Du Mans à Saint-Malo, joie du retour

Le  TGV  traverse le Mans (drôle de ville avec son vieux quartier perché dominant des horreurs modernes) puis à nouveau   les pentes des champs.

Dans le rectangle de la vitre  limpide,  prés et herbages   montent, descendent, tremblent, s’éloignent, se cachent derrière une église,  la corne d’un bois ,puis soudain  steppe bien plate avec de légères modifications de couleurs pâles que coupe la tranchée  verte d’une sapinière , un étang miroite, des  poteaux électriques scandent et rythment  les accélérations, on voit défiler en flou les talus, les collines, les fermes, les vallons et les lignes d’arbres  de clôtures ,et enfin  le TGV vire  doucement à  tribord après la gare de Rennes. On pénètre alors  le pays Gallo si feuillu, caché, maternel, avec des chemins creux, des rivières cachées, un canal entrevu par moments,   C‘est le superbes bocage   avec  des hangars et fermes  à peine aperçus, des  bungalows neufs isolés, ,quelques masures dans un carnage d’herbes hautes, les paillettes du soleil dans des saules, des peupliers scintillants comme si tout le passé paysan revenait de siècles oubliés,  puis  des chaumes, l’eau passe,  des cieux bleus éternels,  en épaisseur, des nuages qui n’en finissent jamais d’accompagner le TGV et des bornes , des transfos, quelques filles blondes dans une gare déserte traversée à pleine vitesse, encore   le lointain figé des nuages, les bas cotés herbeux, épis et brillantes collines , qui s’élèvent puis retombent dans la vitre ; quelques maisonnettes à jardinets et linge étendu, un carrefour dans sa solitude au milieu  d’une clairière, puis à nouveau des  pénombres touffues , des ruisseaux enfouis au ras des masses de feuillages, toute une série d’enclos, on  se sent happé par   la sourde tension de terres grasses,  attiré par des  damiers irréguliers    de petits champs à vieille barrière, avec des laisses d’eau boueuse ,des  haies encore brillantes d’une ondée récente, des champs de choux pimpants au soleil, la terre qui fut immense  devient enclos, ruisseaux, vase verte, haies  serrées, ,niches à oiseaux, quelque chose de plus herbu et de plus dru  attire dans sa succulence, comme si  cette contrée bocagère, isolée, creusée, abritée  restait délicieusement préservée, dans  sa sauvage retenue, à l’écart des    folies de  toupies  de béton,  des abstraits plans de l’« aménagements du territoire »  et des chantiers qui saccagent  le pourtour  des villes . Ici, des jeux de nuages, le glacis d’une averse rapide, des sentiers tapissés de bouses, de talus, d e brassées d’ orties, et  enfin l’ ouverture   finale d’un  ciel  arène bleu pâle qui s’élargit   et annonce la petite gare de  Dol.

On s’arrête devant  quelques bâtiments délabrés et leur carcasse de fer tordu, puis, après avoir contourné la ville comme une belle salamandre rouillée , voilà enfin  les étendues  des marais ,une lumière crue et vaste. Elle  frappe puis  révèle des  lignes de saules veloutés  et des peupliers d’un argent qui tremble sur la poussière blanche, si étale,  qui divise de minces    eaux plates à perte de vue. Les hivers anciens y logent encore, et la brise de mer filigranée de boqueteaux.

Cathédrale de Dol vue de la rue Ceinte.

Exaltant.

Le soleil faible colore les maisonnettes comme des ruines. Parfois un verdoiement spectral  glisse dans la vitre. .Voici  que s’ouvre à perte de vue  les vastes  terres blanches  du marais  et les  terres noires  quand on approche de la baie de Cancale. Un tourbillon de passereaux s’élève et monte vers   de hauts nuages, traces grises prises dans  les courants  tranquilles .Parfois le treillage métallique d’un passage à niveau ,un café buvette , son crépi gris. 

  Ici une zone pavillonnaire borde une   route surélevée de goudron d’un noir tout frais. Des branches griffent  la vitre,  et toute cette continuité de plus en plus plate et de ciel de plus  en plus immense    ne rejoint pas les  lignes  des rails et talus, un abime : on respire grand, large, le ciel s’ouvre en approchant de la mer… Puis les hangars poussiéreux, des routes goudronnées devenant rues, maisonnettes alignées,  puis petits immeubles cubiques, usine à phosphates,   et  les terrains de sport, puis croisement rapides  d’autres voies ferrées avec de l’herbe folle ,des parkings, enfin les quais de  la gare de Saint-Malo ,  avec ses lignes    des lampadaires. Arrêt. Secousse.  Les jeunes sportifs   rebondissent sur le quai, voyageurs  serrés , foule  troupeau en ruée vers la sortie parmi un fouillis  caddies.

« Journal d’un curé de campagne » de Bernanos,une incandescence

           En octobre 1934, Bernanos quitte Hyères avec sa famille  pour s’installer aux iles Baléares .Il y séjournera jusqu’en 1937.c’est l’époque où l’écrivain   est dans une situation matérielle difficile.  C’est alors que les éditions Plon lui proposent de le payer « à la page ». Bernanos écrit donc  dans les cafés de Palma de Majorque. Commencé en décembre 1934 le texte  est interrompu en mars 1935 car Bernanos doit, dans l’urgence, recomposer la deuxième partie  du roman « Un crime » refusé par Plon.

De  mars à mai, il réécrit donc  une partie  d’ « Un crime ».Il  revient en septembre à son curé de campagne   pour le  terminer en janvier 1936. L’examen des cahiers et brouillons  sur lesquels il a écrit ce « Journal »  prouve, selon Max Milner,  que le texte est « manifestement improvisé au fur et à mesure de sa rédaction, sans plan ni ébauches préparatoires. », ce qui laisse rêveur…

 L’action se situe à Ambricourt, village de l’Artois, le pays de son enfance. Ecrit en deux temps : novembre 1934 et février 1935 à Palma de Majorque.

Le journal est divisé en trois parties : Dans la première, le jeune prêtre note sur un  cahier d’écolier  son arrivée dans sa paroisse du nord de la France et ses premiers contacts avec la population pauvre.

Dans la seconde, il s’agit de la vie quotidienne dans la paroisse. Le curé décrit ses rencontres avec différentes personnes et les résultats de son travail. Il échoue à remplir son devoir, et c’est seulement pendant une crise dans le château du village qu’il réussit à convaincre la comtesse de l’existence de Dieu. Cette conversation avec la comtesse est le point culminant du roman. Elle se trouve dans une situation fatale et elle meurt un jour plus tard. La dernière partie traite du séjour et de la mort du curé à Lille après un examen médical.

Bernanos :« J’ai résolu  de faire, le journal d’un jeune prêtre à son entrée dans une paroisse. Il va chercher midi à quatorze heures, se démener comme quatre, faire des projets mirifiques qui échoueront naturellement, se laisser plus ou moins duper par des imbéciles, des vicieuses ou des salauds, et alors il croira tout perdu, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu raison de tout, et il mourra tranquillement d’un cancer . » 6 janvier 1935, lettre à Robert Vallery-Radot.

La source du roman ? Son enfance dans le pays d’arrtois.

 « Dès que je prends la plume, ce qui se lève tout de suite en moi c’est l’enfance, mon enfance si ordinaire et dont pourtant je tire tout ce que j’écris  comme d’une source inépuisable de rêves. Les visages et les paysages de mon enfance, tous mêlés , confondus, brassés par cette espèce de mémoire inconsciente  qui me fait ce que je suis, un romancier »

Extrait du film de Robert Bresson

c’est particulièrement vrai pour ce roman écrit sous le soleil espagnol mais avec des bouffées de nostalgie pout une partie de sa petite enfance passée dans la demeure de Fressin (Pas de Calais).Le roman   ne parle que de pluie, de boue, de nuits orageuses. .« Je ne me console pas d’avoir perdu l’image que je m’étais formé, dans l’enfance, de mon pays. Si je savais où on l’a mise, j’irais crever sur sa tombe, comme un chien sur celle de son maître. »

                                            

« Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! L’ennui les dévore sous nos yeux et nous n’y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps avec ça. »Voilà ce que l’auteur affirme au tout début  de son roman.

Mais que Bernanos a-t-il voulu raconter ?

L’auteur :« J’ai résolu  de faire, le journal d’un jeune prêtre à son entrée dans une paroisse. Il va chercher midi à quatorze heures, se démener comme quatre, faire des projets mirifiques qui échoueront naturellement, se laisser plus ou moins duper par des imbéciles, des vicieuses ou des salauds, et alors il croira tout perdu, il aura servi le bon Dieu dans la mesure même où il croira l’avoir desservi. Sa naïveté aura eu raison de tout, et il mourra tranquillement d’un cancer. «  Lettre à Robert Vallery-Radot.

Les pages alignent d’une écriture sage  l’itinéraire  d’un  individu souffrant , dévoué à son prochain, conscient d’être l’intercesseur entre Dieu et les paroissiens. Il nous touche   par sa bonté sans artifices .On découvre aussi que sa confiance, son enthousiasme   vont s’éroder  face aux villageois   qui montrent  chaque jour indifférence,  bassesses,  hostilité. C’est donc  à une épreuve que nous assistons notée parfois heure par heure.

 Bernanos   détaille les petites victoires du quotidien (monter un club de sport pour la jeunesse) ou les batailles plus importantes ( ramener la femme du châtelain mortifiée par les infidélités de son mari dans le giron de Dieu) .  Ces combats  ne compensent pas les échecs subis pendant son ministère. L’incompréhension grandit entre lui et une partie de ses paroissiens. Insensiblement, inéluctablement   l’auteur radiographie une âme en train d’être   dévastée.  Tout l’intérêt du livre est d’exhiber  une plaie ouverte à toutes les tentations du désespoir.  Qu’on soit croyant ou non, le texte  vibre et touche par son authenticité, son accent de vérité. Souvent, on se prend à relire une page et  on a l’impression d’avoir touché un peu l’indicible, parce qu’il y a une étrangeté de la lumière ou des ténèbres, des ombres et des éclairages latéraux  qui traversent, filtrent,  ou accompagnent les personnages .C’est un art de vitrail. Tout bouge avec des effets diaphanes,  pour cerner, approcher, faire deviner les maladies et les infirmités des hommes, leur exil à eux-mêmes.  Ce que Claudel, admiratif, appelle  « le don des ensembles indéchiffrables et des masses en mouvement ».

 Pour les croyants, il s’agit clairement d’un chemin  de croix, le récit d’une agonie, d’une chute et d’une rédemption. La dernière déclaration du prêtre avant de mourir  résume : « Tout est grâce » 

On note aussi que dans ce roman en particulier ,  Bernanos trouve les métaphores les plus belles pour décrire la maladie d’un village  comparé  à » une bête couchée sous la pluie. » .Il y a  de nombreux   passages qui décrivent la nuit, nuit réelle,  et la nuit spirituelle. « Je respire, j’aspire la nuit, la nuit entre en  moi par je ne sais quelle inconcevable, quelle inimaginable brèche de l’âme. Je suis moi-même nuit. »

Mon cœur tremblait d’angoisse.. »   ou «  Derrière moi, il n’y avait rien. Et devant moi un mur, un mur noir. 

 Constamment  images de la boue, les chemins creux, les taillis, les pluies, la lumière basse,  les journées courtes et la nuit qui étouffe.  Le paysage colle aspire,   enlise le prêtre. Il note :« l’aube d’hiver d’une effrayante tristesse »  Le crachin automnal   fait germer l’ennui.

EXTRAIT DU FILM « LE JOURNAL D’UN CURE DE CAMPAGNE » AVEC CLAUDE LAYDU

   « Il est une heure : la dernière lampe du village vient de s’éteindre. Vent et pluie. »

Plus loin, la lucidité de Bernanos : « Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson qui donne l’illusion d’une véritable destinée. »

Dessèchement spirituel, faux fuyant, abstraction. Dureté du cœur, dureté  de pierre « que reste-t-il  alors de l‘aveu ? A peine effleure-t-il la surface de la conscience. Je n’ose pas dire qu’elle se décompose par-dessous, elle se pétrifie plutôt. » » Lu aujourd’hui en 2021, ce récit est  précurseur de la désertification des églises, du désarroi des prêtres, du flottement moral de  toute la hiérarchie : du plus humble curé jusqu’au pape François   qui a lui-même  comptabilisé  toutes les maladies de l’Eglise, scandales sexuels compris. 

 Je voudrais aussi ajouter quelque chose. Très frappé par cette   lumière d’aube d’hiver traversant  le livre. Et  l’odeur de terre du vieux pays, aussi,   passe entre les fentes du texte.

Il est aussi frappant de voir à quel point ce curé d’Ambricourt –guidé par le curé de Torcy-  fait de la pauvreté  une  véritable mystique : »Lorsqu’on a connu la misère, ses mystérieuses et incommunicables joies,-les écrivains russe, par exemple, vous font pleurer. »

Plus loin le  brave et solide curé  Torcy déclare « Notre seigneur en épousant la pauvreté a tellement élevé le pauvre en dignité, qu’on ne le fera plus descendre de son piédestal (..) on l’aime encore mieux révolté  que résigné, il semble déjà appartenir au royaume de Dieu, où les premiers seront les derniers (..)

Ceux qui ont bien  connu ou correspondu avec Bernanos disent que c’est le curé de Torcy , impénétrable sous sa rondeur bourrue, mais avec des éclairs de tendresse face au  jeune prêtre anxieux, qui exprime au plus près les positions du  catholique Bernanos toujours dressé contre les « marchands de phrases » et les « bricoleurs de révolution »,et les prêtres mondains qui ont oublié les pauvres pour s’asseoir à la table des riches ou qui parfument leurs discours d’un humanisme mou. Il répète aussi  « ça pleurniche au lieu de commander »pour qualifier les prêtres de la nouvelle génération. 

Miroirs noirs» d’Arno Schmidt, volcan expressionniste

Publié en 1951, à 37 ans, par un  écrivain autodidacte, iconoclaste, anarchiste, qui deviendra célèbre en 1953 en Allemagne de l’Ouest  avec le scandale de « Scènes de la vie d’un faune », le roman    « Miroirs noirs » relève  d d’un genre étonnant,  la science-fiction post-apocalyptique.

 Schmidt ,né en 1914 à Hambourg  imagine que l’Allemagne, entre 1960 et 1962, a subi une catastrophe nucléaire. La Troisième Guerre mondiale, nucléaire est terminée depuis des années (le roman fut rédigé en 1951, en pleine guerre de Corée) et elle a dévasté la presque totalité du monde habité.

Le lecteur  partage l‘errance d’un survivant.  Monologue de solitude donc.

Arno Schmidt

Ce survivant-narrateur  sillonne donc  à vélo une  partie de l’Allemagne du Nord sans –dans un premier temps-  rencontrer âme qui vive.  La lande du Lunebourg -si chère à l’auteur- constitue le décor principal. La structure du récit  en fragments et mosaïque d’instants,  déconcertera  ceux qui  attendent  une prose fluide classique. Dans ce livre – errance Schmidt procède par   messages brefs, descriptions-minute,  objurgations,  apartés, cassures de rythme , rafales d’images incongrues,  goguenardises,  familiarités, usage  de néologismes, ruptures de ton .On peut dire  qu’il triture  et met dans l  ‘essoreuse  la   langue allemande rigidifiée et déformée par 18 ans de nazisme.  Notes  elliptiques, parenthèses, renvois, langue populaire accolée à l’érudition, exclamations et ricanements soudés aux descriptions-fusées, tout un art des mélanges explosifs et d’images dispersées comme des éclats rageurs sur la page. C’est volontairement expérimental et déflagrant. Travail de haut vol  et splendide pour le  traducteur  Claude Riehl, qui est aussi un commentateur hors pair de cette œuvre.

Pour un lecteur français, on remarque  un  mélange de colère, de gouaille, d’imprécation, de rigolade, de solitude  ricanante et anarchisante,  et surtout une fascination pour un monde qui s’écroule et  rappelle parfois  le    Céline ricanant morbide   de « Nord » .  

 Exemples de ce style :

«  Dehors :dans le temps ça devait être assez coquet ; là maintenant le jardin pendait en loques autour de la maison creuse. De beaux et vigoureux sapins cependant. Des murs gris d’où dodelinaient des herbes grises, des lupins aussi et du plantain(..)

Du bruit dans la chambre voisine : un renard ! l’intendant aux cheveux roux se faufile  sans gêne entre tous les meubles dehors, dans la nuit borgne. Dérouler les couvertures, chercher de l’eau dans le ruisseau, la bougie sur la table filait pendant que j’examinais la carte(Même le  poêle tirait encore bien(..) »

George Grosz

Un jour,  le narrateur  prend un vélo muni d’une remorque  et  monte vers Hambourg.  Il roule  parmi des  débris du bombardement nucléaires et par  des routes défoncées  envahies d’herbe. On remarquera au passage que  ce cycliste est aussi particulièrement cultivé, car il  déclare : «il faudrait un récit où Ulysse et le Hollandais volant seraient un seul et même personnage. Le vent se leva et les grands sapins parlèrent d’une voix grave et mugissante. Que l’humanité ait dû recourir à 3 géométries pour se faire une représentation du monde est un sujet qui mérite encore  réflexion :l’euclidienne du temps d’Homère (l’oikoumenê en tant que surface plane) ; puis Cosmas, dont le terrarium représente en faut un morceau de pseudo sphère avec la <montagne du nord> pour pôle, et qui  prévalu pendant des siècles ;et enfin la surface du géoïde ;interessant.je n’avais plus vu d’être humain depuis cinq ans. Et n’en étais pas fâché . » Cette  dernière réflexion est  caractéristique de Schmidt lui-même : misanthrope grand teint, pacifiste virulent , parti en croisade contre Adenauer »et sa clique » .

 Cette randonnée post-apocalyptique est menée à coup de pédales sur le  vélo brinquebalant : « Frein-pédale : (qui couine quand je m’arrête ; je m’en vais te huiler demain). Par précaution je braquai le canon de ma carabine sur l’épave crasseuse : épaisse couche de poussière sur les vitres ; je dus taper dessus avec la crosse pour que la portière s’ouvre un peu. Vide à l’arrière ; une madame squelette au volant (donc comme toujours depuis ces cinq ans !) ; well : vous souhaite bien des félicités ! Mais il commençait déjà à faire sombre, et je ne faisais toujours pas confiance au crématorium : fougères-traquenards, railleries d’oiseaux : j’étais paré avec dix coups dans l’automatique : donc tricotez gambettes ! »  L’errance  réserve bien de surprises dans un paysage que la bombe à neutrons a rendu particulièrement expressionniste : (« la lune laconique le long de la route en miettes(herbe et chiendent ont défoncé la chape de goudron sur les bords, si bien qu’il ne reste qu’une piste de deux mètres au milieu :suffit largement pour moi ! »)

Schmidt dans sa lande

Plus loin :« Comme toujours :les coquilles vides des maisons. Bombes atomiques et bactéries avaient fait du bon boulot. Mes doigts machinalement ne cessaient d’actionner ma lampe de poche à dynamo. Une chambre, un mort : qui puait plus fort que douze hommes réunis :le voici Siegfried au moins dans la mort(rare, soit dit en passant, que ça sente encore ; tout cela était trop ancien, trop loin).Au premier étage presque ne douzaine de squelettes,(on les reconnait aux os du bassin) ».

Notre cycliste remonte vers Hambourg, s’offre un petit tour de voile sur l‘Alster  puis pénètre  dans la bibliothèque universitaire sépulcrale et déserte. Là il dresse la   liste des livres qu’il doit faucher : »romans baroques ; un grand ouvrage sur les costumes ; le ETA Hoffmann d’Ellinger (j’avais déjà 300 volumes à la maison ; m‘en fallait encore 200 environ) ».

Dans le  musée des Beaux-arts il cherche aussi des atlas géographiques  (« puisque les frontières politiques se modifient tous les dix ans ! »)  et tombe en arrêt, admiratif pour le peintre, lithographe, caricaturiste, souvent d’inspiration fantastique, Andreas Paul Weber (« et hop dans le sac à dos »).  Ce dernier  fut comme Schmidt pacifiste et anti-nazi. Il s’empare aussi de gravures de Piranèse et de Jacques Callot. Pas mauvais choix entre nous..

Au deux tiers du roman,  alors qu’un matin il   se promène  prudemment avec deux fusils dans ces espaces  à la Tchenorbyl,  il cale ses jumelles sur une branche morte et  sent une présence. Une balle ricoche près de lui. Cette silhouette se révélera être une femme, Lisa, qui a traversé une partie de l’Europe depuis l’Ukraine en passant par Berlin. « Le vent soufflait dans la voilure de ses boucles, écrit-il,  des épaules blanches baguenaudaient de l’avant sous une robe ; ses yeux parurent à droite, à gauche, tantôt concentrés et moqueurs, tantôt dilatés et horizons, et avec ça la chasseresse sifflait, that it would have done your heart good to behold. »

Avec un humour très propre à Schmidt, l’auteur  expédie l’idylle entre Lisa et le narrateur. Chamailleries, taquineries, malentendus  caprices se multiplient. La sauvageonne qui fume des paquets de Camel se livre assez vite  à des nettoyages autoritaire. Elle devient une ménagère maniaque « aimable comme une matrone ». la vision pessimiste-certains diront aujourd’hui « machiste »  de Schmidt éclate entre ces deux survivants !Lisa la « putzfrau »   impose son ordre, change de place les tasses sur la table du petit déjeuner. Le meilleur est à venir : pour   l’anniversaire de Lisa,  le narrateur lui confie  dix pages d’un cahier dans lequel  il noté des souvenirs d’enfance. Ils sont surprenants  car vus par un petit garçon  qui décrit tout à hauteur  des canapés et de  pots de  plantes vertes. De son  balcon,avec vue sur des immeubles maussades,  l’enfant Gulliver, (annonce-t-il le nain Oscar Matzerath du « Tambour » de Günter Grass ? oui. ) surplombe des lignes de chemin de fer pour  dénoncer la tristesse ciment gris d’avant-guerre..

Schmidt nous régale alors  d’ un morceau de  virtuosité  dans son style   zébré, déformé,  à base  de collages  , de couleurs saturées,  de perspectives brisées, ce qui nous rappelle  que son inspiration est clairement  dans le sillage et la continuité  des lois de cet art expressionniste né après 14-18.

dessin d’Otto Dix

 Donc, on saute d’une  après -guerre à l’autre.  En peinture, au cinéma (avec Caligari)  ,en poésie(Trakl) , cet art « expressionniste »    démasque la brutalité, la folie du temps de guerre, et la forme de démence qui s’empare non seulement de la réalité quotidienne, cassant les paysages, mais alternant et déformant  aussi les esprits. Schmidt est un admirable expressionniste. Etats de transe, somnambulisme, terreurs , pulsions animales, naturalisme  inscrit dans  une vision apocalyptique, oui, la prose concassée de  de Schmidt rejoint les  peintures  de  Max Beckmann, de Klee, les dessins rageurs  de Grosz, les, portraits brutaux de proxénètes et de prostituées d’Otto Dix,  l’œuvre graphique au noir de Kathe Kollwitz,  les  grandes barbouillures océaniques   saturées de Nolde. Il faut ajouter  que les nombreux jeux d’optique, déformations visuelles, brusques zooms, plans cubistes ,plans photographiques inclicnés, nous rappellent que Schmidt se  munissait  en  bon expressionniste, dans ses promenades,  de jumelles, d’appareils photos, de longue vues, de loupes.

Ce roman si anachronique, si « détonant », si désespérant, fut  attaqué à sa sortie, par  la presse catholique en pleine renaissance sous l’ère Adenauer. Ère  qui -n’oublions  pas- est dominée par la peur nucléaire de pleine guerre froide dont Berlin est le centre de gravité. L’anxiété historique  allemande est logée au centre du roman.

Schmidt, à l’inverse d’un Heinrich Böll, son contemporain fêté , se  moque des « faridondaines »  du  christianisme. Dans son texte »Scènes de la vie d’un faune », qui le rendit célèbre en 1953, Schmidt  claironna : »Pas moyen d’échapper à toutes les laiteries de la piété bien-pensante  ».

Au bon Blog!

Le Net propose des centaines de  blogs et des milliers de commentaires. Chaque jour, comme les marées d’équinoxe, l’intelligence éphémère de l’humain s’y  répand  et s’y étale en mille réseaux d’opinions, de conseils, de revendications. Désordre d’une conversation surréaliste qui dérive loin du sujet principal proposé par le taulier.

Librairie au XIX° siècle

Le blog littéraire- déversoir de jugements à l’emporte-pièce, ou savant plaidoyer pour jugements nuancés- publie presque   tout, accueille (presque )tout  .Il peut être  chambre d’enregistrement de débats, ou nettoyage par le vide,  salon mondain ou assommoir, bistrot de quartier ou  buffet de gare pour romans du même nom… Les vrais blogs littéraires  défient le bon gout et la politesse. Un blog littéraire doit être  aussi, parfois, une foire d’empoigne,un ring. La République de Livres de Pierre Assouline est excellent dans cette catégorie, car il y mêle  de fins lettrés, des universitaires vivant à l’étranger, des journalistes historiens,des autodidactes, des solitaires, des dingos du passé,des surréalistes, des gastronomes, des voyageurs, des jardiniers, de suisses, des poetes,, des mandarins, des provinciaux et des chiliens, des fournisseurs d’anecdotes ,des timides et des fiers  Un vrai bon blog  se doit d’encourager   des forbans qui prennent les romans à l’abordage, de militants de Gauche ou de Droite,surtout   de mauvaise foi.I l doit attirer  des exilés du bout du monde, des érudits qui connaissent leur Laurent Sterne sur le bout des doigts. Il faut  des dialecticiens ,des blagueurs du fond de court, un cocktail de  mélancoliques et de furieux, d’anonymes  et de célèbres., de laconiques et de bavard, des manichéens et quelques Diafoirus, beaucoup d’enthousiastes et quelques  culs serrés.

Un vrai blog vit avec des roueries, des exaltations, des redites, des prêcheurs et prêcheuses., , des nocturnes et des diurnes,  il y a ceux qui mordent  à pleins crocs  et de souples félins qui griffent avec affabilité. vLe machiste rencontre sa  pétroleuse féministe et tout ça fait d’excellents blogueurs..  Si votre blog  devient  une Mer  de tranquillité,(comme le mien)  c’est foutu

 Si c’est  une foire de bonimenteurs exaltés ,une réunion d’alcooliques anonymes, c’est mieux,mais pas encore ça… Si ce sont des tailleurs ou coupeurs de scie en long  qui taillent dans la pierre de Wikipedia, ç’est  morose. Si ce sont des grands voyageurs, qui passent de la poésie chinoise à la Bible du roi Jacques ou des stèles de Segalen  aux poèmes persans, c’est   le paradis.   Si c’est un auteur frustré qui refile  ses pages refusées, attention, danger ! Si c’est un thésard obsédé par   la part d’occultisme dans les chants funèbres de Marulle, méfiance ! ça peut devenir fascinant. L’imprécateur est bien venu, s’il est à éclipses. Le  blogueur-confesseur avec ses questions inattendues est aussi à préserver.

Que certains prennent  un blog pur une abbaye et lisent, à genoux, sur des dalles froides c’est momentanément fascinant. Enfin le bon blog charrie tout .Torrent certains jours, ruisseaux en plein asséchements à d’autres jours.  Blog  carnet de voyage, blog déclarations d’amour, blog recettes de cuisine ou  blog cinéphilique, blog brèves de comptoir,   tout se mêle, se tisse, s’enchevêtre, se  chevauche pour produire  quelque chose  de curieusement irréel dans ce mouvement brownien de construction-destruction.. Le robinet à opinions  coule jour et nuit. Tribune pour accusateurs publics, tour de Babel, Samu social, parking de solitaires, bureau des légendes,  comité de lecture improvisé ,salon des refusés, catharsis, debriefing, délivrance, mots bactéries .viva Maria, alléluia !

Blogueuse acharnée

C’est aussi un trottoir roulant où se croisent rationalistes et  lyriques, mystiques ou ironistes, sarcastiques et crédules, aigres ou compatissants. Des milliers de « moi je » en cacophonie burlesque. Ça tient parfois du  cahier de doléances,  de  la profession de foi  naïve, il y a du cirque à la Fellini, du dépeçage, du voyage autour de ma chambre, du procès stalinien, du courrier du cœur, avec des délicieux pataquès et  des colères jupitériennes.

.  Le plus curieux  dans  ce torrent de déclarations,  dans ce  bavardage infini, c’est de mesurer l’activité boursière. De comprendre les valeurs en hausse et les valeurs en baisse dans notre littérature actuelle. Les blogs révisent  et corrigent   les valeurs littéraires. Il y a une fièvre boursière, des fluctuations étonnantes. Qui surnage  et qui fait naufrage ? On refait les procès  de certains écrivains(Céline, Malraux, Sartre , Aragon, Claudel,sont  souvent  trainés aux assises.. jugés sans   appel Bernanos, lui  est-  réévalué à la hausse, et même très haut, il faut acheter du Bernanos !!.. comme   du Romain Gary…)

On  fait repasser en jugement  les  idéologies (Marxisme, surréalisme,  Catholicisme) et ,dans ce yo-yo boursier, on voit les valeurs du féminisme au plus haut –de Marie Ndiaye à  la modiste Leila Slimani,notre Chanel, de Annie Ernaux notre banlieusarde préférée à   Virginie Despentes. Parmi les valeurs qui s’effondrent, on voit d’excellents  écrivains quasiment disparaitre, c’est un crève-cœur : de Roger Vailland  à Paul Gadenne  de Montherlant à  Michel Mohrt, de Jean Cayrol à Robert Pinget, de Ramuz à  Jean Reverzy ,ils  se noient sans un remous. Mais, en remontant  vers  les générations plus anciennes, on s’ aperçoit  que  les grands massifs romanesques s’effondrent sous leur propre poids ,comme  rongés par des termites invisibles   : de Jules Romains, à Roger martin du Gard, de Georges Duhamel à Philippe Herriat.  Certains  ironiques,  humoristes surnagent (Queneau ou Boris Vian) tandis que les pamphlétaires, les féroces, de grands insurgés  fascinent à nouveau :Léon Bloy le catholique, ou Octave Mirbeau contre l’hypocrisie bourgeoise .Curieux tango. Il y a ceux qui défendent poliment le passé culturel et s’y confinent douillettement, enfilent les charentaises du conformisme.

Le bal des ardents

 D’autres,  perchés  sur leur promontoire, crachent de l’apocalyptique, renversent  la table de la Loi littéraire,  prophétisent   chaque matin le salutaire chambardement qui va renverser la vieillerie éditoriale ;ils donnent des coups de marteaux sur toutes les idoles du moment. : Houellebecq , ou Le Clézio et Modiano.

 Il y a  y ceux qui ne voient dans le présent  de leur époque qu’un désert  culturel à perte de vue, et à l’inverse ceux qui ne sont en communion qu’avec les avant-gardes. Et puis il y a les guetteurs mélancoliques , ceux qui regardent obstinément  la mer, le large  pour voir se profiler à l’horizon  de nouvelles cargaisons  littéraires venus de pays improbables,  ou de nouvelles menaces, car, souvent, à l’inverse de Christophe Colomb qui partait découvrir l’Amérique, c’est aujourd’hui l’Amérique qui nous  contamine  désormais, avec ce douteux  passeport  sanitaire qu’on appelle le « politiquement correct ».

  Pendant ce temps, une partie de la critique littéraire, imperturbable  se lave les mains dans l’eau du port en croyant que c’est de l’eau lustrale.

En tout cas , prions mes frères, pour que les blogs littéraires  survivent. Préservons  ce bal masqué gigantesque, infini, enfiévré , coloré, endiablé , on peut   s’y mêler sans carton d’invitation, s’inventer des passés, des avenirs, du présent, s’entredévorer , se repérer, déclarer ses amours  dans la clandestinité. On savoure  son propre effacement en tapant sur le clavier comme les paroles d’une chanson sifflée sur un chantier. Vite écrit, déjà oublié.