André Breton aime Simone Kahn

Souvent, je flâne dans Dinard, ses villas blanches, les unes anglo-normandes, d’autres  genre  manoirs néo-breton  massives, à créneaux, d’autres, avec bow-windows, multiples clochetons, lucarnes,   escaliers tournants faux gothique, briques vernissées .La céramique et le granit se côtoient. Granit breton  d’un gris-bleu  caviar qui brille au soleil, ou briques d’un rouge foncé  sous la pluie. On remarque  des frises vernies avec entrelacs de feuilles, du grès flammé Art Deco, et même quelques belvédères d’un blanc  si intense qu’on se croirait au Maroc. Je n’oublie jamais de passer devant  la sobre  Villa Campo Bello. Aujourd’hui, elle est louée à de riches anglais. C’est là qu’une  jeune  étudiante fascinée par le surréalisme, Simone  Kahn passait ses vacances au tout début des années 2O.

Villa Campo Bello à Dinard

Simone Kahn , ce nom vous dit quelque chose?Elle fut  la première épouse d’André Breton.

Breton a rencontré Simone Kahn  à la fin du mois de Juin 1920 au jardin du Luxembourg. Il a 24 ans. Il vient de publier « les champs magnétiques » avec Philippe Soupault, il correspond avec Tristan Tzara, le dadaïste. Simone Kahn a 23 ans, née à Iquitos au Pérou –où son père a une exploitation de caoutchouc. Elle fréquente l’institut d’anglais de la Sorbonne,  et se rend régulièrement la librairie d’Adrienne Monnier. Fascinée par les nouveaux courants littéraires, elle  s’est abonnée à la revue « Littérature » fondé en mars 1919, par Breton, Aragon et Soupault. Elle  assista  au festival Dada de la Salle Gaveau le 26 Mai 1920.Lorsqu’elle rencontre Breton, elle lui dit : »Vous savez, je ne suis pas dadaïste » »Moi non plus, répond-elle. Ils se marient le 15 septembre 1921 ; Paul Valéry est le témoin de Breton.

Pendant huit ans de vie commune  Simone et André vont s’écrire. Ils se promettent  de ne rien se dissimuler de leur vie amoureuse, de leurs pulsions, de leur volonté d’indépendance. Difficile pari. Simone, chaque année, rejoignait sa cousine Denise Lévy à Sarreguemines ou à Strasbourg, et passait souvent ses vacances loin de Breton,d’où de nombreuses lettres,d’où aussi des questions, des soupçons, un sentiment d’abandon chez Breton..  assez vite Simone Kahn  entretient  une liaison non avouée avec Max Morise. De son côté Breton en Octobre 1926, rencontre  Nadja. Puis, passion pour Suzanne Musard en décembre 1927. En 1929 que Simone et André se quittent.

Il y a deux choses étonnantes dans cette correspondance.1) Nous n’avons pas les lettres de Simone. Celles de Breton constituent donc un journal intime tres précis, et surprenant. Nous sommes loin du Breton magistral  et cassant des histoires littéraires.

Simone Kahn

2) Comme Breton confie presque tout  à Simone dans cette période capitale où le surréalisme est un groupe en formation, c’est un document exceptionnel  sur l’histoire du mouvement, de sa naissance à ses fissures rapides.

 Le  Surréalisme nait, s’invente, se constitue sous nos yeux, au fil des lettres. On  note  les obsessions libertaires,  les scandales  dans les cafés , les options politiques avec  ses déchirements,  et aussi  cette  curieuse coagulation d’amitiés entre peintres et écrivains, français et étrangers.. Breton  n’a rien du   « pape » solennel, intolérant qu’il deviendra

 C’est  encore  un tout jeune homme passionné, amoureux, hypersensible, ombrageux,  avec déjà des parti pris  secs, des refus nets sur le genre romanesque (voir ce qu’il écrit sur Dostoïevski). Epris de liberté, on le sent autoritaire, c’est son paradoxe…

 Une expression revient dans ses lettres, s’adressant à Simone : »Je ne le dis qu’à toi » .Et c’est vrai, il se confie comme il ne le fera jamais plus en vieillissant. Il lui confie ce qu’il pense vraiment de « L’Anicet » d’Aragon : »Que le récit soirt amusant, je l’accorde. Tel quel il ne me plait cependant pas avec sa rhétorique de dernier ordre et cette sorte d’ironie qui est  chez lui la monnaie fausse de la pudeur »(3 septembre 1920)

Il déteste « 152 proverbes  mis au gout du jour » de Benjamin Péret : »Ignoble petit ouvrage dû à la collaboration avec Paul Eluard ».(30 janvier 1925)  Il déteste la manière dont Max Ernst décore la maison d’Eluard :»ça dépasse en horreur tout ce qu’on peut imaginer »(11 novembre 1923).

 En revanche, il salue « Histoire de l’œil » de George Bataille « non seulement c’est le plus beau livre érotique que je connaisse mais c’est aussi l’un des sept plus beaux livres environ que j’aie lus »(19 aout 1928) Il recommande le 12 aout 1928 à Simone de lire Joyce publié dans  un récent  numéro de la NRF : » « il y a un fragment d’ »Ulysse »de Joyce que je trouve remarquable. Je me demande pourquoi on m’a caché cet auteur, Aragon par exemple. A quelles fins ? «

Ce jeune homme qui avait décidé de bouleverser sans retour le paysage littéraire au sortir des tranchées de 14-18, avec quelques compagnons,  ce  jeune homme qui pense que le grand matin révolutionnaire est arrivé, qui croit que Freud, Rimbaud et Lautréamont vont renverser  la morale bourgeoise et le patriotisme des commémorations mécaniques, celui qui a écrit « le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore », cet auteur du « manifeste » qui ouvre tant de portes sur le futur  , qui possède  une force  subversive  électrisante, entraînante, se révèle, un  dépressif. On découvre, non pas un casseur d’assiettes, mais   un garçon bourré de doutes,  soumis à des crises des désespoir. La correspondance  nous livre  un Breton vrai, sans pose, si inattendu.. Témoin cette lettre du 7 février 1925, alors qu’il  publie ce texte capital « Introduction au discours sur le peu de réalité » et qu’il est déjà célèbre :

« Qu’est-ce que peut bien me faire la question bolcheviste ou la question juive les jours en somme si nombreux où je me sens  à peine le temps de vivre, où je suis incapable de vivre ? J’aimerais mieux apprendre à vivre que de collaborer à toutes ces feuilles dans lesquelles mon nom me fait à certains moments l’effet d’une mauvaise plaisanterie, car je ne suis guère qualifié pour parler de rien, ni moi ni les autres, d’ailleurs. Arriverai-je seulement à faire un jour autorité en moi ? Cette « Révolution » même, je la perds aujourd’hui de vue. Qui sait si la Liberté est bien la fin dernière ? Je ne vois ce soir qu’un grand remous, que l’idée même de Liberté n’éclaire pas. Il doit y avoir quelque chose d’immense qui nous échappe ».

Etonnant, n’est-ce pas ?

 Dans ces 170 lettres , le chef des surréalistes   se dévoile si bien qu’on obtient  un film  nuancé de son    parcours intellectuel, amoureux  poétique.. on saisit  une vue panoramique : vie de projets, de combats contre le bourgeois, rencontres de café insolentes   ou déprimantes, qui parfois se terminent par des chahuts,des querelles, voire des  gifles. Il  y a  le récit hilarant d’une bagarre générale. La lettre du 11 juin 1928,il faudrait la citer en entier.il s’agit d’Artaud  auquel Breton resta fidèle.. Ce11 juin  Artaud  met en scène » le Songe ». de Strindberg au théâtre de l’Avenue. Les Surréalistes déclenchent une bagarre dans la salle.  Artaud appelle les flics.  Aragon et Artaud en viennent aux mains. Artaud griffe au visage Aragon. « Esquintage complet d’Aron par Prévert  » .Flics en civil qui poursuivent dans les rues les surréalistes fauteurs de trouble..  Desnos bondit sur la scène alors qu’ Artaud est défendu par six flics…ça se termine au commissariat. on vit donc au jour le jour  toute cette ébullition intellectuelle, tout un joyeux bordel anti academique, avant les procès du « Second manifeste » L’enthousiasme alterne avec les  coups de déprime, les  malentendus sont suivis de réconciliations. Déjeuners, diners, soirées  qui font rêver avec Duchamp(qui impressionne beaucoup Breton), Matta, Vitrac ,Tzara, Jacques Rigaut, Michel Leiris,Chrico. On est stupéfait rétrospectivement  quand Breton   hésite à acheter des tableaux de Chirico, ou marchande le prix bas d’un Picasso !!. Il y a le revers :Breton se traine certains après-midi, l’ennui le gagne , le désarroi, le « a quoi bon » . Breton prend  ses distances avec la doctrine du groupe, on sent une lassitude.

Simone Kahn au moment de sa rencontre avec Breton

Cette lassitude a  aussi  son origine  dans des absences prolongées, multipliées, peu  justifiées(mais ici les lettres de la femme nous manquent) , de Simone, toujours à Strasbourg ou ailleurs. Douleur de,  Breton. Il est déconcerté, puis tourmenté  par cette épouse  absente.  On sent, malgré ses serments d’amoureux véritable, quelque chose de désespéré, une instabilité  qui finit par le ronger. Et on se dit qu’au fond, Breton aurait pu souscrire à ce  qu’écrivait « Aragon » : »On donnerait cher pour  savoir ce qu’elles pensent (..) Celles qui ne savent pas ce qu’elles veulent. »  Celle qu’il appelle « son cher petit » ou « petit chéri bien aimé » .

Au fil des années, avenir incertain de l’aventure surréaliste, notamment dans ces années 1926-1927 .Le   groupe surréaliste  perd sa cohésion. Dissensions, malentendus, jalousies, divergences politiques, moments de colère, mesquineries.  On voit des  jeunes gens en colère et pas seulement contre la Société  mais en colère les uns contre les autres.. « Les gens en général, assez déprimants. Aragon le mieux malgré tout » écrit Breton, maussade .  Il rencontre Picasso en septembre 1925 « dans la plus ignoble des villes :je veux parler de Cannes. »

Le Breton amoureux change également. . Simone s’est  visiblement désamarrée d’André alors  les innombrables formules  tendres et sincères  se métamorphosent en  formules lyriques répétitives, mécaniques, serments routiniers, petits mots doux complètement creux .La vie rêvée, l’Amour Fou , la vie du désir poétisé et magnifié en littérature , se heurte  au terne train-train du couple réel. On comprend alors mieux le  sens de « Nadja »,ce texte-phare, prodigieux. Il impose une issue à la malédiction du couple embourgeoisé.  La  coïncidence entre la rencontre d’une femme et l’écriture vraie, entre des lieux ordinaires  d’une ville et un sens du merveilleux, voilà la signification de ce texte. Réponse littéraire,planche de salut, à un désespoir. C’est l’intérêt de ces lettres de voir que derrière la statue du « pape » ,derrière le Breton qui cherche une quête du Graal, un amour  Fou, une Fée,   il y a un  couple   ramené à la triviale  tristesse d’un adultère.

En  rédigeant Nadja , en donnant les vrais noms des lieux, le poète  remet en pleine lumière la vérité amoureuse, faite de hasards, de ruptures et non plus   de cette fausse  continuité bourgeoise entretenue dans une fausse familiarité et des faux semblants. On comprend mieux pourquoi Breton détestera toujours  le genre romanesque :il est trop associé à une logique psychologique, et à un réalisme bourgeois bas de plafond.

 On note aussi  le  parallélisme  dans la désillusion générale  qui saisit  Aragon et Breton. Ils  découvrent  en même temps que la « poétisation »extrême de la Femme –qui les caractérise-  les mène à une impasse.   Ça prend  chez les deux  une résonance tragique qui traversera leurs deux œuvres et leur donnera une  note fondamentale.

Aragon l’exprimera dans « La défense de l’Infini » et sa  tentative de suicide. Breton, en filigrane dans »Nadja » et son urgence panique..

Aragon au centre, Breton en haut à gauche, Simone contre l’épaule d’Aragon

 Sur les circonstances de la rédaction de   « Nadja »,la correspondance est précieuse. André  Breton   rédige une partie du  texte en aout 1927  au Manoir d’Ango près de Dieppe, avec beaucoup de difficulté, tandis que tout, près, à  Varangeville, Aragon  compose  « le traité du style » avec aisance. Dix pages par jour .Ce qui, bien sûr exaspère Breton. Ce dernier  écrit à Simone: »Ce qu’Aragon écrit , et qu’il me communique,  presque chaque jour, me gêne assez pour écrire. C’est tellement, tellement brillant : tu ne peux imaginer. Je me fais l’effet décrire d’une manière si plate. Il me disait, il est vrai, l’autre jour qu’il avait, par rapport à moi, l’impression, lui, d’écrire  d’une manière si creuse. N’empêche que ce qu’il fait atteint déjà de grandes proportions et que pour moi une page  est une page. Néanmoins je pense que ces généralités autour de Nadja seront un peu intéressantes. J’y parle, je crois, d’une manière assez suivie de choses qui me sont, je crois, si particulières ».  Drôles d’années 20 pour ces écrivains majeurs. Enthousiasmes, élans révolutionnaires, poétiques  puis retombées, déceptions, doutes, illusions perdues. Tout se lit, se vit, se comprend dans ces lettres.

9 commentaires sur “André Breton aime Simone Kahn

  1. Paul Edel, merci, vous avez pu sauver une bonne partie de votre notule sur Guérin, pas tout mais l’essentiel que je souhaitais relire est ici. vous résumez bien les raisons de la désaffection publique pour la littérature de Guérin, publiée à la sortie d’une guerre que tout le monde voulait oublier comme « Les portes de nuit », film également échec public pour être venu à rebours.
    raison de la question, je découvre que « Les poulpes » est en fait le dernier volet d’une trilogie initiée par « L’apprenti » mais que chaque volume serait écrit dans un style différent. « L’apprenti », qui me semble davantage un témoignage de « mort à crédit » (et de première main, si l’on ose dire) sur la vie d’un groom d’hôtel de luxe qu’un manifeste sur l’onanisme comme un peu vite dit ici ou là, m’a en effet souvent rappelé un style à la Céline qui aurait perdu son mordant. et me demande quel est le style adopté pour « Les Poulpes ».
    « Quand vient la fin », qui précède cette trilogie, n’est pas écrit dans le style de « L’apprenti », la crudité des descriptions de l’agonie de son père ne choquent plus aujourd’hui et rappellent un rapport médical. Nombreux passages censurés ans dans la première édition de « L’apprenti » publiée en 1946, tous à teneur sexuel. Guérin semble ne s’être jamais remis d’avoir vécu une vocation littéraire contrariée par son père.

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  2. ANDRE BRETON

    Le Rêve fou

    Au désir d’André Breton : « J’ai toujours incroyablement souhaité de rencontrer, dans un bois, une femme belle et nue », répondra la rencontre, rue Lafayette, le 4 octobre 1926, « à la fin d’un de ces après-midi tout à fait désoeuvrés et très mornes », de Nadja. Une jeune femme blonde, socialement plus proche de Nana que de Madame Bovary. Surréelle et perdue dans un univers d’irréalité, cette Mélusine revisitée, qui sera dévorée tout entière par le serpent de la folie, inspirera à l’auteur de L’Amour fou l’un de ses plus beaux livres. Pourtant, leur liaison n’excéda pas une dizaine de jours à travers les rues de Paris et s’acheva par un voyage en forêt de Saint-Germain- en-Laye. Le temps nécessaire cependant pour que le poète, quelques mois après, en rédige la chronique, tandis que Leona D., alias Nadja, alors âgée de 24 ans, était définitivement internée. Fragments d’un récit, halluciné, dont la dernière phrase nous avertit que : « La beauté sera CONVULSIVE ou ne sera pas. »

    5 octobre – Elle me dit encore : « Je vois chez vous. Votre femme. Brune, naturellement. Petite. Jolie. Tiens, il y a près d’elle un chien. Peut-être aussi, mais ailleurs, un chat (exact). Pour l’instant, je ne vois rien d’autre. » Je me dispose à rentrer chez moi, Nadja m’accompagne en taxi. Nous demeurons quelque temps silencieux, puis elle me tutoie brusquement : « Un jeu : dis quelque chose. Ferme les yeux et dis quelque chose. N’importe, un chiffre, un prénom. Comme ceci (elle ferme les yeux) : Deux, deux quoi ? Deux femmes. Comment sont ces femmes ? En noir. Où se trouvent-elles ? Dans un parc… Et puis, que font-elles ? Allons, c’est si facile, pourquoi ne veux-tu pas jouer ? Eh bien, moi, c’est ainsi que je me parle quand je suis seule, que je me raconte toutes sortes d’histoires. Et pas seulement de vaines histoires : « c’est même entièrement de cette façon que je vis. »

    6 octobre – Le regard de Nadja fait maintenant le tour des maisons [place Dauphine]. « Vois-tu, là-bas, cette fenêtre ? Elle est noire, comme toutes les autres. Regarde bien. Dans une minute elle va s’éclairer. Elle sera rouge. » La minute passe. La fenêtre s’éclaire. Il y a, en effet, des rideaux rouges. (Je regrette, mais je n’y puis rien, que ceci passe peut-être les limites de la crédibilité. Cependant, à pareil sujet, je m’en voudrais de prendre parti : je me borne à convenir que de noire, cette fenêtre est alors devenue rouge, c’est tout.) J’avoue qu’ici la peur me prend, comme aussi elle commence à prendre Nadja. « Quelle horreur ! Vois-tu ce qui se passe dans les arbres ? Le bleu et le vent, le vent bleu. Une seule autre fois j’ai vu sur ces mêmes arbres passer ce vent bleu. […] Il y avait aussi une voix qui disait : Tu mourras, tu mourras. Je ne voulais pas mourir mais j’éprouvais un tel vertige… Je serais certainement tombée si l’on ne m’avait retenue. »

    10 octobre – Nous dînons quai Malaquais, au restaurant Delaborde. Le garçon se signale par une maladresse extrême : on le dirait fasciné par Nadja. Il s’affaire inutilement à notre table, chassant de la nappe des miettes imaginaires, déplaçant sans motif le sac à main, se montrant tout à fait incapable de retenir la commande. Nadja rit sous cape et m’annonce que ce n’est pas fini. En effet, alors qu’il sert normalement les tables voisines, il répand du vin à côté de nos verres et, tout en prenant d’infinies précautions pour poser une assiette devant l’un de nous, en bouscule une autre qui tombe et se brise. Du commencement à la fin du repas (on entre de nouveau dans l’incroyable), je compte onze assiettes cassées.

    12 octobre – Après dîner, autour du jardin du Palais-Royal, son rêve a pris un caractère mythologique que je ne lui connaissais pas encore. Elle compose un moment avec beaucoup d’art, jusqu’à en donner l’illusion très singulière, le personnage de Mélusine. A brûle-pourpoint elle demande aussi : « Qui a tué la Gorgone, dis-moi, dis. » J’ai de plus en plus de peine à suivre son soliloque, que de longs silences commencent à me rendre intraduisible. En matière de diversion, je propose que nous quittions Paris.

    Qui étions-nous devant la réalité, cette réalité que je sais maintenant couchée aux pieds de Nadja, comme un chien fourbe ? Sous quelle latitude pouvions-nous bien être, livrés ainsi à la fureur des symboles, en proie au démon de l’analogie, objet que nous nous voyions de démarches ultimes, d’attentions singulières, spéciales ? D’où vient que projetés ensemble, une fois pour toutes, si loin de la terre, dans les courts intervalles que nous laissait notre merveilleuse stupeur, nous ayons pu échanger quelques vues incroyablement concordantes par-dessus les décombres fumeux de la vieille pensée et de la sempiternelle vie ? J’ai pris, du premier au dernier jour, Nadja pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l’air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s’attacher, mais qu’il ne saurait être question de se soumettre.
    (« Nadja », Editions Gallimard, 1928 et 1963)

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  3. Moi, j’ai précieusement gardé vos panégyriques des deux attachants bouquins d’Hivernaud. Outre ces deux lectures depuis votre alerte, j’ai poursuivi d’autres écrits de cet instituteur charentais dûment sorti de son purgatoire, avec un petit éditeur courageux. Je crains qu’il n’y soit retombé depuis.
    Pour l’instant, pas fréquenté Raymond Guérin…, mais Hardellet, oui… un peu. Plaidoyer pour des littératures mineures… Ce qui est rassurant, c’est que même les « grands » écrivaient aussi comme des pieds, tout en faisant leurs coquettes : « Néanmoins je pense que ces généralités autour de Nadja seront un peu intéressantes. J’y parle, je crois, d’une manière assez suivie de choses qui me sont, je crois, si particulières »… (je vous cite)…
    Bàv,

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  4. Phil. j’avais consacré un long article aux « Poulpes » de Raympnd Guerin.Ce pavé d’une bouffonnerie amère assez terrible, sur la vie des prisonniers français dans un stalag;mais c’était quand mon blog était hébergé par Le Monde »quand le journal décida soudain de ne plus héberger les blogs d’abonnés , je n’ai pas réussi à sauver cet article.
    je viens juste de retrouver sur la « République des livres » de Pierre Assouline, un commentaire que j’avais posté

    .Le voici:
    « ,A propos Raymond Guérin. On ne peut pas affirmer qu’il a été ignoré de la critique littéraire. Oui, il a choqué une partie de la critique par sa violence sur l’abjection,notamment de la déchéance physique entre autres en racontant la maladie de son père dans le moindre détail ou en faisant une épopée de l’onanisme dans « l’apprenti » mais pas plus violent ou « sale » que le style de Sartre dans « le mur » Dès son premier roman » Zobain » en 1936 -publié sur les conseils de Jean Grenier- roman sur le naufrage d’un couple analysé au scalpel, Guérin est remarqué .Il est élogieusement commenté par Marcel Arland, Raymond Queneau, Martin du Gard, Joe Bousquet, Louis Emié. En 1943, le déjà très célèbre Albert Camus lui écrit une lettre au stalag pour lui dire combien il l’admire. Quand, revenant de quatre ans de stalag, Guérin publie « Quand vient la fin. Après la fin, Gallimard, 1941.. » où il raconte sans fioritures, d’une manière sèche et dure , le cancer et l’agonie de son père. Là encore, on le commente dans les journaux bien que le sujet rebute certains…
    Le très étonnant » récit sur sa jeunesse , L’Apprenti, que Gallimard publie en 1946 nous offre un roman d’apprentissage. Guérin raconte les obsessions sexuelles d’un garçon d’hôtel avec une sorte de hargne noire et des mots crus qui heurtent la presse bien-pensante.. Avec La Confession de Diogène il est encore loué par les critiques de l’époque. « La Peau dure, Éd. des artistes, 1948 est aussi commenté. Et Parmi tant d’autres feu « Gallimard 1949. Maurice Nadeau le remarque.. Il devient alors l’ami d’Henry Miller et de Malaparte qui l’admirent. Ce qui est un beau tableau de chasse. Tout le malentendu vient de la publication de son chef d’œuvre « les poulpes » en 1953.
    Immense bouquin sur 4 ans de captivité dans un stalag. Entre 1940 et 1944. Guérin se délivre de ce qu’il avait vécu et noté sur sa captivité, et sur la vie des prisonniers de guerre français en Allemagne, de ceux qui sont restés entre les barbelés pendant 4 ans. Guérin décrit un groupe d’individus hauts en couleurs, avec une puissance dans la dérision, l’amertume qui sidère aujourd’hui encore. Guérin réussit le grand Livre avec ces les pitoyables silhouettes tournicotant derrière les barbelés, torturées par la faim, la monotonie, et la solitude sexuelle.. Le style est lyrique, épique, bouffon, amer, avec tout le sordide, le misérable de cette vie dans les baraquements sous un ciel gris .C’est le livre du pathétique, du rire étranglé, et de la pitié, naturellement. Il y a des pages d’anthologie sur la réalité décapée. Et aussi on note cette prose survoltée, enragée, hallucinée. Il y a du Mirbeau chez lui et du Darien.. Sa prose est aussi teintée d’envolées céliniennes. On referme le livre avec l’impression d’avoir vécu, secoué, un épisode de l’enfer de Dante. Cet immense écrivain de la dérision et aussi de la compassion devait aussi donner « La peau dure », étonnant récit composé de trois voix de femmes, et qui montre l’aspect féministe de Guérin
    Hélas, pour en revenir aux « Poulpes » ce grand moment de littérature,(qui devrait être en Pléiade) le texte n’a pas eu l’accueil critique à la hauteur de l’évènement . Guérin en conçut beaucoup d’amertume, alors il écrivit contre la critique littéraire de son époque. Le livre n’eut pas le nombre de lecteurs qu’il méritait .Mais la misère de la bête humaine enfermée a immédiatement été saisie par quelques uns, dont Malaparte, Jean Cayrol ou le jeune Louis Nucera. Aujourd’hui il reste un classique pour « happy few », ce qui est dommage. Mais, à l’époque, on voulait » oublier » cet épisode si sombre des « prisonniers français» et se donner avec optimisme à l’élan de la reconstruction du pays.

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  5. Bonsoir Paul Edel, quel mois de 2020 votre notule sur Raymond Guérin « Les poulpes », s’il-vous-plait ? pas trouvé votre « moteur de recherche », du reste une appellation bien laide.
    Simone Kahn, moins Betty Boop (selon Jazzi Baroz) que Simone Simon.

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  6. « Sonata #21 « Waldstein » Op.53 Valentina Lisitsa »

    Merci. J’avoue que je reviens toujours comme un papillon attiré par la lumière vers la 32 interprétée par Barenboïm.
    Par contre son ultime quatuor, que Schubert se fit jouer sur son lit de mort, je n’arrive pas y pénétrer. Il me manque une clef.

    Ah, en littérature je m’intéresse à une autre tribu que celle des surréalistes : celle des Bernanos au cours de leur séjour au Brésil, qui marqua tant un des fils, Michel. J’aurais pu croiser, enfant, cet homme mélancolique qui se suicida en foret de Fontainebleau en 64. J’ai habité entre 1960 et 1969 une barre HLM tout près d’un de ces petits pavillons de Gentilly. Il tapissait les murs de sa chambre de cartes, souvenirs de l’Amazonie.

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