Il faut relire le romancier Sartre

 On a dit beaucoup de mal de la trilogie romanesque de Sartre « les chemins de la liberté » en 1945, et depuis la rumeur veut que Sartre soit un piètre romancier.

On a tort. Je viens de relire avec passion «  Le sursis » de Jean-Paul Sartre.C’ est le deuxième volume des « Chemins de la liberté ».Il vient après « l’âge de raison » dans lequel l’action se déroulait le 13 juin 1938. Dans « Le Sursis » le roman se déroule sur une courte période qui va du 23 septembre 1938, 16 h.30 au vendredi 3O septembre  dans  l’après-midi. On retrouve le personnage-pivot principal Mathieu, mais aussi Marcelle, Daniel ,Lola, Brunet, Sarah dont on avait fait connaissance dans « l’Age de raison ». Dix-huit nouveaux personnages apparaissent.  Sartre ajoute les personnages historiques à ses personnages fictifs : de Neville Chamberlain, premier ministre de grande Bretagne, au général Gamelin, à Daladier, Paul Reynaud   ou Jan Masaryk, fonctionnaire au ministère des affaires étrangères tchécoslovaque. Ils ont tous joué  un rôle dans la crise des accords de Munich. Sartre  propose  une vision kaléidoscopique très neuve. éclatée, en montage court, de la  tragédie européenne .Cette technique des  montages parallèles d’actions,   donne une impression  d’une poignée de personnages,  répartis  sur plusieurs points de l’Europe,  tous entrainés dans l’inéluctable courant  des évènements qui mènent  à la mobilisation générale.  Sartre, habilement, met en scène  tout l’éventail des postions morales de  de l’époque avec ses personnages : il y a Mathieu Delarue ,non-conformiste, superbe témoin, avec sa lucidité pudique , douloureuse  et  aussi sa liberté abstraite ; il  se sent douloureusement exclu du drame historique, on le sent proche de Sartre. Jacques, son frère admire Hitler. Maurice, l’ouvrier parisien, Gros Louis, le montagnard illettré, Weiss,  le juif  exalté de pouvoir combattre les nazis. Intéressant aussi l’adolescent Philippe, révolté, qui pour embêter son père Général  vagabonde dans cette France d’orage imminent, de tensions, ; il monte jusqu’à Berck, découvre les infirmes et les malades. veut devenir un « martyr » de la paix. Souvent, dans un même paragraphe,, ces existences se côtoient,   se heurtent, , s’entremêlent, s’aveuglent. Sartre réussit  à donner  le sentiment  du pêle-mêle torrentiel des parcours individuels.  L’évènement collectif aimante et coagule  ces cellules isolées dans un flux accéléré  qui les dépasse. Sartre met déjà le pied dans la fourmilière, dans l’appréhension, puis la peur, chez certains la panique. Cela , esquisse  déjà la tragédie pagailleuse  de l’exode de Juin Quarante. De ce point de vue, c’est une grand réussite .Le maillage serré des intrigues évite ce qu’on a souvent reproché à Sartre, à savoir, le « roman à thèse ».ici le  roman est complexe et  touffu.

Mais c’est Gaétan Picon, en octobre 1945, qui voit juste sur ce qui bloque ou hérisse  tant de lecteurs et de critiques devant l’œuvre .Ce qui choque tant de lecteurs  c’est l’érotisme sale,  le dégout de la sexualité qui  marque  toute l’œuvre. il n’y a pas que les mains sales » chez Sartre, mais l’ensemble du corps !La bausée est originelle et exitentielle.Pour beaucoup il rabaisse l’exitence  « au niveau du ruisseau et du dépotoir ». Il subit les mêmes accusations que celle qui furent dirigées contre Zola. Complaisance pour le laid ,l’obscène, le scatologique, ce qu’on a appelé « le ragout naturaliste ».  : « Si l’ambition de Sartre a été de forcer  les portes de l’histoire de la, littérature, il y a maintenant réussi(..)Sartre partage avec tous les grands créateurs romanesques c e privilège :avoir un univers.il n’est pas seulement  un écrivain habile et intelligent :il vit d’incomparables obsessions (..)Cet  univers dont l’originalité  et la force sont indéniables, il n’en est pas de plus accablant. Jamais le dégout  de vivre  n’a plus souverainement, plus irrémédiablement parlé (..) La scène atroce  du « Sursis » où nous voyons  l’amour naitre entre deux infirmes, dans le wagon qui les éloigne de la guerre, au milieu de l’odeur de leurs propres excréments,-scène capitale où culmine  l’inspiration majeure  de Sartre) nous sentons bien  qu’elle n’est pas  la mise en scène d’un amour d’infirme, mais la dénonciation d’une souillure originelle. »

Tout dans « le sursis » est surprenant. 


On passe d’un train de mobilisés pris de frousse face à une nuée d’avions peu identifiable à un  l’exposé d’une conscience politique » malheureuse ». On glisse d’une histoire d’amour sordide dans un hôtel, à une scène courtelinesque de commissariat de police. On passe d’une plage Juan- les- pins à une brasserie de Montparnasse, d’un bateau en Méditerranée à des affiches de mobilisation placardées place Maubert, d’une gare aux terrasses des grands boulevards, d’une discussion d’ouvriers à un bar pour mondains. Sartre propose un arc-en ciel sociologique large. L’action est ponctuée par les discours à la radio qui forment le suspense tragique car le destin d’ un peuple entier est suspendu à ces accords de Munich.



Ironie de l’histoire. En 1938 , dans un article retentissant,(on le trouve est dans « Situation I » je crois) Sartre reprochait à Mauriac d’être omniscient dans ses romans et de se prendre pour Dieu. Sartre fait exactement la même chose avec constance parmi ses différents groupe sociaux, avec allégresse.Il sonde les consciences, comme Dieu : « Il ouvrit les mains et lâcha prise ; cela se passait très loin au fond de lui, dans une région où les mots n’ont plus de sens. Il lâcha prise, il ne resta plus qu’un regard. Un regard tout neuf, sans passion, une simple transparence. « J’ai perdu mon âme », pensa-t-il avec joie. Une femme traversa cette transparence. Elle se hâtait, ses talons clapotaient sur le trottoir. Elle glissa dans le regard immobile, soucieuse, mortelle, temporelle, dévorée de mille projets menus, elle passa la main sur son front, tout en marchant, pour rejeter une mèche en arrière. J’étais comme elle ; une ruche de projets. Sa vie est ma vie ; sous ce regard, sous le ciel indifférent, toutes les vies s’équivalaient. L’ombre la prit, ses talons claquaient dans la rue Bonaparte ; toutes les vies humaines se fondirent dans l’ombre, le clapotement s’éteignit. 

Je peux retomber dans ma vie : rien ne peut m’ôter ce moment éternel. Rien : il y aurait eu, pour toujours, cet éclair sec, enflammant des pierres sous le ciel noir ; l’absolu, pour toujours ; l’absolu, sans cause, sans raison, sans but, sans autre passé, sans autre avenir que la permanence, gratuit, fortuit, magnifique. « Je suis libre », se dit-il soudain. Et sa joie se mua sur le champ en une écrasante angoisse ».

Choix de découper un roman en masses sociales, faire parler les foules dans ses contradictions, ses chagrins, ses remords, ses petites saloperies. On a les informations brutes, manifs du coin de la rue et pensées disséminées, œil-camera, citations, collages surréalistes s’insèrent d’une manière inattendue, cohérente et virtuose pour donner une photo ahurissante de cet avant-guerre.. il y a également le puissant excitant des emboitages métaphoriques (la Tchécoslovaquie violée par le mâle allemand) la passion sartrienne de montrer les ratages,la veulerie, de cette curieuse avant guerre, une sorte de monde déjà infernal oui, dans « le sursis », les personnages sont déjà, prisonniers dans l’étau historique .Mouches qui bourdonnent sous globe. Froideur calculatrice d’une certaine bourgeoisie, ouvriers  bloqués dans l’optimisme venu  l’exaltation de 36.Tableau des veuleries, volonté de montrer les ulcérés, le dégoutés, les asservis ,les châtrés, les violées. Sartre étale un monde sans Dieu dans une lumière glauque .Le roman, publié en 1945, tombe mal ! C’est une énorme gifle, alors que la France veut se reconstruire dans l’optimisme et croie aux « lendemains qui chantent »… Au fond le narrateur Sartre retrouve la révolte du jeune Antoine Roquentin et sa Nausée de jeune prof du Havre.« je préviens le lecteur qu’il s’agit d’un livre écœurant (..) Une immonde odeur de latrine.. » écrit Henriot dans « le Monde ».  Cette nausée existentielle,  Sartre  la ressent  au moment de la Mobilisation, quand il  reçoit  son paquetage.. La rage de l’intellectuel impuissant est  là. La rage, mais aussi le chagrin et la pitié car il y a aussi une ronde des humiliés que l’auteur n’oublie jamais à chaque page. Notamment du côté des femmes.  Son regret, aussi,  que la classe ouvrière européenne n’ait pas renversé pas le cours de l’Histoire. C’est dans ce roman qu on mesure  le grand tournant idéologique du Sartre, celui  qui va devenir le grand « Engagé »,celui qui va haranguer les foules, visiter les pays du tiers monde  en révolution, ou se battre  pour la décolonisation , monter sur un tonneau, distribuer des journaux ,visiter les prisonniers de la bande à Baader, à Stuttgart.C’est à partir de ce « Sursis »  veut apprendre à ses lecteurs qu’on peut modifier le cours de l’Histoire. Il l’écrit et le répète dans ses lettres à Simone de Beauvoir rédigées dans cette période d écriture intense  en octobre 1939 jusqu’au 27  mai 1940. »le printemps 1939 marque dans ma vie une coupure .Je renonçais, à mon individualisme, à mon antihumanisme. J’appris la solidarité (..) En 1939,mojn existence  m’a saisie pour ne pus me lâcher »  Mobilisé le 2 septembre 39,Sartre rejoint la 70eme division à   Essey le Nancy, puis sera transféré  à Morsbronn en Alsace. C’est dans les baraquements, au, milieu de la promiscuité, des parties de cartes, des blagues salaces, et du « picrate » du soldat qu’ il  tiendra ses « carnets de la drôle de guerre » -stupéfiant témoignage- ,  et qu’il ébauchera tant de notes pour une  nouvelle morale et les réflexions philosophiques qui aboutiront dans « L’ Etre et le Néant ».

9 commentaires sur “Il faut relire le romancier Sartre

  1. André Rousseaux a du écrire quelques bonnes lignes sur ce qui aurait pu etre le « sartrisme ».
    Ce qui est curieux c’est que vous ne comprenez pas que ce qui est glauque, grisaille, façon film noir et blanc, puisse précisément rebuter plelecteur. Il y a là dedans un coté lttérature de gare façon « Sarah frissonna. Ele était nue, » -je cite de mémloire- qui fait que le volume vous tombe des mains, tandis que la moindre inspiration zolienne,moins la mal nommée Joie de Vivre, parait tout à coup géniale. Cela dit, c’est cohérent avec votre gout pour l’écriture dite blanche du Nouveau Roman, qu’heureusement vous n’imitez pas.
    Bien à vous.
    MC

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  2. Bon me voilà rassuré, MC. En effet la RDL a l’air d’avoir de gros soucis ce jour… En attendant le plombier du robot de PA, ce tincident montre au moins une chose, que beaucoup sont complètement accro à ce blog. Merci Paul de nous permettre d’échanger à ce sujet chez vous, mais vous êtes aussi un « erdélien » qui compte à nos yeux ! Bàv,…

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  3. JJJ il y a présentement de gros problèmes sur ce site avec des commentaires non accessibles et d’autres déplacés en dépit du bon sens dont un de votre serviteur . Il arrive aussi que la machine me refoule. Bien à vous. MC

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  4. je ne comprends pas Janssen J -J ce qui a pu motiver Pierrre Assouline. Vous avez une idée? c’est peut-être une erreur de manipulation.
    oui, Sartre m’inspire caer je le redécouvre à chaque fois sous un aspect diffrent.. »les carnets de la drole de guerre », c’était un choc! en relisant ses romans »la nausée » si rageuse.. puis ce « Sursis », je vois une évolution, un approfondissement, un travail acharné de Sartre pour dire et comprendre les homems de son temps, de sa géneration, et d’autres classes sociales que la sienne.. et cette tentative de comprendre l’époque, ça me bluffe.Enfin, j’aime aussi ce « huis clos », très grande pièce..toujours comme neuve..

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  5. Je me permets d’utiliser votre support pour signaler aux erdéliens que la RDL m’a viré depuis ce matin. J’en ignore les raisons, Je savais bien que ça pouvait arriver un jour. Ce qui m’étonne, c’est que PA n’ait pas cru bon de le signaler, contrairement à ce qu’il avait dit. Y’a pas mort d’homme, je continuerai à vous lire avec toujours autant de plaisir…. J’ai l’impression que Sartre vous inspire pas mal en ce moment. Bien à vous,

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  6. Voilà ce que Malaparte pensait de Sartre :
    « Sartre proclame son intime différence d’avec le communisme, mais il proclame en même temps qu’il ne veut pas être anticommuniste. Lui aussi, au fond, est un bourgeois, lui aussi est encore et toujours pour la mesure, pour le juste milieu, pour la clarté française. Un cartésien qui a entrevu les limites du cartésianisme, l’insuffisance de la raison, et qui en même temps a peur des forces obscures, incontrôlables, que le cartésianisme ne peut ni maîtriser, ni expliquer. »
    Journal d’un étranger à Paris.

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  7. S je comprends bien, « Sartre étale un monde sans Dieu dans une lumière glauque » tout en reprochant à Mauriac de se mettre à la place omnisciente de Dieu. La différence entre eux n’était pas la jalousie pour l’autre, mais plutôt d’une croyance commune dans la capacité de la littérature inspirée par le divin ou par l’humanisme athée à pouvoir influer « sur le cours de l’histoire ». Dans les deux cas,… une littérature de prophètes en mandarins,devenue illisible aujourd’hui.

    Vous forcez mon admiration, PE, dans vos enthousiasmes littéraires; tout autant que dans vos dégoûts. Au fond, vous ne voulez pas voir comment s’écrit la littérature d’aujourd’hui parce qu’elle ne se donne plus aucune mission de cet ordre. Et personne ne lui donnerait plus de « mission » salvatrice… Alors, vous vous rabattez sur les vieilleries.

    Non, pas question de redécouvrir les romans de Sartre aujourd’hui… IL FAUT… Ce n’est en aucun cas une nécessité, zril y a bien d’autres urgences… Ils étaient moyens en leur temps, ils n’ont pas changé depuis. Désolé pour cette douche froide… Ne m’en tenez pas rigueur. Vous êtes chez vous !… Et vous pouvez me chasser…

    Bonne journée à vous… Et encore merci pour l’enthousiasme de ce nouveau papier…
    L’enthousiasme, on en a tellement besoin par l’étang qui stagne…

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