André Breton aime Simone Kahn

Souvent, je flâne dans Dinard, ses villas blanches, les unes anglo-normandes, d’autres  genre  manoirs néo-breton  massives, à créneaux, d’autres, avec bow-windows, multiples clochetons, lucarnes,   escaliers tournants faux gothique, briques vernissées .La céramique et le granit se côtoient. Granit breton  d’un gris-bleu  caviar qui brille au soleil, ou briques d’un rouge foncé  sous la pluie. On remarque  des frises vernies avec entrelacs de feuilles, du grès flammé Art Deco, et même quelques belvédères d’un blanc  si intense qu’on se croirait au Maroc. Je n’oublie jamais de passer devant  la sobre  Villa Campo Bello. Aujourd’hui, elle est louée à de riches anglais. C’est là qu’une  jeune  étudiante fascinée par le surréalisme, Simone  Kahn passait ses vacances au tout début des années 2O.

Villa Campo Bello à Dinard

Simone Kahn , ce nom vous dit quelque chose?Elle fut  la première épouse d’André Breton.

Breton a rencontré Simone Kahn  à la fin du mois de Juin 1920 au jardin du Luxembourg. Il a 24 ans. Il vient de publier « les champs magnétiques » avec Philippe Soupault, il correspond avec Tristan Tzara, le dadaïste. Simone Kahn a 23 ans, née à Iquitos au Pérou –où son père a une exploitation de caoutchouc. Elle fréquente l’institut d’anglais de la Sorbonne,  et se rend régulièrement la librairie d’Adrienne Monnier. Fascinée par les nouveaux courants littéraires, elle  s’est abonnée à la revue « Littérature » fondé en mars 1919, par Breton, Aragon et Soupault. Elle  assista  au festival Dada de la Salle Gaveau le 26 Mai 1920.Lorsqu’elle rencontre Breton, elle lui dit : »Vous savez, je ne suis pas dadaïste » »Moi non plus, répond-elle. Ils se marient le 15 septembre 1921 ; Paul Valéry est le témoin de Breton.

Pendant huit ans de vie commune  Simone et André vont s’écrire. Ils se promettent  de ne rien se dissimuler de leur vie amoureuse, de leurs pulsions, de leur volonté d’indépendance. Difficile pari. Simone, chaque année, rejoignait sa cousine Denise Lévy à Sarreguemines ou à Strasbourg, et passait souvent ses vacances loin de Breton,d’où de nombreuses lettres,d’où aussi des questions, des soupçons, un sentiment d’abandon chez Breton..  assez vite Simone Kahn  entretient  une liaison non avouée avec Max Morise. De son côté Breton en Octobre 1926, rencontre  Nadja. Puis, passion pour Suzanne Musard en décembre 1927. En 1929 que Simone et André se quittent.

Il y a deux choses étonnantes dans cette correspondance.1) Nous n’avons pas les lettres de Simone. Celles de Breton constituent donc un journal intime tres précis, et surprenant. Nous sommes loin du Breton magistral  et cassant des histoires littéraires.

Simone Kahn

2) Comme Breton confie presque tout  à Simone dans cette période capitale où le surréalisme est un groupe en formation, c’est un document exceptionnel  sur l’histoire du mouvement, de sa naissance à ses fissures rapides.

 Le  Surréalisme nait, s’invente, se constitue sous nos yeux, au fil des lettres. On  note  les obsessions libertaires,  les scandales  dans les cafés , les options politiques avec  ses déchirements,  et aussi  cette  curieuse coagulation d’amitiés entre peintres et écrivains, français et étrangers.. Breton  n’a rien du   « pape » solennel, intolérant qu’il deviendra

 C’est  encore  un tout jeune homme passionné, amoureux, hypersensible, ombrageux,  avec déjà des parti pris  secs, des refus nets sur le genre romanesque (voir ce qu’il écrit sur Dostoïevski). Epris de liberté, on le sent autoritaire, c’est son paradoxe…

 Une expression revient dans ses lettres, s’adressant à Simone : »Je ne le dis qu’à toi » .Et c’est vrai, il se confie comme il ne le fera jamais plus en vieillissant. Il lui confie ce qu’il pense vraiment de « L’Anicet » d’Aragon : »Que le récit soirt amusant, je l’accorde. Tel quel il ne me plait cependant pas avec sa rhétorique de dernier ordre et cette sorte d’ironie qui est  chez lui la monnaie fausse de la pudeur »(3 septembre 1920)

Il déteste « 152 proverbes  mis au gout du jour » de Benjamin Péret : »Ignoble petit ouvrage dû à la collaboration avec Paul Eluard ».(30 janvier 1925)  Il déteste la manière dont Max Ernst décore la maison d’Eluard :»ça dépasse en horreur tout ce qu’on peut imaginer »(11 novembre 1923).

 En revanche, il salue « Histoire de l’œil » de George Bataille « non seulement c’est le plus beau livre érotique que je connaisse mais c’est aussi l’un des sept plus beaux livres environ que j’aie lus »(19 aout 1928) Il recommande le 12 aout 1928 à Simone de lire Joyce publié dans  un récent  numéro de la NRF : » « il y a un fragment d’ »Ulysse »de Joyce que je trouve remarquable. Je me demande pourquoi on m’a caché cet auteur, Aragon par exemple. A quelles fins ? «

Ce jeune homme qui avait décidé de bouleverser sans retour le paysage littéraire au sortir des tranchées de 14-18, avec quelques compagnons,  ce  jeune homme qui pense que le grand matin révolutionnaire est arrivé, qui croit que Freud, Rimbaud et Lautréamont vont renverser  la morale bourgeoise et le patriotisme des commémorations mécaniques, celui qui a écrit « le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore », cet auteur du « manifeste » qui ouvre tant de portes sur le futur  , qui possède  une force  subversive  électrisante, entraînante, se révèle, un  dépressif. On découvre, non pas un casseur d’assiettes, mais   un garçon bourré de doutes,  soumis à des crises des désespoir. La correspondance  nous livre  un Breton vrai, sans pose, si inattendu.. Témoin cette lettre du 7 février 1925, alors qu’il  publie ce texte capital « Introduction au discours sur le peu de réalité » et qu’il est déjà célèbre :

« Qu’est-ce que peut bien me faire la question bolcheviste ou la question juive les jours en somme si nombreux où je me sens  à peine le temps de vivre, où je suis incapable de vivre ? J’aimerais mieux apprendre à vivre que de collaborer à toutes ces feuilles dans lesquelles mon nom me fait à certains moments l’effet d’une mauvaise plaisanterie, car je ne suis guère qualifié pour parler de rien, ni moi ni les autres, d’ailleurs. Arriverai-je seulement à faire un jour autorité en moi ? Cette « Révolution » même, je la perds aujourd’hui de vue. Qui sait si la Liberté est bien la fin dernière ? Je ne vois ce soir qu’un grand remous, que l’idée même de Liberté n’éclaire pas. Il doit y avoir quelque chose d’immense qui nous échappe ».

Etonnant, n’est-ce pas ?

 Dans ces 170 lettres , le chef des surréalistes   se dévoile si bien qu’on obtient  un film  nuancé de son    parcours intellectuel, amoureux  poétique.. on saisit  une vue panoramique : vie de projets, de combats contre le bourgeois, rencontres de café insolentes   ou déprimantes, qui parfois se terminent par des chahuts,des querelles, voire des  gifles. Il  y a  le récit hilarant d’une bagarre générale. La lettre du 11 juin 1928,il faudrait la citer en entier.il s’agit d’Artaud  auquel Breton resta fidèle.. Ce11 juin  Artaud  met en scène » le Songe ». de Strindberg au théâtre de l’Avenue. Les Surréalistes déclenchent une bagarre dans la salle.  Artaud appelle les flics.  Aragon et Artaud en viennent aux mains. Artaud griffe au visage Aragon. « Esquintage complet d’Aron par Prévert  » .Flics en civil qui poursuivent dans les rues les surréalistes fauteurs de trouble..  Desnos bondit sur la scène alors qu’ Artaud est défendu par six flics…ça se termine au commissariat. on vit donc au jour le jour  toute cette ébullition intellectuelle, tout un joyeux bordel anti academique, avant les procès du « Second manifeste » L’enthousiasme alterne avec les  coups de déprime, les  malentendus sont suivis de réconciliations. Déjeuners, diners, soirées  qui font rêver avec Duchamp(qui impressionne beaucoup Breton), Matta, Vitrac ,Tzara, Jacques Rigaut, Michel Leiris,Chrico. On est stupéfait rétrospectivement  quand Breton   hésite à acheter des tableaux de Chirico, ou marchande le prix bas d’un Picasso !!. Il y a le revers :Breton se traine certains après-midi, l’ennui le gagne , le désarroi, le « a quoi bon » . Breton prend  ses distances avec la doctrine du groupe, on sent une lassitude.

Simone Kahn au moment de sa rencontre avec Breton

Cette lassitude a  aussi  son origine  dans des absences prolongées, multipliées, peu  justifiées(mais ici les lettres de la femme nous manquent) , de Simone, toujours à Strasbourg ou ailleurs. Douleur de,  Breton. Il est déconcerté, puis tourmenté  par cette épouse  absente.  On sent, malgré ses serments d’amoureux véritable, quelque chose de désespéré, une instabilité  qui finit par le ronger. Et on se dit qu’au fond, Breton aurait pu souscrire à ce  qu’écrivait « Aragon » : »On donnerait cher pour  savoir ce qu’elles pensent (..) Celles qui ne savent pas ce qu’elles veulent. »  Celle qu’il appelle « son cher petit » ou « petit chéri bien aimé » .

Au fil des années, avenir incertain de l’aventure surréaliste, notamment dans ces années 1926-1927 .Le   groupe surréaliste  perd sa cohésion. Dissensions, malentendus, jalousies, divergences politiques, moments de colère, mesquineries.  On voit des  jeunes gens en colère et pas seulement contre la Société  mais en colère les uns contre les autres.. « Les gens en général, assez déprimants. Aragon le mieux malgré tout » écrit Breton, maussade .  Il rencontre Picasso en septembre 1925 « dans la plus ignoble des villes :je veux parler de Cannes. »

Le Breton amoureux change également. . Simone s’est  visiblement désamarrée d’André alors  les innombrables formules  tendres et sincères  se métamorphosent en  formules lyriques répétitives, mécaniques, serments routiniers, petits mots doux complètement creux .La vie rêvée, l’Amour Fou , la vie du désir poétisé et magnifié en littérature , se heurte  au terne train-train du couple réel. On comprend alors mieux le  sens de « Nadja »,ce texte-phare, prodigieux. Il impose une issue à la malédiction du couple embourgeoisé.  La  coïncidence entre la rencontre d’une femme et l’écriture vraie, entre des lieux ordinaires  d’une ville et un sens du merveilleux, voilà la signification de ce texte. Réponse littéraire,planche de salut, à un désespoir. C’est l’intérêt de ces lettres de voir que derrière la statue du « pape » ,derrière le Breton qui cherche une quête du Graal, un amour  Fou, une Fée,   il y a un  couple   ramené à la triviale  tristesse d’un adultère.

En  rédigeant Nadja , en donnant les vrais noms des lieux, le poète  remet en pleine lumière la vérité amoureuse, faite de hasards, de ruptures et non plus   de cette fausse  continuité bourgeoise entretenue dans une fausse familiarité et des faux semblants. On comprend mieux pourquoi Breton détestera toujours  le genre romanesque :il est trop associé à une logique psychologique, et à un réalisme bourgeois bas de plafond.

 On note aussi  le  parallélisme  dans la désillusion générale  qui saisit  Aragon et Breton. Ils  découvrent  en même temps que la « poétisation »extrême de la Femme –qui les caractérise-  les mène à une impasse.   Ça prend  chez les deux  une résonance tragique qui traversera leurs deux œuvres et leur donnera une  note fondamentale.

Aragon l’exprimera dans « La défense de l’Infini » et sa  tentative de suicide. Breton, en filigrane dans »Nadja » et son urgence panique..

Aragon au centre, Breton en haut à gauche, Simone contre l’épaule d’Aragon

 Sur les circonstances de la rédaction de   « Nadja »,la correspondance est précieuse. André  Breton   rédige une partie du  texte en aout 1927  au Manoir d’Ango près de Dieppe, avec beaucoup de difficulté, tandis que tout, près, à  Varangeville, Aragon  compose  « le traité du style » avec aisance. Dix pages par jour .Ce qui, bien sûr exaspère Breton. Ce dernier  écrit à Simone: »Ce qu’Aragon écrit , et qu’il me communique,  presque chaque jour, me gêne assez pour écrire. C’est tellement, tellement brillant : tu ne peux imaginer. Je me fais l’effet décrire d’une manière si plate. Il me disait, il est vrai, l’autre jour qu’il avait, par rapport à moi, l’impression, lui, d’écrire  d’une manière si creuse. N’empêche que ce qu’il fait atteint déjà de grandes proportions et que pour moi une page  est une page. Néanmoins je pense que ces généralités autour de Nadja seront un peu intéressantes. J’y parle, je crois, d’une manière assez suivie de choses qui me sont, je crois, si particulières ».  Drôles d’années 20 pour ces écrivains majeurs. Enthousiasmes, élans révolutionnaires, poétiques  puis retombées, déceptions, doutes, illusions perdues. Tout se lit, se vit, se comprend dans ces lettres.

Sartre lit Proust

  Je suis tombé -en flânant sur le Net- sur un texte universitaire de Jacques Deguy, publié aux presses universitaire du Septentrion. Tout à fait remarquable.Extraits.

« Dans de multiples entretiens Sartre  a affirmé qu’il avait lu Proust. À quel moment de sa vie Sartre a-t-il lu Proust ?

Le film de 1972 nous apprend que la découverte remonte à la classe de première et que ce fut Nizan qui la provoqua. Nizan l’initiateur à la littérature contemporaine dont l’avance en la matière sur l’ancien lycéen de La Rochelle était patente4. En cette année scolaire 1920-1921, que pouvait lire le Sartre de quinze ans ? Les Plaisirs et les Jours, publiés en 1896, seront cités dans Situations15. Pour la Recherche, cette saison 1920-21 voit paraître, à l’automne et au printemps les deux tomes du Côté de Guermantes, ainsi que le tome 1 de Sodome et Gomorrhe. Le prix Concourt avait été décerné en 1919 à A l’ombre des jeunes filles en fleurs, publié à la fin de 1918. En avril 1922 paraissait le tome 2 de Sodome et Gomorrhe, avant la mort de Proust, en novembre. On sait que la fin de la publication de la Recherche s’échelonna de 1923 (La Prisonnière) à 1927 (Le Temps retrouvé). Sartre a donc pu lire, dans les dernières années de sa scolarité secondaire et à l’École normale, un auteur dont la notoriété, au lendemain de la guerre, éclatait enfin au grand jour, entraîné dans un phénomène de reconnaissance, sinon de mode. Signe de cette célébrité, le titre de la revue parodique de la rue d’Ulm en 1926 : À l’ombre des vieilles billes en fleurs, où Sartre tenait avec talent le rôle de Gustave Lanson, le directeur d’alors, rôle qui l’avait rendu lui-même célèbre dans la revue de l’année précédente. Il est de la génération de ceux qui ont vu paraître les volumes proustiens, qui ont, peut-on dire, grandi avec eux : sa lecture n’aura rien de la lecture rétrospective et déjà un peu sacrée des générations suivantes ; cela a son importance quant au degré de liberté, et parfois d’irrévérence qu’elle manifestera.

De 1938 à 1943, Proust va servir essentiellement de réservoir d’exemples à Sartre. Exemples qui éclairent ses propres réflexions sur le roman, dans les articles de 1938-39 consacrés à Dos Passos, Faulkner, etc. et repris dans Situations 16. Exemples des limites de la psychologie « intellectualiste » en 1940 dans l’Imaginaire7. En 1943, l’Être et le Néant puise dans la Recherche, avec plus de constance qu’en 1940, pour illustrer les comportements liés à l’« existence d’autrui » et traiter derechef de psychologie8. Dans cet essai, la littérature sert la philosophie, comme dans toute bonne dissertation, pour rendre accessibles immédiatement au lecteur cultivé les thèses de l’« ontologie existentielle ». Les références proustiennes sont, dans cette période, les plus nombreuses de toute l’œuvre de Sartre.

De 1945 à 1952, on peut parler d’une période d’hostilité ouverte, liée au raidissement moral et politique de Sartre à la Libération. Comme Flaubert, puis Baudelaire, Proust se voit reproché d’être un « écrivain bourgeois ». Le réquisitoire se fait vif dans la « Présentation » des Temps Modernes, tandis que Qu’est-ce que la littérature ? reprend en les politisant les attaques contre la manière psychologique de la Recherche, l’usage de l’analyse devenant le signe distinctif – et dangereux – de l’oppression10. L’étude sur Genet, en 1952, offre une autre série de considérations sur le vaste système de masques échafaudé par Proust dans ses peintures de l’amour homosexuel, ou plus exactement sur sa volonté de considérer ce dernier comme représentatif de l’amour en général (Sartre ne dit rien des derniers tomes de la Recherche qui échappent pourtant à toute « mauvaise foi » sur ce chapitre). À côté de Genet, homosexuel exemplaire qui parle de ses désirs particuliers avec une éclatante – et scandaleuse – franchise, Proust fait figure de traître : qu’Albertine soit le masque d’un Albert plus réel pour mieux faire accepter au public là noirceur secrète des amours défendues en rendant universel ce qui relève du particulier semble à Sartre une triple erreur : logique, esthétique et morale à la fois. Face au poète voyou qui jette sa marginalité au visage des gens de bien, il dénonce « le drame du pédéraste bourgeois. »

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Après 1952, les textes publiés n’offrent que peu de références à la Recherche et à son auteur. Elles écartent en tout cas les polémiques évoquées ci-dessus. La Critique de la Raison dialectique n’illustre plus guère ses développements théoriques d’exemples proustien. Dans Les Mots, l’allusion à Un amour de Swann se nuance d’ironie amusée vis-à-vis de soi-même. L’Idiot de la famille ressuscite brièvement la théorie proustienne du souvenir à propos de la problématique de l’image14. Le « hors-texte », c’est-à-dire avant tout les entretiens tels qu’ils sont rapportés dans Les Écrits de Sartre par M. Contat et M. Rybalka, nous éclaire assez peu : dans une interview de 1957 réalisée par Olivier Todd, nous apprenons que Gide et Proust sont liés pour Sartre au subjectivisme et à l’esthétisme, symptômes parmi d’autres de la « névrose » qui sera dénoncée dans les Mots. En novembre 1963, dans un colloque à Prague sur la notion de décadence, Sartre prend la défense de Freud, de Kafka, de Joyce et de Proust. Interviewé peu avant sa mort en février 1980 par le journal Le Gai pied sur son rapport à l’homosexualité et aux écrivains qui s’en réclament, il ne souffle mot, en revanche, de l’auteur de la Recherche, lui préférant une nouvelle fois Jean Genet. Le temps de l’indifférence ou de l’oubli serait donc arrivé si le film de 1972 n’avait lancé l’aveu d’influence que nous avons cité et qui oblige à y regarder de plus près, au-delà des références explicites.

Ouj, c’est bien Sartre

Enfin ,Les Lettres au Castor et les Carnets de la drôle de guerre, donnent des informations inestimables sur le Sartre des années trente, et confirment le rôle de réservoir d’exemples, moins littéraires que moraux, que joue le texte proustien. Proust est certes absent des listes de livres qu’il commande à Simone de Beauvoir une fois mobilisé, mais quelques réminiscences servent de point de départ à des retours sur soi ou à des ébauches d’analyses psychologiques. Rien de commun cependant avec l’importance de Gide, dont le Journal accompagne le soldat Sartre et modèle sa propre écriture, ce qui n’est pas la moindre surprise causée par la publication de ces inédits. »

Il faut relire le romancier Sartre

 On a dit beaucoup de mal de la trilogie romanesque de Sartre « les chemins de la liberté » en 1945, et depuis la rumeur veut que Sartre soit un piètre romancier.

On a tort. Je viens de relire avec passion «  Le sursis » de Jean-Paul Sartre.C’ est le deuxième volume des « Chemins de la liberté ».Il vient après « l’âge de raison » dans lequel l’action se déroulait le 13 juin 1938. Dans « Le Sursis » le roman se déroule sur une courte période qui va du 23 septembre 1938, 16 h.30 au vendredi 3O septembre  dans  l’après-midi. On retrouve le personnage-pivot principal Mathieu, mais aussi Marcelle, Daniel ,Lola, Brunet, Sarah dont on avait fait connaissance dans « l’Age de raison ». Dix-huit nouveaux personnages apparaissent.  Sartre ajoute les personnages historiques à ses personnages fictifs : de Neville Chamberlain, premier ministre de grande Bretagne, au général Gamelin, à Daladier, Paul Reynaud   ou Jan Masaryk, fonctionnaire au ministère des affaires étrangères tchécoslovaque. Ils ont tous joué  un rôle dans la crise des accords de Munich. Sartre  propose  une vision kaléidoscopique très neuve. éclatée, en montage court, de la  tragédie européenne .Cette technique des  montages parallèles d’actions,   donne une impression  d’une poignée de personnages,  répartis  sur plusieurs points de l’Europe,  tous entrainés dans l’inéluctable courant  des évènements qui mènent  à la mobilisation générale.  Sartre, habilement, met en scène  tout l’éventail des postions morales de  de l’époque avec ses personnages : il y a Mathieu Delarue ,non-conformiste, superbe témoin, avec sa lucidité pudique , douloureuse  et  aussi sa liberté abstraite ; il  se sent douloureusement exclu du drame historique, on le sent proche de Sartre. Jacques, son frère admire Hitler. Maurice, l’ouvrier parisien, Gros Louis, le montagnard illettré, Weiss,  le juif  exalté de pouvoir combattre les nazis. Intéressant aussi l’adolescent Philippe, révolté, qui pour embêter son père Général  vagabonde dans cette France d’orage imminent, de tensions, ; il monte jusqu’à Berck, découvre les infirmes et les malades. veut devenir un « martyr » de la paix. Souvent, dans un même paragraphe,, ces existences se côtoient,   se heurtent, , s’entremêlent, s’aveuglent. Sartre réussit  à donner  le sentiment  du pêle-mêle torrentiel des parcours individuels.  L’évènement collectif aimante et coagule  ces cellules isolées dans un flux accéléré  qui les dépasse. Sartre met déjà le pied dans la fourmilière, dans l’appréhension, puis la peur, chez certains la panique. Cela , esquisse  déjà la tragédie pagailleuse  de l’exode de Juin Quarante. De ce point de vue, c’est une grand réussite .Le maillage serré des intrigues évite ce qu’on a souvent reproché à Sartre, à savoir, le « roman à thèse ».ici le  roman est complexe et  touffu.

Mais c’est Gaétan Picon, en octobre 1945, qui voit juste sur ce qui bloque ou hérisse  tant de lecteurs et de critiques devant l’œuvre .Ce qui choque tant de lecteurs  c’est l’érotisme sale,  le dégout de la sexualité qui  marque  toute l’œuvre. il n’y a pas que les mains sales » chez Sartre, mais l’ensemble du corps !La bausée est originelle et exitentielle.Pour beaucoup il rabaisse l’exitence  « au niveau du ruisseau et du dépotoir ». Il subit les mêmes accusations que celle qui furent dirigées contre Zola. Complaisance pour le laid ,l’obscène, le scatologique, ce qu’on a appelé « le ragout naturaliste ».  : « Si l’ambition de Sartre a été de forcer  les portes de l’histoire de la, littérature, il y a maintenant réussi(..)Sartre partage avec tous les grands créateurs romanesques c e privilège :avoir un univers.il n’est pas seulement  un écrivain habile et intelligent :il vit d’incomparables obsessions (..)Cet  univers dont l’originalité  et la force sont indéniables, il n’en est pas de plus accablant. Jamais le dégout  de vivre  n’a plus souverainement, plus irrémédiablement parlé (..) La scène atroce  du « Sursis » où nous voyons  l’amour naitre entre deux infirmes, dans le wagon qui les éloigne de la guerre, au milieu de l’odeur de leurs propres excréments,-scène capitale où culmine  l’inspiration majeure  de Sartre) nous sentons bien  qu’elle n’est pas  la mise en scène d’un amour d’infirme, mais la dénonciation d’une souillure originelle. »

Tout dans « le sursis » est surprenant. 


On passe d’un train de mobilisés pris de frousse face à une nuée d’avions peu identifiable à un  l’exposé d’une conscience politique » malheureuse ». On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel, à une scène courtelinesque de commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains. Sartre propose un arc-en ciel sociologique large. L’action est ponctuée par les discours à la radio qui forment le suspense tragique car le destin d’ un peuple entier est suspendu à ces accords de Munich.



Ironie de l’histoire. En 1938 , dans un article retentissant,(on le trouve est dans « Situation I » je crois) Sartre reprochait à Mauriac d’être omniscient dans ses romans et de se prendre pour Dieu. Sartre fait exactement la même chose avec constance parmi ses différents groupe sociaux, avec allégresse.Il sonde les consciences, comme Dieu : « Il ouvrit les mains et lâcha prise ; cela se passait très loin au fond de lui, dans une région où les mots n’ont plus de sens. Il lâcha prise, il ne resta plus qu’un regard. Un regard tout neuf, sans passion, une simple transparence. « J’ai perdu mon âme », pensa-t-il avec joie. Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, temporelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J’étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s’équivalaient. L’ombre la prit, ses talons claquaient dans la rue Bonaparte ; toutes les vies humaines se fondirent dans l’ombre, le clapotement s’éteignit. 

Je peux retomber dans ma vie : rien ne peut m’ôter ce moment éternel. Rien : il y aurait eu, pour toujours, cet éclair sec, enflammant des pierres sous le ciel noir ; l’absolu, pour toujours ; l’absolu, sans cause, sans raison, sans but, sans autre passé, sans autre avenir que la permanence, gratuit, fortuit, magnifique. « Je suis libre », se dit-il soudain. Et sa joie se mua sur le champ en une écrasante angoisse ».

Choix de découper un roman en masses sociales, faire parler les foules dans ses contradictions, ses chagrins, ses remords, ses petites saloperies. On a les informations brutes, manifs du coin de la rue et pensées disséminées, œil-camera, citations, collages surréalistes s’insèrent d’une manière inattendue, cohérente et virtuose pour donner une photo ahurissante de cet avant-guerre.. il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques (la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand) la passion sartrienne de montrer les ratages,la veulerie, de cette curieuse avant guerre, une sorte de monde déjà infernal oui, dans « le sursis », les personnages sont déjà, prisonniers dans l’étau historique .Mouches qui bourdonnent sous globe. Froideur calculatrice d’une certaine bourgeoisie, ouvriers  bloqués dans l’optimisme venu  l’exaltation de 36.Tableau des veuleries, volonté de montrer les ulcérés, le dégoutés, les asservis ,les châtrés, les violées. Sartre étale un monde sans Dieu dans une lumière glauque .Le roman, publié en 1945, tombe mal ! C’est une énorme gifle, alors que la France veut se reconstruire dans l’optimisme et croie aux « lendemains qui chantent »… Au fond le narrateur Sartre retrouve la révolte du jeune Antoine Roquentin et sa Nausée de jeune prof du Havre.« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ».  Cette nausée existentielle,  Sartre  la ressent  au moment de la Mobilisation, quand il  reçoit  son paquetage.. La rage de l’intellectuel impuissant est  là. La rage, mais aussi le chagrin et la pitié car il y a aussi une ronde des humiliés que l’auteur n’oublie jamais à chaque page. Notamment du côté des femmes.  Son regret, aussi,  que la classe ouvrière européenne n’ait pas renversé pas le cours de l’Histoire. C’est dans ce roman qu on mesure  le grand tournant idéologique du Sartre, celui  qui va devenir le grand « Engagé »,celui qui va haranguer les foules, visiter les pays du tiers monde  en révolution, ou se battre  pour la décolonisation , monter sur un tonneau, distribuer des journaux ,visiter les prisonniers de la bande à Baader, à Stuttgart.C’est à partir de ce « Sursis »  veut apprendre à ses lecteurs qu’on peut modifier le cours de l’Histoire. Il l’écrit et le répète dans ses lettres à Simone de Beauvoir rédigées dans cette période d écriture intense  en octobre 1939 jusqu’au 27  mai 1940. »le printemps 1939 marque dans ma vie une coupure .Je renonçais, à mon individualisme, à mon antihumanisme. J’appris la solidarité (..) En 1939,mojn existence  m’a saisie pour ne pus me lâcher »  Mobilisé le 2 septembre 39,Sartre rejoint la 70eme division à   Essey le Nancy, puis sera transféré  à Morsbronn en Alsace. C’est dans les baraquements, au, milieu de la promiscuité, des parties de cartes, des blagues salaces, et du « picrate » du soldat qu’ il  tiendra ses « carnets de la drôle de guerre » -stupéfiant témoignage- ,  et qu’il ébauchera tant de notes pour une  nouvelle morale et les réflexions philosophiques qui aboutiront dans « L’ Etre et le Néant ».

Carnet breton:près du bassin

Je vieillis, c’est bien.  Avec ces grandes vacances au bord de la mer grise, j’ai tendance à devenir plus joyeux ,  suis dégagé de l’éducation des enfants,  délivré  d’une salle de rédaction qui s’échauffait  sur des trucs qui ne m‘intéressaient pas comme ces éternels marronniers  genre :« le mal de dos  des français » ou  « quoi faire de votre argent » ou « qui peut sauver la Droite », etc.

J’écris   ce matin du côté de la gare maritime de Saint-Malo . L’eau perd ses couleurs et    dispense  une absence liquide. Étendue de calme   que le vent fait frissonner. Simple mouvement, avec des courants pâles en dessous, volupté d’être sans mémoire, sans rêverie, sans attente  ni projet. Une valise  vide. Simple. Une surface miroite  à perte de vue.  Volupté de se sentir s’effacer, se diluer,  être sans scrupule avec son  passé, étroit comme une chemise cintrée , s’annihiler en écoutant avec douceur les autres, jusqu’à devenir invisible pour les gens sains… Je deviens rétine. Je flotte. Je prends l’air bon sans qu’il y ait rien derrière. Neige  grise, incertitudes bienheureuses  qui volètent jusqu’au ciel , loin des carnages urbains qui ont usé  mon ancienne vie . L’existence  reprend ses droits  vers de mystérieuses esplanades désertes où tourbillonnent vieux mouchoirs et autres déchets sympas. Mon ancienne carrière me fout la paix  et me rend  déjà posthume, c’est une grâce. Le bassin d’eau lisse absorbe et rend toutes mes  pensées lacustres. C’est  agréable ce moment où on se désosse, se sépare de soi, on se  désaffuble d’une certaine comédie sociale , on quitte son double dans ce petit  matin froid  comme deux amis qui n’ont plus rien à se dire et veillent sur ce secret avec tendresse.

Je  regarde passer tous ces gens affamés de vitalité ,tenant à la main un ticket pour  un embarquement vers les îles, un échange amoureux, un endroit calme et bien chauffé, un diner avec des potes…Je me souviens à peine de qui j’étais,   de ce corps improbable , son gout fade de vieux savon. C’est comme si je  sortais d’une maison de santé où l’on m’aurait fait  barboté trop longtemps dans l’eau des autres.

Je ne me souviens plus   de ce sourire infirme  et figé  que je prenais parfois  pour garder la distance avec ce monde théâtral,  ce monde éclairé à l’envers par des gestes emphatiques et des  phrases  exprimées sur un ton supérieur.

  J’écris  dans un petit  café , vieille table en Formica. La patronne, une grande brune lente, astique le percolateur, avec un beau visage qui semble tourmenté par on ne sait quelle mythologie intérieure. Accoudés au comptoir des « voileux »avec des bonnets délavés et des chaussures bateau craquelées parlent de safran et de pilote automatique . Sur le quai, au-delà de la route, vers le premier ponton, des  goélands   picorent des  moules entre les flaques de la dernière averse. « Le Pont-Aven », gros ferry  blanc,  avec ses coulures  de rouille embarque des semi- remorques anglais ou espagnols  dans un bref et régulier fracas métallique ; on voit  à quai un homme   combinaison orange, il détache une aussière, deux membres de l’équipage vêtus de combinaisons   bleues, appuyés au bastingage, la  récupèrent.

Billard à neuf heures et demie avec Böll

Prix Nobel 1972, Heinrich Böll, fervent catholique, très marqué par ses lectures de Bernanos fut  ce qu’on a appelé  un représentant  de la  « littérature des ruines », qui raconte la misère de l’après- guerre dans les grandes villes allemandes. Il est surtout connu en France pour l’adaptation au cinéma de  son roman « L’Honneur perdu de Katharina Blum »  écrit pendant les « années de plomb »,les années « Bande à Baader .

Böll pointe   le rôle  de la presse Springer  et des tabloïds genre « Bild »  avec  des campagnes de presse   acharnées  et caricaturales ,voire mensongères, contre  une partie  de la  Gauche  de l’époque. Cette presse  ne recule devant rien pour obtenir des informations, ne respecte rien de la vie privée, et déforme à sa convenance pour surenchérir en   gros titres.. L’intérêt du récit est-comme toujours chez Böll-  c’est  qu’il décortique et analyse son sujet en  s’appuyant  sur des documents, des rapports de police,  des procès-verbaux, des articles de fond,tout en maniant l’acide d’une ironie finement distillée .


Mais ce n’est pas le plus intéressant de son œuvre. Le livre capital ,les plus riche, nuancé, reste « Les deux sacrements ». Rédigé entre  1957 et 1959, publié  en 1960,  au moment où s’achève la reconstruction  de Cologne,sa ville, le  roman s’inspire  de son  passé familial   catholique, pacifiste et progressiste .

 Heinrich était le  fils de Viktor Böll, sculpteur et maître ébéniste spécialisé dans les boiseries d’église. Il découvre la littérature avec Bernanos.Il faut bien préciser que    le  destin de la capitale rhénane est   particulier  puisque  le catholicisme  rhénan resta un  ilot de résistance  antinazi. Pour donner une idée du   climat de la « résistance rhénane »  souvenons-nous que  le jeune Konrad Adenauer fut un maire  de la ville à partir de 1919 , qu’il  prit longtemps  position en faveur du mouvement partisan d’une autonomie de la  Rhénanie  vis-à-vis de l’État de Prusse. Tout un programme..

Adenauer fut démis de  ses fonctions en raison de son hostilité au nazisme en 1933 ,puis emprisonné brièvement après la nuit des longs couteaux en 1934.L’evêque de Cologne fut aussi un  vigoureux résistant  au nazisme. Des mouvements de jeunes  se révélèrent   courageux, aussi, dans la lutte.

 Revenons à Böll. Son roman « les deux sacrements » retrace  le parcours idéologique  de  la famille Fähmel sur  trois générations. La famille   a subi  la  guerre 14, la naissance  du nazisme, puis   l’effondrement  de  l’aventure hitlérienne ,puis les  bombardements anglo- américains et pour finir  la Reconstruction .

En choisissant une famille d’ architectes et de  bâtisseurs Böll  mêle avec subtilité   symboliquement  et  ironiquement  l’histoire d’une ville  et  la généalogie d’une famille . Le grand-père a fait fortune en construisant l’abbaye de Saint Séverin, le fils l’a détruite à coup de dynamite et le petit-fils est chargé de la reconstruire. La honte  de , la famille, c’est cette destruction par le fils.   C’est sans doute le livre le plus grinçant, mais aussi le mieux construit et le plus ample   de toute l’œuvre. A mettre à coté des « Buddenbrook », de Thomas Mann car les deux romans livres sont liés par un regard distant et critique sur la famille au sens bourgeois… La technique narrative de BÖll atteint sa maturité avec prose nuancée , distante,élégante,bien documentée, avec sourire en coin, mais aussi blessure ouverte de Böll sur son drame de famille. 

Böll, Gunter Grass et Willy Brandt en 1970

 Le titre original de ce roman  allemand  paru en 1959 « Billard um Halb Zehn » veut dire  « Billard à 9 heures et demie », car  tous les matins, à neuf heures et demie, Robert Fähmel(le dynamiteur)   se rend à » l’Hôtel du Prince Henri » pour sa partie de billard. Là, pendant deux heures, Robert raconte au jeune Hugo, le liftier de l’hôtel, ses souvenirs, mêlés à ceux des autres membres de sa famille.
On découvre, par une série de flash- back, les  trois générations. Il y a le   vieux Fähmel,  puis son fils Robert, pendant la guerre,  amené à faire sauter, sur l’ordre d’un général, la magnifique abbaye Saint-Antoine édifiée par son père.  Le petit-fils, Joseph  désire, lui,  reconstruire l’abbaye et reprend les plans du grand-père. La boucle est bouclée.

Voilà comment  le  père architecte raconte comment il a réagi en apprenant la destruction de « son abbaye » par son fils  le dynamiteur : »Quand j’ai appris qu’elle avait été détruite, ça m’a flanqué un coup terrible, mais ensuite je suis allé sur place examiner les dégâts et que j’ai entendu les moines déclarer, au comble de l’agitation, qu’ils voulaient créer une commission chargée de découvrir le coupable, je les en ai dissuadés et j’avais peur qu’ils ne découvrissent le coupable (toi) et que celui-ci ne vînt s’excuser auprès de moi. ; et puis enfin, un bâtiment ça peut se reconstruire. Oui, Robert, je m’en suis remis. Tu ne le croiras peut-être pas, mis je ne me suis jamais attaché aux édifices que j’ai conçus et dont j’ai dirigé la construction ;ils me plaisaient sur le papier, j’y travaillais avec un certain enthousiasme ,mais je ne fus jamais un artiste, comprends-tu, et cela je le savais. Lorsqu’on me proposa de reconstruire l’abbaye, j’en avais encore tous les plans ; pour ton garçon c’est là une merveilleuse occasion de mettre ses connaissances en pratique, d’apprendre  à planifier, et de mettre un frein à son impatience… »

C’est à partir de 1961, et ces « Deux sacrements »  que Böll, l’homme au beret basque et  gros fumeur, devient le chroniqueur incontournable  de l’après guerre.Il développe et affine  un  art fait d’ironie coupante,  d’un humour  acide. Avec ce texte  il devient   LE   moraliste  de gauche  d’un Allemagne inquiète. Ce roman  fit de Böll l’emblème de la renaissance d’une littérature démocratique d’après-guerre, avec Günter Grass et Siegfried Lenz, et bien sûr  ce » fameux groupe 47e capital pour une reconstruction littéraire.

 Pour qui veut comprendre l’Allemagne des années 195O-80, Böll est l’incontournable. Le paradoxe, c’est qu’en prenant pour cible privilégiée  les  chrétiens-démocrates (la CDU d’Adenauer  et du chancelier Erhard ou la CSU du bavarois Franz Joseph Strauss, « le taureau de Bavière ») il deviendra   une star… en Allemagne de l’Est ! Il soutiendra  d la politique d’ouverture à l’Est de Willy Brandt , avec son ami  Grass, la grande gueule de Gauche , auteur du « Tambour ».

Ce   catholique fils d’ébéniste,  restera jusqu’à sa mort  le 16 juillet 1985, un révolté  et un inquieteur..

Calaferte l’aerolithe

Un homme revient dans une grande demeure de la province française  après cinq ans d’absence. Il retrouve  Adrien, dans le jardin qui  lui fait admirer les roses, et Clémence, sa femme, qui ont entretenu le domaine en son absence. Ce couple aimerait connaitre  les raisons du départ et celles du retour de ce narrateur. Il est   « taiseux », singulier,  avoue  préférer les lieux aux présences humaines.Il s’arrête devant le soleil sur une lame du  parquet ou des voilages qui se gonflent en été.  Quelques scènes de son enfance reviennent,énigmatiques.L’incident  d’une griffure laissée sur une reliure d’un vieux volume et la recherche du coupable.  Ce solitaire  avoue  cependant pas mal de choses, son gout pour le retour vers une ou deux scènes du passé qui ont un tremblé particulier, son amusement d’une réception au cours duquel un couple bourgeois lui fait les honneurs d’une table bien dressée avec argenterie et vaisselle à filets dorés; il avoue aussi  son plaisir a sadique  à plaquer les femmes, mais c’est  révélé  d’une voix étouffée. Entre les phrases  des silence. Il   se souvient  d’une poule caillassée dans son enfance, cite des  épitres de Paul aux Romains, une lettre de Van Gogh. Il s’adresse à Dieu , il s’avoue  troublé par « la poésie de la femme »  est « avide de croiser les visages de femmes inconnues ». Alors pourquoi  se mure-t-il dans une solitude orgueilleuse, qui, soudain, ressemble à une tristesse  cultivée ? Qui est-il ? Que lui est-il arrivé ?  C’est l’énigme du récit, sa densité, sa puissance, car on se demande si il s’agit d’une méditation religieuse, une violence exercée contre soi, une attente becketienne, ,une  épiphanie ressentie au ralenti.. C’est  de toute manière une expérience intérieure avec une joie secrète  que la prose exprime admirablement. Saisissant.

 Ce narrateur  aurait pu annoncer son retour, entretenir des rapports de bon voisinage, renouer avec une ancienne maîtresse. Mais non. Il est presque revenu en cachette. Il s’installe vite dans le fauteuil de son bureau. « Rien de l’émotion que, souvent, j’avais imaginé devoir m’étreindre, ne s’est manifesté. » Il préfère penser à son ancienne maîtresse B.  « Cette demoiselle B., à Rome, qui s’ennuyait en ma compagnie, à stationner de longs moments devant les toiles dans les salles des musées. Et qui se gorgeait, le jour durant, de glaces au chocolat » .Il précise qu’il l’a  abandonnée  à Rome , sans prévenir. Elle n’habite pas loin, dans la ville voisine, il hésite à la revoir, sonner à sa porte,  car il s’est dépris d’une partie du monde. Laquelle ?  Pourquoi ? A la suite de quel évènement ? De quel drame ?  Ce texte est tout en  interrogations sur le mystère qui entoure ce misanthrope  qui dit  « je ».  Il rumine beaucoup dans le jardin au milieu des  rosiers,  prie ,ébahi par la beauté  des champs alentour qui  lui permettent d’admirer le ciel et de s’adresser à lui.

 Sa filleule Geneviève vient passer ses vacances auprès de lui.. Il se souvenait d’ une enfant. Or c’est presque une femme qui vient vivre sous son toit. Une incarnation de la pureté absolue ,mais aussi  l’image obsédante  d’une   Lolita qui devient un savoureux tourment sensuel.     Il écrit :»Elle est habituée à discerner dans les regards qu’on la trouve jolie. Elle n’est pas habituée à ce qu’on le lui dise ». Il fait visiter la maison à sa filleule,  et l’accable de souvenirs d’enfance. Dans la ville ou habite son ancienne maitresse, il se rend dans un hôtel sordide, monte avec une prostituée, ne fait rien , redescend. Non seulement le narrateur est misanthrope, mais aussi misogyne,  il trouve par plusieurs aspects les femmes « inférieures »mais elles le hantent. Négativité, angoisse, jubilation, excès, vie creusée de vide, tout est  jeté avec force. Certains chapitres (il y en a 72) sont bricolés de  quelques phrases. Implorations d’un moraliste façon  Grand  siècle . Voix blanche dans les ténèbres. Parfois, une seule phrase est lancée,  galet qui rebondit  sur une surface   de silence :  « Quand tout d’un être nous émeut ».

Le chapitre 40 détaille le corps de Geneviève. Joli blason .Je ne révèlerai rien de la fin.

On referme enchanté ce livre prière, ce livre-énigme Chaque mot possède un  son   mat  particulier.

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  Extrait : « On ne connaît rien de ceux qui nous entourent, de ceux qui nous sont chers. On les regarde sans les voir, on les entend sans les comprendre, on les aime sans les pénétrer : ils disparaissent, étrangers à nous comme à eux nous le sommes; et, après nous, ce désert se prolonge. » .

 Disons-le, Calaferte est une énigme, une  étrange fissure dans le roman français. L’homme de l’écart et du fragment. Sa sourde violence immédiate ,ses flambées de prose brulent froid. Il cache un vertige, une sensualité,  une démesure .Il inquiète , dérange, interroge des limites, fascine,  secoue le lecteur  avec ses aphorismes d’une inquiétude concise passionnée.  Il a le  ton volontiers hautain, aristocrate, homme de l’écart. Il exprime une sournoise violence  blessée, refuse d’être l’ami du lecteur.Il ne nous fait jamais oublier qu’un écrivain est un homme qui tourne le dos à la société pour écrire. Sa voix altérée,presque enrouée, est  séductrice dans son contrôle d’un grand classicisme. C’est tout à fait exceptionnel cette expérience d’écriture d’un mystique de l’érotisme pris dans ses contradictions. Il n’a pas de pensée unique, ne construit pas de morale : il a  des hantises. Ouvre des espaces en trois lignes.Mais comme si tout était déjà fini.

Né le 14 juillet 1928 à Turin, en Italie, il émigre avec sa famille, dans la banlieue lyonnaise, au début des années 1930. Il y vivra une enfance marquée par la pauvreté et la xénophobie. La guerre puis la découverte de l’esclavage salarié en usine à l’âge de treize ans le marqueront à jamais. Requiem des innocents (1952), son premier livre, est remarqué par deux grands critiques qui n’ont pas l’admiration facile,  Kemp et Henriot.

“L’homme est une saloperie.” Ecrira-t-il. Il fera scandale avec « la mécanique des femmes », bouquin érotique qui serait sans doute impubliable aujourd’hui car les féministes » ultras  » brûleraient le livre.  Son « Septentrion »(1963), qu’il met quatre ans à rédiger, fut condamné par  les tribunaux pour son » caractère  provocateur et obscène ».Pendant vingt ans  des lecteurs « happy few »  se repasseront le bouquin sous le manteau . c’est là que  naitra ce club des fanatiques de Calaferte , ce noyau d’admirateurs qui ne cesse de grandir ( « grandir »? enfin ce que je me dis plutôt  dans mes jours optimistes..)

 »Septentrion »  ré -apparaitra en librairie en..1984. L’interdiction à la vente a provoqué  un vrai  désespoir chez l’auteur. Il a failli ne plus  jamais écrire. Cela nous aurait privé de quelques   beaux récits, dont cette « Rosa mystica » de 1968. Il a aussi écrit pour le théâtre, il a   tenu un journal intime, qu’il faut lire. Je reviendrai sur cette auteur ,mais j’aime inciter des lecteurs à apprivoiser  ce flamboyant  ascète  par la porte étroite de cette » Rosa mystica. »