Sartre lit Proust

  Je suis tombé -en flânant sur le Net- sur un texte universitaire de Jacques Deguy, publié aux presses universitaire du Septentrion. Tout à fait remarquable.Extraits.

« Dans de multiples entretiens Sartre  a affirmé qu’il avait lu Proust. À quel moment de sa vie Sartre a-t-il lu Proust ?

Le film de 1972 nous apprend que la découverte remonte à la classe de première et que ce fut Nizan qui la provoqua. Nizan l’initiateur à la littérature contemporaine dont l’avance en la matière sur l’ancien lycéen de La Rochelle était patente4. En cette année scolaire 1920-1921, que pouvait lire le Sartre de quinze ans ? Les Plaisirs et les Jours, publiés en 1896, seront cités dans Situations15. Pour la Recherche, cette saison 1920-21 voit paraître, à l’automne et au printemps les deux tomes du Côté de Guermantes, ainsi que le tome 1 de Sodome et Gomorrhe. Le prix Concourt avait été décerné en 1919 à A l’ombre des jeunes filles en fleurs, publié à la fin de 1918. En avril 1922 paraissait le tome 2 de Sodome et Gomorrhe, avant la mort de Proust, en novembre. On sait que la fin de la publication de la Recherche s’échelonna de 1923 (La Prisonnière) à 1927 (Le Temps retrouvé). Sartre a donc pu lire, dans les dernières années de sa scolarité secondaire et à l’École normale, un auteur dont la notoriété, au lendemain de la guerre, éclatait enfin au grand jour, entraîné dans un phénomène de reconnaissance, sinon de mode. Signe de cette célébrité, le titre de la revue parodique de la rue d’Ulm en 1926 : À l’ombre des vieilles billes en fleurs, où Sartre tenait avec talent le rôle de Gustave Lanson, le directeur d’alors, rôle qui l’avait rendu lui-même célèbre dans la revue de l’année précédente. Il est de la génération de ceux qui ont vu paraître les volumes proustiens, qui ont, peut-on dire, grandi avec eux : sa lecture n’aura rien de la lecture rétrospective et déjà un peu sacrée des générations suivantes ; cela a son importance quant au degré de liberté, et parfois d’irrévérence qu’elle manifestera.

De 1938 à 1943, Proust va servir essentiellement de réservoir d’exemples à Sartre. Exemples qui éclairent ses propres réflexions sur le roman, dans les articles de 1938-39 consacrés à Dos Passos, Faulkner, etc. et repris dans Situations 16. Exemples des limites de la psychologie « intellectualiste » en 1940 dans l’Imaginaire7. En 1943, l’Être et le Néant puise dans la Recherche, avec plus de constance qu’en 1940, pour illustrer les comportements liés à l’« existence d’autrui » et traiter derechef de psychologie8. Dans cet essai, la littérature sert la philosophie, comme dans toute bonne dissertation, pour rendre accessibles immédiatement au lecteur cultivé les thèses de l’« ontologie existentielle ». Les références proustiennes sont, dans cette période, les plus nombreuses de toute l’œuvre de Sartre.

De 1945 à 1952, on peut parler d’une période d’hostilité ouverte, liée au raidissement moral et politique de Sartre à la Libération. Comme Flaubert, puis Baudelaire, Proust se voit reproché d’être un « écrivain bourgeois ». Le réquisitoire se fait vif dans la « Présentation » des Temps Modernes, tandis que Qu’est-ce que la littérature ? reprend en les politisant les attaques contre la manière psychologique de la Recherche, l’usage de l’analyse devenant le signe distinctif – et dangereux – de l’oppression10. L’étude sur Genet, en 1952, offre une autre série de considérations sur le vaste système de masques échafaudé par Proust dans ses peintures de l’amour homosexuel, ou plus exactement sur sa volonté de considérer ce dernier comme représentatif de l’amour en général (Sartre ne dit rien des derniers tomes de la Recherche qui échappent pourtant à toute « mauvaise foi » sur ce chapitre). À côté de Genet, homosexuel exemplaire qui parle de ses désirs particuliers avec une éclatante – et scandaleuse – franchise, Proust fait figure de traître : qu’Albertine soit le masque d’un Albert plus réel pour mieux faire accepter au public là noirceur secrète des amours défendues en rendant universel ce qui relève du particulier semble à Sartre une triple erreur : logique, esthétique et morale à la fois. Face au poète voyou qui jette sa marginalité au visage des gens de bien, il dénonce « le drame du pédéraste bourgeois. »

  • .

Après 1952, les textes publiés n’offrent que peu de références à la Recherche et à son auteur. Elles écartent en tout cas les polémiques évoquées ci-dessus. La Critique de la Raison dialectique n’illustre plus guère ses développements théoriques d’exemples proustien. Dans Les Mots, l’allusion à Un amour de Swann se nuance d’ironie amusée vis-à-vis de soi-même. L’Idiot de la famille ressuscite brièvement la théorie proustienne du souvenir à propos de la problématique de l’image14. Le « hors-texte », c’est-à-dire avant tout les entretiens tels qu’ils sont rapportés dans Les Écrits de Sartre par M. Contat et M. Rybalka, nous éclaire assez peu : dans une interview de 1957 réalisée par Olivier Todd, nous apprenons que Gide et Proust sont liés pour Sartre au subjectivisme et à l’esthétisme, symptômes parmi d’autres de la « névrose » qui sera dénoncée dans les Mots. En novembre 1963, dans un colloque à Prague sur la notion de décadence, Sartre prend la défense de Freud, de Kafka, de Joyce et de Proust. Interviewé peu avant sa mort en février 1980 par le journal Le Gai pied sur son rapport à l’homosexualité et aux écrivains qui s’en réclament, il ne souffle mot, en revanche, de l’auteur de la Recherche, lui préférant une nouvelle fois Jean Genet. Le temps de l’indifférence ou de l’oubli serait donc arrivé si le film de 1972 n’avait lancé l’aveu d’influence que nous avons cité et qui oblige à y regarder de plus près, au-delà des références explicites.

Ouj, c’est bien Sartre

Enfin ,Les Lettres au Castor et les Carnets de la drôle de guerre, donnent des informations inestimables sur le Sartre des années trente, et confirment le rôle de réservoir d’exemples, moins littéraires que moraux, que joue le texte proustien. Proust est certes absent des listes de livres qu’il commande à Simone de Beauvoir une fois mobilisé, mais quelques réminiscences servent de point de départ à des retours sur soi ou à des ébauches d’analyses psychologiques. Rien de commun cependant avec l’importance de Gide, dont le Journal accompagne le soldat Sartre et modèle sa propre écriture, ce qui n’est pas la moindre surprise causée par la publication de ces inédits. »

3 commentaires sur “Sartre lit Proust

  1. Mais j’ai oublié de dire que Michel Zink lit aussi l’italien! C’est d’ailleurs avec une évocation de sa lecture de la conscience de Zeno que son livre commence.
    Et si Michel Zink aime sans réserve les Buddenbrook, il apprécie moins la Montagne magique et s’en explique…j’ai trouvé intéressant sa remarque sur ces romanciers qui n’aiment pas leurs personnages, ce sont Balzac, Proust et Flaubert, auxquels il oppose Stendhal qui, lui, les aime. Que Michel Zinc, professeur au Collège de France, académicien, fasse l’éloge de la lecture naïve me le rend bien sympathique, et comme il a écrit un livre intitulé Seuls les enfants savent lire, on voit par là que cet éloge n’est pas une coquetterie.

    J'aime

  2. Ah, mais Michel Zink, médiéviste de formation et maître de beaucoup qui ne regrettent pas d’être passés par ses cours , à des curiosités universelles et un art réel de la pédagogie. Pas pour rien qu’il est entré à l’ Academie avec feu Fumaroli et Pierre Brunel! Solides et lisibles par tous, sans jargon aucun. Impeccablement documentés et même plus. Bien à vous. MC

    J'aime

  3. Et Michel Zink lit Thomas Mann, Virginia Woolf, Junger, Keyserling, Flannery O’Connor…et c’est toujours épatant; édité par les Belles Lettres, son titre  »On lit mieux dans une langue qu’on sait mal. »

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s