Carnet breton:près du bassin

Je vieillis, c’est bien.  Avec ces grandes vacances au bord de la mer grise, j’ai tendance à devenir plus joyeux ,  suis dégagé de l’éducation des enfants,  délivré  d’une salle de rédaction qui s’échauffait  sur des trucs qui ne m‘intéressaient pas comme ces éternels marronniers  genre :« le mal de dos  des français » ou  « quoi faire de votre argent » ou « qui peut sauver la Droite », etc.

J’écris   ce matin du côté de la gare maritime de Saint-Malo . L’eau perd ses couleurs et    dispense  une absence liquide. Étendue de calme   que le vent fait frissonner. Simple mouvement, avec des courants pâles en dessous, volupté d’être sans mémoire, sans rêverie, sans attente  ni projet. Une valise  vide. Simple. Une surface miroite  à perte de vue.  Volupté de se sentir s’effacer, se diluer,  être sans scrupule avec son  passé, étroit comme une chemise cintrée , s’annihiler en écoutant avec douceur les autres, jusqu’à devenir invisible pour les gens sains… Je deviens rétine. Je flotte. Je prends l’air bon sans qu’il y ait rien derrière. Neige  grise, incertitudes bienheureuses  qui volètent jusqu’au ciel , loin des carnages urbains qui ont usé  mon ancienne vie . L’existence  reprend ses droits  vers de mystérieuses esplanades désertes où tourbillonnent vieux mouchoirs et autres déchets sympas. Mon ancienne carrière me fout la paix  et me rend  déjà posthume, c’est une grâce. Le bassin d’eau lisse absorbe et rend toutes mes  pensées lacustres. C’est  agréable ce moment où on se désosse, se sépare de soi, on se  désaffuble d’une certaine comédie sociale , on quitte son double dans ce petit  matin froid  comme deux amis qui n’ont plus rien à se dire et veillent sur ce secret avec tendresse.

Je  regarde passer tous ces gens affamés de vitalité ,tenant à la main un ticket pour  un embarquement vers les îles, un échange amoureux, un endroit calme et bien chauffé, un diner avec des potes…Je me souviens à peine de qui j’étais,   de ce corps improbable , son gout fade de vieux savon. C’est comme si je  sortais d’une maison de santé où l’on m’aurait fait  barboté trop longtemps dans l’eau des autres.

Je ne me souviens plus   de ce sourire infirme  et figé  que je prenais parfois  pour garder la distance avec ce monde théâtral,  ce monde éclairé à l’envers par des gestes emphatiques et des  phrases  exprimées sur un ton supérieur.

  J’écris  dans un petit  café , vieille table en Formica. La patronne, une grande brune lente, astique le percolateur, avec un beau visage qui semble tourmenté par on ne sait quelle mythologie intérieure. Accoudés au comptoir des « voileux »avec des bonnets délavés et des chaussures bateau craquelées parlent de safran et de pilote automatique . Sur le quai, au-delà de la route, vers le premier ponton, des  goélands   picorent des  moules entre les flaques de la dernière averse. « Le Pont-Aven », gros ferry  blanc,  avec ses coulures  de rouille embarque des semi- remorques anglais ou espagnols  dans un bref et régulier fracas métallique ; on voit  à quai un homme   combinaison orange, il détache une aussière, deux membres de l’équipage vêtus de combinaisons   bleues, appuyés au bastingage, la  récupèrent.

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