Stendhal:chasse au bonheur sur fond noir

Il y a un  paradoxe chez Stendhal romancier : on dit de lui qu’il part « à la chasse au bonheur » selon son expression.  Mais cette « chasse au bonheur » prend un curieux détour ; elle a lieu sur un fond noir d’une grande violence sociale.

Pour « le rouge et le noir »,Stendhal puise sont inspiration dans un fait divers particulièrement sombre, ,l’affaire Berthet , un séminariste à Grenoble (où est né Stendhal) ,précepteur des enfants d’une Madame Michoud dont il avait été l’amant, a été exécuté pour avoir tiré sur sa maitresse. on sait moins qu’il a aussi était frappé par  le cas de l’ouvrier Adrien Lafargue qui a assassiné la jeune Thèrese Castadère.Il sera condamné en mars 1829. Un romancier normal aurait choisi ces deux faits divers pour condamner ces deux jeunes tueurs. Au contraire, en tire une autre leçon :il admire l’énergie de ces deux criminels , en mettant en évidence que le courage  est désormais réservée aux classes inférieures.Ces deux condamnés sont exemplaires. Il note : »Probablement tous les grands hommes sortiront désormais de la classe à laquelle appartient monsieur Lafargue. » et on voit bien dans le plaidoyer de Julien Sorel face au tribunal , déclaration de guerre assez fumante  à la société tribunal,  que l’auteur dénonce une société hypocrite et vermoulue.

Le dernier dessin connu de Stendhal

Une partie des lecteurs du « rouge «  furent choqués à l’époque, ainsi qu’une partie de la critique littéraire. Le critique influent Jules Janin qualifie Julien Sorel de « petit rustre », de « misérable » et « d’odieux jeune homme avec crimes, prisons, déguisements, conspirations, évasion, guillotine.

 Prenez » La chartreuse de parme », Stendhal  trouve ses sources dans  une sombre histoire , la chronique de la famille  Farnese, histoire d’une famille qui fait « fortune grâce à une catin ». Surtout il s’enchante des mœurs dissolues des pape de l’époque(1530) et  trouve dans  la destinée du futur pape Alexandre VI un épisode d’emprisonnement , d’empoisonnement et d’évasion (pour l’amour d’une certaine Cléria, qui annonce Clélia) qui, l’enthousiasme. C’est donc dans la brutalité de l’Italie de la Renaissance qu’il trouve, là encore les grands caractères  « énergiques » , ces « affranchis » qui lui servent de modèle.

 Une tante amoureuse d’ un neveu prélat, peu scrupuleux ,  un crime, la prison, l’évasion , on respire là quelque chose déjà du parfum du « bonheur dans le crime »,c’est un combat d’ambitieux  contre la platitude hypocrite d’une société  bourgeoise, d’étroite  surveillance des mœurs.

Madame de Rênal accueillant Julien Sorel

« La Chartreuse de Parme » réunit    des éléments romanesques empruntés  au roman de  cape et d’épée et aux chroniques criminelles(Stendhal a toujours lu et relu les chroniques historiques de Shakespeare avec délice). Sous le joli nom de Parme, Stendhal décrit  la cour d’un duché   constituée  de personnages sinistres.Voyez le sournois fiscal Rassi, le manipulateur et cynique Comte Mosca (sauvé par son amour pour la Sanseverina)… Ajoutez  des courtisans  désolants, courbés devant ce crétin  paranoïaque d’ Ernest IV, ignoble tyran capricieux.

Il reste  deux grands agités    sympathiques mais allumés quand même : Ferrante Palla  l’idéaliste bohème dans sa foret.., et le général Fabio  Conti, père attendrissant, mais aussi grosse bête lourdaude et vaniteuse. Curieuse matière romanesque, pour une chasse au bonheur non ? L’effet devrait être d’une noirceur insupportable.

C’est au contraire le roman de la légèreté onirique, de l’air vif, de l’enthousiasme juvénile, une musique pétillante, un roman des paradoxes ou, comme dans un conte de fées, par amour, un prisonnier refuse  de s’évader. Pourquoi ce récit  des faits aussi barbares prend-il un tour à la fois frivole, insolent, intrépide, fouetté :c’est que  l’auteur ne cherche pas l’objectivité, mais au contraire , tout est vu, pris, conté par un narrateur secret, ironique, insolent, désabusé, en déséquilibre entre cynisme et sagesse.  ajoutez surtout une insouciance, et une croyance en la vie imprévisible, ouverte,assez insensée qui électrise tout le roman. C’est un monde suprême et délicieux de pure théâtralité.

Il y a  pourtant de scènes humiliation assez terribles : souvenez-vous de Fabrice trimballé la nuit en ville dans une chaise à porteur dans une ambiance de lynchage, de quolibets et de crachats.. et de rires maléfiques -on dit que le sang coule sur les pavés….Mais un miracle a lieu.

 Il a lieu grâce à deux femmes, et à leur passion si bien colorée d’un sentiment protecteur et maternel. C’est la Sanseverina, tante amoureuse de son neveu, et Clélia Conti, transparente, candide, le sentiment amoureux approche le  religieux .Une version de la  jeune fille  palpitante et son   chevalier  emprisonné. Souvenons-nous que Stendhal fut un grand lecteur de l’Arioste.

Le roman s’éclaire alors, concentré, vif, radieux, aérien, il  devient tendre et limpide, devient une commedia delle arte dans sa rapidité, son éclat, ce mélange si orignal de monologues intérieurs et de dialogues qui s’engendrent ; le récit et ses péripéties, ses modulations du temps, rebondissent comme des  galets sur une eau limpide..  le roman devient eau vive, cavalcade. Il ne ralentit jamais le tempo du récit par de longues descriptions ; au contraire, il les morcelle, comme on le mesure dans le récit exemplaire  de la bataille de Waterloo. Même la description du lac de Côme reste brève ;il suffit de quelques  orangers, une ligne de saules, quelques ondes, un pureté frémissante de l’air, pour planter le décor. Comme ces tilleuls du jardin de Monsieur de Rênal, dans « le rouge et le Noir ». Stendhal   bannit tout ce qui ralentit et stagne, même sur le plan psychologique. Il cravache son récit .Dumas, en comparaison, est lent avec ses trois mousquetaires.

Merveilleuse  narration  allégée  grâce aux présences féminines, à leur présence d’esprit, leur attention vraie, leurs emportements, leurs désarrois…… même l’évasion de Fabrice qui devrait   nous mettre dans  une crainte devient un ballet, c’est Giuseppe Tomasi di Lampedusa, l’auteur du « Guépard, »fin stendhalien,  le premier à le remarquer avec autant d’acuité  et de précision.

Croquis de l’appartement Gagnon par Stendhal

Chez Stendhal, les femmes dégagent une   maternelle beauté protectrice (Madame de Rênal) ou une passion intrépide et   traversée d’inquiétudes  (La Sanseverina),  une intelligence remarquable dans l’écoute mais  hypersensible  aux  rumeurs et ragots de province  (souvenez-vous  de Bathilde Chasteller dans « Lucien Leuwen » se promenant  anxieuse avec Lucien autour de l’auberge du « Chasseur vert) »).

Même la sauvage et fière Mathilde de la Môle (qui donnera bien des idées à Barbey d’Aurevilly..) est craquante, bouillonnante, passionnée ,téméraire,  fidèle,  car   enceinte sans être mariée , elle jure à Julien de tenir sa promesse et  lui garantir son avenir.

 Toutes ces femmes prises par la passion se  révèlent  généreuses alors que les hommes sont le plus souvent    arrogants,  calculateurs, arrivistes. Et même si les héros Julien ou Fabrice ou  Lucien  ont des qualités de cœur, il y a   chez eux un sombre ambitieux mal refoulé,  voire  un petit Robespierre qui sommeille, et paradoxe, quand ils jouent les Don  Juan froids, ils deviennent vraiment amoureux! Mais les personnages féminins font entrevoir un ciel   radieux au héros. Elles apparaissent et alors la « promesse de  bonheur » s’épanouit,le climat change, s’ensoleille,c’est émotion tendre, clair- obscur  corrégien ou incandescence.Même les moments de mélancolie prennent quelque chose d’aerien et de tonique. Complicité,  passion vraie,  générosité, compassion, fièvre,  dépassement romantique, tout s’agrège.

 Les stendhaliens   auront remarqué   l’équilibre binaire du  féminin   dans chaque œuvre. Les romans  donnent toujours les deux figures  féminines  en opposition et en balance.

  1. la femme maternelle déjà installée socialement(  -Madame de Rênal , la Sanseverina, et madame de Chasteller

Elles cherchent a préserver, au final, la paix de leur cœur dans le tourment de la passion,  ce qui les rend très émouvantes.

  •  la jeune fille découvrant  sa première grande passion : Mathilde de la Mole, Clélia Conti. l’une sur le registre arrogant émancipé, l’autre dans le registre timide.

 Toutes ces femmes  laissent un sillage lumineux  et généreux dans les trois grands romans de Stendhal.

Carnet: le retour

Il y a plus de 15 ans, alors que j’étais  journaliste au Point,  j’avais rendez-vous  avec  l’écrivain José  Cabanis, dans sa demeure de   Nollet, près de Toulouse. Mais avant  de le rencontrer  je fis  un détour  par  le Tarn, au pied de la Montagne Noire, à  N…. C’est là que j’étais venu passer  deux étés   avec mes deux filles de dix et treize ans. J’aimais ce village  ancien au pied de la Montagne Noire où vivait mon meilleur ami et sa femme. Ils occupaient une belle demeure familiale de deux étages construite vers 1810,  avec un jardin clos. Le  versant Nord  de la Montagne noire et son immense masse forestière pèse sur  une partie de la ville et  rappelle les Vosges. Son versant Sud,  ensoleillé, presque brûlé l’été, avec ses vignobles roux  et ses champs d’herbe rase à moutons,  laisse ouvert  un ciel immense.

Je revenais donc  l’  humeur légère, tout empli de ces souvenirs d étés joyeux dans une  demeure si ancienne, avec ses bibliothèques, son grand escalier en spirale et son jardin avec magnolia

 J’arrivai par la route de  Castres. Ciel d’un bleu glacé. La départementale longeait   des champs nus,  terre ocre, lignes caillouteuses,  bâtiments agricoles, puis l’antique pont de pierre, l’écluse, enfin  le virage, et le clocher de N… massif.

Je remontai  les  ruelles  aux vieilles demeures serrées ,ses façades à colombages, ses encorbellements, son  mélange briquettes et  bois ,ses toits bas, ses successions d’épais  volets clos tout l’été ,ses boutiques à l’ancienne et son délicat parfum médiéval  avec cette  succession d’auvents, de balustres, de petites vitrines  étroites..

Le  silence  des rues est si épais au milieu de l’après-midi qu’on croit entendre la vague de chaleur brasiller sur les volets clos.

Avant d’atteindre la demeure  de mes amis, j’obliquai vers la place de la mairie  pour me garer  rue des jardiniers afin de retrouver un peu de notre passé    et de nos soirées si gaies, si insouciantes à l’époque    dans le jardinet et la serre ouverte  du  café «  Birlou » que tout le monde appelait « la véranda ».

 Ce café-restaurant  était formé d’un long couloir  brun, murs  constellés  des marques d’apéros et des sous-verres protégeant des vieilles photos pâlies  de matchs de rugby de l’équipe de Castres .Il y avait également deux larges affiches  pour des  corridas à Pampelune dans les années 6O.. Sol à tomettes roses,   percolateurs chromés à l’ancienne derrière un vieux bar mal vernis  d’un brun  brou de noix. Des rubans  tue mouches  gluants pendaient d’un plafond roussi par les fumées. Le téléviseur haut perché près du plafond  diffusait des images un peu aquatiques du nouveau président Mitterrand et de sa cour.

Au fond, après l’escalier étroit  tournant  un rayon de soleil traversait    une serre garnie de plantes exotiques desséchée. De cageots  et des fûts à bière s’empilaient jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur  le jardin. Le patron  avait  installé  une longue table de ferme. Il y avait, je ne sais pourquoi, un carré d’herbe non coupé au fond du jardin et quelques enjoliveurs empilés  contre un banc de pierre, aussi un monticule de  fleurs fanées, celles que le patron offrait à sa femme. J’avais  l’habitude  de réserver la table « de la véranda » quand on voulait diner d’une salade au magret de canard. La patronne, une espagnole assez maigre  prenait la commande. Avec son   ample chevelure aux  reflets  d’un bleu gras, torsadée, elle faisait partie de ces femmes dont on dit qu’ »elles ont du chien ».Elle posait un carton « réservé »   après avoir  aligné  avec soin des larges assiettes  décorées  de tulipes . Elle ajoutait  deux bols  emplis  de chips pour mes filles et deux carafes    d’un vin   épais et violacé. Quelques pieds de parasols  rouillaient là, entre des pots cassés. c’est là que dans ces lointaines  années avions passé des soirées douces dans cet endroit où la lumière du soir clapotait comme la surface d’une eau.. Mes  filles partaient cajoler  derrière le bar  une espèce de chien à poil dur couleur paillasson nommé « Tony » ..  Souvent, à partir de six heures du soir     deux  ou trois  forestiers   aux bérets  délavés et à l’accent rocailleux étaient accoudés au bar devant des pastis. Entre deux longs silences, ils plaisantaient brièvement  la patronne et son mari, un costaud   à rouflaquettes, arborant des  bretelles fleuries sur un embonpoint à la Falstaff .Il avait le pas trainant et  un éternel cigarillo éteint aux lèvres. Pourquoi  ces soirées sont-elles restées pour moi l’image d’étés  tranquilles et parfaits, comme je n’en ai plus  connus depuis ?  Jamais  je  ne m’étais senti si bien dans mon rôle  de  père, d’ami fidèle, choyé par ce couple, à l’écart du monde tourbillonnant et clinquant ,ici  entre montagnes mauves le soir, lacs forestiers  entraperçus, jardins clos  pour des siestes qui s’éternisent.

Les soirs plus frais  étaient le meilleur  moment,  dégustant  de simples salades de tomates  face à mes deux amis, lui avec  ses chemises froissées, sa nonchalance narquoise,  elle avec sa petite robe rose satinée  à bretelles, dont l’une tombait toujours sur son bras. Elle se poudrait trop le visage,ses lèvres luisaient  d’un ocre pâle bizarre ;elle  parlait des  guerres de Religion et du rôle des protestants dans la région,  car c’était  le sujet de son  roman ,un immense tas de feuillets roses qu’elle tapait chaque matin sur une petite Olivetti  .

  Je sortis de  ma voiture  rempli de ces images heureuses et marchai jusqu’à ce » Birlou ».

  Je découvris que la devanture vieillotte à la peinture grise écaillée  avait disparu .Il y avait à sa place  une supérette anonyme annonçant des rabais monstres. L’intérieur baignait dans une lumière froide de bloc opératoire   hyper éclairé  faisait tomber  une pâleur  vibrante  sur une allée de  bacs de surgelés. La caissière  vêtue d’une blouse blanche à col officier   dodelinait de la tête, le portable collé à l’oreille.

 Je me dirigeais  vers un homme à cheveux gris emmêlés, en veston d’intérieur, penché  pour rabattre  ses volets dans la maison voisine  et lui demandai depuis quand « le Birlou » avait  disparu. Il écarquilla les yeux et mit du temps à répondre en me scrutant :

-oh…plus de dix ans…pas moins…peut-être plus. ..oui peut-être plus.. ça se peut..

Il gardait le visage levé vers le sommet de ma tête .

-Ca  a mal fini…. Ils se sont séparé.. Elle je sais qu’elle  est partie soudain…on dit  vers Tourcoing.. et lui s’est pendu.. un an plus tard…. Il faudrait  demander au quincailler de la route de Castres.. il était  leur ami… Il doit en savoir davantage…bonsoir..

Le volet claqua.

  Je restai hébété, comme tout ce qu’il y a de luxuriant dans le monde avait disparu d’un coup Une partie de ma vie s’effaçait comme  un écran d’ordinateur qui bugge. Je revis le ciel merveilleux quand nous sortions le matin dans les ruelles pour acheter les journaux. Tout avait sombré ,les murs des maisons ne reflétaient plus que de l’absence comme si elles étaient l’absence même.

 Pour me rassurer  je marchai jusqu’à la route large  en direction de  Castres mais dans le virage, à la sortie du village  on avait abattu les platanes, sans doute pour   élargir la chaussée.. Je revins  dans la voiture, et restai un moment  les bras appuyés sur le volant, face à cette rue vide, morte, étroite, Une camionnette me dépassa dans un souffle,  puis une légère averse commença à tacher le pare-brise et je  rêvai que la pluie m’aimait.

Il y a plus de 15 ans, alors que j’étais  journaliste au Point,  j’avais rendez-vous  avec  l’écrivain José  Cabanis, dans sa demeure de   Nollet, près de Toulouse. Mais avant  de le rencontrer  je fis  un détour  par  le Tarn, au pied de la Montagne Noire, à  N…. C’est là que j’étais venu passer  deux étés   avec mes deux filles de dix et treize ans. J’aimais ce village  ancien au pied de la Montagne Noire où vivait mon meilleur ami et sa femme. Ils occupaient une belle demeure familiale de deux étages construite vers 1810,  avec un jardin clos. Le  versant Nord  de la Montagne noire et son immense masse forestière pèse sur  une partie de la ville et  rappelle les Vosges. Son versant Sud,  ensoleillé, presque brûlé l’été, avec ses vignobles roux  et ses champs d’herbe rase à moutons,  laisse ouvert  un ciel immense.

Je revenais donc  l’  humeur légère, tout empli de ces souvenirs d étés joyeux dans une  demeure si ancienne, avec ses bibliothèques, son grand escalier en spirale et son jardin avec magnolia

 J’arrivai par la route de  Castres. Ciel d’un bleu glacé. La départementale longeait   des champs nus,  terre ocre, lignes caillouteuses,  bâtiments agricoles, puis l’antique pont de pierre, l’écluse, enfin  le virage, et le clocher de Sorèze, massif.

Je remontai  les  ruelles  aux vieilles demeures serrées ,ses façades à colombages, ses encorbellements, son  mélange briquettes et  bois ,ses toits bas, ses successions d’épais  volets clos tout l’été ,ses boutiques à l’ancienne et son délicat parfum médiéval  avec cette  succession d’auvents, de balustres, de petites vitrines  étroites..

Le  silence  des rues est si épais au milieu de l’après-midi qu’on croit entendre la vague de chaleur brasiller sur les volets clos.

Avant d’atteindre la demeure ancienne  de mes amis, j’obliquai vers la place de la mairie  pour me garer  rue des jardiniers afin de retrouver un peu de notre passé    et de nos soirées si gaies, si insouciantes à l’époque    dans le jardinet et la serre ouverte  du  café «  Birlou » que tout le monde appelait « la véranda ».

 Ce café-restaurant  était formé d’un long couloir  brun, murs  constellés  des marques d’apéros et des sous-verres protégeant des vieilles photos pâlies  de matchs de rugby de l’équipe de Castres .Il y avait également deux larges affiches  pour des  corridas à Pampelune dans les années 6O.. Sol à tomettes roses,   percolateurs chromés à l’ancienne derrière un vieux bar mal vernis  d’un brun  brou de noix. Des rubans  tue mouches  gluants pendaient d’un plafond roussi par les fumées. Le téléviseur haut perché près du plafond  diffusait des images un peu aquatiques du nouveau président Mitterrand et de sa cour.

Au fond, après l’escalier étroit  tournant  un rayon de soleil traversait    une serre garnie de plantes exotiques desséchée. De cageots  et des fûts à bière s’empilaient jusqu’à la porte vitrée qui donnait sur  le jardin. Le patron  avait  installé  une longue table de ferme. Il y avait, je ne sais pourquoi, un carré d’herbe non coupé au fond du jardin et quelques enjoliveurs empilés  contre un banc de pierre, aussi un monticule de  fleurs fanées, celles que le patron offrait à sa femme. J’avais  l’habitude  de réserver la table « de la véranda » quand on voulait diner d’une salade au magret de canard. La patronne, une espagnole assez maigre  prenait la commande. Avec son   ample chevelure aux  reflets  d’un bleu gras, torsadée, elle faisait partie de ces femmes dont on dit qu’ »elles ont du chien ».Elle posait un carton « réservé »   après avoir  aligné  avec soin des larges assiettes  décorées  de tulipes . Elle ajoutait  deux bols  emplis  de chips pour mes filles et deux carafes    d’un vin   épais et violacé. Quelques pieds de parasols  rouillaient là, entre des pots cassés. c’est là que dans ces lointaines  années avions passé des soirées douces dans cet endroit où la lumière du soir clapotait comme la surface d’une eau.. Mes  filles partaient cajoler  derrière le bar  une espèce de chien à poil dur couleur paillasson nommé « Tony » ..  Souvent, à partir de six heures du soir     deux  ou trois  forestiers   aux bérets  délavés et à l’accent rocailleux étaient accoudés au bar devant des pastis. Entre deux longs silences, ils plaisantaient brièvement  la patronne et son mari, un costaud   à rouflaquettes, arborant des  bretelles fleuries sur un embonpoint à la Falstaff .Il avait le pas trainant et  un éternel cigarillo éteint aux lèvres. Pourquoi  ces soirées sont-elles restées pour moi l’image d’étés  tranquilles et parfaits, comme je n’en ai plus  connus depuis ?  Jamais  je  ne m’étais senti si bien dans mon rôle  de  père, d’ami fidèle, choyé par ce couple, à l’écart du monde tourbillonnant et clinquant ,ici  entre montagnes mauves le soir, lacs forestiers  entraperçus, jardins clos  pour des siestes qui s’éternisent.

Les soirs plus frais  étaient le meilleur  moment,  dégustant  de simples salades de tomates  face à mes deux amis, lui avec  ses chemises froissées, sa nonchalance narquoise,  elle avec sa petite robe rose satinée  à bretelles, dont l’une tombait toujours sur son bras. Elle se poudrait trop le visage,ses lèvres luisaient  d’un ocre pâle bizarre ;elle  parlait des  guerres de Religion et du rôle des protestants dans la région,  car c’était  le sujet de  roman ,un immense tas de feuillets roses qu’elle tapait chaque matin sur une petite Olivetti  .

  Je descendis donc  voiture  rempli de ces images heureuses et marchai jusqu’à ce » Birlou ».

  Je découvris que la devanture veillotte à la peinture grise écaillée  avait disparu .Il y avait à sa place  une supérette anonyme annonçant des rabais monstres. L’intérieur baignait dans une lumière froide de bloc opératoire   hyper éclairé  faisait tomber  une pâleur  vibrante  sur une allée de  bacs de surgelés. La caissière  vêtue d’une blouse blanche à col officier   dodelinait de la tête, le portable collé à l’oreille.

 Je me dirigeais  vers un homme à cheveux gris emmêlés, en veston d’intérieur, penché  pour rabattre  ses volets dans la maison voisine  et lui demandai depuis quand « le Birlou » avait  disparu. Il écarquilla les yeux et mit du temps à répondre en me scrutant :

-oh…plus de dix ans…pas moins….peut-être plus. ..oui peut-être plus.. ça se peut..

Il gardait le visage levé vers le sommet de ma tête .

-Ca  a mal fini…. Ils se sont séparé.. Elle je sais qu’elle  est partie soudain…on dit  vers Tourcoing.. et lui s’est pendu.. un an plus tard…. Il faudrait  demander au quincailler de la route de Castres.. il était  leur ami… Il doit en savoir davantage…bonsoir..

Le volet claqua.

  Je restai hébété, comme tout ce qu’il y a de luxuriant dans le monde avait disparu d’un coup Une partie de ma vie s’effaçait comme  un écran d’ordinateur qui bugge. Je revis le ciel merveilleux quand nous sortions le matin dans les ruelles pour acheter les journaux. Tout avait sombré ,les murs des maisons ne reflétaient plus que de l’absence comme si elles étaient l’absence même.

 Pour me rassurer  je marchai jusqu’à la route large  en direction de Castres, mais dans le virage, à la sortie du village  on avait abattu les platanes, sans doute pour   élargir la chaussée.. Je revins  dans la voiture, et restai un moment  les bras appuyés sur le volant, face à cette rue vide, morte, étroite, Une camionnette me dépassa dans un souffle,  puis une légère averse commença à tacher le pare-brise et je  rêvai que la pluie m’aimait.

Montauk: week-end réussi avec jeune femme au bord de la mer

 

Photo de Saul Leiter

« Montauk » est le  journal intime d’une  brève liaison. Le cadre en est  simple. Une histoire d’amour  dure un week-end et se sait condamnée .Lui, Max Frisch  a 63 ans, c’est un écrivain suisse  célèbre qui fait sa promotion à New-York avec  conférences. Elle, Lynn,   est  ce qu’on appellerait en Europe une attachée de presse. Lynn, belle rousse de la  trentaine,  se montre simple, directe tantôt respectueuse, mais surtout  curieuse, admirative, spontanée, enjouée.

 Elle accepte  ce week-end à Montauk( une plage de l’État de New York) en mai 1974. Lynn, donc, employée d’une  agence de relations publiques  a pris en charge le conférencier. L’intérêt du texte est multiple. D’abord la   discrétion  et la pudeur du ton qui court pour raconter cette relation. Deux personnes se flairent, se sondent, s’apprécient; la prose distille ce charme des  brèves rencontres  au bord de l’inconnu comme ces deux là sont au bord de la mer, avec vent.

 Frisch  analyse  cette collection d’instants fragiles : dans une voiture, dans un motel, sur une plage, puis dans l’appartement  étroit si modeste de Lynn. Toute  dramatisation, tout lyrisme,  tout pathétique en est exclu. Il n’y a qu’une suite, un rondo de phrases simples, claires, d’impressions fugitives, de petits dialogues entre un homme qui parle mal anglais et une américaine qui s’amuse de ses fautes. Chacun  s’épie, entre plaisanteries complices, en essayant de combler, parfois, l’énorme poids mort de silences dans un trajet en voiture de location.

Frisch est sensible aux tenues de Lynn : pantalon bleu ciel, corsage clair,  il remarque aussi les lèvres  à l’expression moqueuse et une manière coquette de  ses mains pour rassembler ou de déployer ses cheveux. Il y a des blancs, des arrêts sur image, délicieux à découvrir par leur précision pour dévoiler,l ’un par l’autre, les signaux qu’ils envoient. .parfois nous sommes dans un tableau d’Edward Hopper, parfois dans les cadrages d’un film qui pourrait être d’Antonioni. « Le nombre de sentiments qui ne se prêtent pas à la publication » songe l’écrivain qui dévoile son talent dans sa manière d’auréoler chaque instant d’une certaine patience inquiète .Les notations  ,selon les heure, change soudain de climat dans cette fine météorologie de ce couple en formation… C’est faussement simple à traduire et Frisch excelle .L’autre   intérêt du livre   c’est la silhouette de cette jeune femme engendre et rameute des souvenirs d’autres femmes aimées.

Max Frisch

Avec Marianne, son épouse actuelle, mais également avec Ingeborg Bachmann, la célèbre poétesse autrichienne avec laquelle il a vécu entre Zurich et Rome.. Frisch  dessine sans complaisance sa carte d’identité d’amoureux « machiste ».il ne cache pas son   lien  si difficile avec les femmes. Par des retours réguliers sur son passé, il revisite en paragraphes plus ou moins longs  ses deux grands   échecs  de couple .Le passé et ses cendres brulantes  se lit toujours en filigrane sur ce couple  en vadrouille, si spontanément improbable et si délicieux.. C’est grâce  à Lynn, sa spontanéité, son aisance,  quelque chose de taquin chez  elle  que  la mémoire douloureuse  masculine  peut se reconsidérer. Le mystère des femmes est donc là, tout entier, grâce à Lynn, devant la mer et ses embruns blancs,  ou au cours d’un diner avec des pinces de homard difficiles à casser. Comme des miroirs  disposés à ‘l’infini, la douceur un peu opaque du visage de Lynn fait ressurgir d’autres visages, même lointains.  On revit en flash-back parfaitement mesurés(le montage du livre est parfait) la vie sentimentale de Frisch, on en revient  ainsi  à la première fiancée juive de l’auteur, à  la mère de ses enfants à, sa compagne des années soixante,  à  Ingeborg Bachmann et à sa fin si tragique (brûlée vive dans son lit) ,enfin cette  Marianne l’  épouse.

Frisch, grâce à cette si brève liaison avec Lynn –qui se veut  et se vit simple parenthèse de quelques heures- crée, dans le livre  un jeu d’oppositions qui renvoie à des fragments cassants du passé. Ce sont des séquences comme entrevues par on ne sait quel interstice, quelle fissure d’une vie qui semble saccadée. : un voyage en Bretagne avec Marianne  ou  le souvenir de la première rencontre à Paris entre Frisch et Bachmann, avec toutes les pudeurs et hésitations des débuts amoureux, admirablement suggérés .Frisch capte l’impressionnisme des moments  sérieux dans la pénombre d’un passé qui se dilue. Il suit les anciennes  fêlures des couples avec une distance que l’âge lui accorde.

Enfin, outre le sentiment de vérité, souvent sombre et courtoise. On savait par ses romans(« Homo Faber », » »J’adore ce qui me brule ») que Frisch a  un talent descriptif assez naturel. Une plage à perte de vue, des transats,  un couple qui patauge dans les vaguelettes pantalon retroussé, Central Park ou une  trattoria, c’est présent en peu de mots .sans en avoir l’air il trac ce qu’il y a d’émouvant,  d’impulsif ou de si naturel dans un moment de l’après- midi à deux. Certains  moments du passé sont extrêmement forts :la mort de sa mère, l’importance de son meilleur ami de jeunesse, le riche W ,  ses débuts d’architecte avec  ses erreurs dans ses premières constructions, le souvenir  d’une visite en clinique de son épouse en dépression. Moins réussi est le fait qu’il revient sur son « émotivité instable », sa jalousie. On sait, par ses brouillons retrouvés, qu’il avait-dans des états antérieurs du texte-   développé des analyses  tortueuses où il cultive l’art de s’autodénigrer.  Ce qui reste en mémoire de ce texte c’est un monde aux teintes délicates, un monde tendre fondé sur la découverte d’un autre être, un consentement mutuel à la brièveté d’une aventure, sans souffrir, sans illusion, sans se raconter d’histoire.

Montauk

« La pluie ne le contrarie pas. Il se réjouit de tout présent. Maintenant le va-et-vient des deux essuie-glaces. Il fait attention à tout ce qui, lui tombe sous les yeux. Il ne veut pas de mémoires. Il veut l’instant. Le paysage, maintenant, en cet instant, est assez désertique, il regarde quand même.il voit  le pied de Lynn sur l’accélérateur, une chaussure abîmée, sa main droite sur le volant, une main longue, le va-et-vient des essuie-glaces. Rien ne lui manque ;il est reconnaissant pour ce week-end qui n’est pas encore passé. »Oui c’est le déroulé d’un présent ténu, instable, modeste, et troublant à cause de cela. « Soudain, ecrit-il, tout est fragile ».C’est le charme si évident du livre. Un art volatile  qui met souvent la distance du « il »  pour  tenir à bonne distance  l’aventure et ne pas  la plomber  par du  romantisme.

Frisch capte sous la surface des mutismes et des temps  vides en apparence, la nature  si tenace  des fragilités, aussi bien féminines que masculines. Cette sonate de silences et de fugitives complicités  est parfaite. La liaison de quelques heures  d’un homme   âgé avec une jeune fille annonce  le ton du film  de Sofia Coppola « Lost in translation » .Là aussi une relation tendre et de quelques heures dans un pays étranger.

En 2017Volker Schlöndorff a très librement adapté le texte de Frisch pour le cinéma   .Je ne l’ai pas vu mais les critiques ne débordaient pas d’enthousiasme.

Photo Saul Leiter

Extrait :

« Tout ne réussit pas aujourd’hui. Certes, il trouve le parking (il n’y a que dans les rêves qu’il m’arrive de ne pas pouvoir retrouver la voiture), et la Ford bleue est à sa place : comme auparavant, la seule voiture. Elle a la clé ; Lynn conduit. Un hamburger ou une pizza lui suffirait. En dehors du pays, près du phare où la route prend fin, le restaurant n’est pas encore ouvert, seules les toilettes sont utilisables. Il attend sur la terrasse. Une bannière étoilée flotte au vent ; une longue-vue fonctionnant avec des pièces, qu’il n’utilise pas. Il y a du vent ici. Lorsque Lynn est absente un moment et tandis qu’il attend, il est curieux de voir à quoi en fait elle ressemble ; sans impatience. Ici, on voit la mer mais il essaie de se rappeler sa voix. Quand elle téléphone, elle dit simplement :Hi ! Puisqu’il connait sa voix. Sa peau (cela, il le sait) : la peau pâle des rousses ; sans taches de son. Il est appuyé au mur, le dos tourné à la mer ; elle va arriver par cette terrasse déserte, et il s’attend à être surpris de ce que, quel que soit à quoi elle ressemble, elle se dirige vers lui et soit tout simplement là. Maintenant, il est midi ; tout est extérieur : une bannière étoilée qui flotte au vent, un phare massif, les mouettes, venant d’on ne sait où la musique d’un transistor, la tôle qui brille sur le vaste parking, le soleil, le vent-

Lynn va avoir trente et un ans.

(..)

Il lui a tout simplement ôté les lunettes du visage afin de voir une fois ses yeux. Elle a ri de son anglais. Il l’a fait sans effleurer ses tempes, avec le même soin qu’un opticien pour une cliente. Elle est debout dans sa kitchenette, de la vaisselle dans les deux mains, en cet instant sans défense.la couleur de ses yeux : comme du schiste clair au fond de l’eau. Il trouve que porter des lunettes ne lui va pas du tout et elle trouve que ce n’est aps fair-play de sa part. BECAUSE I NEED GLASSES, dit-elle. Donc, il rend les lunettes »

Tendresse, bouffonnerie et imprécations pour un « Cortège dans la ville »

En 1978, aux éditions du Seuil, parait  le premier roman d’un journaliste de 40 ans. »Le cortège dans la ville » d’André Rollin. C’est un véritable OVNI dans le milieu littéraire. On y raconte  un cortège funèbre qui traverse une ville. Dans le cercueil, un certain François Fydal. Tandis que, inlassablement, ce cortège s’étire dans la ville, que des notables attendent  en rangs serrés, avec plus ou moins de patience l’arrivée du cortège dans la cathédrale,  le narrateur du roman  nous explique que « demain sera mardi » et qu’il commencera à écrire.   Dès la  seconde page ,  ce narrateur qui dit  »je »s’adresse à nous entre les planches du cercueil :

»Car moi en ce mardi de juin, je suis impotent et livide, je suis planches étroites sur un dallage en losanges. Mon mardi à moi. Ensoleillé, lent et décisif. Un mardi comme les autres pour la plupart. Tous les autres mardis, de cette année, de l’autre, des futures, des passées. Ceux que j’ai connus, ceux que je ne connaitrai pas. Et pour cause. Pour cause de décès. Pour cause de deuil somptueux, remboursé ».

Tout le roman  se construit à travers  la prosopopée, cette figure de style qui consiste à faire parler un mort, de ce Francois Fydal dont  on saura qu’il vit et écrit entre une maison du Sud et un appartement parisien. . Ce livre ne raconte pas une histoire mais  des fragments de souvenirs, des réflexions ironiques, voire des imprécations.. L’histoire, en effet, peut être résumée en peu de mots. Un corbillard d’un homme connu traverse une grande ville. Or, les mots, les images, le mort, le passé et le présent  se mêlent et se chevauchent et c’est ce qui donne, au récit, dans ses hésitations et retours  tout son intérêt.

Des images reviennent, notamment  les visages d’ancêtres que le temps n’a pas altéré, toute une généalogie est suggérée,  avec des figures évoquées avec tendresse, en particulier  ce visage mortuaire   d’une mère tendrement aimée, le souvenir chéri d’une grand-mère toulousaine qui écrivait sur un carnet noir et or des poèmes nés de ses insomnies. Dans ce tourbillon funèbre, dans ce flux d’images et  surgissent  un femme qui écrit les aventures d’un certain Duc d’Alencon,  la ville rose de Toulouse, un magnolia dans un jardin de curé, des reliures dans une demeure ancienne ayant appartenu à un grand magistrat sous la Monarchie de juillet. Surviennent également la figure dominatrice et superbe  d’une « Putain Noire » qui  hante Fydal,  et aussi un certain collège religieux (des jésuites ?) qui a humilié le jeune Fydal  , ce qui permet à ce dernier   de  joyeusement blasphémer,  ricaner,se délivrer de cette vie par une bouffonnerie grandiose.

 Dans cette coulée verbale sans chapitre, le mouvement de l’écriture semble perpetuellement amorcé, repris, continué, jamais achevé, mais avec des sarcasmes plus fréqujents, une ironie plus forte qui vise  les notables qui attendent le  cercueil dans la cathédrale. ressemble à une mosaïque sérieusement ébranlée. La bouffonnerie et le grotesque s’accentuent   dans une  dérision martelée, répétitive    qui  annonce, en 1978,  celle de Thomas Bernhard .

 Le  narrateur  qui forme les mots, les phrases, rassemble les morceaux  éclatés du passé,mais t de toute évidence  il  pose cet acte décrire comme le seul élément légitime et stable dans un monde truqué, artificiel, dominé par des escrocs.. Ce qui devient au fil des pages  preque une litanie détruit l’ordre rassurant et les apparences familières du monde. Qu’il écrive  à Paris, dans son appartement, ou sur une table de jardin, dans un village du  Sud de la France, le narrateur égrène, hésite, ressuscite, oublie, revient en arrière ;  le film  mental se casse, se rembobine, mêle passé et présent. Ce cortège dans la ville avance, se déglingue,se bloque, on n’est pas sûr  qu’il ’arrive  à cette  cathédrale bondée dans laquelle tout le gratin politique, journalistique et littéraire s’est entassé.

Car   la  satire sociale se durcit. Après les souvenirs humiliants  du pensionnat religieux où Fydal a perdu une partie de sa jeunesse,  les politiques,  intellectuels parisien  .,les corps constitués deviennent la cible.

 Il yb a du jeu de massacre  dans ces  phrases qui claquent et  mitraillent les  politiques vaniteux , les  journalistes vantards, les  courriéristes hâbleurs,  et les chroniqueurs escrocs. Tout un gratin est en déroute en ce mardi d’enterrement.. On découvre en  Fydal  un accusateur public, goguenard et révolté, qui  met à jour  la fausse échelle des valeurs. Il  dénonce déjà ce qu’on appelle aujourd’hui l’entre-soi culturel, la boboïsation germano-pratine, les medias déconnectés du reste du pays, mais l’enserrant dans ses clichés. etc.

André Rollin

  Ce que Fydal enterre c’est  une comédie humaine parisienne  funèbre, désastreuse  dirigée  et hiérarchisée par des imposteurs. Le réconfort d’une grand-mère, les bibliothèques  d’une belle demeure  familiale avec  ses buis , son magnolia,  ses vieilles reliures, sa table de jardin, n’apaisent qu’en partie  ce  Fydal en colère. C’est le plus émouvant du texte :ce mouvement   qui va des regrets des parents morts en une montée de   colère  noire, colère contre le train du monde, ses paillettes,que le flux des réflexions, impressions, souvenirs, réoéttitions et accumulations renforce en verve  et dynamise.. La naissance suit la mort, les photos sépia ramassent  mal des miettes du passé dans  ce tourbillon de vide qui aspire le narrateur. Le vent D’autan souffle dans le Tarn, croise une neige fondue grise bien parisienne,  bouffonneries et le grotesque  sur le sexe, la religion,  trouent le papier  et transforment  la grandiose  cérémonie funèbre  en carnaval, en  la mascarade,  sarabande,  courante. Quel bouillon, la vie, nous murmure Rollin, l’enfer n’est pas après la vie, mais dedans, au cœur de la ville moderne qui nous expulse et isole  du passé.

 Le plus original du récit  est dans le  mouvement de l’écriture et des images qui trace une courbe :donc on repasse successivement, sur les mêmes endroits, les mêmes fantasmes, et ça déglingue l’horloge de ce mardi qui ne finira jamais.

 Notre  société humaine piétine, avance à vide, devenant un monde arrêté, figé, fantomatique, On attend Godot et Fydal   pour une  messe qui n’a plus de sens. Un monde  s’effrite et s’enterre lui-même  avec   ses rites catholiques, ses valeurs laïques, ses grands mots creux, ses   ambitions artistiques ou  littéraires devenues en toc.  Dans cette liquidation générale, cette fin de partie, Rollin le journaliste règle ses comptes( il  fut depuis 1980 critique littéraire au « Canard enchainé »)mais surtout essaie de retrouver un sens plus pur aux mots de la tribu .Dans la débâcle générale d’une société , reste le scribe et son stylo.. Cheminement d’une écriture blanche écriture hypnotique,  verbe enragé  ironie inoxydable, adieux tendres à des figures maternelles :  tout scintille  au temps présent . Selon Rollin-Fydal  rien ne pré-existe à l’écriture, c’est la Genèse à la pointe du stylo.   Avec  un cahier quadrillé ,  nait le  monde, le vrai.  Poésie et vérité, diraient les allemands.

Drôle de livre. Vraiment.

Tension entre ordre et désordre. La chronologie devient immobile, Le Temps devient   cercle. On croit avancer, on recule. Un cortège funèbre traverse une ville,  avec un homme, mais c’est une mère morte qui hante le livre, on  pense que  Fydal est un homme célèbre, mais c’est le narrateur anonyme qui s efface ; des religieux tiennent un pensionnat, mais c’est le blasphème qui l’emporte. Les saintes se transforment en putains, les cierges en phallus,   un cortège, au lieu d’avancer, bloque une ville et bloque la vie d  ‘un mort en sursis. Avec Rollin, c’est sur fond de ténèbres et de cérémonie qu’apparait le grotesque absolu et le jeu de marionnettes .Ecriture brisée, elliptique, répétitive, efficace. Livre puissant et si décalé en 1978.

Basilique de Saint-Sernin à Toulouse

Quelques années plus tard, André Rollin a bien résumé son  travail littéraire à une journaliste du « Monde » :

« Oui, c’est une récusation de l’écriture officielle des raconteurs d’histoire. A mon âge, il fallait y aller, il fallait que je le dise. Ils (la plupart des romanciers) racontent des histoires pour éviter l’écriture. Je voudrais que les mots soient pris au sérieux. Eux ne les prennent pas au sérieux, ils les accumulent. Il était temps que j’en finisse avec les compromis. Je n’avais plus rien à perdre. » Pourtant, parfois, au milieu d’une page, revient « la peur »  note la journaliste: « Vite, reprendre l’autre cahier, avec son intrigue, son histoire. Pour brouiller les pistes. Eviter les confrontations. Raconter, raconter pour fuir. Se cacher. Ne rien dire. »

 Extrait de Wikipedia :

Arrivé à Paris en 1965, André Rolllin collabore à la revue jésuite Etvdes puis chez France-Soir de l’époque de Pierre Lazareff (au desk étranger) avant de rejoindre le monde littéraire chez Albin Michel. Il entre au Canard enchaîné en juin 1980.

Bibliographie

  • Cortège Dans La Ville, Seuil, 1978.
  • L’Anglaise assassin, Galilee, 1979.
  • Entretiens avec. Ils écrivent où ? quand ? Comment ?, Mazarine, 1986.
  • Le héros transpercé, Mazarine, 1987.
  • La reine de pierre, Barrault, 1992.
  • Ce vent d’autan, Grasset, 1996.
  • Le calao, Fasquelle, 1997.
  • Quelle soirée, Gallimard, 2002.
  • La mémoire de l’iceberg, éditions Sabine Wespieser, 2007.
  • L’assassinat d’Elsa, Le Cherche Midi, Collection Styles, 2014.
  • Je ne sais pas, Editions Phébus, 3 Mai 2018.

Jeunesse dans une ville normande

Voici deux extraits du récit que j’ai écrit en 1981 aux éditions du Seuil.

« Ce jour-là, des milliards de flocons avaient enrichi la ville d’une armure gothique. Les platanes du Grand Cours formaient des voûtes, des arches, des ponts, des passerelles .La Prairie, juste en face, une nappe blanche légèrement saupoudrée de gel et d’eau sucrée..Vaucelles ressemblait au Kremlin, et, la rue de Falaise, c’était la pente du Ventoux. De hautes et frêles ciselures harnachaient la cour de récréation : les enfants perdaient la mémoire.

Du côté de Saint-Jean, le blizzard tourbillonnait. Les statues des saints, les échafaudages, les saillies de la tour, grenouilles et gargouillis, devenaient branches et ramures, stalactites et micas, glaciers, et par vagues, la neige fourmillait, apportant l’oubli et ses points noirs. Je pensais à ceux qui pêchaient congre, le lieu, la sole dans les eaux boueuses de la Manche, là, où des trainées de sang subsistaient.

Un crépitement grisâtre s’abattit sur les vitrines paternelles et brusquement la nuit fut là. Intacte, solide, franche, froide, transparente. Un vrai cristal. »

 Extrait chapitre 13

« Une ville, une simple ville va être bombardée. Des gens vont disparaitre. Ce sont des gouttes de pluie sur une vitre, un immeuble devient mou comme de l’eau, quelque chose qui s’étoile avec du sang, du vrai sang salé :trottoirs, escaliers, paquets de cigarettes, poches de veston, magazines, bocal de poissons rouges clavier d’une machine à écrire, serviette-éponge.

Une fois de plus, les bombes volent dans le ciel et restent calmement suspendues avant de se précipiter sur le tambour des toits. Le silence est tout à fait émouvant, il dure un laps de temps très court puis tout devient chaud, brûle, déforme .De la paille flambe sur un parquet. Un mur devient un trou de ciel bleu, une route se met à vibrer. La plaine n’a jamais eu si chaud. Haleine qui noircit le pare-brise.Il y a des arbres qui forment des torches au soleil, des intérieurs de tramways éclatent comme des broussailles.
Sifflements aigus. Pétarades de munitions. Roulements de grosse caisse de la DCA, puissants jets de terre sur la véranda. Salle à manger ensevelie avec son mobilier Henri II. L’époque se mêle de boue et de ciel ,de lames de parquet et de vaisselle fleurie, de morceaux de douille et de bagages carbonisés.

Il y a un hibou empaillé dans une nursery, qui bascule et vacille, et finalement reste debout sur son armoire vitrée. Il y a des porte-fenêtres qui s’ouvrent toutes seules. Il y a un interminable tintement de verre cassé qui tombe en pluie des étages supérieurs et rebondit sur les tôles ondulées d’un hangar. Chemises froissées qui drapent la cime d’un hêtre, morceaux de bakélite du téléphone ou pommes de terre qui finissent de rissoler sur le capot d’une voiture.

Ce n’est rien au fond. L’histoire du monde en a vu d’autres. Quelques lignes dans une encyclopédie. Un après-midi de Juillet 44.Un point fumant dans un ciel bleu. Des jeunes filles marchent le long d’un grillage et tiennent leur maillot de bain enroulé dans une serviette. Il y a un employé des postes qui dort dans les dunes. Un cheval pisse dans un herbage. Au loin, le bourdonnement de guêpe disparait au-dessus de la mer, ces avions qui parfois battent des ailes avant de descendre en rang, en quinconce, miaulements de moteurs  vers cette terre soignée et dessinée comme une carte routière. »

Extrait du  chapitre 26 de « Jeunesse dans une ville normande » de Jacques-Pierre Amette, Editions du Seuil 1981.

« Tout le monde écoutait Radio Paris, Radio Londres, Bruxelles ou les émissions d’outre-mer. Donc, mon père avait essaimé, vendu,  réparé les trois quarts du matériel radio. Il m’emmenait en Juvaquatre. Je restais parfois une heure à contempler la mer, derrière le volant de la camionnette. Il y avait un blockhaus avec des morceaux de ferraille autour. Il s’appuyait sur une colline de sable. »ça s’appelle une dune, disait mon père. Répète : une dune ! » Les mouettes rôdaient dans le ciel bleu Des franges d’un gris sale couraient sur la mer, disparaissaient, s’étalaient, s’évanouissaient. Un drôle de jeu. Parfois un nuage formait une grosse ombre, le blockhaus grandissait, devenait cube et la foret d’herbe, couchée par le vent, formait une toison violette. De là, on voyait aussi des barbelés, chevaux de frise, cabines de bain arrosées de balle, très écumoires, et dans l’arrondi de la baie, quelques bâtiments clairs, des hôtels trois étoiles qui avaient subi un drôle de coup d’arrosoir. Mon père s’étendait sur la plage, il lançait des galets aux mouettes ou trainait des lambeaux de varech. Il me montrait  une maisonnette avec un crépi vert pistache et me disait : Tu vois, c’est ici qu’habite Louis Gonec. Il a un vieux Philips huit, lampes avec un cadre incorporé.il peut presque écouter l’Amérique, Roosevelt, Radio Berlin. Dans son garage il a un établi, sur l’établi il a des pots de peinture et dans les pots de peinture, il a de pleines poignées de vertèbres. Vertèbres plus anguleuses, régulières, en alignement, des parachutistes de la troisième aéroportée. Les pots étaient ainsi remplis d’osselets humains, canadiens, texans, saxons et gallois, les uns dans les pots bruns, d’autres dans des boites à biscuits bretons .Les habitants des plages avaient plutôt gardé un morceau soyeux de parachute, des sacoches US Army, des débris de chenillettes ou des douilles d’armes automatiques..

Chapitre 5. »jeunesse dans une ville normande »