Toulouse et je ne sais quoi. c’est un signe ! c’est un signe, je vous le dis. mais un signe de quoi ? ben alors là, j’en sais rien. 🙂

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  11. Je me souviens avoir entrevu l’énorme chantier à la Scala, qui a duré plusieurs années au début des années 2000. Une impression de fouilles archéologiques, de bombardement venu de je ne sais où … Rien de musical, malheureusement, juste un passage, un regard, un salut.

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  12. iA la Scala de Milan. J’ai oublié de préciser– est-ce nécessaire? que Don Carlo de Verdi vient tout droit de Don Karlos de Shiller, et que Butterfly de Puccini ne vient pas de Madame Chrysanthème de Loti, mais que les japonaiseries sont voisines, à cette époque..
    Il s’agit donc bien de « littérature », revue, magnifiée par la musique et les interprêtes,cela fait 3 plaisirs à la fois.
    ** ces 2 extraits me passionnent mais il y a d’autres beautés dans le spectacle donné à la Scala.

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  13. C’est en 1919 que Céline se marie en Bretagne avec Edith Follet, fille d’un médecin, notable de Rennes .Céline s’installe dans cette ville et commence ses études , il vient souvent à Saint-Malo qu’il apprécie ,c’est donc plutôt d’edith Follet que je parle. Il viendra régulièrement à Saint-Malo avec ses maitresses. A partir de 1936, il y entraine Lucette Almanzor. C’est au cours de l’été 1937, à Saint-Malo, quai Duguay Trouin qu’il écrit une grande partie de « Bagatelles pour un Massacre. »
    En 1941, pour échapper au rationnement parisien, il aura un passe-droit spécial accordé par les allemands pour passer son été à Saint-Malo, et là, il travaille à ce qui deviendra « Guignols Band. »
    On le retrouve encore en 1943 dans intra- muros. C’est dans « Féerie pour une autre fois, qu’il parle de ses séjours heureux. « Ah j’étais content de mon local… on parle de demeures… en véritable lanterne ! Je voyais toute l’arrivée aux Portes ! […] ça c’est miracle !… À l’envoûtement de la baie d’émeraude personne n’échappe… souveraine ivresse ! Climat ! Coloris !… violence de la mer ! » Et ailleurs : « Je suis aux souvenirs vous me pardonnerez… C’était des heures en somme heureuses… »

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  14. C’ est de Lucette qu’ il s’ agit? Parce qu’ Almanzor…( une analyse la ancienne du patronyme serait assez
    réjouissante. ) Bon , elle a fait écrire a son mari les Ballets sans musique etc,C’ est déjà bien’ Quise dévouera arme. decembre te texans le cabinet Pompili pour faire deCeline un précurseur des écologistes?

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