Billard à neuf heures et demie avec Böll

Prix Nobel 1972, Heinrich Böll, fervent catholique, très marqué par ses lectures de Bernanos fut  ce qu’on a appelé  un représentant  de la  « littérature des ruines », qui raconte la misère de l’après- guerre dans les grandes villes allemandes. Il est surtout connu en France pour l’adaptation au cinéma de  son roman « L’Honneur perdu de Katharina Blum »  écrit pendant les « années de plomb »,les années « Bande à Baader .

Böll pointe   le rôle  de la presse Springer  et des tabloïds genre « Bild »  avec  des campagnes de presse   acharnées  et caricaturales ,voire mensongères, contre  une partie  de la  Gauche  de l’époque. Cette presse  ne recule devant rien pour obtenir des informations, ne respecte rien de la vie privée, et déforme à sa convenance pour surenchérir en   gros titres.. L’intérêt du récit est-comme toujours chez Böll-  c’est  qu’il décortique et analyse son sujet en  s’appuyant  sur des documents, des rapports de police,  des procès-verbaux, des articles de fond,tout en maniant l’acide d’une ironie finement distillée .


Mais ce n’est pas le plus intéressant de son œuvre. Le livre capital ,les plus riche, nuancé, reste « Les deux sacrements ». Rédigé entre  1957 et 1959, publié  en 1960,  au moment où s’achève la reconstruction  de Cologne,sa ville, le  roman s’inspire  de son  passé familial   catholique, pacifiste et progressiste .

 Heinrich était le  fils de Viktor Böll, sculpteur et maître ébéniste spécialisé dans les boiseries d’église. Il découvre la littérature avec Bernanos.Il faut bien préciser que    le  destin de la capitale rhénane est   particulier  puisque  le catholicisme  rhénan resta un  ilot de résistance  antinazi. Pour donner une idée du   climat de la « résistance rhénane »  souvenons-nous que  le jeune Konrad Adenauer fut un maire  de la ville à partir de 1919 , qu’il  prit longtemps  position en faveur du mouvement partisan d’une autonomie de la  Rhénanie  vis-à-vis de l’État de Prusse. Tout un programme..

Adenauer fut démis de  ses fonctions en raison de son hostilité au nazisme en 1933 ,puis emprisonné brièvement après la nuit des longs couteaux en 1934.L’evêque de Cologne fut aussi un  vigoureux résistant  au nazisme. Des mouvements de jeunes  se révélèrent   courageux, aussi, dans la lutte.

 Revenons à Böll. Son roman « les deux sacrements » retrace  le parcours idéologique  de  la famille Fähmel sur  trois générations. La famille   a subi  la  guerre 14, la naissance  du nazisme, puis   l’effondrement  de  l’aventure hitlérienne ,puis les  bombardements anglo- américains et pour finir  la Reconstruction .

En choisissant une famille d’ architectes et de  bâtisseurs Böll  mêle avec subtilité   symboliquement  et  ironiquement  l’histoire d’une ville  et  la généalogie d’une famille . Le grand-père a fait fortune en construisant l’abbaye de Saint Séverin, le fils l’a détruite à coup de dynamite et le petit-fils est chargé de la reconstruire. La honte  de , la famille, c’est cette destruction par le fils.   C’est sans doute le livre le plus grinçant, mais aussi le mieux construit et le plus ample   de toute l’œuvre. A mettre à coté des « Buddenbrook », de Thomas Mann car les deux romans livres sont liés par un regard distant et critique sur la famille au sens bourgeois… La technique narrative de BÖll atteint sa maturité avec prose nuancée , distante,élégante,bien documentée, avec sourire en coin, mais aussi blessure ouverte de Böll sur son drame de famille. 

Böll, Gunter Grass et Willy Brandt en 1970

 Le titre original de ce roman  allemand  paru en 1959 « Billard um Halb Zehn » veut dire  « Billard à 9 heures et demie », car  tous les matins, à neuf heures et demie, Robert Fähmel(le dynamiteur)   se rend à » l’Hôtel du Prince Henri » pour sa partie de billard. Là, pendant deux heures, Robert raconte au jeune Hugo, le liftier de l’hôtel, ses souvenirs, mêlés à ceux des autres membres de sa famille.
On découvre, par une série de flash- back, les  trois générations. Il y a le   vieux Fähmel,  puis son fils Robert, pendant la guerre,  amené à faire sauter, sur l’ordre d’un général, la magnifique abbaye Saint-Antoine édifiée par son père.  Le petit-fils, Joseph  désire, lui,  reconstruire l’abbaye et reprend les plans du grand-père. La boucle est bouclée.

Voilà comment  le  père architecte raconte comment il a réagi en apprenant la destruction de « son abbaye » par son fils  le dynamiteur : »Quand j’ai appris qu’elle avait été détruite, ça m’a flanqué un coup terrible, mais ensuite je suis allé sur place examiner les dégâts et que j’ai entendu les moines déclarer, au comble de l’agitation, qu’ils voulaient créer une commission chargée de découvrir le coupable, je les en ai dissuadés et j’avais peur qu’ils ne découvrissent le coupable (toi) et que celui-ci ne vînt s’excuser auprès de moi. ; et puis enfin, un bâtiment ça peut se reconstruire. Oui, Robert, je m’en suis remis. Tu ne le croiras peut-être pas, mis je ne me suis jamais attaché aux édifices que j’ai conçus et dont j’ai dirigé la construction ;ils me plaisaient sur le papier, j’y travaillais avec un certain enthousiasme ,mais je ne fus jamais un artiste, comprends-tu, et cela je le savais. Lorsqu’on me proposa de reconstruire l’abbaye, j’en avais encore tous les plans ; pour ton garçon c’est là une merveilleuse occasion de mettre ses connaissances en pratique, d’apprendre  à planifier, et de mettre un frein à son impatience… »

C’est à partir de 1961, et ces « Deux sacrements »  que Böll, l’homme au beret basque et  gros fumeur, devient le chroniqueur incontournable  de l’après guerre.Il développe et affine  un  art fait d’ironie coupante,  d’un humour  acide. Avec ce texte  il devient   LE   moraliste  de gauche  d’un Allemagne inquiète. Ce roman  fit de Böll l’emblème de la renaissance d’une littérature démocratique d’après-guerre, avec Günter Grass et Siegfried Lenz, et bien sûr  ce » fameux groupe 47e capital pour une reconstruction littéraire.

 Pour qui veut comprendre l’Allemagne des années 195O-80, Böll est l’incontournable. Le paradoxe, c’est qu’en prenant pour cible privilégiée  les  chrétiens-démocrates (la CDU d’Adenauer  et du chancelier Erhard ou la CSU du bavarois Franz Joseph Strauss, « le taureau de Bavière ») il deviendra   une star… en Allemagne de l’Est ! Il soutiendra  d la politique d’ouverture à l’Est de Willy Brandt , avec son ami  Grass, la grande gueule de Gauche , auteur du « Tambour ».

Ce   catholique fils d’ébéniste,  restera jusqu’à sa mort  le 16 juillet 1985, un révolté  et un inquieteur..

18 commentaires sur “Billard à neuf heures et demie avec Böll

  1. mais pourquoi tant de haines (Jocob ? Christie ?… Charpentier ? Lully ?)
    Qui trouve grâce à vos yeux chez les baroqueux, au juste, en dehors du compositeur Delalande, de plus en plus connu, pour ce que j’en sache et en écoute ?
    Il n’y pas d’erreur. Non… Pourquoi la chercher ?… Soyez plus explicite, voyons… Vous décevez MC !… Explorez-nous Delalande,, jouez le, dirigez le, faites des efforts pour le promouvoir plutôt que de… Où sont-ils, vos efforts ? – Bof… Bàv,

    J'aime

  2. Il faut pouvoir supporter Rene Jacobs, Paul Edel et c’est au dessus de mes forces! Il a tant massacre d’oeuvres avec sa vérole baroque . Quant à Charpentier, les trois grands motets de Lully et le Te Deum suffisent à le faire rentrer sous terre. Ce n’ est pas l’ opinion de Mr Christie, je sais. Quant aux oeuvres, leur nombre est dû au legs par son neveu la Bibliothèque du Roi de toutes les partitions de l’ oncle. Pendant ce temps là, un Delalande reste inexploré. …Cherchez l’ erreur

    J'aime

  3. Non, c’est Shutz qu’il n’aime pas;
    Buxtehude, ça va…( il rend les armes).
    Mais oui, ses goûts musicaux sont bien trempés, et souvent bien moins défendables que ses goûts littéraires.
    Comment peut on parler de « nudité terrifiante » ? en écoutant cela …

    Aimé par 1 personne

  4. « nudité terrifiante pur Buxtehude »? ecoutez donc MC son « Weihnacht historie par René Jacobs!je ne comrpends pas grand chose à vous gouts musicaux.

    J'aime

  5. Glorifier Charpentier ?…. Et pourquoi pas ? il le mérite, vu le gigantisme de son œuvre au sein de laquelle. tout n’est certainement pas bon à y prendre, mais enfin, quoi !…
    http://philidor.cmbv.fr/Publications/Catalogues-d-auteur/Catalogue-general-numerique-de-l-oeuvre-de-Marc-Antoine-Charpentier-1643-1704
    Pourquoi ce masochisme à l’égard du « baroque français » par rapport à son incarnation allemande par le pur Kantor ? On ne compare pas Merkel à Macron, que l’on sache !…
    Bàv, MC, vos réactions me surprennent souvent (je dois dire). Peut-être n’ai-je pas assez de subtilités pour les bien comprendre. Pas grave.

    J'aime

  6. Un cliché non , on l’ a vue à Bayreuth époque complets vestons et Maîtres Chanteurs transposés dans une Galerie de Peinture. J’aime beaucoup les Maîtres et Tristan, Tannhauser et Parsifal, mais force m’est de dire qu’ apres le rendez-vous de chantier qui tourne mal , Walkyrie et pire , le Crépuscule , comportent des tunnels redoutables. Cela dit , s’il y a Buxtehude, je rends les armes! Schutz m’ a toujours empoisonné par sa nudité terrifiante: ce n’ est ni ma musique ni ma sensibilité. Mais je n’aurais pas l’ idée baroque de glorifier Charpentier comme certains. Bien à vous. MC

    J'aime

  7. Janssen,; c’est que le phénomène Angela Merkel depuis tant d’années,me fascine. et que j’ai été payé pendant 35 ans par « Le point » pour parler des auteurs allemands..

    J'aime

  8. Mais vous avez réponse à tout, ma parole… C’est incroyable ! Merci… Eh bé, si vous dites vrai pour Schutz et Buxtehude, souvent au programme de notre chorale au…, vous me la rendez encore plus sympathique, mon Angela,
    En effet…., le Turbot, me souviens l’avoir lu un été au soleil dans le transat du jardin… Mettait en scène des femmes et leurs principales qualités de cuisinières à travers le monde et l’histoire, je vais aller revérifier mon carnet de lectures… (j’y suis… c’était en 1979 => Boudiou !)

    J'aime

  9. Angela Merkel reste discrète sur ses gouts en matière de musique ; elle en parle rarement, quasiment jamais dans la presse, mais dans une biographie, elle dit qu’elle écoute beaucoup de musique classique, et avec son côté protestant elle goûte tout particulièrement Heinrich Schütz et aussi Buxtehude. Ce qui me la rend sympathique . Avec son mari wagnerien elle se régulièrement à Bayreuth,mais elle aime, dit-elle, les opéras en général et Verdi en particulier. Enfin elle a toujours aimé Bruce Springsteen.
    Concernant les gouts culinaires de Böll, je sais qu’il avait un bon coup de fourchette et que, par-dessus tout, lui qui avait une maison en Irlande adorait l’Irish Stew ce ragoût d’agneau servi avec légumes tels que pommes de terre, oignons et carottes. Enfin il était surtout connu pour son gout tres prononcé pour les vins, et pas que les vins du Rhin.. il aimait les alcools blancs. Mais il ne savait pas cuisiner comme Günter Grass, qui donnait des recettes de cuisine personnelles très complètes notamment dans son roman « Le Turbot ».

    J'aime

  10. @ au coté Plat de Choucroute de la Walkyrie à partir du III.
    N’ai jamais été un grand wagnériste de Bayreuth où je n’ai jamais mis les pieds, même du temps des mises en scène de Chéreau et des pélerinages de Simone Veil…
    M’enfin, MC…, n’est-ce pas là un cliché teuton un brin malveillant, tant sur la bonne dame que sur ce morceau du compositeur et leurs nationalités culinaires respectives ? 🙂 Et Böll, dans tout ça, aimait-il la choucroute, au fait ?

    J'aime

  11. Elle subit héroïquement de bien mauvaises mises en scène de Wagner à Bayreuth….Peut-être n’est-elle pas insensible au coté Plat de Choucroute de la Walkyrie à partir du III. Mais chut!

    J'aime

  12. Sait-on quelque chose des goûts littéraires allemands d’Angela Merkell ?
    Serait intéressant de les connaître, à l’aube de son départ… pour colorer son bilan particulièrement flatteur.
    Peut-être des biographies ont-ils donné qq éclairages à ce sujet ?
    Sa fiche wiki, par ailleurs pas mal troussée n’en dit pas grand chose, qui reste plutôt tirée du côté de ses appétences et écrits scientifiques durs.
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Angela_Merkel

    J'aime

  13. Non, pas la même histoire,Janssen mais, Böll, comme Grass, furent expédiés sur le front russe ,manu militari, sans leur accord.Et là tous deux furent blessés et crurent mourir.L’un le dit simplement,Böll,, l’autre le cacha..Vous voulez sans doute dire « le groupe 47 -de 1947 sa date de naissance..- avec la superbe autrichienne Ingeborg Bachmann. ,qui finit sa vie à Rome et se suicida sans doute dans un mélange d’alcool et de somnifères.Si on lit son recueil de nouvelles « la trentième année », on reste sidéré de la beauté absolue dans l’intelligence et la couche profonde s de sensibilité de son combat de femme pour dire la difficulté de sa place. Je reste surpris du peu d écho d’elle en France.Thomas Bernhard lui doit beaucoup!!!. elle l’aida. aujourd’hui encore peu connue et commentée en France, alors que vénérée dans les pays germaniques.Ici non, sauf un tout petit cercle de germanistes.. elle vécut avec Max Frisch, eut un lien tres fort avec Paul celan, vécut je crois une historie avec le musicien Hans Werner Hanze. et surtout elle fut la pointe acérée, dans la langue allemande, pour dire ce qu’est le féminin et non le féminisme.Je vas en parler dans quelque temps.C’est elle qui m’a donné envie d’écrire, tout simplement.

    J'aime

  14. «  la magnifique abbaye St Antoine ». Dans tous les cas il ne peut s’agir que de neo quelque chose, soit wilheminien si elle est construite par le père avant 1914, soit en gros faux moyen âge roman et bétonné si c’est dans les années 1920. Maintenant si ça se joue sur le plan du symbole, peut-être. Et on peut toujours décréter l’architecte un génie.Mais le choix de la période, d’ une grande médiocrité pour l’art religieux, est curieux. MC

    J'aime

  15. Encore un billet qui va me diriger vers de nouvelles lectures Je l’ai donc lu avec des blancs pour ne pas divulgacher..Vous ne dites rien de portrait de groupe avec femme un livre qui m’a semblé plein d’une atmosphere zwilicht post bombardement avec les espoirs floraux d’un travail en serre..mais peut etre avait il fait l’objet d’un lointain billet..BàV

    J'aime

  16. Mais rassurez nous PE, Böll n’eut quand même pas la même histoire chez les nazis que son ami Gunter Grass ?… Je n’ai lu que l’honneur perdu…
    Sigfried Lenz auquel Lionel Leroy rend un hommage émouvant dans Echapper…
    Et la fille du groupe 57, auriez pu la mentionner… Comment s’appelait-elle déjà ? Vous lui aviez rendu hommage.
    Sinon, la comparaison avec les Buddenbrock m’a l’air bien osée….
    Quant au « dynamiteur »…, c’est aussi le titre du premier roman de Henning Mankell publié après sa mort… Intéressant pour ses maladresses mais prometteur quand on connut la suite… Je ne pense pas qu’il ait connu l’œuvre de l’Allemand… Merci pour la restauration mémorielle de ces « deux sacrements », un rioman très largement inconnu du public français, voire de Michel Tournier…

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s