Suivons Mr Sammler dans New-York

Revenons à Saul Bellow(1915-2005). Un de ses livres auquel je reviens toujours « la planète de Mr. Sammler. »

SAUL BELLOW, on Oct. 9, 1975,

M. Sammler, 74 ans, est un rescapé du génocide juif qui vit à New York en 1969.. Il observe le monde du seul œil qui lui reste. L’autre, il l’a perdu en Pologne le jour où il a reçu un coup de crosse qui aurait dû mettre fin à ses jours. Après 1945,  venu de Salzbourg, il rejoint l’Amérique.  Il  aimé vivre à Londres entre 1920 et 1930,  ami du vieux  romancier  HG Wells. Sammler  a toujours aimé  Londres  «  les bienfaits de sa tristesse, de ses fumées de charbon, de ses pluies grises ainsi que les possibilités humaines  et intellectuelles offertes par un univers brumeux et étouffé ».Il  ne comprend pas bien New york.  Depuis son expérience de la persécution  nazie, il observe  autrement l’humanité et  la population new yorkaise.  la révolution sexuelle en marche (nous sommes en 68-69) le laisse perplexe. Il vit  sa vieillesse dans une perpétuelle  vague anxiété, mais aussi avec une curiosité intense cette foule solitaire qui emplit les rues, les magasins, les bus, le métro ; il est  décalé par  ce courant vital qui traverse la ville. Il  remâche ses souvenirs, au cours de trois journées du mois d’avril 1969.

Il vit dans  un appartement  foutoir  de Riverside qui appartient  a Margotte, sa nièce, petite, ronde, épanouie –dont la famille a été massacrée par les nazis- toujours bavarde, toujours expliquant et rationalisant, « infiniment et douloureusement, désespérément du bon côté, du meilleur côté de toutes les grandes questions humaines :la créativité, les jeunes, les Noirs, les pauvres, les opprimés, les victimes, les pécheurs, les affamés ».

 Le passé du vieux Sammler l’a  amené à vivre sur trois planètes différentes : la première, c’est celle de l’Europe d’avant-guerre notamment  son séjour à Londres. La deuxième, c’est celle de la guerre en Pologne et la persécution et la mort de sa famille. La troisième, enfin, c’est celle de l’Amérique où Sammler a trouvé refuge. Mais la campagne d’extermination lancée par les nazis, à laquelle Sammler a échappé comme par miracle, reste l’événement fondamental à partir duquel il passe en revue l’histoire de la civilisation occidentale.

Saul Bellow

Dans ce qui reste de sa famille Il y a d’abord    sa fille Shula,   vulgaire, enthousiaste, mal fringuée ,perruquée, bondissante,  fouilleuse de poubelles , employée par  un cousin  médecin. Elle cherche sa voie.

 Shula  « courait partout à des sermons et à des conférences » dans les synagogues célèbres de West Central Park ou de l’East Side. Elle  avait été cachée pendant quatre ans dans un couvent polonais sous le nom de Slava. Enfin il y a un personnage clé qui résume l’inquiétude de Sammler-assez juif et assez européen pour se sentir décalé- c’est bien sûr  ce Noir pickpocket   symbole de la  « foule solitaire » : un grand  type   vêtu comme un prince, qui subtilise régulièrement l’argent dans les sacs des vieilles dames, sur une ligne de bus bondée entre Colombus Circle et Verdi square. ».Il traumatisera Sammler par une scène exhibitionniste .S’agissait-il d’un révolutionnaire ? Serait-il partisan d’une guérilla noire ? » se demande Sammler. Un jour, il signale le voleur  au commissariat du coin, sous l’œil indifférent d’un flic qui enregistre sa plainte sans  lui donner  le moindre espoir de harponner le pickpocket.

 Sammler, le décalé, va d’étonnements en surprises. La société américaine  il l’a comprend mal et ne le rassure pas. .Que fait-il ?  Il rentre  alors en lui-même. Il essaie de  discerner par  ses monologues intérieurs   ce qu’il y a  d’humain, de bon,  en lui. Il ne trouve pas de franches  lignes directrices de sa vie et les lignes directrices des vies de  sa fille de sa nièce l’abandonnent aussi à une certaine perplexité.. Il voit des moments de ratage, des hasards heureux ou malheureux, » ds détails clownesques, et  un évident manque  de cohérence. Ce n’est pas un homme en harmonie, mais un homme qui s’émiette, qui se défait dans un scepticisme  souriant mais inquiet. Il y a déséquilibre entre sa  culture   européenne à l’ancienne  (de Platon à Hegel et Schopenhauer),  l’héritage d’une religion ancestrale, la   nouvelle mode existentialiste importée aux Etats-Unis, et une société jeune, libérée ,éprise de virilité qui croit que « les organes sexuels sont le siège de la Volonté ». L’ esprit  de Sammler est aussi fatras que son logement, un patchwork décousu .Ca tourbillonne et donne un merveilleux mouvement au roman : méditations minutes, dialogues désopilants, soudaines pudeurs, ironie, stoïcisme,   amusement et   chagrin, grotesque triste, sentimentalisme à la Charlie Chaplin,   ironie inattendue et si claire.  Sammler s’abandonne le soir au désabusement d’un homme âgé, pour se reprendre la page suivante. « Quand on habite près du cratère du Vésuve, il vaut mieux être optimiste ».

 Il essaie en même temps de comprendre si la foule américaine prépare une nouvelle civilisation avec ses jeunes qui fument de l’herbe  et il se demande si   cette foule  hybride, grouillant de petites personnes qui théorisent, vivent dans un  « vaudou érotique romain ».

LE QUARTIER DE SAMMLER

Bref, il médite autant  sur « la banalité du mal » vue par Hannah Arendt  que sur les phallus peints par Picasso, il est  dérangé et choqué et hanté par un exhibitionniste Noir. »Une folie sexuelle s’abattait sur le monde occidental ». Les étonnements de Sammler s’étendent  des magasins qui vendent des aliments diététiques jusqu’aux rayons infinis de cravates merveilleuses de mauvais gout, jusqu’aux cauchemars poisseux « les drogués,l es ivrognes et les pervers qui célèbrent ouvertement leur désespoir en pleine ville ».

                                                                                                                                                                                                 Dans La Planète de M. Sammler, le monde de la Shoah n’est pas du tout  présenté comme une planète étrange, incompréhensible. Bellow cherche, au contraire, à intégrer les comportements humains les plus sauvages dans une certaine forme de normalité et, au lieu de mettre en scène un juif  dégoûté  et pétrifié par les abominations du génocide de son peuple, Bellow  nous montre un homme ordinaire qui a tout vu, tout vécu, et dont le regard est dépourvu d’ingénuité.Bel observateur, métaphysicien bricolo  sans aucune froideur, le récit  cultive  une espèce de bouffonnerie chagrine, et jette un regard oblique, malicieux, qui transforme l’ordinaire spectacle des rues de New York en une merveille transparente un peu irréelle.

Grand art.

D’autant  qu’à cet art descriptif magique  s’ajoutent et se  révèlent les navrantes fissures d’un humanisme européen. Une chaleur ancestrale juive  semble se détacher, ou s’éparpiller, ou se diluer  par pan entiers, dans la frénétique  société de consommation  américaine des années soixante. Sombres pensées, insomnies, souvenirs lancinants, d’une Pologne en guerre, petites bouffées d’enthousiasmes devant un vieux dictionnaire,  Sammler déambule insolite   avec son vieux chapeau, traine ses pantoufles vers sa cafetière  à boules de verre. Il attend la nouvelle matinée, ses taxis jaunes qui risquent de l’écraser, ses vagues de piétons affairés qui le contournent sans le voir.

Extraits :

 « Ils s’engagèrent sur le West Side Highway, le long de l’Hudson. Il y avait l’eau-belle, sale, insidieuse !- et les fourrés et les arbres, autant d’abris pour violences sexuelles,  sous la menace d’un couteau, agressions et meurtres. A la surface du fleuve brillaient les reflets calmes de la lumière des ponts et du clair de lune. Et lorsque nous aurons quitté tout cela pour transporter la vie humaine dans l’espace ? Mr Sammler était prêt à croire que cela donnera à réfléchir à l’espèce en cette époque exceptionnellement troublée. Peut-être que la violence diminuera, que les grandes idées   retrouveront leur importance. »

« Sur le chemin du retour.

Deuxième Avenue, le claquement printanier des patins à roulettes résonnait sur les trottoirs creux, friables, un bruit d’une dureté rassurante. Passant du nouveau New York des appartements empilés au vieux New York des maisons de grès brun et de fer forgé, Sammler aperçut au travers des larges cercles noirs d’une clôture des jonquilles et des tulipes  dont les gueules béantes étincelaient, au jaune pur déjà criblé de retombées de suie. Dans cette ville, on aurait bien besoin de laveurs de fleurs. Une nouvelle idée d’entreprise pour Wallace et Feffer. »Traduction de Michel Lederer.

***

Photo de Saul Leiter

Pour ceux qui s’intéressent particulièrement à Saul Bellow, il est à noter que dès son premier récit publié en 1944, « Dangling Man » (L’homme en sursis)on trouve déjà  le thème qui va traverser toute l’œuvre Bellowienne  et qui culmine avec Sammler. Il s’agit toujours d’un homme qui veut exprimer les émois de son cœur, sa bonté naturelle, rousseauiste,  et qui tente par tous les moyens-les pauvres moyens d’un homme seul-  de résister à la tyrannie de l’Histoire. Mais ion ne descend pas du train de l’Histoire (surtout en 1944) comme on descend d’un train en marche. La conscience de tous les personnages de Bellow est alors déchirée. Ces personnages  sont  écartelés entre deux « moi »,le  premier « moi «, idéaliste, qui croit à l’Histoire selon Hegel(Le jeune Saul Bellow lui-même était fasciné  par la Révolution bolchevique  de 1917 et tenté par le Communisme)et le  second « moi »,plus mûr,celui qui nait   après la chute  les illusions utopistes ;ce « moi » là   transformé la conscience en un  chaos. Inventé en 1944, le personnage de Joseph, cet « homme en sursis » à Chicago, annonce  le vieux Mr Sammler   New yorkais de 1969.   L’universitaire Pierre Yves Pétillon, dans sa remarquable « Histoire de la littérature américaine » résume  le problème de Bellow : »Sa conscience (celle du personnage)  n’est plus qu’une sorte de lieu vacant, ouvert à tous les vents, envahi par tout un fatras aléatoire :fragment de réflexions, réminiscences, bribes de chansons, citations à demi remémorées, pans d’œuvres grandioses(Dostoïevski ou Tolstoï) de la vieille Europe et petits faits vrais des rues de Chicago. Le « je » n’est plus maitre de son récit ; il est devenu un champ anonyme que traversent des pensées qui n’appartiennent à personne. Joseph est la première version américaine de « L’homme sans qualités » de Robert Musil. Il annonce Herzog et Sammler

La guerre sur les collines de Beppe Fenoglio

 « La guerre sur les collines «  est Le livre capital de  Beppe Fenoglio (1922-1963).

Italo Calvino a affirmé  que c’était « le grand roman de la Résistance italienne ».  Mais les français la connaissent mal le guerre des partisans (1943-1945) contre les fascistes de Mussolini et les allemands de la Wehrmacht. Le roman s’étend de  juillet 1943 au terrible hiver 1945.Il  fut publié  en 1968, à titre posthume sous le titre italien « Il partigiano Johnny » , cinq  ans après la mort de l’auteur, à 41 ans.

Né à Albe, Fenoglio n’a pratiquement jamais quitté sa ville natale ; ce sédentarisme marque un attachement profond pour sa terre des Langhe, une région superbe mais pauvre et austère, située aux limites du Piémont et de la Ligurie, entre Cuneo et Alessandria. Cette région de collines, qui avait déjà inspiré Pavese, lui inspire de nombreuses nouvelles et constitue le cadre de toute son œuvre ; le soin qu’il mettait à observer le pays et ses habitants prouve à l’évidence qu’il voulait donner une existence littéraire à cette terre oubliée. Ni Pavese ni Fenoglio n’ont oublié  la grandeur austère des haute-Langhe , ni les vignobles et la douceur pastorale des Basse-Langhe. Comme Pavese avec San Stefano , Fenoglio n’a pas non plus oublié sa ville natale, Albe, tombée  sous le contrôle de la sinistre  légion fasciste « Mutti ».
Dans un premier temps le héros, Johnny et double de Fenoglio ,s’agrège à une bande de Partisans communistes, commandée  par le   lieutenant Biondo,avec un commissaire politique, Némega. Unis dans la lutte  chaque groupe de partisans a sa couleur politique et ses objectifs d’après-guerre, divergents.  Il y a  les « Garibaldiens » ,  les  « Rouges » d’un côté , d’obédience communiste,  et les  Badogliens dits « les bleus » fidèles, eux  au Roi d’Italie .Il faut aussi ajouter   le groupe « Giustizia et Liberta, » d’inspiration libérale ;

Beppe Fenoglio à la fin de sa vie

Près de 5OO pages serrées, pour raconter dans les détails quotidiens d’une vie de « partisan », et ses étonnements, les journées de froid, d’attente anxieuse, de brefs assauts, de replis,de longues marches et de bivouacs dans des fermes désertes. On découvre aussi   la diversité  sociale des partisans recrutés,  depuis des siciliens  déserteurs, jusqu’à un ancien pilotes de  chasse l’armée régulière.i illetrés et intellectuels  se mélangent

Johnny est un intellectuel, originaire de la ville d’Albe où vivent ses parents petits bourgeois-comme Fenoglio- il  s’engage contre l’avis de ses parents, chez les partisans, du côté des « bleus » de Badoglio.
Fenoglio  est  amoureux de la langue anglaise et  nourri de littérature américaine-comme Pavese-   et donc truffe le texte d’expressions anglaises  ce qui déconcerte  dans un premier temps.. Johnny « La guerre sur les collines » est une œuvre posthume devenue un « classique » de la littérature italienne. Cette œuvre inachevée parut donc 5 ans après la disparition de l’auteur. Cependant il avait laissé à sa mort plusieurs manuscrits et brouillons de ce livre. Il y eut et il y a encore  des polémiques à propos du choix des différentes versions qui font  le bonheur des revues littéraires italiennes.
La version proposée par Gallimard est assez époustouflante dans la traduction de Gilles de Van.. C’est loin d’être un bon récit de la Résistance italienne – C’est LE grand texte  qui raconte  l’histoire de cette guerre civile italienne.

Un partisan

Dès qu’on ouvre  ce roman-témoignage   on est  frappé par sa   puissance dramatique , mais aussi par l’originalité  d’une  prose qui charrie à la fois une langue familière, mélange les dialectes, mangue qui  accumule des néologismes, des métaphores, pulvérise les clichés d’une langue officielle .Fenoglio truffe son texte d’inventions verbales, d’archaïsmes, de néologismes formés partir du français ou de ‘l’Anglais, revient à une tradition baroque, précieuses, tantôt tres familier, voire vulgaire, tantôt alambiqué ou pédant ,avec des syntaxes empruntés à l’anglais,  le tout avec  une visible jubilation de grand lettré. Il rend à chaque personnage sa manière de parler –le sicilien ou le turinois- bref  Fenoglio manifeste  un grand chambardement et plein d’innovations linguistiques : souci d’expressivité,  chaines de métaphores qui lui sont personnelles,  combat  une langue officielle  formatée qui tend à s’imposer dans l’Italie fasciste. Il puise à toutes les sources régionales, les   expressions dialectales, le parler paysan,  l’élégance aristocrate, des propositions abstraites, et même  il  se joue de   la langue de bois  « communiste » .Il  ne se prive jamais d’effets lyriques, et construit ainsi une poétique baroque  qui n’a pas dû  faciliter le travail  du traducteur. 

. Fenoglio s’appuie bien sûr  sur son expérience, sa mémoire, ses combats. Ce  témoignage qu’on sent  autobiographique  surprend à chaque page. Emotions fraiches,  aventure personnelle, conversations dans le maquis, monologue intérieur, considérations stratégies, descriptions rurales, ce mélange su particulier  nous fait partager  les  surprises, les naïvetés, les étonnements et les désarrois du jeune partisan Johnny.   Comme un Fabrice del Dongo,   Johnny est  stupéfait du désordre des combats et de la pagaille ,surpris par le passage des saisons, la solitude, les querelles entre chefs, les   sournoises rivalités  idéologiques entre les clans éparpillés ,le caractère hétéroclite des brigades, les armes dérisoires, l’indiscipline, les hiérarchies flottantes.


La fresque  vaut par ses changements de rythme, la lenteur et l’ennui entre les escarmouches, les marches épuisantes de jour comme de nuit, la crainte des trahisons de villageois pro-fascistes, les rares moments de détente, comme ce bal de village.

Fenoglio  brasse, métamorphose, pulse, enrichit la langue italienne passant de la langue noble à la langue triviale, du dialecte à un néologisme.  

Les collines où eurent lieu les combats

Scènes de harcèlement. Embuscades brèves et meurtrières. Enterrements en cachette ou en grande pompe, selon les circonstances et les lieux.… Solitude et ennui, doutes sur la tactique du combat, froid, faim, manque d’armement, discipline flottante, méfiance des paysans barricadés dans leurs fermes (« Fascistes et partisans, que le cul vous pèle, tous autant que vous êtes ! » crie un paysan après avoir dit que les femmes de son village multiplient les fausses couches après les intrusions de Fascistes et de Résistants).La complexité des situations  se renouvelle de  pages en pages.

Au dessus de la mêlée, trône le mythique commandant « Nord », comme un dieu des batailles ,il dirige le secteur des » Basse Langhe » et donne enfin une discipline militaire à ces groupes hétéroclites. Des figures émergent : le sicilien Michele, ou Pierre , ex- pilote de l’armée de l’air italienne, tous magnifiquement portraiturés. Bien sûr, plusieurs critiques ont fait remarquer dans la presse italienne que, sur le plan strictement historique, comme Malraux dans « L’espoir » , Fenoglio a « idéalisé » certains personnages, comme aussi Malaparte dans « la Peau »,mais il, a aussi donné des pages saisissantes sur, par exemple, la libération de la ville d’Albe, la première , je crois, à avoir été délivrée en Italie du Nord par les partisans « Azzurri », ce qui permet à ‘l’auteur de retrouver brièvement ses parents. »

Johnny est lui-même fascinant de complexité avec de subtils glissements vers  des réflexions méandreuses et si originales.

Sur le plan littéraire, sa prose est riche, baroque, vigoureuse, ondoyante, hétéroclite. D’un côté la  sobriété dans les scènes d’action puis soudain, agrandissement épique, puis envol vers un lyrisme et des méditations quasi métaphysiques et  religieuses sur le destin de son héros et de ses compagnons. C’est à sa manière, une Odyssée. Les  collines remplacent la mer.

Les confessions de solitude, de désarroi, les longs moments de lassitude du combattant, n’empêchent pas   Fenoglio  de célébrer   un hymne à  ces collines majestueuses et austères. – c’est presque mystique-    La proximité de la Mort donne  parfois un accent de  fatalité romantique à certaines pages.                                                                                                                                                                                                                                                                                  Johnny redécouvre chaque matin  une beauté pastorale qui peut s’achever  dans la mort l’après-midi.  Il hume, dans ses nuits de veille, les odeurs d’herbe ou de fenaison et dans le même mouvement,  mesure la pagaille des hommes, ,leur candeur, leur patriotisme, leur sentimentalisme.  Dans leur grossièreté de langage, il  apprécie  leur humanité.

 Toucher physiquement  la barbarie, voir les premiers cadavres, tuer soi-même  transforme Johnny. C’est un grand roman de formation, d’initiation. « Johnny » ,avec sa mitraillette Sten, veille en sentinelle sur SES « collines » ,SA patrie, le lieu de  SES souvenirs d’enfance, tandis que ses nouveaux amis, au fil des combats, meurent les uns après les autres et qu’une réflexion passionnée et lucide envahit le héros.
 

Le découpage des scènes, les rythmes différents du récit, les couleurs et l’originalité  du style,, l’envol poétique, le génie de la topographie, ou la fine la mélancolie, tout est de grande ampleur.

On fusille dans les fermes, tandis qu’à un kilomètre à vol d’oiseau, les partisans dorment, inconscients du drame de leurs frères d’armes ..Ces collines du Piémont deviennent un échiquier de la mort sous l’œil peu compatissant des villageois. Il y a parfois trêve, échanges d’officiers. Mais tout le monde vit dans la paranoïa.
parmi tant d’autres très grandes scènes, l’une frappe, c’est le retour du fils qui revient, après des mois, en vainqueur (provisoire) dans la ville d’Albe, pour y retrouver ses parents et l’appartement de son enfance .Les parents voient  ce  que la guerre a changé en lui. Cela nous vaut les plus belles scènes de décalage familial.
Le roman s’achève sur de terribles  scènes de combat.Johnny est hagard ,épuisé.Les partisans harcelés et harassés,perdent courage, ils sont  sans munition, désespérré  de voir  les plus fidèles  compagnons hachés  par les armes automatiques des fascistes.C’est dans ce moment de dégout que la dernière phrase claque : 

»Deux mois plus tard, la guerre était finie ».

                               ***

 Extrait :

«  Ils se relevèrent et commencèrent l’ascension, se frayant un chemin au cœur du bois, à mi pente de la grande colline, entre la vallée déchirée par des coups de feu sporadiques et la crête parfaitement silencieuse. Ils traversèrent des zones d’ombre de plus en plus sombres, sous le crescendo du vent, et tout sentiment, tout instinct semblait s’anéantir sans cette marche archaïque vers la plus plate des sécurités par la plus scabreuse des routes. -Ça passe, ça passe,-continuait  à chuchoter  Ettore, avec une voix qui semblait  venir de l’âme et vouloir tous les suggestionner.

Ils avaient atteint une  clairière ouverte aux derniers sortilèges de l’ombre et de la lumière mais absolument vierge de cette vie bruissante et grinçante qui régnait partout ailleurs dans le bois. Johnny s’y engagea le premier avec l’impression de fouler un parterre d’asphodèles et il l’avait déjà traversée en partie lorsqu’une rafale de mitraillette et quelques coups de fusil déchirèrent l’air ambiant. La terre gerba  et les branches crépitèrent sous les balles et soudain  un homme, partisan,  vola vers eux comme une flèche , en direction de la plaine, tête baissée, frôlant à peine le sol, délivré de son poids comme un corps sublimé. En passant, il leur hurla de filer vite, vite, et tous se coulèrent dans son vertigineux sillage tandis que  sur la hauteur le feu reprenait, hargneux et opiniâtre. Johnny se jeta dans la course mais le gosse lui barrait la route. Il avait jeté son fusil et s’affalait sur les genoux, mains jointes sur la poitrine, paralysé, brisé par la terreur. Johnny tomba sur lui genoux serrés et le catapulta, poursuivant et relançant à coups de pied sa masse qui dévalait vers la vallée, momentanément sauvée.

Ils se retrouvèrent tous les deux seuls sur un éperon dominant le torrent dont leur parvenait l’écho mais aucun reflet à cause de la pénombre. Le gosse gisait couché sur le dos, comme moribond ;il commença à gémir,-Tu m’as sauvé mais tu m’as défoncé la poitrine. Je suis sûr que j’ai des tas de côtes cassées.

-Respire profondément et dis-moi si ça te fait mal.

-Oui, ça me fait mal.

-Très mal ?

Il essaya et répondit  que non.

-Alors c’est que tu n’as pas de côtes cassés et remercie moi.

-J’ai perdu mon fusil. 

-J’ai vu. » Chapitre XXV

Traduction de Gilles de Van.

Mouchette la révoltée

« Mais déjà  le grand vent noir qui vient de l’ouest-le vent des mers, comme dit Antoine-éparpille les voix de la nuit. ». C’est non pas le début d’un roman de Mauriac, mais celui de Bernanos, .

Mouchette est tapie dans sa haie,  elle   épie les fillettes de sa classe  qui sortent de l’école. Dans le crépitement  de la pluie, elle les guette avec la férocité dérisoire, désordonnée, du jeune animal  traqué. Un soir, elle a lancé de la boue vers cette petite assemblée  des gamines de son âge

Ce récit a été composé au cours du second semestre 1936.   Bernanos à fini de le  rédiger en décembre 1936.  Ce texte   est né sous le choc de ce que Bernanos  a vu des horreurs de la guerre d’Espagne à Palma de Majorque   .Octobre 1936, l’échec du débarquement républicain sur l’ile de Palma. Des  camions  passent dans les rues chargés    de Républicains pour y  être fusillés, véritable image à la Goya.

 L’attitude des Franquistes et de la hiérarchie catholique  révulse Bernanos. »J’ai commencé à écrire la nouvelle histoire  de Mouchette en voyant passer dans des camions, entre des hommes armés, de pauvres êtres, les mains sur les genoux, le visage couvert de poussière, mais droits, bien droits, la tête levée , avec cette dignité qu’on les espagnols dans la misère la plus atroce. « 

 Donc ce récit est issu de cette colère. la colère devant  l’humanité humiliée,   bafouée,  ces « enfants humiliés » qui ne cesseront désormais de hanter Bernanos. A noter que ce texte si concis de 120 pages , qui  file comme une flèche vers sa conclusion tragique, est  l’adieu à la fiction de Bernanos. Et c’est aussi un des rares récits qui ne met pas en scène un prêtre.  Désormais, Bernanos sera pamphlétaire et essayiste. Il gardera le brouillon de « Monsieur Ouine «  longtemps dans ses papiers. 

Le récit porte  le rythme d’une traque, d’un animal aux abois, au milieu de sautes de vent.Elle porte des vêtements déchirés, souvent trempés, dont elle a honte (très forte la honte chez elle, cette honte qui soudain lui donne hauteur et dignité), le  thème de course à travers champs, haies, bois ,pour finir dans la  cabane du braconnier violeur.  Tout le récit est une ligne droite . Tragique fuite saccadée, à bout de souffle,  de  Mouchette dans et autour du  hameau de Saint-Venant avec  ses maisons de torchis, ses ivrognes, ses  avares, ses cœurs endurcis, quasiment tous.  

Bernanos nous avertit : «La Mouchette de « la Nouvelle histoire » n’a de commun avec celle du « Soleil de Satan » que la même tragique solitude où je les ai toutes deux vivre et mourir. »

L’histoire de cette fille rebelle, en galoches, égarée un soir, surprise par l’orage,  d’abord fascinée par le beau braconnier Arsène, rassemble à priori tout ce qui fait le mélo le plus éculé :une mère  qui meurt avant que sa fille lui confie le secret de son viol, une fille de 14 ans qui s’occupe en urgence du bébé de sa mère, une orpheline qui soigne son violeur, et à qui on donne la robe d’une jeune morte, enfin  un père « qui vendrait pour une tournée de vieux rhum, sa fille.. »  Et des frères eux aussi  ivrognes. 

Vraiment, tout était  réuni pour  un naufrage littéraire ; et paradoxe,  toutes les aventures et sursauts et émotions de Mouchette, qu’on suit dans une unité de temps  brève,-moins de 24 heures-  prend les marques d’une insurrection. la  flèche  aiguë d’une solitude,  une trace de douleur et  de révolte contre l’avilissement d’un hameau. Mouchette se débat dans une paroisse morte. Aucun curé en vue.

 La fin  du récit  avec le glissement de Mouchette  dans l’étang a été mal compris à la sortie du récit en 1937 .C’est un malentendu avec  la  critique de l’époque  et aussi de nombreux  lecteurs.   Bernanos s’en explique André Rousseaux : » Pauvre ! Que ne va-t-on pas dire de son histoire, si on voit en elle une désespérée !Mais c’est tout le contraire pour moi. C’est un petit héros Mouchette !(..)Cette résistance de Mouchette, c’est à quoi je tiens le plus précisément  parce qu’elle témoigne de l’honneur de l’homme. »

 Irritante, rauque, acharnée, rusée, tenace, parfois naïve (elle croit avoir trouvé une consolation auprès du beau braconnier qui l’abrite et panse sa blessure à la main) ) , elle est enfoncée charnellement dans la terre. Mouchette   porte cependant  une lumière, une flamme espérance .C’est le chant pur qu’elle se fredonne soudain au fond de la nuit, seule, sur sa paillasse. Ce chant raté du début du récit, ce chant qui fut objet de raillerie d’une classe entière, institutrice comprise. Lorsque, fugace parenthèse dans le  texte , les paroles de son chant s’élèvent, extériorisation aussi soudaine qu’inattendue d’un monde intérieur riche et soyeux, comme seuls savent en entretenir des êtres d’une sensibilité exacerbée, lorsque s’élève son « chant de l’innocence », tous les rêves sont encore permis à cette fillette

 Dans  sa misère, sa rage, son énergie, sa vaillance,  ses naïvetés aussi,  dans son chemin de souffrance, de déceptions, et d’humiliations il subsiste  des instants fugaces  de grâce : non seulement  ce chant pur, mais des instants de compassion, de folle espérance, et pour finir   la   délivrance dans cet étang clair.                              

Quand tout un village   mijote    dans ses bassesses, Mouchette court se délivrer dans  la campagne.  C’est l’espérance et la promesse  de liberté des sentiers ,chemins creux, talus ,niches d’herbe,ruisseaux, rassurent Mouchette.   Le bois joue un rôle capital et ce  « n’est d’ailleurs qu’un taillis de quelques hectares, au sol pauvre et sableux, grouillant de lapins mal nourris, à peine plus gros que des rats ».

La proximité de la mer joue aussi son chant d’ espérance.  Face à la misère sordide  de la maison», Mouchette choisit la course ,l’escapade . C’est après la mort de sa mère que l’idée même d’escapade, se métamorphose en délivrance métaphysique :quitter le monde terrestre, ouvrir la grande brèche,  courir jusqu’à  l’au-delà.   Entre temps, avec un lyrisme étonnant de sensualité et de concision, Bernanos nous restitue  toutes les images de son enfance en Artois .

:»C’était là le chemin qu’elle avait pris tant de fois, les dimanches d’automne, le long des haies pleines de mûres…les larmes lui vinrent aux yeux. »  le curé d’Ambricourt, dans « le journal d’un curé de campagne »  avait lui aussi confié ses rêves et ses désarrois à ces mêmes paysages. Mais la lumière était différente, plus large ,sur  la plaine, ici Mouchette cherche les lieux clos pour y panser ses plaies au sens propre et au sens métaphorique.. Le prêtre  s’était tourné vers les routes : »Quel enfant pauvre élevé dans leur poussière, ne leur a confié ses rêves ? elles le portent lentement, majestueusement, vers on ne sait quelles mers inconnues, ô grands fleuves de lumières et d’ombres qui portez le rêve des pauvres ». Mais là, ni majesté, ni lenteur, mais oppression, halètement, abois. Elle préfère le vent noir au grand jour.  Elle cherche l’ombre ,la nuit,car la  nuit, c’est  le moment où elle peut s’échapper  par les rêves, alors que le Curé d’Ambricourt, à l’inverse, craint la nuit,   c’est le moment où il est assailli  par  ses angoisses.

 Le style de Bernanos, dans ce récit ultime,  est incroyablement riche en notations olfactives, on sent l’herbe, le sable fin,  le vin aigre, les  tissus rêches et sales ,l’argile, le café chaud,  les craquements du bois, et aussi odeur du sang,  chair battue . On subit  les ruissèlements d’eau, les branches fouettées par les averses,  et aussi les colonnes de feuilles mortes qui montent vers le ciel.Bernanos répète « les gens parlent trop »( Bresson ne l’oubliera pas dans sa belle« Mouchette » quasi muette) .La prose serrée,presque convulsive, de Bernanos « la ville et la mer fumaient ensemble ») jette Mouchette vers une zone obscure orageuse ,ballottée par les évènements, prise entre ciel et terre ,luttant à l’aveuglette. Mouchette est souvent prise entre rêve et cauchemar.

La honte et l’humiliation deviennent une arme.« Que de fois elle a fait exprès de marcher dans les ornières afin d’arriver toute crottée sur la place, à l’heure où les gens sortent de la messe. » Ou bien :«  à la limite de la fatigue, il arrive qu’elle se couche exprès à la place la plus boueuse de la route. »

Affinité  de Mouchette avec ce qui  répugne : la boue.  C’’est la psychologie  paradoxale de Mouchette Son inversion des valeurs. Marcel Arland, dans une des premières critiques du récit avait  finement noté cela: »Jamais à ce point les personnages de Bernanos n’avaient semblé naitre des éléments du décor. Ils ne disparaissent pas dans l’atmosphère ; ils en sont la forme humaine. De là vient une part de leur grandeur. »

Après la mort de sa mère, Mouchette a un curieux geste et reçoit un signe :elle ouvre une armoire pleine de linge et « soudain, l’idée de la mort se confond avec l’image de ces piles de draps immaculés ». Elle  court au-devant de ses secrets  dans une curieuse transe, comme si elle  cherchait   des présences et des accords avec la nature que nous ne voyons pas, dans une sorte d’arrachement. Ça  se passe   dans un total mystère, au fond, comme si Bernanos ne savait pas tout  de sa petite révoltée .C’est sans doute ce qui nous  trouble et nous attache le plus dans cette histoire-là :  Mouchette et sa part de mystère, à la fois instinctive et méfiant. Elle  se pose des défis qui parfois nous échappent.  Ainsi, le lecteur, d’une page à l’autre, oscille et  se pose la question majeure : est-elle    une révoltée ou est-elle une martyre ?

On a souvent reproché  au  roman français   son « insuffisance métaphysique ». « Nouvelle histoire de Mouchette » reste  une réussite dans ce domaine.     

Rome,le soir

Parfois, Rome s’immobilise le soir. Plus morose et fragile que jamais. on se demande si c’est le pivot de la terre tant le ciel est d’une limpidité d’eau bleue, plus  qu’aucune autre ville au monde.. . Ville ,vieille affiche de cinéma déchirée dans une ruelle  herbeuse  à l’abandon.. Parcs fermés,  villas envahies d’herbes folles avec  volets cloués et barricadés, embouteillages le long des quais du  Tibre, feux rouges essaimés sous les pins  ou dans la tranchée du Corso.. Eglises grottes avec ses statues qui ressemblent à des monstres menaçants jaillis du mur, refuges démesurés dans la pénombre, avec une veilleuse si chétive, si faible  au fond du chœur à  la structure architecturale gigantesque ; ici luisent ,sous un dôme et sa poussière  quelques lueurs d’or sur une toile goudronneuse avec des bergers enturbannés  à  l’orientale… la vue du Temps, la vie du Temps   déborde tout Temps  dans ce silence  lourd ,profané un instant par une lointaine pétarade de motocyclette, et cette odeur grasse  de l’encens  qui stagne   dans une chapelle-alcôve avec  son baptistère vide de toute eau. Lumière basse et jaune qui rôde au  ras des   dalles et absorbe les pieds. .Muraille haute et nue avec quelques curieuses garnitures de fer plantées en diagonal. Infiltration de quelques rumeurs du jour finissant. Vieillesse du monde qui suinte   et engloutit  les archives, les  emblèmes sacerdotaux  d’une chrétienté finissante ;  le chuchotement des  générations antérieures, témoignages orgueilleux du sacré,  ne dégagent plus  qu’un sens ténu difficile  à supporter . Quelqu’un, vers les doubles portes capitonnées, essaie en vain d’éteindre  une toux  tenace dans la  pénombre.. Je me  laisse imprégner par un sentiment de tragique morne qui enrobe :  toute vie, la mienne, la sienne, celle des autres,  vie propre, comme si rien ne s’était passé jamais. Les candélabres démesurés, guillochés d’argent   se désagrègent comme des saints  dans l’ampleur ténébreuse du fond du chœur…    Une lueur d’orage tombée des ouvertures latérales  parle d’une ville qui embarque pour la nuit,   avec ses  trattoria aux voûtes mal éclairées, leurs dessertes de bois noir ,  garnies d’huiliers gras et,ses rangs de bouteilles de vin s   siciliens.   Tout devient  sépulcral. Tombeaux antiques   qu’un projecteur municipal blanchit  comme une apparition  tandis que, brinquebalant et crissant, le dernier  tramway de la nuit  crépite  d’étincelles bleues et  rentre au dépôt à vide… Murailles énormes, arches sur un ciel plombé, sale  présage rose des statues antiques,   bus immobiles, la ville est  en panne avec ses échoppes étroites à odeur de caves , ses entrées  d’hôtel et leurs multiples glaces, pendeloques dorées sur fond de salon. Une vitrine d’antiquaire  s’éteint,  ruelles devenues souvenirs à force de passer et repasser devant.  A cette heure-là c’est  une Ville pour les fins de liaison .Reste assis un bon moment   sur le bord de la fontaine avec son  cavalier éclaboussé ; jardins de couvent pour les regrets inutiles  qui  blasonnent ta tristesse. Impasse qui s’achève par la caverne d’un garage graisseux et cette  carrosserie poussiéreuse  d’une Fiat grise  sans roue : elle  te parle davantage qu’une toile de maitre…  La disparition   soudaine de la journée   met la ville en panne. Les seules fidélités qui restent sont les vieux murs crépis,  lézardés, hauts, mornes, minéralisés, verdis, fermés, qui côtoient ta vie.

Le blanc éblouissant de l’arche d’un pont et son silence  minéral  tranche  soudain, le flot bruyant des voitures le long des quais du Tibre, jet vital, assourdissant, brutale flambée des carrosseries neuves,  pour dire la frénésie, la folie de  la circulation populeuse , radieuse, jeune,  affairée ,et ces couples pris  dans les reflets humides des pare-brise comme s’il s’agissait d’une tendresse venue du cœur des platanes…
Le soir, une lumière lunaire tombe en craie  sur les profondeurs des forums, des cloitres, des chapelles, des thermes, fenêtres bouchées, dos d’une église où pissent les chiens, gerbes crépitantes de bagnoles le long d‘un parc  noir qui ressemble à un verger. . Des arches gigantesque avec leurs triomphes militaires pèsent  sur  le creux de la Ville sacrée. Entre ses collines aux odeurs de résine de pin,   tu trouves une  vieille pierre et tu t’assois,  tu te murmures   des bouts de phrases ,bouts d’image qu’on croyait avoir perdu. On reste dévoué à on ne sait quoi, sans désir, incapable de rassembler les moments de sa journée , ses mystérieuses alliances,  on persiste, on s’incruste dans  cet  enclos parfumé à la vieille terre, en cachette  on écrit  ce qu’on  cache de nos vies ,ce qu’on regrette et ce qu’on espère, le retour de cette jeune femme trop blanche,  si tendre et gaie, disparue dans une  nouvelle famille:  ça  se  lit encore sur ton visage   à tous les coins de rue et dans les traversées de carrefours trop larges ,si désertiques le soir dans leurs ombres gigantesques. Ferraillement soudain des tramways  qui rentrent au dépôt..