Un Noël dans un sanatorium

Bon noël à tous !

 J’avais commencé l’année 2020 par une présentation de « La Montagne Magique » de Thomas Mann( dans une nouvelle  et belle traduction de Claire de Oliveira) sans me douter une seconde que cette année 2020  serait  l’année de la pandémie. Sans me douter que la maladie et la mort deviendraient des sujets de conversations et de préoccupations quotidiens. Les Médecins et épidémiologistes  ont  envahi les studios de télévision. Les blouses blanches    sont  consultées et écoutées  comme  des oracles. Ils guident avec plus ou moins de bonheur  les hommes politiques que ce soit dans les régimes démocratiques comme dans  les régimes autoritaires. Or, ce qui est frappant, c’est que l’immense réflexion que  mène Thomas Mann    montre que la maladie(avec sa solitude),  est  une aventure imprévisible , un dérèglement qui s’accompagne  toujours d’  un parcours initiatique spirituel.

 L’inactivité forcée imposée par la « maladie » du Coronavirus oblige chacun de nous à réévaluer notre croyance au progrès, notre  confiance –ou méfiance-  en une civilisation fondée sur l’économisme et le consumérisme  et sur les valeurs qui lient chacun de nous à la communauté. On  constate  que si les discussions sur le sanitaire , prévisions , courbes  statistiques,  questions de vaccins, ou origine de la maladie  sont omniprésentes dans les médias ,  le  trouble -ou  le vertige philosophique- que cette pandémie  fait naitre dans les familles, dans les relations amoureuses, sur les lieux de travail, est rarement traité  dans les médias. On fait appel à des économistes ou des sociologues. Mais l sur le rapport d’une société avec la maladie et la mort, il  nous reste cet étonnant massif romanesque, cette danse macabre, ironique, cette « Montagne magique ».

 Une partie de notre vie de confiné , vie si spéciale, rejoint celle  du sanatorium. et de ses habitués. Le regard du jeune Hans Castorp, à la fois candide, intelligent  perspicace et ironique, va progressivement, par touches, faire  basculer le texte vers  un éclairage intérieur subjectif, et   un questionnement magistral sur le rapport qu’une société  entretient  avec l’érotisme et la mort.. Et comme Thomas Mann ne laisse rien de côté , il nous propose un affrontement idéologique  entre  Ludovico Settembrini, pédagogue démocrate enjoué , rationaliste, homme de Lumières et astucieux  phraseur italien, opposé   à Léon Naphta obscur jésuite, moyenâgeux, théocrate et cynique, d’un curieux nietzschéisme .Ce dernier   se fait l’avocat de la maladie et de la décadence avec  une noire ironie , ironie qui semble d’ailleurs contaminer  toutes les chambres de ce sanatorium aux paysages étincelants ..Naphta  représente  la face obscure et irrationnelle,  elle semble toujours  présente dans notre monde actuel.

  Il ne faut pas oublier  le médecin en chef Behrens, caustique, réaliste, pétant de santé et de drôlerie au milieu des malades et des mourants.  Mais c’est  aussi  lui qui   à tendance conseiller à ses patients (ils sont tous riches)  de prolonger leur séjour pour des raisons purement économiques.

Je ne dirai rien de l’exquise histoire d’amour et d’érotisme entre Castorp et la Madame Chauchat. C’est au cœur du roman, la divine surprise . Ente  Madame Chauchat et Hans  Castorp, on retrouve bien des échos  de l’attirance érotique     de  Gustave Aschenbach pour le jeune éphèbe blond du Lido, dans « la mort à Venise », avec  toujours ce mélange d’établissement de luxe,  de  morbidité , et de chaos libidinal.

La salle du sanatorium

Commencée en 1913, la rédaction de » la Montagne magique » s’achève en 1924.Ce qui est troublant dans cette œuvre (avec cet étrange  narrateur omniscient qui intervient à la première personne du pluriel) c’est  qu’elle déploie un chant de l’Ironie macabre sur paysage étincelant. Mort et pureté de neige. En bas, se prépare la première guerre mondiale.

Mann mélange le bas et le haut  d’une société. Il  mêle la trivialité du corps humains et toutes ses fonctions,  la déchéance physique , les pulsions érotiques ,avec  plus hautes considérations philosophiques. Elles s’achèvent d’ailleurs  dans des querelles  idéologiques  abstraites, bouffonnes, voire grotesques. Dans ce faux roman nonchalant, qui demande plusieurs lectures patientes,  on admirera aussi la précision  analytique  dans le  découpage du  Temps, comme si  Thomas Mann     avait compris que la propagation d’un virus et le confinement  répété allaient ouvrir une perturbation dans le temps intérieur de chaque individu.

 Pour ce Noel je vous offre ce bref extrait, tout à fait d’actualité, dans  la  traduction ancienne  de Maurice Betz. On décore le sanatorium pour les fetes de fin d’année. On savourera l’ironie Mannienne…

« L’arbre dans la salle à manger flamboyait, grésillait, parfumait et entretenait dans les cœurs et dans les esprits la conscience de l’heure. On avait fait toilette, les Messieurs étaient en tenue de soirée, on voyait les femmes porter des bijoux que des mains aimantes d’époux pouvaient leur avoir envoyés des pays de la plaine. Clawdia Chauchat, elle aussi, avait remplacé le chandail de laine qui était de mise en ces lieux par une robe habillée ; mais la coupe en avait quelque chose d’arbitraire, ou plutôt de national : c’était un ensemble clair, brodé, muni d’une ceinture, d’un caractère rustique, russe, ou tout au moins balkanique peut-être bulgare, décoré de petites paillettes d’or, et dont les plis nombreux prêtaient à sa silhouette une plénitude particulièrement souple, répondaient à ce que Settembrini appelait volontiers sa « physionomie tartare » ou ses « yeux de loup des steppes ». On était très gai à la table des Russes bien ; c’est de là que partit le premier bouchon de champagne, et toutes les autres tables, ensuite, en commandèrent à leur tour. À la table des cousins, ce fut la grand-tante qui en commanda pour sa nièce et pour Maroussia et qui les régala tous. Le menu était choisi, il se terminait par de la pâtisserie au fromage et par des petits fours ; on le compléta par du café et des liqueurs, et de temps en temps une branche de sapin qui flambait et que l’on devait rapidement éteindre, provoquait une panique stridente et exagérée. Settembrini, vêtu comme d’habitude, se trouva, vers la fin du dîner, assis un instant, avec son cure-dents, à la table des cousins ; il taquina Mme Stoehr et commémora en quelques mots le Fils du Charpentier et le Rabbi de l’humanité dont on simulait aujourd’hui l’anniversaire. Avait-il vraiment vécu, on ne le savait pas avec certitude. Mais ce qui était né en ce temps-là et ce qui avait commencé sa marche victorieuse ininterrompue, c’était l’idée de la valeur de l’âme individuelle, en même temps que l’idée d’égalité, en un mot, c’était la démocratie individualiste. Dans cet esprit, il consentait à vider le verre qu’on avait placé devant lui. Mme Stoehr jugea cette manière de s’exprimer « équivoque et sans âme ». Elle se leva en protestant, et comme on avait déjà commencé de passer au salon, ses compagnons de table suivirent son exemple.

Aussitôt après le départ du docteur, on prit place aux tables de jeu. La société russe occupa comme toujours le petit salon. Quelques pensionnaires restaient debout, dans la salle à manger, autour de l’arbre de Noël, regardaient s’éteindre les lumignons dans leurs petites capsules de métal, et croquaient les friandises accrochées aux branches. Aux tables qui étaient déjà mises pour le petit déjeuner, quelques personnes isolées étaient assises, éloignées les unes des autres, accoudées chacune à sa manière et se taisaient chacun pour soi.(…)

La journée fut marquée par une soirée musicale, un véritable concert, avec des rangées de chaises et des programmes imprimés, qui fut offert à ceux d’en haut par la direction du Berghof. Ce fut un récital de chansons donné par une cantatrice professionnelle qui était établie et enseignait à Davos. Elle portait deux médailles en bordure du décolleté de sa robe de soirée, avait des bras qui ressemblaient à des cannes, et une voix dont le timbre, singulièrement sourd, renseignait d’une manière attristante sur les raisons de son séjour en ce lieu. Elle chanta :

Je porte avec moi

Mon amour.

Le pianiste qui l’accompagnait était également un habitant de Davos… Mme Chauchat était assise au premier rang, mais profita du premier entracte pour se retirer, de sorte que Hans Castorp, à partir de ce moment, put, le cœur tranquille, prêter l’oreille à la musique (de toute façon c’était de la musique), en suivant le texte des chansons, imprimé sur le programme. Pendant quelque temps Settembrini resta assis à son côté, puis l’Italien, lui aussi, disparut, après avoir fait quelques remarques élastiques et plastiques sur le bel canto de la cantatrice du cru, et après avoir exprimé sa satisfaction satirique de ce que ce soir, l’on se fût retrouvé si fidèlement et si sympathiquement ensemble. À vrai dire Hans Castorp se sentit soulagé lorsque tous deux furent partis, la femme aux yeux bridés et le pédagogue, et qu’il put en toute liberté accorder son attention aux chansons. Il jugea bon que dans le monde entier, jusque dans les circonstances les plus spéciales, l’on fît de la musique, probablement même au cours d’expéditions polaires. »

65 commentaires sur “Un Noël dans un sanatorium

  1. Le philosophe Galen Strawson distingue deux pôles dans la façon de se rapporter à soi-même : pour les uns, l’expérience-de-soi est « diachronique » (l’accent est mis sur la continuité ds le temps et l’accumulation de l’expérience, on conçoit sa vie comme un récit), mais pour les autres, il s’agit d’une expérience-de-soi « épisodique », du sentiment d’un perpétuel renouveau, illustré par une citation d’Updike : « J’’ai la sensation persistante, dans ma vie et dans mon art, que je commence à peine »
    « S’il fallait nommer une série d’écrivains dont l’œuvre révèle un rapport épisodique au temps, je citerais volontiers Montaigne, le comte de Shaftesbury, Laurence Sterne, Coleridge, Stendhal, Hazlitt, Ford Madox Ford, Virginia Woolf, Jorge-Luis Borges, Fernando Pessoa, Iris Murdoch (voilà un être fortement « épisodique », et pourtant aussi une conteuse née), Freddie Ayer, ou Bob Dylan. Proust viendrait aussi à l’esprit, pour sa pratique du souvenir (qui pourrait bien être liée à une disposition épisodique primordiale), tout comme Emily Dickinson.
    La disposition diachronique se distingue moins clairement, parce qu’elle constitue, il faut bien l’admettre, la norme (autrement dit la « position non marquée »), mais on pourrait convoquer ici Platon, saint Augustin, Heidegger, Wordsworth, Dostoïevski, Graham Greene, Evelyn Waugh et tous les « champions » de la narrativité éthique »

    L’article que j’avais signalé (à Olga, je crois, à propos de Virginia Woolf) a enfin été traduit sur le site de Fabula. Impossible de mettre le lien (il fait disparaître le commentaire), mais il suffit de chercher là-bas Galen Strawson, « Contre la Narrativité » (si cela vous intéresse).

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  2. Quelles drôles de questions ! ….

    (Pourquoi diable penser qu’un homme est le même toute la vie durant ?)

    Pourquoi diable penser qu’une personne ne serait pas la même personne toute sa vie durant…, si 1 – elle n’avait pas eu à changer de sexe physique, et si 2, elle n’avait pas su ni pu se dépêtrer des déterminismes génétiques et sociaux de sa naissance ?… et quand bien même… ?

    (Pourquoi ne pas admettre que ce n’est pas une déficience de la personnalité que de changer totalement de point de vue ?)

    Qui a jamais prétendu que la raison de cette stabilité identitaire était liée à une incapacité de changer d’opinion ? Et quel rapport cela a-t-il avec la question précédente ?… Pourquoi devrait-on penser que la clé de l’œuvre du bonhomme Thomas Mann résiderait par exemple dans le Dr Faustus bien plus que dans les autres romans (toujours inachevés en attente du dernier ?) ayant jonché son chemin antérieur… ? Comme si… avoir écrit des romans différents (référables à des séquences bien précises de la vie mouvementée de cet auteur), était censé justifier des « changements de points de vue » tout à fait légitimes chez lui ?… Aucun « bonhomme » écrivant n’a jamais véritablement changé en son être profond, en dépit d’avoir changé de points de vue sur le monde !
    Et voilà ce que toute biographie littéraire se doit de retrouver -l’unicité invariable d’un être- par delà les différents romans composites de son œuvre qui ne sauraient nullement être réduits à une sommes de points de vue différents et contradictoires les uns à l’égard des autres…. Ce qu’on doit établir, c’est de comprendre et d’expliquer l’unité singulière d’une œuvre par la connaissance intime de la vie de son auteur… Non que cela puisse nous faire faire accéder à l' »essence » de son univers mental spécifique (qui n’existe pas), mais au moins accéder à saisir une singularité historicisée de sa production par rapport à celle de ses proches contemporains à peu près dotés des mêmes attributs déterminismes natifs….

    Voilà ce que je pense en gros, et les objections que je formulerais aux remarques précédentes. Mais j’imagine qu’il faudrait encore creuser pas mal et argumenter encore pour éviter tout malentendu, à défaut de convaincre quiconque de fidélisé à ce blog.
    Bàv,

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  3. Oui JC comme on dit : il n’y a que les c.ns qui ne changent pas d’avis, cette « malléabilité » de l’esprit est sans doute la définition même de l’ « intelligence », même pour tout un chacun on se rend compte avec le recul que les moments de sa vie où on a été les plus c.ns c’est quand nous sommes restés accrochés à nos idées comme une arapède collée à son rocher.

    Les deux plus grands romans de langue allemande sont probablement l’Homme sans Qualités et la Montagne Magique justement parce qu’ils ont été écrits par 2 auteurs à l’esprit fluctuant dans un monde qui l’était tout autant. Autrement pour les autres le monde fluctue plus vite que leur esprit du coup ils se retrouvent en décalage de phase 🙂

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  4. Pourquoi diable penser qu’un homme est le même toute la vie durant ?
    Pourquoi ne pas admettre que ce n’est pas une déficience de la personnalité que de changer totalement de point de vue ?

    Que l’on se nomme Thomas Mann ou Puck…

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  5. désolé pour les fautes.
    ce que je voulais dire c’est que le Mann de 1924 qui termine la rédaction de la MM n’est pas le Mann de 1913 qui le démarre, et le Mann de 1926 qui écrit cette lettre n’est pas le Mann de 1947 qui a fui le nazisme et a écrit Dr Faustus. Pour moi le « dernier » TM efface tous les autres, et c’est celui que je retiens.

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  6. merci Paul Edel, TM a effectivement beaucoup évolué et il est difficile de juger l’ensemble à partir d’éléments ponctuels, il faudrit toujours se reporter à la date.

    par exemple dans cette lettre de 1926 il écrit « Wagner a été mon expérience artistique la plus forte, la plus déterminante. » on pourrait penser que TM est resté un fervent admirateur de Wagner toute sa vie.

    en fait non parce que dans Dr Faustus (1947) il assassine littéralement Wagner, il l’associe au nazisme, il lui reproche sa rupture anti humaniste dans ce sens que la tradition humaniste se veut universelle et intelligible par tous alors que pour Wagner sa musique ne peut être comprise que par des « aryens ». Dans la foulée ils reprochent aux (allemands) admirateurs de Wagner d’avoir dissocier la dimension artiste, éthique et politique d’une oeuvre d’art etc… ce qu’il dénonce comme une forme de mysticisme ésotérique etc etc… comme il le fait pour dodécaphonisme et les dernières symphonies de Mahler sauf pour TM cette rupture anti humaniste démarre avec Wagner.

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  7. « J’écoutais leur conversation sans bien la comprendre mais en m’incorporant à chacun des sons dont elle était faite, en la réfléchissant à la manière d’un miroir. Je n’entendais pas non plus grand-chose aux poèmes qu’ils récitaient. Cependant pas une soirée, pas une nuit passées avec eux qui ne m’enrichît. À leur suite je pénétrais dans un monde dont je n’aurais su nommer les objets, les forces qui le composaient mais dans lequel je me sentais chez moi et qui m’enthousiasmait par sa grave et mystérieuse séduction. »

    Voilà sans doute la bonne attitude quand on ne comprend pas tout & qu’on en est conscient…

    Le hasard objectif m’ayant fourni une transition, je m’empresse de l’utiliser pour amener (& me faire pardonner) cette information hors sujet destinée à Olga et à ceux qui s’intéressent au Grand Jeu : je lis actuellement La Défaite de Pierre Minet (alias « phrère fluet », le 5ème simpliste), reimois lui aussi.
    Daumal (« Nathaniel »), Lecomte (ici simplement « Gilbert »), Meyrat, Vailland (pas bcp évoqué pour l’instant), ils sont ts là.
    (Au fait, centenaire de Friedrich Dürrenmatt aujourd’hui.
    Pas encore lu le Journal berlinois de Max Frisch conseillé par Paul Edel, mais j’ai bien aimé son Homo Faber. On fait ce qu’on peut, peu à peu.)

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  8. Le TM de TK et de T a beaucoup évolué politiquement, on le voit bien avec LM V, et surtout avec le grand tournant de la MM et avec DF.

    Traduction : le Thomas Mann de Tonio Kröger et de Tristan a beaucoup évolué politiquement , on le voit bien avec La mort à Venise et surtout avec le grand tournant de la Montagne Magique et avec Docteur Faustus..BJ (bonne journée).

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  9. @Puck
    TM c’est moche. ça fait ticket modérateur. ça gâche la lecture de vos commentaires.

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  10. Qu’ aurait-il dit de Hesse dont l’évolution dans le Bildungsroman est l’inverse de la sienne? Pas d’ironie mais un occultisme des plus sérieux, et des cercles autour. Un démonisme qu ´on ne trouve pas seulement dans Damian. L’ autre côté de Mann?

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  11. MC et Puck
    Dans plusieurs lettres à partir des années 192O Mann insiste fortement sur le fait qu’il a abandonné définitivement ses positions guerrières germaniques ,celles d’avant ce qu’il appelle « la tempête de 14-18 » Il affirme et répète qu’il est devenu un humaniste, sans renier qu’il subsiste en lui un incurable romantique .il vit en équilibre délicat entre deux époques.. Il précise aussi à tous ses correspondants allemands, français, suisses ou italiens qu’il est devenu européen.
    Je ne résiste pas au plaisir de vous citer à vous deux un bref passage d’une lettre du 25 mai1926 à Ernst Fischer. :
    « Mes racines plongent dans la sphère de formation autobiographique de Goethe, dans le bourgeoisisme, dans le romantisme. Votre perspicacité ne méconnait pas un instant que « Tonio Kröger », »La mort à Venise » et « La montagne magique » sont des conceptions archi romantiques. Wagner a été mon expérience artistique la plus forte, la plus déterminante. A cela s’ajoute, il est vrai, un élément qui me relie dans une certaine mesure à l’esprit nouveau, et donne aujourd’hui à mes écrits une possibilité spirituelle d’exister : l’expérience de Nietzsche surmontant en soi le romantisme. Ce que dans mes œuvres vous trouvez fascinant est une rupture critique des instincts fondamentaux, c’est l’ironie. »
    Dernière phrase bien sûr capitale pour comprendre quelque chose à cette Montagne magique.

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  12. Paul Edel merci, là encore il faut se remettre dans le contexte, l’Allemagne de l’après guerre, TM doit répondre à un journaliste qui a dû lui reprocher de s’intéresser à cette caste de nantis alors que le pays était dans la misère totale.

    Ce qui serait assez injuste parce que même s’il nous fait pas du Zola la MM a une dimension éthique et socio politique, suffit de revenir à cette phrase magnifique : « dans ses pensées il veut être libre, raisonnable et bon. Voilà ce que j’appellerais de la bonne volonté et qu’il me déplaît d’entendre qualifier d’hostilité envers la vie. » S’il fallait retenir qu’une chose de TM pour moi ce serait cette phrase où il montre bien ses intentions, il faut la lire en pesant chaque mot parce qu’ils valent leur pesant de cacahouètes :

    Ce que TM appelle un individu de « bonne volonté » (j’imagine le mot « volonté au sens kantien : « si il le veut alors il le peut ») c’est de réussir à associer la liberté, la raison et la bonté ; exit Nietzsche on nage en plein dans les Lumières avec ce mot « bonté » qui renvoie à un souci de l’autre d’ordre « moral » (si le bon relève de l’immanent la bonté relève d’une transcendance) en opposition totale avec cet être surpuissant, ce Moi exalté et autocentré attaché au romantisme (même Kant que il aborde le « sublime » dans la critique de la faculté de juger perd les pédales et déraille en évoquant une exaltation du Moi en contradiction totale avec tout ce qu’il a écrit avant), donc on voit là toute sa préoccupation d’ordre éthique, et cet ensemble n’étant pas hostile à la vie : et là on est en contradiction totale avec Nietzsche (et Spinoza) qui nous dit que la morale (plus la raison et la vérité) est une entrave à l’élan vital.

    Et en lisant cette phrase on comprend bien pourquoi TM a fuit le nazisme dont l’objectif politique, juridique et métaphysique était de parvenir à élever cet élan vital au niveau d’un peuple (une « race ») où ni le souci de l’autre, ni la morale etc… ne devait venir entraver !

    Et là TM nous dit « ça me déplait d’entendre qualifier d’hostilité à la vie la bonté et la raison » !!! cette phrase il faudrait l’encadrer et la mettre aujourd’hui de partout dans les parlements de tous les pays, parce que si nos sociétés ont perdu les pédales c’est bien à cause de ce refus de voir entraver l’élan vital des individus (avec tous les ubris socio fiinanciers) au nom d’une quelconque bonté ou souci de l’autre relavant d’une quelconque morale…

    Et là on comprend que si certains livres écrits il y a quelques mois sont devenus aujourd’hui obsolètes un auteur comme Thomas Mann avec ses préoccupations et ses reflexions (il faut lire ce qu’il écrit sur Nietzsche à la fin de sa vie ou sur la musique : cf Dr Faustus) est un auteur toujours d’actualité !

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  13. De même le passage de Wagner – où plus justement des « wagnereries » a Malher-Leverkuhn de Doctor Faustusvme parait aller dans le même sens.

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  14. Un commentaire a disparu sur le possible lien avec Gotterdamerung et Tannhauser, opéra d’education lutot que roman d’éducation pour le second, allégorie possible du roman dans son rapport à la fin d’ un monde pour le premier. Ce qui relance le problème du rapport à Niezstche successivement wagnerolatre et wagnerophobe. Je ne serais pas étonné avec Puck que quelque chose de semblable ait joué pour Mann, fort Deutschland uberalles en 1914- le Honteux texte sur Reims- plus humaniste ensuite. Ceci à voir de très près, bien entendu.

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  15. Métaphysique la Montagne magique, Paul, oui, mais il me semble me souvenir (jamais relu) que le roman est a-religieux ?

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  16. @Eléna
    Je vois ce que vous voulez dire … spécialement après avoir lu l’ensemble des commentaires de haut vol ci-dessous …
    Je me sens inapte et illégitime à aligner trois mots sur la Montagne Magique. comme les aspects auto-biographique, philosophique, social et politique m’échappait, j’y ai plus vu la lutte du corps et de l’esprit face à la fièvre, face à une maladie ravageuse, face à une collectivité imposée, face à la grande majesté de la montagne.

    La grande discussion se situant au milieu du livre a eu raison de moi. Dépassée et perdue, je ne l’ai pas passé pour recommencer plus loin. J’ai délaissé le livre.
    J’en avais conçu une forme de colère, mais aussi un désarroi triste. Une défaite prévisible, entre nous, mais assez mal vécue sur le moment.

    Car, autant je n’ai vraiment jamais rien compris au « Faust » de Mann dès ces premières pages (et n’en ai pas fait une « montagne » haha !), autant là, j’avais aimé être entrée et acceptée dans cet espace hors du temps, tout à la fois inquiétant, grinçant, drôle, morbide, d’une beauté incroyable et très étrange, oppressant mais permettant aussi parfois de très bien respirer, aussi doux, et parfois très apaisant.

    De fait, je me souviens avoir été sous l’emprise d’un charme très inhabituel.
    Une sensation unique. En être privée sur le moment avait été un rud’ment sale coup. Mais bizarrement des bribes de ce charme persistent et restent encore très précieux à ce jour.

    et La Montagne magique reste à portée de ma main depuis des années. sur ma petite table. comme une espèce de talisman.
    Marrant et peu fou, hein ?

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  17. Il y a un ouvrage qui n’ est pas cité, c’ est le Gotterdamerung. Or la Montagne me paraît avoir aussi cette dimension là, il pourrait il y avoir aussi du Tannhauser tendance Venusberg. Les liens entre écriture romanesque et grand répertoire ont dû être examinés, j’ imagine

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  18. Voici un aveu de TM , Puck, qui va vous intéresser.
    Dans une lettre du 23 avril 1925 Thomas Mann remercie le critique littéraire Julius Bab de son compte rendu de » la Montagne Magique » paru dans » la Berliner Volskzeitung « du 23 Mars 1925.
    Au début de cette lettre, TM plaide coupable sur un point capital :
    »L’élément social est mon point faible -j’en ai bien conscience et sais aussi que par-là, je me trouve un peu en contradiction avec ma forme d’art proprement dite, le roman, qui exige et comporte l’élément social. Mais le charme-je m’exprime de façon très frivole- de l’individuel, de la sphère métaphysique, est pour moi incomparablement plus grand. Certes, « roman » signifie « roman de la société » et la Montag.Mag. en est d’ailleurs devenu un d’elle-même, jusqu’à un certain point. Quelques critiques à l’adresse du capitalisme d’avant-guerre s’y trouvent incluses .Mais « le reste », l’entrelacement significatif de la vie et de la mort, la musique, m’importent beaucoup plus.
    (..) Le côté Zola est faible en moi. »

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  19. Elena, ce n’est pas parce que l’on ne connait pas la plupart des plats qui sont au menu que l’on ne peut apprécier la cuisine du chef !
    De Thomas Mann j’ai à peu près tout lu, sauf Joseph et ses frères justement.
    Quand, jeune, j’ai lu « La Montagne magique », j’ai tout de suite été happé par « l’intelligence » du roman. Intelligence sur le fond et sur la forme. A travers une subtile dialectique, qui semble avoir déplu à Julien Gracq, Thomas Mann synthétise toutes les idées, idéologies, connaissances scientifiques et artistiques du début du XXe siècle. Mes érudits camarades, à commencer par Paul Edel, en ont donné les principales clés (TM n’a-t-il pas été influencé aussi par la littérature française, notamment par l’unanimisme de Jules Romains ?) Mais aussi l’intelligence formelle de ce roman, qui m’est apparu étonnamment « moderne ». Annonçant en quelque sorte « La Vie mode d’emploi » de Georges Perec, mais où l’immeuble haussmannien, essentiellement urbain, est remplacé ici par le sanatorium de Davos dans son environnement alpin. Avec une unité de lieu et d’époque, identique et diverse, prétexte à inscrire les personnages et les divers inventaires d’idées et de sentiments qui les constituent.

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  20. merci Paul Edel pour cette auto analyse de Mann. L’erreur (me semble-t-il) serait de ne pas mettre ces propos dans le contexte de l’époque et des controverses musclées entre « philosophie de la vie » et « philosophie de l’esprit » (qu’on retrouve chez Musil).

    Une phrase comme : « Mais dans ses pensées il veut être, libre, raisonnable et bon. Voilà ce que j’appellerais de la bonne volonté et qu’il me déplaît d’entendre qualifier d’hostilité envers la vie. » réunit en quelques mots toutes les tiraillements de la pensée allemande fin 19è début 20è qui va durer jusqu’aux années 30 : liberté, raison, bonté, vitalisme sont des mots qui expriment des courants de pensée qui se contredisent, pour ne pas dire se combattent : le néo romantisme, les héritiers de Kant, ceux qui le traitent ce dernier de de mystique illuminé, les nietzschéens, Hegel, Fichte, Goethe (Sturm und Drang (!!)), Novalis etc etc…

    Quand Mann parle de « raison et bonté » qui ne serait pas « une hostilité envers la vie » c’est la pire critique contre Nietzsche ! Cette seule phrase démontre toute la transformation qui s’est opérée en lui, il n’aurait jamais écrit un truc de ce genre quelques annes plus tôt : le jeune nietzschéen aristocrate élitiste devient un humaniste libéral, et j’aime à penser que c’est l’écriture de la Montagne Magique qui a engendré cette transformation.

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  21. Suivons les outils philosophiques de Puck, si vous le dites, alors… Assauts croisés de modestie, Il disait ne formuler que des hypothèses dont il n’était pas sûr. On va dire que derrière le nietschéisme du roman, mieux documenté, il y avait d’abord et surtout mon Schopenhauer. Bon, je dis ça, mais j’en suis pas sûr, hein. Faut pas trop s’en faire, elena/N… On a le droit d’ajouter sa glose gratuite, tant qu’on reste en austère kourtoisie de gens du monde, pas comme chez l’rdl, hein !

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  22. ce que vous dites, Elena, je le comprends en partie seulement.. La première fois que j’ai lu « la montagne magique », -en français- je n’avais pas de références historiques et littéraires bien particulières mais,comme dans ma première lecture de « Tonio Kröger » ou « La mort à Venise », j’étais sensible à l’ironie mélancolique,à un chant intérieur, ,comme un état de longue tension entre sensualité ,tourment,acuité sur la vie intérieure,et dépression douce,donc une « ambiance » ,un chant,si particulier,introuvable chez un autre auteur. C’est un peu comme en musique: je suis sensible à Lohengrin ou à Tristan et Isolde de Wagner sans même trop savoir ce que raconte le texte; je suis emporté par l’élan musical de la prose de Mann dans sa bouffonnerie plus ou moins cachée, amortie, glissée, tres crescendo musical…..alors qu’aujourd’hui encore les tensions idéologiques et philosophiques qui traversent cette Montagne magique, je n’en saisis qu’une partie alors que Puck a les outils philosophiques pour les apprécier.. Surtout l’érotique du roman si constant, si prenant,me surprend toujours, il est si puissant qu’il devient devient une pédagogie et une formation in vitro pour Hans .., et c’est si curieusement logé dans ce contexte médical morbide dans ce panorama alpestre si chargé d’une harmonie inhumaine,, oui, texte génialement tourmenté, fiévreux, alangui,éblouissant, exacerbé dans son humour ,avec les délices d’ une sorte de mondanité surréaliste… j’ai lu ça sidéré.envouté…Je sais que les querelles Settembrini et Naphta ont beaucoup agacé des générations de lecteurs, notamment Julien Gracq!.

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  23. Le problème, Jazzi, enfin c’en est un pour moi s’agissant des romans de Thomas Mann, c’est que nos « ressentis » dépendent bcp, & à notre insu (c’est le cas d’employer l’expression), de nos connaissances préalables du milieu, de l’époque, de ses références culturelles, des débats qui l’agitent, des modes qui la parcourent & la modèlent …
    Ce n’est pas un hasard si je préfère Joseph & ses frères (là j’ai bcp plus de références & de repères).

    À la lecture des autres œuvres, j’ai constamment un sentiment d’insuffisance, au sens où je n’ai pas les clefs de la plupart des allusions. Trop de ch me passent par-dessus la tête par méconnaissance du milieu au sens très large ; bref, je n’ai pas les pré-requis, notamment pour saisir l’enjeu de certains débats ou les subtilités de l’ironie mannienne. Il me faudrait fournir un travail préalable considérable pour me rapprocher des caractéristiques du destinataire non pas idéal mais suffisamment bon (éclairé, « au fait ») réclamé par ses textes.

    Rien ne m’interdit de les lire, évidemment, mais je sens bien que l’essentiel m’échappe, que je ne saisis qu’une tte petite partie (& encore, peut-être déformée, c’est le pbl de l’ironie), l’histoire racontée sans ses soubassements, ses implications, ses harmoniques, ses prolongements .
    La « montagne » pour moi c’est cette masse de références, d’informations, de repères (qui n’ont pas besoin d’être explicites pour celui qui en dispose, on n’est pas ds le repérage des « sources », la compulsion à mettre des étiquettes), bref tout ce qui me manque.

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  24. Bonne année depuis la vallée aux premiers de cordée & de balcon manniens.

    Je ne crois pas avoir déjà mis (ni trouvé déposé par qqn d’autre) de lien vers cet article (richement illustré comme il se doit) de Claude Reichler, « Un envoûtement par l’image Usage et critique de l’image dans le prisme de la Montagne magique ».

    On commence par les affiches touristiques vantant les joies de la montagne, leur évolution pour diffuser les valeurs des mouvements de la Lebensreform « Kraft und Schönheit », & du naturisme) mais on aborde ensuite la façon dont La Montagne magique met en cause les stéréotypes qu’elles répercutent comme autant d’ « images reçues ».
    L’analyse tr détaillée de ces affiches, de leurs allusions iconographiques & de ce nouvel usage de l’idylle, stéréotype culturel attaché aux Alpes, avec recyclage moderne du mythe mène bien au roman, à ses descriptions de paysage (la déception initiale étant liée à ce « déjà vu ») ou par contraste à la désorganisation du paysage par le brouillard & la neige lors d’une « cure d’air » pendant laquelle Castorp s’est endormi rapprochée de la « fantasmagorie » & des sortilèges de la laterna magica (Zauberlaterne). Au lieu de l’idylle, la distance (entre les corps & la nature, entre les êtres), & bien sûr lors de la tempête de neige.
    Pardon pour le résumé-doublon( & comme tel inutile), dû à mes craintes que vs ne trouviez le début de l’article non pertinent ou trop spécialisé.
    C’est là :

    http://www.revue-textimage.com/05_varia_2/reichler1.html

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  25. « Hans, son caractère ambivalent : d’un côté (sentiments) c’est un humaniste et d’un autre (raison) ce n’est qu’un petit con prétentieux et réactionnaire, comment ne pas voir chez ce Hans une critique de ce que Mann a pu être dans sa jeunesse ? »

    Jamais ressenti ça à la lecture de la Montagne magique. Là, puck (se) projette !

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  26. Tout particulièrement pour Puck.Nietzsche, bien sûr!!Revenons donc à Nietzsche..
    Ce roman « la Montagne magique » que TM qualifiait de « tentative de renouveler le roman éducatif » qu’on appelle couramment, « roman de formation » et dont le modèle est le « Wilhelm Meister » de Goethe , l’auteur s’en explique à son ami le professeur Ernst Bertram. L’occasion est la publication en 1918 d’un « Nietzsche » si beau et si capital que TM avait avoué qu’il en était « au bord des larmes ».
    Dans une lettre du 21 septembre 1918 à ce Bertram, TM parle de sa « Montagne magique, ». Voici comment il définit son projet romanesque : recherche d’une » intensité antithétique » entre « romantisme de la mort, plus adhésion à la vie ».
    Dans cette grande lettre, Mann met en parallèle l’importance et l’influence de Nietzsche dans sa formation, avec ce mélange d’hellénisme et de germanité qu’il vénère. Ce qui lui plait également dans l’essai de Bertram c’est ceci : »Extrêmement subtil, le parallèle avec Goethe qui se montre également allemand là où il est à son apogée. Dans l’intervalle, chez tous les deux(Goethe et Nietzche) , l’élément français.
    Sept ans plus tard, le 5 février 1925, le roman « La montagne magique est publié ».. TM réagit violemment à la lecture d’une lettre de Josef Ponten –un romancier visiblement assez casse pieds et qui irrite Mann- et qui renâcle à admirer cette « montagne magique » qu’il prend pour une « déclaration d’ hostilité à la vie « .
    Mann lui rétorque ceci : »Mon livre, en dépit de sa propre fatalité intérieure, n’est-il pas un livre de bonne volonté ? (Mann souligne l’expression » bonne volonté ») Je laisse de côté la question de savoir si un nihilisme qui raille les théories extrémistes et sait leur opposer des figures comme le vaillant Joachim et le haut et puissant bègue Peeperkorn (l’époque ne produit rien de meilleur)- est au fond un nihilisme tellement authentique. C’est secondaire.
    Mais dans toute l’histoire de l’art et de la littérature, avez-vous déjà rencontré la tentative de faire de la mort une figure comique ? Or, c’est ce qui arrive à la lettre dans « La Montagne magique », et le bon Hans, qui de par son éducation familiale inclinait à considérer la mort comme la seule noblesse, est systématiquement désillusionné à cet égard malgré sa pieuse résistance. Est-ce là de l’hostilité à la vie ? Il me semble qu’il y a là au moins une bonne volonté qui s’efforce de désavouer toute hostilité. En outre il n’est pas tout à fait vrai que Hans Castorp n’apprend absolument rien, n’arrive à prendre aucune résolution, aucune décision, dans le fâcheux endroit où il se trouve. Au cours du rêve qu’il fait pendant la tempête de neige il a une vision : l’homme est trop noble pour la vie, ce pourquoi il doit être de cœur pieux et attaché à la mort. Mais il est trop noble pour la mort, aussi est-il libre et bienveillant dans ses pensées .Cette compréhension de l’humaine inconciliabilité du gout aristocratique de la mort (histoire, romantisme) avec la sympathie démocratique pour la vie, Hans ne la rapporte, il est vrai « triomphalement à la pointe de son épieu », comme l’écrit Wandrey. »
    Plus loin dans cette admirable lettre d’éclaircissements, là, où chaque mot pèse, Mann précise bien :
    « Primitivement, ce n’est point par Naphta et Settembrini, mais par une voie beaucoup plus sensuelle, à laquelle il est fait allusion dans la dissertation lyrique et amoureuse sun la réalité organique. Ce chapitre (la tempête de neige) vous a paru trop long, mais ce n’est pas une digression arbitraire, il montre comment chez ce jeune homme l ’expérience de la maladie, de la mort, de la corruptibilité engendre l’idée de l’être humain, de cette « formation suprême » de la vie organique, dont le destin devient pour son cœur simple un souci véritable et impérieux. Il s’éprend sensuellement et spirituellement de la mort (mystique, romantique) ;mais ce fâcheux amour s’épure, au moins par moments, et par éclairs, dans la prescience d’une humanité nouvelle qu’il porte en germe au fond de son cœur, tandis que la charge à la baïonnette l’entraine.(..) Dans son cœur, Hans n’est pas un Settembrini. Mais dans ses pensées il veut être, libre, raisonnable et bon. Voilà ce que j’appellerais de la bonne volonté et qu’il me déplaît d’entendre qualifier d’hostilité envers la vie. »
    Je vous conseille de vous rapporter à ce gros volume des « lettres de thomas Mann », traduites de l’allemand par Louise Servicen – Gallimard -1966. Rarement on voit un écrivain parler de son œuvre, de ses objectifs avec une telle distance et une telle précision. Et puis les lettres à sa famille (et celles, si âpres avec son frère Heinrich ) sont des documents de première importance pour comprendre les pensées et l’évolution idéologique de Thomas Mann.

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  27. Jazzi, tu es drôle: « la vie réglée comme du papier de verre ».. mais l’expression habituelle est  » unevie réglée comme du papier à pusique », celui qu’on introduisait une bande de carton perforée dans le bastringue.. et que, avec ses perforations, ça jouait polka, chansons, etc en tournant la manivelle.. .ton invention du papier de verre est assez jolie.., à propos de la vie et des amours de Mann, il faut lire(c’est en allemand hélas pas traduit) , la suite de textes du grand critique littéraire Marcel Reich Ranicki qui raconte la famille Mann dans « Thomas Mann und die Seinen » (Fischer Verlag) et qui se montre subtil et bien informé, sur les liens de Thomas Mann avec son frère Heinrich et ses enfants, Erika, Klaus et Golo.n et surtout, les échos de sa vie privée dans ses nouvelles et romans.

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  28. Plus que Goethe c’est le nom de Nietzsche qui me viendrait en premier. Je pense que la relation de Mann à Nietzsche a évolué au fil de sa vie, même si Mann a abandonné l’aristocrate élitiste qu’il était il a gardé une admiration pour Nietzsche.
    En ce sens le troupeau humain n’est pas qu’en bas, il est aussi dans ce sanatorium : soigner ses bronches c’est comme le ski alpin : cela fait venir le troupeau dans les cimes habituellement réservés aux « grands » esprits.
    La morale est invention des faibles pour se débarrasser des forts, en faisant d’eux des plus faibles qu’eux, Mann devait croire dans cette idée dans sa jeunesse. Et pour Nietzsche la vérité n’a qu’une essence morale, c’est une invention de Socrate et sa maïeutique : extraire une vérité c’est toujours donner un sens moral aux choses. Pour Nietzsche il n’y a aucune vérité à trouver derrière les apparences,il préfère la vision hamletienne disant que ces apparences ne cachent aucune réalité dans la mesure elles sont la réalité, ce qui débouche sur son « ironie tragique » dionysienne. Je pense que Mann a cru à toutes ces choses dans jeunesse, et sans doute dans la MM on retrouve encore cette idée : ce troupeau avec leurs désirs et leurs idées ce n’est qu’un troupeau de pantins, de marionnettes, débattant d’idées inutilement dans la mesure où toutes ces idées ne permettron t pas d’éviter le pire qui se prépare « en bas » (le roman se temrine quand Hans part à la guerre).
    Et même Hans, son caractère ambivalent : d’un côté (sentiments) c’est un humaniste et d’un autre (raison) ce n’est qu’un petit con prétentieux et réactionnaire, comment ne pas voir chez ce Hans une critique de ce que Mann a pu être dans sa jeunesse ?

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  29. Mann, quel homme !
    Ce petit bonhomme malingre, grand bourgeois d’allure et de moeurs, toujours impeccable dans ses costumes, à la vie réglée comme du papier de verre, qui écrit quotidiennement, à des heures précises, respectant un emploi du temps rigoureux, muselant ses pulsions naturelles, poursuivant vaille que vaille une vie confortable et austère est peut-être l’écrivain le plus emblématique du XXe siècle dont il s’affirme être finalement le plus flamboyant greffier observateur et analyste.
    Avec La montagne magique et sa traversée de la Grande Guerre, il atteint très tôt un indépassable sommet.
    Ensuite, il assistera à l’arrivée et à la chute de la République de Weimar (je crois que Paul nous prépare un article sur cette période…) Puis il devra affronter de plein fouet l’arrivée du nazisme, suivie pour lui de l’exil, et ensuite à l’effondrement de l’Allemagne. Il retrouvera enfin une Europe d’après qui n’a plus rien à voir avec celle d’avant. Sans parler du délitement opérée dans sa propre famille…
    Et lui, toujours droit, continue à écrire.
    Son Journal, à sa manière, est un autre monument, un peu le contrepoint à cette Montagne magique d’où il est descendu jadis pour poursuivre un long voyage qu’il savait être par avance désenchanté.
    Il me semble que sa biographie reste encore à écrire ?

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  30. On parle aujourd’hui de l’abime qui sépare les élites du « peuple d’en bas ». Mann en fait une parabole étonnante dans son roman. Faut-il comprendre que .ceux du balcon ,qui fument le cigare,jouent aux cartes et écoutent du wagner pendant lerus siestes, sont déjà dans leur altitude et leur attitude dans une « mort morale »?,ils ne se soucient même plus des pauvres gens d’en bas qui se débattent . dans la vallée.

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  31. Je crois que ce titre « Der Zauberberg » le « Zauber » n’est pas une simple » magie » au sens enfantin et sympa, pas du tout..Thomas Mann savait parfaitement son Goethe sur le bout du doigt et voulut être le Goethe de sa génération.. et le thème de Faust le hante. Puisqu’il achève son œuvre sur ce chef d’œuvre « Docteur Faustus » .N’oublions pas la ballade populaire de Goethe « Der Zauberlehrling » -l’apprenti sorcier- ça renvoie directement à la sorcellerie, et à un coté faustien maléfique. et toute l’œuvre de Mann est marquée par une attirance vers la mort, même au sens politique avec son Kulturkampf. Relisez nouvelles et romans. Depuis Tristan, « la mort à Venise » « Mario le magicien » une ligne continue d’inquiétude qui présage les temps des « magiciens » politiques véreux, une danse sur un volcan…. . etc…. Zauber.. « magie » marque la part inquiétante, vertigineuse, qui étend son ombre et couvre les « lumières » au sens du XVIII° français et du progrès rationnel mis à mal. N’oublions pas que Le combat de Settembrini et de Naphta est féroce pour s’emparer de l’âme du jeune Castorp et le faire signer le parchemin avec son sang d’un côté ou de l’autre. A Davos Mann déplie et ’analyse une savoureuse danse macabre, dans le luxe…Fin de la bourgeoisie ? Nous sommes dans une civilisation au bord de l’abime après la guerre 14-18.. Je le redis le Faust de Goethe hanta toute sa vie Mann. La montagne est « maléfique » mais elle a aussi son enchantement du vendredi saint par sa beauté cristalline inhumaine.. le docteur Behrens a quelque chose d’un Méphisto et Naphta est un inquiétant visionnaire dans les parages du satanisme.. Il y a quelque sans cesse initiation (au sens maçonnique) pour Hans Castorp. Il a a longtemps, chez Mann, « une sublimation du démoniaque » -l’expression est dans le texte « La montagne magique » , c’est au centre du roman et de la pensée mannienne. le roman est un vertige , un diagnostic très complet sur le déclin des valeurs de cette bourgeoisie qui va être anéantie par le bacille de Koch au milieu des fetes, des bals lmasqués, des conférences sur la psytchanalyse, et des bons mots mondains à table, et des étreintes de fiévreux sur des lits d’hôpitaux … c’est décrit, senti, vu, compris, avec un détachement ironique digne de Méphisto.

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  32. désolé, effectivement en me relisant ça fait un peu « grand connaisseur prof donneur de leçon » alors qu’il s’agit d’interrogations, juste des questions.

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  33. Le Magicien était le surnom que ses enfants donnaient à leur père quand il leur lisait successivement les chapitres de la saga des Jacob. Il avait décrit, dans Mario et le Magicien, une fable prophétique sur l’ascension du nazi charismatique. Il signalait aussi, à propos de cette montagne, au pied de la lettre, une certaine ivresse des sommets, apportant une conscience subliminale de l’avenir au passé. Je crois que votre analyse d’1.41 est ajustée à une profondeur de champ… Quand « puck » redevient sérieux, tel le prof de français bon connaisseur et inspiré, et non pulvérisé pas dans sa neige, comme il se montre ici chez PE, ses hypothèses et propos sont vraiment intéressants, à défaut d’être entièrement convaincants… Mais au moins, n’y a t il pas de pirouette-cacahuètes…
    Pourquoi se montrer en bouffon si pénible sur d’autres chaines et sous tant d’autres pseudos ?

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  34. on peut se demander pourquoi ce titre ? la montagne on comprend, mais pourquoi magique ?
    il y a une petite nouvelle de Mann qui fait référence à la magie : des parents vont voir un magicien avec leur gamin qui est envouté au point de ne plus vouloir partir, du coup les parents restent (à contre coeur), c’est aussi le cas de Hans qui refuse de partir parce que lui-aussi est envouté par la « magie » du lieu. l’autre magicien hypnotise les gens, et donc les fait échapper au réel et sa temporalité, pareil pour cette montagne : elle est magique en ce sens qu’elle abolit toute temporalité, cela devient un espace intemporel où seul le présent existe,et quand on sait la difficulté d’éprouver le présent (cf être et temps) elle est effectivement très magique.

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  35. Bel article Monsieur Edel. C’est bien de rappeler que l’écriture de cette Montagne a duré plus de 10 ans. Au départ cela devait sans doute être le compte rendu de son propre séjour à Davos avec sa femme malade, sauf qu’entre les deux il y a eu la boucherie de la Grande Guerre. Le Thomas Mann qui commence l’écriture de ce livre en 1913 est un homme totalement de celui qui l’achève en 1924, on peut se demander si c’est l’écriture elle-même qui est à l’origine de cette transformation. N’empêche que ce livre, d’une certaine manière, étale toutes les contradictions que Mann a dû lui-même connaitre. C’est une ratatouille des idées nées et portées par l’occident européen depuis la naissance de l’Humanisme, on y retrouve tout : l’anarchisme, le colleoctivisme, l’individualisme, même la franc maçonnerie, le panthéisme, les pensées de Lumières, le rationalisme, le prométhéisme, le totalitarisme, la démocratie etc… tout ça pour les idées philosophiques et politiques, et l’ensemble sous fond didées relatives à l’esthétique, l’art, la culture : musique, peinture etc…
    Tout y est parce que tout devait se bousculer dans la tête de l’auteur, comme s’il cherchait lui-même une porte de sortie, lui qui avant 14 était un élitiste, nietzschéen, belliciste, germanophile etc… lui qui avait le profil type pour devenir le parfait nazi va devenir peu à peu cet humaniste libéral qui va fuir le nazisme pour partir vivre aux US.

    La maladie ? c’est moi celle de ces patients que celle du monde dans lequel ils vivent, Mann semble faire le constat non seulement d’un monde malade, mais surtout d’un monde inguérissable parce qu’empêtré dans les idées qu’il a lui-même enfantées. Ce sanatorium aurait pu être l’endroit où Mann recrée une humanité nouvelle, pourquoi ? parce que ces gens sont au seuil de leur mort, ils pourraient en tirer l’envie de créer un monde paisible et harmonieux, au lieu de ça ils persistent dans leurs conflits, à la fois intérieurs et entre eux, des conflits inévitables parce qu’ils sont leur nature. Si les hommes peuvent être soignés et guérir, leur monde est atteint d’une maladie inguérissable.

    Ce livre serait à mettre en parallèle avec avec les textes « Krisis » d’Husserl, dont sa conférence de 1935 à Vienne, idées nées aussi de la guerre 14-18, et des 2 petits livres de Freud « Malaise dans la civilisation » et « avenir d’une illusion ».

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  36. « on sait que ce qui a fait le succès est ce qui peut nuire le plus à la gloire »,
    Pardon de vous le dire très amicalement, mais je crois que vous ne parvenez jamais ou très difficilement à contrôler votre élitisme littéraire, en dépit de vos multiples incises de modestie. Elles restent toujours mâtinées de références d’autorité, servant de paravent, attestant de la marque d’une certaine faiblesse personnelle et pire, le soupçon jamais totalement levé d’une sorte de cuistrerie larvée et pérenne.
    Désolé pour cette franchise… qui n’enlève rien au reste, je vous en assure…

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  37. « Je peux me tromper, mais le déclin EST REEL dans les ouvrages concernés ».
    Vous vous trompez, et cela peut arriver à tout le monde, y compris aux esprits généralement très éclairés
    J’apprécie également votre pondération et politesse, vous le savez, cher MC.
    Plus encore,… la largeur d’esprit de notre hôte, P E.
    Bien cordialement, JJJ

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  38. Il y a une différence je crois. Je ne prétends pas que le déchiffrement soit univoque, et je ne prétends pas écrire un roman sur le personnage dont je traite. En fait le travail consiste à éviter le plus possible le flou et l’ hypothèse. Je reprends rarement une critique à mon compte avant d’ avoir lu. Et dans le cas présent, j ´ai lu et n’ai guère aimé ces Météores. Il n’ y a pas de reprise d’un poncif de ma part. Je peux me tromper, mais le déclin est reel dans les ouvrages concernés. Le fait que beaucoup de gens aient aimé les romans de Tournier ne signifie pas que ce soit pour de bonnes raisons et m’ on sait que ce qui a fait le succès est ce qui peut nuire le plus à la gloire, selon la formule gidienne.Très bonne année à vous aussi, JJJ, dont j’ apprécie la pondération. Bien cordialement. MC

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  39. Bravo pour le témoignage de la virée en vélo sur le port par temps de couvre feu de la st sylvestre….
    L’ai trouvé magnifique, car on y était ! Vraiment, vous faites un superbe peintre d’atmosphère en artiste du monde flottant. Oui, je le pense vraiment…

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  40. C’est pourtant ce que vous faites à longueur de temps, MC, dans votre décryptage des déterminismes contextuels pesant sur l’écriture des documents que vous consultez, à tire professionnel,… Que cela « marche » ou pas…,là n’est pas la question… Beaucoup de gens ont aimé les romans de Tournier… Est-ce une vérité révélée (par qui ?) que les Météores annonçaient déjà le naufrage ultérieur de cet auteur à la veine prétendument « déclinante » ?…. Ne serait-ce pas plutôt le fruit d’un poncif gratuit repris inconsidérément à votre compte aujourd’hui ?. Vous m’étonner de plus en plus, MC, (je n’ose parler de déception, tant j’ai de l’estime), ô mon trrrrrrrrrrrrès Frérhumin, à qui je souhaite une belle année 21, s’il se peut… Et à Paul et ses si charmant.e.s « followers » (sic),, par la même occase, cela va de soi… Bàv,

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  41. Pour être précis des etres romanesques suggérés par des travaux scientifiques n’ ont pas grande chance d’etre des personnages viables. En suggérant l’ origine de ces travaux et leur poids dans la genèse des Météores, vous me montrez pourquoi ça ne peut pas marcher,à mon humble avis. Bien à vous. MC

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  42. ????Ce n’ est pas vous JJJ qui êtes en cause , mais le roman qui me paraît un indigeste fatras. D’ autres que moi ont note ce déséquilibre du livre au profit du personnage d’ Alexandre,dont, je crois,le célèbre magazine La Virgule. Une perception anthologique , c’ est simplement ce qui vous reste en mémoire d’un livre. Et des Météores, je ne vois guère que cette partie-là .Encore Tournier n’est-il qu’ au début de sa pente descendante,confirmée par le Vent Paraclet un peu plus tard et accusée d’ouvrages en ouvrages par la suite, logiquement conclue par une renonciation au roman. Meilleurs vœux à tous. MC.

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  43. @ MC, je ne perçois pas comment prendre votre dernière remarque sur mon indigeste fatras fatras…
    Pour ma part, je ne comprends pas ce qu’est une « perception anthologique » des météores… Il vaudrait sans doute mieux vous rafraichir la mémoire, qui sait, cette indigestion pourrait s’éclaircir ?
    ‘Le « duo » auquel vous faites allusion du dandy des gadoues avec fabienne n’est qu’une aimable plaisanterie)…
    https://wodka.over-blog.com/article-michel-tournier-les-meteores-116007742.html
    Bàv,

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  44. C’ est curieux mais je n’ ai qu’une perception anthologique desdits météores . Autant les passages sur la gémellité ne m’accrochent pas, ne vivent pas , autant le duo Alexandre Fabienne de Ribeauville marche. Le reste me fait l’ effet un fatras mal digéré et je dois à JJJ de comprendre pourquoi.

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  45. Dans cet extrait, une phrase m’a retenue parce qu’elle créait en moi une certaine perplexité : « elle se leva en protestant » — on peut y lire une simple simultanéité (à d’autres moments elle s’est levée en riant, en reniflant, en toussant, en baillant , secouée par le hoquet…) ou bien une précision sur l’intention de madame Stöhr : elle s’est levée pour montrer sa désapprobation, pour signifier que la taquinerie était allée trop loin, qu’elle ne pouvait laisser passer sans sourciller cette sorte de blasphème.
    « Sie erhob sich unter Protest »

    Le texte devient bcp plus ironique si la 2ème interprétation est la bonne : le geste de protestation survient au mauvais moment, ce qui le rend parfaitement vain & littéralement insignifiant (la signification qu’elle lui attribuait se dissipe instantanément, noyée ds le mouvement général pour passer au salon qu’elle initie en qq sorte).
    Bien sûr, même si elle avait réussi sa sortie le geste n’aurait sans doute pas « porté » davantage ; je ne me souviens plus du personnage (est-elle particulièrement bigote ou conformiste ?), mais puisque taquinerie il y a c’est un aveu de faiblesse, elle n’a pas d’arguments à opposer au discours de Settembrini.

    Mais on peut se demander si l’échec de sa protestation, ce geste humain INDIVIDUEL, chargé d’une intention personnelle, qui sombre précisément parce qu’il est submergé par un mouvement collectif, « démocratique » (libre décision de chacun des convives, qui n’obéit pas à une sonnerie, qui n’est pas contraint de quitter la table à cette instant-là) & aussi mimétique (il suffit que qqns amorcent la transhumance vers le salon pour que le mouvement soit « lancé » & suivi ; ces moutons-là ne sont pas à proprement parler sur le bord de la falaise, mais leur déplacement, certes habituel, est contagieux (si l’on ose dire), grégaire), si cet échec donc ne constitue pas précisément une sorte de réfutation (involontaire de la part du personnage, sur le plan de l’histoire racontée, mais pas de la part de l’auteur, sur le plan de la narration) des propres croyances (j’emploie le mot à dessein) optimistes de Settembrini.

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  46. Vous avez raison, mais dans ce roman des Météores, Tournier venait juste de découvrir les travaux de René Zazzo qui venaient de faire prendre un coup de vieux à la gemmelologie traditionnelle et paresseuse (in, les jumeaux, le couple, la personne). Ils inspirèrent le bouquin du journaliste Frédéric Lepage, qui n’étaient guère qu’une resucée vulgarisée du travail de Zazzo (les jumeaux, enquête)… Le seul que connut à cette époque Michel Tournier, suffisamment fasciné pour avoir eu l’idée de bâtir son 3e roman… Houlà…, « les Météores » sont bien plus âgés que vous le dites, Paul Edel… Ils ont exactement 35 ans aujourd’hui, le temps a bien passé, voui…
    On avait souvent daubé sur Castorp et Pollux pour évoquer Hans et Joachim. Avec Jean et Paul (ou Jean-Paul) chez Tournier, on commençait à prendre les découvertes psychologiques de Zazzo plus au sérieux.. Nous pourrions border là dessus, mais baste… Cela nous éloignerait par trop de « La Montagne magique ».
    Merci encore pour ce début de dialogue dominical qui me fait rudement plaisir. Ce roman…, aux ressources inépuisables et parfois insondablement abyssales. Qui permettent des corrélats à saisir au rebond…

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  47. Je vais relire grâce à vous une fois de plus  » la montagne magique » avec une attention particulière sur Joachim..L’ hiver est là pour ça. . allons en altitude. Mann est aussi riche que Proust, et sans les phrases alambiquées à tiroirs où il faut reprendre la page précédente pour comprendre le labyrinthe entre le début et la fin de la phrase.. . et puis les clans verdurins, les pia pia snobs. je saute!….alors que je ne saute jamais une ligne de Mann.
    Sur la gémellité,et le thème du sang perverti, souvenez vous que dans » l’Élu », Thomas Mann met en scène Grégoire : il est le fils de jumeaux princiers et incestueux qui l’ont abandonné sur les flots, dans un tonnelet. Il va multiplier les variations sur ce thème.. je repense aussi à cet roman de Michel Tournier « Les météores » roman touffu, puissant qui m’a fait une forte impression et qui est nourri de Thomas Mann . et des légendes germaniques. C’était cette lecture il y a plus de vingt ans…. Grosse impression. Fascinant et à relire .Tournier fut un grand germaniste. Que j’ai eu le bonheur de rencontrer. Voilà un grand romancier insolite dans le paysage du roman français avec ses coteaux moderés… dont l’intelligence philosophique me bluffe.il a écrit sur Goethe et Thomas Mann des textes incisifs.

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  48. Vous avez les mérite d’élucider vos goûts et distances à l’égard des personnages,et de revendiquer votre subjectivité…Dont acte. Mais laissez moi développer une autre interprétation jamais entrevue par les « singuliers ». Quand on a vécu de près la gémellité ou la fraternité fusionnelle, ou que l’on en a observé la structure pathogène et omniprésente comme elle fut de mise chez les Mann, il y a plus à tirer de cet apparent personnage falot, à juste titre situé comme le double gemellaire d’Hans. Tous les jumeaux du monde, lecteurs passionnés de la montagne magique qui se sont plutôt identifiés en tant qu’intégristes de leur couple, ont mieux compris le drame du destin de Joachim ayant eu à souffrir de l’apparent progressisme émancipateur de son cousin aventurier.
    Nous nous identifions quasi spontanément aux flamboiements chaotiques de Castorp, alors que Thomas Mann qui semblait valoriser ce personnage en multipliant les angles d’attaque, lui préférait intimement Joachim, ses ombres, son mystère, sa souffrance. Même Marianne Krull, en dépit des ses intuitions vertigineuses sur la saga de cette famille, ne s’y est point trop attardée…
    Je crois que nous sommes loin d’avoir épuisé la profondeur des personnages secondaire du roman… Et en effet, de Mynheer Peeperkor.
    Merci pour votre réponse très circonstanciée, cher PE..

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  49. Janssen J-J
    C’est vrai Joachim,le cousin militaire si discret, si élégant, si fidèle, est intéressant par son seul objectif :l’action, précisément l’action patriotique.Il garde lucidité et distance par rapport à cette haute bourgeoisie décadente qui s’enchante du désœuvrement hautain et méprise carrement « les gens d’en bas » .Malade de corps, Joachim ne veut pas être contaminé par la maladie spirituelle qui règne dans ce sanatorium…. Il ne cède pas aux sirènes d’un hédonisme,d’une ironie hautaine, et d’une sensualité accentués par la proximité de la mort. Il m’intéresse moins que Hans Castorp moins que la Chauchat, ou le docteur Behrens, ou Settembrini et Naphta. Pourquoi ? je le trouve, ce cousin , comme un double trop sage,( comme une image ), parfois une ombre , un jumeau , face à Hans, lui, curieux de tout, avide, d’apprendre, d’observer, de grandir, Hans est en pédagogie quotidienne, avide de psychanalyse, de médecine.Castorp est en formation intellectuelle et sentimentale tres active.. il mène un chemin solitaire, voit l’expérience physique bouleversante de la tempête de neige.Il bouge sans cesse, s’enrichit, multiplie les maladresses,les audaces. Joachim est déjà « formé », et pas en formation.C’est toute la différence. La discipline et un seul objectif le guide,retrouver la santé et servir..Joachim veut retourner avec ceux d’en bas. et partager leurs souffrances,et leur valeurs solides. Son idéal est le héros guerrier. Hans est lui, assez « Sturm und Drang » emporté comme Werther dans la tourmente des sentiments. Joachim le courtois, le discret,l’attentif,le pudique préserve sa morale militaire ,mais elle bride et entrave trop, -à mon gout- ses sentiments, il me touche moins. Lorsque Joachim tombe amoureux de la jeune Russe Marusja, on en sait assez peu sur ses sentiments profonds. Je préfère Hans et sa brulure incandescente , sa glissade sensuelle, son vertige, dès qu’il voit apparaitre la Chauchat au bout du le couloir, ou converser à une table pas loin de lui.
    Je ne propose qu’une simple lecture subjective.
    Si je voulais être un peu plus complet, je devrais aussi parler de Mynheer Peeperkorn, amant de Madame Chauchat, dans le dernier tiers du livre. Un cas étonnant un personnage de grande dimension. Visiblement, Mann présente le versant grossier de la vitalité dionysiaque. Il pète de santé et de vulgarité, ce qui fascine à la fois Mann et en même, temps en y allant fort dans la caricature , l’écrivain manifeste sans doute une forme de mépris. Oui, » la Montagne magique est inépuisable », avec ses rappels des autres œuvres de Mann et de ses thématiques (les mythes de Tristan ou de Faust, par exemple), qui reviennent sous des formes retravaillées, approfondies et plus élaborées à chaque nouvelle œuvre..

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  50. J’apprécie votre retour incessant vers la Montagne magique, chez PE.
    Mais je trouve que vous sous-estimez toujours l’influence du personnage du cousin Joachim Ziemssen sur l’initiation quasi suicidaire de Castorp au sanatorium de Berghof de Davos. Un peu comme si vous la trouviez marginale alors qu’elle en tout point déterminante sur sa quête initiatique de lui-même (même si, bien sûr, JZ ne remplit pas les nombreuses pages du chef d’œuvre).
    Or, il me semble qu’il n’est rien n’est moins assuré que TM ne se soit pas plutôt identifié au jeune homme déserteur du sana, voué à aller périr sur le front, qu’à Hans, convaincu de devoir étirer le temps jusqu’à une mort imperturbablement différée, bien à l’abri de sa miraculeuse tuberculose.
    Bien à vous… et toujours merci pour ce nouveau beau billet et magnifiques documents photographiques.

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  51. Il y a une déclaration Mme Chauchat en matière de morale ( et qu’elle exprime en français) qui va laisser médusé et perplexe le jeune Hans Castorp: « La morale ? Cela t’intéresse ? », lui lance Mme Chauchat avec un délicieux nous de modestie (ou de majesté ?) : « Eh bien, il nous semble qu’il faut chercher la morale non dans la vertu, c’est-à-dire dans la raison, la discipline, les bonnes mœurs, l’honnêteté, mais plutôt dans son contraire, je veux dire : dans le péché, en s’abandonnant au danger, à ce qui est nuisible, à ce qui nous consume. Il nous semble qu’il est plus moral de se perdre, et même de se laisser dépérir, que de se conserver. Les grands moralistes n’étaient point des vertueux, mais des aventuriers du mal, des vicieux, des grands pécheurs. »

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  52. « Celui-là qui vit sans la folie, celui-là n’ est pas si sage qu’il croit’ ».
    D’ autant que le reproche d’égocentrique insensible peut être appliqué à beaucoup de gens très bien, y compris du côté de Guernesey..,

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  53. Je ne sais plus si j’avais déjà envoyé un lien vers cet article qd il a été question de Th. Mann & de la Montagne magique, à propos d’un « pilotis » de Naphta (mais il y est question aussi & plus largement des procédés de conception & d’écriture)
    https://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1986_num_79_1_2253

    (En revanche, je suis certaine d’avoir évoqué le roman Siloé de Paul Gadenne, qui se déroule en grande partie ds un sanatorium & auquel la plupart des réflexions de Paul Edel s’appliqueraient aussi. Que ce roman soit né de l’expérience personnelle de Gadenne (malade & non accompagnateur) n’est évidemment pas, en soi, un gage d’une quelconque supériorité littéraire indexée sur « l’authenticité » : les deux auteurs abordent différemment des motifs communs, étroitement liés au thème qu’ils partagent, aux contraintes & aux exigences de cette nouvelle vie, au petit monde (ou au monde en petit ?) d’en haut, etc.)

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  54. Je dois signaler que Pierre Assouline avait attiré notre attention sur la nouvelle traduction de « La montagne magique » le 23 septembre 2016.
    Extrait: »Méditation sur le temps et la durée, la dilatation des instants et la mort qui vient, ce roman ample et ambitieux, remarquablement construit autour d’un système du récit que l’auteur a lui-même démonté à l’occasion en révélant ce qu’il devait à la composition musicale et au contrepoint, irrigué par une grande puissance ironique dans la satire de la décadence bourgeoise, souterrainement irrigué par la mythologie, a la particularité de refléter les changements moral, philosophique, politique, spirituel intervenus chez son auteur durant la dizaine d’années de son élaboration. Par la complexité de sa structure, les nombreuses réminiscences des personnages, les retours et leitmotivs, le monstre de Thomas Mann n’a pas fini de nous troubler, et plus encore à la relecture, près d’un siècle après. Et que peut-on attendre de mieux d’un grand roman que ce fécond, durable et excitant inconfort ? »

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